LES CÔTES DE CRÈTE; CANDIE,* BEAUFORT A CANDIE. — LA BAIE DE
LA sude; l'escadre internationale; soldats turcs et soldats
EUROPÉENS ; LES INSURGÉS. — LA CANÉE ; LES MASSACRES. — PRO- POS D*UN « MARSOUIN » FRANÇAIS. — DJEVAD-PACHA; LE CONCERT EUROPÉEN.
La Canée, 1*' octobre
Si j'avais eu besoin d'une nouvelle expérience pour m'assurer que l'on ne voit bien que par ses yeux, et qu'une enquête de quelques heures sur place en apprend plus .que des journées de lecture à distance, je serais pleinement édifié par ce que je viens de constater ici. Depuis le mois d'avril dernier, nous savons tous que les afifaires de Crète ont commencé par une abominable tragédie et qu'elles se prolongent par le plus confus des imbroglios. La réalité immédiate donne à ce mélange d'odieux et de comique un caractère saisissant. On est moins fier, quand on a vu cela, de vivre dans un siècle de progrès et de faire sa partie dans le concert européen.
Hier, au point du jour, nous commencions à ranger par le nord les côtes de Crète. Nobles et charmantes, couronnées de hautes montagnes, que domine l'Ida, ceintes de plaines fertiles oùblanchis-' sent de gros villages, elles étalent sur le bleu profond de la mer Egée une terre où la richesse renaîtra dès que les Turcs, souverains maîtres de paresse et d'oppression stérilisante, l'auront quittée. On comprend, à l'admirer ainsi, splendide sous le soleil et rafraîchie par la brise, l'indomptable volonté des Cretois à chasser leurs tyrans et la douloureuse convoitise des Grecs devant ce bien qui est à eux. Elle est la perle des îles grecques. Et quelle admirable situation à égale distance des trois parties du vieux monde, l'Europe, l'Asie et l'Afrique! Les anciens lui avaient donné pour rois leurs plus grands dieux, Cronos, Zeus, Dionysos. Ils plaçaient ici leurs mythes les plus gracieux et les plus terribles : le jugement des trois déesses, d'où la guerre de Troie devait sortir, l'enlèvement d'Europe, Dédale, inventeur des arts, Thésée et Ariane, le législateur Minos. La Grèce contemporaine a dans cette île ses plus beaux titres de gloire. Pour la huitième fois depuis le commencement du siècle, les Cretois sont en révolte contre des maîtres qui, nulle part, n'ont été plus durs. Vont-ils enfin vérifier à leur profit le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes?
Devant ce beau pays, durant cette matinée radieuse, je retrouve une impression analogue à celle que m'avait laissée la côte de Pamphylie. Les lignes sont pures sans sécheresse et la terre se pare
de feuillages, comme de voiles élégants. Les collines sont boisées, et de loin en loin, des arbres plus élevés, centenaires robustes, surmontent les cimes, mollement arrondies ou fièrement abruptes. La Grèce, surtout la Grèce insulaire, n'offre guère de tels spectacles. La Crète est un des rares pays helléniques où les Occidentaux trouvent au premier regard la beauté antique, telle qu'ils l'avaient rêvée d'après leur climat. Même la reprise des thèmes anciens par la poésie française semble ici toute naturelle et vraie. S'il est difficile, à Mycènes, d'imaginer l'Iphigénie de Racine sous la porte des Lions et dans l'enceinte de l'Agora, on évoque sans peine au long de ces rivages « la fille de Minos et de Pasiphaé », la Phèdre qui, loin de sa patrie, rêvait d'être « assise à l'ombre des forêts », la grande passionnée, qui invoquait le Soleil, son ancêtre, et « l'univers peuplé de ses aïeux », tendait les bras vers l'ombre de son père, juge des Enfers, et s'écriait : « Pardonne! » L'élégance racinienne n'est pas un contresens devant ce paysage d'une vigueur harmonieuse.
Mais, à cette heure, la Crète éveille un autre intérêt que celui des vieilles légendes et de la tragédie classique. Dès la presqu'île de Spinalonga, l'histoire qui se fait dans ces parages se marque par la vue d'un navire français, le Bugeaud, Nous distinguons à la lorgnette le drapeau tricolore flottant sur la carène grise, sous la dure silhouette des mâts militaires. Gendarme de l'Europe, le navire ainsi découvert, point minuscule dans le grand espace, offre la tristesse morne d'une sentinelle perdue.
La Crète « aux cent villes » n'en a plus que trois, la Canée, Candie et Rhétimno. Nous passerons trop loin de Rhétimno pour la voir, cachée au fond d'un golfcy mais, à quelque vingt milles de Spinalonga, Candie apparaît, nette comme sur un plan en relief. A l'entrée du port, deux navires anglais montent la garde, un cuirassé et un transport. Nous passons entre les deux, et, sur le pont du cuirassé, nous voyons les soldats de marine sous les armes et en grande tenue d'inspection, uniforme de toile et casque blanc à pointe de cuivre. Un autre cuirassé de même nation est à l'ancre, au large, devant l'île de Standia. Nous apprendrons tout à l'heure, à la Canée, que ces jours derniers un transport turc s'est présenté pour débarquer des troupes. Avec une politesse anglaise, c'est-à-dire exempte de vaines formules, le commandant de la station l'a invité à reprendre la mer sur-le-champ, et le Turc n'y a pas mis d'insistance. La môme scène se reproduit périodiquement sur divers points de la côte.
Candie, surmontée de minarets et de coupoles, est encore serrée dans l'enceinte vénitienne que Morosini dut rendre en 1669. En Europe comme en Asie, le Turc est entré à la manière d'un bernardl'ermite dans les coquilles formées par d'autres. Il a planté son drapeau rouge et son croissant sur les murs escaladés à coups d'hommes et défendus jusqu'à la mort par une poignée d'Européens abandonnés. Au-dessus des églises, il a élevé les minarets d'où il proclame cinq fois par jour le triomphe
d'Allah. Puis, avec l'unique souci de percevoir rimpôt, il a pesé de tout on poids sur le roumi^ le giaour, le raïa.
Une fois déjà, sous Louis XIV, la France a essayé d'arracher Candie aux griffes turques. Beaufort, le roi des Halles, amena six mille hommes et une élite de gentilshommes au secours de Morosini. Il fut, à son ordinaire, brave et imprudent. Il attaqua les Turcs avec l'insolence brillante qu'il avait montrée à Corbie. Ses nouveaux adversaires n'avaient pas les ménagements chevaleresques des Espagnols. Ils tuèrent brutalement le petit-fils de Henri IV et de Gabrielle d'Estrées, ou, du moins, il disparut dans une sortie et peut-être finit-il dans une captivité mystérieuse. Ses soldats se rembarquèrent, laissant Morosini capituler.
Ce sont aujourd'hui des soldats anglais qui occupent les bastions où flottèrent les drapeaux de la république de Venise et du Roi-Soleil. Mais, à côté de Vunion-jack, le pavillon turc claque au vent, très haut, sur la citadelle. Pourtant, la ligne de tentes qui borde l'enceinte, vastes et confortables, dénote un établissement sérieux, à l'anglaise. J'ai idée que, si l'Europe ne parvenait pas à chasser le Turc doucement, par les épaules, ces tentes ne seraient pas abattues de sitôt.
Quelques heures de navigation nous mènent devant la Sude, à l'entrée de la baie dont le nom a été si souvent imprimé au cours de ces derniers mois. L'exact Joanne déclarait, en 1891, que « les flottes des grandes puissances européennes s'y loge-
raient aisément ». Il ne croyait pas si bien dire. Ces flottes y sont, en effet, massées au fond de la baie.
Le roi de cette armée navale est le cuirassé italien cj[ue monte l'amiral Canevaro. Il est superbe de masse et de tenue. Il domine, au milieu de la rade^ vaste comme une île. Sur sa carène, la plus grosse mer doit briser sans l'ébranler. Fiers de leur jeune marine, les Italiens ont envoyé ici ce qu'ils avaient de mieux. Notre plus grand navire, à nous, est un croiseur de premier rang, le Chanzy^ d'un beau type «t dont moins que personne je puis dire du mal, car j'ai eu le plaisir et l'honneur, en 1895, lorsqu'il fit soii premier voyage, sous le commandement du capitaine Bugard, d'y prendre passage pour le Maroc, où il allait, comme disent les marins, « montrer le pavillon ». Je le revois, fin et fort, à côté du Troude^ revenu de Beyrout. Mais il faut bien reconnaître que dans ce concours de navires, où figure l'élite des flottes européennes, nous n'avons mis en ligne que de petits bateaux.
La rade est charmante de variété mouvante et de gaieté martiale. Fermée par un îlot que surmonte un fort vénitien, elle s'ouvre, large et profonde, sous la haute montagne de l'Acrotiri. Les embarcations sillonnent l'eau calme ; les pavillons bariolés flottent au vent; les sonneries de chaque nation retentissent, vives ou Içntes; les sifflets de manœuvre vibrent dans l'air. Sur la plage, basse et marécageuse, un village marin éparpille ses boutiques et ses cafés autour de vastes hangars.
L'amiral Pottier, qui commande la division fran-
çaise, nous avait préparé une réception. Mais nous sommes arrivés plus tôt qu'il ne pensait. Le mouillage du Sénégal a été si prompt que nous étions à terre avant que la musique amirale ait pu saluer de la Marseillaise l'entrée en rade du pavillon français. La cordialité de tous nos compatriotes, à l'exemple de Tamiral — au premier rang M. le lieutenant-colonel Famin et M. le consul général Blanc, — vaut mieux que toutes les réceptions officielles. Une fois de plus, au cours de ce voyage, nous éprouvons avec eux la douce puissance de la solidarité nationale.
De la terre — où s'aligne, pour nous transporter, une mobilisation de chevaux, de mulets et de ces invraisemblables voitures que l'Europe envoie finir leur carrière en Orient, — on embrasse tout le spectacle d'un coup d'œil. Il est comme l'exposition de la tragi-comédie internationale. Sur le fort vénitien et sur les batteries de côte, les pavillons européens alternent avec le pavillon turc, celui-ci toujours fort grand et flottant très haut, comme pour marquer la possession d'état et la volonté de rester. Mais, encore plus grand et plus haut^ sur l'Acrotiri qu'occupent toujours les insurgés, flotte le pavillon grec.
De la baie à la ville, pendant trois quarts d'heure, la route est bordée d'une ligne à peu près continue de maisons. La plupart sont en ruines» éventrées par le bombardement ou brûlées par l'insurrection. Si des marécages rendent la campagne malsaine, ils lui procurent une rare fertilité, mais beaucoup d'oliviers, arbres superbes, plusieurs fois centc-
naires, gisent à terre. Couper les oliviers est ici la vengeance suprême. Elle détruit, du coup, un capital accumulé et ruine l'adversaire.
D'abord, nous ne voyons que des soldats turcs. Ils patrouillent par petits groupes, déguenillés, crasseux et de fière mine, le fusilà Tépaule et le chapelet de cartouches en bandoulière. Ils n'ont pas Tair d'apercevoir les officiers européens qui passent devant eux; ils les ignorent et nous verrons tout à l'heure la contre-partie de ce manège. Mais, bientôt, paraissent des sentinelles d'une autre mine, des bersagliers italiens, jolis soldats qui n'ont pas voulu quitter leurs triomphants plumets, môme en coiffant le casque colonial. Au pied des hauteurs, ces silhouettes lointaines, ce sont les insurgés qui tiennent la campagne à une lieue delà ville. Ils continuent à se garder eux-mêmes des Turcs, et ils font bien. Il y a deux jours, sur la route que nous suivons, un parti de musulmans s'est glissé, la nuit, entre les sentinelles internationales, a dirigé un feu de salve sur des chrétiens qui dormaient à la belle étoile et en a tué trois.
La Çanée se découvre brusquement, à un tournant de la route, entre des remparts vénitiens qui .se terminent, au bord de la mer, par un gros bastion sur lequel les contingents d'Europe ont arboré leurs drapeaux. On dirait un navire avec son grand pavois. La porte de la ville est gardée par des soldats turcs, mais, aussitôt après, un poste de highlanders aux jambes nues est installé dans une boutique. Une escouade de « marsouins» français
passe en corvée. Des. fantassins russes, avec la blouse de toile à pattes rouges, la casquette plate et le sabre à fourreau de cuir, roulent des barriques. Officiers européens et turcs vont et viennent, sans se regarder.
Et voici, autrement grandiose et sinistre que dans la campagne, la mise en scène de l'insurrection. Tout le quartier qui s'étend à gauche de la porte, le quartier chrétien, est brûlé. L'opération a été faite avec méthode : l'incendie s'est arrêté aux premières maisons turques. Pour s'échapper, les chrétiens ont dû percer les murs d'une maison à l'autre. Ils s'étaient réfugiés dans leur église, où le consul de France et nos marins vinrent les délivrer. Pendant l'incendie, la garnison turque, rangée sur le rempart, tirait sur le quartier chrétien, par feux de salve^ au clairon et au commandement.
La ville est bientôt vue. Trois ou quatre rues d'aspect européen et un dédale de ruelles à l'orientale aboutissent au port. Celui-ci est défendu par une citadelle opposée au gros bastion de l'enceinte cl sur laquelle le drapeau turc, de plus en plus énorme, fait face aux pavillons européens. Sur le quai, des highlanders montent la garde, admirables de tenue et immobiles sous le soleil. Consciencieusement, à chaque minute, ils portent les armes aux officiers européens; ils ne bougent pas devant les officiers turcs. Dans les cafés, les Grecs discutent, en buvant un peu de rhaki et beaucoup d'eau fraîche. L'un de ces cafés porte, comme enseigne : Au Concert européen/
La ville est sûre à cette heure, grâce aux patrouilles internationales. Pourtant, la lutte est encore trop récente pour qu'il ne reste pas dans l'air une électricité de haine. L'orgueil cl le fanatisme turcs sont également excités. Je me suis égaré parmi les • ruelles du quartier musulman* Dans Tune d'elles, étroite et déserte, je me suis Imuvé face à face avec un soldat turc. Je n'oublierai jamais la lueur féroce qui a brillé dans son œil, cette allure louche et biaise d'hyène, qui voudrait et qui n'ose pas.
Mais il faut tout voir et tout dire. S'il y a des Turcs féroces, il y en a d'inofïensifs. La bonhomie cordiale est un trait de la race comme le fanalismo haineux. Après le soldat infjuiélanl, je rencontre un officier gros et gras, bien velu, chez qui le bienêtre physique a développé les vertus morales. Ses yeux sourient dans un visngc lunaire. Tl comprend que je cherche mon chemin et, par signes, m'engage à le suivre. Il se détourne de sa direction, m'accompagne jusqu'au port et me quitte, sur un salut de grande politesse. Partout en Orient, à Rhodes comme à Adalia, à Damas comme à Jérusalem, j'ai rencontré ces deux espèces de Tuits-
Nous avons visité les marsouins franraîs dans leur caserne. C'est une sorte de palais en Lois, élevé dans Tenceinte du bastion où flottent les drapeaux des puissances. Nos soldats sont h\ ce qu'ils sont partout : propres, endurants et gais. Us expriment eu leur langage cette philosophie railleuse, que rien n'étonne et qui voit juste. L'un d'eux résumait ainsi son opinion sur l'antagonisme des musulmans et des
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diO VERS JÉRUSALEM.
chrétiens : u Tous ces magots, voyez-vous, c'est kifkîf. Ils passent le temps à se faire de sales blagues! » Par IL sales blagues », mon homme entend les fusillades nocturnes, cent mille oliviers coupés, les JïOrbHrios de tout f^^enre, la terreur pesant sur Fîle et prt^parant la laim, pour Thiver qui vient. Il nous confirme ce que nous savons par ailleurs sur les relations de nos soldats el de nos marins avec leurs camarades internat ionaux : « On est convenable entre tous, niais, les Autrichiens, c'est presque des Prussiens. Les Russes^ c'est des amis, mais avec eux, il faut boire toujours, et on n'est pas de force. Les Anglais, c'est du monde trop chic, tous des milords. Les Jlaliens sont très gentils. Avec eux, ça va tout seul. » En cflet, malgré Ja Triplice, le sang latin parle plus haut qut^ les groupements artificiels.
Dans le service, partagé à tour de rôle entre les divers contingents, l'entente des chefs a écarté tout coDilit. Autant, â l'époque des Croisades, les armées chrétiennes avaient de mal à s'entendre, autant cette petite troupe internationale est exemplaire de discipline et d'endurance, quoique le service soit pL^niblc et malsain. Mais, tandis que la chrétienté, au temps des Croisades, n'avait qu'une pensée contre le Turc, TEurope d'aujourd'hui compte autant d'avis que d'Élats. Ainsi la situation d'autrefois est renversi'^c. De là, ces indécisions qui ont traîné toute celte alîaire de manière si dangereuse et, à certains jours, ont fait jouer au « concert européen » un rôle ridicule devant les Turcs.
Lorsque l'arrivée de Djevad-Pacha est venue
donner un soufflet moral à l'Europe, deux amiraux, ritalien et le français, ont proposé de lui faire rebrousser chemin. Les autres ont refusé. Le commissaire extraordinaire du sultan a donc débarqué, s'est installé, a voulu entrer en rapports officiels avec les amiraux, en profitant de sa supériorité de rang et de grade. Il a fallu user de diplomatie pour n'ôtre pas joué par lui. Djcvad annonçait Vinlention de « Yisiter les casernements », En ce cas, les troupes internationales auraient dfi lui rendre les honneurs et exciter par cette défénmcc Torgueil musulman, si prompt à interpréter les moindres apparences comme un hommage au Padischah vainqueur. 11 a trouvé les casernes vides : les troupes étaient en service, prenaient Tair, etc. Après quelques tentatives du même genre, il s'est résigné à rester au konak. Mais lavis de tous les Européens, marins, soldats et diplomates, est que les Turcs ui^ veulent pas s'en aller r
D'autre pari, T Europe a faiE des promesses solennelles. Les insurgés en attendent Teflet* Ils sont résolus à rester maîtres chez eux, car il y a dans l'île, en chiiïres ronds, deux cent mille chrétiens contre cinquante mille musulmans. Chrétiens et musulmans sont également féroces ; 6 Sitia, les chrétiens coupaient les oreilles et le nez aux femmes et aux enfants musulmans. La Grèce, en débarquant à Plalania les soldats du colonel Vassos, a été d'une imprudence et d'une insolence sans excuse; si elle n\iût pas bougé, la Crète lui tombait dans la main comme un fruit mûr. Mais, quels que soient
ses loris et le banditisme des insurgés, le droit et la force des choses sont pour elle et pour eux. Si les puissances ne font pas sortir le Turc bon gré mal gré, les fusils crétois vont repartir. Ils s'essayent déjà. Tandis que le « concert européen » ne parvient pas à se mettre d'accord, ils chantent jour et nuit dans la campagne des solos qui vont faire un tutti. Au moment où notre navire va quitter la Crète, un gros orage s'amasse sur l'île. Des nuages cuivrés, aux flancs rougis par le soleil couchant, pèsent sur la citadelle turque, et un vent furieux secoue les pavillons des puissances. C'est l'image de la situalion.
EN VUE DE LA GRECE. — LA SICILE; MESSINE ET TAORMINB. FÊTE A BORD. — LES CÔTES DE PROVENCE. — LE RETOUR.
. " En mer, 3 octobre 1897
En quittant la Canée, nous avons vu des nuages, les premiers depuis Marseille. L'orage est resté derrière nous, mais, au point du jour, les côtes de Morée sont estompées de brume. Le vent nous apporte du Taygète une senteur fraîche. Des tourterelles se posent sur les bordages. Notre patrie commence ici, dans les eaux grecques, en vue de la terre d'où nous est venue notre civilisation, dans Tair tempéré qui nous a nourris.
Le lendemain, à Taube, nous pénétrons dans le détroit de Messine. Une nappe de lumière vermeille ruisselle sur les côtes de Calabre, franchit le détroit et s'étend de Messine à Gatane. La vue de Tltalie et de la Sicile, dans cette aurore fraîche, est aussi nette que les plus clairs matins de Syrie et de Palestine. Elle est plus douce à Tœil, sous une verdure moins
foncée, avec des contours moins secs, des oppositions plus harmonieuses de montagnes et de vallées. L'angélus tinte aux clochers de Messine. Nous Tavons entendu à Jérusalem, timide et comme dépaysé sur une terre hostile : maintenant, il lance avec confiance son salut au matin.
A peine le navire a-t-il mouillé dans le port de Messine, qu'une petite barque se range contre son énorme flanc. Elle porte trois musiciens, aux figures pales et aux vêtements minables. Ils jouent la Marseillaise, puis la marche royale, Thymne à Garibaldi et toute la série de ces mélodies napolitaines, faciles et vulgaires, mais si vivement rythmées, où chante la joie de vivre. Ils ne sont pas très forts; mais leur violon, leur guitare et leur mandoline suivent un tel instinct de mesure et de vivacité qu'ils nous ravissent après la musique arabe et ses tristes mélopées. L'impression est délicieuse, même pour les délicats, et Dieu sait si la délicatesse en musique rend dédaigneux. Près de moi, un wagnérien écoute Funiculi avec bonheur.
Nous avons vu Messine, ses rues dallées, ses églises où ronfle le style jésuite, son Campo Santo monumental. Nous avons suivi jusqu'à Taormine la route enchantée qui coupe les vallons étroits et les larges torrents, le long des pentes aux ondulations régulières, où la verdure des orangers, percée par la roche jaunissante, fait comme une tenture de velours brodée d'or et drapée en plis égaux. De loin en loin, au sommet des promontoires, les bergers regardent la mer et rêvent, comme aux temps
anciens, la poésie que chantait Théocrite. Sur la haute colline de Taormine où se dresse le théâtre antique, par la brèche du mur de scène, nous avons regardé longuement le plus admirable paysage de terre et de mer que puisse offrir l'ItaHe et peut-être le monde. Ce coin de Sicile, où s'unissent la beauté grecque et la beauté italienne, est la porte magnifique et charmante de l'Europe.
Le lendemain, la pluie tigre la mer qui se hérisse sous un vent froid. Au départ, elle nous eût semblé odieuse; au retour, nous la trouvons délicieuse. Pour fuir le gros temps, nous montons vers le cap Corse et, le soir, grâce à l'abri que nous procurent la côte d'Italie et l'île d'Elbe, l'état-major du Sénégal peut donner la fête d'usage. Jusqu'au dernier moment, on se demandait si elle pourrait avoir lieu. Les matelots ont rattrapé le temps forcément perdu avec une adresse et une rapidité merveilleuses. Ils ont décoré le pont de verdure, de pavillons multicolores et de trophées d'armes, au milieu desquels les lampes électriques brillent comme des fleurs étincelantes.
J'ai déjà vu sur le même navire une fête du même genre. Cette fois, si le nombre restreint des passagers offre un moindre choix d'artistes, la qualité supplée à la quantité et, surtout, la mise en scène est beaucoup plus luxueuse. Il y a un vrai théâtre, avec rideau, coulisses et toile de fond. L'un des commissaires du bord est un peintre de vrai talent. Il a peint sur le rideau une vue de Famagouste, fauve et bleue à souhait, d'une perspective extrêmement adroite. Le programme porte du Ban-
-^i^^ppr
ville et du Meilhac. La poésie de Banville, au sortir de Messine el dans les eaux italiennes, est vraiment chez elle. Sur un paquebot, où la coquetterie de la Française et la galanterie du Français se donnent une carrière d'autant plus libre qu'elle est plus courte, le marivaudage de Meilhac est aussi vrai qu'à Paris. La partie musicale unit Wagner aux chansons du Chat-Noir. Décors et programme donnent ainsi l'idée d'une Bodinière flottante, avec l'accompagnement du vent et de la mer, pour remplacer le bruit de la rue Saint-Lazare. Et cela au retour de Jérusalem! C'est que l'Europe nous reprend. Les impressions de Terre-Sainte sont restées au fond de nos âmes. Elles remonteront aux heures de souvenir et de rêverie, à travers le flot changeant de la vie journalière.
Au jour levant, nous longeons les côtes de Provence, aussi belles que celles de Sicile, plus belles que celles d'Italie et de Grèce. Le long des îles de Lérins, à travers l'archipel d'Hyères, nous gagnons Marseille. La « porte de l'Orient » s'ouvre enfin, entre Notre-Dame-de-la-Garde et la Major. Le temps s'est remis au beau. Tout désormais est de France et d'Europe, l'air plus frais, le soleil plus pâle, la population qui se promène sur la jetée ou s'entasse dans les petits vapeurs allant au château d'If. En venant de Paris, ce soleil semblerait ardent; on trouverait un peu vulgaire la cordialité marseillaise qui nous acclame, pour le plaisir d'agiter les chapeaux et de crier. Au retour d'Orient, tout cela est délicieux.
Notre voyage a été singulièrement rapide et fatigant ; il était hérissé de difficultés. Cependant, il a dépassé toutes nos espérances, grâce à la bonne humeur et à l'endurance générales, grâce surtout à M. Amphoux, dont la prévoyance et l'esprit pratique nous ont évité tous les mécomptes. Nous devons beaucoup de reconnaissance à ses organisateurs. Grâce à eux, nous avons vu Jérusalem et, désormais, nous aurons tous dans Tâme quelque chose du hadji.
Pour moi, j'ai contracté une dette personnelle envers le commandant du Sénégal, M. le capitaine Rebufat. Pour la seconde fois, j'avais le plaisir de naviguer avec lui. Comme tous ses passagers j'avais apprécié sa spirituelle courtoisie, sa continuelle et discrète attention à assurer leur bien-être. Personnellement, je lui ai d'autres obligations. Si j'ai pu, au jour le jour, écrire ces lettres, c'est, en partie, grâce aux facilités qu'il me prodiguait, avec tant de simplicité et de bonne grâce qu'il me semblait tout naturel d'être traité de la sorte. Souvent, je n'ai compris qu'à la réflexion combien je lui devais. Je viens de me relire à distance, et par cela même, de repasser mes obligations envers lui. Je le prie de recevoir ici l'expression de ma cordiale reconnaissance.