POETE DE LA NATURE
Poete de la nature, il Test pleinement a ses heures d’abandon ou il titube des ivresses et des chansons de la route. Il a de molles prises sur cette nature qui le passionne, des prises oil elle lui glisse des doigts et ne fait que Hotter dans un songe qui est plein d’alcool. Il a aussi de plus sures conquetes. Ce n’est pas toujours le vide qu’il saisit : un rare gibier reste pris dans ses filets. Indolent chasseur, il oublie quelquefois les victimes probables, la poursuite de l’oiseau capricieux. Et il rode dans le Bois Sacre, berce par des bruits de feuilles, le mystere des sousbois, grise par « le choeur des mille pe-
tites voix ». Son ame enchantee succombe sous les incantations qui s'exhalent des fontaines divines, encore fremissantes du pas des faunes evanouis.
Poete de la nature ! De tout son esprit et de tout son coeur, il se mele aux bruits de la terre : les aurores craintives, le zenith orgueilleux des jours, la nuit violette, descendant sur les villes dormantes, soulevent d’enthousiasme ce fils de Saturne, le pai'en qui reside en lui, et 1’autre, celui qui, se mirant, un jour, dans sa conscience apres la mascarade avec les bacchantes et les faunes se sentira par la foi ange }dechu tombe des cieux.
De ce poete de la nature, je veux redire ce que j’ecrivais jadis en songeant a lui, parce que j’indiquais la, entre poetes. une hierarchie qui m’est chere. Cet ar-
tiste de la nature, Verlaine, realise autre chose qu’une froideur elegante, nue, sans ame. Car il y a des artistes, les eleves a la Delille, les parnassiens trop souvent et les neo-classiques qui posent devant la nature ; elle leur est un theme vanitenx sans qu'ils arrivent a vivifier sur les cimes de Fart leurs oeuvres figees dans l’abstraction. De froides pierreries creees pour Funique plaisir des yeux, une figuration sterile de momies enroulees dans des bandelettes. On n’y etreint pas le reel. On se perd dans un royaume vide et glace. Nul fil d’Ariane pour nous conduire vers une issue de liberation. C’est Fetouffement par Fartificiel. La nature joue, en ce cas, le role d’une sacrifice, d’une femme mordue de baisers, pietinee, garrottee sous les sourires du poete amoureux de soi. D’autres, tel Verlaine,
VERL4INE
la remplissent d’eux-memes en la contemplant. Ces derniers la vivent en eux et, snivant une expression celebre, ils se la convertissent en chair et en nourriture. Ils Fabsorbent en ses metamorphoses :
1’espace, les rayons, les cris, l’ecoulement des choses, leur sont divine pature. Ainsi penetres du grand amour, ayant epouse les formes et les couleurs, ils nous la restituent embellie de leur puissance creatrice, riche d’un reve que les homines se sont passe tour a tour : l’illusion de la beaute, de la traduire sous des noms temporaires, de lui donner apres des siecles morts, l’aspect d’une vierge qui est a son matin. Ces artistes ne jouissent pas seulement de la faculte de vision. Leur art n’est pas une photographic appliquee et qui tourne a quelque sterile minutie. Ils sont plutot possedes
de quelque demon sacre qui leur communique la chaleur terrestre.
Us ne tendent pas des mains sur les fantomes de la nature. Regardez leurs bras ouverts qui s’efforcent a saisir la plainte de rhomme, les spasmes de la passion, le cortege tumultueux ou obscur des interets et des instincts, pour les ramener sur leur propre coeur. Ils participent a la comedie humaine, ils la repercutent en eux, ils se marient a sa triste misere, a ses agonies, a la jeunesse inalteree d’une terre qui renait de ses desastres pour rebondir dans des coeurs neufs. Ils vibrent d’autre fa^on que les Narcisses et ils parlent un autre langage. Meme quand ils se taisent, ils ecoutent le fremissement de leur emotivite interieure oil s’en vient retentir la sympathie des choses.
Ce sont des freres attendris qui ont soup-
qonne le prix des larmes et la valeur d’un acte heroique.
Ils apaisent, iis elevent Fesprit. A tout le moins, le don de l’amour dont ils sont pourvus, vient a realiser Fharmonie des lignes et des formes, Faccord supreme du coeur et de la pensee ; ils ne mutilent pas l’homme en le croyant uniquement un cerveau qui s’assimile les choses sans les aimer ni les comprendre. Ils hospitalisent l’humanite en leurs nerfs. Lourds de Fexperience passee, grandis de tous les hommes d’hier, d’aujourd’hui et demain qu’ils ont senti monter en eux.
ils ont editie F oeuvre de la chair, de Fesprit et de Fame et Font mire devant le Hot derisoire des jours qui passaient. Ils conqueraient un bien precieux : la connaissance de soi-meme, et Feternite dou loureuse de la gloire.
Paul Claudel confessait, dans une preface a F oeuvre de Rimbaud, que ce poete lui avail ouvert les yeux a la foi catliolique. On s’est etonne que l’auteur du Bateau ivre ait pu operer une telle conversion. Mais les voies de la grace sont mysterieuses et defient Fhabituelle logique. Les grands poetes, et peut-etre davantage les poetes maudits, ont recu le don d’agir sur les esprits et les ames, de les orienter dans des chemins insoupyonnes. Leur action depasse de beaucoup la ligne ecrite. Un mot, une phrase, c’est le point de depart vers des infinis de beaute, de souff ranee, vers un havre de salut. Ils enferment en leurs oeuvres un secret qui, decouvert par le lecteur, va devenir un miracle de lumiere. On dit qu’ils s’adressent a tons, mais bien plutot a chacun de nous. Ils se melent aux de-
marches les plus audacieuses de notre sensibilite. Ils ajoutent a la vie personnelle de ceux qui les lisent. 11s sont presents a ces heures d’existence d’hommes quand le destin choisit ses elus, les couronne, ou bien les parque dans un avenir chancelant et a moitie detruit. Rimbaud convertit Claudel ; il est arrive a Verlaine de sauver certains du suicide. Ce Don Juan d’une essence curieuse est descendu aux enfers de l’existence. Ce mendiant d’amour qui pleure sur des ruines en a rapporte des lemons d’une amertume eclairee. II sonde toute plaie en la devoilant. Pour quelques-uns de ses disciples, je rimagine comme un compagnon d’infortunes, un ami invisible, associe a leurs tristesses, unissant a la douceur de sa chanson le prestige du genie. II les conduit au sein des realites hu-
maines et divines, au bord des mondes, vers les abimes du Lethe. II connait leur detresse. II les aime d’avoir eu comme lui le souci de la beaute, de l’avoir veeue partout, soit dans la mansarde oil ils adorerent jadis les idees pures, soit plus tard, a la chute des' apres-midis d’automne, quand ils buvaient la maigre lumiere entre les branches depouillees des arbres et que leur coeur agonisant se fermait sur la feerie sublime et le masque de leurs morts. II n’ignore pas non plus ces chambres d’agonie ou la confiance meurt dans Fame bumaine. II est encore present lorsqu’ils eontemplent la nuit inalterable et que, par un miracle de reviviscence, ils y font apparaitre leur jeunesse sacrifice qui, derriere des barreaux de prisons, est morte dans l’espoir inexatice d’une delivrance. II est la lorsqu’ils etoufient le ci *
inutile qui accuserait l’espace et le temps, De toutes parts, FEternite d’un ciel, sourd a plusieurs d’eux, les baigne sans apaiser leur regret de n’etre que des hommes.
Avant de s’en aller vers la realite quotidienne, ils laissent les melancoliques lueurs de leur front se meler a la nuit eternellement vivante.
Descendus des cimes de leur reve, ils retiennent, dans leurs yeux desabuses, la vision des flammes siderales poetisant une terre demente qui tue et devore ses enfants. Pauvres, nus de toute croyance, ils esquissent avec terreur le signe de la croix, appris durant leur enfance. Ils sont pleins de desolation d'avoir bu a des coupes deja \ides. De leur quete fievreuse, ils n'emportent que la sensation de s’etre connus a travers Findicible malheur de la terre. Brises, ils ecoutent
le soupir qui s’echappe de leurs ideologies peut-etre chimeriques, mais qui, dans leur pensee, renferment le rachat des infortunes seculaires. Apres la grande tentation de la mort, ils tachent de vivre afin que, demain si le destin le vent, de la hauteur de leurs ames desesperees, ils enchainent les hommes a quelque loi d’amour et de resurrection. Et ils s’avancent vers la realite miserable.
Un eveilleur d’echos si prolonges, un poete aussi suggestif et qui, par accident, touche a la vie profonde de certains etres, un maitre en melancolie, ayant reponse a tout, aux faibles et aux forts, et, selon l’heure du jour, offrant des baumes, se devait de proposer une exegese, du moins, une interpretation de la nature, de 1’amour et du sentiment religieux. Ces trois forces, apres s’etre reflechies dans
son moi toujours provisoire, allaient devenir de magnifiques escarpolettes d’ou il prendrait son vol vers l’infini. II ne nous a pas menage cette belle comedie qui, tout a l’heure, apres la nature et l’amour, sera divine.
Chose curieuse ! ces trois poetes de la nature, de l’amour et de la mysticite, a un certain moment, se melent jusqu’a se coniondre. Nous croyons toucher a une anomalie, car Verlaine a Fair de trouver ces fusions toutes naturelles. Passent pour la nature et l’amour ! Eternelles complices, on les a rencontrees bien des fois sur les pas l’une de l’autre, en feuilletant l’histoire ou en machinant notre vie. Mais approcher la religion de ces deux coquines, quelle audace ! Le poete de Jadis et Nagu&re s’y emploie. C’est une maniere d’expier que nous voudrions
tous choisir, en realite — je feins de m’etonner — que nous choisissons tous.
Nous expions de cette facon et pas autrement, malgre des miseres accumulees, toujours cachees sous des travestis nouveaux. J’allais eloigner Verlaine de nous, et a la reflexion, je m’empresse de lui garder sa place au vaudeville universel : on ne compte plus les legions de pecheurs contrits qui portent sur des epaules caressees le bat de la religion. Et de toutes les religions.
PoETE DE L AMOUR
Chez Verlaine, le poete de l’amour est l’image de lui-meme. Un homme, tel qu’il est, s’affirme dans des vers voluptueux qui, si souvent, etalent quand on feuillette d’autres poetes, une scandaleuse facticite, 'un conventionnel ressasse.
11 ne soigne pas ses attitudes. II aime comme il respire, comme il deambule, nuit et jour. Dans une strophe, il loge un coeur vivant ; il le pare a peine d’un vetement verbal. 11 n’use de regies que pour y enchasser le secret de son ame, le sanglot dont il est secoue. Chaque mot est un cri, une effusion du coeur, une larme ecrite. Il ne connait pas, helas !
le bonheur par 1’amour, car c’est un bonheur tellement orageux qu’il n’en est que !e simulacre derisoire. Ses larmes, c’est une mer portant des radeaux de folies, des chimeres en peril. Pour elles, il prie le ciel de les preserver du naufrage.
Est-il pareil aux autres humains qu'il rencontre et au milieu desquels il vit ? Non. C’est une espece « d’homme en reve », vagabondant a travers un decor avili, souille d’orgueil et de luxure, une nature offensee ou se dresse son desir sur le sable aride et briilant, avec au coeur un espoir dont il ne peut taire le conseil, ni l’invite. Parfois souriant, hilare devant une proie soumise. Parfois, las de sa poursuite terrestre, battu de fievre, une priere aux levres et ses yeux leves qui refletent des cc cieux attendris ». Il est « le chevalier qui saigne sur azur ».
Tombe tant de fois, il ne peut plus compter les chutes. Et il a toujours faim et toujours soil. La fureur d’aimer s’empare de lui, et pas un coeur pareil au sien qui lui puisse repondre dans le Sahara de sa vie.
La nuit croissait avec le jour Sur notre vitre et sur notre ame.
Qui done aura pitie de ce coeur a tous les vents, de cette pauvre ame a tout faire, criante d’aveux? Personne. Alors, il creuse en son coeur la tristesse de 1 amour. Elle est semblahle a la nuit qui envahit la maison et Tame. Elle est faite de tenebres et de sentiments angoisses. Il be prend a l’aimer. S’il est surpris par d’autres sentiments, distrait d’elle par des contingences qu’il juge vaines, il fait le
voeu d’etre encore triste avec Fame qu’il cherit et deteste a la fois. Et il la beree de mots tendres et de cantilenes.
II dit la beaute des corps, l’harmonie de leurs lignes, leur purete, « tels des lys eclos sous des cieux pourpres ». II celebre « la chevelure sanglante de son aimee qui luit brusquement dans la nuit lente ». II est « pame comrne la nuit, fervent comme le jour ». La terre se colore de son reve, et il s’en nourrit avidement :
Des paysages, des cites Posaient pom nos yeux jamais las.
Nos belles curiosites Eussent mange des atlas.
Lui-meme nous 1’apprend : il connut toute la chair, « infame ou vierge », et la soif inapaisable au milieu de cette eau qui FassoifFe toujours. Il porte un coeur
cc vilement sincere ». Au plus fort de ses plaisirs, il entend quelquefois des appels du passe. Sur son front vieilli, Fenfance va battre sa grande aile d'aurore et de fumiere. Et il s’ecrie :
Chateau, chateau magiauc, ou mon arm s’est faite.
Egrenements de menus faits, de mille joies et peines dont s’etaient tisses les jours d’autrefois. Avec emotion, il se penche sur les sources oil s’attarderent les premieres tendresses.
Il s attendrit au souvenir de ceux qui lui ont donne Fillusion qu’il etait plus malheureux que quiconque. 11 se plaint uaintenant d’etre une pauvre ame prete a tout. Coeur, sens, gemissent sous la dent de Famour.
Pas une par tie de lui-meme qui ne demeure intouchee par la tourmente.
C’est un figuier dont les bras se tordent dans une nuit torride.
A certains moments, son desespoir s’apaise. II est doux com me un animal caresse ; il a des langueurs et des sourires d’adolescent Calin, chasseur de songes, il cueille des fleurs, des fruits et des branches, et les apporte a la bienaimee. Mais, au-dessus des creatures possedees, il appelle une femme inconnue. Vous Favez apercue dans Mon Beve familier. Elle y dresse a jamais sa silhouette : elle est la fleur supreme de Fesperance, une priere faite a un ideal inaccessible ; elle durera comme le sanglot de Fhomme. On croirait a un reve de Don Juan, si ce n’etait surtout ici celui de Dante evoquant une Beatrice
possible, ou encore Maya, l’illusion eternelle emprisonnee dans une nasse de mots, feutree de caresses. Mais de ce beau reve que reste-t-il? La carcasse verbale d’une realite sans cesse fuyante.
Poete de l’amour, qu’il nous conduise a sa suite, a l’oree des bois, en presence d’une nuit trop belle ou d’un matin crible d’or, ou bien sur un tapis de feuilles mortes, bruissantes sceurs des illusions defuntes ! Nous le suivons, prets a entendre sa confession amoureuse. Pench6s sur lui, nous ecoutons ses levres fremir de la douleur de toutes les planetes, Sa detresse poetique lui vient des racines du pass6, de sa condition d’homme. On a l’illusion d’une musique inepuisable enveloppant le reve de nous tous, d un gemissement que les siecles vont se renvover, parce qu’il est la tra*
duction integrate des sentiments douloureux.