FETES GALANTES
joie, ou, du moins, refoule jusqu’aprés la féte les pensées de tristesse. Ces « masques et bergamasques » aux «costumes fous » ont encore aujourd’hui le pouvoir, rien qu’en se montrant, de plaire, malgré leur vétusté, et d’amuser. M. Henri de Régnier le sait bien, qui va les chercher, sous figure de marionnettes, au fond de poussiéreuses boutiques d’antiquaire et les réanime dans telle de ses Histoires incerlaines, afin qu’elles punissent les Ames froides et charment ‘les « vivants poétiques ».
Mais la tristesse de Watteau, la douce mélancolie qu ’avaient si bien sentie et. exprimée les Goncourt, plaisait mieux au coeur
de Verlaine. C’était une des notes des Poémes Salurniens ; ‘ces
la note la plus habituelle des Féles Galantes. Le poéte qui s’était contenté d’abord, pour comprendre Watteau, de l’image du pare 4 la francaise, peigné et correct, s’est rallié bien volontiers 4 une nouvelle interprétation, qui satisfaisait mieux son besoin de mélancolie légére. La piéce liminaire des Féles Galanies donne le ton du recueil.
Votre Ame est un paysage choisi
Que vont charmant masques et bergamasques, Jouant du luth et dansant et quasi
-Tristes sous leurs déguisements fantasques.
Base at Pae tra eats Sa ee ee ees overs °
Au calme clair de lune triste et beau,
Qui fait réver les oiseaux dans les arbres
Et sangloter d’extase les jets d’eau,
Les grands jets d’eau sveltes parmi les marbres.
C’est par la surtout que les FKéles Galanies, encore qu’elles soient une inspiration unique dans |’ceuvre de Verlaine, et comme de hasard, sont si vraiment « verlainiennes », au sens le plus intime du mot. Le poéte n’a pas aimé le xvIiie siécle et l’ceuvre de Watteau, comme le faisaient alors Th. Gautier et Th. de Banville ; leur curiosité était surtout celle d’un amateur d’histoire et d’art qui, faisant rencontre d’un théme neuf, heureux, brillant, ne songe qu’a le faire valoir habilement ; ils n ’y mélaient que
bien peu de leur sensibilité. Verlaine a senti la sienne qui s’émouvait devant ces visions d’un passé auquel il semblait d’abord que rien ne pit le joindre. Appétit du plaisir et lassitude des lendemains de féte, peur ou mépris de la passion, et cependant désir de se promener dans les chemins qui y conduisent, gout de jouer avec l’énervement des sens, tout en restant ironique et froid, A l’apparence ; tout cela lui convenait a merveille.
Moi, le lassé qui réve d’étre un ironique, — dira-t-il bien plus tard, en entendant chanter quelques-uns de ses vers de jeunesse,
D’ainsi revivre sensuel et platonique.
g Quoi, sensuel ? Vraiment ? Platonique ? Comment ?
———Ah ! ‘quand jeune j’étais ainsi ! Tiens, tiens. Possible,
Aprés tout. Oui révasseur et mauvais sujet.
Ma téte alors désirait et ma chair songeait.
(T. III, p. 115.)
« Sensuel et platonique », cela convient fort bien aux Féles Galanies. Les émotions les plus fortes y sont des bouffées de désir qui montent a la téte et se volatilisent en pensées troubles et douces. Les « Ingénus » disent les émois de leurs « jeunes yeux: de fous », quand ils voient luire des « bas de jambe » entre « les hauts talons et les longues jupes », ou des « éclairs soudains de nuques blanches » ; mais ces émois s’apaisent et se purifient dans le soir.
Le soir tombait, un soir équivoque d’automne : Les belles, se pendant réveuses 4 nos bras,
Dirent alors des mots si spécieux, tout bas,
Que notre 4me depuis ce temps tremble et s’6tonne,
Deux amants songent « tout un jour » devant une petite statue de l’Amour ; ils s’attristent que le marbre ait été jeté bas par «le — vent de l’autre nuit » ; ce « dolent tableau » les touche ; ils évoquent un « avenir solitaire et fatal » (L’Amour par terre). Ou bien ils écoutent le chant du rossignol la nuit (En sourdine).
i SBA - p23 nar os an
Les amants osent donner 4 leurs belles un baiser sur « lextréme
phalange du petit doigt » (A la promenade).
En relisant ses Fétes Galantes, auteur de Parallélement fut fort ébaubi. Quoi! il avait été si sage, si vite satisfait et de si peu !
Assez comme cela d’épithalames, Kt puis 1a, nos plaisirs furent trop doux.
C’est effrayant ce que nous nous sentons D’affinité avecque les moutons Enrubannés du pire poétastre .
Nous fimes trop ridicules un peu Avec nos airs de n’y toucher qu’a peine.
Le Dieu d’amour veut qu’on ait de l’haleine, Il a raison et c’est un jeune Dieu.
(La derniére Féie Galanie, t. II, p. 168.)
Il est évident que, passé la quarantaine, Verlaine avait une tout autre idée de l’amour et des « promenades galantes’». A vingt-cing ans, ces images équivoques, libertines et sages, folles et mélancoliques 4 la fois, le séduisaient. N’allait-il pas bientét étre, pour un peu de temps, le modéle des jeunes fiancés bourgeois!
Tous ces beaux sujets de Watteau, il était facile de les moderniser, malgré l’apparence de l’impression vieillotte qu’ils faisaient.- Verlaine lut dans les Goncourt et il sentit dans |’ Embarquement
- pour Cythére une fagon nouvelle de comprendrel’amour... enlitté- -rature. Plus de ces grands sentiments, de ces passions héroiques ~ dont le théatre et le roman du xvui® siécle s’étaient gouliment repus, point de ces sentimentalités romantiques qui avaient plu 4 d’autres générations. En place de la passion, le désir; |’amour, une fois les sens bien contentés, n’est plus qu’une affaire de téte ; il est léger d’ailleurs et rapide ; le mot de fidélité n’a point de sens, et celui de jalousie n’en devrait point avoir. Des amours faciles, des hommes galants, des femmes complaisantes, des indulgences mutuelles... Tout cela n’a rien qui soit trés spécifiquement « xvii? siécle » ; c’est une conception de la vie, assez commune et de tous les temps, que l’art de Watteau et de Fragonard a seulement teintéed’une grace trés séduisante, et d'une espéce de prestige supérieur. Maupassant, qui pourtant était
bien peu « rocaille », reviendra souvent, dans ses contes de jeunesse, a faire I’éloge du xviite siécle ; il l’aime d’avoir été sans hypocrisie, de n’avoir point demandé la pudeur 4 la femme, d’avoir laché les instincts. Cette régle de vie ne déplaisait point a Verlaine ; il se contentait, —et Maupassant, comme lui, — d’y ajouter une pointe d’interprétation schopenhauerienne ; tous ces jeux d’amour cachent les grands desseins obscurs de la nature ; : Vhomme qui se croit maitre de son plaisir, est le jouet de forces ___hostiles. Colombine, « une belle enfant méchante », entraine derriére elle Léandre, Pierrot, Cassandre, Arlequin.
Eux ils vont toujours !
Fatidique cours
Des astres, ; : Oh ! dis-moi vers quels eee Mornes ou cruels “i Désastres.
ie L’implacable enfant, ‘ Preste et relevant Ses jupes, La rose au chapeau, Conduit son troupeau De dupes !
Verlaine commenca 4 la méme époque une comédie « xvimi® siécle», Les uns el les autres, qu’il acheva peu de temps aprés, dans la premiére année de son mariage. Elle resta longtemps inédite, car il ne put la faire jouer. I] ’imprima en 1884, dans Jadis | el Nagucre. Le Théatre d’Art la mit 4 la scéne en mai 13891, lors : dune représentation au bénéfice de Verlaine ; l’Odéon la joua
une seconde fois, vingt ans aprés (mai 1911), le jour de Vinau-
guration au Luxembourg, du monument du poéte; et l’on en a Liré (novembre 1922) une comédie lyrique pour I’Opéra- Comique. C’est’ une ceuvre mignarde et agréable, plus « Wat- teau » encore que les Féles Galantes. « La scéne, annonce |’auteur lui-méme, se passe dans un parc de Watteau, vers une fin daprés-midi d’été. » Deux couples d’amants essaient de se déprendre et d’échanger leurs désirs ; c’est pour obéir 4 la philosophie d’amour, quwils acceptent comme une loi nécessaire ; mais ce
sont de pauvres emants, ingénus et sentimentaux, qui ne peu- - vent pas se faire libres ; 4 peine ont-ils laché le ruban par lequel ils se tenaient si volontiers serrés l’un contre l’autre, a peine se - sont-ils essayés & une petite infidélité de paroles, qu’aussit6t
ils reviennent, |’élu vers|’élue et l’amie vers!’ami, voués au parfait
et durable amour. Cette saynéte n’a point le charme complexe
et équivoque des Féies Galanies ; ; c'est une pastorale, une vraie
« bergerie ».
La forme des Féles Galanies est encore toute parnassienne. Le.
rythme y est généralement étroit, comme le voulait Th. Gautier; “Tes“petites-strophes "de ‘vers: “de huit syllabes, avec des jeux de
~Fimes-variées, y dominent ; les rimes-sont riches, et les ‘audaces ~ rythmiques”trés “Tares. Quelques rejets, des refrains, des essais de correspondances baudelairiennes, comme °cetté permutation des sensations de couleur et de parfum : :
See = Puisque Pavone insigne De ta paleur de cygne Et puisque la candeur De ton odeur,
Senet aed
gene
niin”
Ah ! puisque tout ton étre,
Musique qui pénétre,
Nimbes d’anges défunis, Tons et parfums,
A sur d’almes cadences
En ses correspondances
Induit mon cceur subtil, Ainsi soit-il |
Ces vers sont précisément d’une piéce qui peut paraitre, par trois de ses mots, annoncer les prochaines inspirations de Ver-
laine ; Mystiques barcarolles, Romances sans paroles.
Mais cette expression qui sera bientét pleine de sens pour le
' poéte, est venue 1a sans grand dessein ; elle dormira quelques
années dans sa pensée avant qu’il la trouve enfin bonne a bien caractériser ses nouvelles ceuvres.
-recueils qui vinrent aprés, on franchit, sans bien s’en apercevoir —
d’abord, une importante étape dans l’ceuvre de Verlaine. Les ~Féies Galanies sont le dernier livre ot le poéte se soit plu a choisir des thémes impersonnels et a styliser son inspiration d’aprés— des modéles plus ou moins en faveur au temps qu’il écrivait.-
“Avec les Poémes Saturniens et les Féles Galanies, ce débutant—.
avait fait ses preuves de grande virtuosité ; deux fois il avait — donné son chef-d’ceuvre de maitrise parnassienne. Le succés, lune comme l’autre fois, ne vint point ; Verlaine ne fut pas encouragé a persister, au cas ot il en aurait eu envie. Abandonnant les themes convenus, il va oser se montrer, dans ses vers, lui-méme, et tel que le feront les diverses aventures de sa vie :
le jeune homme sage des belles fiangailles, — ce sera La Bonne
d’exil, ce sera les Romances sans paroles ; le converti de Sagesse, qui se croyait protégé par sa foi contre les entrainements sensuels... Aprés les Kies Galaniles, Verlaine se détache de la tradition parnassienne, précisément a l’heure ot celle-ci se faisait enfin accepter du grand public. |
De, Sheets
see CHAPITRE V
LES BELLES FIANGCAILLES ET LA-BONNE CHANSON (1870) LA « CASSURE >» DE LA VIE DE VERLAINE