CABINET DU PRÉFET DE POLICE
Paris, le 17 avril 1873.
l®' Bureau 2^ Section
NOTE POUR Monsieur Lombard,
Un nommé Verlame, qui était employé à l'Hôtel de Ville avant et sous la Commune, aurait quitté Londres, le 3 du courant, pour se rendre à Pans, où il se prétendait appelé pour affaires de famille (V. rapport partie (4) du 4 de ce mois).
Monsieur Lombard est prié de faire rechercher le nommé Verlame et de transmettre tous les renseignements qu il sera possible de se procurer sur ses antécédents, sa moralité, sa position et sa conduite pendant l'insurrection.
Que vient-il faire à Pans?
Le Chef du Cabinet :
Patinot.
Les recherches du service des Garnis, pour retrouver a. Pans le passage du « nommé '» Verlaine, restaient naturellement infructueuses et l'officier de paix Lombard en informait le Cabinet du Préfet par une note du 13 mai
Sans être passé par Paris, le poète regagna l'Angleterre, le 27 mai, en compagnie de Rimbaud et tous les deux logent alors dans le nord-ouest de Londres, 8 Créât Collège Street, Camden Town.
Mais un rapport plus précis allait à nouveau rappeler l'attention de la Préfecture.
Ext. d'un Rapport de Londres (N° 4) 26 juin
Une liaison d une étrange nature unit un ancien
employé de la préfecture de la Seine (resté pendant ia Commune), poète passager du « Rappel », M. Verlame et un jeune homme qui vient souvent à Charleville où il a sa famille, et qui, sous la commune, a fait partie des francs-tireurs de Paris, le jeune Raimbault. La famille de Mr. Verlame est SI sûre de l'authenticité de ce fait dégradant, qu'elle base sur ce point un des éléments de sa demande en séparation.
Retenons cette indication de Rimbaud, signalé comme franc-tireur de la Commune.
De Londres, encore, cette note :
Ext. d'un Rapp. de Londres (n^ 4) 9 juillet 1873. Paul Verlaine, ami intime de Wermesch et d'Andrieux, est parti de Londres et s'est rendu à Bruxelles, où il reçoit ses lettres poste restante.
Verlaine a eu plusieurs ouvrages poétiques édités chez Dentu et a écrit au « Rappel ».
Les événements vont se précipiter. Verlaine, arrivé le 4 à Bruxelles où il loge rue du Progrès, à l'Hôtel Liégeois, est rejoint par Rimbaud le mardi 8 juillet 1873.
Les deux amis s'installent le même jour à l'Hôtel de la Ville de Courtrai, I, rue des Brasseurs, où ils occupent au premier étage une chambre contiguë à celle de la mère de Verlaine, auprès de son fils depuis le 5.
Et de Bruxelles, le 1 1 juillet 1873, la nouvelle du drame.
Bruxelles, 1 1 juillet 1 873.
Il y a quatre jours est arrivé ici venant de Londres, un nommé Verlaine, Paul, homme de lettres, natif de Metz, âgé d'une trentaine d'années. II a été rejoint il y a deux jours par un autre français du nom de Rimbaud, Arthur, également homme de lettres, natif de Charleville, âgé d'une vingtaine d'années et venant aussi de Londres.
Hier dans le courant de l'après-midi Verlaine
a tenté de tue Rimbaud en lui tirant un coup de levolver. II a été atteint au bras gauche.
Verlaine a été arrêté. II a été impossible de connaître jusqu'à pré ent la cause réelle de cette tentative de meurtre.
Je pourrai sans doute vous en indiquer les motifs au prochain courrier.
Cat.
Le même agent complète bientôt ses renseignements :
Bruxelles, le 21 juillet 73.
J'ai annoncé il y a peu de jours, une tentative d assassinat commise par un nommé V^erlaine, Paul, homme de lettres, sur le sieur Rimbaud, Arthur, également homme de lettres; tous deux français. L'enquête vient de faire connaître que la cause doit en être attribuée à des relations immorales, existant entre ces deux individus.
Rimbaud a quitté Bruxelles le surlendemain de l'attentat pour se rendre à Pans.
Cat.
Ce dernier renseignement n'était pas exact. Rimbaud «tait entré à 1 hôpital le surlendemain du drame. II devait Je quitter, le 20 juillet, pour se rendre à Charleville et de là à Roche où il allait écrire Une saison en enfer, confession douloureuse et testament littéraire, somme des écœurements du génial enfant, de lincompréhension trouvée autour de lui, et pourquoi pas, peut-être honteux du scandale, brisant tout son passé pour vivre une nouvelle vie.
Dès le premier rapport de Bruxelles, le Chef du Cabinet avait prié M. Lombard "^ de vouloir bien faire suivre cette affaire et de rendre compte au Cabinet en transmettant tous les renseignements qu'il pourrait avoir ou se procurer sur Verlaine et Rimbaud ».
Le rapport de M. Lombard est du K'" août 1873. II est ■entièrement rédigé suivant celui que lui avait fait parvenir, deux jours auparavant, son informateur anonyme.
S'il y a quelque erreurs de classification, de prénom, de* date, même si ce rapport sommaire relate quelque circonstance mexacte, il faut reconnaître que l'auteur s'était cependant assez bien renseigné. N'oublions pas que nous sommes en 1873, que Verlaine n'était connu que de quelques lettrés et Rimbaud que de très rares initiés^ L'entrevue entre Verlaine et sa femme est contée avec une certaine verve et semble plus près de la réalité que bien, d'autres récits.
PRÉFECTURE DE POLICE Paris, le l^^ août 187X
POLICE MUNICIPALE 4^ Brigade des recherches
M. Lombard RAPPORT
officier de paix
Sommaire
renseignements concernant
le nommé Verlaine
En réponse à la note ci-jointe, j'ai l'honneur de transmettre à Monsieur le Préfet de Police, des renseignements qui me parviennent sur le compte du nommé Verlaine, qui en fait I objets
« La scène se passe à Bruxelles.
« Le parnassien Robert Verlaine, était marié depuis trois ou quatre mois, à la sœur de Civry, un Compositeur pianiste qui a été emprisonné à Satory après la Commune, pontonné, puis relaxé..
« Ce mariage s'était opéré au commencement ou au milieu de l'année dernière.
« Le ménage allait assez bien en dépit des; toquades insensées de Verlaine, dont le cerveau est depuis longtemps détraqué, lorsque le malheur amena à Paris un gamin, Raimbaud, originaire de Charleville, qui vint tout seul présenter ses œuvres aux parnassiens. Comme moral et. comme talent, ce Raimbaud, âgé de 15 à 16 ans,, était et est une monstruosité.
«< Il a la mécanique des vers comme personne seulement ses œuvres, sont absolument mintelllgibles et repoussantes; Verlame devmt amoureux de Raimbaud, qui partagea sa flamme et ils allèrent goûter en Belgique, la paix du cœur et ce qui s'en suit.
« Verlaine avait lâché sa femme avec une gaîté de cœur sans exemple, et pourtant elle est dit-on, très aimable et bien élevée.
« On a vu les deux amants à Bruxelles, pratiquer ouvertement leurs amours. Il y a quelques temps, madame Verlaine alla trouver son mari, pour essayer de le ramener. Verlaine répondit qu il était trop tard, qu un rapprochement était impossible et que d ailleurs il ne s'appartenait plus. « La vie du ménage m'est odieuse ", s'écriait-il; « Nous avons des amours de tigres! ", et, ce disant il montra à sa femme, sa poitrine tatouée et meurtrie de coups de couteau que lui avait appliqués son ami Raimbaud. Ces deux êtres se battaient et se déchiraient comme des bêtes féroces, pour avoir le plaisir de se raccommoder.
<' Mme Verlaine découragée revint à Pans, madame Verlaine, mère, qui adore son fils, voulut à son tour, essayer de ramener Robert au sens des convenances, et c'est à ce propos, que s'est passée la scène qui a mis Bruxelles en émoi. Devant sa mère, il y a une semaine ou quinze jours au plus, Verlaine eut avec son amie Raimbaud, une dispute à propos d'argent et après toutes les injures imaginables, tira un coup de pistolet sur Raimbaud, qui cria à l'assassin! La mère Verlaine ne sachant quel était l'auteur de la tentative de meurtre, cria aussi à lassassin! et Verlaine fut arrêté et enfoui à la prison des Carmes, où il attend son jugement.
«* De sa prison, Verlaine a écrit à Victor Hugo pour le prier d'intercéder pour lui et pou' lui expliquer son amour pour son ami! Victor Hugo n a pas répondu et a expédié la lettre à la femme de Robert Verlaine.
«* Les faits sont exacts, informez-vous en à Bruxelles. Peut-être est-ce Raimbaud qui a tiré
le coup de pistolet à Verlaine, car je n'ai pu savoir au juste l'auteur du revolver en jeu. Cependant je crois ma version bonne, pour la fixation du personnage. La question de l'individualité de l'assassin réservée, tout le reste est parfaitement vrai. »
« Je transmettrai ultérieurement les autres renseignements qui doivent me parvenir sur cette affaire.
U Officier de Paix Lombard.
Le 30 août 1873, l'agent de Bruxelles informait :
Verlaine qui a commis une tentative d'assassinat sur Raimbaud, Arthur, a été condamné le 27 courant, par la Cour d'Appel, à deux années d'emprisonnement.
Kath.
Pendant que se jouait à Bruxelles la fin du drame Verlaine-Rimbaud, les bureaux de la Préfecture, alertés sur le cas de cet ex-employé de la Préfecture de la Seine, continuaient à vouloir connaître ce qui s'était passé sous la Commune.
C'est, le 25 juillet 1873, cette note du Chef du 1«^ Bureau de la V^ Division, M. Lejeune, au Chef du 1®^ Bureau du Cabinet :
J'ai l'honneur de prier mon Collègue du 1° Bureau du Cabinet de vouloir bien me transmettre tous les renseignements qu'il pourrait posséder sur le nommé Verlaine, Paul, homme de lettres, né à Metz, âgé de 27 ans, qui aurait pris part à l'insurrection.
puis ce rappel du 12 août 1873 :
J'ai l'honneur de prier mon Collègue du 1° Bureau du Cabinet de vouloir bien me transmettre, le plus promptement possible, les renseignements demandés par une note du 25 juillet dernier, sur
le nommé Verlamc, Paul, employé à l'hôtel de ville pendant la Commune.
Le Commissaire de Police Clément, délégué à Versailles auprès des Tribunaux militaires, faisait connaître le 13 août 1873, en réponse à une demande du Chef du Cabinet du Préfet :
Délégations judiciaires
Versailles, le 13 Août 1873.
En réponse à la note ci-jointe, j'ai 1 honneur de faire connaître que toutes les recherches faites à la Justice Militaire pour me procurer des renseignements sur le nommé Verlaine, Paul, homme de lettres, âeé de 27 ans. né à Metz, ayant demeuré rue de 1 Ecluse 26, qui a été employé à 1 hôtel de Ville, pendar.t I insurrection, sont demeurées infructueuses.
Le Commissaire de Police :
Clément.
Le dossier des Archives de la Préfecture de Police, qui nous a révélé ces quelques rapports, entièrement inédits, ne fait que confirmer ce que le procès avait fait connaître. Il contient encore quelques documents qu'il est intéressant de noter.
Tout d'abord, cette indication du retour à Pans du poète :
Paris, le 18 août 1878.
...Mr Robert Verlaine, le poète qui avait quitté Paris, il y a 6 ans pour suivre en Belgique son am...i le poète Rimbaud, est rentré à Pans depuis quelques jours et se montre sans embarras au café de Madrid.
Et cette lettre confidentielle de Bruxelles qui clôt le dossier Verlaine-Rimbaud.
PARQUET DE LA Bruxelles, le 28 novembre 1882.
COUR d'appel de BRUXELLES
Monsieur le Préfet
En réponse à votre apostille du 31 octobre 1882 N*^ 6453, j'ai l'honneur de vous adresser confidentiellement les renseignements que j'ai recueillis sur la conduite du nommé Verlaine, Paul, homme de lettres, né à Metz, le 30 mars 1844. Les sommiers judiciaires mentionnent, en ce qui le concerne, une condamnation à deux années de prison et 200 frs d'amende pour coups et blessures volontaires. Cette condamnation lui fut infligée par un jugement du Tribunal correctionnel de Bruxelles, en date du 8 août 1873, confirmé par arrêt de la Cour d'Appel, le 27 août, même année.
Voici en quelles circonstances le délit a été commis : Verlaine, après avoir quitté Paris avec son ami Rimbaut, âgé de 19 ans, comme lui, originaire de France, et se donnant comme homme de lettres, habita Londres pendant plusieurs mois, partageant son logement et sa bourse avec son compagnon. Mais à la suite d'un différend, Verlaine quitta Rimbaut qui lui annonça qu'il retournait en France. Verlaine le supplia de rester avec lui mais l'autre persista dans sa décision. Cette persistance exaspéra Verlaine qui, deux jours après l'arrivée de son ami, arriva en état d'ivresse dans leur chambre commune. Il était armé d'un revolver. Alors il supplia encore Rimbaut de ne point le quitter, mais il lui fut répondu par un refus opiniâtre. Exalté, désespéré, Verlaine visa alors son ami et lui tira un coup de revolver qui l'atteignit au poignet.
Nous ne connaissons pas d'autres condamnations prononcées contre Verlaine; mais l'instruction de l'afïaire dont nous venons d'exposer les circonstances, nous révèle la moralité plus que douteuse de ce personnage. En effet, le
Juge d'Instruction de Bruxelles ayant ordonné la visite corporelle du prévenu par les docteurs Semai et Vleminckx, ceux-ci firent un rapport en ce sens que Verlaine portait sur sa personne les traces d'habitudes de pédérastie active et passive. Veuillez agréer. Monsieur le Préfet, l'assurance de ma considération la plus distinguée.
Le Procureur Général :
signature illisible.
Deux fiches du Service des Garnis situent et datent -exactement deux domiciles de Verlaine :
Entré le 25 mars 1888, rue Royer-Collard, 14, venant de l'hôpital.
Entré le 30 novembre 1888, rue St- Jacques, 216, venant de la rue Royer-Collard.
Un rapport du 21 septembre 1891 signale une rixe entre un journaliste et un gérant d'hôtel, à laquelle fut mêlé le poète.
Le sieur Verlaine (Paul), 47 ans, homme de lettres, logeant depuis le 1 1 février dernier dans la maison meublée située rue Descartes n" 18, recevait le 17 Septembre courant la visite d un sieur Cholin (Henri), 23 ans, journaliste, demeurant rue Dejean n° 6.
Le gérant de 1 hôtel rue Descartes, 18. les voyant complètement gris voulut les mettre dehors et quelques coups de poing furent échangés.
Cholin conduit au commissariat du quartier de la Sorbonne, a été relaxé aussitôt.
Il a, dit-on, lintention de poursuivre judiciairement le gérant de l'hôtel.
Le sieur Verlaine, à la suite de cette rixe, a changé de domicile. Il demeure actuellement rue Descartes n° 15.
»Un extrait d'un rapport en date du 9 mai 1892 :
Cholin qui a été signalé par lettre de l'Intérieur comme ayant conçu avec d'autres anar-
chistes le projet d'assassiner Lhérot est lié d'amitié avec Paul Verlaine membre de la Société des Gens de Lettres qui collaborerait à « L'Echo de Paris » et au « Chat Noir ». Verlaine est âgé de 47 ans et originaire de Metz, fait sa fréquentation habituelle des filles publiques et passe pour être un alcoolique.
Et cet épilogue, non prévu, d'un banquet de « La Plume », connu par cette note du Commissaire de Police du quartier de la Sorbonne, du 10 février 1894.
Le poète Verlaine qui devait assister au banquet de la Société Littéraire « La Plume », étant arrivé de bonne heure au lieu du rendez-vous, a pris de si nombreux apéritifs qu'on a dû le reconduire à son domicile.
Deux autres rapports du dossier, postérieurs au décès de Verlaine, rappellent deux des anniversaires célébrés de la mort du poète, ceux de 1898 et 1910.
Verlaine était passé du plan Police au plan célébrités et il importait à la Préfecture de connaître si quelque manifestation avait pu être provoquée par ces réunions du Souvenir.
Comme le disait l'un des assistants de cette réunion du 9 janvier 1910, les vrais amis de Verlaine étaient les humbles et les méconnus; les poètes et littérateurs de haute volée, qui accaparèrent sa personnalité dès sa disparition, le laissèrent mourir dans la misère.
N'oublions pas, parmi ceux qui en abusèrent, son éditeur qui lui mesurait chichement une pièce de cent sous en échange d'un poème et qui, moyennant une rente annuelle à son fils de 1.200 francs, allait se rendre propriétaire de tous les droits.