COLLOQUE SENTIMENTAL
Dans le vieux pare solitaire et glacS Deux formes ont tout a Fheure passe.
Leurs yeux sont mods et leurs levres sont molles, Et Von entend a peine leurs paroles.
Dans le vieux pare solitaire et glace.
Deux spectres ont eVoque le passe.
— Te souvient-il de notre extasz ancienne.?
Pourauoi voukz‘Vous done qtTil m en souvienne ?
— I on cosur bat-il a mon seul nom ? Toujours vois-tu mon ame en reve? Non.
Ah! les beaux jours de bonheur indicible Ou nous joignons nos bouches! — Cest possible.
Qu il etait bleu, le del, et grand Vespoir!
— L’espoir a fui, Vaincu vers le del no.ir.
Tels ils marchaient dans les avoines jolle s Et la nuit seule entendit lews paroles.
Quelle autre promenade d’Olympio qui depasse en nervosite concise la grande eloquence hugolesque ! Verlaine est direct, evocateur, musical, aussi precis que la memoire transper^ant 1’homme. A cette veine d’inspiration durable se rattachent Mon Reve familier , Green, la Bonne Chanson et les Fites Galantes, serie de petits chefs-d’oeuvre. Le dix-huitieme siecle ressuscite avec cette civilisation que Monseigneur de Talleyrand a caracterisee d’un mot fameux en disant
« que ceux qui n’etaient pas nes a cette epoque n’avaient pas connu la douceur de vivre ». C’est du parfum de ce siecle fetard — et encyclopedique — que sont penetrees les pieces : Clair de lime, Mandoline, Sur Vherbe , en Sourdine, etc. Voila du banvillisme plus amolli, plus charge de frissons de zephyr, de marivaudages, de barcarolles, une Cythere adorable qui s’enleve, court, vole sur des vers alertes, legers, a la mesure, croirait-on, de Fame exquise de ce monde minuscule, de femmes mignonnes, de petits chiens, de sources narcisseennes, de moutons enru~ bannes, — deliciae humani generis — de moutons enrubannes! qui, de tout temps, se sont compius a enerver les peuples jeunes et les civilisations corrompues.
Et void Scaramouche, Pulcinella, Colombine et Pierrot, — pantins eblouis
sous la farine et le plaisir ; pantins d’ amour desarticules pres du jet d’eau immortel. D’une oreille mourante, ils ecoutent dans la nuit de bengale les soupirs a la rose du rossignol divin.
Verlaine, demiurge, hausse sa silhouette au-dessus de cet univers qu’il a cree a son image et a sa ressemblance.
Notre poete, meme lorsqu’il parle d’amour, poursuit sa conquete de la nature. Comme les romantiques, il 1’annexe a sa vie spirituelle ; il en dispose a son gre Elle est la confidente qui accueille ses secrets, ses doutes et il lui fait don de ses larmes et de ses regrets. Il F humanise en upe certaine maniere ; il Fimprovise cpnfesseuse d’irrealites, d’espoirs sombres, de rancoeurs et de ces maux et ces biens dont il a souhaite d’etre accable. Il se balance tou jours, en verjte, aux
poles les plus contradictoires : il est spectre, amour, Eros, olympien, merle, table et cuvette, Cyrano dix-neuvieme siecle roule dans le pernod et les etoiles. II s’imagine des sphinges, des lotus, des Arcadies oil il vagabonde avec des ames empruntees a tous les ages et la sienne, plus compliquee encore. C’est l’epanouissement de Finstinct, du spontane, du fantasque : et soudain un rire qui parait s’avancer du fin fond des cavernes.
Il groupe tous ses batifolages sous des fleurs, dans une nature changeante, aleatoire, pullulante de dieux et de deesses dont il epouse la grandeur et les infirmites joyeuses, et n’est heureux vraiment, un peu, si peu, que le jour ou il rencontre une fleche qui le veut pour cible : l’idee de Dieu. Il vit en beaut6, en amour, et suivant 1’expression de Cha-
teaubriand que j’arrange a la fin, il cc bailie sa vie » au milieu de Fallegresse des sens que Fangoisse va noyer. II entraine ses disciples, ses lecteurs, les bohemes enivres de sa gloire vers un immortel delire : celui de la chair.
En depit de cette bacchanale, il se cherche, lui qui s’est perdu tant de fois ; il poursuit des reconnaissances, bouge, sursaute ; et Finquietude, tel un rayon sauveur, va sillonner sa nuit. C est la periode de la chair triomphante, oui, mais d’une chair qui se souvient d’extases saintes, de clameurs poussees vers les lointaines constellations, d’une chair qui n’est deja plus le peche puisqu elle est liantee par le regret et le remords. Adherer a Fivresse du siecle avec orgueil et plenitude et le moment d apres n’etre plus qu’un roseau
qui pleure, — un roseau mystique, — voila quelque chose de notre poete.
Mais quel est done cet homme? Ou est sa victoire, sa complete physionomie?
Comment resoudra-t-il le probleme de sa destinee? Va-t-il l’asseoir sur les murmures de la brise, le royaume perissable d’une terre fecondee d’amour, de parfums et de mort? L’art, religion tres belle, digne d’absorber toute une vie, sera-t-il le substratum sur lequel il construira sa maison errante? Dans cette ame sans philosophic moderne, sevree de critique ou d ’analyse; le symbolisme sollicitait un critere d’au-dela. Chez l’auteur des Poemes Satu miens , le symbolisme, e’etait a son origine presqu’une religion sortie de la tete de Saturne. II etait necessaire que ce centaure-chretien finit par joindre les mains et mourir
confesse. L’absolu avait ete sa respiration habituelle, me me dans Tamour : la, il ciselait sa pauvre ame en la mutilant, en la precipitant sur des routes etranges, a la recherche d’un baiser qui gouterait lliifini : il devait apres Arthur Rimbaud, rencontrer le Christ. Cette aventure se produisit avec une floraison de verbes poetiques, de colloques aussi beaux que ceux de 1’ cc Imitation », en tous cas d’une humanite moins distante, moins Gerson-Lamennais, plus proche de nos possibilites de gouter et de sentir. On voudi ait que Cesar Frank eut travaille sur ces themes a effusions pieuses ; on imagine facilement quelles harmonies il en aurait su tirer.
POETE REL1GIEUX
Toutes les religiosites s’eveillent et se dechament en Fauteur de la Bonne Chanson : celles de la mere, de la jeune fille, du bambin et de la femme d’amour. Sagesse constitue un reliquaire de sensibilites religieuses, diverses et troublantes.
Ce sont des rires de lait, pleins de piete, oc des mains tendurs, qui n’ont pas travaille pour les charbons ardents et 1’encens rare d, et ce oc triste corps ! Combien faible et combien puni d !
Chagrin si beau de ce boheme en haillons qui, redescendant les altitudes, se sent un homme tout court, un homme.
selon le mot pascalisant, qui vient de faire l’ange.
Verlaine est religieux par Felevation de son arne vers FEternel, par les fautes qu’il commet et dont il se repent, par des appels repetes et emouvants a Dieu et a Marie, etc. Et, jusqu’a l’inconscience, semblable aux petits enfants, ce qui est, encore, qui sait? la meilleure maniere de Fetre. II se confesse avec une naivete charmante ; il doit eprouver un reel bonheur a se frapper la poitrine, brise de remords et de tendresse, ce qui est, d’ailleurs, une attitude nouvelle de l’amour, pathetique, mais epure. Il incarne quelquefois le communiant vicieux qui s excite aux contritions.
Il y a plus encore, et ce serait Tamomdrir que de le presenter uniquement sous des traits religieux, lesquels seraient
polissons. Cet homme deroute la psychologic ordinaire : au moment qu’il parait le plus simple, il est a la veille de se fondre au sublime. Realisez, autant que faire se pourra, un bacchant genial, venu des confins du peche jusqu’au seuil de l’lnfini, trainant derriere lui son paquet d’illusions, de depouilles profanees, de lassitudes et de hontes. Vous aurez un peu Verlaine. Une telle misere a du sang au fond de son rire : elle s’apparente a la vie, au destin. Qu’elle parle, cette puissance mutilee, qui, apres avoir maitris6 le temps, desire posseder le ciel, et nous connaitrons les illusions de l’amour, du desir, du devoir parfois, ce « surgit amari aliquid » qu’un romantisme jamais defectible va chercher au bord de toute joie et de toute pitie !
Un ciel gris verse-t-il ses paleurs au
prodigue Verlaine? II trouve dans la source des pardons divins, un renou> vellement d’atmosphere, une pensee droite, claire et haute. Alors, il laisse eehapper de son ame contrite des hymnes d’eau vive, des cris d’enfant heureux revenu an bercail. La robe de Pagneau est rnoins immacul6e que cette efflorescence de coeur qui s’epanouit en menues pensees, en douces images, parentes de celles que les chanteurs religieux du Moyen-Age psalmodiaient sur les routes de France. Son reve religieux et poetique, palpitant entre des lignes, se rapproche de celui que des artistes primitifs burinaient en marge des bibles anciennes et des missels. De sa chair pacifiee, visitee par J£sus, un azitr est passe dans ses vers : le frisson de Pange a remplace les transes coupables, cher-
chees aux etables du plaisir. Son absinthe n’est rien aupres du sang tombe des calices : les Fites Galantes s’achevent en Noces de VAgneau.
Ce va-nu-pieds en route vers 1’Eden se refait une ame neuve par ses regrets chantes. Avant de s’offrir au Banquet pour recevoir le pain qui met de la moelle aux os, il se tisse un vetement lilial, seme de fleurs. II s’agenouille, et c’est un Verlaine inconnu qui se releve. L’enfant de l’Absolution offre sa tete aux levres de Marie. II reve au milieu des statues et des marbres. II remue les levres et sa priere, doux sanglot, va mourir sur les petales de roses. On dirait une fine porcelaine qui, refletant Dieu sur ses parois, se brise et rend un son tres pur.
La conversion neanmoins ne le decouronne pas de sa personnalite. II se veut
racheter avec les instruments de ses pretendues erreurs : la nature et l’amour lui demeurent des moyens de renaissance.
L’individualisme religieux ne Fhabite pas en entier. II n’a rien d’un Simon Stylite qui,sur une haute colonne,se travaille une saintete comiquement etrange. II a plutot choisi Fame mielleuse de Francois d’Assise et il parle aux oiseaux, a Dieu et a son coeur qu’il a conduit dans les solitudes. Poete de l’amour et poete de la nature, — nous avons vu qu’ils etaient intimement lies, — il transportait au sein de cette derniere son ardeur fievreuse, ses appetits de paien volontaire, son reve de beaute. Maintenant, il catholicise la nature par un besoin de se sanctifier, de purifier les choses sous le souffle divin qu’il va recueillir au fond de son enfance et dans les mots reveilles de sa mere
morte. Ce paien devaste par les nymphes et les dieux refera done, eii poesie, une sorte de Genie du Christianisme ou la terre, apres avoir servi a des felicites esthetiques ou charnelles, se verra celebree creation divine. Elle ne sera plus tin globe meprisable dont la mission est de servir les etres ; non, desormais, il instituera, a son intention, une royaute terrestre, assise sur des fondements eternels et divins.
II n’arrive pas sereinement a une telle glorification. D’abord, il la promene — la nature — dans ses sens, son imagination ; esclave attendrie, docile, il la dresse compagne de ses deviations, de son cynisme, de sa morbidesse. Puis, il l’habille de phrases pieuses, de gestes repentants ; il la cree Madeleine en extase aux pieds du Createur des mondes. Ainsi, elle aura
preside a toutes les phases de son univers moral. Et finalement, remplie de son reve mystique et toute parlante de Dieu, elle deviendra une confidente providentielie de ses elans vers ce qui ne meurt pas.
Cette apologetique, gonflee des supplications des sens, est a peu de chose pres celle de Rene ; il faut l’aimer beaucoup parce qu’elle est vingtieme siecle, crispee, sincere et douloureuse, et y voir une traduction litteraire des besoins mystiques de notre cher temps.
A coup sur, elle demeurera une riche version de sensibilite poetique et de religiosite tirant sa force des emotions interieures. C’est le chef-d’oeuvre d<u regret, du remords, de la faiblesse aimante, et qui cherche a gloriher une Bonte qui n’habite plus la terre.
Tel qu’il est, ce Verlaine ! religieux ou humain, faune ayant vole la tete de Dieu — souvenez-vous de Sagesse — oii faune qui n’est plus qu’un faune, il a legue, comme un temoignage de son passage parmi les hommes, des chants qui retentissent dans la conscience des poetes, des ames jeunes et delicates. II en est d’eternels qui seront un enchantement pour les siecles a venir. Le notre brule, a son adresse, de ferveur admirative. II est toujours aime, lu plus que jamais. II a ete un incomparable fournisseur de sensations fines. Comme un prodigue, il a livre des tresors demotion. Ses vers les plus caressants, ses chants de tendresse, que d’heritiers ingrats leur ont voulu donner une sonorite particuliere, une precision de chaleur, pour leurs ivresses personnelles. Ils coulent des
levres de l’adolescent, de la jeune fille ou de la femme murissante. Des poetes vieillis, dont il a traduit Fame sensible et errante, se nourrissent de son oeuvre. II est d’ Europe et d’Amerique. On le connait par coeur, on l’aime et on le cite. Avec Baudelaire, Rimbaud, Mallarme, il a cree la merveille moderne.
Grace a Faure, Debussy et lui-meme, il est entre dans la musique comme dans un temple. De la nef jusqu’aux voutes, son cantique s’eploie.
Vu sous des lumieres qui l’eclairent en entier, nul autre, avant lui, n’avait tente un effort aussi heureux de renouveler le lyrisme et Fame de la poesie franqaise. Je le place a sa date. Et nul autre, avec des disciples de talent, ira plus profondement rajeuni la metrique afin de l’assouplir et 1’approcher de nous. Mais ce sont
la questions d’ordre plutot exterieur, architecttiral. Tachons de plus en plus a cerner le portrait moral.
Ce dieu, ce faune, ce poete, cet Ariel dechu et renove, a parfait le miracle du surhomme chretien et d’un etre soumis a toutes les infirmites terrestres. Sa vie et ses oeuvres revelent une nature tragiquement disputee par les sens et la foi.
II reste acquis, cependant, que Tun de ces hommes ne pourrait exister sans Pautre, et qu’ils se parachevent avec leurs contrastes, leurs caracteres etranges, leur tumulte : deux etres nets, detaches, vivant d’une vie personnelle, s’incarnent Pun dans Pautre et se donnent la replique. Quel triomphe, tout de meme, pour la matiere et le siecle, que ce type divise contre lui-meme, dont les parties hu-
maines et divines se detruisent en se combattant ! Quel plus eloquent symbole du neant moral ! Nous le pourrions dire et nous tromper. Car, en revanche, jamais illustration laique plus etonnante de cet homo duplex dont parlent les Ecritures, et dans la poesie existe-t-il un homme-peche mieux adapte pour sentir la joie de vivre et le mysterieux pouvoir d’aller se dec hirer aux pieds de la Croix? C’est la que le faune se devet de son armature de vices, qu’il se restaure dans l’eternel, se transforme, evolue sous nos yeux. Ici, 1’enfant qui murmure : « Jesus, Marie », environne d’aft'reuses tenebres. Le poete a son souffle, ses mots etouffes, indecis, qui s’arretent a mi-chemin ; il s’eprend de cette demi-expression de luimeme, du reflet douloureux de son coeur. II est le Pauvre des Pauvres et l’Enfant
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Ties Enfants en Dieu. Ailleurs, des soupirs de communiant et de charbonnier. Plus loin, vous le verrez qui se jette au buisson d’epines ; ses os dechires orient vers la lumiere ; il Finvoque, il la cherche avec des bras epuises. Et pour qu’elle descende jusqu’a lui, il tient dans ses mains un bouquet de phrases pieuses qu’il dedie en sanglotant a la Vierge.
Etrange destinee que celle ou se heurtent tant de contrastes, de sentiments qui paraissent s’exclure. Elle offre a notre meditation un phenomene moral, et dans Fart la realisation du genie.
Je ne veux pas redire ici l’histoire du pelican de Musset ou du pelican tout court. Verlaine est ce pelican. S’il n’a pas aime par-dessus tout les sommets orgueilleux, le vol au sein d’un « midi, roi des Etes », comme Pascal et avec une
sensibilite d’aujourd’hui, il a eu peur du « silence eternel des espaces infinis ». Alors, courant sur toutes les greves, beant de multiples blessures, il est tombe, au milieu des hommes, ses freres, qu’il a abreuves du sang de son coeur.
Saluons en Verlaine ce paradoxe d’un homme qui n’a pas disparu entierement sous le poete ! D'un homme suspendu sur les abimes et projete, par la grace, dans un ciel de pardons et de renaissance.
Poete, il nous dedie un temple complet, oil habitent et chantent les dieux innombrables. Et des vers, tous les vers, savants ou spontanes, simples ou complexes, pervers et sacres, qui parfois imitent les etres qu’on etouffe ou les vagissements d’amour dans les nuits esseulees ; et les
quatrains qui simulent la plainte des pigeons egorges ou des pantheres qui se ramassent sur elles-memes en rugissant de plaisir ; des strophes ou l’on croirait entendre les oris de la novice qui, pleine de Dieu, saisit sa poitrine et la jette au firmament etoile ; un catholicisme fleuri, tout galvaude par le rut et les visions d’estaminets, les matrones damnees et les filles des temps nouveaux. Melange singulier, grouillant d’impiete et d’adoration, de vertus et de vices.
Des pensees s’etendant en nappes sur le cerveau, mortes d’etre nees ; des vols fluides de mouettes qui, lancees dans une course eperdue, tomberent sans que le soir vint sanctifier leur audace. La, sous l’enrobement d’une strophe, la vierge emue presente com me une offrande son galbe orgueilleux et pur ;
ici, un beau front ride, si beau des signes de la vie qui s’epuise et des approches de la mort. Tous, ils y sont tous ; c’est une armee, une mer de melodies et de chants ; il les commande en les menant a la bataille litteraire, dechires de fievre, en les lancant, comme s’ils etaient des dieux alteres, vers le jeu triomphal de l’imagination et les sensibilites qui sourient d’extase. Et, du fond de cette Cathedrale de l’instinct, montant avec des rales, le gemissement voile, dechirant, des douleurs humaines sous les grimaces du Destin.
Verlaine, en qui s’incarne Protee, s’offre a nous comme un dieu faillible et qui se tient etroitement embrasse au drame des passions. C’est un homme dont la verite eclate a chaque instant, et non une maniere de monstre raisonnable, si ressem-
blant aux mecaniques les plus sourdes et les plus bmtales ; et il participe a cette evolution des choses et des etres qui recree sans cesse le jour et la nuit, le matin et le soir.
Son domaine moral et spirituel laisse planer au-dessus d’une riviere de purs diamants, une affirmation de faiblesse et de force qui est proprement l’honneur, la raison et la misere de F bom me.
Son oeuvre, si Foil y est attentif, deroule une litanie qui pleure et chante les servitudes de Fespece, et par la puissance d’aimer, decouvre une sorte de sombre grandeur vitale qui prolonge et perpetue Famour : vertu generatrice de Fesprit, de Fame et des corps. II est done un etre en chair et en os. Et de le ramasser dans le sillage du createur de reves, e’est le
saisir derobe sous les apparences du devin.
II nous aide alors a une comprehension plus facile. II n’a pas arrache le secret qui git au fond de toutes choses, mais il a traine nos ames sur sa chanson largement humaine. C’est assez beau !
Pourtant, les mots, il les prononcait pour notre epoque, les verbes, il les avait elus afin qu’ils exprimassent la beaute des nuits et le mensonge du coeur humain.
Quoi done encore? Le gresillement des cierges, Farome des encens, Fenvol d’une guimpe, amoureusement pliee au redressage des lis, et ces sanglots, ces soupirs, qui montent de la ville dds endormie sous la mer. Quoi done encore? Un echo de Faprete farouche du docteur Faust, ce frere inoubliable de tons ceux qui se sont approches de la connaissance, et qui,
devant des cornues vides, abandonnees, reclame a Satan, un coeur et des nerfs, sa jeunesse passee dans la vaine poussiere des mots, devoree par l’ardeur de connaitre. Est-ce assez? Non, des fragments precieux du mysticisme frangais, au nom duquel, la France, quelle que soit la forme de ce mysticisme, traditionnel ou revolutionnaire, a dresse sur l’humanite des flambeaux qui ne s’eteindront pas.
Le miracle fut pour lui, d’etre un poete mele au limon de l’etre humain. II avait re^u a l’etat inne le rire de l’enfant, le cri de la bete fauve, les affres du sceptique et la respiration de Silene qui, un jour, se mit a manger Dieu. De tous ces elements divers, il a modele line personnalite etonnante oil viennent se joindre les deux faces du monde, cher Lelian qui
regardait l’lnfini jusque sur le char ou tronait Venus.
Fils d’une epoque satisiaite, ce qu’il faut admirer en lui, c’est son inquietude passionnee de chaque instant, son ame roulant vers les perpetuels devenirs, sa poursuite inlassable du mirage inconnu qui le range an nombre des esprits tourmentes de la grande boheme. II a ignore la paix, apanage des ames de troupeaux. Ft an seuil de la mort, nous contemplons un enfant, un vagabond sublime qui etale sur ses mains les cicatrices du desir, de Famour, en fixant des regards sur la Figure qui s’est drapee sur les siecles des siecles.
Verlaine est un homme de douleurs qui regarde, ecoute et crie de connaitre, d’avoir vu et compris. II est toujours sur des chemins imaginaires ou liberateurs,
il y est encore, mais cette fois dans celui du temps qui s’est arrete.
L’lmmortalite lui sourit et il sourit a Flmmortalite, au sein de cet empire qui ne lui sera pas enleve par la triste justice des hommes.
Cependant, vers le royaume des Ombres divinisees, decrivant un sillage de feu, rhommage des aedes terrestres ne cesse de monter : et c’est la messe triomphante, celle des voix de la reconnaissance et de l’admiration conjugees qui saluent ce rivage elyseen ou sa presence humanise, en quelque sorte, la tribu des Immortels.
ACHEVg D'lMPHlMER
LE 21 JANVIER 1928 SUR LES PRESSES DE L’lMP. RAMLOT ET C** 52, AVENUE DU MAINE, POUR LE COMPTE DES 6DITIONS RADOT.
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