BIGAMIE — « AH ! D’ÊTRE HEUREUX TERRIBLE
MENAGE — BIBI PUREE — DERNIERS RIRES, DERNIERS CRIS — SAINT-ETIENNE-DU-MONT.
Je trouve dans l'ouvrage de MM. Alphonse Séché et Paul Berthault (Vie anecdotique et pittoresque des grands écrivains. — Paul Verlaine) la lettre suivante :
« Londres, 5 décembre 1893.
« Chère Philomène, demain mercredi, c’est-à- « dire le jour même où tu recevras ceci, je débar- « querai à 7 heures du soir à la gare du Nord, train « venant de Calais. J'apporte peu d’argent, mais « vais en gagner beaucoup, quelque chose comme « 250 francs par mois pour Londres seulement. Je « mesépare d’Eugénie avec un gros chagrin. J’aime « et j’aimerai toujours cette femme-là, mais elle « m’est dangereuse et mon parti est bien pris. « Toi je t’aime aussi, tu as toujours été bonne pour
« moi. Ne me parle jamais plus de l’autre. Aie un « meilleur caractère, tout ira bien.
«A demain... Va, si nous sommes sages, nous « pourrons être heureux. Seulement il faudra « changer de quartier. Je dois m’éloigner autant « que possible. Cette créature a jeté [sur moi un « mauvais sort, et toujours ça va mal avec elle.
« C’est si incommode d’envoyer de l’argent qu’il « faut m’excuser de me montrer si avare. Demain, « viens à ma rencontre, à 7 heures du soir, gare du « nord, tout se récupérera. Ton Paul qui n’aimera « plus désormais que toi. »
— Comment ? va 's’exclamer le lecteur, est-ce qu’il avait deux compagnes ?
— Oui, ce pauvre Verlaine, il en avait deux... C’est-à-dire qu’il tombait sous la domination de Mlle Eugénie, autrefois connue à Bullier sous le pseudonyme coquet de « Mouton » à cause de ses noirs cheveux frisés, lorsqu’il venait de se séparer avec éclat de M,,a Philomène (Kstègre), et sous la tutelle:de laseconde, quand il s’était vu sur le point d’assommer la première.
Hasard assez piquant : leurs noms voisinent dans le calendrier ; la sainte Philomène est le 14 novembre, la sainte Eugénie le 15. Attaché singulièrement à quelques traditions de la petite bourgeoisie, aimant à souhaiter les fêtes, il n’avait manqué de noter ce détail et se croyait — je suppose
— - dans l’obligation d’être successivement la victime des deux luronnes, par un motif analogue aux raisons qui lui firent choisir autrefois pour sa résidence la rue qui conduisait à la place de la guillotine.
Mais ces dames n’appréciaient du tout la question au même point de vue. Que Verlaine eût un « cœur d’artichaut » elles pouvaient d’autant moins s’y résigner que les pièces de cent sous cueillies par l’une en l’escarcelle du poète devaient nécessairement être considérées par sa rivale comme de l’argent qu’on lui prenait dans sa propre poche. Il en résulta entre elles une haine terrible et une guerre de potins dont Verlaine, enfantinement, se mêlait, s’irritait, enfin les « histoires » de Goulommes se renouvelant à Paris.
S’il était en ménage avec Eugénie « Mouton », celle-ci rencontrait comme par hasard Philomène « Esther » qui ricanait et lançait quelque réflexion à laquelle l’autre, parigotebien dessalée, ne manquait pas de répondre, on devine sans peine avec quelle virulence. Avait-il été « repigé » par Philomène, Eugénie voyait celle-ci remonter la rue Soufflot en se pavanant dans une belle robe toute neuve, et pensait en mourir de rage. Quand, à la suite de querelles par trop déprimantes, Verlaine jurait de 5vivre seul, libre et digne, ce serment ayant été proféré devant maints « commerçants »
aux langues agiles, Eugénie en était informée et trouvait moyen, bientôt, de ramener chez elle ce malheureux perclus qu’elle dorlotait quelque temps. Puis c’était le supplice : « Ton Esther !... Tu y penses toujours... Mais si, tu y penses!.., » Parfois elle rentrait, férocement joyeuse ; relie venait de voir Esther, l’avait « engueulée dans les grands prix » ; elle reprenait et mimait la scène... Verlaine priait d’abord, à la fin ordonnait furieusement qu on |lui laissât la paix au sujet de cette femme, qui, d’ailleurs, après tout... Et, par colère, il en faisait l’éloge, ce qui produisait une bagarre dont retentissait toute la maison.
L’ «impécuniosité», plus ou moins intermittente, amenait aussi des explications orageuses avec Esther, qui dépensait pour sa toilette, ou bien plutôt, songeait Verlaine, pour des largesses clandestines, et ce soupçon allumait en lui une jalousie dont il cherchait à rire, qui finissait par le torturer. En tout cas, Esther avait cela de bon qu’elle supportait les moments de gêne avec une certaine philosophie, et quand il n’y avait que oet ennui, on arrivait encore à s’entendre :
Nos repas furent sommaires.
Cette semaine : enfoncés Les Marguerys et les Maires Aux menus par trop foncés...
Nous mangeâmes de la soupe Où lentilles et poireaux Mêlaient leurs parfums farauds À celui du pain qu’on coupe.
L’eau coulait dans le cristal,
Plus pure que lui, plus claire,
Meilleure que vin ou bière.
Boire idéal et fatal !... (1).
Mais sur la question « galette » Eugénie devenait intraitable. Etait-ce mépris furibond pourlea hommes qui ne « casquentpas » et n’ont — criaitelle — qu’à « ficher leur camp » ? Ne voyait-elle, en effet, dans Verlaine qu’un simple moyen de mettre de l’argent, pour elle, à la Caisse d’épargne ? On aurait pu le croire à l’entendre se vanter d’avoir fait «chanter » copieusement tous les «michés » qu’elle avait eus ; mais elle vociférait ces affirmations scandaleuses dans les moments de colère folle : je crois que la bonne femme — elle mourut un an ou deux après son compagnon — souffrait alors de la maladie qui l’emporta et dont un premier signe était précisément cette disposition exagérée à l’inquiétude, quand Eugénie se trouvait en face de la situation fâcheuse quelle nommait « Peau de balle en variétés ».
Verlaine, n’aspirant qu’au repos, leur avait
(1) Invectives.
proposé à toutes deux le mariage, le vrai, celui devant l’autel et devant M. le maire. Elles ne prirent pas au sérieux cette proposition faite pourtant de la meilleure foi du monde.
Alors qu’il écrivait à sa « chère Philomène » la lettre citée plus haut, il venait de faire des conférences en Angleterre et d’y gagner quelques sous. L’appréhension de la vie parisienne qu’il lui fallait reprendre en même temps que les habitudes d'excès auxquels il ne pouvait plus se soustraire, la perspective de nouvelles chamailles avec la rude Philomène se mêlaient à la terreur de vivre seul. Et il était si triste, si anxieux, qu’il écrivait à Eugénie pour lui donné congé... et rendez-vous, elle aussi, à la gare du Nord...
« Lundi (1) matin, LondreaJ « Ma pauvre chérie,
« Adieu, va ! Ça vaut mieux. Quand tu auras besoin de moi, fais un signe, et tout je le ferai... Si. tu veux me voir, je serai après demain, jeudi, gare du Nord — par le train qui arrive de Calais à Paris, à 7 heures du soir. — Surtout ne sois pas accompagnée et ne débusque pas tout à coup d’une porte » (2).
(1) La lettre à Philomène est du lendemain.
(2) Eugénie, c’est à supposer, lui avait fait déjà cette plaisanterie ridicule dont la brutalité lui était odieuse.
Bien bizarre. Mais quoi?... L'horrible solitude !... L’écrasante infirmité qui l’oblige à rechercher des soins, une aide, un bras qui le soutienne !...
Depuis dix ans, ma jambe gauche,
Tu me jouas combien de tours!
C’en est lassant, cela me fauche,
Cela va-t-il durer toujours? (1).
Ces deux femmes violentes le menaçaient, d’émotions également douloureuses, il le savait, pourtant il ne mentait pas quand il disait qu'il les aimait l’une et l’autre... en les redoutant. Ce qu’il aimait, comment le fuir? Mais la paix, si nécessaire!... Et que s’était-il passé pendant son voyage?... Sur laquelle des deux femmes pouvaitil compter a son retour?...
Salut, France ! Et qui m’attend donc,
Puisque enfin voici la patrie ?
Le calme, sans doute, et tant, donc!...
On n’est pas toujours accueilli Ainsi qu’on s’attendait à l’être...
Qui donc est toujours accueilli?... (2).
Ces vers disent le tourment du voyageur attendu par qui, en effet?... Attendu comment, et en vue
(1) Varia. Vers écrits en 1895, mais qui furent constamment d’actualité depuis 1886.
(2) Varia.
de quoi, et guetté par quelle déception, quels orages pires que tous ceux évités sur la mer ou voletaient gaîment tristes » les mouettes?... Quand il écrivait à Eugénie que, tout en se séparant d’elle, cependant il voulait bien lavoir, il obéissait à un dernier scrupule de tendresse et faisait simultanément la tricherie navrante de l’homme qui, forcé de jouer sa vie à pile ou face, jetterait en l’air deux pièces de monnaie. Dirons-nous qu’il ne fut excusable de frauder ainsi la cruelle fortune ?... Hélas ! le plan candidement roublard d’un vieux troupier voulant redevenir petit gosse, avoir un tiède et bien doux intérieur, et des jupes circulant, maternelles, autour du foyer comme autour d’un berceau, c’était, pas plus, celui du pauvre poète si souffrant, si fatigué !...
Ah ! d’être heureux, puisqu’on le peut, puisque la vie
Tumultueuse nous a tué toute envie
Autre que d’être calme en un lieu calme enfin!...
Il disait cela, sur son lit d’hôpital, à Philomène- Esther en juillet 1894. On devine ce qui s’était passé : avoir eu vingt ans quelques heures, mené quelques jours « la vie inimitable », fait fondre gaîment au brasier parisien tout « l’or anglais », puis...
Mais son vœu de bonheur paisible avec la capricante Esther se prouva nécessairement chimé-
rique. Pourtant, de sa part à lui, quelle bonne volonté — j'ai dit qu’il offrait le mariage, — quelle résolution de concilier tout pour la paix du cœur et de la conscience ! Dieu même — qu’il priait toujours — était appelé comme aide et comme arbitre :
Me voici devant Vous, contrit comme il le faut,
Je sais tout le malheur d’avoir perdu la voie,
Et je n’ai plus d’espoir et je n’ai plus de joie Qu’en une en qui je crois chastement, et qui vaut A mes yeux mieux que tout, et l’espoir et la joie...
Bichatfutson dernier hôpital. Un fois encore il en sortit au bras de sa « veuve » adorée, et ,fut par elle, après une querelle abominable, abandonné dans une chambre d’hôtel oùlafûtée Eugénie vint le prendre avec l’intention, pour le coup, de ne plus le lâcher.
Rien de passionnel — c’est évident par trop — dans l’acharnement de la chasseresse Eugénie. A part leur tempérament querelleur, tout pareil, Esther et Mouton différaient au point de vue intellectuel non moins qu’au physique. La première, n’ayant plus la beauté du diable mais restée ce que l’on dénomme « belle femme », était un être tout d’instinct, violemment et insouciamment nature ; elle faisait la noce, comme je l’ai dit, plutôt par une sorte de vengeance contre la destinée
amère qui lui avait refusé les moyens d’échapper au vice. La seconde se vantait d’appartenir à une famille bourgeoise, d’être apparentée à des personnages de haut rang. Elle ne disait pas, comme Esther : « C’est une fatalité » ; elle criait : « Moi, j’ai mal tourné parce que ça me plaisait ». A travers ses vanteries, ses récits de collage avec tel homme riche qui ne l’avait point « plaquée » sans qu’elle en exigeât plusieurs « billets de mille », on devinait la fleur de pavé, la fille née pauvre, enchaînée dès l’enfance à la nécessité d’un salaire, grandissant dans le tohu bohu parisien, l’âpreté des sujétions, l'envie du luxe et des jouissances frivoles, le désir d’être à son tour fastueuse, obéie comme les grandes dames ou, à défaut, les « cocottes ». C’est ce dernier idéal qu’elle avait atteint ®n sa jeunesse : pas assez rusée, pas assez patiente pour s’en faire « une position ». Maintenant elle avait une machine à coudre et confectionnait pour la Bon-Marché des vêtements de garçonnets. Haute comme un chien assis, laide comme les sept péchés mortels, quoique ayant été recherchée autrefois — à l’en croire — pour sa « beauté mignonne », Eugénie possédait les facultés delà race active et besogneuse, elle rangeait, balayait, ronchonnait tout le jour, entretenait sur sa fenêtre des fleurs et un oiseau,
« ... Le jardin de Jenny l’ouvrièré »,
mais pas au « cœur content de peu »...
Quand la fatigue obligeait sa grondeuse ménagère à s’asseoir et à garder le silence, Verlaine connaissait un peu de calme, il s’empressait d’en jouir et de dire motus aux nerfs surmenés, au cœur malade.
L’église Saint-Nicolas Du Chardonnet sonne un glas,
Et l’église Saint-Etienne Du-Mont lance à perdre haieine Des carillons variés Pour de jeunes mariés .
Moi je fume ma pipe et compose des vers,
Bonhomme, en jouissant de ces sites bonhommes,
Et quand tombe la nuit je m’endors vite, et comme Je rêvasse toujours, je rêve à des vers mieux,
Bien mieux que ceux de tout à l’heure, vers, grands dieux l Pathétiques, profonds, clairs telle l’eau de roche.
Des vers à faire un jour mon renom sans pareil — Et dont je ne sais plus un mot à mon réveil... (1).
L’existence était supportable quand on avait un peu d’argent. Mais Eugénie se chargeait trop volontiers d'aller « ravager » les éditeurs, et si elle avait des talents culinaires, si elle savait choisir un bon morceau chez le boucher, si le fruitier la
(1) Varia.
respectait comme une femme « à la redresse », elle n’obtenait que des succès médiocres en débattant les intérêts littéraires de son « ami ». Verlaine devait aller lui-même traiter de ces choses délicates. Elle soutenait, antigone mal avenante, ses pas qui devenaient de plus en plus lourds, et pour ne pas perdre tout à fait son temps — grognaitelle — faisait ses provisions en route :
Lorque nous allons chez Vanier,
Dans des buis peu problématiques,
Tu portes un petit panier (1)...
Malheur à Verlaine si l’éditeur avait dit : Faible vente!... Eugénie ne pouvait admettre qu’un homme célèbre fût d’un maigre rapport; quand elle en venait à songer que sa victoire sur Philomène pouvait n’être qu’une mauvaise affaire, elle entrait dans des colères noires. — Pas le sou... et un homme à soigner !... y perdre ce qui lui restait de jeunesse... Ah! elle avait eu des amants... elle en aurait encore...
Et, sur un geste irrité du pauvre invalide, elle insistait, annonçait des résolutions d’un cynisme atroce, que Verlaine aurait dû trouver plutôt risibles, étant données la laideur et la vieillesse de cette « évaporée », auxquelles, sans doute, il ne
(1) Invectives.
croyait guère, mais qui le révoltaient comme de brutales insultes. La fureur le gagnait à son tour et, tous deux rentrés dans la mansarde (1), ils échangeaient des explications tonitruantes où se mêlait le pépiement surexcité de l’oiseau emmi les capucines et les volubilis qui enguirlandaient la petite fenêtre.
On se réconciliait promptement, Verlaine étant incapable de rancune. Il tombait quelque aubaine. On recevait un mot de Vanier ou de la Revue blanche proposant des travaux rémunérateurs. L’espoir luisait à nouveau dans le cœur ulcéré d’Eugénie. Comme c’était en somme une tête légère, elle entrevoyait soudain la possibilité d’amasser un magot pour ses vieux jours. Alerte, elle descendait les cinq étages, allait babiller chez les fournisseurs, remontait avec une entrecôte, «premier choix » et le Petit Parisien...
Quand tu me lis une histoire Empruntée aux faits divers,
Je me refuse à la croire :
— Le monde est-il si pervers ?
D’autre part, on venait de savoir à Paris que l’Angleterre, la Belgique, la Hollande s’étaient montrées généreuses à l’égard du poète si négli-
(1) 16, rue Saint- Victor.
gemment traité par ses compàtriotes. Nous apprenions de l’étranger que Verlaine était quelqu’un. La pudeur publique s’émut.
Le Ministère de l’Instruction publique donna un premier secours de 500 francs qu’il promettait renouvelable. De son côté, le Figaro , sur l’initiative de François Coppée et d’Henri Bauer, ouvrit une souscription alimentée par les cotisations d’un groupe de littérateurs et de gens du monde, et qui produisait environ 140 francs par mois. Cela ferait en tout, dans l’année, plus de cent louis. Eugénie se rasséréna un peu : son pensionnaire avait désormais des rentes.
On quitta la mansarde. On loua, au n° 39 de la rue Descartes, un logement de deux chambres et une cuisine. Eugénie trouva l’occasion de faire à bon compte l'acquisition de quelques meubles. Un véritable luxe : il y avait un canapé, de grands rideaux. Ravi de ce faste, Verlaine s'occupa de l’augmenter encore. Un flacon magique, acheté cinquante centimes chez le marchand de couleurs, lui fournit de quoi dorer le cordon de sonnette, aussi les pincettes et le garde-feu qui garnissaient la cheminée en simili-marbre... et d’abord et avant tout les chaises, mais ces dernières avec une telle prodigalité que — l’enduit précieux n’étant pas très « adhésif » ou l’étant autrement que l’affirmait l’étiquette du flacon — les visiteurs ne pou-
vaient guère y toucher sans emporter sur eux quelque chose de l’étincelante parure, et Du Piessys disait en regardant sa culotte :
« Croirait-on que chez un poète on se couvre d’or?... »
Eugénie aurait dû être heureuse de vivre en ce brillant séjour. Mais le carpe diem est une idée toute masculine. Providentiellement, sans doute, les femmes sont formées pour le souci et l’inquiétude. La compagne de Verlaine restait méfiante. Sur les visites nombreuses qui adoucissaient l’ennui du malade elle exerçait un contrôle chagrin. Quand venaient des littérateurs comme Léon Dierx. Villiers de l’Isle Adam, Stéphane Mallarmé, ou des Américains, des Allemands, des Anglais, enfin des messieurs « comme il faut », elle était toute «c miel et sucre x>. Elle montrait encore de la mansuétude pour quelque vieil ami du poète qui causait avec lui des temps heureux où il vécut Sagesse. Mais parfois se présentaient des gens plutôt dépenaillés qui lui semblaient par trop inférieurs pour avoir le droit d’admirer et d’aimer un homme de lettres, et ne pouvaient qu’avoir l’intention de tirer des sous au ménage, à moins qu’ils ne vinssent en messagers secrets d’une Esther quelconque. Elle les considérait comme semblables à elle, faisant les mêmes calculs, rivaux, par conséquent, et ennemis dangereux.
Parmi ceux-là je mentionnerai seulement un original personnage qui tenait de l’acteur, du magister, du gniaf et du prêtre interdit. J’entends : par l’apparence ; car Bibi Purée n’était réellement qu’un bohème de genre modeste, au passé très simple et fort insignifiant, un enfant du peuple ayant lu des romans et mettant à peu près l’orthographe, qui exerçait le métier de commissionnaire, parfois de cordonnier, parfois d’écrivain public.
Certain soir que Verlaine, en proie aux pensées les plus moroses, était assis à la terrasse de quelque marchand de vins du boulevard Saint-Michel, un homme s’arrêta devant lui soudain... en ses doigts brilla une aiguille qu’il garnit de fil... puis il s’agenouilla, prit avec douceur le pan du pardessus qu’affligeait un notable accroc, et sans mot dire, tandis que le poète, surpris mais souriant, le regardait faire, il procéda méthodiquement, religieusement à la confection d’une savante reprise. « 11 n’est pas, dit-il en se relevant, admissible que je sache coudre et que l’habit d’un grand homme soit déshonoré !... » Cette phrase à la Plutarque amusa Verlaine, il crut voir quelle drapait de solennité naïve des sentiments de fraternité bien simple et bien charmante, il tendit la main au « stoppeur », lui offrit un verre... Bibi Purée l’accepta et voulut rendre la politesse... Mais une autre fois, ayant fait des courses pour
une petite dame du Vachette, il implora comme unique salaire, il obtint de cette aimable personne le bouquet de roses qui était posé devant elle sur la tablé : c’est qu’il voyait à ce moment passer Verlaine ; prenant joyeusement les fleurs, il courut lui en faire hommage...
Voilà plus que l’essentiel pour être l’ami d’un homme que la bonté sous forme pécuniaire humilia toujours, mais qui recevait avec délices les charités du cœur. Et puis il goûtait en ce bohème au surnom si gaîment, si tristement « philosophe », en ce miséreux tour à tour d’une gaminerie volubile et d’une dignité emphatique je ne sais quelle pureté, quelle noblesse ; il lui était reconnaissant de manifester avec tant de grave candeur l’amour qui doit unir les poètes au peuple, c’est-à-dire à la forte, bonne, salubre Nature ; il éprouvait plus encore, peut-être, le bonheur de saluer en Bibi Purée sa propre image, quelque chose comme son por-* trait vivement croqué en charge, il y voyait un sosie drolatique, délicat, léger, rassurant et consolateur :
Quel Dieu te crée Ce chic, pourtant,
Qui nous agrée ?...
Pourtant, aussi,
Ta gentillesse,
Notre liesse El ton souci... (1)
(1) Dédicaces.
De telles qualités demeurèrent sans effet sur l’âme soupçonneuse d’Eugénie. Le nom de « Bibi » ne lui disait plus rien, celui de « Purée » lui causait un invincible dégoût. Son compagnon pouvait écrire au savetier-commissionnaire :
ïa pauvreté :
Ton opulence,
elle comprenait cela comme un paradoxe propre à dévertir les « galetteux ». Pour elle c’était de la mauvaise plaisanterie. Elle ferait tout pour abolir des relations aussi compromettantes. Verlaine fut maintes fois semoncé très vertement à cet égard. Le malheureux s’obstinait à recevoir quand même Bibi qui lui apportait mille petites histoires du quartier. Cela devint tout à fait inacceptable dans le « home » bourgeois de la rue Descartes. Mais Bibi Purée avait des ruses de sauvage. Il guettait les sorties de Madame, et dès qu’il la voyait se glisser dans l’antre du charbonnier, à l’effet de potiner tout en buvant quelques « vétérinaires », vite il montait bavarder chez V erlaine, et Eugénie, rentrant, le surprenait installé, respectueux babillard. Oh ! alors, il avait beau faire de grands saluts, demander avec empressement comment allait ce vilain rhume... et un tas de simagrées... elle était prise d’abord d’une quinte de toux violente, elle galopait dans les chambres, épousse-
tait avec fureur, bousculait Bibi, lui balayait dans les jambes... et tout d'un coup, sous l’action des cordiaux qu’elle venait de prendre, éclatait en transports de colère grandiloquente :
— Sa santé?... ah! oui, bien question de ça, tout de même !... oh ! la ! la !... elle était en train de crever, voilà tout... oui, de crever, ou plutôt de se faire crever... à travailler comme une bête, pour nourrir, pour soigner un fainéant... pire qu’un fainéant, un maquereau... un homme qui n’avait pas honte de se faire entretenir par une femme... Oh! le travail ne lui faisait pas peur... elle avait toujours travaillé, elle travaillerait encore — montrant la machine à coudre qui dormait dans un coin — si elle n’avait pas à soigner un type qui s’était fricassé le tempérament à faire des orgies avec des traînées... qu’il regrettait, du reste, avec lesquelles il conservait des accointances... elle le voyait bien... elle était malade, mais elle avait des yeux... elle n’était pas une poire, elle était une honnête ouvrière !...
Et se campant devant Bibi plein d’émoi, elle frappait sa vaste poitrine de claques indignées qui résonnaient avec un bruit sourd.
Quand l’intrus avait pris la fuite, Verlaine sommait énergiquement sa compagne de le faire transporter dans un hôpital ou simplement dans la rue, pour qu’il fût délivré, n’importe comment.
d’une pareille mégère... La querelle devenait plus âpre. Sur de nouvelles injures, il se traînait vers son bâton, Eugénie courait à la cuisine, revenait avec un couteau, le lui offrait :
— Tue-moi donc d'un seul coup, assassin!...
Là-dessus, elle éclatait en sanglots, appelait la mort, se mettait au lit. Verlaine finit par céder, Bibi Purée fut prié de ne pas revenir.
Si l’éditeur envoyait un peu d’argent, si le ministre accordait un nouveau secours, si la souscription du Figaro avait produit « quelques ors », l’humeur d’Eugénie devenait charmante pour les visiteurs, à condition qu’ils n’amenassent pas de femmes et ne fussent point soupçonnés d’être des tire-liards ou des espions d’Esther.
On était mieux qu’accueilli : retenu, invité à dîner. Cela faisait tant de plaisir à Verlaine ! Il retrouvait sa gaîté, son impérissable jeunesse d’esprit ;
N’imporle ! Ali I buvons donc, tandis qua Ce docteur a le dos tourné.
Un petit coup à ce damné
Age mûr venu dont je bisque !... (1).
Il revenait avec bonhomie sur l’histoire de sa vie conjugale. Car la séparation n'avait été effec-
(1) Varia.
tive que matériellement et dans cette âme malgré tout attachée à la « norme » — comme il dit — jamais ne s’était rompu le lien sacré. Quod Deus junxit homo non separet : il en était la preuve bien singulière. Son amour pour celle qu’il ne revit jamais, à laquelle pourtant il pensa toute sa vie :
J’ai rêvé d’elle et pas elle de moi !...
ses regrets, ses navrantes coquetteries d’amant que n’abandonne pas l’espoir :
Ecoutez la chanson bien douce...
puis, pour que ce fût complet, ses colères, ses reproches, ses injures avaient perpétué, en dépit de l’absence, en dépit des lois humaines, le tempétueux ménage. 11 parlait maintenant de sa femme avec une douceur tranquille :
— ... Non, vraiment, si je l’apercevais dans la foule... cela peut arriver... je ne détournerais pas la tête... Plutôt, de la façon dont au passage on reconnaît une ancienne, je lui dirais, de loin, bonjour... familièrement... c’est trop naturel... et d’un geste détaché... dame ! oui, détaché... mais amical, gentil...
Eugénie croyait alors nécessaire de faire au mauvais mari d’autrefois les observations les plus véhémentes ; elle plaignait la jeune épouse, prenait son parti avec une indignation furibonde.
Lui se disculpait, très animé. Elle l’accablait davantage :
— Tout de même... si ce n’était pas malheureux!... Une jolie jeune fille, bien élevée, dans une bonne famille, et mariée à un brutal, à un soûlard!... Elle aurait voulu être là, injurier ce méchant, lui taper dessus...
Pour la calmer, nous lui faisions boire un peu de rhum. Elle devenait sémillante, contait ses triomphes du temps où elle figurait dans des pièces « à grand spectacle », au théâtre du Châtelet. « Car je n’ai pas toujours été une humble ouvrière, Monsieur!... Autrefois on m’a jeté des fleurssur la scène... Parfaitement !... Tenez, quand je chantais... »
Prenant alors une pose mignarde, les deux bras en arc autour de sa vieille tête, elle se levait pour redire, avec des zézaiements coquets d’un comique inénarrable, tel quatrain de revue qui enchanta les « petits crevés » sous le règne de Napoléon III. Verlaine, à son tour, demandait la parole, détaillait des choses de café-concert qu’il adorait à cause de leur puérilité : « Joséphine aile est malade » ... « Ah ! plaignez la pauvre Véronique !... » Puis la conversation allait vers des sujets plus... littéraires. Il s’attendrissait sur le « Père Hugo », demandait la Ballade de la Nonne.
Enfants, voici des bœufs qui passent,!
Cachez vos rôuges tabliers...
C’était long... Pourtant l’on chantait les vingtquatre couplets. Eugénie prolongeait encore le refrain par une suite de tra la la la la la la la la... que Verlaine accompagnait en agitant des castagnettes de deux sous.
Désormais son existence était celle d’un invalide à perpétuité. Sa jambe gauche restant à la fois sensible et inerte, la marche lui devenait très pénible : tout ce qu’il pouvait faire était de clopiner çà et là dans l’appartement, à l’aide d’une canne et en s’appuyant aux meubles. Les deux étages, qu’il aurait fallu descendre et puis, surtout, remonter, lui interdisaient de sortir. Il se résignait, content du repos, n’ayant comme distractions que les visites, heureusement nombreuses. Eugénie, trop émotive pour n’être pas une déplorable « nurse », mettait au moins de l’amour-propre à soigner la tenue du malade et veillait à ce qu’il eût toujours des chemises et des draps bien blancs. Un jour, elle lui apporta, triomphante, un peigne à moustaches ; mieux encore : pour sa barbe qui grisonnait terriblement, de la teinture d’un blond fort joli dont elle lui apprit à se servir.
lien usait avec effronterie, l’homme « sincère », aux yeux de ses amis scandalisés un peu, égayés beaucoup, et se teindre et se lustrer de brillantine,
aller s’admirer dans la glace, cacher son front énorme sous les frisons postiches d’Eugénie — ce qui lui donnait l’air d’un bandit épouvantable et faisait pousser des cris d’horreur à tout le monde — remplaçait maintenant pour l’assagi par force les plaisirs tumultueux des anciennes « vadrouilles », Le régime sédentaire, le manque d’air vif et de grand jour étaient d’ailleurs mauvais pour son état physiologique ; il engraissait, il devenait somnolent, les ressorts de la résistance vitale s’affaiblissaient : le premier accident serait dangereux.
Dans ce corps usé la vigueur intellectuelle restait intacte. 11 avait conservé en tout temps, à travers bien des faiblesses, à défaut de certaines vertus imposées rigoureusement par la loi catholique, sa foi entière, il continuait de la proclamer :
Le seul savant c'est encore Moïse (1) !
Ainsi disais-je et pensais-je autrefois,
Et quand j’y pense encore, et sans surprise.
Me le redis avec la même voix.
Ma conviction, que tous les problèmes
Etalés en vain à mon œil naïf
N’ont point mise à mal, séducteurs suprêmes,
T’affirme à nouveau, dogme primitif (1).
(1) Varia.
Des amis qui l’aimaient trop à leur manière, c’est-à-dire d’après leurs propres habitudes d’esprit, s’étaient mis en tête d’ajouter à sa gloire le bien suspect dénommé « considération ». Est-ce que l’on n’avait pas, récemment, parlé de candidature à l’Académie ? Est-ce que Verlaine « dans l’admiration desjeunes» ne remplaçait pas Leconte de Lisle, Victor Hugo... et ne devait-il devenir à son tour une sorte de pontife?... Les familiarités qu'il prenait avec l’attention publique, en abusant du genre confidentiel, gênaient ces bien intentionnés. Assez, disaient-ils, des aveux passionnés et candides, assez des dames insuffisamment — d’après eux — Béatrices que Verlaine chanta pour l’exclusif plaisir de son cœur. Le moment était venu de planer au-dessus des foules ; donc il lui fallait sortir du personnel et objectiver son talent.
Ils ne comprenaient pas que l’abusive « naïveté » attribuée au poète n’était que de la sûreté intellectuelle, et qu’il s’attachait à l’unique « sincérité » parce qu’il y voyait la meilleure méthode pour obtenir ce que cherche un bon écrivain : l’exactitude. Je conviens que le procédé n’est pas à la portée de tous. Que tel ou tel vaniteux modèle sa propre statue, rien de moins intéressant et rien, en somme, de moins littéraire. Mais faire voir, avec ses ressorts les plus secrets, sous ses côtés les plus fortement, les plus éternellement humains, une
âme subtile et puissante, quand on a cette âme un peu sans le savoir, et en évitant facilement dès lors d’en tirer de l’orgueil, c’est un bonheur exceptionnel pour un littérateur, et il est favorisé deux fois quand il craint de le perdre.
Cependant, toujours hanté par ce besoin de modestie, cette crainte aussi de l’erreur qui l’incitaient à vouloir — sinon pouvoir — se donner tort et suivre des conseils, le poète voulait bien essayer de parler d’autre chose... que de lui. Allons!... il se mettrait aux « idées générales». La preuve en était qu’il ferait un drame historique, et il « s’attelait » courageusement à son Vive le Roy J projet ancien, plusieurs fois repris, puis abandonné... Or, il avait beau faire : son petit prisonnier du Temple souffrait, aimait, s’exaltait, pleurait en vers superbes, mais toujours en simple Verlaine. L’auteur s’en apercevait bien. Ce n’était pas encore la note voulue. 11 ferait des efforts plus héroïques. Il atteindrait à l’abnégation totale :
Adieu donc, adieu, cher moi-même Que d’honnêtes gens m’ont blâmé,
Les pauvres, d’avoir trop aimé,
Trop flatté (dame, quand on aime!)
Adieu, cher moi-même en retraite !...
C’est déjà un peu du tombeau Qui nous guigne à travers ce beau Projet vers l’art de seule tête.
Adieu le Cœur! il n’en faul plus.
C’est déjà un peu de la terre Sur la Tête... et son art... austère Que ces adieux irrésolus (1).
A l’automne de 1895 il contracta un rhume, d’abord bénin, qui persista... Il s’en inquiétait. Le manque d’exercice physique amenait chez lui une faiblesse croissante. Le rhume dégénéra en bronchite aiguë. On peut en guérir, mais il ne faut pas un tempérament fatigué par toutes sortes de causes et alangui par la claustration. Tout à coup, ce fut l’aggravation naturelle, fatale : la congestion pulmonaire. 11 me fit avertir. Je croyais à une simple crise, dangereuse, non mortelle. Déjà il avait les yeux presque éteints...
Cependant, la vie de l’esprit demeurait forte et active. Chose difficile à croire : tout en bavardant d’une petite voix faible — mais sa diction restant bien nette, — le condamné paraissait loin de.penser à ce qui préoccupe ordinairement ceux qui voient la mort imminente; il ne songeait nullement à des dispositions testamentaires, il ne disait pas : Je voudrais que, si je meurs... » ; il parlait, très intéressé, très lucide et fort calme,... de la lettre envoyée par l’empereur Guillaume au président Kruger à propos de l’incident Jameson 1...
(1) Varia.
— Ne crois-tu pas, interrogeait-il, que cela produira des événements graves?
Et comme je demeurais sceptique, il eut un sourire vaguement satisfait où transparaissait pourtant, il me sembla, quelque déception enfantine. Il ajouta :
— Moi, d'ailleurs... je suis fichu.
Naturellement, j’affectai de rire. Un moment il
garda le silence, ferma les yeux... Je vis qu’à travers ses cils, non rapprochés entièrement, il guettait l’expression de mon visage, pour savoir, pour être sûr que je ne lui faisais pas un pieux mensonge. La ruse était par trop visible, je pus conserver, malgré ma tristesse, un air gai.
Peut-être que l’on ne devrait pas se conduire ainsi à l’égard de ceux qui vont mourir. Mais c’est aussi bien dur, quand ils ont encore un peu d espoir, de le broyer par les mots que prononce, dans la cellule du criminel, le magistrat suivi du bourreau. Sans doute, un malade catholique a droit à certains avis... J’hésitai, ne jugeant pas que les derniers moments fussent aussi proches, et remettant au lendemain pour amener la question, s’il n’en parlait lui-même. Il croyait certainement avoir du répit. La chose la plus inquiétante, à cette heure, disait-il, c’était que les dépenses médicales venaient d’épuiser les ressources du ménage. Pouvait-on obtenir une avance sur la mensualité du
Figaro ? Il me priait d’y aller voir le jour suivant. Je promis de le faire et de demander à l’Instruction publique un nouveau secours (1).
Après mon départ, il vint d’autres amis qui firent comme moi, cherchèrent à éloigner les idées ugubres, tournèrent en plaisanterie des craintes. *11 retrouva sa gaîté, fut spirituel, gamin, parvint à se dresser, à s’asseoir, voulut être plus drôle que tous, fit des grimaces, dit mille folies...
Vie rayonnante, vie intensive, jusqu’à la fin, d’une intelligence qui s’était elle-même qualifiée, sans orgueil : « Il n’a pas son semblable» ! Et on se rassure, et l’on pense au mot touchant de la vieille nourrice de La Fontaine : «Dieu n’aura pas le courage de le damner! »...
Quand il retomba sur sa couche, épuisé par les dernières illusions de joie, quand il demeura seul, vers le soir, un premier assaut d’agonie eut lieu tout à coup. Eugénie, l’entendant crier, perdit la tête, le querella parce qu’elle souffrait de le voir
(1) Mon ami Henri Mornand l’obtint, vu l’urgence, immédiatement (500 francs), par l’intervention de M. Jules Gautier, alors chef de cabinet de M. Combes. Cet argent servit à payer une partie des frais de funérailles. De son côté, M. Henri Roujon fit allouer une somme égale par l’administration des Beaux- Arts. Le premier seconrs avait été accordé sous le ministère de M. Poincaré, ce qui fit dire à Verlaine : « Après tout, il y a de bons républicains I... » Et cela ne prouve pas du tout qu’il était « naïf » !
souffrir, et ce fut horrible, cette dernière « scène » entre une malheureuse folle et un agonisant convulsif. 11 roula de son lit, elle n’eut pas la vigueur nécessaire pour porter un corps aussi lourd, et s'en alla pleurer chez des voisins. Il resta, se tordant, râlant sur le plancher, retrouvant parfois la force d’articuler ces mots :« Un prêtre !... Ah ! je n’ai même pas de prêtre !... »
Enfin des gens entrèrent qui le remirent dans ses draps. L'arrachement des liens vitaux essentiels étant désormais un fait accompli, la torture finit par s'apaiser, il entra dans le calme précurseur de la délivrance, il eut ce qui dispense des sacrements suprêmes : Yattrition, murmura de vagues prières, ses lèvres mourantes chuchotèrent des mots de pardon, il expliqua aux hommes et à Dieu la totalité de ce qu’il fut à cause de sa destinée, à cause de sa race, et l’on distingua parmi tant de paroles confuses un nom murmuré avec plus de force, un nom qu’il prononçait de façon archaïque pour que la portée en fût plus largement extern sive, partît du présent, et, dans un large vol, attei gnît aux lointains de l’histoire, un nom qui le résume et le justifie : « François (1)! » c’est-àdire : Français !
(1) 8 janvier 1896. Eugénie, dans sa logique rapide et spéciale, crut comprendre qu’il s’agissait du poète des Humbles. Verlaine l’avait très peu revu depuis 1871. Goppée fut charitable
Dès le matindu 9 janvier, le public appritpar les journaux que « Pauvre Lélian » avait cessé pour toujours de rire, de pleurer, de souffrir. La chambre « dorée » s’emplit de visiteurs. Eugénie, ayant un peu dormi, était devenue presque tranquille. D’honnêtes voisins l’avaient aidée à donner à l’appartement un aspect convenable. Sur le lit, que déjà couvraient des bouquets et des couronnes, Verlaine, un crucifix sur la poitrine, reposait, le cou orné d’une cravate noire. Comme il eut toujours le teint blême, son visage paraissait à peine plus pâle que d’habitude et donnait l’illusion, à cause de cela, d’être moins mort que les morts ordinaires. Le sourcil restait froncé un peu, et, comme par protestation contré la rigidité cadavérique, la tête, reprenant une coutumière attitude, se rétractait légèrement sur l’épaule gauche, avec cet air à la fois docile, câlin, boudeur qu’ont les enfants révoltés et tendres, àla suite d'une scène oùils savaient avoir raison et tort, et qui viennent de s’endormir sous des gronderies mêlées de caresses, en obéissant pourtant à leur mère et qui chuchottent, les yeux clos par le sommeil vainqueur de tout : « Mais, aussi !... »
Par une sorte de « malice» divineil fallut ensuite que toutledrame, toutela signification, tout l’enseignement de cette vie depoète fussent réunis, visibles, enun temple où se concentre, on dirait, l’histoire glorieuse, agitée, inégale, mélancolique etjolie du caholicisme de France. »
à son égard pendant les dernière s années. II vint rue Descartes le 9 janvier, et donnaunlouis àEugénie,en disant, parune attention délicate: « C’est pour acheter des fleurs. » Il n’avàit aucune raison de douter de ce qu’elle lui raconta et fut en droit de le rappeler quand il parla an cimetière : « ... Dans ton agonie tu réclamais ma présence... »
Il y avait là — devant le délicat jubé où laRenaissance classique à son auroremetau service des austérités chrétiennes tantd’élégance fleurie, sous lesogivesgothiques dominant et entourant, assemblée grave et douce comme de mitres épiscopales — on retrouvaitlà, représenté par cent protagonistes, l’art et ses luttes de doctrines, ses batailles d’orgueils individuels. Au-dessus d’un cercueil où dormait celui qui ne voulut connaître ni l’envie, ni l’ambition, nila vanité, les écoles croisaient comme des épées leur regards. Tel « arrivé », ou « en route », ou «jeune » cherchant à se frayer n’importe comment un passagevers la notoriété, vers le gain, semblaient surpris et presque irrités d’en voird’autreshonorer Verlaine. Et tous, pourtant, étaient venus, tirés par le prestige mystérieux et irrésistible d’un désintéressé, d’un modeste.
Là aussi, pourl’éternellementaffamé d’amour. J’aperçus, coude à coude, ces deux ennemies : Eugénie pleurant à chaudes larmes, enfouie dans les grands voiles noirs d’un veuvage assumé, Philomène presque souriante en la fierté du pardon, heureuse d’être fidèle, par sa présence, à l’homme qui lui demanda un jour de prier pour lui quand il serait mort.
Et, dans le jardin du Luxembourg, « le monde » — qu’il l’ait ou nonvoulu — et lesartistes, les penseurs, qullssoientspiritualistesounon, viennent’d’élever une statue au poète, mais, par force et par le même conscient ou inconscienthommage, unestatueàlafoi, aurepentir, à l’espérance, àla souffrance du péché, au christianisme.