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CHAPITRE XI

La timidité de Verlaine dans le maniement des procédés nouveaux d’expression rythmique, ses défiances a l’égard du vers libre tracent une espéce de ligne-frontiére qui, sur une longue étendue, sépare trés nettement son ceuvre de celles qui eurent les préférences de la génération symboliste. Mais, bien que les questions de forme aient été alors tout a fait prépondérantes, on se proposa aussi, assez unanimement, de renouveler les thémes poétiques, de changer, a vrai dire, l’horizon méme de la poésie. II sera donc utile, pour achever de bien marquer la place de Verlaine dans Vhistoire poétique du x1x¢ siécle, de confronter ses gotts et ses tendances avec celles qui se manifestérent, autour de lui, dans les derniéres années de sa vie. On n’a, pour cela, qu’a étudier sommairement les relations du poéte avec les divers groupes symbolistes, 4 noter ses marques d’assentiment, ses refus, ses réactions d’humeur ou de sensibilité. Ce n’est certes pas le plus sir des procédés pour se mettre en possession d’une formule totale du symbolisme ; mais c’est la meilleurefagon de conclure cette étude, du point de vue de lhistoire littéraire : avant de pouvoir étre abstrait en un concept trés simple, le symbolisme s’est révélé comme un certain nombre d’opinions sur la poésie, paralléles ou contradictoires, successives ou bien contemporaines.

De 1871 4 1885, Verlaine est resté tout a fait en dehors des influences qui, sourdement, & Paris, agissaient sur lajeune génération et préparaient les états d’esprit, les enthousiasmes et les

es VERLAINE ET LES POETES SYMBOLISTES 185 ee ate gg eg he ie inquiétudes que satisfit le mouvement symboliste : les séjours d’Angleterre, la prison, la province, le désir nécessaire de vivre a Vécart, tout avait empéché qu’il subit vraiment ces influences et qu'il participat d’esprit et de coeur aux nouvellescuriosités. Quelques rares jeunes hommes avaient lu ses Romances sans paroles et aimaient sa maniére. Mallarmé prit vite avantage sur lui dans l’opinion des « jeunes », Dés avant 1870, et par un choix personnel, malgré ses attaches parnassiennes, il avait commencé a écrire des poémes, complexes et un peu obscurs, ot s’exprimaient de tout nouveaux états de sensibilité, uniques alors, ceuxmémes qui devaient plaire moins de vingt ans aprés. Au lendemain de la guerre, il vint 4 Paris ; on le connut un peu ; quelques fidéles Ventourérent ; il subit les influences du temps ; lui-méme fut une influence ; en de rares publications, il révéla un nouvel idéal ce beauté ; il enseigna, par son exemple, une fagon neuve pour le poéte de jouer avec les images et les idées et de les emméler plus étroitement qu’on ne l’avait jamais fait. On n’eut point a le découvrir, puis ale renier, comme Verlaine; il n’eut pas, comme lui, & se donner aux jeunes, puis 4 se reprendre. Sa pensée et son art étaient allés, debonne heure, siloin qu’ils dépassaient encore, vers 1890, les ambitions de la plupart des nouveaux poétes. On ne le discutait point, on le vénérait. On fut plus familier avec Verlaine; aprés tout, il n’incarnait pas l’Art, mais seulement le Poéte, selon les idées du temps ; Mallarmé, lui, était la Poésie, par dela toutes les contingences du moment.

Quand on les découvrit tous deux, soudainement, un peu avant 1885, les tendances des jeunes cénacles étaient encore assez confuses. L’histoire des Hydropathes, des Hirsutes, des Zutistes, et méme du Chat Noir a ses débuts n’apprend pas grand’chose : ces réunions changeantes et fragiles de rapins et de poétes ne mettent guére en lumiére, chez les jeunes, de goits communs, sinon celui de faire du bruit; on y a applaudi des vers dont beaucoup étaient selon les modéles des bons faiseurs 4 la mode ; on y manifesta des opinions politiques violentes ; quelques excentriques eurent un succés d’amusement... C’est l’histoire habituelle des rassemblements d’étudiants au x1x¢siécle, —la bohéme de Murger,

moins miévre certes, mais fort reconnaissable encore. Les tir .

s’étaient portés, dés alors, un peu plus en avant que les littérateurs. Le succés des impressionnistes avait permis, depuis quelques années déja, 4 tous ceux que lassait la peinture traditionnelle, de se libérer trés facilement. Pourfaire apparaitre vite une originalité, dans ce milieu, il fallait frapper fort : en 1882 la Société des Arts Incohérents se fonde et elleouvre un salon; elle se propose non point d’instituer ou de préparer une esthétique nouvelle, mais de se moquer durement des artistes et de l'art. L’incohérence étudiée des sujets et des procédés, l’énormité des plaisanteries traduisent de fagon évidente ce désir de protester. Le malaise intellectuel et artistique est si grand alors que |’on juge nécessaire de tout abimer dans ce qui plait au public, et que cette destruction suffit 4 la jouissance esthétique.

Aux peintres « incohérents » s’associent bientdt les Décadents. C’est un mot nouveau, peut-étre créé aprés lalecture d’un sonnet ou Verlaine disait sa « langueur », son dégott de l’action, sa certitude momentanée que rien, dans la vie, ne valait la peine qu’on véctt :

Je suis Empire 4 la fin de la Décadence.

La-bas on dit qu’il est de longs combats sanglants; On’ y pouvoir, étant si faible aux voeux si lents, O n’y vouloir fleurir un peu cette existence |

On’y vouloir, 6 n’y pouvoir mourir un peu !

Ah ! tout est bu, tout est mangé ! Plus rien a dire, {T. 1; p. 388).

On colporte ce mot de Décadent; c’est d’abord uneraillerie contre les jeunes « esthétes » de la génération d’aprés guerre, désabusés des grands enthousiasmes nationaux et philosophiques, prématurément repus de sensations et de réflexions, dégodtés de vivre la vie de leur Age et de leur époque. Mais bientét, ce mot — une injure, facilement insultante, d’adversaires, comme l’avaient été d’abord les mots romantique et réaliste — s’installe dans le vocabulaire courant, parce qu’il caractérise assez bien les ten-

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| dances les plus visibles d’une partie de la jeune génération. Les

décadents acceptent bient6t cette étiquette, et s’en font gloire ; autour des idées que suggérent les visions et les souvenirs de la décadence romaine, ils cristallisent une maniére de doctrine :

Se dissimuler l’état de décadence ot: nous sommes arrivés serait le comble de l’insenséisme,

Religion, mceurs, justice, tout décade, ou plutét tout subit une transformation inéluctable.

La société se désagrége sous l’action corrosive d’une Civilisation déliques- ~ eente.

L’homme moderne est un blasé.

Affinement d’appétits, de sensations, de gout, de luxe, de jouissances, névrose, hystérie, hypnotisme, morphinomanie, charlatanisme scientifique, schopenhauérisme a outrance, tels sont les prodromes de Vévolution sociale.

C’est dans la langue surtout ques’en manifestent les premiers symptémces.

A des besoins nouveaux correspondent des idées nouvelles, subtiles et nuancées 4 l’infini. De la, nécessité de créer des vocables inouis pour exprimer une telle complexité de sentiments et de sensations physiologiques..,

Nous vouons cette feuille aux innovations tuantes, aux audaces stupéfiantes, aux incohérences 4 trente-six atmosphéres dans la limite la plus reculée de leur compatibilité avec ces conventions archaiques étiquetées du nom de morale publique.

Nous serons les vedettes d’une littérature idéale,les précurseurs du transformisme latent qui affouille les stratessuperposés du Classicisme, du roman tisme et du naturalisme ; en un mot, nous serons les mahdisclamant éternellement le dogme élixirisé, le verbe quintessenciédu Décadisme triomphant,

(Le Décadent, n° 1, 10 avril 1886.)

Cette littérature « idéale » de l’avenir,on n’était pas trés pressé de la voir apparaitre a l’horizon ; ily avaittant de choses & saccager pour lui faire de la place.

Nés du surblaséisme d’une civilisation schopenhauéresque, les Décadents ne sont pas une école littéraire. Leur mission n’est pas de fonder, Ils n’ont qu’a détruire, 4 tomber les vieilleries et préparer les éléments fcetusiens de

grande littérature nationale du xx® siécle, (Le Décadeni, 10 avril 1886.)

fl y a certes dans ces propos une amusante outrance ; et l’on n’est pas trés disposé aujourd’hui 4 les prendre au sérieux ; mais ils traduisent assez bien ce que furent les Décadents, a |’origine. Ils expliquent aussi pourquoi la personne et |’ceuvre de Verlaine, dés qu’on les eut découvertes, parurent bonnes & utiliser

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dans cette lutte pour « briser tous les liens qui nous rattachent au passé » (Décadent, 2 octobre 1886).

Mais il fallut quelque temps pour que cette découverte se réalisAt, eb pour que les réserves de la premiére heure fissent place 4 admiration. En 1882, Verlaine publia dans Paris moderne, — une jeune revue, trés parnassienne de tendances, — quelques-uns des poémes qui devaient composer, deux ans aprés, le recueil de Jadis et Naguére, et notamment son Art Poétique (10 novembre 1882). Il y avait 4 ce moment-la deux revues de « jeunes », qui allaient jouer un réle important au début du mouvement symboliste : Le Chat Noir, organe des intéréis de Montmartre (premier n° : 14 janvier 1882), — humoriste et trés fantaisiste, — et la Nouvelle Rive gauche (premier n° : 9 novembre 1882), — publiée chez Léon Vanier, — socialiste-révolutionnaire, volontiers antipatriote et anarchiste. Le Chai Noir ignora alors Verlaine ; la Nouvelle Rive gauche l’attaqua. Charles Morice, — le futur panégyriste de Verlaine, — dans un article publié sous le pseudonyme de Karl Mohr et intitulé Boileau-Verlaine (n° du 18 décembre 1882), vit bien la signification de |’ Art Poélique :

Cette piéce aceci de trés intéressant qu’elle indique avec assez de précision of en sont les novateurs a outrance, ce qu’ils pensent faire de l’art et quelle est leur audace,

Mais c’était pour blamer aussit6t cette audace, et pour reprocher au poéte sa haine de |’éloquence, du rire et de larime, pour lui reprocher aussi d’étre inintelligible.

Verlaine répondit (n° du 15-22 décembre 1882) ; il fit des concessions sur la rime et se montra trés déférent pour les anciens ; il donna des éloges 4 V. Hugo et 4 Musset.

Mais laissez-moi réver, ajoutait-il, si ca me plaft, pleurer quand j’en ai envie, chanter lorsque l'idée m’en prend.

Cette modestie du dessein fit-elle piaisir ? Quelqu’un, plus probablement, passa par 1a ; on lut Verlaine 4 la Nouvelle Rive gauche... Changement de front immédiat ; quinze jours aprés, on commenga a publier de ses vers (n° du 5-12 janvier 1883), et

PHS: Chel oN IS i NG :

PPPS PP LPL LE PEL LIL LPL ADDL PLPPLP LPL LLLP LPP PLP LPL PPP PPP PP PPL PPP PPP PP PPP PPP PPP LPP PPP PP on prit vite l’habitude d’en imprimer réguliérement ;— deux mois apres l’article hostile de Morice, on écrivait le panégyrique de Verlaine-(n° du 9-16 février 1883) :

Il cherche le nouveau, je ne sais quel art qui serait vaguement des vers, de la peinture, de la musique, ni de la peinture, ni des vers, — quelque chose

comme un concert fait avec des couleurs, comme un tableau fait avec des notes, — une confusion voulue des genres, une Dixiéme Muse.

Méme aventure, un peu plus tard, au Chat Noir, ot Léon Bloy (3 mai 1884) méprisait en Verlaine « un romantique congelé sur le Parnasse du passage Choiseul », et qui bientdt (1885) tiendrait 4 avoir Verlaine pour collaborateur.

C’est ainsi que commenga la fortune de Verlaine parmi des jeunes gens, bien audacieux dés qu'il s’agissait de politique ct de philosophie, mais beaucoup plus traditionalistes en littérature quwils ne le croyaient eux-mémes.

La Nouvelle Rive gauche se mua, a la fin de mars 1883, en Luiéce : Verlaine fut son poéte ; on publia un grand nombre de ses vers, ses Poétes maudils,ses Mémoires d’unveuf.. . Bient6t il fallut rappeler le réle essentiel qu’avait joué le journal dans cette

résurrection : ne

...P. Verlaine que nous avons été les premiers a remettre en lumiére aprés un long et injuste oubli (n° du 19-26 avrii 1885).

D’autres cénacles s’ouvraient, en effet, 4 l’admiration des ceuvres de Verlaine. Catulle Mendes, a la fin de sa quatriéme conférence sur le Parnasse contemporain (1884), esquissa une bréve louange; mais il ne connaissait que les Poémes saturniens et les Féies Galantes ; il aimait dans |’ceuvre de Verlaine précisément les vers qui, alors,caractérisaientle moins bien le poéte. Lutéce se plaignit de la briéveté de son propos (n° du 2-9 novembre 1884). Huysmans, au contraire, quelques mois avant, avait fait A Verlaine une part trés belle (A rebours, 1884) ; son trés moderne héros, Des Esseintes, avait découvert les Romances sans paroles et Sagesse, et il les préférait aux premiers recueils, trop parnassiens ; il disait les singularités dela metrique verlai-

nienne et les nouveautés de ses rythmes, son pouvoir d’exprimer des « au-dela troublants d’ Ame, deschuchotements bas de pensée». — Maurice Barrés, frappant plus fort sur cette note, vit dans l’ceuvre de Verlaine la quintessence du «décadisme », «le dernier degré de Vénervement dans une race épuisée »(Les Taches d’encre, 5 décembre 1884). Paul Bourget, au début de 1885, expliqua le gout décidé pour Verlaine de beaucoup de jeunes gens par leur passion récente « pour tout ce qui est suggestion, demi-teinte, recherche de l’au-dela, clair-obscur d’Ame », pour le «sens du mystére ». Les Déliquescences d’ Adoré Floupeite (1885), quieurent un grand succés au printemps de la méme année, déclenchérent, par un coup de ricochet, toute une série de manifestations critiques du symbolisme, et consacrérent cette maitrise nouvelle du poéte de Sagesse. Verlaine y paraissait, sous lenomde Bleucoton, et encompagnie de Mallarmé, comme un des initiateurs de la poésie de l’avenir ; on y parodiait le floude ses vers, ses mélanges singuliers de crapule et de religiosité. Les tendances de la poésie nouvelle, telles que venaient de les manifester les vers de Mallarmé, de Verlaine, de J. Laforgue et de Laurent Taiihade, apparaissaient dés lors si nettes, tellement bien stylisées en quelques procédés, qu’on pouvait les parodier de fagon trés démonstrative. Ce fut d’ailleurs une excellente réclame pour le symbolisme. Au milieu de 1885, la réputation de Verlaine commenga 4 quitter les cénacles.

Tous les préneurs nouveaux du poéte avaient lié sa fortune a celle des esthétes décadents. Bientét le Décadent de Baju, dont le premier numéro parut en avril 1886, fit de Verlaine son Dieu. Il fut trés flatté : je suis, écrivait-il avec bonne humeur a L. Vanier (Corresp., t. II, p. 131), «le plus grand poéte du siécle (Sequentia sancti Evangelii secundum Bajum)», La reconnaissance |’ engagea parfois 4 se dire décadent lui-méme ; il défendit le choix de ce mot — «un mot de génie »! — expliqua son sens et son prestige ; une belle notice sur Baju (t. V, p. 371) présenta au public, de facon sympathique, les outrances du petit groupe; il donna au Décadent une Ballade pour les Décadents (t. III, p. 204), dont, aprés réflexion, il songea a changer le titre. un peu iropique,

de fagon affectueuse, en Ballade pour nous et nos amis (Guvres posth., t. II, p. 289).

¥ Mais il fut bien vite géné par les compagnies singuliéres que lui -valait parfois sa trop grande bonne volonté: des « petits jeunes gens anarchistes ou embétants » que son gotit de la clarté et la robustesse de certaines de ses convictions lui faisaient juger ridicules ; ses anciens amis l’avertirent d’ailleurs qu’il se compromettait... Sa veine était plus franche, plus saine que celle des « énervés » qui se réclamaient delui; il était un triste, certes, et sa sensualité n’ignorait point les complications ; mais il était un vrai male, ardent encore dans ses gotits, et il aimait la vie. Il se méfia « des fondriéres d’un art décadent » ; il se vit Fantéme perdu dans des fantaisies Fantasques, hélas! moins encore que quoi Que ce soit qui fit, vacantes, moisies.

Ah ! c’était du propre et du beau que moi !

(T. III, p. 74.)

Heureusement le « Décadent »ne tarda pas 4 passer de mode; le symbolisme se fit jour, et signala de nouveaux gotits, une conception moins simple du but de la poésie moderne. Moréas et Ghil firent bient6t oublier le pauvre Baju, et Verlaine, chef un peu incertain des Décadents, vit fondre la troupe qui l’adjurait de marcher comme son capitaine de bande. Il n’aurait pas tardé probablement a protester véhémentement, comme il savait le faire, contre cet appel a la révolte a la fois et 4 la veulerie qu’on avait voulu lire dans son Art Poétique, et dans quelques-unes de ses belles ceuvres de jadis et de naguére. Le drapeau du Décadisme

était par terre ; il ne le ramassa pas.

L’effort des Décadents avait été, au fond, plus philosophique et politique que poétique. Ils avaient précisé les gotts de révolte qui plaisaient dans le monde des jeunes intellectuels; ils avaient

fixé un certain nombre de thémes nouveaux ; mais ils ne s’étaient

guére souciés des moyens d’expression ; le néologisme leur paraissait la grande affaire. Il suffisait d’inventer des « vocables inouis» ‘d’écrire quelques énormités selon le rite naturaliste, au mieux de pasticher Verlaine ou Mallarmé, sans avoir d’ailleurs beaucoup réfléchi sur leurs intentions secrétes. Les « symbolistes » furent des théoriciens plus exigeants et plus heureux ; leur définition du symbole, comme tendance essentielle de la poésie moderne, s’imposa vite ; elle était la plus compréhensive, elle est la seule qui ait survécu.

C’est Moréas qui langa, en 1886, le mot nouveau

La poésie symbolique, disait-il, cherche : 4 vétir 1’Idée d’une forme sensible, qui, néanmoins, ne serait pas son but a elle-méme, mais qui, tout en servant ‘a exprimer l’Idée, demeurerait sujette... Le caractére essentiel de l’art symbolique consiste a ne jamais aller jusqu’a la conception de l’Idée en soj. Ainsi dans cet art, les tableaux de la nature, les actions des humains, tous les phénoménes concrets ne sauraient se manifester eux-mémes : ce sont des apparences sensibles, destinées a représenter leurs aflinités ésotériques avec les Idées primordiales,

(Premiéres armes du symbotisme, p.33.)

Cette définition, trés inspirée par l’exemple de Mallarmé, correspondait 4 un effort obscur de spiritualisme qui dépassait de beaucoup les plus hautes des ambitions de Verlaine. II n’était allé que jusqu’a la Nuance, jusqu’au Rare ; il s’était contenté d’estomper le réel ; il fallait maintenant l’effacer tout a fait, pour retrouver, 4 la place devenue vide, I’Idée qu’il avait seulement servi un Moment 4 exprimer. L’essence méme de |’ Intelligible, 4 travers des mots obscurs, peu intelligibles, mais évocateurs, tel était maintenant le but affirmé de la poésie.

Mais, si le but était devenu plus difficile 4 atteindre, plus lointain, les moyens d’expression des symbolistes pouvaient parattre les mémes que ceux qu’avait employés Verlaine : langue, style, rythme, sur toutes ces questions on pouvait s’entendre ; la différence n’était qu’une question de degré ou de facture.

Il faut au symbolisme, continuait Moréas, un style archétype et complexe § d'impollués vocables, la période qui s’arcboute *ernant avec la périvde

aux défaillances ondulées, les pléonasmes significatifs, les mystéricuses ellipses, l’anacoluthe en suspens, trope hardi et multiforme... ,

L’ancienne métrigue avivée : un désordre savamment ordonné; la rime illucescente et martelée comme un bouclier d’or et d’airain, auprés de la rime aux fluidités absconses ; l’alexandrin & arréts multiples et mobiles ; l’emploi de certains nombres impairs.

Ces caractéristiques diverses, quelques-unes contradictoires, on pouvait les retrouver aisément toutes dans |’ceuvre de Verlaine. Aussi Moréas le loua-t-il parmi les maitres nécessaires ; mais il lui fit la part assez petite ; il déclara que Baudelaire et Mallarmé étaient les vrais précurseurs ; Verlaine, il ne le voyait que comme un métricien heureux :

M. Paul Verlaine brisa en son honneur les cruelles entraves du vers...

Devenu chef d’école, aprés le succés de ses manifestes, Moréas chercha tout aussit6t 4 enréler Verlaine, et a tirerdeses acquiescements aux tentatives nouvelles quelque surplus de gloire. Il y eut une période de bonne entente, une courte période ; car Moréas fut bien exigeant, et Verlaine se lassa vite. Oublieux des avances qu’il avait faites peu avant aux Décadents, trés décriés par le nouveau théoricien, le vieux poéte affirma son amitié pour Moréas et la fraternité de leurs gotts !

Vous, de tous les chers émeutiers, Le seul dont j’aime les ébats,

Dont j’aime et dont j’admire l’heur Dans la pensee et Gams les mots (Les autres, oui, j’admire leur Bravoure, mais c’est tout mon los),

(T. III, p. 226.)

Verlaine piqua alors, plus nombreux, dans ses vers les mots médiévaux que Moréas aimait et prénait ; il fit sa phrase plus flasque, sa syntaxe plus incoordonnée qu’ellene l’avait jamais été. Peine perdue. II fallait pour plaire 4 Moréas, qui avait les allures d’un chef et exigeaitl’ obéissance, pousser Jusqu’au vers de dix-sept pieds ! Verlaine on l’a vu, s’y refusa. Moréas entreprit aussitét

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de le désannexer du symbolisme ; et les cancans des-cénacles eurent vite fait d’opposer les deux amis.

Moréas dit que je suis sans talent.

Peut-étre serais-je trop insolent

En demandant pour leur plaire, enfin comme

Il faut s’y prendre, 4 moins d’étre un Prudhomme Bien mis, correct et béte, et s’en gonflant.

(T, IIT, p. 332.)

Encore une limite quele développement du symbolisme amenait Verlaine 4 tracer, pour se défendre, pour mieux définir sa vraie originalité. Le symbolisme, tel qu’il se régénérait aux mains des jeunes, — trop intellectuel, trop prétentieux, trop bluffeur, trop obscur aussi, — le dépassait ; il le disait criment :

(Moréas) se fait si ridicule et « charabiate » tant et abrutit de pauvres

garcons si tellement. ° (Correspond., t. III, p. 193.)

Mais c’était peu encore. D’autres ébahissements attendaient Verlaine. Il lui faudrait, car toujours il commengait par dire oui aux jeunes poétes qui étaient venus 4 lui les yeux pleins d’une admiration a la fois sincére et intéressée, il lui faudrait bientét “esquisser de nouveaux gestes de refus et d’incompréhension. Aprés Moréas, un autre de ses jeunes amis décida de devenir chef d’école. A vingt-quatre ans, en 1886, R. Ghil fonda l’école symbolique et harmoniste ; bient6t il abandonna le mot méme de symbolisme; et son école devint l’école évolutive instrumentiste’ Le Scapin, La Décadence, La Basoche (1886), les Ecrits pour l'art (1887) cherchérent a expliquer et 4 vulgariser une théorie de « ’instrumentation verbale », qui pouvait bien, pour commencer, se réclamer, elle aussi, de Verlaine, mais que compliquérent singuliérement les remaniements successifs du Trailé du Verbe (18864 1904). Cette doctrine n’était que le plein développement desidées de Rimbaud, dont Verlaine avait subi l’influence autrefois ; il s’agissait de dépouiller 4 peu prés complétement les mots de leur puissance d’exprimer les idées ; ils étaient, avanttout,

£€ oHiely sonores, la eauccen ae sensations aulditives aunquelles ; Be pendent des sensations colorées ; en euiettant un son on

couleurs unies constituent un large clavier sur lequel le poéte peut et doit j jouer, étendant infiniment ainsi les possibilités de lasug- gestion poétique. R. Ghil facilitait cet effert en groupant sur des tableaux, que lui-méme il modifia gravement par la suite, les” ase correspondances essentielles des divers ordres de sensations. Plus que Moréas, Ghil était autoritaire,ilentendait lachefferie 3 d’école comme une direction administrative puissante et minutieuse. Verlaine recut de lui une maigre louange pour les « quelg ques gentilles choses musicales » qu’il avait écrites; maisil se vit elasser aussitét parmi les « vieux », ceux qui avaientdonné tout Z leur effort, et sur lesquels on ne pouvait point compter pour!’avancement de la poésie moderne. I] se facha pour de bon de ces pré- es tentions a4 rézenter la poésie ; il déclara tout net qu’il ne compre- pee -nait point. Los controverses de Ghil et de Moréas lui parurent i Tidicules et sans issue : be Moréas et Ghil : Sree Ghil et Moréas. : Sa Qui va vaincre ? hélas!

J’en ai comme un sourd De pressentiment :

eee C’ira tristement.

CT. 1H, p. 829.)

Ghil est un imbécile, Moréas

N’en est foutre pas un, lui, mais hélas !

Il tourne, ainsi que ce ’Ghil, chef d’école Pp Et cela fait que de lui lon rigok.

Chef d’école au lieu d’étre tout de go Poéte vrai comme le pére Hugo,

Comme Musset et comme Baudelaire, Chef d’école, au lieu d’aimer et de plaire,

Toujours parler et jamais chanter, Grammairien sams cesse a disserter

Sane iis eae .

En place d’un esprit, d’un cceur, d’une ame |! La glace du pédant, non plus Ja flamme

Libre et joyeuse et folle par des fois

D’un pur génie, ensemble glaive et voix!

Ghil ? Un comble, un comble et cela compléte

(T. III, p. 330.) Ce sont 1A évidemment de ces aménités qu’échangent volon-

tiers les gens de lettres, quand la controverse d’une querelle au grand jour des journaux a exaspéré leurs amours-propres. Mais

elles traduisent bien le sentiment de Verlaine devant ce gout de —

légiférer qui avait saisi les plus notables des jeunes poétes sym-

bolistes, et devant les exagérations auxquelles les entrainait bien “vite la volonté de systématiser en des théories les tendances du

jour et leurs propres préférences. Verlaine était trés peu « gende- —

Icttre »; la plupart des symbolistes l’étaient furieusement. La littérature c’était d’abord pour eux de la stratégie littéraire, des campagnes, des manifestes, des attaques, des contre-attaques ; il fallait éreinter les vieux maitres, jeter au panier tout Victor Hugo, tout le Parnasse ; bientét, évidemment, ce serait aussi le tour d’autres, plus récents... On s’apercut vite que Verlaine se retirait 4 l’écart ; et comme l’habitude du jour était de souligner les attitudes littéraires en publiant un manifeste ou en fondant une école, on invita Verlaine 4 rédiger un «exposé de principes » ; pourquoi n’y aurait-il pas eu un manifeste du « verlainisme » ? A tout le moins on aurait pu en prendre occasion pour écrire quelques articles désagréables & ceux dont cet exposé ett contrarié les vues. Mais Verlaine était bien décidé 4 ne point prendre part a la lutte ; il préférait méme quitter les positions o il s’était porté autrefois et d’ot les jeunes étaient repartis, plus en avant. Il renia son Art Poélique, par morceaux et en bloc.

Jai véritablement longtemps réfléchi, écrivait-il en 1887, 4 la demande de Griffin d’un « exposé de principes » concernant l’art des vers, etc. Je n’ai pu tircr de ma conscience que cette conclusion : Tout est bel et bon qui est bel et bon, d’ou qu’il vienne et par quelque procédé qu’il soit obtenu. Classiques, romantiques, décadents, symbolos, assonnants ou comment dirai-je ? obscurs exprés, pourvu qu’ils me foutent le frisson ou simplement me charment,

méme et peut-étre surtout sans que, comme le Dindon de Florian, je sache bien pour quelle cause, font tous mon compte. Allez, poétes que nous sommes,

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a eee ee

nons-nous les uns les autres, cette Maxime n’est pas plus béte en art qu’en morale et je crois qu’il faut s’y tenir. Telleest ma théorie mirement délibérée. Lettre a H. de Régnier (aofit 1887), citée par Donos, Verlaine intime, p. 158.)

Tly avait 14 de quoi mettre «tous ces éphébes d’accord, symbolos et décadards » (Corresp., t. II, p. 85), et Verlaine répétait volontiers cette formule : « Tout est bel et bon... », qui était une -condamnation de toutes les théories et de toutes les écoles. Lui rappelait-on certaines déclarations de son Art Poéfique sur le charme de1l’Imprécis, il enseignait le prestige de la netteté ct il renversait ses anciennes formules.

- ‘De méme que nous parlons clair, que nous avons l’esprit vif, incisif, mais pondéré, pas contemplatif, de méme écrivons preste quand faut, solide, lourd quand faut, mais clair et net avant tout. Le «reste est, musique », que veux-tu homo duplez, P. V.; j’admets et j’adore, en certains cas, certain, ceriain, vague de «l’indécis » (mais dans indécis, il y a décis, qui vient de décision), mais qui «au précis se joint » en tout cas, et je pense que la clarté et que - laforce du style sont « idoines » a toute saine littérature, 4 l’allemande - eomme a l’espagnole, a l’anglaise comme a l’italienne, mais a pas une commo — lafrangaise. Et nous sommes Francais, nom de ...outre ! (Lettre a Cazals (acit 1889), dans Aressy, La derniére bohéme, p. 86.)

Alors on le laissa tranquille, bien tranquille dans sa gloire, dont onn’avait plus guére besoin. Les cénacles symbolistes se sentaient assez forts devant l’opinion pour ne plus désirer cet acquiescement des maitres qui avait été une précaution utile dans les mois ~. de début. | __Un nouveau craquement menaga bientot de ruiner l’entente - symboliste. Il était grave, puisque c’était Moréas lui-méme qui provoquait la nouvelle scission, et que ses idées, une fois deplus transformées, devaient rapidement le conduire 4 répudier le but et les procédés du symbolisme ; il allait devenir plus classique que ne l’avait été Verlaine, plus traditionaliste quenel’avaient jamais été les parnassiens et les romantiques. Plus de pessimisme, plus dinterprétations symboliques de la réalité, plus de mots voulus - vagues pour ces symboles, plus d’audaces trop grandes dans le __vers..., — toutes ces hérésies, entre autres, furent proclamées par la nouvelle « école romane », lancée en 1891, avec le bruit con-

venable a cette sorte de manifestations. Verlaine, trés a l’écart, salua et approuva ironiquement :

En ce siécle, qui prend la fuite,

Nous possédions, déja, trés las

Mais obstinés dans la poursuite

D’un mieux pas toujours bien, hélas !

Des escholiers pour le soulas

De cette folle monomane,

Notre littérature en bloc :

Mais tout cela c’était en toc :

Salut 4 l’Ecole romane.

ee oe a

A bas le symbolisme, mythe

Et termite, et encore a bas

Ce décadisme parasite

Dont tels rimeurs ne voudraient pas !

A bas tous faiseurs d’embarras |!

Amis, partons en caravane, Combattons de taille et d’estoc |

Que le sang coule comm’ d’un broc Pour la sainte Ecole romane !

(T. LIL, p. 326.)

-Vraiment il se sentait tout 4 fait isolé, bien en dehors de ces

or

querelles ou s’exaspéraient des vanités qu'il ne comprenait pas,

ou se débattaient des idées qui ne l’intéressaient pas.

Ii!

En cette méme année 1891, une occasion unique s’offrit Atous les poétes, vieux tenants du Parnasse, anciens et jeunes symbo-

listes, de dire leur avis sur les destinées de la poésie moderne, et

dese bien définir, chacun au point ov ilétait alors parvenu. Un

journaliste, J. Huret, eut l’idée souvent reprise depuis, mais jamais aussi heureusement, semble-t-il, d’aller interviewer les — gens de lettres, et de leur demander leur sentiment sur les batailles

littéraires du jour. Quelle était leur école ? Etaient-ils dégodtés du naturalisme ? Lassés du Parnasse ? Qui reconnaissaient-ils pour mailres ou pour chef ?

ret trouva le poéte « a son café habituel, le Frangois premier, levard Saint-Michel » ; Verlaine, fatigué, agacé, incurieux, hauffa dés qu’on lui parla du symbolisme.

Le symbolisme 2. .. Comprends pas... Ca doit étre un mot allemand ein ? Qu’est-ce que ¢a peut. bien vouloir dire ? Moi, d’ailleurs je m’en fiche, Quand je souffre, quand je jouis ou quand je pleure, je sais bien que ca n’est -

as du symbole. Voyez-vous, toutes ces distinctions-la, c’est Aclalemandiage

1 chercha a se définir, mais ce fut sans le moindre souci des

a passion d’étre sincére, la recherche de quelques effets musicaux ; il s’affirma de pure tradition francaise, — d’une tradition antéieure a celle du Parnasse, voila tout ; ilne songeait pas a se dire

le mot méme de décadent qu’il avait si fiérement pris comme cocarde pendant des mois, il affirmait qu’il « ne voulait rien dire du tout », Toutes les rétractations 4 la fois |

Cette attitude n’était pas simplement de mauvaise humeur. Si Verlaine s’appliquait 4 paraitre bien étranger au milieu symboliste, quelques-uns des jeunes que Huret interviewa dans le méme temps, l’en écartaient avec plus ou moins de ménagement. On réduisit son originalité qui avait paru bien grande, six ans auparavant ; il avait appris quelques petites audaces utiles au rers francais ; mais il n’avait pas de programme... Pas de ‘programme, en 1890, alors que c’était une des premiéres conditions requises d’un pocte qui voulait se faire un peu connaitre ! ‘Mallarmé le loua grandement, mais c’était pour la singularité de sa vie, pour la valeur symbolique de sa destinée, toute révoltée contre les lois et les moeurs communes. Moréas le renvoya dédaigneusement au passé : « un Parnassien quand méme », un baude-

actuel, ou, s'il en avait, elle était mauvaise et devait étrecombattue ; « son action répercutée serait désormais désastreuse ». Il tait pas un initiateur ; ; bien au contraire, il finissait une série :

réponse de Verlaine nous intéresse tout particuliérement.

préoccupations littéraires dujour :un certain godt de la tristesse,

«moderne »; il désavouait la « paternité » des « jeunes » ; ses’ «éléves»il ne lesreconnaissait que comme des«éléves révoltés »;.

airien impénitent ; il n’avait point d’influence sur le mouvement

« Il clét, en lui donnant un lustre qu’elle ne méritait pas, une tendance poétique défunte. » Les mots de ce jugement sont les — plus durs qui aient été prenoncés alors sur Verlaine ; mais ils — disent bien ce que pensaient tous ceux des poétes qui se croyaient a quelque autorité pour parler des tendances de la génération — présente : l’heure du ee des Romances sans paroles et de Sagesse était passée. 3 Trois ans aprés, en 1894 A la mort de Leconte de Lisle, ilfut

élu prince des poetes ; mais cette dignité incertaine et d’attribution assez fantaisiste est généralement, — elle était alorsdumoinsun __ hommage 4 quelque ancien pour lequel on gardait de la vénéra- tion, un hommage de la génération actuelle a celle quil’avait précédée, en réalité un vote tacite pour désigner une sorte de doyen d’a dge, président d’honneur de la confrérie. Sur présde quatrecents opinions exprimeées (1) (La Plume, 15 octobre 1894), Verlaine se vit préférer par soixante-dix-sept suffrages ; aprés lui venaient Heredia (trente-huit) et Mallarmé (trente-six) ; et sil’on s’amuse

4 totaliser les voix obtenues par les purs Parnassiens : Heredia, Sully-Prudhomme, Coppée, Dierx, Mendés, on doit constater une grosse majorité dans la préférence : cent vangt-cing voix. Les ~ symbolistes réunis : Mallarmé, H. de Régnier, Samain, Viélé- Griffin, Moréas n’obtenaient guére qu’une soixantaine de voix. Bien des votes quis’ étaient portés sur le nom de Verlaine étaient dus d’ailleurs 4 ses recueils parnassiens. Au total, ce « Congrés ~ des poétes » se montrait plus attaché 4 la tradition poétique qu’on — ne serait porté a le croire d’abord. La majorité dont on se contenta pour attribuer a Verlaine le laurier était toute relative... Mais il ‘ne faut pas sans doute attacher trop d’importance A cet aimable pastiche des élections populaires, qui avait été surtout imaginé dans des intentions de curiosité et de gentillesse.

Une autre enquéte et un autre referendum furent organisés,

deux ans aprés, au lendemain de la mort de Verlaine (La Plume,

n° de février 1896). Les conclusions en sont semblables ; il s’agis-

(1) En réalité, 189 écrivains prirent part au vote; mais la plupart désignérent plus d’un nom, ;

littéraire», et, en méme temps, quelles étaient les meilleures parties oe de son ceuvre. C'est Sagesse a cause de la note catholique, et les ” Fétes galantes, si parnassiennes, qui furent reconnues alorscomme Rp ss les préférées. La plupart des jugements sympathiques serésument __ ences mots trés simples qu’écrivit Rachilde: «Il ouvritlafenétre». Mais bien des réserves furent exprimées ; les uns rognérent toute __ la derniére partie de |’@uvre ; d’autres firent peu de cas des recueils ou s’affirmait le mieux le gott du nouveau. II fut évident aussi que sa légende avait subi déja un vrai déchet ; on ne concevait plus, obligatoirement, «ie poéte» avec la figure de Verlaine. Quelques-uns furent. sévéres, parce qu’ils étaient lassés des ou- __trances symbolistes ; Ch. Maurras, interpréte de |’Ecole romane

__ et. du néo-classicisme naissant, écrivit une page fort curieuse, dont certaines parties sont un véritable éreintement.

D Paul Verlaine laisse un grand nom ; mais je ne sais s’il laisse une ceuvre.. ‘fl faut garder de Verlaine quelques ‘vers isolés qui sont admirables.. . Les Romantiques réclamaient la liberté de V’art ; il l’a pratiquée, lui, et ‘dun A zéle sauvage et fou. Il a perdu la langue, abimé le style, et réduit 4 rien la LE pensée. D’un si profond degré d’humiliation, tout esprit généreux n’a pu % que rebondir vers la lumiére, l’ordre, la force, la grace virile et les autres disciplines de la beaute.

Le Congrés des Poétes, a une infime majorité, désigna Mallarmé comme prince des postes : en seconde ligne, par trés peu de voix, | Moréas. Depuis trente ans, il semble que ces choix, le premier ; surtout, n’aient fait que s’assurer. La gloire de Verlaine n’a pas ; été diminu¢ée, mais elle a été entretenue surtout par des ceuvres a caractére anecdotique ; sa légende se continue et s’enrichit ; mais il ne parait pas que son prestige littéraire grandisse beaucoup. Une des derniéres enquétes sur les tendances littéraires du jour (Barillon et Rambaud, Enquéle sur les maitres de la jeune littérature, 123) fait paraitre deux ou trois fois seulement le nom de Verlaine, et en des mentions trés modestes ; partout, au contraire, reviennent les images de Mallarmé et de Rimbaud, l’aveu - qu’ils ‘furent des animateurs efficaces. [1 est trop tét certes pour fixer le point autour duquel n’oscillera plus que légérement, dans

- traits éternels, dans nos histoires littéraires. Mais la considéra- tion de ce que fut sa renommeée, entre 1885 et 1900, dans les © 3 quinze années ot |’on s "enthousiasma pour le symbolisme et ot -Yon-se lassa de lui, est déja bien significative. Aprésavoir cru, - pour des raisons plutat extérieures qu’intimes, qu’il était lame if méme de la poésie moderne, on s’apergut vite qu'il appartenait — SS a une autre génération, et qu’il avait d’autres soucis que ceux du jour ; les symbolistes l’écartérent ; il désavoua les symbolistes. Bien que ces disputes, sur des mots quisont des étiquettes fort — -imparfaites, n’aient pas toujours un sens trés net, ily a laune indication essentielle qu’on ne peut négliger ; elle invite Alimiter plus étroitement qu’on ne le fait souvent V'influence de Verlaine a ee poaue symboliste.

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