I. — Les belles fiangailles
Avec ma téte folle et mes allures de
hanneton, j’ai le fond grave et étais né / par le fait indeed pour un bonheur calme
et pour l’affection (15 avril 1873).
Au feuderiain de la publication des [étes Galantes, Verlaine avait vingt-cing ans. Sa vie était tout unie, sans ‘incidents, car
il serait d’une affectation singuliére de compter pour tels quel-
ques mémorables « soidleries », qui effarérent sa mére, mais qui
pouvaient passer pour les pittoresques écarts d’un poéte bohéme.
Trois mois aprés, Verlaine essaya de fixer sa vie, dela prémunir
contre les curiosités et les aventures, et cela de la facgon la plus bourgeoise du monde, en se mariant, et en épousant une trés
jeune fille, une petite bourgeoise. Ce beau dessein, vite réalisé,
provoqua bientot une crise, trés pénible pour la femme du poéte, pour lui-méme, pour les deux familles, et bient6t une vraie catastrophe domestique, dont, toute sa vie, Verlaine fut accableé. Deux ans aprés son mariage, il se trouva rej eté vers une existence tout autre que celle qu’il avait voulu se donner, et, du méme coup, vers une destinée poétique bien différente de celle que laissaient prévoir ses premiers volumes de vers.
On ne peut point ignorer, méme en eit- on envie, les événements de ces tristes mois ; ce n’est pas simple curiosité d’historien, ou
‘méme ce petit got du scandale vers lequel se laissent porter si facilement les chercheurs d’histoire littéraire. Verlaine s’est
; piqué d’étre le plus sincére des poétes, et la lamentable histoire
de cette désunion conjugale emplit une bonne partie de son ceuvre. Ses fiangailies, il les a contées tout au long, dans un recueil de vers, La Bonne Chanson ; et, dans toute la seconde partie de ses Confessions, il parle de ces émois anciens avec la méme ingénuité cynique que de ses premiers appétits d’enfant. Combien de vers, ensuite, ou de pages de prose, dans tous les autres recueils, ont été inspirés par la rupture, les espoirs de reprise, la rancceur,
‘la haine qui ne pardonne point les refus ! Et si encore le poéte avait été seul & nous parler de ces tristes choses !| Aprés sa mort, quand la gloire eut rendu sacrés tous les événements de sa vie, ce fut une bataille entre les confidents et les amis 4 ne nous rien laisser ignorer. On se montra sévére pour la femme ; sans bien se Vavouer, on eut le sentiment qu’elle avait manqué au réle que lui réservait l’histoire littéraire de la France. Elle aurait di deviner la gloire qui attendait son mari, 4 vingt-cing ans de 1a; quelle n’ett pas été sa gloire 4 elle, vers 1895, si elle avait été une sublime sceur de charité, si elle avait accueilli avec des mains bienveillantes le poéte en mal d’alcool, et si, pour qu’il pit accomplir sa mission de poéte, elle l’avait endormi et réconforté aprés les infidélités de ses maitresses ! Au lieu de cela, égoistement, elle avait cherché son propre bonheur, et cru que la liberté le lui donnerait. Aprés les amis de Verlaine, ce furent ceux de Rimbaud, qui, pour disculper l’auteur dela Saisonen Enfer, s’en prirent aussi a la femme du poéte et a la belle-famille.
On a mis au jour ainsi de bien pauvres histoires, encore qu’elles aient toutes chances d’étre vraies. On a entassé des commentaires psychologiques, aussi vains sur une aventure d’hier que pour une qui serait vieille de deux ou trois siécles. Pourquoi chercher les raisons qu’ils eurent, Elle et Lui, de se déplaire si durement qu ils préférérent se quitter ? C’est une banale histoire de « mal mariés ». Il y eut des torts réciproques certes ; mais ceux du mari furent les plus grands, puisque aussi bien c’était un mariage bourgeois qu’il avait voulu faire, et que son humeur et ses goits se révélérent tout autres qu’il n’en avait fait ta’ itement la promesse, Le tribunal jugea sainement, qui rendit a
cet homme et & cette femme leur liberté, inutilement gAchée par tous les deux.
Mais il faut dire aussi que ce mariage était une des possibilités de Verlaine. Il y avait bien des promesses de sérieux dans son existence passée ; et lui-méme il pouvait y croire : la sage tradition familiale, les bonnes études, la carriére d’employé, la petite fortune, les « espérances »... ; il avait vingt mille francs de « dot», il pouvait compter pour plus tard sur un revenu d’une dizaine de mille francs. « Avec ma téte folle, écrivait-il trés sincérement aprés la catastrophe, et mes allures de hanneton, j’ai le fond grave et étais né par le fait indeed pour un bonheur calme et pour l’affection » (Corresp., t. I, p. 92). Tout cela, il pouvait Pavoir évidemment ; mais il ne l’eut pas ; c’est pourquoi il se disait saturnien.
Son mariage fut un mariage d’amour ; il l’a répété inlassablement en vers comme en prose, trouvant de plus en plus de plaisir, A mesure qu'il vieillissait, 4 ranimer ces jolis moments de sa jeunesse. Mais il y eut aussi le désir de « se ranger », de lutter, avec une alliée, contre ce gotit de l’alcool qui le prenait; il se sentait déja un peu bien avancé sur cette mauvaise pente. E. Delahaye raconte d’aprés des propos que lui tint le poéte, en 1873, un premier essai de conversion, qui date de 1869, tré peu de temps avant les fiangailles. 5
Un jour il se trouve devant une église, entre soudain, va vite, cherche, —
voit des femmes a genoux, le blane surplis d’un prétre qui disparait dans l’étroite loge d’un confessionnal. Notre impulsif s’y jette, s’y prosterne... Le pénitent ae léglise, indiciblement heureux, un peu inquiet... Cela tiendra-t-il ? Cela tient. (Veriaine, 1919, p. 75.)
Cela ne tint pas. Cette « blanche période» dura « huit ou quinze jours ». La confession et la communion ne suffisaient pas ; il était utile de songer 4 un sacrement moins uniquement mystique. On trouve trace de cet état d’esprit dans le récit tardif des Confessions. Verlaine vient de conter la toute premiére entrevue avec la jeune fille.
Et je ratiocinais tout en m’acheminant sans but vraiment, tandis que ma béie se dirigeait vers l’affreux breuvage vert. Ne serait-ce pas un hasard
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(je ne croyais pas en Dieu depuis belle lurette), un heureux, inespéré, inespé~
rable hasard qui me mettait cette douce fille sur le chemin mauvais ou je
sentais bien que j’allais me perdre... Toujours est-il néanmoins que cette fin . d’aprés-midi-la..., je ne bus pas d’absinthe (t. V, p. 117).
Se marier, ce serait échapper a l’absinthe ! et ce qui le décida tout A fait, ce fut, écrit-il luicméme, quelques semaines aprés, une «cuite» et une lamentable soirée de crapule.
Le lendemain je me réveillai avec un mal de téte et des nausées morales et autres qui me parurent un chatiment... Alors, sans transition, sans trop me douter de ce qu’il allait faire, j’écrivis 4 Sivry une lettre... lui demandant tout bétement... la main de sa sceur. La lettre écrite, je m’habillai en hate et courus d’un trait a la poste. Trop tét. Le bureau n’était pas ouvert. Je m/’avisai que j’avais des timbres dans mon porte-monnaie, et ce fut d’une main fébrile, mais en somme comme résolue, que je jetai la lettre ala boite. (T. V, p. 123 et 124.)
AS Elle s’appelait, celle qui allait étre chargée de ce sauvetage ~~—~.__gsans qu’on la prévint de son réle, Mathilde Mauté de Fleurville. : Mathilde ! un beau nom « carlovingien », admirera bientét le fiancé... Elle avait seize ans. Elle était fille d’un notaire provincial, venu récemment a Paris. Elle habitait 4 Montmartre, rue Nicolet, tout prés de Verlaine. C’était un milieu de bourgeois aisés, ou l’on se piquait d’aimer les arts ; on recevait quelquefois des musiciens et des poétes. L’auteur des Poémes Saturniens et des Féles Galanles avait pu, en entrant dans ce salon bourgeois, voir son prestige marcher devant lui. a
Voici comment il la décrivait, au premier temps de ses fiangailles. Encore a-t-il un peu « altéré » ce portrait, en le reproduisant, bien plus tard (1887), dans les Mémoires d’un veuf ; il avoue ce petit méfait dans les Confessions (t. V, p. 112), ou il dessine encore une fois cette chére image, « avec probablement quelque modification plus douce-amére que dans le texte primitif ». Ne regardons que le portrait le plus ancien.
La morte... Elle sera petite, mince avec une crainte d’embonpoint, presque simple en sa toilette, un peu coquette seulement, mais trés peu. Je la vois toujours en gris et en vert, vert tendre et gris sombre a cause de ses cheveux indécis, plutdt foncés dans le chatain clair, et de ses yeux, dont on ne saurait dire la couleur ni deviner l’instinct. Bonne peut-étre, bien que vraisemblablement vindicative et susceptible de rancunes irrémédiables. —
Pas
iS mains toutes petites; un tout petit front que le baiser peut saluer vite e pour passer a d’autres choses. ie
A la tempe, une fleur de veines faciles 4 gonfler par les coléres prémédi- ‘ney ___ tées pour des causes pardonnables aprés tout. (T. IV, p. 212.) 2y
4 A ete 4 E
Et voici la méme image, plus stylisée, plus dévotieusement e eae peinte, dans La Bonne Chanson. Bette:
En robe griseet verte avec des ruches, Un jour de juin que j’étais soucieux, Elle apparut souriante a mes yeux. : “ie ss 4 Elle alla, vint, r revint, s s’assit, ‘parla, aie Légére et grave, ironique, attendrie.
Seer esseeeor eso essere sereoserseovreeson cm #
Sa voix étant de la musique fine, : SAR Accompagnait délicieusement s L’esprit sans fiel de ce babil charmant
Ou la gaieté d’un cceur bon se devine.
(TTL py 336:)
Trés vite, elle dit : oui. Souvenir que le poéte, bien longtemps aprés, évoquera en réve :
la chére nuit d’aotit :
Ou son aveu bas et lent me fit roi. arte (T. II, p. 36.)
Alors commenca une période de longues fiangailles, prés d’un° an : une maladie de la jeune fille, puis de la mére. Verlaine parle ae bien longuement, dans ses Confessions, de cette année d’attente;
et son récit se fait mignard et miévre pour évoquer les naivetés de la jeune fille. Son souvenir, troublé, ou un peu polisson, qui sait ? se récrée a bien voir le temps ot il était, lui, un fiancé trés sage, et elle, une petite oie blanche parmi le troupeau des grandes fillettes a crinoline.
lie Cia Bonne Chanson ».
J’ai gardé une prédilection pour ce pauyre petit recueil ot tout un cceur purifié s’est mis.
WIT Re be Ayah et at yh. * v ie a yp Sat ee ot r ¥ i fuhetnerre,s H oh ae 4 uy : x ey * 8 mas
Mais, plutét que de lire ces pages tardives, il vaut mieux ouvrir La Bonne Chanson, qui est le livre des fiangailles, le recueil des plus belles lettres du poéte:
O mes lettres d’alors ! les miennes elles-mémes ! Je ne crois pas qu’il soit des choses plus suprémes.
J’étais, je ne puis dire mieux, vraiment trés bien. (T. II, p. 82.)
Ce recueil fut commencé dés les tout premiers temps des fiancailles ; l’achevé d’imprimer est de juin 1870, deux mois avant le mariage. Le livre fut comme mis dans la corbeille de noces. Il ne contient pas d’ailleurs toutes les piéces que le poéte écrivit pendant cette période ; trois, qui sont d’un ton un peu plus libre, — pas beaucoup, — ont été publiées dans les Géuures posthumes
(t. I, p. 68), comme de « vieilles Bonnes Chansons» ; en réalité,
elles ont été refaites assez tardivement par le poéte, d’aprés ses
souvenirs.
Sous la fenétre de l’aimée, le poéte chante une « bonne chanson » dont il espére recevoir bientét le prix. C’est un titre trés romance, qui convient 4 de petits vers, comme le sont en général ceux de ce blanc recueil, modulés avec un constant souci de la musique. Chanson, romance..., ces mots s’accommodent bien 4 des thémes rebattus, 4 de banales plaintes amoureuses. Déja les bergers de L’ Astrée chantaient des chansons, et il est bien difficile d’étre original quand on veut leur ressembler. Impossible de se mieux pamer d’amour chaste qu’ils ne le firent.
Verlaine a plusieurs fois assuré qu’il préférait a tous ses autres volumes ce« mince ouvrage..., comme sincére par excellence et. si aimablement, si doucement, si purement pensé, si simplement écrit ». On aura de la peine a étre de son avis. N’a-t-il pas raillé lui-méme , vingt ans aprés,
Vart peut-étre imbécile D’étre un bourgeois, poéte honnéte et chaste époux ! (T, Ill, p. 3.)
I] est rare que de belles lettres d’amour ou d’admirables poémes de passion soient des lettres ou des poémes de fiancés ; l’amour
Bake N
- autorisé, surveillé, point satisfait, mais assuré de l’étre, n’est ~ guére éloquent, pour l’ordinaire; on ne saurait dire qu’assez mal
les émois de cette attente. C’est pourquoi, sans doute, La Bonne Chanson fait défiler, ainsi que les invités d’un cortége nuptial, tous les thémes d’exaltation de la femme qui sont de rigueur en ces circonstances. I] est fait un grand emploi de majuscules,
et de ces mots auxquels convient l’emploi des majuscules : |’ Ai-
mée est la Compagne, l’Etre de lumiére, la Sainte, la Chatelaine... Elle regoit des baisers immatériels, elle est assurée d’un amour immortel ; son cceur et celui de |’adorateur sont comparés 4 — deux rossignols qui chantent dans le soir ; les étoiles sont priées
de sourire bienveillamment aux deux élus... Ce sont, décidément,
les lettres d’un bon jeune homme trés lettré, qui ferait fort bien figure dans un roman d’André Theuriet, au bras d’une jeune fille trés «second Empire ».
Voici un réve conjugal :
Le foyer, la lueur étroite de la lampe }
La réverie avec le doigt contre la tempe,
Et les yeux se perdant parmi les yeux aimés 3 L’heure du thé fumant et des livres fermés ; La douceur de sentir la fin de la soirée ;
La fatigue charmante et l’attente adorée
De l’ombre nuptiale et de la douce nuit.
Et voici |’affirmation de la haute dignité morale des fiancés, meilleurs et plus purs que leur temps :
Nous sommes en des temps infames Ou le mariage des 4mes
Doit sceller l’union des cceurs.
Il nous siérait, sur toute chose,
‘De nous dresser, couple ravi
Dans l’extase austére du juste,
Et proclamant, d’un geste auguste, Notre amour fier, comme un défi.
Voici aussi des promesses de sagesse :
Arriére aussi les poings crispés et la colére A propos des méchants et des sots rencontrés 3
~~ Pa
Arriére la rancune abominable ! arriére L’oubli qu’on cherche en des breuvages exécrés |
wees eeree eeerece
Oui, je veux ‘marcher droit et calme dans la Vie, Vers le but ow le sort dirigera mes pas.
Ce ton, évidemment, nous fait sourire ; et il n’est pas besoin, pour cela, de savoir que ce bon jeune hommie n’a pas tenu sa promesse. Ce trop de candeur nous déconcerte. C’est partout la méme simplicité, plus ou moins émue, plus ou moins naturelle.
Mais Verlaine, si, peut-étre, il foree Vintensité de ses sentiments, n’a point du tout le souci d’en styliser l’expression. Elle est généralement tout unie. Quelques-unes seulement de ces «chansons », plus musicales que les autres, rappellent la maniére, plus originale, des Poemes Saiurniens et des Féles Galanles.
La lune blanche Luit dans les bois 3 De chaque branche
Part une voix Sous Ja ramée...
O bien-aimée,
B’étang refléte, Profond miroir,
La silhouette
Du saule noir
Ou le vent pleure..:;
Révons, c’est l’heure;
C’est tout a fait 1A une « romance sans paroles», et de note trés verlainienne, puisque le sentiment ne s’exprime point directement, puisque tout au plus on peut le deviner & travers une jolie griserie de sensations légéres.
» Le 5 juillet 1870, Verlaine écrivit sur un exemplaire imprimé de La Bonne Chanson, celui qu’il allait donner & sa fiancée, alors malade, une dédicace manuscrite
Espérons, ma mie, espéronst
Va ! les heureux de cette vie
Bient6t nous porteront envie, ° Tellement nous nous aimerons }
(Guvres posthumes, t. U1, p. 231.)
Et le mariage eut lieu un mois aprés (11 aodt 1870). Il fallut presser, au dernier moment, cette union tant différée. Le jour
méme ot il fut célébré, le Moniteur promulgua une loi datée de la veille : « Tous les citoyens non mariés ou veufs sans enfants, ayant 25 ans accomplis et moins de 35 ans, qui ont satisfait a la loi du recrutement et qui ne figurent pas sur les contréles de la garde mobile, sont appelés sous les drapeaux pendant la durée de la guerre actuelle. » Un jour plus tard, l’auteur de La Bonne Chanson ett été mobilisé comme célibataire et faisant partie de la classe 1864 !
Nos désastres avaient commencé ; mais le jeune ménage, d’abord, ne fut point géné par la guerre ; 4 Paris, quand on n’était pas soldat, on pouvait la juger chose lointaine. On essaya de réaliser le réve, si longtemps choyé en esprit ; on alla s’installer dans un petit appartement, rue du Cardinal-Lemoine, au coin du quai de la Tournelle, dans un des endroits les plus charmants du vieux Paris. Les Prussiens approchérent, le siége commenga... Mais déja le réve était fini. En décembre, les mauvaises querelles, peu 4 peu, abimérent la vie des jeunes époux.
O la premiére querelle, dans un jeune ménage, quelle affaire ! Date mémorable, souvent. Ce dernier cas fut le nétre. Elle vint 4 propos d’une rentrée tardive et des plus avinées, ou absinthées, des remparts. Ma femme éclata en sanglots, dés m’avoir vu, puis en reproches... Ga aussi c’était en trop, — et je me fachai A mon tour. Et trés haut... Le lendemain,...aprés un diner,
brulé, de cheval et de conserves de champignons, se produisirent la seconde scéne et — la premiére claque. (T. V, p. 182.) ©