‹ Vers Athènes et Jérusalem: journal de voyage en Grèce et en SyrieChapitre 14 sur 17 · LES JUIFS DE JÉRUSALEM. — LE MC« DES LAMBBTATIONS* LE SIONIS.ME · texte numérisé non relu

LES JUIFS DE JÉRUSALEM. — LE MC« DES LAMBBTATIONS* LE SIONIS.ME

Jérusalem: -^ septembre

Comme pour toutes les villes crOrieni, il est difficile d'évaluer la population de Jérusalem. Le.^ uns la portent jusqu'à quarante mille habitants, d autres la réduisent à vingt-cinq mille. Dans le premier chiffre, les juifs figureraient pour vin^l-liuit mille, dans le second pour douze milk. Cette proportion considérable s'accroît chaque année. Les émigrants Israélites affluent d'Allemagne, de Bussie et de Pologne vers Jérusalem. Ce sont les AckkÊnazim, Ils viennent non pas se joindre^ mais se juxtaposer aux Sephàrdim, depuis longtemps établis dans la ville.

Les Achkenazim sont pauvres. En quittant TEu* rope, ils n'obéissent pas seulement à la foi et au désir de reposer dans la terre ances traie. Ils sont aussi poussés par la misère et respoir d*une con-

dition meilleure, grâce aux nombreuses fondations de leurs coreligionnaires riches; ils fuient la persécution antisémitique de Russie. La plupart ne trouvent à Jérusalem qu'une existence précaire. Les moins dépourvus se logent dans les masures horriblement sales du quartier juif, qui s'étend sous le Harâm ech Chéri f et s'ouvre sur la campagne par le Bâb el Mogharibé^ « la porte des ordures ». Les autres reçoivent l'hospitalité dans les énormes constructions en forme de phalanstère que MM. de Rothschild et Montefiore ont élevées pour eux sur le mont Sion et dans la vallée du Hinnom. Tous reçoivent leur part des dons que leur envoient les juifs d'Occident, à la condition de prier pour leurs bienfaiteurs et aussi, une fois morts, de leur retenir une place dans la vallée de Josaphat. Tels les domestiques qui vont faire la queue pour leurs maîtres à la porte des théâtres.

J'ai vu les Achkenazim ensevelir leurs morts à la nuit tombante, en hâte, parmi les pierres blanches, au flanc du mont des Oliviers. Je les ai vus, à l'heure des synagogues, sortir en longues files noires, semblables à de tristes insectes sillonnaat la poussière épaisse, des longs bâtiments qui s'étendent sous la route de Bethléem. Je les ai vus pleurer au pied du mur des Lamentations, où nous allons les rejoindre. Partout la dérision, agressive chez les musulmans, sans charité chez les chrétiens d'Europe, les accompagnait. Devant ces scènes de deuil et d'opprobre, je songeais à l'existence fastueuse que mènent en Europe leurs frères par le sang et la foi, à l'orgueil

des équipageSt au luxe des réceptions, aux galeries de tableaux, à la colonnade do la Bourse, au préfet Worms-Clavelin. Les uns jouissenl, les autres souffrent; mais tous, dans Torgueit et dans Vhumiliation, avec leurs rares qualités et leurs d(fvfauts antipathiques, leur vanité et leur esprit pratique, leur bassesse et leur ardeur au travail, leur souplesse et leur intelligence, proposent au inonde le môme problème de fatalité historique, le même exemple de foi et de patriotisme, la même preuve de solidarité.

Les Sephardim, beaucoup moins nombreux, mais riches, sont Tanstocratie de la colonie juive à Jérusalem. Ils descendent des juifs chassés d'Espagne, à la fin du xv" siècle, par Ferdinand et Isabelle. Ils ont pour eux, outre la richesse qu'ils entretiennent parle commerce, la lîerté que procure la noblesse historique. Leur ûme n'a pas été abaissée par la servitude et 5a persécution. Ils habitent de sales ruelles, mais l'intérieur de leurs maisons est luxueux. Ils sont vêtus de somptueuses robes en velours et coifl'és de chaperons richement fourrés. Les vieux ont de la noblesse, avec leurs longues barbes grises et leurs grands traits. Si les jeunes ont d'habitude la figure trop rose, d'un ton de cire fardée, il y a parmi eux des types mâles ou charmants de beau lé juvénile. A tous, de longues papillotes descendent en tire-bouchons le long des joues.

Achkenazim et Sephardim se réunissent le vendredi et les jours de fôte au pied du u mur des Lamentations ». De tous les spectacles que peut

offrir la ferveur religieuse, exaltée par la solidarité nationale, aucun n*est d*un effet plus saisissant, plus grandiose et plus triste que celui qu'ils offrent ce jour-là. Vers cinq heures, ils se hâtent par les ruelles sombres et les avenues dévorées de soleil. Ils gagnent Tendroit où leurs ancêtres, sous Constantin, ont acheté le droit de pleurer les malheurs de leur ville et de leur race. C'est un couloir étroit et long dont un côté est formé par une haute muraille, reste incontestable de la Jérusalem salomonienne. Les premières assises de cette muraille sont bâties d'énormes blocs à bossages. Les juifs appuient la tête contre ces murs et ils récitent en pleurant les Lamentations de Jérémie.

Ils s'entassent dans l'étroit couloir. Les premiers arrivés se pressent contre la haute muraille; les autres attendent leur tour. Presque tous ont le livre à la main : tous psalmodient d'une voix lamentable. Ils pleurent de vraies larmes, qui arrosent les pierres et tombent sur le sol. Les femmes sont à gauche, les hommes à droite ; autour d'eux et derrière eux, les enfants qui pleurent du môme cœur. Les haillons sont mêlés aux robes de velours. Une odeur nauséabonde sort de cette foule.

Un groupe compact est serré autour d'un chantre; le chantre dit un verset et le groupe répond d'une seule voix, en balançant le buste d'avant en arrière, d'un mouvement régulier et continu :

Le chantre. — A cause du palais qui est dévasté. Le peuple. — Nous sommes assis solitaires et nous pleurons.

Le chantre. — A cause du temple qui est détruit.

Le peuple. — Nous sommes assis solitaires et noua pleurons.

Le chantre. — A cause des murs qui sont abattus.

Le peuple. — Nous sommes assis solitaires et noua pleurons.

Le chantre. — A cause de notre majesté qai est passée.

Le peuple. — Nous sommes assis solitaires et nous pleurons.

Puis ils supplient Jéhovah de se rappeler ses promesses : « Rassemble les enfants de Jérusalem, Hâte-toi, hâte-toi, libérateur de Sion.... Que bientôt la royauté reparaisse dans Sion. Console ceux qui pleurent dans Jérusalem. »

Ces voix lamentables sont pleines d^espoir. Après bientôt deux mille ans de persécution, ces malheureux comptent toujours sur la parole de rÉlerneU Sous le soleil impassible, devant ces pierres qui ont déjà bu tant de larmes, ils répètent leur appel avec la même acuité de douleur, la môme confiance dans leurs destinées. Ils n'ont aucune honle; sous Vœ'û des curieux, au bruit de leurs rires, ils restent impassibles. Le sentiment de leur noblesse historique et rehgieuse leur entretient au cœur un orgueil supérieur à toutes les humiliations.

Aussi a-t-on pu, en tout temps et en tout pays^ massacrer,brûler, disperser le peuple juif, lui donner tous les vices de la servitude. Dans l'exil, il a crû et multipHé. Il est riche et puissant par le monde entier. A cette heure les vieilles persécutions sont reprises contre lui avec des moyens atténués par les mœurs, mais inspirés de la même haine. Le peuple

3tO VERS JÉRUSALEM.

qui conserve de la sorte deux des sentiments les plus nobles et les plus forts que Thomme puisse l'iirouver, le patriotisme et la foi, est invincible. Les .IniTs ont, dans le cœur et dans Fesprit, de graves di'fauts et de profondes lacunes. Mais leurs sentirjirnts de famille, leur amour de Tépargne, leur Corée de résistance et leur ténacité, leur activité et Irur intelligence leur assurent une durée, et aussi une part dans Tœuvre de la civilisation, contre lesquelles rien ne prévaudra.

Est-ce à dire que, jamais, Israël doive reprendre l>n!^session de Jérusalem et de la Judée? La question a été posée récemment. Un rêve confus, sorti «li^s prédictions messianiques, a pris la forme d'un ÎM^ojet à échéance prochaine. Le congrès des Sionistes a t'ait quelque bruit autour de ce projet. Un groupe ïl Israélites — parmi lesquels figure M. le D"" Max Xordau, Tardent auteur de Dégénérescence^ en qui F^(*mble revivre l'âme de Jérémie — songe à réunir les iVloments de la nation juive et à les rétablir dans le pays natal. Il espère obtenir Jérusalem du Sultan et 1?» donner pour capitale au nouvel Étali Ainsi les <'Jtbrts partiels de T Alliance israélite, de MM. de Rothschild et Montefîore, tout ce que les juifs diilurope ont fait en Palestine pour leurs coreligionfinïres, aboutiraient à un résultat grandiose.

De toutes les chimères que peut nourrir le patriolisme, je n'en vois pas de plus vaine que celle-ci. Les juifs sont dispersés dans le monde entier; ils ont trouvé les moyens d'existence et la richesse (^ parmi les nations ». S'ils ont conservé, irréducti-

bles, leur foi et leur solidarité de race, en bien des pays ils ont adopté leur séjour comme une pairie nouvelle. Le plus grand nombre — les plus intelligents, les plus laborieux et les plus riches — ne consentirait jamais à quitter celle patrie pour Tancienne. Ils sont tenus par leurs intérêts^ et leurs aiVections; ils ont épousé des femmes étrangères; ils ont donné leurs filles aux gentils. Le temps n'est plus où de nouveaux Juges pourraient séparer le bon grain de rivraie et décider le peuple de Dieu à quitter Paris, Cologne et Francfort, en y laissant ses princesses et ses baronnes, pour aller mourir de faim sur un sol stérile, où le commerce et la spéculation s'exercent petitement.

Mais, en admettant que l'ellbrl général du peuple dispersé tende seulement à une réunion p^EirlioîIe, qui ferait de Jérusalem la métropole des colonies juives éparses dans le monde, ileux obstacles invin- . cibles surgiraient aussitôt pour lui barrer laecès de Sion.

Le premier viendrait du Sultan, Les Sionistes s abusent étrangement lorsqu'ils le croient disposé à une cession, même contre une rançon que la richesse juive fournirait sans peine, Jérusalem est une ville sainte de Tlslam; elle renferme la mosquée d'Omar. Jamais le Padischah ne la rendra volontairement aux infidèles et, parmi tous les infidèles, il n'en est pas que le musulmati déteste et méprise plus foncièrement que les juifs.

Admettons encore que, par impossible, la cession soit consentie par le Sultan. L*opposition viendrait

alors des Russes, qui eux non plus n'aiment guère les juifs, mais, surtout, qui sont bien décidés à remplacer les Turcs en Palestine, comme dans le reste de TAsie. Depuis le commencement du siècle, ils ont fait des progrès énormes à Jérusalem. Par les Grecs, leurs protégés, ils sont maîtres du Saiât- Sépulcre. Ici, comme ailleurs, ils suivent un plan de conquête intégrale qu'ils réaliseront, car ils ont la suite dans les projets, le nombre et la richesse. L'appui que Tempereur d'Allemagne vient de prêter au Sultan a prorogé pour un temps l'échéance fatale, mais il ne saurait changer la nature des choses. Je l'ai déjà dit, les maîtres de Byzance sont aussi les futurs maîtres de Jérusalem.

LES N0ËL8 d'occident. — l'oASIS DE JUDÉE. — BIJTK ITT BOOJ!. —

LE Cantique des Cantiques. — lk -village de liethléen, — l'église de la nativité.

Belhlëemi 21 sepLambre

Autant le premier aspect de Jérusalem serre le cœur d'une tristesse poignante, autant celui de Bethléem Tépanouit doucement, Jésus est mort h Jérusalem; il est né à Bethléem, A Jérusalem, les amertumes raisonnées de Tâge mûr montent du fond de l'âme; à Bethléem, les naïves impressions de la première jeunesse se réveillent et leurs ailes blanches battent dans le souvenir. Tout ici est riant, paysage et légendes.

D'abord, le contraste est charmant et complet entre l'idée de Bethléem que la foi de Icnfance a laissée dans l'esprit et la réalité que présente, un matin de septembre, le village de la Nalivitc. Le Bethléem des jeunes souvenirs est tout blanc sous la neige. La messe de minuit sonne dans le silence

ouaté de la campagne. Par les chemins, des voix de femmes et d'enfants chantent le vieux noël :

Il est né le divin enfant;

Sonnez, hautbois, résonnez, musettes.

11 est né le divin enfant;

Chantons tous son avènement.

A la lueur des lanternes, des groupes sombres marchent vers Téglise dont les vitraux brillent dans la nuit. Ils font songer aux bergers contemplant Tapparilion flamboyante de Tange dans le ciel noir et aux rois Mages suivant Tétoile vers la crèche, où Tenfant Jésus ouvre les bras au monde, entre Tâne et le bœuf. Puis, c'est le retour sous la bise à la maison chaude, vers le sapin illuminé, tandis que les tout petits, demeurés au lit, rêvent de ce qu'ils trouveront au matin dans leur sabot.

Plus tard, cette pure image de Noël s'est ternie. On a été étudiant et Ton a fait le réveillon au quartier latin, dans une chambre garnie, avec le pâté et le Champagne achetés chez l'épicier du coin, parmi les rires des filles, tandis que, de la rue, montent les chants d'ivrognes. On a été plus ou moins viveur et on revoit les restaurants de nuit, où l'on a grossièrement fêté la nuit sainte, avec des compagnes plus parées et moins fraîches. Rentré dans la vie de famille, on a retrouvé, grâce aux enfants, quelque chose des premiers Noëls. On a quelque peu donné dans le mysticisme des artistes et des poêles, le néo-christianisme qui fut à la mode en ces dernières années, par réaction contre la muflerie et la rosserie littéraires, en attendant le symbolisme et Tibsé-

ni«me. Du moins, à ce mouvement factice et superficiel on a dû quelques plaisirs délicats; on a senti la poésie neuve qu'exprimait ï Adoration des Bergers de Bastien-Lcpagc, V Arrivée à Bethléem de Luc-Olivier Merson, le charme naïf des Noeis do Maurice Bouchor, le brillant lyrisme d'Edmond Rostand dans la Samaritaine; on a goûté les évocations savantes de Jules Lcmaître, d'Anatole France et d'Emile Ghebart; on a ressenti la singulière impression, mélange d'émotion et de scepticisme, de grandeur et de blague, que produisait la Marche à l' étoile, montée au Chat-Noir en ombres chinoises et chantée par Fragerolles.

De ces impressions mOlées, ce sont les plus pures qui s'éveillent aux abords de Bethléem, sous le soleil radieux, devant la nature d'Orient qui contraste si fort, à cette époque de Tannée, avec les paysages nocturnes des Noël s d'Occident. Cette nature contraste aussi complètement avec le reste de la Judée. Entre Jérusalem et Bethléem, la fertilité renaît et augmente, h mesure que la ville s'éloigne et que le village se rapproche, Bethléem s'appelait d^abord Ephrata, « la féconde js, et son nom actuel veut dire « la maison du pain » . Braves et laborieux T ses habitants ont toujours tenu à distance les Bédouins pillards de la mer Morte et cultivé avec soin leurs vignes et leurs olivettes, La Provence, entre Draguignan et Grasse, n'offre pas un aspect plus robuste et plus fin que la succession de coUincs à la crête desquelles court la route, de Rephaïm, qui marquait la frontière entre les

tribus de Benjamin et de Juda, à la vallée des Caroubiers, au-dessus de laquelle s'étead Bethléem.

La chaleur accablante des jours précédents est tombée et une brise fraîche souffle. C'est un délice, après Tardente fournaise dans laquelle nous vivions depuis trois semaines. Après deux heures de roule, une double masse de maisons blanches apparaît en arc de cercle sur deux collines. Elle brille, dans Tair limpide, contre le bleu léger du ciel. Au-dessous, une vallée profonde descend en pente douce et étagée en terrasses. Elle s'évase comme une coupe garnie de verdure, la verdure de FOrient, argentée par Tolivier, dorée par la vigne, relevée par le blanc de la terre et le gris des murs. Maisons et cultures respirent la vie heureuse. La terre est plus grasse autour de Beyrout et de Jaffa. Il y a ici plus d'élégance. La première fleur du christianisme est sortie de ce sol léger ; son parfum court dans la brise qui rafraîchit ces collines et qu'a respiré la Vierge Marie. Sur la côte de Syrie, un souffle de volupté lourde flotte toujours, et dans l'écume de la mer respire l'Astarte phénicienne.

Les plus gracieuses légendes de la Bible se rattachent à Bethléem, comme les plus terribles à Jérusalem. Sur le plateau qui descend vers le village s'est déroulée l'idylle de Ruth et de Booz : « Or Booz donna cet ordre à ses gens : « Vous jetterez exprès des épis de vos javelles, et vous en laisserez sur le champ, afin que Ruth n'ait point de honte de les recueillir, et qu'on ne la reprenne jamais de ce qu'elle aura ramassé.... » « Ruth dormit à ses

pieds jusqu'à ce que la nuit fût passée; et elle se leva le matin avant que les hommes se pussent entre-connaître. » Je voudrais rester ici assez longtemps pour voir l'ombre succéder ii la lumière sur ce paysage que Victor Hugo, après la Bible, a marqué des plus beaux traits peut-être de son imagination pittoresque :

Un frais parfum sortait des touffes d'asphodèle j Les souffles de la nuit flottaient sur GaJgala. L'ombre était nuptiale, auguste et solennelle....

Je voudrais surtout voir le clair de lune sur celle campagne et m'assurer qu'il peut ôLre aussi beau que celui-ci :

Et Ruth se demandait, Immobile, ouvrant Fœil à moitié sous ses voiles, Quel Dieu, quel moissonneur de l'élernel été, Avait, en s'en allant, négligemment jeté Cette faucille d'or dans le champ des étoiles*

Lorsque, après un siècle de raison sèche el un demi-siècle de lyrisme tendu, la pensée française demanda la fraîcheur reposante des sentiments primitifs à la poésie champêtre, le souvenir de Ruth et de Booz n'eut-il point sa part dans les Glaneusfis de Millet et la Mare au diable de George Sand? Sur la plaine de Barbizon et la lande berrichonne, le peintre et le romancier ont retrouvé Tinspiration qui soufflait sur le plateau de Bethléem, il y a des milliers d'années, lorsque la terre

Était encor mouillée et molle du déluge*

C'est encore ici qu'a palpité sur la nature le plus brûlant des chants d'amour, lorsque la SuIamiLe

courait les monts et les plaines, « dans le jardin de Salomon », cherchant le bien-aimé et chantant: « Je suis noire, mais je suis belle, ô filles de Jérusalem. J'entends la voix de mon bien-aimé; le voici qui vient, sautant sur les montagnes, par-dessus les collines. » C'est ici que le plus vénérable des poètes saluait le retour du printemps : « Levez-vous, hâtez-vous, ma bien aimée, ma colombe, mon unique beauté, et venez. — Car Thiver est déjà passé, les pluies se sont dissipées et ont cessé entièrement. — Les fleurs paraissent sur notre terre; le temps de tailler la vigne est venu; la voix de la tourterelle s'est fait entendre sur notre terre; — le figuier a commencé à pousser ses premières figues; les vignes sont en fleur, et elles répandent leur odeur. — Levez-vous, ma bien-aimée, mon unique beauté, et venez. » Lorsque l'ascétisme chrétien vint jeter un voile de deuil sur la beauté de la terre, il fit du Cantique des Cantiques un symbole mystique, le dialogue de l'église et de l'époux. Il n'y a pas, dans l'exégèse sacrée, un exemple d'interprétation plus subtile. Le chant de l'épouse reste, en lui-même, une invocation naturaliste à l'amour et au printemps. Si l'épouse venait de Soûlem, en Galilée, la beauté des femmes de Bethléem était célèbre dans tout Israël. Elle ne s'est pas perdue avec le temps et elle apparaît aux premiers pas dans le village. Les Bethléémites sont grandes et bien faites ; elles ont le visage régulier et fin, les yeux vifs et doux. Elles n'offrent pas l'expression craintive et farouche, Fair de chien battu qui est d'ordinaire celui des femmes

d'Orient, le lamentable aspect de bêtes de somme que leur donne l'excès des gros labeurs. La plupart sont chrétiennes et profitent de la condition supérieure que le culte de la Vierge procure à leur sexe. Leur costume est gracieux : une robe bleue à corsage rouge, relevé de broderies en soie multicolore, un bonnet en forme de hennin tronqué, d'où tombe un voile blanc, de gros bracelets d'argent et de cuivre doré, des colliers en pièces de monnaie encadrant le visage et descendant sur la poitrine.

Les maisons du village bordent une rue sinueuse. Au lieu de l'aspect aveugle et refrogné des maisons orientales, leurs portes ouvertes laissent apercevoir des intérieurs relativement propres et le regard, en les traversant, plonge par les fenêtres sur l'amphithéâtre de la vallée.

A l'extrémité de la colline, paraît une masse sombre, percée de fenêtres étroites et surmontée d'une croix. C'est l'église de la Nativité. Elle s'élève sur une place, et les tombes d'un petit cimetière, escaladant la pente de la vallée, arrivent jusqu'à la chaussée aux dalles épaisses qui conduit à l'entrée. De la place, la vue est charmante sur les jardins en terrasse et la vallée des Caroubiers. L'horizon s'ouvre largement : à droite se creuse l'entonnoir de la mer Morte; à gauche, une ligne de collines bondissantes monte vers Jérusalem. Il suffit de traverser la place et de s'accouder, comme au créneau d'un rempart, à la clôture échancrée des jardins pour se trouver à la pointe d'un éperon dominant deux vallées profondes, l'une qui va

rejoindre les monts de Moab, l'autre qui s'enfonce à travers le massif de Jaflfa. La lumière vermeille ruisselle sur les pentes, dore les murs, argenté les feuillages. Elle nimbe Téglise qui surmonte comme une couronne le berceau du Christ.

Cette église est le plus ancien monument de l'architecture chrétienne. Depuis Timpératrice Hélène, les additions et les restaurations en ont respecté le caractère essentiel. C'est ici le type de la primitive basilique. Dans un angle protégé par une tour trapue, s'ouvre une porte basse qui oblige à se plier en deux ; elle a été réduite à cette dimension par crainte des attaques. Elle donne accès dans un atrium nu, qui précède le porche de l'église. Celle-ci, grandiose et simple, est recouverte d'un toit à charpente apparente. Elle a trois nefs, formées d'un double rang de colonnes corinthiennes, que surmonte un mur éclairé par des fenêtres à plein cintre et décoré de mosaïques à fond d'or, malheureusement très dégradées.

Les Grecs, obligés de partager la nef avec les autres confessions, se sont assuré la propriété exclusive du chœur en le fermant par un horrible mur. De la sorte, la nef est devenue comme une place couverte, un promenoir où les habitants de Bethléem causent et fument, où les gamins polissonnent, où les marchands harcèlent les visiteurs, tandis que les soldats turcs maintiennent l'ordre à coups de courbache.

L'odieux mur franchi, Ficonostase de l'autel grec apparaît et, de chaque côté, s'ouvre une porte,

devant laquelle des sentinelles turques se tiennent immobiles, l'arme au pied. De chacune de ces portes un escalier descend à la grotte de la Nativité. Dans celle-ci les Grecs célèbrent Toffice et il faut attendre qu'ils aient fini. Leurs voix nasillardes montent de la profondeur sombre, que les lampes étoilent de points d'or. Au bas des escaliers brillent aussi les armes des soldats turcs. Comme au Saint- Sépulcre, leur garde est ici nécessaire. Une querelle entre Grecs et Latins dans l'église de Bethléem a été le prétexte de la guerre de Crimée. Tout récemment, dans la grotte, un cawas du consulat russe fut injurié et frappé par un moine franciscain. Le cawas abattit le moine d'un coup de pistolet. L'affaire n'a pas eu de suites, grâce à l'alliance francorusse. Le cawas, mis en prison, s'est échappé et, tacitement, on lui a souhaité bon voyage.

Enfin, les Grecs ont terminé et nous pouvons descendre. La pauvre grotte a été somptueusement ornée, dans un goût criard. Les parois et l'aire sont revêtues de marbre. Une étoile d'argent, au-dessous d'un autel, marque la place où serait né le Sauveur. A côté, trois degrés conduisent à une cuve de marbre, remplaçant la crèche où il aurait été placé et qui a été transportée à Rome. Des couloirs sinueux conduisent à d'autres grottes, auxquelles se rapportent diverses dévotions. Elles répondraient à l'endroit où saint Joseph reçut de Tange l'ordre de fuir en Egypte, au massacre par Hérode d'innocents cachés en cet endroit, au tombeau de saint Jérôme et de saint Paul.

Toutes ces attributions sont incertaines, et il est impossible au croyant de placer un acte de foi à un endroit authentique. Puis le va-et-vient empêche tout recueillement. Pour quelques pèlerins prosternés, les visiteurs pressés dans l'espace étroit et respirant avec peine Tair brûlé par les lampes et chargé d'encens se hâtent de remonter au jour. L'église du Saint-Sépulcre est assez vaste pour que l'on y puisse s'écarter de la cohue et trouver un coin de silence. Dans la grotte de la Nativité, il n'y ù qu'à passer en badaud. J'ai vu des prêtres catholiques piétiner dans la file moutonnière, l'air attristé et ahuri.

Ils se reprendront plus tard, lorsque le temps et la distance auront épuré les souvenirs de leur pèlerinage. Leur âme n'en conservera que le parfum. De Bethléem, ils se rappelleront surtout, dans les campagnes de France, sous le ciel noir et dans Fair glacé (les Noëls d'Occident, la brise qui courait sur les collines de Réphaïm et le paysage où se sont encadrées les douces figures de Jésus, de Marie et de Joseph. Ils oublieront la grotte bruyante, où la vanité sacerdotale des Grecs entasse les ornements, autant pour s'exalter elle-même que pour parer la crèche primitive, où fut couché l'enfant divin. Ils évoqueront la splendeur des vallées qui rayonnent, comme les branches d'une étoile symbolique, autour de l'église de la Nativité.

le départ de jérusalem. — le retour a jappa, — les clial^tien^ d'occident a Jérusalem; les français en oriemt, — l'europEj la grèce et la turquie.

En mer, 28 scplembre

Je n'ai pas retrouvé, en quittant Jérusalem, Ft^motion de l'arrivée. Un départ donne trop à faire pour laisser beaucoup de place au rêve. Pourlanl, au moment de quitter à jamais ma cellule de Notre- Dame-de-France, je puis boire quelques dernièlres gouttes à la coupe de tristesse que Jérusulcm présente au voyageur. Dans la vallée de Josaphat, les tombeaux brillent au soleil et découpent leurs ombres nettes sur la terre stérile. Des cloches Limidcs sonnent VAngelus de midi et la voix lointaine des

muezzins descend des minarets. Sur rétablissement

russe, un drapeau neuf flotte avec orgueil, et le

nôtre lui oppose ses couleurs pâlies.

Dans la vibration de chaleur qui flambe sur la

ville, à travers les flots de poussière blanche, je

gagne la gare à pied. La plupart des Pères de TAssomptioD nous ont précédés. Ils restent sur le quai jusqu'au moment où le train s'ébranle. Ces religieux, qui ont brisé tant de liens pour se donner à Dieu, ne cachent pas leur émotion en suivant du regard les Français qui leur ont apporté quelque chose de la patrie. Le jour où un religieux meurt en terre étrangère, le nom de son pays se mêle à sa dernière oraison.

Nous descendons vers Jaiïa, plus bruyants qu'à la montée. A la fatigue physique se mêle une détenle morale. La rentrée au navire est la première étape du retour définitif. Nous ferons escale à la Canée et à Messine, mais chaque tour d'hélice va nous rapprocher de la patrie. Nous sommes à bout d'émotion. Il nous faut maintenant classer l'acquis de ce voyage, rempli jusqu'à l'encombrement.

A mesure que Jérusalem s'éloigne, il nous semble passer du passé au présent, de la mort à la vie. Nous regardons d'un œil distrait les spectacles orientaux que nous ne verrons plus : les troupeaux de chèvres noires regagnant les villages accrochés au flanc des dernières montagnes, les champs de Ramlèh, oii les chameaux défilent de leur pas tranquille sur le fond rouge du ciel, les jardins de Jaffa, où se mêlent les verdures vigoureuses»

Au coucher du soleil, le vent s'est levé, et la mer blanchit au loin sur les rochers du port. H faut embarquer au plus tôt, avant la nuit qui doublerait la difficulté. Deux officiers du Sénégal qui nous ont suivis à Jérusalem nous engagent à nous

hâler^ et nous traversons la ville en courant. Nous al teignons le quai au moment où^déjà, Tombrc descend sur la mer, et la scène de Tarrivée se roprO' duit, nolablement montée. L'accès du navire est tout à laiL pénible; nos baLeliens sont plus gesticulants et plus hurlants que jamais, A la coupée^ se tient le commandant Rcbufat, très attentif et ses gabiers sous la main, pr^t à parer aux accidents. Mais, tout se passe bien et la caravane se retrouve à bord au complet. Nous sommes à table lorsque le paquebot lève Tancre et, par les fent^tres du salon, nous voyons Jafla, toute blancîic et merveilleusement distincte ^ s'éloigner sous le ciel rou^e. En Orient surtout se vérifie ce que j'entendais dire, il y a quelques semaines, à Champrosay^ par Alphonse Daudet, devant les fleurs et les arbres de son parc :

— « Au crépuscule, la lumière rentre et les couleurs sortent, »

Deux jours de mer vont nous conduire h la Canée. Dès lors, commence le tassement et le classement de nos impressions. Je crois bien^ par les conversations du bord, i[uo nous arrivons tous à deux conclusions, Tune religieuse, Taulre politique. Fidèles à la vieille croyance ou affranchis du surnaturel, le séjour de Jérusalem a ravivé notre christianisme. Nous avons été d'abord troublés et scandalisés : le conflit de trois religions, leurs alTinnations et leurs négations passionnées, les incertitudes et les impos=sibihtés de la tradition, l'égale puérilité des mômes légendes dans la bouche des juifs, des dire tiens et des mahoniétans, ont commencé par

attrister les croyants et choquer les incrédules. Puis, la grandeur du sentiment religieux a dominé ces misères : il nous a semblé d'autant plus fort qu'il parvenait à s'en dégager. Ici plus qu'ailleurs le divin s'épure de l'alliage humain.

l Mais le christianisme, tel que la vieille Europe le

pratique ou le respecte, ressemble-t-il à l'image primitive qui surgit de son berceau? Nous ne l'avons pas reconnu sans peine. La sève gréco-romaine a si profondément pénétré la vieille plante, qu'elle en a changé l'essence. Transportée dans une autre terre et sous un autre ciel, elle ne ressemble plus à ce que le germe primitif donne sur le sol natal. La morale grecque et la politique romaine se sont emparées du dogme chrétien. Peu à peu, de la religion d'Orient, elles ont fait une religion d'Europe.

Il suffit, pour apprécier cette différence, de voir à Jérusalem une cérémonie latine et une cérémonie grecque, un moine latin et un moine grec. Grec, ici, veut dire Byzantin ou Slave, c'est-à-dire Asiatique plus qu'Européen. Tout du Grec choque le Latin, et réciproquement. Ils voient et aiment le même Dieu d'un.œil et d'un cœur ennemis.

Aussi, dans nos promenades à Jérusalem, avionsnous tous quelque chose de dépaysé. Dans cette patrie de nos âmes, nous étions des étrangers. Un homme a grandi loin du berceau de la famille. Un jour, il visite les lieux dont il porte le nom, d'où ses ancêtres sont partis et dont sa mère a rempli sa mémoire d'enfant. Il ne reconnaît rien. L'image qu'il a dans le cœur ne ressemble pas à son objet.

Il préfère cette image et il s'en va bientôt, respectueux et déçu.

Combien différente est l'impression de l'Européen à Rome et à Athènes! Tout le charme et l'enchante; il y retrouve une patrie. Il la quitte avec regret. On revient toujours ^ Rome et à Athènes, ou Ton souhaite d'y revenir. A. Jérusalem, on ne va qu'une fois.

Pour un Français, il est impossible de parcourir l'Orient sans éprouver un autre sujet de tristesse. L'œuvre que son pays poursuivait ici depuis huit siècles subit un temps d'arrêt. Le Sultan nous joue; les Turcs commencent à croire que nous ne sommes plus à craindre. Il y a trente-deux ans, nos soldats débarquaient en Syrie pour arrêter des massacres, insignifiants auprès de ceux d'Arménie. Cette fois, la France a suivi docilement le concert européen. Pourtant, la première et la plus ancienne, elle a bien des droits à maintenir et des intérêts à défend i-i^ On éprouve quelque malaise à écouter les quelques Français ^— missionnaires, ingénieurs, professeurs, marins et commerçants — qui ont vu l'impression produite sur notre clientèle par notre attitude trop ,discrète»

La Russie surtout nous distance, et de fort loin. Nous sommes pour elle des alliés peu exigeants. En Syrie plus qu'ailleurs, malgré les fêtes de Paris et de Saint-Pétersbourg, malgré les difficultés de notre situation européenne et quoique l'empereur d'AUernagne soit, à cette heure, derrière le Sultan, on se demande si notre pays ne sacrifie pas trop au souci

de monter la garde sur les Vosges et de s assurer contre une agression venue de l'Est. Il ne faudrait pas que ralliance russe fût pour nous une cause de renoncement.

Mais, dira-t-on, la France n'a plus les vastes ambitions d'autrefois. Il s'agit moins pour elle d'être grande que de durer. D'accord, mais pour ôtre respectée, elle doit parler et agir avec la conscience de son passé, de sa force et de son droit. L'humilité serait le pire des dangers, même pour sa sécurité européenne. Elle ne peut pas vivre seulement de luîtes électorales et d'intrigues politiciennes. Elle a une marine et un commerce; ses capitaux sont engagés dans le Levant. Elle doit répandre sa langue et ses idées. Pour conser\er ses débouchés et son champ d'action, elle doit suivre en Orient une politique ferme et attentive.

Demain nous serons en Crète. Il est impossible, en songeant à l'étrange histoire qui se déroule làbas, de ne pas plaindre les ministres de l'Europe. Ils ont cru faire de leur mieux dans une situation difficile, mais ils ont dû passer de durs moments, en songeant à la cause générale de la civilisation et au jugement de la postérité. Le mot de Chateaubriand est toujours en situation : « Heureux ceux qui n'auront point été chargés de la conduite des affaires au jour de l'abandon de la Grèce ». En permettant, faute d'accord, l'écrasement de l'hellénisme et le relèvement de la Turquie, l'Europe s'est préparé un gros danger, peut-être une crise sanglante. Partout, en Asie et en Afrique, l'islamisme

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rêve et espère. Puissions-nous ne pas avoir à briser, dans noire immense doinaino colonialj la l'orce qui a pris conscience d elle-même en Thessalie. L'Islam n*a pas cru vaincre que des Grecs. Les malheureux soJdats de Larissa et de FMiarsale étaient pour lui ravant-garde de rEurope,

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