‹ VerlaineChapitre 11 sur 12 · RIME ADOUCIE · texte numérisé non relu

RIME ADOUCIE

( attendrie ou assourdie , suivant les cas)

Les champs d’alenfour, Ah ! que notre a mour N’est-il là niché !...

Triste à peine, tout s’effacent Les apparences d’automne, Toutes mes langueurs rêvassent...

— Qu’il était bleu le ciel et grand l’espoir /

— L’espoir a fui, vaincu, vers le ciel noir...

Voici déjà que le soir qui tombe Va réunir pigeon et co tombe...

Lève un peu la tête,

Regarde au-dessus.

— Est-ce vous, Jésus?...

Innocence, avenir! Sage et silencieux,

Que je vais vous aimer, vous une instant pressées, Belles petites mains qui fermerez nos yeux J...

L’allée est sans fin Sous le ciel divin D’être bleu ainsi...

Sa voix étant de la musique fine Accompagnait délicieusement L’esprit sans fiel de son babil charmant Où la gaîté d’un bon cœur se devine.

N’est-ce pas, en dépit des sols et des méchants,

Qui ne manqueront pas d’envier notre joie,

Nous serons bons parfois et toujours indulgents...

. et de rendre les armes,

Comme un soldat vaincu, triste, de bonne foi.

O ma sœur, vous m’avez puni, pardonnez-moi !

Souvent il alterne ces deux moyens d’expression : la rime est tour à tour adoucie ou intensifiée :

Ses yeux qui sont les yeux d’un ange Savent pourtant, sans y penser,

Eveiller le désir étrange D’un immatériel baiser...

Et priez bien pour nous, pour cette France ancienne, Aujourd’hui vraiment « Sire »,

Dieu qui vous couronna sur la terre Mayenne,

Bon chrétien, du martyre...

Mon amour qui n’est que ressouvenance,

Quoique sous vos coups il saigne et qu’il pleure Encore, et qu’il doive, à ce que j e pense,

Souffrir longtemps, jusqu’à ce qu’il en meure...

Hypothèques, gens mis dedans,

Placements, la dot de la fille,

Crédits ouverts à deux battants,

Et l’usure au bout qui mordille...

Inflexions de voix d’an émotif qui va de l’ani- • mation à l’attendrissement, puis, bien vite, s’anime de nouveau, passe de la colère à l’ironie. Ci-après un exemple encore plus curieux. La rime, à elle seule, dit presque tout. 11 s’agit d’un combat. Le pécheur ne veut pas de la souffrance, la voix céleste lui présente celle-ci comme un bien, il résiste, les deux voix luttent, celle de Dieu est tantôt douce pour séduire, tantôt éclatante pour éblouir, imposer, dompter :

Voici le mal heur Dans sa plénitude,

Mais à sa main rude Quelle belle fleur !

La brûlante épine !

Un lys est moins blanc.

Elle m’entre au flanc!

Et l’odeur diurne !

Elle m’entre au cœur !

Le parfum vainqueur!

Et l’on trouvera ainsi presque partout la rime nuancée , mêlée de rimes riches qui sonnent à différents intervalles pour soutenir et ordonner la danse du ch&nt, mais avec assez de discrétion

pour que celle-ci reste souple et onduleuse, à moins toutefois qu’il ne veuille la précipiter, ravie dans un saint délire, sous une répétition de coups égaux :

Toute la rhétorique en fuite des p échés,

Ah ! les voix, mourez donc, mourantes que vous êtes !

Nous ne sommes plus ceux que vous auriez cherchés, Mourez à nous, mourez aux humbles vœux cachés Que nourrit la douceur de la Parole forte,

Car notre cœur n’est plus de ceux que vous cherchez !

Mourez parmi la voix que la prière emporte Au ciel, dont eJLe seule ouvre et ferme la porte Et dont elle tiendra les sceaux au dernier jour,

Mourez parmi la voix que la prière apporte,

Mourez parmi la voix terrible de l’amour!

Si parfois, ainsi que le fait excellemment remarquer Adrien Mithouard, il est arrivé que Verlaine, dans le but de formuler très scrupuleusement une idée religieuse, ait volontairement sacrifié la forme au fond(l); si, dans une pièce d ’ Amour, l’expression « heure dernière » vient rimer avec « prière » sans que l’on puisse y voir une

(1) C’est à une simplicité prosaïque qu’il remet l’expression de cette « foi très douce » qu’il ne faut pas qu’un vocabulaire menteur travestisse ».

(Paul Verlaine, ou le scrupule de la Beauté).

rime nuancée d'après le mode habituel, ce que l’on ne trouvera que bien rarement, sinon jamais, c’est la rime quelconque, la rime de raccroc, la rime faible. Son esprit est trop riche en idées, son imagination trop ardemment vivante pour qu’il n’ait pas à sa disposition, toujours, une armée nombreuse de mots parmi lesquels se présenteront, quand il le voudra, dix rimes pour une. Lorsqu’il préfère ne pas les choisir phonétiques, elles valent curieusement par l’inattendu.

Et je dois parler ici de sa quatrième façon de rimer quand il ne cherche pas la consonne d’appui, ni la consonne plus forte, ni la consonne plus douce. Alors il veut agir moins sur le sensitif que sur l’intelligent, et, au lieu de nous communiquer sa vibration nerveuse, émoustiller, provoquer notre imagination, pour la faire courir, bondir, virer, voltiger en même temps, avec la même rapidité que la sienne. Je sais bien que cela ne lui est point particulier. D'autres ont compris la vertu de l’accent final et souvent choisi avec bonheur, en vue d’action intellectuelle, les vocables terminant leurs vers (1). La supériorité de Verlaine est d’y avoir réussi ilon maintes fois, mais à peu près constamment. Le mot qu’il va élire en vue de la rime on ne le devine pour ainsi dire ja-

(1) Hugo, surtout, est en cela merveilleux.

mais. L’attention est saisie d’un côté où elle ne se gardait pas. C’est une suite continuelle, en course vive, de surprises qui frappent ou amusent. De là vient qu’en lisant cet étrange et savoureux poète, nous tournons avidement les pages, attendant de chacune d’elles une autre volupté d’esprit.

Quelques perfectionnements qu’il ait introduits dans l’usage des rimes, notre poésie lui doit davantage en ce qui touche la cadence.

Le vers français dit « classique », d’allure un peu guindée, que les régies imposées par l’exemple de Malherbe, dictées ensuite par Boileau, obligeaient à ce pas de parade (1) dont Fénelon déplora la monotonie, s’était bien affranchi déjà, grâce à l’Ecole romantique, particulièrement à Hugo. Ce dernier avait proclamé la légitimité, l’utilité du rejet, démontré qu’il est préférable d’éviter l’emploi constant du vers partagé en deux par une césure médiane. On finissait par comprendre que 1’ « hémistiche » fait d’un alexandrin, d’un octo ou décasyllabique l’alignement bout à bout de deux vers de six, quatre ou cinq syllabes qui ne riment pas entre eux, et que, par conséquent, pour obtenir Y unité du vers, il est bon

(1) Il faut mettre à part La Fontaine, artiste exceptionnel et très en dehors de son époque.

de multiplier les césures. Hugo avait créé le vers ternaire ou trimètre , qui admettait deux divisions :

L’orgueil au front, la boue aux pieds, la haine au cœur.

Mais la coupe du ternaire, par trop de netteté aux césures et par l’égalité des mesures composantes, pouvait encourir le reproche, fait au mètre classique, de produire plusieurs vers sur la même ligne. Infatigable et attentif ciseleur toujours tendu vers la perfection, Hugo lima certains angles, introduisit l’emploi de la syllabe muette, césure et soudure (1) :

L’art poétique, pris au collet dans la rue,

Aussi Leconte de Lisle :

Dieu de la foudre, Dieu des vents, Dieu des armées...

Bandelaire avait fait autrement :

Quand tu vas, balayant l’air de ta jupe large...

On peut dire que ces poètes veulent assurer l’unité du vers en faisant éclater, dominante, le rime sur un ensemble de mesures assez inégales entre elles pour que chacune soit considérée forcé ment comme une partie dépendante et non comme un tout qui se suffirait à lui-même. Les deux derniers voient aussi dans le rythme un mou-

(1) Ce que Vildrac et Duhamel nomment Césure noyée.

vement qui correspond à un geste descriptif, tel le vers de Baudelaire que l’on vient de lire, tels ceux-ci de Leconte de Lisle :

. La mer, avec sa chevelure

De flots blêmes, hurlait en sortant de son lit.

Elle allait, arpentant d’gn seul repli de houle Plaines, vallons, déserts, forêts, toute un part ‘ Du monde .

Ces moyens mécaniques ne suffiront pas à Verlaine. Ce que Rameau, Gluck et Wagner cherchaient par leurs innovations musicales : un pouvoir d’expression plus fidèle et plus actif, il veut l’obtenir de la poésie. Ce n’est pas tout de faire voir ou entendre ; il est nécessaire que la sensibilité du lecteur soit matériellement excitée par celle du poète, que les deux sensations, les deux frémissements soient presque pareils.

Je me dois à mon Tenace démon...

l’adjectif (1), certes, mord avec une belle férocité, mais il fallait le mouvement de la proie qui veut fuir, celui du monstre qui saute dessus, la rattrape, la déchire et s’y tient ; alors le premier vers est une phrase inachevée, rapide, glissant tout à coup et tombant sous la morsure du rejet ;

(1) Dentale et sifflante.

enfin il a voulu la faire crier, cette proie, et les deux mots qui se heurtent dans le second vers nous ne pouvons les dire sans l’intonation d’une colère et d’un désespoir.

Je détaille cette explication pour que soit bien compris, une fois pour toutes, l’emploi qu’il veut faire de l’enjambement d’un vers sur l’autre. On pourrait citer une foule de rejets du même genre. En voici un* qui n’est pas rapide, et ne devait l’être, parce qu’il donne la sensation d’un détachement plutôt difficile :

Ah ! c’est donc vrai que c’est fini, que tout a fui De nos sens (1)...

En voilà un dont le mouvement ne pouvait se produire qu’à l’opposé des rejets ordinaires :

Et le mortifié sans pair que la foi mène,

Saignant de pénitence et blanc d’extase, chez Les peuples et les saints...

Et cet autre, balancé, vraiment bien joli dans Aa fidélité expressive :

On allume les six grands cierges, l’on apporte Le ciboire pour le Salut...

(1) Virgile :

. Tum littore funem

Deripere .

Baechatur vates, magnum si pectore possit Excussive deum .

Enfin celui-ci, qui reproduit la douleur étonnée, féminine, enfantine et d’ailleurs légère :

Le petit chien est mort. Quel dommage ! Il était Si gentil !...

De cent manières différentes, avec une égale habileté, Verlaine use de ce procédé rythmique. Avant d’en finir avec son système de lier, tresser, pour ainsi dire, les éléments de plusieurs vers consécutifs, j’ajouterai qu’il l’emploie, de même que la rime, non seulement pour le rendu des sensations, mais aussi pour l’expression plus parfaite ou plus scrupuleuse de l’idée.

Dans ce cas, il y a comme une suspension, ou, si l’on veut, comme une porte fermée et rouverte sur le sens auquel le prolongement du vers amène des compléments ou des restrictions, qui parfois déconcertent et que l’on s’étonne pourtant de n’avoir pas attendus :

Frais séjour où se vint apaiser la tempête De ma raison...

Tous deux nous ignorons l’égoïsme hideux Qui raille ce prochain même qu’il faut qu’on aime Comme soi-même...

Et donnez-moi la foi très humble, que je pleure Sur l’impropriété de tant de maux soufferts.

Place à l’àme qui croie, et qui sente et qui voie Que tout est vanité hors elle-même et Dieu...

Ce procédé, qui lui est bien spécial et dont l’invention paraît lui appartenir, est fréquent surtout dans la manière de ses derniers livres. Lasuspension est alors très marquée — avec la préoccupation d’assurer néanmoins l’unité intégrale de chaque vers — et j’avoue que, la plupart du temps, cela devient chez Verlaine un pur jeu d’esprit. Pourrions-nous lui en vouloir, puisque cela nous amuse autant que lui-même ?

Dans tes grands yeux mahométans De catholique...

L’amitié j’y renonce aussi En partie, elle est décevante...

Après tout, si tu fus heureux D’avoir confiance, c’est bien Joli...

Ce but qui serait d’enfin vivre,

Sinon encor tout à fait ivre

Comme autrefois, du moins repu Point trop, grands dieux ! mais ayant bu

De l’eau qu’il faut à la « Fontaine Poétique »...

11 est vrai que sa façon d’unir le « sévère » au « plaisant » pourra bien s’émanciper jusqu’au propos de carnaval :

Je n’ai pas oublié la bonne,

La grande aventure...

Et puisqu’on Ta laissé faire et que l’on trouvait cela drôle, son procédé suspensif ira aux excès les plus graves : il ne se contentera pas de nous inviter à attendre le vers suivant, il ne terminera la phrase... que dans un autre sonnet :

Or ce Vanier dont la maison, Telle celle de ce Pont-Neuf,

N’est pas au coin du quai, raison

Insuffisante à mon courroux Enorme, tel celui d’un bœuf,

Oui, ce Vanier n'a pas de sous

A me mettre, hélas ! dans la poche

Mais nous sommes loin du « simple de génie ». S’il joue ainsi avec les mots, c’est que son esprit puissant et subtil est rompu à toutes les évolutions les plus inattendues, les plus secrètes de la pensée, que bien peu de littérateurs ont eu pareille cul-

ture, que personne, peut-être, n’a autant connu les ressorts, les facettes, les forces du langage français.

J’ai dit que ce mariage des vers est un de ses moyens rythmiques. Naturellement il en a d’autres, quelquefois si raffinés qu’ils demeurent son secret, donnant à sa conscience d’artiste une satisfaction purement personnelle.

Que l’on en juge. La lettre citée au Chap. XIII, relative à la Tentation de saint Antoine dont Charles de Sivry devait faire la musique, est suivie d’un post-scriptum contenant une trentaine de vers de l’opérette en question (1), et, en face de celui-ci :

Mais, encore un coup, Dieu bon, illuminez-les...

il a mis en note : Ce vers très boiteux exprime la chute dans l’orgueil comme le pied qui s’enfoncerait dans un trou pas vu.

Verlaine, si expansif en parlant de sa vie morale, l’est beaucoup moins au sujet de ses procédés littéraires. Quand le poète de Bonheur nous dit que toute son ambition consiste à « écrire de son mieux», cela lui semble devoir suffire au public. 11 a fallu ces deux lignes jetées en passant dans une lettre intime, familière, confidentielle, pour

(1) Qui resta à l’état de projet. Ces vers ont été publiés récemment (dernier volume des Œuvres complètes, chez A. Messein).

que l’on soit définitivement sûr de l’attentive recherche et du sciupule extrême, et du voulu toujours très voulu, au contraire de ce que certains ont cru voir : des « naïvetés », des « gaucheries » ou des « maladresses », même « charmantes » .

Je reconnais d’ailleurs que nous sommes en droit de désirer un rythme qui nous parle clairement. Cette exigence légitime il y satisfait d’ordinaire. Sa préoccupation dominante est que le rythme soit, non pas de temps en temps, mais toujours significatif. Quand il l’est pour lui seul, ce n’est pas de sa faute. Généralement, la satisfaction qu’il se donne en construisant un rythme efficace nous l’avons entière. Tout au plus devonsnous permettre à ce 'personnel de rester mystérieux parfois sur les causes réelles de son inspiration :

Bon chevalier masqué qui chevauche en silence,

Le malheur a percé mon vieux cœur de sa lance...

Pour chacun de nous cette coupe en égales mesures de trois syllabes (1) rend bien ce qu’elle veut exprimer : la marche d’un cheval au pas, et nous admirons surtout, dans le second vers, ce raffinement d’art qui donne le mouvement à l’aide de mots disant en même temps autre chose, de même que Virgile faisait entendre les bruissements très

(1) Excepté la première moitié du premier vers.

doux, le bourdonnement sourd d'une ruche, sans parler de bruit, sans nommer les ailes, ni les pattes, ni le corselet des abeilles :

Ipsæ consident medicatis sedibus, ipsæ

Intima more suo sese in cunabula condent (1).

Nous saisissons bien l’intention qui fait jaillir le troisième vers très rapide, et pourquoi il pourrait n’avoir de césure qu’avant les deux dernières syllabes; nous comprenons que dans le quatrième vers ondoitentendre encore la chevauchée lente comme un accompagnement qui revient en sourdine :

Le sang de mon vieux coeur n’a fait qu’un jet vermeil,

Puis s’est évaporé sur les fleurs, au soleil.

Mais il se trouve à la fin du morceau :

Et me cria, j’entends encore cette voix :

Au moins prudence, car c’est bon pour une fois.

des singularités qui resteraient inexplicables s’il n’avait tout avoué, près de vingt ans plus tard, dans un ouvrage de style bien différent (2) :

« Je sortis de cette « boîte » presque capitonnée, pour l’enfin gare de Mons ! entre, maman et moi, deux gendarmes avec des bonnets à poil sur des têtes imberbes.

(1) Géorgiques.

(2) Mes prisons. Il s’agit d’un passage où il raconte sa sortie de l’établissement pénitentiaire de Mons, puis son arrivée à la frontière française.

« Et nous voilà partis pour la France où, comme de coutume, et de juste, la gendarmerie, avec le chapeau en bataille qu'on sait, nous recueillit, des mains de la jeune maréchaussée, barbue kata kéfalên , dont question ci-dessus.

« Notre armée nationale de l’ordre nous reçut — je dis et répète nous parce que nous étions quelques Français libérés, assassins, voleurs et moi expulsés — sans grande cordialité. Même, quant à ce qui me concerne, après, moi, avoir décliné (pourquoi pas conjugué ?) mes noms, prénoms et qualités, j’obtins du brigadier, mon compatriote, cet accueil si — n’est-ce pas ? — rageant, encourageant, « encore agent » ;

— Et surtout n’y revenez plus.

— Oui, mon brigadier. »

Et maintenant, avec cette narration gaie, excessivement gaie — où frémissent pourtant des souvenirs d’uné lancinante amertume — comparez le poème grave :

Alors le chevalier Malheur s’esl approché, lia mis pied à terre et sa main m’a touché,

Son doigt ganté de fer entra dam ma blessure ,

Tandis qu’il attestait sa loi d'une voix dure...

Vous comprendrez que son «chevalier Malheur» est plus une réalité qu'un mythe ; vous connaîtrez ceux, celui, qui pour le pénitent incarnèrent ce

malheur et traduisirent son enseignement. Il entend toujours leurs paroles dont la trivialité augmente pour lui la portée sévère et profonde, il les mêle, étrangers et nationaux, en un seul gendarme, qui est français, qui parle belge, qui est à la fois comique et sinistre comme une conception de Shakespeare.

Dans son cœur calmé, dans son cœur nouveau, dans son « cœur jeune et bon » il se sent délivré du chevalier Malheur « remonté sur sa bête », mais le pas du cheval qui s’éloigne longtemps lui sonne en l’imagination, la mémoire...

D’ailleurs, son rythme évitera les cachotteries autant de fois que possible. De chaque récit, de chaque description il voudra que les termes soient comme les films d'un cinématographe :

Mon fils est brave, il va Sur son cheval de guerre.

Après vous avoir jetés, lourds Soupçons et faux propos, en Seine...

Dame souris trotte Noire dans le gris du soir...

Et la dévotion aussi du chapelet..

Puis, tel vous, j’aime la danse et j’aime le chant.,.

L’avoine siffle,

Un buisson giffle L’œil au passant...

Voire génie improvisait au piano...

A moi, dégringolez dans l'outre toute grands Ouverte du seigneurNabuchodonosor...

Je les voyais tous deux bouger Doucement au vent qui les presse L’un vers l’autre en une caresse... (1).

Il imitera lestons les plus variés de la parole : celui du mondain qui raconte, avec une légèreté cruelle, un gros scandale :

. Il parut un beau soir,

L’autre hiver, à Paris, sans qu’aucun pût savoir D’où venait ce petit monsieur, fort bien, du reste,

Dans son genre . ; . .

la diction précipitée de l’être coupable qui s’excuse :

Seigneur, vous le savez, dit le crime accompli,

J’eus horreur et prenant ce jeune homme en oubli,

Vins au roi, dévoilant l’attentat effroyable...

la candide volubilité de l’enfant qui prie à haute voix devant l’autel, en récitant :

Petit Jésus qui souffrez déjà dans votre chair.

Pour obéir au premier précepte de la loi...

l’accent, le geste farouchement résolus de quelque violente et implacable rancune :

(1) Amour. — A propos des deux ormeaux qu'il avait.

Je fais ces vers comme l’on marche devant soi... (1)

Son rythme évoquera l'air d’un hymne pieux, très ancien :

Cruel Hérode, noir péché,

De tes sept glaives lu poursuis Les innocents lesquels je suis Dans mes cinq sens

Ou bien celui d’un couplet politique popularisé par l’orgue de Barbarie :

Une chanson vive et légère Geurt furieusement dans l’air...

Et, encore une fois, tant de mouvements, de bruits, d’émotions I

Je ne sais pourquoi Mon espri-t amer

D'une aile inquiète et folle vole sur la mer...

Le dernier coup de vêpres a sonné. L’on linte...

L’omnibus, ouragan de ferraille et de boue Qui grince, mal assis entre ses quatre roues,

Et roule ses yeux verts et rouges lentement...

On sent donc quoi ?

Des gares tonnent,

Les yeux s’étonnent,

Où Charleroi ?...

(1) Invectives.

Il décrira pour l’esprit non moins que pour les sens. Il donnera la figuration d’une idée. Voyez cette amitié indissoluble :

Mon Charles, autrefois mon frère et pardieu bien

Encore tel malgré toutes les lois ensemble !

Mais il faudrait citer à l’infini, emprunter à chaque pièce, que dis-je ? les faire lire d’un bout à l’autre. Bien des poètes l’avaient précédé en la description de la nature, en la confidence de mille sentiments. Ils se servaient de procédés rythmiques en nombre limité. Il y avait une musique pauvre, conventionnelle, à peu près la même pour toutes les paroles et de laquelle on se contentait par habitude. Personne avant lui ne s’était vraiment, ou constamment, approché de ce perfectionnement nécessaire qui doit faire accorder le Ion et le sens.

Il ne jugeait pas utile, pour cela, de renoncer aux moyens harmoniques traditionnels. De jeunes audaces — dont quelques-unes ©nt produit des œuvres éclatantes — s’autorisaient de ses accomplissements révolutionnaires pour lui crier : Maître, si l’on brûlait tous les vaisseaux ?... Il trouvait la proposition belle et brave. Son éclectisme curieux, son amour de l’aventure l’empêchaient de dire non tout court :

Jiadmire l’ambition du vers libre...

Pensait-il, comme ont écrit depuis les poètes Georges Duhamel et Charles Vildrac : « Les habitudes de l’oreille se déplacent et se déplaceront» ? Ce qui est sûr c’est qu’il n’essaya pas, donnant de son abstention les raisons suivantes :

Et moi-même que fais-je en ce moment

Que d’essayer d’émouvoir l’équilibre

D’un nombre ayant deux rythmes seulement ?

Il est vrai que je reste dans ce nombre Et dans la rime, un abus que je sais Combien il pèse et combien il encombre,

Mais indispensable à notre art français.

Autrement muet dans la poésie,

Puisque le langage est sourd à l’accent.

Qu’y voulez-vous faire ? Et la fantaisie Ici perd ses droits : rimer est pressant (1).

11 l’avaitémw bien autrement l’équilibre du décasyllabe !

O toi, persécuteur, crains le vampire Et crains l’étrangleur;

Leur jour de colère apparaîtra pire Que toute douleur ;

Tiens ton âme prête à ce jour ultime Qui surprendra l'assassin comme un srime Et fondra sur le sol comme un voleur.

Ces deux derniers vers, d’une rapidité si furieuse,

(1) Epigratnmes.

montrent bien qu’il faisait tout ce qu’il lui plaisait des mètres les plus rigides, f II se chargeait de démontrer que l’impair, même dépassant les limites de l’alexandrin, aura, si l’on veut, très vive et très nerveuse allure, tandis que le mètre pair, de huit pieds seulement, sera lent, pénible et comme accablé :

Ce fut un brutal, ce fut un ivrogne des rues,

Ce fut un mari comme on en rencontre aux barrières. ..

Le ciel est, par-dessus le toit,

Si bleu, si calme !

Un arbre, dans le ciel qu’on voit,

Berce sa palme !...

C’est une des nombreuses façons dont use l’admirable dextérité de Verlaine. Pécheur qui se fustige de reproches, il prend le même « ton vif » que pour récriminer contre un ennemi; mais qu’il s’agisse de dire le découragement allant jusqu’au désespoir, la mesure de treize syllabes donne un rythme qui se traîne, épuisé, se force à marcher encore, n’en peut plus...

Il n’est pas permis d’être à ce point infortuné f

Ah ! vraiment c’est trop la mort du naïf animal

Qui voit tout son sang couler sous son regard fané !...

Et seul, le dernier vers, colère ou terreur, se ranime :

0 le feu du ciel sur cette ville de la Bible I

Il ne peut être question d’une prèfèreme% que son œuvre démentirait ; cependant une prédilection évidente le porta vers les mètres impairs (13, 11, 9, 7 syllabes)!; il les employa pour les explications de lui-même auxquelles tenait le plus ce grand expansif, et on peut les considérer comme l’intimité qu’il voulait entre lui et nous. En d’autres termes et pour ajouter au sens que je tâche de faire entendre, cette forme est son grand moyen de sincérité, si l’on choisit le point de vue moral, d’exactitude si l’on pense au technique.

Cette sincérité et cette exactitude, il en avait l’impérieux besoin vis-à-vis de sa conscience d’écrivain non moins qu’à l’égard de ses autres consciences...

Puisqu’il n’est de justice, après l’Eglise et Dieu,

Que celle qu’on se fait, à confesse, à soi-même (1).

Il est certain, par exemple, que l’artiste se consolait, se dédommageait superbement , comme le chrétien par la résignation et le bon vouloir un instant vainqueurs, de la déception cruelle que raconte :

O Jésus, vous voyez que la porte Est fermée au devoir qui frappait

(1) Amour — Sonnet à Edmond Thomas.

car en aucun poème son talent n’atteignit à plus savante expression métrique. 11 y a toutes les coupes : 5-4, 3-3-3, 4-5, 6-3, 4-1-4, 3-2-4, 2-3-4, pour donner le ton d’après le sens, pour dire la discussion intérieure, le combat moral, et c’est surtout admirable quand vient à la fin, en luttant, cet apaisement... dans la prière :

Donnez-lui de n’aller qu’en vos pas ! •

Nous avons vu la coupe treize syllabes exprimer le ton du reproche fait à soi-même, c’est-à-dire le plus véhément que l’on peut ; celui adressé à une personne aimée toujours, malgré des griefs, malgré des colères, sera douloureux plutôt qu’énergique, familier plutôt qu’éloquent. Le poète a recours à l’impair de onze syllabes. Le vers de douze pieds, trop solennel, éclaterait comme une sentence ; on a bien à dire, mais on se contraint, parce que l’on n’ose pas les malédictions définitives ; etle rythme pleure, souffrant, mutilé comme l’ancien amour :

Hélas ! je n’étais pas fait pour cette haine Et pour ce mépris plus fort que moi que j’ai...

A qui lui objecterait que ce ton, presque enfantin, est d’une familiarité que la poésie n’admet qu’à peine il répondra ;

— J’ai combiné un jour les mètres de cinq, neuf et treize syllabes, et vous avez vu un oiseau qui voltige, entendu le poète qui s’y compare ; maintenant je parle de choses moins... légères ; mais c’est dit exactement comme pensé, comme gémi, comme saigné... Pouvais-je faire mieux, si « rien n’est beau que le vrai » ?...

L’âme blessée qui parlait en des rythmes boiteux", la voici malade autrement : elle souffre de haine, elle voudrait se venger. 11 n’est plus question de tendresse méconnue, il s’agit uniquement d’une blessure d’amour-propre. Qui a donné le coup ? un puissant, un illustre (1). Qui l’a reçu?

(1) Leconte de Lisle, qui aurait dit, en parlant de Verlaine : « Comment?... il n’est pas encore mort ?... » ou mieux, d’après d’autres cancaniers : « Il n’est pas encore au bague ?... »

On peut légitimement supposer que le propos n’est qu’une invention, ou tout au moins l’exagération très grosse de quelque boutade malicieuse. Il est certain que l’état-major parnassien « tenait à l’œil » la bande des « jeunes » et que ceux-ci lui rendaient en hostilité la monnaie de sa méfiance. On potinait ferme autour de Verlaine, et il se montait la tête, nous savons avec quelle facilité. Il écrivait, à une époque impossible à déterminer exactement (la lettre est datée ainsi : Paris, 7) :

« Mon cher Baju,

« Il paraît — je veux dire j’apprends de source sûre • — que « Leconte de Lisle a, pas plus tard qu’hier, exprimé sur le « compte de tous les Décadents et Symbolistes une haine fé- « roce. Il voudrait nous voir tous « pendus s, moi compris et « en tête bien entendu. 11 est vrai qu’en 1871 il voulait me voir « fusillé.

« Je crois qu’il serait bon de commencer une campagne. A

Un miséreux, un habitué d’hôpital. Eh bien ! il parlera comme il convient « dans sa position ». 11 est « voyou » : il prend l’intonation du « voyou », mais du « pâle » voyou. Devant la puissance il ne crie pas, il gronde. Sa récrimination se répand lente et lourde, elle va, hésite, cherche, grasseye, grince. Avec un soin curieux, le poète élimine tout trait brillant. La richesse est dans l’art de calculer, de varier les mesures, de disposer et d’accumuler les accents rythmiques. Cependant il faut que cela ait l’air pauvre et maladroit, pour « être peuple». On dirait la gaucherie d’un auverier qui ne sait pas faire le vers, mais qui essaie tout de même, afin de répondre au « meussieu » dans la langue du « meussieu ».

« cet effet fixez-moi le jour où X.., Y..., vous et moi pourrions « nous voir chez moi, pour en discuter le plan. Pas demain «'dimanche.

« A vous de cœur.

Il se trouva un jour en face de celui que, dans les instants de mauvaise humeur, il considérait comme son ennemi. C'était devant le comptoir d’un bureau de tabac du boulevard Saint- Michel. Leconte de Liste ne vit pas l’auteur des Fêtes galantes, mais, en toute modestie, acheta quelques cigares à dix centimes. Verlaine ouvrit son porte-monnaie, constata qu’il lui restait juste six sous, et s’avançant alors fièrement, jeta cette parole : « Madame, veuillez, s’il vous plaît, me donner... un londrès ». — Inutile d’ajouter qu’il prononçait avec deux l. — Puis il sortit, gonflé de gloire, savourant la joie d’une si iormidable « vingince ».

Le début serait d’un illettré qui se parloise,d’un apprenti, bien content, après tout, d’avoir, pour commencer, réuni symétriquement deux 5-6.

Fleur de cuistrerié et de méchanceté,

Au parfum de lucre et de servilité

Un troisième vers césuré contre toute règle, maïs qui dit ce qu’il veut dire :

Et poussé en plein terrain d’hypocrisie,

Un quatrième, qui n’exigeait pas, direz-vous, un grand effort d’imagination :

Cet individu fait de la poésie,

Après quoi, l’ennemi a « ses quatre vérités ® :

Sous l’Empire il émargea tout comme un autre...

Depuis il a retourné son casaquin...

Et tout à coup l’auteur jette au loin sa casquette et sa blouse, le vrai Verlaine apparaît, c’est bien lui qui parle, c’est lui qui finit par ce vers terrible :

Pour conclure, un chien couchant aux airs de loup (1).

L’invective à E. R., également en vers de onze pieds mêlés à quelques décasyllabes, est plutôt in-

(1) Invectives. ( Portrait académique).

férieure ; mais il reprend l’avantage en celle au docteur G... Cette fois, la mesure ne traîne pas ; le « pauvre diable » méprisé, malmené ne peut plus se contenir ; il accourt, haletant, serrant les poings, avançant la mâchoire ; il « agonit de sottises », avec des façons de parler populaires, un savant orgueilleux et brutal; et je doute que le vers de cinq syllabes, naturellement rapide, ait jamais eu cette allure de torrent.

Tu fus inhumain De sorte cruelle Tus fus inhumain De façon mortelle,

Tu fus inhumain Sans rien de romain !

Tu n’as d’un Romain De la décadence,

Tu n'as d'un Romain Que ta grosse panse...

Et maudit sois-tu Selon tes mérites ,

Donc maudit sois-tu (1),

Vil bourreau dodu,

Oui, maudit sois-tu,

Suivant la vertu !

D’ailleurs, il a prouvé que, par des artifices

(1) Remarquez la dureté voulue de ces rencontres : « ...mérites, donc maudit... »

rythmiques, on peut rendre l’impair plus rapide que l’alexandrin :

Gentleman improvisé qui files...

Le train passe et les temps sont passés (1)...

et faire l’alexandrin aussi lent, aussi mou que pourrait être l’impair, s’il s’agit d’exprimer la langueur, l’épuisement, la satiété neurasthéniques :

Je suis l’empire, à la fin de la décadence,

Qui regarde passer les grands barbares blancs.

En composant des acrostiches indolents...

quitte à lui rendre, s’il le faut, son éclat métallique et sa forme tranchante :

Le poète n'est parbleu pas ce que l’on croit,

Il n’a que quand il veut toutes les ignorances (2)...

Même, par dérision et pour narguer de petites bêtises de province, il nous offre la douçâtre platitude et la vulgaire insignifiance que préfèrent les esthètes de sous-préfectures :

Je veux, pour proclamer dignement ses louangesj M’aider du sistre d’or ainsi que font les anges

(1) Comparez ce vers rapide avec celui qui le suit immédiatement et qui, exprès, devient lourd, avant de s’arrêter brusquement deux fois :

Mais l’heure de grâce reste et sonne.

(2) Hommage de reconnaissance au docteur Chauffart.

Célébrant le Seigneur,

Et poète sans frein, plein d’un noble délire,

Chanter, m’accompagnant aux cordes de la lyre,

Une ode en son honneur (1)...

Verlaine s’est dit messin, ardennais, flamand :

O Metz, mon berceau fatidique...

. . . . Metz où riait mon enfance...

Au pays de mon père on voit des bois sans nombre...

Au pays de ma mère est un sol plantureux Où l’homme, doux et fort, vit prince de la plaine...

En revanche il a maudit Paris sur tous les tons. Or il est aussi parisien que bien peu de nos poètes. J’entends parisien comme Banville, Molière, Boileau, Goppée.

Ce qui fait la race n’est pas de naître en tel ou tel lieu, de tels père et mère. Les ascendants immédiats nous transmettent plus ou moins de leur état physiologique, c’est à peu près tout. L’éducation de l’esprit, la formation des sensibilités sont dues au milieu où grandit l’enfant. Verlaine vint à Paris dès l’âge où l’on apprend à lire, où la mémoire commence seulement à emmagasiner les notions et les sensations. Là est sa vraie patrie. Paris l’a fait ce qu’il était.

La vie, en province, est paisible, aisée, nor-

(1) Invectives.

male. On a l'église, l’école, les marchands, les administrations, les amis presque à sa porte. Les rapports sociaux sont restreints, on se déplace peu ; il reste du temps pour la pensée, et je crois qu’étant considéré le total, nos trois millions de Parisiens ont moins d’activité intellectuelle qu’un même nombre de provinciaux. Mais Paris est le créateur, le maître de la langue.

Un provincial entend parler toujours de même. Pour varier, raffiner, orner son langage, il n’a que des livres : enseignement fort beau, pas assez vivant. L’enfant parisien vit dans une Babel où résonnent les accents, où s’entendent les expressions de toutes les provinces. Il peut en rire, mais peu à peu, inconsciemment, il les utilise, et il s’en sert de façon à enrichir, nuancer à l’infini son vocabulaire. D’autre part, cette vie suractive qui lui est imposée dans une ville où tout est loin, la nécessité de se glisser à travers les foules, d’affronter l’écrasement sous les voitures, de courir des dangers analogues à ceux d’un champ de bataille, pour si peu de chose qu’une partie de billes, l’achat d’un sucre d’orge ou d’un cahier de deux sous, l’obligation de faire des voyages longs, mouvementés, accidentés, à propos d’une simple visite ou pour voir, les dimanches, un bout de campagne, tant de difficultés autour des plus modestes plaisirs, de patience à avoir, d’attention

à excercer dans mille circonstances où le provincial agit en presque dormant, habituent le petit parisien à une tension d’esprit qui lui devient insensible et comme naturelle, le forcent à trouver, distinguer les termes, à percevoir et discerner les choses comme a regarder tout autour de lui à chaque pas qu’il fait dans la rue. Et puis la réelle fatigue, produite par une existence trop dépensée, lui impose l’euphonie. Car non seulement la vie qu’il mène lui interdit de parler en tâtonnant ou n’importe de quelle manière, comme font souvent les gens de province, non seulement il doit s’expliquer vite et il s’entraîne ainsi à l’élocution facile, mais les mots appelés impérieusement par l’esprit doivent, pour les nerfs surmenés, venir en s’épargnant tout choc dur. Et il vit avec ceux, plus âgés, formés par cette éducation qui est dans l’air que l’on respire, il les entend parler dans les boutiques, dans les transports en commun, il en apprend des expressions nouvelles créées au théâtre ou par les journaux, et tandis que le provincial ne les connaîtra qu’à la longue, en lisant des livres, et de longtemps ne pourra les employer sans effort de mémoire, lui, n’y prenant pas garde, mais à force qu’elles sont redites, se familiarise avec elles si intimement, qu’elles font partie aussitôt de son langage ordinaire et qu’ii est « dans le train » sans même le savoir.

D’autres raisons, probablement, existent, meilleures, plus décisives; celles-ci, je l’espère, seront jugées suffisantes pour expliquer la supériorité verbale dont cette population bénéficie, et comment, au début d’une lutte de perfection dans la pratique des lettres, l’enfant élevé dans Paris a tout de suite une si grande avance.

Nous pouvons dire que Verlaine est un de ceux qui l'ont gardée le plus triomphalement. Toutes les richesses accumulées, toute la hardiesse acquise par la langue française, personne, je crois, n’avait su mieux les connaître avec intelligence et les accepter, les approuver, les aimer en toute franchise et ferveur. Que l'on veuille bien songer qu’il poussait le manque de « sens pratique » à tel point que, malgré tous ses malheurs et sa gourmandise, il ne put « s’élever » jamais à d’autre ambition, penser à d’autre revanche qu’à celle de trouver un mot juste et de le disposer convenablement: l'on s’étonnera moins qu’il ait su réaliser par le langage national tant de protéiques merveilles, qu’il lui ait donné tour à tour une force de tigre, une souplesse de couleuvre, une légèreté de libellule, que sa poésie ait eu la douceur des caresses, le terrifiant sursaut des colères, la pénétrante mélancolie des hymnes sacrés, le frais bavardage de l’enfant, le rugissement sourd des haines mêlées aux scrupules, et toutes les émo-

tions, tous les pleurs, toutes les gaîtés, qu’elle nous soit apparue agenouillée, sautillante, rieuse, effondrée sous les désespoirs, essorée vers les éblouissements de l’infini.

Avant lui, l'arrangement des mots, peureux et convenu, disait de façon vague les mouvements passionnels ; la parole écrite nommait l’âme, il fallait un effort pour s’imaginer qu’on la voyait vivre. Il en rapproche notre sensibilité davantage, à force de science et d’art : la science qui connaît, par expérience consommée, l’essence et la valeur des termes, l’art qui les choisit et les range, en fait pour notre esprit une puissance d’éveil et une joie.

Et quel « point d’arrivée », quelle fortune pour la langue de la patrie, tant de belles formes si nettement, si vivement françaises en leur délicate élégante, ferme et fière simplicité

J’ai changé, comme vous, mais d’une autre manière.

Et puisque je pardonne,

Mon Dieu pardonnez-moi.

J’ai peur d’un baiser Comme d’une abeille.

Elle voulut aller sur les flots de la mer.

En vous aimant qu’est-il de bon que je ne fasse ?

Mais ce que j'ai, mon Dieu, je vous le donne

Le dimanche, en l’éveil des cloches tu suivais Le chemin de jardins pour aller à la messe....

Les miens et moi Le ciel nous voie.

Par l’humble voie,

Entrer, Seigneur, dans votre joie.

Je ne veux plus aimer que ma mère Marie. .*

La prière a des pieds légers comme des ailes Et des ailes pour que ses pieds volent comme elles.

Cette espèce de moins que rien France bourgeoise au dos facile...

Citoyens d’une République A tant le coup, comme à Saint-Cloud.

Ma cousine est blonde, elle a nom Ursule,

Que n’émigrons-nous vers les Palaiseaux !

Elle dit, la voix reconnue.

Que la bonté c’est notre vie...

O vous Reine de Erance et de toute la terre...

Je ne me souviens plus que du mal que j’ai fait.

Car dans le mal fait au prochain c’est Lui - Seul qu’on offense.

Qu’allez-vous faire en notre monde ainsi qu'il est, Vous une si belle âme en ce monde si laid ?

C’est la grâce qui passe aimable et nous fait signe.

Et que toutes ces voix dolentes S’élèvent rapides ou lentes....

J’ai tant fait que de la cueillir Et c’est presque une fleur des veuves.

Et marche vers la bonne mort à pas bien lents,

Je me dis tout cela, je voudrais bien le faire...»

Bois pour oublier,

L’eau-de-vie est une Qui porte la lune Dans son tablier.

Moi le lassé qui rêve d’être un ironique,...

Relevez-vous, je suis trop heureuse à présent Pour vous dire quoi que ce soit de déplaisant...

Jusqu’au serpent, jusqu’à l'oiseau sur les rameaux...

Prêtres de Jésus-Christ la vérité vous garde.

J’ai l’extase et j’ai la terreur d’être choisi.

Ton sourire amical ensemble et filial...

On vit simple comme on naît simple, comme on aime,

Quand on aime vraiment et fort, et comme on hait,

Puis comme l’on pardonne au bout, lorsque l’on est Purement, nettement simple, et l’on meurt de même, Comme on uait, comme on vit, comme on hait, comme on aime

Je demande au lecteur pardon de ces citations trop nombreuses... et je contenterai celui qui en voudrait encore ; voici toujours qui est particulièrement essentiel :

J’ai la fureur d’aimer, mon cœur si faible est fou...

Mon esprit s’ouvre et s’offre, on dirait une cible (1)...

Insensé un « cœur » qui aime !... Il parlait ainsi par indulgence pour la faiblesse des cœurs incapables d’aimer. Les aliénistes, quand ils veulent caractériser la folie, disent d’abord : « perversion ou suppression des sentiments affectifs ». Plus un homme combat ses besoins d’affection, plus il restreint le cercle des êtres et des objets à aimer, plus son appareil intellectuel est faible et moins sa raison est saine. La science dit encore, à propos du minus habens : « négativisme ». Et si vous pouviez les suivre jusqu’à leur mort, ceux qui se refusent aux curiosités, aux enthousiasmes, à tous les élans d’âme, ceux qui disent à chaque instant : « Laissons cela... n’en parlons plus !... » vous verriez qu’ils finissent, vieillissants, dans le gâtisme ou la pure démence ; vous sauriez que leur esprit portait à l’origine un germe morbide, et qu’ils ne voulaient point parce qu’ils ne pouvaient pas.

(1) Amour.

L’orgueil aussi est une tare, il existe au maximum chez les dégénérés mentaux. Mais de l’inaptitude à l’affection, du négativisme et de l’orgueil, qui sont les principales caractéristiques delà folie, notre imperfection humaine fait que les « normaux » ne sont pas exempts tout à fait ; nous en sommes atteints à des degrés divers qui modifient l’état dynamique de notre intelligence, mesurent, par conséquent, la valeur d’un travail d’écrivain.

Et voici ramenée la querelle littéraire de la forme et du fond, l’éternelle urgence de connaître ce qu’il faut penser de « l’art pour l’art ».

Verlaine, fougueusement, s’était proclamé « formiste » à l’époque des Poèmes saturniens , alors qu'il essayait ses forces et n’appréciait que d’après les difficultés à vaincre l’importance del’ « écriture ». Il pouvait se réclamer de prédécesseurs illustres. Flaubert s’écriait un jour : « Les idées !... Ça ne compte pas !... » Puis il se mettait à rire et ajoutait : « Hein ?... Elle est forte, celle-là !...» Leconte de Lisle, candidat malheureux à la députation, se jeta au souverain mépris de tout ce qui n’est pas la beauté pour elle-même ; pourtant son chef-d’œuvre est un poème de colère philosophique, inspiré à l’écrivain anti-clérical par un goût très vif pour les littératures religieuses. De même Flaubert, qui parlaitd’humilier l’idée au profit de la seuleforme.

employa son talent à écrasér des gens trop peu idéalistes et entichés d'un formalisme ridicule. En somme, le mérite littéraire de ces sectateurs de l’art pour l’art est proportionné àlatempératurede leurs idées, opinions, sentiments. Ils n’écrivent bien qu’autant qu’ils aiment, autant qu’ils croient, — ou nient, ce qui est la même chose, car on démolit une croyance au profit d’une autre — et la forme n'est pas la rivale, c’est la fille de la pensée, fille qui doit tout son pouvoir à la vigueur de sa mère.

Nous en venons ainsi à la portée psychologique et morale des livres de Verlaine.

11 est aimant, croyant : de là sa force, de là sa constance à chercher, malgré lui, l'illusion sans laquelle pas de flamme, pas de vie pour un penseur et pour un poète (1). Cette illusion doit être non seulement désirée en secret, mais, quand elle vient, subie avec les douleurs qu’elle apporte. Il y consent, puis il en crie... puis il la redemande :

... Mais sans plus mourir de son ennui,

Il embarque aussitôt pour l’île des chimères 'Et n’en rapporte rien que des larmes amères Qu’il savoure, et d’affreux désespoirs d’un instant,

Puis rembarque .

L’homme serait un anormal, un malade, s’il n’attendait, pourtant du bonheur :

(1) Beati qui non vidèrunt et firmiter crediderunt : c’est la devise de tous les « trouveurs », en science comme en art.

... Il est brusque et volontaire tant Qu’en ses courses dans les infinis il arrive, Navigateur têtu, qu’il va droit à la rive.

Sans plus s’inquiéter que s’il n’existait pas De l'écueil proche qui met son esquif à bas.

Mais lui fait de l’écueil un tremplin et dirige Sa nage vers le bord. L’y voilà. Le prodige Serait qu’il n’eût pas fait avidement le tour,

Du matin jusqu’au soir et du soir jusqu’au jour, Et le tour et le tour encor du promontoire...

Un autre avait écrit cette gasconnade :

« J’ai vécu sans nul pensement,

« Me laissant aller doucement « A la bonne loi naturelle... »

Vouloir vivre inattentifs à nos pensées, bonnes ou mauvaises, est tout le contraire delà «loi naturelle ». On pense bien ou mal, on pense mal en même temps que bien : qu’y faire et que dire ? Laisser faire et tout dire, telle la morale verlainienne.

Mais connaître ses qualités, s’y obstiner même quand on est dupe, même quand on souffre à cause d’elles ; connaître également ses défauts, les dénoncer, rendre publics, pour en avoir mieux le repentir et l’horreur, comme c’était nouveau, déconcertant, étrangedans untemps, dans un monde où régnaient le calcul et l’hypocrisie ! comme c’était vraiment simple, vraiment naturel et conforme au besoin

d’idéal qui s’enfonce, indéracinable, au cœur de tous les hommes ! Alors on s’écria : « Les fautes dont il s’accuse nous lescommettons... presque toutes... et cette confession nous n’osions pas la faire !.. » Aveu incomplet : la société où il vécut possédait en outre plusieurs vices — cupidité, envie, confusion du tien et du mien, désir de triompher, admiration lâche de la force — qui furent étrangers au poète. Mais aveu et hommage. On employa un terme inusité à propos de la poésie — réputée plutôt comme étant l’art du bien mentir — , on prononça le mot de sincérité qui demeure attaché au nom de Verlaine.

On prenait cette qualité pour je ne sais quoi de primitif et d’un peu barbare. Le mensonge est-il donc le vice des esprits raffinés ? Sincérité et mensonge ne sont ni vertu ni vice, mais résultats, l’un de quelques vices, l’autre de quelques vertus. On ment par intérêt, pour cacher ses défauts, pour feindre les qualités qui manquent. On simule ou dissimule parce qu’on à l’âme rude et grossière. Personne de si rusé, de si menteur qu’un sauvage (1), pour cette raison qu’il est encore une sorte de brute. La sincérité de Verlaine vient de l’absence en lui d’égoïsme combatif et surtoutd’une

(1) Je ne parle pas de cet homme préhistorique, vivant isolé, sans besoin de lutte avec ses semblables, dont Rousseau regrettait l’heureuse innocence.

culture intellectuelle, d'une activité psychologique intenses. Il avait à contempler, pour jouir de la vie, deux spectacles : celui du monde extérieur qu’il regarda en riant, souvent avec les yeux de quelqu’un qui aime la peinture ; celui, plus vaste et moins trompeur, de son âme qu’il entreprit de scruter avec bonne foi, c'est-à-dire avec lucidité. Nous devions à la sagesse antique ce puzzle : « Connais-toi toi-même ». Il releva le défi sardonique, bravement il répondit : Pourquoi pas ?...

D’abord il s’imposa, d’instinct et sans les formuler, des règles à peu près comme ceci :

— Aime-toi : sans cela tu ignorerais la plupart de tes sensibilités. Mais ne te vante point. Se vanter est facile, tu ferais ainsi comme tant de gens et tomberais dans les mêmes erreurs, et tu n’aurais rien découvert de nouveau ni de vrai. Ne cherche pas le rare : les anomalies sont des apparences fausses ; les choses communes, les sensations, les passions dont tout le monde parle doivent suffire à ta perspicacité, et il n’y a que celles-là qui en vaillent la peine. Surtout ne va pas t’amuser sottement, dans ce Labyrinthe, à briser le fil d’Ariane. Attache-toi à cette idée que l’homme a besoin pour penser, pour voir, pour marcher, de l’enfant qu’il était autrefois ; tout désir de maturité rendrait ton esprit aveugle, impotent, le condamnerait à sécher sur place. Quel que soit ton âge, retiens comme à

deux mains ton enfance : autrement tu ne verrais pas clair et tu ne serais pas entier. Tu sais de l’histoire, la vie de l'humanité présente et passée t’intéresse ; eh bien, songe qu’un homme, le premier venu, qui s'émeut, s’ennuie, regrette, s’étonne, projette, imagine, aime et pleure est un sujet mille fois plus vaste et plus digne de ton regard que la chute ou le progrès des empires.

Donc Verlaine fait ce que les conseils du monde exhortent à ne pas faire : il « s’écoute », il se regarde frémir. Et qu’importe si son cœur bat comme tous les cœurs, si sa chair frémit comme toutes les chairs !...

Je me souviens Des jours anciens Et je pleure...

Courtisane à l’œil dur, à l’œil opaque et brun S’ouvrant avec lenteur comme celui d’un bœuf.

Ton grand torse reluit ainsi qu’un marbre neuf...

Maîtresse, entends monter vers ton retrait Ma voix aigre et fausse...

Et le remords est dans l’amour : telle est la loi... (1),

Et voici que claire, bourrue Despotique, ia voix des coqs

(1) Poèmes saturniens.

Proclamant l’aube froide et grise Du pain mangé sans faim, des yeux Frottés que flagelle la bise Et du grincement des moyeux,

Fait sortir des toits la fumée,

Aboyer les chiens en fureur,

Et par la pente accoutumée Descendre le lourd laboureur.

Tandis qu’un chœur de cloches dures,

Dans le grandissement du jour.

Monte, aubade franche d’injures,

A l’adresse du Dieu d’amour (1).

Très simples, très humains dans l’expression de leur trouble, ces sentiments de jeunesse quelque peu animale, nettes en leur brutalité ces sensations premières, et il prétend les avouer ce qu’ils sont, pas plus, pas moins, et déjà s’élimine l’hypocrisie fanfaronne qui retarde, chez les poètes à leur début, l’éclosion des facultés de voir et bien dire.

Mais notre âme, comme la nature, a des alternatives d’âpreté violente et de caressantes douceurs. L’amour vrai, après des emportements da passion luxurieuse, est une arrivée de paisible lumière ; le bonheur, toute clarté, ne s’exprime bien qu’en toute simplicité :

(1) Jadis et naguère.

La dure épreuve va finir,

Mon cœur, souris à l’avenir (1).

Et si l’homme veut, sûrement, ne dire que ce qu’il éprouve, les mots trouvés le récompensent par leur exactitude et leur grâce :

Hier on parlait de choses et d’autres Et mes yeux allaient recherchant les vôtres Et votre regard recherchait le mien,

Tandis que courait toujours l’entretien.

11 lui faut seulement quatre vers pour ce tableau charmant des tendres fiançailles qu’un romancier décrirait en plusieurs pages et qui ne resterait pas aussi bien dans les yeux, dans l’esprit.

L’auteur de La bonne Chanson conservait de la prédilection pour ce petit livre, c’est celui qu’il donnait le plus volontiers quand on lui demandait quelqu'une de ses œuvres, et c’était de sa part du discernement très averti, en môme temps que de la gratitude pour une époque : il se souvenait d’avoir, à ce moment-là, entrevu les formules de la vérité dans l'art.

Désormais, advienne que pourra, le désir de cette vérité le tient. 11 a compris que ce désir est tout, qu’il suffit à tout, qu’il affermit l’artiste en faisant sa pensée tout à fait libre.

(I) La bonne chanson.

La loi dite « naturelle », Mathurin Régnier ne l’aurait pas trouvée si « bonne », s’il avait été, en effet, son esclave docile ; Verlaine, lui, s’y « laisse aller » réellement, pour tout de bon, et il déclare qu’elle est affreusement dure :

O triste, triste était mon âme... (1).

Cependant les souffrances morales nous rendent clairvoyants. Vérité dans le cœur , ce n’était pas encore vérité dans la conscience. On obéit à ses instincts, on les avoue, bons ou mauvais : cela est sincère vis-à-vis d'autrui, non vis-à-vis de soi. Cela peut être une cécité partielle : vérité d’une part, ignorance de l’autre...

Quand retentit un affreux coup de tonnerre,

et le bien, le mal moraux, confondus jusqu’alors, se séparent nettement. Nouvelle conquête de la perspicacité, lueurs nouvelles pour se connaître.

Si gauche encore, avec l’aggravation d’être Une sorte, à présent, d’idyllique engourdi Qui surveille le ciel bête par la fenêtre Ouverte aux yeux matois du démon de midi... (2).

(1) Romances s ans paroles.

(2) Sagesse,

La vraie « loi naturelle » c’est la loi divine. On ne s’y laisse pas aller, on s’y abrite, elle interdit pour permettre, pour que l’on puisse mieux, plus entièrement, plus heureusement vivre. L’être, pensant n’est pas seul, jeté au hasard, nu sur la terre nue, il est relié à l’auteur et dispensateur de toute faculté pensante. On communique avec lui si l’on veut, il faut même vouloir communiquer avec lui pour savoir qui l’on est.

Une dame vint sur la nue

Je suis la Prière et mon gage C’est ton vice en déroute au loin ;

Ma condition : « Toi, sois sage ».

— Oui, ma Dame, et soyez témoin î

En effet, la conversation désirée avec le Père, qui est la toute puissance et la toute pureté, fait que l’âme, un instant, devient puissante et pure; la seule détermination de s’unir une minute à Dieu, idéal complet, dénoue aussitôt l’étreinte des pensées mauvaises, elle soutient le pécheur dans la bataille contre lui-même, elle apporte la preuve du combat. « Soyez témoin » ; jamais, depuis l’Imitation de Jésus-Christ, l’on n’avait compris et justifié, jamais l’on n’avait glorifié pareillement la prière !

« Voix de la haine... voix de la chair... voix

d’autrui », toutes les voix doivent mourir qui ne sont pas la voix montant à Dieu pour demander la vision de l’unique réel, de l’essentielle vérité.

Donc il se « dégage »... Mais ce n’est point pour se dissoudre, pour s’évaporer, se perdre en exaltations folles. La bête évitera de faire l’ange, et pourtant... de par la volonté divine il est un corps et une âme, leur union produit des phénomènes de sensibilité spéciale que le Créateur favorise parfois — en la touchant — d’une telle délicatesse qu’elle nous approche de lui un peu :

O mon Dieu, vous m’avez blessé d’amour!...

Et votre gloire en moi s’est installée!...

Le Créateur nous a donné le désir de participer à sa nature qui est d’une pureté absolue. Pour que nous puissions y parvenir, cet « esprit infiniment parfait » nous procure un moyen qui est matériel parce que nous ne pourrions nous en servir autrement : c’est le pain de vie, l'hostie, qui veut dire offrande, sacrifice de lui-même pour nous, de lui s’étant fait un homme comme nous, ayant souffert pour nous et par nous, puis voulant pénétrer en nous pour la communication momentanée de ses perfections infinies.

Cela est en dehors de notre logique habituelle, Verlaine s’en rend compte, il sait non moins que celle-ci est infirme, il s’efforce vers la logique ré-

vélée conduisant à ce qui lui est nécessaire : à la pureté, à l’amour.

Il trouve la route, lutte contre les obstacles accumulés par Satan « le vieux logicien », les renverse, parvient à la croyance intégrale, et dans sa joyeuse gratitude, le réconcilié, le communiant, pensant qu’il est toujours un poète — ce que Dieu n’intôrdit pas — veut offrir à son tour, en humble don, la chose la plus belle qu'il aura pu faire. Il choisit la matière la plus précieuse, entreprend de ciseler, d’orner de gemmes lejoyau le plus difficile à sertir, celui que les poètes ses frères nomment plus parfait que les autres, et sur un même fil d’or il dispose, en l’honneur de l’Eucharistie, dix sonnets prodigieux où il a réuni toute la puissance, toutes les audaces, tous les raffinements de son art.

Mais d'un art serviteur attentif de la foi rigoureuse, et fastueux, ardent, fort comme il est, ne mettant sa gloire qu’à suivre pas à pas, mot à mot la doctrine.

Verlaine converti n’est, pas le cas ordinaire. Il ne s’agit pas d’un esthète alangui, dorlotant ses rêves dans le demi-jour des nefs et la grave douceur des chants liturgiques; il s’agit d’un esprit conscient, expérimenté, robuste, qui se donne entier à la morale définitive, à la psychologie suprême du catéchisme.

Tout de suite il pose le problème. Dieu nous veut à lui, mais notre indignité, mais nos turpitudes !... Pour nous en purifier, il nous envoie sa grâce, qui est comme une puissance d’amour; pour nous en racheter il a subi volontairement les outrages, les tortures, l’agonie, dans la personne de Jésus.

Mon Dieu m’a dit : Mon fils, il faut m’aimer...

Ne t’ai-je pas aimé jusqu’à la mort moi-même,

O mon frère en mon Père, ô mon fils en l’esprit,

Et n’ai-je pas souffert comme c’était écrit?...

Dieu est auprès de nous, mais nous nions sa présence, aveugles tâtonnants que sollicite une voix connue :

J’ai répondu : Seigneur, vous avez dit mon âme.

C’est vrai que je vous cherche et ne vous trouve pas,

Mais vous aimer? voyez comme je suis en bas...

Pourtant nous n’avons qu’à obéir à la grâce, nous n’avons qu’à vouloir Dieu pour l’atteindre. 11 faut se croire capable d’aimer Dieu.

Aime-moi ! Ces deux mots sont mes verbes suprêmes,

Car étant Ion Dieu tout-puissant, je peux vouloir,

Mais je ne veux d’abord que pouvoir que tu m’aimes (1).

(1) Curieux exemple de procédé phonétique. Les dures allitérations du second vers disent 1a. volonté impérieuse, la voix tonnante qui s’amollit, au troisième, en persuasive douceur.

Que faire pour être en état d’aimer Dieu?

Seigneur, j’ai peur, mon âme en moi tressaille toute.

Je vois, je sens qu’il faut vous aimer, mais comment?

Moi ceci, me ferai-je, ô mon Dieu, votre amant,

O Justice que la vertu des bons redoute?

On obtient de communiquer avec Dieu par la soumission de l’esprit aux enseignements du prêtre qui le représente, et par les sacrements qui sont d’institution divine. Et voici la profonde originalité — chose étrange à dire, mais qu’il faut dire — voici la triomphale supériorité de ce poète parmi ses rivaux catholiques : pas de conceptions fantaisistes, par d’orgueil ; obéissance totale, résolue, justifiée, rationnelle, aux disciplines et aux dogmes.

Certes, si tu le veux mériter, mon fils, oui,

Et voici. Laisse aller l’ignorance indécise

De ton cœur vers les bras ouverts de mon Eglise,

Comme la guêpe vole au lys épanoui.

Approche-toi de mon oreille, épanches-y L’humiliation d’une brave franchise,

Dis-moi tout sans un mot d’orgueil ou de reprise Et m’offre le bouquet d’un repentir choisi.

Non le repentir quelconque, non la douleur d’avoir fait le mal et d’en subir ou d’en redouter les conséquences, mais la « contrition parfaite ï> : le regret d’avoir offensé Dieu cr parce qu’il est infî*

niment bon, infiniment aimable et que le péché lui déplaît » (1), ce qui est la réparation efficace, puisque l’offense, le tort réels eurent ieu à l’égard du monde moral qui est Dieu même.

Le pécheur, libéré de ses fautes, va être admis au bonheur de la communion. Qu’il y aille sans peur, qu’il échappe aux scrupules malsains des Jansénistes : il est assez pur, du moment qu’il obéit à l’Eglise et a fait de bonne foi tout ce qu’elle prescrit de fairo :

Puis franchement et simplement viens à ma table...

Qu’il ne se contente pas de la foi, de l’amour ; qu’il soit un « pratiquant » assidu. Les passions, peut-être le doute renouvelleront leurs assauts : il trouvera la confiance et l’apaisement dans les temples élevés en l’honneur de Dieu par la piété publique :

Et surtout reviens très souvent dans ma maison..,

11 comprend la vraie nature des félicités que promet la vie dévote. Les obligations cultuelles sont déjà du bonheur :

Et pour récompenser ton zèle en ces devoirs Si doux qu’ils sont èncor d’ineffables délices,

Je te ferai goûter sur terre mes prémisses.

La paix du cœur, l’amour d’être pauvre...

(!) Catéchisme.

Le poète aussi à droit à des satisfactions particulières :

. et mes soirs

Mystiques, quand l’esprit s’ouvre aux calmes espoirs Et croit boire, suivant ma promesse, au Galice Eternel, et qu’au ciel pieux la lune glisse Et que sonnent les angélus roses et noirs.

Mais l’exquise récompense est de savoir enfin la bonne « recette » humaine : désir qui combine repos et ferveur, justice et félicité, innocence et détachement des misérables ambitions terrestres : « l’amour d’être pauvre » !...

Il faut convenir, en effet, que cela dépasse étonnamment le niveau mental des poètes connus. Cela est d’une vigueur de conscience qui vient directement du pur Evangile, et c’est toute l’invincible et immortelle beauté du Christianisme.

D’ailleurs Verlaine sait bien qu’il doit fuir un extrême en allant vers l’extrême opposé. 11 demande l’amour d’être pauvre, parce qu’un simple dédain de la fortune et des honneurs n’est pas un sentiment assez fort et qu’en telle ou telle occasion il peut fléchir.

Ah ! surtout terrasse Ton orgueil cruel,

Implore la grâce D’être un pur Abel...

Mais qui donc peut sauver l’innocence d’une âme quand l’orgueil la menace, qui peut courber une tête que l’orgueil dresse, que l’orgueil raidit pour des pensées violentes? Le contraire de l’orgueil :

Douce, chère Humilité, *

Arrose ma charité,

Trempe-la de tes eaux vives.

O mon cœur, que tu ne vives Qu’aux fins d’une bonne mort (1).

Cette pensée, si catholique (2), de la bonne mort sera pour lui le grand moyen de lutte. 11 y reviend ra constamment, nous la trouverons dans presque tous ses livres :

Que deux et deux fassent quatre, à merveille !

Riens innocents, mais des riens moins que rien,

La dernière heure étant là qui surveille... (3).

Oui, votre grand souci c’est mon heure dernière,

Vous la voulez heureuse, et pour la faire ainsi,

Dès avant l’univers, dès avant la lumière,

Vous préparâtes tout, ayant ce grand souci (4).

(1) Sagesse,

(2) « ...Ijitur, quod natura ipsa admonente didicimus, idem dogma est christianum, quo ratio et conslilulio tota religionis tamquam fundamento principe nititur, cumex hae vita excesserimus, tum vere nos esse victuros... »

(Encyclique Rerum novarum )

(3) Sagesse.

(4) Amour.

Juste pour la nécessité quotidienne,

En attendant toujours sans fin ma mort chrétienne.

Oui, garde toute espérance surtout,

La mort là-bas te dresse un lit de joie.

Fasse Dieu, qui voit l’avenir,

A l’auteur de ce petit livre Qui lui non plus ne sut pas vivre La grâce aussi de bien finir (1).

C’est votre créature après tout !

L’ignorance invincible l’absout.

Bah ! douce et bonne lui soit la mort (2).

Ce sera non seulement un désir personnel, mais un vœu pour autrui, une preuve de pardon :

Montrez-vous, Dieu de douceur,

Fût-ce au suprême moment.

Pour qu’aussi l’âme ma sœur Revive éternellement (3).

Il en parlera au milieu des pires rechutes, et pécheur sénile, désespéré de sa faiblesse, à Est ècjre elle-même il dira :

Hélas ! ma pauvre chérie,

Pensons à nos fins dernières !...

(1) Epigrammes.

(2) Bonheur.

(3) Ibid.

Et ne pourront sourire que ceux ignorant le spiritualisme chrétien, bien plus scientifique, en réalité, qu'ils n’estiment. Un instant de regret, accompagné d’hommage à la perfection divine, suffit pour que disparaisse le trouble causé par la faute dans le monde moral, le seul dont nous ayons la certitude. Il suffit de nier la « vie éternelle » (1), pour qu’elle se ferme, se refuse à l’âme après la mort du corps. Ils le savent bien, ces pauvres prêtres qui montrent une obstination si touchante

pour obtenir une confession in extremis , qui

reçoivent les rebuffades, les grossièretés, les injures, et quand même reviennent, tels des chiens battus, au mourant incrédule et blasphémateur. Cet entêtement est la preuve de leur foi, et une impulsion comme automatique venant du geste épiscopal qui leur a, mieux que donné, imposé la faculté d’absoudre.

Adspice finem, dit une inscription pieuse. L’émotif, l’ardent, le toujours tenté Verlaine s’attache à cette pensée qui maintient toute la doctrine et toute la morale catholique. C’est le plus ferme appui, si les passions reviennent, que puisse avoir ce perpétuel imprudent.

Douceur, patience,

Mi-voix et nuance Et paix jusqu’au bout (2)

(1) C’est-à-dire le bonheur éternel.

(2) Sagesse.

J1 y a recours d’autant plus volontiers qu’elle produit naturellement des prières pour les morts, et qu’entre eux et nous elle maintient ainsi les rapports affectueux.

Ami, je viens parler à toi (1).

— Commence par prier pour moi.

Alors ta belle âme est sauvée ?

— Mais par quel désir éprouvée?

Il a tellement l’horreur du mal physique enduré par d’autres, qu’en une sorte de ruse enfantine, il affecte de ne voir qu’un côté de la question :

Le désir sans doute de Dieu ?

Mais la réponse du mort le rappelle amèrement à la totalité du dogme en réunissant le dam et le sens dans un jeu de mots terrible :

— Oui, rien n’est plus dur que ce feu.

Puis le mort complète davantage encore la doctrine en joignant, par le même procédé, l’espérance à la foi:

Comme tu dois souffrir, pauvre âme ?

— Rien n’est plus doux que cette flamme.

(1) Lucien Létinois (poèmt, inséré dans Amour).

Parce qu’elle lui promet, pour ensuite, une éternité de délices. Tout aussitôt l’égoïste pécheur demeuré sur terre, confiant dans le pouvoir des saints, demande à l’âme du Purgatoire sa protection quand elle sera « là-haut » . Celle-ci, toujours sévère et concise, termine et parfait la leçon :

Ame vers Dieu pensez à moi :

— Commence par prier pour toi.

Il a tant besoin de prières ! Hélas! pour lui... s’il mourait maintenant (1)... ne serait-ce point, au lieu du Purgatoire... Oh! non, il n’en parlera pas!... Un enfer miltonien, presque payen, comme celui où il introduisait naguère Don Juan, soit! Il le décrivait alors sans y croire. Maintenant qu’il croit de toutes ses forces, il ne veut que prier, prier encore et se sanctifier, pour ne pas être damné d’avance en imaginant le véritable Enfer, celui qui éternellement, sans laisser la moindre possibilité d’espoir, interdit d’aimer Dieu.

Car l’amour de Dieu est la flamme dont la lueur le guide.

Et il tient la « formule » ;

Soyez béni, Soigneur qui m’avez fait chrétien !...

Tout est là. C’est l’affranchissement par la

(1) Le poème Lucien Létinois fut terminé au moment où, par excès de misères, Verlaine retombait dans le vice.

science, l’unique science, répondant aux seules questions qui véritablement nous obsèdent, guérissant ou diminuant les seuls maux qui réellement nous tourmentent. Il a maintenant à sa disposition l’accumulation séculaire des observations psychiques faites par le catholicisme. Combien de fois n’avait-il souffert de cette activité de l’âme que retientla lourde tyrannie du corps 1... L’excès dans l'exaltation nous affole, puis nous déprime, et l’âme renonce, et la chair victorieuse déforme tout en passions grossières :

Une inquiétude profonde M’agite en douloureux transports Entre le sublime et l’immonde...

Qu’est-ce que c’est que ce délice,

Qu’esl-ce que c’est que ce supplice,

Nous les damnés et vous les saints?...

L’enseignement de l’Eglise combat le phénomène en le qualifiant : orgueil, luxure, colère ; en montrant les remèdes : expiation, charité chrétienne.

Des autres et de moi, de la route suivie Je n’ai rien retenu que la grâce de Dieu...

Si je me suis puni c’est que je le dois être...

Ce qu’il faut ici-bas qui règne et qui demeure Ce n’est pas la méchanceté, c’est la bonté (1).

(1) Sagesse.

La bonté, accord de l’expansion (intellectuelle avec la pesanteur physique redevenue servante ainsi qu’il le faut Et c’est là encore de l’humain problème une solution au moins provisoire, au moins pour « ici-bas ». Les « raisonnements », les « opérations » qui l’ont amenée sont les définitions du catéchisme :

« Quelle est la vertu opposée à l’orgueil ?

« — L’humilité chrétienne.

« Quelle est la vertu opposée à la luxure?

« — • La chasteté chrétienne.

« Quelle est la vertu opposée à l’avarice (cupidité) ?

« — Le détachement des biens de la terre ».

Ce précieux manuel est une condensation de la recherche, de l’expérience, de la sagesse humaines à travers le temps présent et le temps passé.

Les questions qui agitaient Pythagore et Socrate, Epicure et Zénon, saint Bernard, saint Thomas, Descartes, Bossuet, M. Cousin lui-même et Kant et ce pauvre Schopenhauer, sont là résolues clairement, pratiquement, surtout. La simplicité de l’extrême définitif dans les formules l’avait rebuté à première lecture, il a sauté des chapitres, commencé par celui de l’Eucharistie, et les portes de l’entendement s’ouvrant alors, il a compris tout le reste. A partir de ce moment, la tragédie poignante que développe son œuvre littéraire — exal-

tâtions, chutes, visions, vices, vertus — ne sera qu’une « moralité » colossale, d’après un thème unique: le catéchisme vécu, pleuré, chanté.

Etre bon, pardonner afin d’être admis à voir Dieu, oui, mais d’abord pour ce repos de l’âme qui nous récompense et nous « revigore » :

Alors on est content comme au sortir d’un rêve ;

On se retrouve net, plair, simple, on sent que crève Un abcès de sottise et d’erreur, et voici Que, de l’éternité symbole en raccourci.

Toute une plénitude afflue, aime, et s’installe,

L’ètre palpite entier dans sa forme totale... (1).

Porter l’examen dans le « moi » en le croyant isolé, indépendant, son propre maître et en même temps l’égoïste profiteur du monde qui l’entoure, c’est l’erreur écrasante, pourrisseuse, destructive de l’esprit. On ne peut plus se connaître, on se perd de vue dès que cesse la volonté de communiquer avec Dieu. Pour entretenir ce vouloir, le catéchisme indique trois moyens: les vertus théologales, Foi, Espérance, Charité.

Verlaine sait par expérience qu’aucune morale, aucune psychologie ne sont mieux « informées » que celles de l’Eglise. Il prend donc ses méthodes avec la même docilité rationnelle qu’il mettrait à adopter la prosodie du plus parfait poète :

(1) Bonheur.

. . . . . Ah ! la science,

Allons donc! Allez donc!...

C’est notre oreille ouverte toute grande Ou tristement fermée au mot précis... (1).

Les théologiens mettent la Foi en premier. C’est une disposition de raisonnement pur : ab inilio est ordiendum, il faut croire pour s’élever à Dieu. Dans la pratique il n’en est pas toujours ainsi. Souvent l’âme ne bondit que par compression. Mal physique, mal moral : accablement ténèbres... D’où viendra la force pour que l’âme se lève, d’où la lumière pour qu’elle respire? De V Espérance, qui amène la Foi, soutient les pas de sa sœur timide, la défend contre les ruses de Satan :

L’ennemi se transforme en un ange De lumière et dit: Qu’est ton effort A côté des tributs de louange Et de foi dus au Père céleste?

Je réponds : L’Espérance me reste...

Va ton chemin sans plus t’inquiéter,

Monte ravi dans la nuit blanche et noire,

Déjà l’ange gardien étend sur toi Joyeusement des ailes de victoire.

La plus divine des trois vertus est la Charité : Karita , grâce dans le sens de séduction, de charme qui attendrit et enthousiasme avec douceur, nous rend meilleurs et plus heureux.

(t) Sagesse.

Si le Catéchisme nomme la Charité après l’Espérance et la Foi, c’est peut-être qu'il considère cette troisième vertu comme introduite par les deux autres, peut-être aussi parce qu’elle en est la récompense en nous mettant plus largement en rapport avec la Divinité. Mais je me souviens d’avoir vu un maître-autel qui portait les statues des trois vertus théologales et plus richement vêtue, sur un trône plus élevé, la Charité était assise entre ses deux compagnes, de sorte qu’on pouvait la prendre pour une reine avec ses dames d’honneur ou pour une mère avec ses filles. Il semble bien que Verlaine ait attribué ce dernier rôle à la Charité, car elle veut dire amour, et c’est l’amativité qui l’a fait chrétien.

Toutes les amours de la terre Laissent au cœur du délétère Et de l’affreusement amer...

On dit cela, et puis... on se connaît, — du moins on n’a pas fait autre chose, depuis le commencement de sa vie, que chercher à se connaître, — on sait que l’on ne peut vivre sans amour, on finit par comprendre que c'est une loi imposée à l’homme, que c’est la meilleure des lois, que c’est la loi divine :

Oui, que devant aille ton cœur 1... (1)

(1) Sagesse (deuxième édition).

Et ce îaissez-aïler, dirigé par la doctrine, est une vertu. L’Eglise la fait double : amour de la Divinité, amour des hommes. Donc le Grec peut venir encore opposer son énigme, la réponse est dans le Catéchisme, voici la connaissance du moi :

« Mon Dieu, je vous aime de tout mon cœur, de tout mon esprit, de testes mes forces, et j’aime mon prochain comme moï-même pour l’amour de vous ».

C’est par cette formule que nous sommes tirés à Dieu, et notre amour pour Lui, notre amour pour les hommes à cause de Lui, c’est nos yeux grands ouverts; nos yeux qui vont tout voir en nous !

Et ce tact virginal et l’ange exactement 1... (1).

Butin d’une victoire après dur combat : désirer le bonheur d’autrui autant que son propre bonheur 1 Souhaiter du bien à qui nous fait du mal 1...

Et toi, vertu sans pair, presqu’Une, n’es-lu pas

Humaine en même temps que divine ici-bas?

Aussi la conscience a dû, pour des fins sûres.

Surtout sentir en toi le pardon des injures (2).

L’allitération baudelairienne, qu’il emploie si fréquemment pour communiquer sa propre émo-

(1) Bonheur.

(2) Ibid.

tion, nous fait ici entendre le soupir sifflant d’un bien douloureux effort ; elle ne lui suffit pas, il la combine avec l’assonance, avec la rime intérieure, quand il affirme le triomphe, difficilement obtenu mais complet, du précepte chrétien :

. ce prochain même qu’il faut qu’on aime

Comme soi-même, tels les termes du problème,

Telle la loi totale au texte non douteux (1).

L’acte de charité, pour lui, n’est pas simplement des mots attendris, une concession révérente à l’idéal. Quand il dit : « Aimer son prochain comme soi-même »,il prend un engagement ferme, il ne promet pas, il se détermine; et voyant bien tous les sacrifices que cela implique, il ne croit pouvoir le dire avec une trop insistante énergie ; c’est toujours sa grande qualité littéraire : le sens compris dans sa profondeur et l’expression adéquate.

Mais les vertus, ces combattantes, il se garde d’ignorer combien elles nous sont naturelles, combien elles sont pour nous l’unique douceur, l’unique bonheur :

Guerrière, militaire et virile en tout point,

La sainte Chasteté .

Quelles que soient les splendeurs de forme qu’il déploie en cet hymne à la pudeur, il n’oublie

(1) Amour.

jamais la prévoyance et le positivisme du dogme. La chasteté absolue des religieux est belle adorablement, il en parle comme aurait voulu en parler le plus éloquent des pères de l’Eglise :

Elle dit à ces chers enfants de l’innocence :

Dormez, veillez, priez. Priez surtout, afin

Que vous n’ayez pas fait tous ces travaux en vain :

Humilité, douceur et céleste ignorance...

Mais que vénérablement belle, aussi, la chasteté dans le mariage !

Elle sait ce qu’il faut qu’elle sache des choses,

Entre autres que Jésus a fait l’homme de chair Et mis dans notre sang un charme doux-amer D’où doivent découler nos naissances moroses.

La chasteté, pour les époux, c’est la radieuse maternité ; elle est pour d’autres le repos ou même le pardon, il l’explique avec une force étonnante de simplicité, de bon sens :

. elle va chez la veuve et chez le veuf.

Chez le vieux débauché, chez l’amoureuse vieille,

Et leur lient des discours qui sont une merveille,

Et leur refait à force d’art un corps tout neuf(l)

C’est dit parfois en une langue un peu âpre, dédaignant d’être modulée, parce qu’elle n’a en

(1 ) Bonheur.

vue, alors, que de tout dire et de tout faire entendre, mais c’est d'une fraîcheur, d’une vigueur de morale incomparables.

Quand il revient sur la Charité, il en montre la puissance contre toutes les difficultés grandes ou menues de la vie ordinaire, y trouve Yabstîne et sustine, la bonhomie, l’indulgence, la mesure, la justice, l’humilité victorieuse et l’optimisme sauveur :

Peser, se rendre compte,

Faire la part de tous,

Boire la bonne honte.

Etre toujours plus doux... (1)

i N’a-t-il pas dit :

Religion, toute raison !

N’est-ce pas elle, l’apporteuse de mystères, qui lui découvre tout l’inconnu, elle qui lui explique le monde et l’homme et lui-même?

Avant sa conversion, il s’était cherché, avait noté fidèlement ce qu’il éprouvait, sans le comprendre. 11 était payen, radoteur aveugle. Maintenant il est catholique : il voit, il sait, l’enseignement chrétien lui a fait parcourir, comme d’un bond, la distance qui s’étend d’Homère à saint Augustin :

(1) Bonheur.

L'âme antique était rude et vaino Et ne voyait dans la douleur Que l’acuité de la peine Ou l’étonnement du malheur...

L’oppression, les palpitations, l’angoisse de Poèmes saturniens, les sanglots de Romances sans paroles , c’était l’animal souffrant, pleurant, instinctif, douleur qui criait, sans savoir:

Elle court le long du rivage.

Bavant vers le flot écumant,

Hirsute, criarde, sauvage,

La chienne littéralement !...

La douleur chrétienne est immense.

Elle, comme le cœur humain,

Elle souffre puis elle pense,

Et calme reprend son chemin.

Où va-t-elle, cette douleur qui n’est plus un gémissement de bête?

Ceux qui surent et purent croire...

Sur la colline de Sion Monteront d’une aile bénie Aux plis de son Assomption.

La douleur qui pense, la douleur sainte, il l’assimile à celle qui est « debout sur le Calvaire ». La douleur de Marie,

Attendrissant le sacrifice Par sa vaste compassion,

atténue, adoucit pour nous ce que doit offrir de troublant et d’étrange le mystère de Jésus rédempteur. Cette femme qui pleure humainement sur la mort douloureuse du Dieu son fils, elle est le lien entre nous et ce Dieu, elle incarne cette vérité que la douleur nous élève et nous tend vers Dieu.

Verlaine devait apprécier la grandeur du génie catholique romain comprenant cet accord de la virginité avec la maternité, de même que Dieu, esprit, est cependant le créateur du monde matériel ; et il ne pouvait manquer de saisir tout ce qu’il y a de puissamment logique dans cette croyance que la sainte Vierge, femme, fille de femme et en même temps mère de Jésus — très humaine par conséquent et presque divine — doit être l’intermédiaire, comme fatale, entre nos fragilités et la perfection suprême, la terrible justice de Dieu ; qu’elle doit nous défendre devant Dieu, puisqu’elle souffrit tant à cause du Christ mort pour nous racheter (1), qu’elle doit nous défendre contre nous-mêmes, puisqu’elle allaita le « petit Jésus » venu au monde pour nous rendre purs.

• (1) A une époque où la théorie catholique est de moins en moins connue, je crois nécessaire de rappeler les termes du « mystère de la Sainte Trinité » : Le Père est Dieu, le Fils est Dieu, le Saint Esprit est Dieu ; tous trois ne sont qu'un seul Dieu.

Ainsi qu’il rappelait au Justicier qu’il accepta de souffrir pour être le Sauveur :

Père, considérez le prix de votre enfant !

il pouvait dire à Marie : Vous qui êtes nôtre, si les tortures que vous enduriez aux pieds de votre Fils en croix vous font toute puissante en face de son amour, « Mère des sept douleurs », nos douleurs ne pourront-elles, présentées par vous, obtenir notre purification par sa grâce?

Marie, ayez pitié de moi qui ne vaux rien...

Il avait toujours eu l’obsession de lafemme, tour à tour pour l’idéaliser ou s’en plaindre :

Beauté des femmes, leur faiblesse, et ces mains pâles Qui font souvent le bien et peuvent tout le mal

et malgré ses griefs, il restait si délicat, si tendre, que la féminité lui était le seul refuge contre les rudesses, les grossièretés viriles :

Hommes durs ! vie atroce et laide d’ici-bas !

Ah! que du moins, loin des baisers et des combats, Quelque chose demeure un peu sur la montagne, Quelque chose du cœur enfantin et subtil.

Bonté, respect (1) .

(1) Sagesse.

Or, voici revenu le « cœur subtil » qui est le « cœur enfantin » L'homme,; dissocié par l’agitation passionnelle, se reforme, et l’âme retrouve ses éléments disparus. Beauté c‘est bonté. Amour c’est respect. Une femme c’est une mère, c’est la maman qui endort l'enfant douloureux, l'éveille doucement d’un écrasant sommeil, ouvre ses yeux aux sourires de l’étincelante aurore, le ranime en fui annonçant la douce nourriture :

. matinal appel ou trais signal,

une femme c’est la vie ramenée quand elle s'échappe, c’est la vie rendue et continuée, mais la vie de l’âme comme la vie corporelle ; le souvenir, l’amour, le respect de sa mère à lui se mêlent au respect, à l'amour catholiques, au souvenir enfantin de la Mère de Dieu :

O la simplicité primitive, elle encor !

Cher recommencement bien humble, fuite insigne De l’heure vers l’azur mûrisseur de fruits d’or (1) !

Et la femme qui ramène « l’incompressible enfance », il l’aime, il la vénère, il l’exalte, il l’implore en un mètre large, effusif, débordé :

O qu’il voudrait bien ne plus savoir rien du monde Qu’adorer obscurément la mystique sagesse.

Qu’aimer le cœur de Jésus dans l’extase profonde De pensera vous en même temps pendant la messe 1

(1) Amour.

0 faites cela, faites cette grâce à cette âme,

0 vo ûs, Vierge Mère, ô vous Marie immaculée.

Toute eu argent parmi l'argent de 1 épithalame,

Qui posez vos pieds sur notre terre consolée !

Très bien ! dira-t-on, c’est l’intégral catholicisme Nous reconnaissons là cette vigueur d’amplexion intellectuelle qui caractérise Verlaine. L’immensité géniale de l’enseignement chrétien, sa poésie délicate et profonde, sa logique, sa morale d’une inattaquable solidité il y adapte une intelligence toutepuissante qui comprend et synthétise le travail sentimental, le travail raisonneur des siècles. Il ne commet pas une faute de doctrine ; le sensuel n7a pas une faiblesse, l’imaginatif n’a pas une erreur, l’artiste n’a pas une ombre de fétichisme, le personnel ne tombe dans aucune de ces trivialités égoïstes communes aux foules catholiques ; il ne prie pas pour des avantages matériels, ne demande pas à la Vierge ou à Dieu de lui éviter la souffrance, de lui donner l’avantage sur d’âutres hommes ; la victoire qu’il veut c’est sur lui-même, les dons de Dieu qu’il espère c’est le courage d’être inoffensif, la force de renoncer à tout, sauf à la charité, à l’espérance, à la foi. C’est le vrai catholicisme, le catholicisme complet, le catholicisme pur. On ne connaissait pas de poète qui eût fait cela...

Mais après Sagesse et à la même époque, ou à

peu près, qu 'Amour et Bonheur, pourquoi Parallèlement (1) ?

Il vient d 'énumérer tous les vices à détruire, toutes les armes nécessaires pour les combattre, il a conclu :

, , , . prêcheur, prêche d’exemple.

Et en fait d’exemple, ce prêcheur apporte un scandale. Dans le même temps où il chante

Le lys du faire pur, celui du chaste dire,

il écrit un livre de haine et de libertinage !

D’abord, ce livre est-il de la même époque? Nous le verrons tout à l’heure...

Evidemment le scandale est une faute. Si l'on est mauvais devant un autre homme, on sème littéralement en lui le mal, comme on y sème le bien quand on fait un acte de bonté en sa présence. Or, la confession publique est-elle un scandale?...

Verlaine a justifié la publication de Parallèlement :

Ces vers durent être faits,

Cet aveu fut nécessaire,

Témoignant d’un cœur sincère,

Ou tout bon ou tout mauvais.

(1) Dès 1875, Verlaine avait dans l’esprit que Sagesse, Amour, Bonheur formeraient une trilogie. La première de ces œuvres parut en 1881,1a seconde en 1888 ; le livre Bonheur, publié en 1891, était écrit avant la publication de Parallèllement qui fut mis en vente en 1889.

Explication qui a besoin d’être développée. Telle qu’elle se présente, avec l’adjonction :

Mauvais oui, méchant nenni,

La sensualité seule.

Chair folle, lombes et gueule.

Troublait son désir béni... '

elle est incomplète, parce qu’elle est obscure, et le poète, par excès de pénitence, y fausse, pour ainsi dire, sa propre histoire.

La première intention de Verlaine, après Sagesse, était bien d’interrompre la trilogie et de publier, en une plaquette qui aurait eu pour titre : CelLulairemeni , des vers faits à Bruxelles et à Mons au temps de sa captivité. Ce sont les pièces : Prologue d’un livre dont il ne paraîtra que les extraits ci-après (1). Impression fausse, Autre , Réversibilité, Torntalized, Invraisemblable mais vrai, Le dernier dizain. Je veux , pour te tuer, ô temps qui me dévastés... A la manière de Paul Verlaine. Elles n’ont rien d’immoral. Un certain nombre auraient pu entrer dans Sagesse, puisque composées en même temps et dans le même esprit que Le ciel est par-dessus le toit... et Je suis un berceau... Mais c’était trop peu, au gré de l’éditeur, pour faire un

(1) Ruse de gamin ; il disait : « On insistera pour avoir le reste », or, ce reste consiste en quelques poèmes de Jadis et Naguère : Crimen amoris, Amoureuse du diable, etc.

volume. D’autre part, on déconseillait à l’auteur ce titre : Cellulairement ; quelques amis — à tort, sans doute, mais par un sentiment bien naturel — estimaient qu’il parlait beaucoup trop de ses « malheurs ». Il parut céder. Mais qu’il eût été autrefois grandement coupable et, un jour, très justement puni, Verlaine était possédé par le désir de révéler ce fait à l'univers, il en gardait l’intention, la résolution tenaces, il le ferait bien voir!... Et l'aveu qu’on ne lui demandait pas les circonstances l’amenèrent à le crier avec une franchise plus passionnée encore, avec une sorte d’exaspération.

Le lecteur a pu voir comment, depuis le relèvement de l’époque Sagesse, il redescendit, peu à peu, malgré lui, pour des causes ne venant pas, la plupart, de lui, au même fond d’angoisse morale où nous l’avons trouvé après la catastrophe de Bruxelles, en juillet 1873. Avec cette différence qu’il n’était pas en prison, avec cette aggravation qu’il était malade, infirme, incapable de gagner sa vie par un travail ordinaire, dépouillé du petit héritage maternel, réduit à cette perspective de mendier simplement dans la rue, en évitant, s’il pouvait, le regard des agents de police. Dans une condition identique, par conséquent, à celle des pauvres diables que la théorie de Spencer, en blâmant les pitiés publiques, élimine par la mort d'une société prévoyante et normale.

D’habitude, ils narguent les vues de ce philosophe, et ils restent. Quand ils ont quelques sous obtenus en subissant des duretés innomables, ils se hâtent de les consacrer à l’ivresse et à la débauche.

Verlaine devait mourir, ou vivre comme un de ces malheureux. Mais leur conscience a des sommeils de brute qui lui étaient refusés. Son cœur, surmené parles excès, battait plus vite, produisait une sorte d’exacerbation émotive, puis morale — inquiétudes, regrets — qui devenait un supplice.

Il avait connu cela dès les Poèmes saturniens où il parlait de ses terreurs ; il constatait de nouveau, dans les Romances sans 'paroles , des appréhensions cruelles qu’il s'efforcait alors de croire injustifiées :

Il pleure sans raison Dans ce cœur qui s’écœure...

A cette époque il était jeune et valide. Il avait encore dans sa poche de l’argent... que sa mère, selon toute apparence, remplacerait lorsque dépensé. Combien l’agitation devint plus violente au moment où il fut tout seul, perclus, misérable et n’ayant pour refuge quec.ette horreur des pauvres : l’hôpital ! Quand il pouvait, à moitié guéri, mettre un pied devant l’autre, s’il lui tombait un louis de chez l’éditeur, il se livrait au terrible besoin des

compensations, et — faut-il dix fois le redire ? — c’était pour souffrir davantage, c’était pour essayer alors, par les mêmes moyens désespérés, de ne pas souffrir.

Ges pratiques développent chez les intellectuels une sensibilité aiguë. Dans Verlaine l’excessive joie factice tournaitjbientôt en colère trop véritable, comprimée soudain par l’excessive délicatesse morale. Si l’on verse de l’huile sur les flots soulevés par l’ouragan, ils s’abattent . pour bondir,

l’instant d’après, en un plus furieux désordre. Ainsi l’âme de Verlaine connaît successivement toutes les formes de tempête : gaieté, irritation, repentir.

La différence entre lui et la plupart des hommes c’est qu’il pèche et qu’il s’en émeut, tandis que le commun des « honnêtes gens » pèche et ne s’en émeut pas.

Châtiés, par déchéance physique ou sociale, de s’être livrés aux penchants de la nature humaine, ils accusent leur santé, leur chance, font entre eux et certains individus — qu’ils nomment — des comparaisons tout à leur propre avantage. Lui se plaint de son pauvre corps, dit pourquoi ce dernier est malade, mais son repentir clairvoyant, de bonne foi, s’élance aux extrêmes, s’accompagne d’une logique tendant à l’absolu, appelle violemment contre la faute quelque chose, n’importe

quoi, qui répare. Ce n’est pas assez de dire : « Je suis dans la misère, je suis faible, je souffre parce que j’ai enfreint les lois de Dieu : une conscience telle que la sienne réclame des satisfactions proportionnées à sa douleur. Comment se punir de la rancune, de la fureur, de la gourmandise, de la luxure ? Ou plutôt comment se les pardonner soimême? Car la miséricorde du pécheur envers le pécheur, la voix intime faisant grâce, le calme obtenu, le cœur délivré de sa peine : voilà ce que sollicite, exige une hyperesthésie morale toujours palpitante.

Si exigeant aussi le besoin de communication affectueuse ? Il lui semble qu’un sourire indulgent dissiperait sa peur et son remords. « Péché avoué est à moitié pardonné» : n’est-ce pas une fatalité de la loi qui réunit toutes les consciences et veut qu’elles s’accordent parce que toutes ne sont qu’une ? Et il faut qu’il rapproche la sienne des autres, il faut qu’il fasse à tout venant des confidences, il faut qu’il se raconte. Sa conscience n’aura point de repos qu’il ne se soit montré tel qu’il fut, pour que — c’est sa manière d’apprécier l’étendue delà personnalité humaine — on le connaisse entièrement tel qu’il est. Même pire, et tant mieux ! il ne s’avouera jamais trop mauvais en comparaison de la perfection qu’il rêve.

Ajoutez que ce délicat eut toujours, par besoin

de réagir contre sa timidité, la fanfaronnade de l’excès. En ses moments de gaîté frénétique, et par une sorte de gageure enfantine, il trouvait « fameux » de s'attribuer des vices plus monstreux que ceux du vulgaire (1). Il aurait voulu pouvoir en inventer pour s’en prétendre capable : Fêtes galantes ? Allons donc ! Banalités, fadeurs I... Rembarquement pour Gythère, il n’en faut plus :

O que nos cœurs qui furent trop bêlants Dès ce jourd’hui réclament, trop hurlants, L'embarquement pour Sodome et Gomorrhe (2) !

Et le voici content du jeu de mots atroce. Plus tard il regrettera amèrement d’avoir écrit cette horreur. Un jour, le repentir au suiet d’autrefois vient se mêler à celui que provoquent les faiblesses d’hier. Fardeau d’abominations dont il veut qu’on le débarrasse. Elles lui pèsent parce qu’on ne les

(1) Un exemple bien significatif de cet amour pour les fumisteries dangereuses : dans le manuscrit de Sagesse, qu’il fit remettre à sa femme, en vue de lui montrer quelle transformation morale s’étail accomplie en lui, est le sonnet :

Ce soir je m'étais penché sar ton sommeil... il ne l’inséra pas dans le livre édité à la librairie catholique dd1 Palmé — à cause, probablement, du vers :

O bouche qui ris en songe...

détail de tendresse conjugale jugé, par son scrupule, trop sensuel pour un livre qui devait être d’un idéalisme absolu — mais il le plaça, beaucoup plus tard, en y changeant un mot, dans Jadis et Naguère, avec ce titre : « Vers pour être calomnié ».

(2) Inséré dans Parallèlement.

VEBLMfm

connaît pas asser. Il se rappelle le lento de son amis Charles Gros :

.T« veux ensevelir au linceul de la rime Ce souvenir, malaise immense qui m’opprime,'

Quand j’aurai fai' ces vers, quand tous les auront lus. Mon mal vulgarisé ne me poursuivra plus.

Il l’interprète à sa façon. Le « mal » dont il souffre ne le poursuivra plus quand « vulgarisé » par la publication de tous ses « crimes » de littérateur.

Ce remède est bizarre, absurde, extravagant, tout ce que l’on voudra, mais désirer qu’un poète ait l’esprit pondéré, c’est renoncer à lire des vers.

Pour s’accuser davantage, il va jusqu’à feindre d’avoir été dans le même temps un homme vertueux et un grand pécheur. Aux pièces de Cellu-> lairement il ajoute Les amies, polissonnerie de collégien dont on reconnaît facilement la date, en voyant combien c”est jeune de facture, et d’autres vers licencieux ( Filles ) écrits peu après, sinon un peu avant le baccalauréat. Il avait môme, vers la fin de l’Empire, publié tout cela dans un livre « sous le manteau » signé : Pablo de Herlanez, Il y joint des choses de colère et de désespoir: Dédi cace.

. . . me voici, lamentable

Epave éparse à tous les flots du vice.

des choses de gaîté hâbleuse : Læli et errabundi , Ballade de la vie en rouge ; d’autres qu’a inspirées l’affolante misère : L’ impudent , L’impénitent, Guitare, le Sonnet de l’homme au sable ; des cauchemars : Les mains, Les morts ; quelques folies soufflées par le démon de l’alcool ; Poème Saturnin, Lombes, Ballade Sapho, Ces passions ; un Prologue supprimé qui semble écrit pour bien prouver la vérité de ce qu’il a dit dans Amour :

El l’amour sensuel, celte chose cruelle.

Et la haine encor plus cruelle et sensuelle ;

enfin il complète par d’autres poèmes d’un caractère tout anodin : Limbes , Allégorie, etc...

Pas un de ces vers n’a été écrit pendant la période qui s’étend de 1875 à 1884. Pas un n'est contemporain de Sagesse, Amour et la plus grande partie de Bonheur. C'est d'avant ou d’après, ce n’est pas du tout « parallèle ».

Donc il a beau faire. Son imagination peut être, autant qu’il veut, hardie, fougueuse et enragée, elle ne nous donne pas le change, elle appartient à un esprit soumis aux mêmes lois que les nôtres, c’est-à-dire qu’il lui sera impossible d’être élevé en même temps qu'abattu.

D'ailleurs, si sa philosophie a des périodes d’exaltation due au génie et d’affaissement produit par les circonstances, elle reste, on pourrait

dire, honnête jusque dans ses chutes les plus profondes. Il parle des péchés qu’il commet, qu’il rêve de commettre, mais en les détestant, même quand il s’exaspère au point de les vanter, même dansCAaiV, Odes en son honneur , Chansons pour elle , même quand il griffonne, malade, ivre d’iodure, quelques obscénités puériles sur des imprimés d’hôpitaux.

Que l’on compare ces faiblesses momentanées avec l’amoralisme résolu de bien des auteurs qui ne sont point réputés scandaleux, avec, par exemple, cette froide, méthodique, persistante immoralité de certains romans de Stendhal, écrits en un si joli style... dont l’automatisme a je ne sais quel air de folie !

Cependant il est bien vrai que les tourments de toute espèce endurés par Verlaine ont produit une fatigue morale qui apparaît dans son œuvre à partir d’une certaine époque.

Déjà le livre Amour accuse parfois du fléchissement de doctrine. On y trouve notamment un sonnet, daté de 1887, où il approuvait le suicide de Louis II roi de Bavière. Sagesse avait condamné toute colère et tout orgueil ; dans Bonheur, terminé longtemps après, au moment des grandes misères — et que nous pourrions appeler tout aussi bien

Malheur (1) — on peut relever cette affirmation troublante :

Certes, prise l’orgueil nécessaire (2) plus cher Pour ton combat avec les contingences vaines Que les poils de ta barbe et Je sang de tes veines...

et puis des expressions comme ceci : « l’orgueil qu’il faut ... l’orgueil alors qu’il ne faut pas ... la colère hors des combats ». Il se laisse glisser à des commencements de sophisme, il compose avec les rigueurs de la loi pure. C'est que la force qui doit réprimer les passions a faibli dans son âme ébranlée par trop de luttes, ayant trop souffert de ce que Leibnitz nommait « l’influx physique ». En vain il crie au secours, il appelle à son aide la foi, la vraie foi, celle que l’Eglise enseigne à tous, grands et petits :

Je crois en l’Eglise romaine,

Catholique apostolique...

et puis se déroule jusqu’au bout, en chant éperdu, le formel credo du catéchisme :

(1) Car Verlaine est tout à fait malheureux ; c’est après la mort de sa mère, la mort de Lucien Létinois, et il se trouve réduit à la mendicité.

(2) Se reporter (Œuvres complètes 6° vol.) à l’orgueil subtil du Pharisien qu’il surprenait et ridiculisait, en 1878, dans La tentation de Saint-Antoine. Voir aussi, du reste, le dernier vers des Invectives où très énergiquement il revient au vrai.

Je croîs à la toute présence.

A îa messe, de Jésus-Christ,

Je crois à la toute puissance Du sang que pour nous il offrit...

en vain il termine, en larmes, comme l’enfant qui crie : maman ! maman !...

Mère du Fils., priez pour nous (1) !...

Il n’est plus assez fort; il y a des instants où il ne peut assez vite parer la soudaine attaque des sentiments violents et. des idées fausses.

Bonheur contient,, à propos du patriotisme, un poème d’une belle âpreté régulière et toute cornélienne :

L’amour de la patrie est le premier amour

El le dernier amour après l’amour de Dieu.

Le premier amour après l’amour de Dieu c’est l’amour de l'humanité. Verlaine oublie cela, il oublie qu’il l’a dit lui-même, qu’il l’affirme encore et le promet à Dieu, et en prend l’engagement devant Dieu pour obtenir la remise de ses fautes, à chaque fois qu’il s’approche du sacrement de Pénitence : « ... Et j’aime mon prochain pour l’amour de vous ».

L’erreur qu’il a commise en produit une autre

(1) Bonheur.

et ce n’est pas impunément que l'on cesse de penser aux paroles de Jésus ; le chrétien, le catholique évoquant

. les peuples de tous bords,

Sarragosse, Moscou, le Russe, l’Espagnol,

La France de quatre-vingt-treize...

ne s’aperçoit pas que l’idée de patrie fait de lui tout à coup un vrai patriote, en effet, de « quatrevingt-treize », ou, plus exactement, de quatrevingt-douze : bonnet rouge et pique sanglante, carmagnole et marseillaise clamées de concert autourdes prisons où l’on massacre.

L’âge mûr est celui des sévères pensées,

Des espoirs soucieux, des amitiés jalouses,

C’est l’heure aussi des justes haines amassées.

Il prend parti, pleurant de tuer, mais terrible,

Et tuant sans merci, comme en d’autres batailles, Le sang autour de lui giclant comme d’un crible. Une atroce fureur, pourlant sainte, aux entrailles.

« Justes haines... fureur sainte » voilà des unions de mots que la religion n’accepte pas. Et le Décalogue dit : « Tu ne tueras point ». Le catéchisme catholique traduit et complète :

Homicide point ne seras De fait ni de consentement.

C’est-à-dire que nous devons fuir comme un péché la pensée même de la vengeance ou du meurtre. Le commentaire du catéchisme dit seulement que nous pouvons tuer pour défendre notre vie, ou celle de nos semblables, quand elles sont menacées et que nous ne pouvons les sauver autrement. Le devoir, en cas de danger public, est l’obéissance complète, l’obéissance immédiate aux ordres donnés, l’abnégation totale de nousmêmes.

Quant à la vie sociale, s’il y a dissentiment à propos des « devoirs» et des «droits», la jurisprudence habituelle des papes interdit de résister violemment aux décisions qu’apporte la majorité des suffrages, — que cette majorité soit représentée par un gouvernement monarchique ou par un gouvernement républicain, — sauf à en obtenir l’amendement ou l’abolition par l’ascendant progressif de raisons meilleures. Il a donc toujours été évident pour la doctrine chrétienne que, civiles ou étrangères, toutes les guerres sont à déplorer (1).

(1) En cela, comme en bien des questions, c’est la Paputé qui doit avoir le dernier mot. Léon XIII écrivait, dans son encyclique Aux ■princes et aux peuples de l’univers : « ... L’esprit peut à peine concevoir ce que deviendrait le monde le jour où les nations prendraient pour base de la morale internationale l’Evangile et non l’institution de la guerre ».

Mais n’oublions pas que Verlaine, en devenant chrétien, s’était résolu à « tuer le vieil homme », opération qui consistait pour le tueur à se faire exactement le contraire de ce qu’il était autrefois. Le « vieil homme » avait été républicain, révolté, communard, l’homme nouveau serait conservateur à outrance, même royaliste et partisan du comte de Chambord, pour être bien sûr de pousser assez loin l’esprit de réaction. Le vieil homme avait écrit Le soldat laboureur , le vieil homme avait été l’ami de Cabaner, prononcé des paroles d’un scepticisme condamnable à propos de nos désastres, affligé, scandalisé de braves gens en mettant les Allemands au-dessus des Français (1) : il fallait que l’homme nouveau éprouvât et manifestât des sentiments diamétralement opposés.

De quelle manière? Jusqu’au chauvinisme?...

La France est la têle du monde,

formula cet excellent père Hugo. Il semblait dur à Verlaine de s’obliger à soutenir pareille chose.

(1) Je me souviens notamment que, pendant l’hiver 1871- 72, étant à Gharleville, dans un café, et voyant entier des officiers bavarois, il prit un plaisir féroce à louer ceux-ci, tout en les comparant, non sans partialité voulue, avec les nôtres. C’était l’époque où il aimait encore à « esbrouü’er le bourgeois ».

alors que l’on venait de se promener en Belgique, en Allemagne et en Angleterre. Mais quelle idée se ferait-il de la patrie ?... Est-ce le lieu de naissance? La patrie serait donc le pays avec ses opinions, ses lois, ses mœurs?... Ah ! pour le coup il devenait moins patriote que jamais : chérir une France incrédule, qui ne pensait qu’à railler, à jouir, une France qui repoussait la religion et la royauté !...

Cependant il a, de très bonne foi, tâtonné vers un idéal possible. « Pauvre patrie ! » disait en 1870 Pierre Duchâtelet (1), remarquant ce qu’il y a d’énfantin dans certaines manifestations du patriotisme, et il concluait : « Je m’engage ». La patrie, telle que le poète la concevait alors, c'était une personnalité imprécise, très vague mais très malheureuse, la patrie qu’il voyait si mal dhfendue représentait une souffrance... vers laquelle devait aller sa pitié, une pitié assez forte pour entraîner avec elle du dévouement.

Nous avons vu que cette conception, l’une des meilleures que l’on puisse avoir de la patrie, n’avait pas été retenue. En 1875, il voulut un autre modèle patriotique et songea d’abord à Jeanne d’Arc. Je lui fis parvenir en Angleterre les ouvrages con-

(1) Roman de Verlaine qui est un fragment d’autobiographie.

sacrés à l’héroïne par Wallon, Michelet, Henri- Martin. Documenté, voyant mieux la sainte fill< comme elle fut, c’est-à-dire une sensibilité exquise, une probité touchante, une conscience adorable et bien digne d’attirer vers elle les voix célestes, il resta ébloui, déconcerté, ne trouva rien à dire (1).

11 était d’ailleurs trop épris de vérité vivante pour s’inspirer de l’histoire. Le plus honnêtement sûr lui paraissait de présenter des sentiments tout modernes, le plus évidemment sincère d’exprimer ses sentiments à lui. Et cela reste excellent pour nos curiosités littéraires, car ainsi il lui arriva de synthétiser dans le sien la presque totalité des patriotismes.

Etre catholique c’est très simple. On connaît ce qu’il faut croire, les péchés qu’il faut éviter. Si l’on nie un point de doctrine, on est hérétique ; si l’on enfreint un commandement divin, on se repent et l’on expie. Les obligations sont les mêmes pour tous et nous savons clairement ce que nous devons faire.

Mais si le catholicisme est un, le patriotisme ne

(1) Le sonnet : La Pucelle , déjà publié en 1871, plus tard inséré dans Jadis et Naguère, esl une fantaisie froidement parnassienne, qui u’a aucun rapport avec l’état d’esprit de Verlaine en 1875.

le fut pas toujours. Des façons d’aimer la patrie, d’agir pour la soutenir, il y en eut autrefois pour tous les goûts, pour toutes les aptitudes, pour tous les tempéraments, tous les intérêts, toutes les circonstances.

Dans notre vie nationale certaines époques sont bien typiques sous ce rapport. D’abord, la Révolution, puis les années 1814 et 1815. On y voit aux prises les patriotismes girondin, jacobin, vendéen, celui des terroristes et celui des émigrés, celui de Charlotte Corday et celui de Marat; plus tard, après Leipzig et Waterloo, ceux de l’empereur, du Sénat, de Marmont, de Ney, de Labédoyère, de Soult et d’Augereau, ceux de Talleyrand, du Conseil de l’Université, de Louis XVJII et du comte d’Artois ; il n’est pas jusqu'à Fouché, duc d’Otrante, qui n’ait son genre de patriotisme qu’il justifie tout comme les autres et par des raisons non moins valables. Enfin nous eûmes, en 1871, les patriotismes contredisants de l’Assemblée nationale, de la Commune, de Rossel, de M. Thiers, des partisans de la « lutte à outrance », du « grand parti des honnêtes gens »... que sais-je?...

On éprouve donc de la difficulté à trouver dans l’histoire une théorie unanime sur le sentiment — pourtant si naturel, si nécessaire — de la patrie, en tant que devoir identique imposé à chaque citoyen ; il est plutôt commun de l’y voir manifesté

comme simple passion ; et ce sera dans ce dernier sens qu’il faudra prendre les successifs patriotismes de Verlaine.

De temps en temps, sans doute, apparaît le devoir :

Malheureux, toi chrétien, toi Français, quel dommage!...

La Patrie oubliée est dure au fils affreux... (1)

Mais généralement la passion domine. Dès Sagesse le parti pris politique intervient avec force :

Redevenez les Français d’autrefois,

Fils de l’Eglise et dignes de vos pères,

Oh ! s’ils savaient ceux-ci (2) sur vos pavois,

Leurs os sueraient de honte aux cimetières.

Rappelons-nous qu’il vient de traverser une époque où deux" patriotismes siégeaient concurremment, j,l’un à Paris, l’autre à Versailles, et puisque le « vieil homme » a eu tort d’obéir à celui de l’Hôtel de ville, c’est (que le bon, le seul patriotisme avait son sanctuaire dans le palais de

fl) Sagesse.

(2) Les républicains arrivés au pouvoir.

Louis XIV. Notre salut, notre dignité, notre gloire sont subordonnés au rétablissement du roi légitime :

L’avenir flotte avec sa fleur charmante.

Pourtant, si un attendrissement l’apaise, il entrevoit une Patrie en dehors des formes de gouvernement, et semblerait la mettre au-dessus de tout quand il parle de la mort tragique du Prince impérial :

Prince mort en soldat à cause de la France...

En réalité, il ne peut séparer l’idée 'patrie de l’idée restauration monarchique, celle-ci au bénéfice des Bourbons autant que possible, au profit d’un Bonaparte si l’on ne peut faire autrement :

Et je dis, réservant d’ailleurs mon vœu suprême Au lys de Louis-Seize :

Napoléon, qui fus digne du diadème,

Gloire à ta mort française !

Puis la pensée évolue : l’essentiel est que la religion triomphe, en cela est le bonheur de la patrie :

A tantôt, Pères saints (1), qui nous vaudrez de Dieu Le salut pour la France !

L’apaisement se fait plus profond quand parle seule la voix religieuse, et l’idée patriotique est alors très délicatement belle :

Je ne veux plus aimer que ma mère Marie,

Siège de la sagesse et source des pardons,

Mère de France aussi, de qui nous attendons Inébranlablement l’honneur de la Patrie...

Mais Verlaine revient sur la terre :

Et si j’avais cent fils ils auraient cent chevaux

Pour vite déserter le sergent et l’armée

Que ces brigands nous ont créée et ces drapeaux !

Les faquins ! qui mettraient la France, notre aimée,

Aux mains des plus offrants, après en avoir fait La chose impure, faible et sale que l’on sait !

(1) A propos de la première expulsion des congrégations. 11 devait, du reste, faire de l’opposition bien autrement fougueuse. Le lecteur a vu — chapitre xi, lettre de 1875, 29 avril — que, dès son séjour à Stickney, il projetait un livre patriotique assez « absurdement sincère » pour être « saisi en Prusse... et en France ». Verlaine était donc plutôt préparé, quand je lui conseillai — devant l’échec de Sagesse — d’attirer sur son nom l’attention publique en écrivant des satires d’après l’opinion Cassagnac et dans le même genre d’humeur. Il le fit avec sa nature de poète, c’est-à-dire qu’il outra singulièrement l’énergie empruntée au bon catholique dont il suivait quotidiennement les polémiques ardentes.

Voilà un « cocardier » assez inquiétant... Que l’on se rassure : il va tout réparer, tout sauver. L’armée est admirable et la discipline militaireparbleu I il l’admire de toute son âme :

Le soldat qui sait bien et veut bien son métier Sera l’homme qu’il faut au devoir inflexible.

Le Devoir, qu’il combatte ou qu’il tire à la cible,

Qu’il s’essore à la mort ou batte un plat sentier...

A condition que... et en phrases hachées, palpitantes, il dit ce qu’il a sur le cœur, ce qu’il voudrait, ce qu’il attend, ce qu’il espère :

Famille, foyer, France antique et l’immorteMe,

Le Devoir seul devoir, le Soldat qu’appela D’avance cette France : or l'espérance est telle.

Le coup de fusil qui claque à la fin du tercet ponctue comme il fallait cet appel au coup d’Etat. Les vers que je viens de citer (1) furent écrits en 1881. Ils appartiennent à une époque vigoureuse dans la vie intellectuelle du poète. Quand la lassitude commence, on perçoit du ralentissement dans la bataille de ses patriotismes.. Elle dure toujours, cependant ; il l’entretient autant qu’il peut, mais on dirait qu’il commence à en avoir assez :

(1) Insérés dans Invectives.

Je trouverais fort ridicules,

Au lieu d’affreux que je le fais.

Cette cause et tous ses effets Qui démonteraient cent Hercules,

S’il n’était encore la Patrie...

Et j’implore, en ma joie amère De voir s’abîmer ce pays Dans ces opprobes inouïs,

La France, l’éternelle mère (1).

Il la voit de moins en moins, d’ailleurs, cette France qui, pour être la France, doit commencer parn’être pas la France. Et puis, un jour, s’écroule enfin l’idolâtrie dont le fétiche n’était qu’une abstraction pure. Il se trouve bien las de tant d’emballements successifs et contradictoires, bien fatigué aussi — nous arrivons à 4892 — d’avoir pris tant de remèdes, soit à l’hôpital soit au cabaret, il ne parvient plus au niveau que du patriotisme « revanchard » et il produit cette œuvre essoufflée, l 'Ode à Metz, qui n’est presque plus du Verlaine (2).

Elle date du même temps qu 'Elégies et Dans les limbes , deux livres hâtifs et inférieurs, sans doute, aux précédents, mais qui ont encore une grande valeur littéraire. Quelques rares négligences dans la rime sont rachetées par des trouvailles

(1) Invectives.

(2) A part les deux premiers vers, d’un populaire joli.

rythmiques, des tours d’esprit et de grammaire aussi charmants qu’inattendus. Le poète, bien que vieilli, reste en possession d’un talent — au moins — qui semble gagner chaque jour en subtilité ; mais il est évident aussi que l’amoureux de Philomène a perdu beaucoup de cette force morale qu'il devait à l’intégral catholicisme. Autrement l’ Ode à Metz ne contiendrait pas cette parole antichrétienne :

Tous peuples frères ! Autant dire

Plus de France .

Elle n’en viendrait pas au délire de cette idée empruntée au plus vulgaire paganisme :

Autant braver l’ire des dieux !

Pour oublier si complètement, tout à coup, la vraie doctrine religieuse, l’auteur a dû être séduit par le plaisir bizarre de se mettre en factice colère, ou peut-être — ce n’est pas improbable, étant donnée sa complaisance habituelle — par le simple désir de satisfaire les sentiments d’un groupe d’amis.

L’amitié!... Que Verlaine est à l’aise quand il en parle !

Je ne sais si le livre Dédicaces n’est pas chose unique dans l’histoire des littératures. Catholique

au même degré — le degré suprême — qu’un enfant sachant bien, sur le bout du doigt, tout son catéchisme et venant de faire une première communion fervente, il a produit des poèmes religieux plus ingénument beaux que tous ceux qui furent jamais écrits à propos de religion : il célèbre l’amitié avec le même bonheur, il était le meilleur des poètes chrétiens, il est par excellence le poète affectueux.

L’amitié !... C’est de la joie, de la candeur, de la délicatesse, de l’attendrissement, de la gratitude. L’amitié c’est l’enchantement des souvenirs, c’est « la guirlande des jours » qui se rattache, légère, caressante et parfumée. L’amitié, c’est deux enfants devenus deux vieillards et qui se retrouvent, se causent, les yeux dans les yeux, parviennent à réunir les tronçons d’une vie mutilée, dispersée, revenant alors, totale, et se transformant, adoucie, radieuse, parce que l’on s’est mis à deux imaginations, à deux gaîtés pour la refaire.

Mais il faut que la cupidité, la vanité se taisent. Quelle amitié, si le moindre souci d’intérêt sépare ?

Ces trouble-fête mentaux Verlaine les ignore. Des appétits, des craintes, des regrets, des colères, oh ! en quantité, à chaque minute ; mais le besoin de se faire valoir, de s’élever au-dessus d’autrui, les impulsions à dédaigner quiconque,

les petits calculs pour prendre le pas sur quelqu’un, les défiances qu'un autre puisse vous priver d’un avantage, le désir d’avoir de l’argent pour la satisfaction de faire voir que l’on est riche : il s’est contenté de savoir que ces mouvements d’esprit existaient chez beaucoup d’hommes, il a toujours désespéré de les connaître pour son propre compte.

Incapable d’envie, se refusant au calcul et au « sens pratique » les plus élémentaires, il est libre pleinement, admirablement pour l’amitié. Il est ami comme les écoliers, vrais indépendants, vrais maîtres de la vie, puisque celle-ci agit encore à leur égard en servante fidèle à peine grondeuse et n’apportant que de bonnes choses. Comparez Dédicaces aux vers et proses dédiés par la plupart des auteurs. Lui ne cherche pas l’occasion de belles dissertations philosophiques, d’un exposé de principes majestueux. Il n’a pas l’arrièrepensée d’un bénéfice à tirer de mots savamment enthousiastes ou spirituellement flatteurs. Pourquoi veut-il dire qu’il aime? C’est parce qu’il aime, tout simplement, et pour sentir deux fois le plaisir d’aimer. Les causes de son affection ? Un rien, de la satisfaction intellectuelle goûtée en des conversations joyeuses, un moment de sympathie, un rayon de soleil moral qui lui revient par le souvenir, pas plus. Pour lui, c’est énorme. Car ces

joies fugaces, il a le privilège de les savourer étrangement, cet homme qui a tant souffert, mais aussi avait pour jouir des pouvoirs tellement supérieurs.

Ne pourrais-je dire encore que l’amitié, venant de lui, se manifeste à la façon des mères ingéniées à provoquer le rire de leur petit enfant, et qui sont les seules douées pour savoir comment il faut s’y prendre ? Il vient vers l’ami, lui parle tout d’abord de ce qui peut lui plaire, des souvenirs qui doivent l’égayer. Que dira-t-il à Goppée, ami ancien dont le rapprochent une similitude de fantaisie, une commune façon de comprendre les choses, dont le séparent l’existence et la position sociale de tous deux? Il lui rappelle l’époque heureuse de leurs débuts, de vieux motifs de gaîté qui donneront à Coppée comme à Verlaine le plaisir de revivre un peu de jeunesse :

Les passages Choiseul aux odeurs de jadis,

Oranges, parchemins rares...

Elle temps où Sarcey signait S. de Sutières,

N’étant encore pas mort delà mort d’Athys...

Il sait que rien n’est meilleur, pour offrir au camarade, que cette friandise d’esprit qu’ils partageront comme à la dînette.

Ou bien, parlant à des poètes encore, il veut amuser ces jongleurs par les plus jolis tours de

sa façon. A Laurent Tailhade il parie, semble-t-il, de réaliser l’excessif dans le faste parnassien, il lui dédie un sonnet en vers de quatorze syllabes :

Le prêtre et sa chasuble énorme d’or jusques aux pieds...

Pour Maurice Bouchor cette chose difficile : un vers à trois nettes césures :

Bondissant, comme hennissant, s’il meurt, tant pis !

Suivi à distance de cet autre encore plus audacieux, qui se déroule jusqu’au bout sans aucun arrêt :

La tour changée en nourrice de Saint-Sulpice.

Mais voici un « jeune », un casse-tout : en l’honneur de Charles Morice toutes les virtuosités, accumulation de défis à toutes les autorités en matière de rythme : des césures autant qu’il peut, ou aucune, ou placées de façon qu’elles feront bondir les traditionnaires.

Ces jeux d’artiste sont une forme de joie fraternelle pour le mieux réunir à certains ; il y met parfois une joie malicieuse ; par exemple, il dénonce tel abstracteur de quintescence comme étant « au demeurant le meilleur fils du monde » et fort capable de s’éjouir à d’effroyables calembours :

Et vous n’êtes pas mal armé,

Pas plus que Sully n’est Prudhomme.

Le ton est varié si savamment suivant les destinataires, que ceux-ci nous sont révélés dès lors en le plus caractéristique de leur humeur ou de leur tempérament intellectuel. Voir les sonnets à Léon Bloy, J. -K. Huysmans, Raoul Ponchon, Armand Sylvestre, Léon Dierx, Raymond de la Tailhède, F.-A. Casais, Dr Guillaud. En cela le doigté de Verlaine est vraiment extraordinaire — compensation pour des habiletés plus productives qui lui firent toujours défaut. — Il avait l’air de dire : « N’est-ce pas que je vous vois bien?... » Et nous pourrions ajouter : quelle meilleure preuve d’une amitié sensible ?

Du reste, il lui fallait une sorte d’affection plus intime encore, plus vivante, plus « naturelle » : celle qui croise les confidences, celle qui dit : toi, moi. L’ami n’est pas seul en question, l’on est deux, il parle aussi de lui, se compare, pour s’approcher :

Nous sommes tous les deux des moitiés d’Ardennais,

Moi plus foncé que vous, dirai-je plus sauvage?... (1).

Artiste, loi, jusqu’au fantastique,

Poète, moi, jusqu’à la bêtise... (2)

(1) A Ernest Raynaud.

(2) A Charles de Sivry.

Vous êtes uu mystique et j’en suis un aussi.

Mais vous léger, charmant, on dirait du Shakespeare,

Moi pas mal sombre, une Dante imperceptible et pire... (l).

Ce qu’il rapproche le plus volontiers, ce sont les faiblesses pareilles: motifs de rire ensemble, motifs d’humilité chrétienne, motifs de s’aimer, tous les hommes ne sont qu’un homme :

A Emile Le Brun.

Dans le gâchis de l’an dernier Nous fûmes — osons le nier —

Vous, parlementaire, qu’atroce 1 Moi, boulangiste, ô si féroce 1

Or ne pouvant rouler carrosse.

L’un et l’autre enfourchant sa rosse — Inutile de le nier —

Chacun arriva bon dernier...

Autre forme d’expansion, la populaire : il prend à témoin, il cherche une âme pour y appuyer la sienne; or il sait bien trouver celle qu’il fallait:

Et n’est-ce pas, bon juge et fier ! mon Du Plessys,

Qu’en l’amer combat que la gloire revendique L’honneur a triomphé de sorte magnifique?...

L’amitié prend alors un bel accent de drame; elle n’est pas toujours insouciante et joyeuse, elle peut souffrir et verser des pleurs :

(1) A Gabriel Vicaire.

A Jules Tellier.

Ainsi je riais, fou, car la vie est folie,

Mais je ne savais pas non plus que tu mourrais

Et c’est moi qui sur toi dis la triste lalie...

Elle peut aussi, attendrie mais forte à cause de la foi, donner à l’hymne funèbre chanté sur le cercueil de Villiers de l’Isle Adam une sombre magnificence :

Tu nous fuis comme fuit le soleil sous la mer. Derrière un rideau lourd de pourpres léthargiques, Las d’avoir splendi seul sur les ombres tragiques De la terre sans verbe et de l’aveugle éther...

Mais ce qui transparaît toujours en l’amitié chez Verlaine, c’est la reconnaissance. Le scrupuleux toujours en faute, et s’adressant constamment des reproches, était-il surpris des moindres manifestations de bienveillance, et lui semblaientelles, parce que imméritées, infiniment précieuses? Indulgent comme il était pour autrui, la réciproque aurait dû ne l’étonner qu’à peine. Mais sa réceptivité morale étant d’une activité exceptionnelle, le plus naturel des bons procédés pre nait à ses yeux une importance excessive. Je crois surtout que ce jouisseur, plus encore par l’esprit que par les sens, comprenait la gratitude comme nous la concevons d’ordinaire quand nous sommes

assez réfléchis pour en apprécier la valeur: quelqu’un nous fait un don, matériel ou moral, la satisfaction éprouvée mourrait dès l’oubli, elle se prolonge, elle se renouvelle et s’accroît quand nous voulons bien nous rappeler. H était trop supérieurement intelligent, il aimait trop les plaisirs pour consentir à perdre la jouissance d’une telle rente.

Mais vous, du premier jour vous fûtes simple, brave, Fidèle, et dans un cœur bien fait cela se grave (1).

Il suffisait de moins que la fidélité dans l’infortune. Lui avoir seulement fourni l’occasion de quelques moments d’innocent bonheur équivalait à un grand service rendu :

Où sont les nuits de grands chemins aux chants bachiques Dans les Nords noirs et les verts Pas-de-Calais.

Lille et sa bière et ses moulins à vent sans nombre Bruissaient. — Oui, qui nous rendra, cher ami, l’ombre Des bonnes nuits et les beaux jours au rire ardent? (2).

Chabrier, nous faisions, un ami cher et moi,

Des paroles pour vous qui leur donniez des ailes... (?),

(1) A Emile Blémont.

(2) A Irénée Decroix.

(3) A Emmanuel Chabrier.

Votre femme chantait délicieusement

De très anciens vers miens par vous mis en musique

— Vers sans grande portée idéale ou physique —

Mais que la voix était exquise et l’air charmant (1) !

Le sonnet à Gustave Lerouge, daté de Broussais (décembre 1891), celui à César C... nous expliquent le Verlaine dernière période :

La vie est vraiment si stupide que, ma foi,

J’ai, devant cette perspective plus que hête.

Résolu de n’être absolument qu’un poète

Sans plus, et de vieillir ainsi, ne sachant quoi

Que ce soit que d’aimer au hasard devant moi...

Parfois .

Je ne suis plus celui que trouble le problème,

Je ne suis plus celui qu’envolait le poème,

Je ne suis, par instants, que « fais donc ce que fais » !

Il est entré dans l’entière application de son programme : dire tout ce qui passe dans l'esprit... pourvu que ce soit dit en artiste. La vie « stupide » esicelle que lui font sa misère et sa faiblesse contre les tentations. Les émotions terribles qui en résultent, il ne peut y résister que de moins en moins, il s’y abandonne,

Vent fou moi-même et cœur si fou (2) !

(1) A Adrien Remacle.

(2) Invectives.

puis, il trouve dans son éternelle « fureur d’aimer » la force de revenir au calme. Vite il se regarde en ce bonheur fugitif, et, joyeux ou fervent, célèbre tous les êtres auxquels sont dues les pensées douces, les bonnes ardeurs sentimentales. A mesure qu’il sent davantage le poids de la vieillesse et des infirmités, son humanité s’élargit et connaît de nouvelles tendresses. L’âme du vieux poète a maintenant des obligations aux grâces candides, apaisantes des tout petits :

A .Tf1Ie Lëonie R.

Vous emplissez d’un bruit gentil, quoique terrible.

Ma tète que console un tapage d’enfant

Et mon cœur qu’il est difficile qu’on console...

Lui-même se fait tout petit et le plus simplement, le plus humblement attendri des complimenteurs :

A Mlle Zilken.

O mademoiselle Renée,

Fillette exquisement mignonne,

Que le bon Dieu toujours vous donne Vie élégante et fortunée...

Il chante le joli deus ex machina qui vint un jour tout arranger dans une contestation dure :

A MUb Jeanne Vanier.

. . . . Soudain au fort de la querelle,

Petite et fine à la croire surnaturelle,

Une enfant apparaît, grands yeux noirs, teint rosé,

Elle s’enquête, elle tremble, comme inquiète — Sérieusement trop ? non — du bruit de tempête Que vont menant ce Monsieur chauve et son papa...

Les élans d’amitié après des bisbilles sont fréquents à cette époque d’humeurs très inégales. Verlaine n’était pas logique à demi et ne faisait pas les choses à moitié : du moment qu’il se réconciliait avec telle dame qui venait de le mettre en rage et qu’il avait menacée de mort, il lui devait pour le moins, et tout aussitôt, de lui consacrer le langage des dieux; c’est pourquoi l’édition complète de Dédicaces contient les pièces XLIV (Chanson pour L...), XLV (A***), XLVII (A E...), XL1X (A***), L (A la même), LUI (A E...), XCI (A Ph...), XCII et XCI1I (A la même).

En dehors de ses alternatifs « ménages » il en a un, fixe et perpétuel, qui lui secoue la bile tout autant: c’est l’association et l’antagonisme (n’aije pas dit un ménage ?) de ses intérêts d’auteur avec ceux de l’éditeur Léon Vanier. Trop de similitude existe entre ces émotifs pour que n’en résulte pas 1a, sympathie de deux êtres qui s’avouent les proies de tempéraments analogues. Gela fait qu’ils se disputent continuellement et toujours finissent par s’entendre. Verlaine à consacré à Vanier, dans Les Hommes d' Aujourd’hui, quelques pages qui sont parmi les merveilles de son style en

prose, et dans Dédicaces quatre sonnets, quatre bijoux flambants de colère joviale, rayonnants d’effusive bonhomie.

La confection de cette joaillerie est pour lui le plus cher des divertissements, parce que c’est faire amitié :

Mon esprit s’ouvre et s’offre...

11 n’a jamais plus de naturel, plus de souplesse et de capricieuse fantaisie. . Dès que l’idée surgit en son esprit qu’il pourrait adresser des vers à quelqu’un pour lui donner du plaisir, pour l’honorér, pour dire à un homme, à une femme, à un enfant qu’il vient de découvrir entre eux et lui-même un lien spirituel, un motif d’affection, si léger soit-il — ne consistant parfois qu’en des torts mutuels à effacer, — il fest heureux comme un roi, il se redresse, l’œil brillant' et vainqueur : c< Je vais, lui écrire un sonnet!... »

La répartition des cadeaux poétiques se fait avec une magnifique largeur. Rimbaud a le sien, mais aussi Léopold II, roi des Belges, qui voisine en cette distribution d’amour avec le compagnon Lartigue et Bibi Purée. Pourquoi non? Les motifs d’exclusion ou de faveur ne pourraient être que moraux... Alors?... Une beauté vue en cet homme riche et puissant, une beauté vue en ce pauvre diable c’est de la beauté , elle est vraie, puisque l’esprit l’a

conçue, puisque seul l'idéal nous approche un peu du réel.

Et si en d’autres gens il voit des laideurs, il le dira, avec pourtant son besoin d’aimer qui domine toujours. Les Invectives , dédicaces «parallèles», qu’il eût été fâcheux de ne point publier, car elles contiennent de précieuses curiosités littéraires, ne sont pas vraiment si malfaisantes et la plupart des égratignés n’ont fait qu’en rire. Ils ont pu s’égayer, particulièrement, de la grimace comique faite par un inoffensif qui voudrait être méchant et n’y parvient pas.

Ce festin je ferai des milliards de lieux Pour me l’offrir et le manger avec les doigts,

Goulûment, salement, sans grand goût ni grand choix,

El j’inaugure aujourd’hui ce ruban de queues,

A l’effet de me payer goujat et docteur,

Niais ou vaurien, pute ou prude, ample provende.

Sang qui soûle, vraiment appétissante viande...

« Bon Verlaine! » — comme disait Mallarmé. — « Il caresse, il déploie sa fureur en le plus savantdes rythmes ; le « festin » c’est de réussir une modulation si énergique, une si heureuse disposition des accents, et le bonheur de l’artiste fait qu'il laisse échapper le secret de son âme enfantine :

Ce livre ou mon fiel s'amuse...

Et puis qu’il fasse les grands bras, qu’il s’évertue à chercher l’atroce, dans de 1’ « engueulade » forcément innocente parce qu’il veut «s’y amuser» avant tout : il retombe à chaque instant dans le bon garçonnisme, et c’est presque l’histoire des gens trop contents qui se flanquent des sottises « par manière de plaisanter ».

En dehors des invectives, très amicales, à Marcel Schwob, à Félicien Champsaur, en dehors des joyeusetés comme les « Conseils dans sa manière » à Raoul Ponchon et les deux « Chansons pour boire » à Léon Vanier, je citerai seulement l’ode à Guillaume II, où cette déclaration » :

Je l’aime quand même, et même c’est bête,

Mais pas bourgeois.

Parce que vous êtes un honnête homme,

Bien que Prussien,

Parce que vous êtes un fou tout comme Moi, ce Messin!

N’est-ce pas la « bonne humanité » dont il parlait à Ernest Raynaud, l’humanité franchement, délicieusement populaire, et qui doit être populaire pour être bien complète, bien saine, pour bien mériter son nom d’humanité, pour bien obéir aux lois divines: sensibilité fatale, faims de justice, de vérité, d’amour!

N’est-ce pas le meilleur triomphe que puisse envier un poète : comprendre le peuple, son humeur, sa tournure d’esprit, son langage, les avoirà l’occasion et s’en servir pour donner plus de force, de délicatesse, de profondeur secrète à sa propre pensée !

Le recueil Invectives se termine ainsi :

Mais, Seigneur, gardez-moi de l’orgueil, toujours bêle!

Invectives est une course à la haine, avec une foule de pannes, et qui finit par un capotage définitif dans l’humilité. Bonne défaite !...

- Or lu n’es pas vaincu, sinon par le Seigneur.

Dieu le force à aimer démesurément, éperdument, tout autour de lui, malgré tant de maux, tant de griefs, de trahisons, de calomnies grossières et misérables. Et en dépit de tout et en tout temps, si le saturnien agit — parfois en ivre somnambule — c’est l’homme de Sagesse qui pense. La pensée du poète prend la place de ses actes ; ils n’ont laissé aucune trace, elle demeure, victorieuse et magnifiquement seule. Au milieu de ses pauvres péchés puérils, Verlaine est forcé, sous la dictée de l’éternel Maître, d’écrire en l’honneur de la perfectibilité humaine cet hymne étrange et subtil qui monte vers l’idéal comme une spirale sans fin de mysrieuse lumière :

Il faut toujours être meilleur (1) Que l’homme que l'ou voudrait être Ou que l’on souhaite de paraître Dans l’enthousiasme et dans l’heur

De la vertu sans cesse accrue.

J’ai dû, jusqu’ici, omettre un côté de sa vie littéraire et c’est à peine si les lecteurs de cette bien sommaire étude ont vu passer Verlaine prosateur.

Il est cependant, à ce point de vue, plus original encore, plus en avant, plus destiné peut-être à influer sur les écrivains de l’avenir.

Il avait d’abord, chercheur à peu près exclusif de l’expression musicale, négligé, [sinon dédaigné la prose. Madame Aubin, pièce en deux actes, le roman Louise Leclercq, commencés au temps de la jeunesse, ne furent mis au point et terminés qu’après les grandes œuvres de poésie. La nécessité d’attirer l’attention sur Sagesse — accueillie l’on sait dans quel silence ! — l’avait incité, en 1881, à écrire un ouvrage d’allure philosophique : Voyage en France par un Français (2), qui peut être considéré comme son véritable début. Vinrent ensuite les Paris vivant (Mémoires d’un veuf), les

(1) Epigrammes.

(2) Ne trouva pas d’éditeur et vient d’être publié récemment comme œuvre posthume.

VÈKLAINE

Poètes maudits, les portraits de contemporains dans Les Hommes d’ aujourd'hui. Quinze jours en Hollande , Mes Hôpitaux, Mes prisons , Confessions.

11 semble inévitable qu’un homme tellement épris d’expansion et de sincérité, qu'un écrivain si fertile en ressources, qu’un grammairien si expert usera d’une prose abondante, librement, largement, splendidement épandue, ou découpée en phrases nombreuses, rapides, saisissantes, aussi que cet artiste va nous apporter des richesses verbales d’un luxe nouveau.

Ce n’est pas cela qu’il cherche. On est surpris, mais autrement et plus qu’on n’aurait pensé. La conscience et la bonne foi dans l’expression ne furent jamais plus inattendues, plus déconcertantes.

Lorsqu’il conçoit les lois de la prose, Verlaine se met en contradiction avec le plus grand nombre des contemporains. Il ne la veut ni poétique ni oratoire. Du moment — juge-t-il — que l’on ne chante pas, c’est que l’on cause. Alors il ne s’agit pas d’émotions, d’adorations, d’extases, de pleurs : on explique, on raisonne, on décrit, on renseigne. 11 faut voir, avec le plus possible d’attention, le plus de choses que l’on peut, c’est-àdire atteindre au maximum d’exactitude, i Mais quand il passe à l’exécution d’un tel pro-

gramme, il doit mettre d’accord son besoin de vérité avec ses scrupules d’écrivain. Nulle considération ne pourrait l’amener à introduire un mot qui lui semble inutile, pas plus qu’à omettre un détail jugé par lui nécessaire. Et il voit tantdechoses venant à sa pensée, de partout !...

C'est pourquoi son style est condensé à l’extrême. 11 y mêle des phrases courtes, réduites, comme rognées, à des périodes d’une longueur excessive. 11 veut dans celles-ci faire entrer un monde d’idées, que toutes soient perçues nettement, que l’on saisisse bien les rapports des unes, l’opposition des autres, que nulle observation ne soit oubliée.

En sorte que sa prose est à la fois nue, touffue, compacte, hérissée d’adverbes, de conjonctifs, pleine de compléments et de parenthèses ; et une simple proposition contient la matière de dix phrases et tel paragraphe nous rappelle ces bibelots chinois où plusieurs boucles concentriques ont été ciselées, ajourées, détachées quoique enfermées, dans un seul morceau d’ivoire :

« L’endroit était militaire vraiment, avec son pont-levis muni d’une garde d’honneur et protégé plus efficacement par deux grosses pièces de rempart — et le nu des murs, le farouche des visages ; — - par intervalles, le canon des forts voi-

soins et celui guère plus loin de l’ennemi ajoutaient le positif de la guerre à l’appareil puéril de cette grande bourgeoise mal équilibrée dans la surcharge de son zèle aux emblèmes comiques et soldatesques théâtralement, comme tout à Paris... » (1).

Souvent, et nous devons nous y attendre avec cet espiègle, il mettra du défi à outrer la brièveté comme la longueur :

« La place du débarcadère proprement dit. Un café d’officiers où Pon déjeune. Blanc et or. Un peu province. Ce qu’il s’y boit d’absinthe !

« Le tram pour Boulogne-Saint-Cloud sonne et corne. Bon voyage ! Saint-Sulpice s’ébranle.. La Madeleine se vide et repart. « Pas de correspondance à l’impériale (2) ?... »

« 11 y a dans ce trop court volume de Nos auteurs dramatiques des jugements exquis véritablement, et mille fois supérieures à la plupart des pièces, même des plus fameuses, des réputées les plus littéraires, sur lesquelles ils portent, jugements rendus au nom du raisonnement et du goût les plus sûrs dans l’espèce, et de ce dernier mérite je sais un gré infini à un esprit généralement insou-

(1) Pierre Duchâtelet.

(2) Paris vivant ( ou mémoire d'un veuf).

cieux de ces hautes responsabilités, malheureusement, car bien que l’œuvre dramatique soit avant tout une œuvre d’art — partant justiciable du seul Beau — elle se trouve trop en contact avec la vraie foule, le îpeuple, le commun des pécheurs, pour ne pas appeler en même temps la critique et la censure du Bien. »

Le Voyage en France par un Français doit être compté parmi les œuvres de Verlaine débutant comme prosateur, cependant j’ai mis cet extrait à la fin parce qu’il nous amène à son rôle de juge littéraire, et c’est, je crois, le côté le plus intéressant du poète quand il quitte un instant les rimes et les rythmes.

Sans doute, Madame Aubin, Louise-Leclercq , Pierre Duchâtelet , Mémoires d’un veuf présentent les qualités morales habituelles à l’écrivain si limpidement sincère que nous connaissons, mais Madame Aubin a le défaut de vouloir être une pièce, et... franchement, se dire : voilà une situation dramatique mille fois traitée (un commencement d’adultère), je la traite à mon tour, je donne mon propre caractère au mari, à l’amant, à la femme ; ils agissent tous trois comme je ferais en leur place, il n’arrive rien, en somme, de contraire aux mœurs, ni de bien tragique, parce que tel serait mon désir en pareille circonstance... —

et puis écrire là-dessus deux actes fort joliment dialogués, c’est d’une simplicité adorable, ce n'est tout de même pas assez du théâtre.

Un personnalisme résolu, mais par trop exclusif, le domine aussi quand il écrit des romans. Ce que j’admire en Verlaine, l’inaptitude au calcul, devient ici, je l’avoue, une faiblesse. D’autre part, il manque d’une certaine patience et de certaine pondération indispensables au romancier. Les Paris vivant contiennent des pages bien charmantes ; cependant l’on ne peut s’empêcher de penser qu’il dirait cela mieux encore dans sa langue naturelle, la poésie ; et nous regrettons alors le mérite particulier aux choses qui ne peuvent être remplacées par d’autres.

Mais la prose est le seul mode qui convienne à la pure causerie : souvenirs d’ordre familier ou critique littéraire. C’est pourquoi les meilleurs livres qu’ait produits Verlaine en ce genre sont Mes Hôpitaux , Mes Prisons , Confessions — surtout Quinze jours en Hollande où il a une saveur dans le pittoresque, dans la bonhomie une simplicité, une vivacité, une grâce qui font de lui, justement, dans cette prose où il peinait d’abord, un étonnant précurseur, — enfin les Poètes maudits et les Hommes d' aujourd'hui.

Là, en effet, il cause, il met en pleine valeur ses qualités d’observation, de justesse et de justice, la

salutaire disposition à « faire la part de tous », la belle expansion de clairvoyante bonté qui lui amena tant d’amis.

Nous avons tous « l’esprit critique ». On le trouvera même plus constant, plus actif chez les llettrés ; mais nous apprécions avec d'autant plus de malveillance que nous sommes moins intelligents. Vouloir juger afin d’abaisser autrui est naturellement une erreur grossière, une auto-duperie lamentable, car si nous voyons de préférence le défectueux des objets ou des êtres, nous tombons dans la bizarre perversion de goût qui fait dédaigner un mets savoureux pour mordre avidement dans un fruit pourri.

Verlaine, sauf en quelques rares instants de mau* vaise humeur, choisit d’être bienveillant et c’est de sa part une manifestation de sincérité, de probité, de sensibilité. Le critique, pense-t-il, doit se regarder comme un informateur, un serviteur du public. Ce n’est pas lui que l’on veut connaître, c’est l’œuvre et l’homme dont il parle. Donc il n a pas à « couper un cheveu en quatre ». Les beautés qu’il a vues, qu’il les dise, afin que nous en profitions ; quant aux défauts, qu’il les néglige. Il a cherché, trouvé pour lui-même du plaisir, le reste n’importe guère. Si l’on éprouve une satisfaction à lire telle ou telle page/on aurait tort de se le cacher par peur de n’être jpoint assez exigeant, et il

n’existe pas de plus triste infirmité que le désir de plaire aux snobs en exécutant devant eux mainte grimace ingénieusement restrictive.

Mais aussi le critique a bien le droit d’obéir à sa sensibilité entière. L’admiration, chez Verlaine, est passionnée, tourne parfois en irritation comme chez l’enfant que sa joie énerve. Je dois ajouter que, dans sa fougueuse admiration pour ce qui lui donne une émotion esthétique, la dernière chose lue, approuvée, aimée, lui paraît unique et fait disparaître un moment tout ce qui n’est pas elle. C’est ainsi qu’un jour il s’emballa au point de prétendre ne voir en Hugo que l'auteur de Gastibelza l’homme à la carabine... et le reste n’aurait pas compté...

Or, la dernière année de sa vie, il dédiait à Puvis de Chavannes un sonnet qui débute par ce quatrain :

Victor Hugo, soleil dont tous sont le Memnon,

Donnant à nous sa lyre étoilée et fleurie.

Extase du poète, orgueil de la patrie,

Honneur du genre humain qui se lève à son nom (1) !

Un peu avant, il écrivait ce vers :

Poète vrai, comme le père Hugo (2) !

(1) Varia (Janvier 1895).

(2) Invectives.

Dans ses Confessions, il avoue que les Contemplations furent son évangile poétique. Ailleurs il déclare n’accepter de Hugo que tout ce qui parut avant les Contemplations. Donc, la bonne moitié de l’œuvre. Pourquoi s’est-il insurgé contre la suite ? Parce que l’auteur des Châtiments et de la Légende des siècles s’était révolté lui-même contre l’autorité de l’Eglise catholique. Verlaine est blessé dans sa foi, le poète met les raisons de sentiment avant les raisons d’art. A-t-il tort ? Oui, disent les formates. Et l’on en revient toujours à cette querelle de la forme et du fond. Ne comprendra-t-on jamais qu’il n’y a pas d’art véritable, en littérature, sans agitation de conscience ? Persistera-t-on à dire que « la question ne doit pas être posée » ? Alors, que l’on cite un seul amoral qui exerce une influence, qui soit une voix entendue et répercutée, une force qui demeure !... L’art vrai donne raison à Verlaine reniant le Hugo d’après 48, comme il donne raison à ce même Hugo d’avoir dit des choses fortes, que l’on peut, certes, accuser d’exagération et d’injustice, mais qu’il se devait à luimême de dire et de crier, puisqu’il les pensait dans sa colère juste ou non.. Que Verlaine accable de son mépris les Chansons des rues et des bois, ce droit lui est dû, puisque certains détails l’ont froissé comme célébrant des sensualités coupables. De son côté, Hugo, n’a qu’à lui répondre : C’est

mon Parallèlement , ce sont mes Chansons pour elle... et je crois qu'elle est de vous cette porole :

. . , . . liberté, libertas aux poésies 1

Mais qui pourrait reprocher à Verlaine de s’abandonner à des impulsions intellectuelles ou cordiales qui mutuellement se repoussent ! N’estce pas la fatalité de son rôle ?

D’autres, moins individualistes et voyant l’humanité par masses, en avaient détaché quelques figurines ayant un caractère de généralité partielle. On les appelle des créations. Rabelais <t créa » Panurge , Molière, Cêlimène, Tartufe et Mascarille, Hugo, Gringoire et Gavroche, Balzac, lepère Grandet, aussi Gaudissart, Flaubert, M. //ornais, Zola, Claude et â/me Josserand. Verlaine, pour bâtir lui aussi un personnage qui servît de type, n'eut qu’à se raconter sans le moindre détour, et il concentra dans lui-même la race de ses frères en lyrisme, avec leurs sensibilités violentes, leurs délicatesses, leurs ardeurs, douleurs, joies, visions et contradictions, il créa un être immense dont la voix réunit en sa musique étrange les mystérieuses beautés de toute la clameur humaine : le poète .

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