PRÉFACE III
lier, la brique et les moellons, et j'enfonçais de mes pieds, chaussés de gros sabots, la paille dans la terre délayée dont se compose le torchis des constructions rustiques. A dix-sept ans, devenu « compagnon », je commençai à mettre à mon tour pierre sur pierre et, deux ans après, j'abandonnai ce labeur, peu lucratif alors dans nos parages, pour entrer homme de peine sous les ordres d'un jardinier qui m'occupait, suivant la saison, à traîner les arrosoirs ou à manœuvrer la bêche et le râteau de cinq heures du matin à huit heures du soir, dans un vaste enclos dont je retournais la glèbe plusieurs fois par an. Je passai de là au chemin de fer, où j'ai rempli pendant trente années consécutives quelques-unes des plus humbles fonctions et des moins rétribuées S celles qui exposent
1 . Sans parler de la pénible tâche imposée et de l'extrême exactitude qu*il faut y apporter, les risques de mort auxquels sont
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IV PRÉFACE
davantage aux roues, et cela dimanches et fêtes, douze heures par jour et six mois de nuit par chaque année.
Or, je n'ai pas déserté ce dernier poste volontairement ni par caprice, en homme qui restreint et limite lui-même sa tâche, mais tout à fait à la façon dont se retire de la mêlée un soldat qui, malgré ses efforts, ne peut plus venir à bout de se dresser en ligne de bataille. C'est dans les loisirs forcés que m'a fait la maladie que j'ai mis en ordre et donné la dernière main aux pièces dont se compose le présent recueil.
Les débuts, on le sait, sont toujours difficiles dans les arts, mais surtout dans les lettres : le pu-
constamment exposés les graisseurs de wagons et de locomotives valent, pour qui tiendrait le moins du monde à sa peau, une somme quelque peu supérieure aux trois francs par jour dévolus en moyenne aux sacrifiés que la société utilise à cet office.
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PRÉFACE
blic et la critique se montrent à Tenvi exigeants envers les inconnus. C'est sans aucun succès que j'avais remis ou adressé, à diverses reprises, queluns de mes essais à des célébrités, aux Revues et aux Concours académiques, et que ma Muse inexpérimentée et craintive formulait ainsi, après tant d'autres, la touchante prière de Mignon : « Laissezmoi paraître en attendant que je sois ! » — Sainte- Beuve, qui connaissait bien ce qu'il en retourne, a dit : « Pour que les hommes fassent attention à un talent et à un génie, il faut qu'il leur apparaisse avec plénitude et surcroît, et qu'il leur donne toujours un peu trop, »
Un peu trop : rien que cela.
Le jour où j'ai commencé à divulguer le secret, très étroitement gardé jusqu'alors, de mes études, — ce jour est très rapproché du jour où nous sommes —
Et j'avais cinquante ans quand ceci m'arriva ;
VI PRÉFACE
quand j'ai annoncé à quelques personnes affectueuses et à d'autres simplement bienveillantes rintention où j'étais de faire appel à une souscription, — sorte de vente anticipée, — « à l'exemplaire », la plupart des personnes consultées cherchèrent à me dissuader d'un tel dessein. On m'objecta le peu de gens qui lisent aujourd'hui autre chose que les faits divers des journaux et leurs feuilletons, et parmi ce peu de gens, le nombre infiniment restreint de ceux qui aiment les vers, s'y connaissent, se mettent en peine de les apprécier et se soucient assez de livres pour en faire emplette. J'eus les oreilles rebattues à satiété de ces choses, que je connaissais déjà trop par moi-même ; je persistai pourtant dans mon dessein et ne fût-ce que pour faire mentir le reproche que Voltaire fait implicitement à la Providence \
. « n semble qu^on ait proposé au peuple de jouer à la boule ou de faire des vers, » dit Voltaire : et il ajoute : « Non ; mais
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