‹ Vers Athènes et Jérusalem: journal de voyage en Grèce et en SyrieChapitre 6 sur 17 · PREMIÈRE PARTIE VERS ATHÈNES · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE VERS ATHÈNES

DE MARSEILLE A ITËA

IjE nÉPAlVT. — LE^ PASiSAOFRS* — L'l[ELLË\rSMË> — LA THAVEH^ÉE, LA MER IONlEM<£, — ITHAQUE,

En mer^ 2 avril ÎSîïû

Le mistral atlondail dimanrhe mat in, à MarsL*ilIt\ les passagers du Sénéf)ai et leur uiénageait une déconvenue. Le navire tétait tout prêt au bassin de la Juliette, mais, avec ce terrible vent, il y aurait eu un sérieux danger à tenter la sortie du porl. Tandis que des lourbillons de poussière roulaient sur la Yille, de la Major à Notre-Dame-de-la-Garde, la mer moutonnait dru entre les îles et la pointe du Pharo. Le départ était fixé pour trois heures de Taprès-midi, A ce moment, le commandant Rebufat faisait a!Ticher^ sur le ponl, un avis infonnant les passagers que Tappareillage aurait lieu à la première embellie* Celle-ci était espérée pour six heures : le mistral

tombe souvent au coucher du soleil. A six heures, il redoublait de violence et nous devions nous mettre à table, en nous résignant à prendre contre terre notre premier repas de mer.

On cause peu à bord le jour de rembarquement. Chacun garde vis-à-vis de ses voisins la froideur qui est, en voyage, la forme suprême de la politesse. On s'étudie et on se réserve. Ici, pourtant, beaucoup se connaissent, mais, occupés à s'installer, ils n'ont pu se retrouver encore. Après le dîner, ils fraternisent sommairement et un petit nombre reste sur le pont. Le mistral glacé fait grelotter sous les plaids et les couvertures de voyage ; on est fatigué d'une nuit en wagon. Le mieux est de dormir et l'on s'étend sur les couchettes étroites, où il faut se tenir à plat, comme une lettre dans son enveloppe.

Un second avis nous a prévenus que, peut-être, l'appareillage aurait lieu vers onze heures du soir. Je me réveille après un sommeil qui me semble long. Le navire est immobile et silencieux; aucun bruit de manœuvre et pas le moindre roulis. Je consulte ma montre; il est quatre heures et demie du matin. Je vais me rendormir, lorsqu'à un coup de sifflet le branle-bas commence à bord. C'est le départ! Chacun saute à bas de sa couchette et, bientôt, tout le monde est sur le pont. Le navire s'ébranle; avec une grande sûreté de manœuvre, il traverse le bassin, tourne la jetée et, longeant les îles du Frioul, gagne le large. A cinq heures et demie, Marseille a disparu derrière nous.

La mer est dure et ses effets ne tardent pas à se

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faire sentir. Bientôt les fauteuils de la dunette se couvrent de paquets gémissants, d'où sortent des têtes pâles. C'est Taflaire d'un jour ou deux, si le vent continue. Il baisse, heureusement, à mesure que la journée s'avance et, dès demain, il n'y aura plus guère de malades. En vingt-quatre heures, l'apprentissage de la mer sera fait. Déjà, le soir du premier jour, presque tout le monde s'est montré à table.

Le Sénégal est un paquebot à hélice, âgé de quelque vingt ans, mais bon marcheur et bien aménagé. Si les cabines sont étroites et obscures, il a de beaux salons et offre de vastes espaces pour la promenade. Il emporte cette fois deux cents passagers de première classe, c'est-à-dire le double de ce qu'il peut contenir normalement, et le personnel est quelque peu ahuri. Mais, somme toute, le service est suffisant. La nourriture est copieuse : les Anglais ont imposé leurs habitudes à la Compagnie des Messageries maritimes, et on fait à bord cinq repas par jour, dont deux très solides.

Peu à peu, après avoir retrouvé ses amis, on se met en rapport avec les inconnus. Les présentations s'échangent; à la fin du premier jour, toutes les civilités sont faites. Le Tour du Monde, organisateur du voyage, a eu soin de faire remettre à chaque passager un livret de renseignements : itinéraire, vie à bord, programme des jeux olympiques, notes archéologiques, liste des passagers. Comment se répartissent les fervents de la Grèce qui ont répondu à son appel?

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Ils comprennent des professeurs, des hellénistes et des archéologues — dont Tun, M. Salomon Reinach, nous a donné le plus complet de nos manuels d'antiquités, et un autre, M. Monceaux, a publié avec M. Laloux un grand ouvrage sur les fouilles d'Olympie, -- des artistes, des hommes de lettres, des magistrats, des prêtres, des officiers, des médecins, de jeunes ménages, des collégiens et un certain nombre de personnes de tout âge, sans indication spéciale. Toulouse a beaucoup donné, presque autant que Paris; Lyon, Lille, Orléans, Rouen, la plupart des grandes villes de France sont représentées. Nous avons aussi des professeurs allemands et suisses, un sénateur belge, M. Paul Janson, plusieurs de ses compatriotes, des Anglais. Enfin, un groupe d'athlètes, bicyclistes, coureurs, foot-ballistes et escrimeurs, qui vont concourir aux jeux olympiques. Ils n'ont pas encore revêtu le costume professionnel, mais ils sont reconnaissables, outre leur prestance, à quelques détails particuliers de coiffure ou de chaussure. Pour s'entretenir ou montrer leurs talents, ils grimpent dans la mâture et font des rétablissements sur les rembardes. Quelques Tartarins ont coiffé des chéchias rouges et des casques coloniaux, chaussé des guêtres de cuir ou des knuckleboots.

Au coucher du soleil, nous serons en vue de la Corse, et, à la nuit, nous entrerons dans les bouches de Bonifacio. En attendant ces deux distractions, on cause et on lit. Causeries et lectures ont la Grèce pour objet. MM. Reinach et Monceaux, très

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entourés, donnent obligeamment tous les renseignements désirables. Aux mains des liseurs, s'éparpillent les livres usuels de la bibliothèque hellénique. Je reconnais les volumes d'Edmond About, Belle, Gaston Deschamps, Diehl, et quelques ouvrages d'archéologie ou d'histoire : Croisel, Collignon, Laloux. La couverture bleue des guides Joanne alterne avec les rouges Bœdeckers. Même, quelques liseurs d'âge mûr feuillettent des livres classiques, comme la vénérable histoire grecque de Duruy. Nous' entrerons demain dans les mers parcourues par Énée et Ulysse; nous franchirons le détroit de Messine, entre Charybde et Scylla, inoffensifs, mais toujours célèbres. Et j'aperçois un Virgile, voire un Homère, livres de classe, salis et tachés d'encre par des mains juvéniles, que des hommes faits ont emportés pour ce voyage. Les écoliers à tête grise, qui, jadis, apprenaient ces vers grecs et latins ou les copiaient en pensums, les relisent aujourd'hui entre un double mirage. Ils revoient leurs vieux lycées, et repassent les heures de leur lointaine jeunesse ; ils rêvent à cette Grèce, nourrice de l'Europe, qu'ils verront dans trois jours, et dont le nom, avec ceux de leur pays, de la Judée et de l'Italie, est des premiers qu'ait retenus leur mémoire d'enfant.

Il y a là quelque chose de touchant et une piété de pèlerinage ennoblit ce groupe de touristes Songez que, pour beaucoup d'entre eux, ce voyage est un sacrifice autant qu'un plaisir : il représente une assez grosse dépense, imputée sur l'épargne passée ou les

économies i'uLures. La pensée commune qui les anime n'est pas celle des simples Cooks. Il s'agit d'autre chose que de visiter en badauds des monuments ou des sites consacrés. L'attrait des jeux olympiques eux-mêmes est secondaire; s'ils étaient donnés ailleurs qu'en Grèce, ceux qu'ils attireraient no sont pas les passagers du Sénégal. C'est la reconnaissance pour la pensée et la beauté antiques, entrevues à travers les ennuis du collège, qui a détermin<^ ceux-ci à entreprendre ce voyage. Hommes, ils sentent la grandeur de ce que, enfants, ils ont souvent méconnu. Formés par la vie, ils estiment à leur prix les exemples de vertu, de liberté et de courage que la Grèce et l'Italie ont légués à l'Europe et par lesquels le monde ancien continue l'éducation du monde nouveau.

Car le meilleur de l'âme moderne est formé par le legs de Tâme antique. Si, depuis Athènes et Rome, la terre s'est agrandie de tout le ciel, ce qui est d'énergie humaine prend encore son modèle sur les exemples anciens. Et l'Italie ne se comprend que par la Grèce. Pour nous Français, entre les peuplas d'Europe, notre part dans la civilisation est de continuer le rôle d'Athènes et de Rome. La France est le troisième terme d'une évolution dont les deux premiers sont l'un grec, l'autre romain. Art, littérature, état social, politique, notre être et noire action plongent leurs racines et puisent leur sève dans le passé gréco-romain. Corneille et Racine s'expliquent par Sophocle et Euripide, Mirabeau par Démosthène et les Gracques; notre

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architecture et notre sculpture prolongent, depuis quatre siècles, l'antiquité retrouvée. Dès qu elle fut sortie des ruines et des bibliothèques, nous avons recueilli Tâme antique. Plutarque a été longtemps notre bréviaire d'héroïsme. Nos politiques et nos généraux pensent et combattent encore avec la pensée et Tidéal qui sont nés au pied du Pnyx et dans la plaine de Marathon.

Lé soir du départ, M. Monceaux fait sa première conférence hellénique. L'enceinte est étroite et incommode; de longues tables et des bancs massifs restreignent l'espace. Pourtant presque tous les passagers sont là, entassés les uns sur les autres; très peu sont restés sur le pont, quoique la soirée soit belle et que, déjà, le mistral glacé ait fait place à une brise tiède. Avec ces bancs et ces tables, sous la lumière diffuse des lampes, on dirait une classe mêlée. Tous les âges y figurent, de la première jeunesse à la vieillesse commençante. Quelques-uns des auditeurs sont assis par terre et beaucoup se préparent à prendre des notes. Un appareil Molteni est dressé et une toile blanche va recevoir les projections photographiques. A côté est la table du conférencier. M. Monceaux y prend place et ceux des officiers du bord, que la manœuvre laisse libres, se groupent derrière lui.

Au milieu d'une attention religieuse, le professeur parle d'Olympie. Avec une grande netteté et une simplicité parfaite, il expose l'histoire des fouilles et leur état actuel; il énumère et classe les ruines. A mesure que sa démonstration se poursuit, les

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monumetits apparaissent sur la toile. L'écueil d'un tel sujet est dans sa trop complète connaissance, car il est vaste et personne ne le connaît mieux que le conférencier. Celui-ci pourrait se faire honneur de son érudition et il a le bon goût de ne pas même indiquer que, en France^ l'historien d'Olympie, c'est lui-même. Cette causerie dit tout l'essentiel et rien de plus. En une heure, M» Monceaux a fait l'histoire, la topographie et la description des ruines. Savant et spécialiste, il s'est misa la portée de son auditoire composite et l'a pleinement satisfait.

Le lendemain soir, devant le même auditoire, ton-* jours aussi nombreux, la conférence est consacrée à Delphes. Ici, l'exposition est plus malaisée, car il n'y a pas de photographies à projeter. Pour des raisons de priorité et dans l'intérêt de la publication scientifique, la commission des fouilles de Delphes a interdit de prendre des vues. La leçon n'en est pas moins claire, et les développements se laissent suivre avec la même facilité que la veille.

Le conférencier nous parle aussi du Péloponèse, que nous n'aurons pas le temps de voir. Il fait défiler et commente Mistra, l'ancienne Sparte, ses ruines françaises et son église romano- byzantine, le Taygète et ses langadas. Puis, c'est un petit cours d'architecture et de sculpture primitives, utile préparation aux visites d'Olympie et de Delphes, où nous trouverons des œuvres de la même époque. Sur la toile blanche paraissent les étranges statues de Tancienne acropole d'Athènes, avec leurs jambes

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engainéès, leurs gestes raides, leurs vêlements à plis droits, leur chevelure moutonnante, leurs yeux obliques et le sourire étrange qui met un mystère dans ces faces mutilées.

Pendant les trois jours de navigation qui nous conduiront de Marseille aux côtes de Grèce, nous n'aurons pas d'autre distraction que ces causeries. Le premier soir, les jeunes gens et les jeunes filles ont un peu dansé. Le second, la femme d'un des organisateurs du voyage, Mme Fontaine, s'est mise au piano; avec beaucoup de justesse et de force, elle a chanté un air de Samson et Dalila, C'est tout. Dans le programme primitif, nous devions traverser les bouches de Bonifacio, le lendemain du départ, à sept heures du matin, et le détroit de Messine, le troisième jour, à midi. Les quatorze heures perdues à Marseille ont fâcheusement modifié ce projet. Nous sommes arrivés devant Bonifacio à la nuit tombante et, des côtes corses, longées à grande distance, nous n'avons vu que des profils indistincts. Il fait tout à fait sombre lorsque le Sénégal s'engage dans le détroit, et nous n'apercevons que des silhouettes de montagnes, piquées par les feux blancs et rouges des phares. L'un de ces feux est celui de l'îlot Lavezzi^ où la Sémillante se perdit corps et biens pendant la guerre de Crimée. Nous aurions voulu saluer de loin le petit cimetière où dorment, bercés par la mer, les marins et les soldats français. Un officier du bord raconte le drame avec une précision de termes qui fait frissonner ses auditeurs. Il les rassure en leur expliquant qu'un pareil

sinistre n'est plus à craindre avec uû navire à vapeur, surtout tel que le Sénégal I

La nuit et la journée de navigation qui nous séparent du détroit de Messine se passent sans autre incident qu'un orage violent au milieu du jour. Une trombe se forme vers Touest et nous espérons assister au phénomène. Elle se dissipe à peine formée et le ciel redevient bleu, d'un bleu doux et pâle, qui n'annonce pas encore la Grèce et l'Orient, Il se couvre de nouveau, vers le coucher du soleil, au moment où nous arrivons en vue d'Alicudi, la première et la plus petite des îles Lipari. Bientôt Stromboli paraît au loin, sur la gauche du navire. Les éruptions intermittentes de la montagne volcanique se succèdent de dix minutes en dix minutes. Une lueur rouge illumine brusquement le sommet de la montagne, dure une trentaine de secondes et s'éteint. Le phénomène se reproduit une dizaine de fois dans la nuit déjà noire. Comme pour compléter ce spectacle, la mer est phosphorescente. Ainsi, dans ces parages dont le feu souterrain travaille incessamment le fond, les flots eux-mêmes semblent jeter la flamme. A l'avant, le navire émiette un cristal diamanté; à l'arrière, il déroule un manteau de velours semé de pierreries.

Après dîner, nous sommes à l'entrée du détroit de Messine. Au moment où le Sénégal s'y engage, une pluie diluvienne commence . Elle va durer jusqu'à minuit. Cependant, tout le monde reste sur le pont pour voir le détroit. On s'abrite comme on peut , sous la saillie de la dunette et la

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tente ruisselante. Hélas! le voile d'eau permet à peiné de distinguer les vagues silhouettes de Tltalie et de la Sicile. Bientôt cependant, à droite, une longue ligne de feux indique les quais de Messine. Ce n'est pas, sous cette cataracte et dans ce noir d'encre, la Messine que BaQville, sans Tavoir vue, décrivait joliment en deux vers chimériques :

Messine est une ville étrange et surannée Que baigne en son azur la Méditerranée.

Une demi-heure après , à gauche , voici les lumières de Reggio, ramassé sur lui-mt^me. Vers minuit, nous doublons le cap Spartivento, « Téparpilleur des vents », et nous entrons dans la mer Ionienne.

Le lendemain, nous voguons toute la journée par une mer calme, une brise tiède et un ciel clair. On cause et on lit ; le pont est un salon-bibliothèque. Vers trois heures, nous arrivons en vue de Céphalonie. C'est la Grèce! Comme par enchantement, la mer se colore tout à coup d'un vert d'émeraude. Par contraste, le ciel se couvre et le vent fraîchit. C'est grand dommage. Le continent hellénique commence à se dessiner dans le lointain. Ses montagnes sont d'une grande pureté de lignes. Sous le soleil elles doivent être radieuses. A cette heure, elles sont ternes et mornes. Attendons le grand magicien qui transfigure tout. Le navire passe entre Céphalonie et Leucade, près du fameux saut, dont la falaise rougeâtre se profile à l'horizon et, soudain, à droite.

surgit un pic aride, pelé, brûlé par le vent et le soleil. C'est Ithaque.

Ainsi vue par la pointe, Tîle paraît toute petite et parfaitement fitérile. Elle inspire beaucoup d'admis rai ion pour le patriotisme d'Ulysse qui la préférait aux pays les plus enchantés. J'ai VOdyssée à la main, dans la traduction de Giguet, qui me fut jadis dormée en prix, et je lis : « J'habite la riante iLhaque; autour, la mer est parsemée d'îles voisines les unes des autres, toutes du côté de l'aurore et du soknl; Ithaque, la plus humble, s'en éloigne, et, la dernière, sort des flots, du côté des ténèbres. Apre contrée, mais nourricière d'une vaillante jeunt'sse, nulle terre ne me semble plus douce. Deux déesses me désirèrent pour époux, mais elles ne purent fli^chir mon cœur, tant sont puissants et doux les souvenirs de la famille et de la patrie. » Aucun toit ne fume sur les pentes de l'île et il semble que, «It^puis les temps héroïques, elle ait perdu ses habitants.

Mais, la poinle doublée, le spectacle change. Les montagnes moins abruptes commencent à se couvrir de vignes, d'oliviers et de pins. C'est bientôt un paysage lout grec, ni riche ni pauvre, d'une fertilité moyenne, mais varié et équilibré, avec le contraste des cultures riautes et la masse sévère des montagnes. Des villages nichent dans les plis de terrain. Des moulins h vent hérissent les cimes. Voici, tout au bord de la mer, une bande verte qui doit être une prairie. On s'étonne que, dans VOdyssée, Télémaque refuse les chevaux que lui offre Ménélas, sous pré-

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texte qu'il ne pourrait pas les nourrir dans la sèche Ithaque : « Tu règnes sur de vastes plaines, où le lotus et le souchet marécageux croissent en abondance, où foisonnent le froment, Tépeautre el rorge. Il n'y a point, dans ma patrie, de prés ni d'espace pour les chars. Elle ne nourrit que des chèvres et elle est plus agréable que des pâturages à chevaux, ►t Même sous un ciel sans lumière, la patrie d'Ulysse est une entrée digne de la Grèce. Son aspect robuste et gracieux ressemble au héros qui Ta immortalisée. Elle aussi résume les traits dominants de la iiaturG grecque.

Nous longeons Tarchipel des îles multiples qui s'égrènent sur les côtes d'Acarnanie. Elles s*erifoncent dans le crépuscule, rosées et lleui fusante** sous un rayon du soleil couchant, qui perce les nuages au moment de disparaître derrière Ithaque. Nous entrons dans le golfe de Patras. Demain, au lever du jour, nous aurons traversé celui de Corinlhe et nous mouillerons devant Itéa, le port de Delphes. Ma prochaine lettre vous dira notre visite au sanctuaire d'Apollon.

ITÊA. — AGOYATES ET SOLDATS. — LA MONTÉE DE DELPHES; X.E BERGER. — LA VALLÉE DE DELPHES ET LE CHAMP DES FOUILLES. — AU THÉÂTRE. — AU MUSÉE. — LA DESCENTE.

Iléa, 3 avril

Elle a été singulièrement dure noire première journée en Grèce, mais comme nous sommes payés de nos peines! Nous emportons d'ici un souvenir inoubliable, et aucun de nous ne regrette la fatigue de ce début.

A quatre heures, ce matin, nous étions en vue d'Itéa. A notre droite, la double cime du Parnasse, couverte de neige, brillait dans la nuit. De la côte, une flottille de barques venait vers notre navire, sur la mer calme comme un lac de Suisse. Avec ces hautes montagnes, cette bande de plaine entre le rivage et les premières pentes, cette nappe d'eau capricieusement découpée par les sinuosités du rivage, Faspect du paysage rappelait tout à fait le lac des Quatre-Cantons. En une demi-heure,

tous les passagers étaient rendus au port. Cent tinquante chevaux, mulets ou ânes et une dizaine de voitures étaient rangés au bout d'une petite jetée de bois. Les hommes se hissent en selle, les dames nioîdenl en voilure, et notre troupe se met en marche, barioli't^ et bruyante, semant à travers la campagne les sonnailles, les rires et les chants, tranchant par ses couleur^ vives sur le vert tendre des feuillages. Jamni^, depuis les jours où florissait le culte d'Apollon, au^si nombreux cortège n'avait suivi ce chemin.

Nous traversons une riche plaine couverh* de vignes et d'oliviers. C'est la plaine de Krissa, On s'est, jadis, beaucoup battu pour sa possessirnK KIIl» fut le théâtre et l'enjeu de la Guerre sacrée. Klle est peuplée et les passants n'y sont pas rares. Vax voiri même d'un aspect tout oriental : une famille iJi^ cliameaux, les parents, à la démarche comiqut^metit solennelle, les petits espiègles et sautillants.

Une bonne route monte d'Itéa vers Delphos. Mais elle est longue. Tandis que les voitures la suivent, les cavaliers prennent un sentier plus direct. Il est dur et raide dès l'abord; bientôt il devient al^rupl et inquiétant. Couvert de cailloux ronds, que hcrisst^nt des roches pointues, il ne semble praticable que pour les chèvres. Avec une merveilleuse sOn^to de pied, guidées à la voix par leurs maîtres tjui Jl-s précèdent, nos montures le gravissent aisément. Bientôt, nous regardons d'un œil rassuré les abîmes^ que nous longeons et l'aspect général de la chaîne.

Ces montagnes de Phocide sont d'une beaulé ter* riiîante et l'on comprend que l'imagination grecque

en ait fait le séjour d'une divinité redoutable. Noires d'une végétation courte, sous laquelle paraît par larges plaques la roche blanche ou rouge, elles sont parsemées de blocs énormes, semblables à d'immenses projectiles, lancés par des géants. Tout à l'heure, c'était la Suisse. Maintenant, c'est le chaos qui précède, dans les Pyrénées, le cirque de Gavarnie. Par delà les premières cimes, se hérissent des cimes plus hautes, dominées par le Parnasse, qui paraît et disparaît à travers les dentelures de la chaîne.

Nous avons avec nous autant de. guides que de montures, car chaque propriétaire, l'agoyate, conduit sa bête. Dans ce coin reculé, le costume national persiste encore. 11 y a bien, çà et là, quelques complets verdâtres, des chapeaux melons ou canotiers, mais les fustanelles et les capes, les jambières et les calottes l'emportent de beaucoup. Tout cela est horriblement sale et la couleur primitive des étoffes, blanche, bleue ou rouge, se devine à peine sous une couche épaisse de crasse et de boue. Pourtant, ces loqueteux n'ont rien de laid ni de banal. Le voisinage de la nature et la simplicité de l'existence les ennoblissent et les embellissent.

De distance en distance, sous les oliviers de la plaine et aux tournants du sentier, des soldats sont postés par groupes de quatre ou cinq, plutôt, paraît-il, pour nous faire honneur que pour nous protéger, car on nous affirme que le pays est sûr. 11 paraît, cependant, que, ces derniers mois, il y avait encore des brigands dans la montagne de Delphes. Admettons que c'étaient les derniers* Ces soldats^

eux aussi, sont mal tenus. Leurs pantalons gris ont (les trous et leurs capotes bleues sont aussi sales que les fustanelles des montagnards. Quelques-uns, au lieu du soulier d'ordonnance, portent la chaussure nationale, large et pointue, avec une houppette de laine au sommet. Tenue à part, ces petits hommes, secs et basanés, ont Tair militaire.

A un détour du chemin, un cri d'admiration court le long de la colonne. Appuyé sur un long bâton à bec recourbé, un berger profile sur le ciel une silhouette sculpturale. Maigre, barbu et bazané, vêtu d'une peau de mouton, il nous regarde, sans étonnement, une singulière noblesse dans l'œil. Se voyant admiré, il accentue sa pose, les deux mains sur le sommet de son bâton, la jambe droite on avant et la tête appuyée sur l'avant-bras. C'est une vision d'Œdipe roi^ l'apparition d'un des bergers qui percèrent les pieds du fils de Laïus et l'exposèrent sur le Cithéron.

Nous traversons Chrisso, l'ancienne Krissa. C'est aujourd'hui un pauvre village accroché à mihauteur delà montagne. Tous les habitants sont sur la route, aux fenêtres, sur les balcons. Us ont pavoisé leurs maisons de drapeaux grecs et français. A l'entrée du village, une inscription nous souhaite la bienvenue. Nous échangeons des saluts, des KaX' TjiAspal « Bonjour 1 » des Zt^to) yj 'EX>aç! et des ZtJto) 7) FaXXia! « Vive la Grèce! » et « Vive la F^rance! »

Enfin, après deux heures de montée, voici Kastri, le nouveau Kastri, reconstruit par la France tout

près de Tancien, qui couvrait remplacement de Delphes. Cette dépossession ne s'est pas faite sans difficultés. 11 a fallu chasser de force les habitants de leurs pauvres maisons. Aujourd'hui, largement indemnisés, ils se trouvent au mieux dans les nouvelles. Eux aussi ont fabriqué des drapeaux et nous saluent au passage.

Lorsque les Gaulois vinrent piller Delphes, ils montaient du côté opposé au nôtre, par la route de Béotie, et la vue du sanctuaire, avec ses temples en amphithéâtre, ses statues de bronze, ses colorations éclatantes les frappa d'admiration. Nous ne voyons d'abord^ nous, que des rochers grisâtres, parsemés de pierres informes. C'est le champ des fouilles, à l'entrée duquel nous attend le directeur de l'École française d'Athènes, M. Homolle. Bientôt, nous allons éprouver un étonnement aussi vif que celui de nos pères, quoique différent.

D'abord le site. C'est une gorge étroite et profonde, avec une échappée de vue sur un horizon lointain de montagnes et de vallées. Tout le caractère de la contrée, depuis Itéa et Chrisso, se concentre ici. Des rochers à pic dominent la vallée. Ce sont les roches Phœdriades, « les brillantes », ainsi nommées de l'éclat aveuglant qu'elles offrent sous le soleil d'été. Aujourd'hui, le ciel est voilé: des nuages noirs roulent sur nos têtes et des vapeurs blanchâ^ très montent des bas-fonds. Parfois, cependant, le soleil paraît, et ces contrastes d'ombre et de lumière font ressortir la beauté forte et triste du paysage* A notre gauche, une profonde coupure arrête la mu-

raille de rochers, el, du sommet, tombe en cascade la fontaine de Castalie.

Au pied des roches Phœdriades, sur la pente de la montagne, s'étagent les ruines. Du point où nous les apercevions d'abord, elles ne nous disaient pas grand'chose et toute notre curiosité était pour le pays. Cela va changer. Conduits par M. Homolle, nous nous engageons sur la voie sacrée, dont le dallage est ininterrompu. Notre guide nous décrit les processions antiques qui montaient ce chemin en chantant, après s'être purifiées à la fontaine de Castalie. Nous voici au pied d'un mur, construit en blocs énormes. C'est un mur pélasgique; il formait l'enceinte du sanctuaire. Dès lors, nous défilons entre les restes de monuments qui racontent toute l'histoire grecque. Elle se résume dans cet espace étroit, avec ses grandeurs, ses noms illustres, son patriotisme de race, ses haines acharnées de peuples. Voici, à droite, le monument des Lacédémoniens, élevé par Lysandre, après la victoire d'iEgos- Potamos. Juste en face est le monument élevé par les Athéniens, en mémoire de Marathon. Ainsi les deux villes qui se disputaient l'hégémonie de la Grèce attestent leur rivalité, front contre front, avec une provocation jalouse. Des deux côtés de la voie sacrée, l'affirmation de la grandeur d'Athènes fait pendant à la marque de son abaissement.

Puis, c'est le monument de Tégée, et le piédestal sur lequel se dressait la statue de Philo* pœmen; ensuite, les deux monuments circulaires, consacrés par Argos, en souvenir de sa victoire sur

Lacédémone. Ainsi, partout des rivalités privées subsistant dans le sanctuaire de la patrie commune; partout l'antagonisme des cités représenté par celui des monuments. Tous ces murs, toutes ces bases, sont couverts d'inscriptions.

La montée ménage ici un premier palier et la voie sacrée fait un coude. Alors commence la série des tréwrs^ petits temples où les villes conservaient leurs offrandes, monuments d'orgueil et de piété. Sicyone, Cnide, Thèbes, Potidée, Syracuse, Athènes, avaient chacune le leur. Celui de Cnide offre un tel fini d'exécution qu'il est comparable au seul Erechtéion d'Athènes. La frise et le fronton sont retrouvés; nous les verrons tout à l'heure dans le musée provisoire, élevé sur le flanc de la montagne. Leurs sculptures sont d'un art sobre, un peu sec, mais d'une finesse et d'une fermeté nerveuses. Le trésor des Athéniens, qui couronne le premier tournant de la voie sacrée, contenait la dîme du butin fait à Marathon et, sur une large marche d'escalier, les lettres M A P A O, colossales et espacées, très pures de forme, se lisent avec la même netteté que si elles étaient gravées d'hier.

A gauche, se dresse un rocher noirâtre, qui semble arrêté en équilibre sur la pente. C'est la première pierre de la Sibylle, le plus ancien monument du culte célébré en cet endroit. La prophétesse rendait ses oracles du haut de ce rocher, avant l'établissement du culte pythien.

Un second mur pélasgique sert de soubassement à la terrasse du temple d'Apollon, au-devant

duquel s'étend Taire des processions. C'est ici, selon la légende, que le dieu vainquit le serpent Python. De ce palier, le regard embrasse la succession des édifices qui s'échelonnaient sur la pente de la montagne. Avec le souvenir de VIon d'Euripide, l'ancien Delphes revit dans sa splendeur, lorsque, au jour levant, Phoibos versait la lumière sur sa ville. La fumée de la myrrhe montait vers le ciel; les prêtres arrosaient le parvis avec des vases d'or, le balayaient avec des branches d'olivier et écartaient à coups de flèche les oiseaux attirés par la chair des victimes. Ici, pour les anciens Grecs, était le centre de la terre, le nombril du monde, marqué par la pierre blanche, sur laquelle Oreste suppliant vint s'asseoir, poursuivi par les Euménides.

Sur l'aire du temple est un autre monument des Athéniens, et, par là, s'atteste encore l'énorme place qu'Athènes, au temps de sa puissance, s'était attribuée dans le sanctuaire. En revanche, après la guerre Sacrée, les Phocidiens, longtemps maîtres du pays et du temple, ont durement expié leur domination. Vaincus, ils ont dû payer une amende énorme et leurs inscriptions ont été martelées. Les comptes de cette amende viennent d'être retrouvés et ces inscriptions mutilées se voient sur les murs, toutes fraîches, semble-t-il, de l'effacement.

Autour du temple étaient le monument de Gélon, en souvenir de sa victoire d'Himère sur les Carthaginois, et le lion d'Alexandre, avec des œuvres de Bion et de Lysippe, disparues sans laisser d'autres

traces que leurs bases. Nous reconnaissons 1 aSutov; le sanctuaire suprême, où coulait la fontaine Kassotis, dont les eaux donnaient la vertu prophétique. C'est là que la Pythie s'asseyait sur le trépied, audessus d'une fissure du rocher, d'où sortaient des exhalaisons enivrantes. Un tremblement de terre a bouché la fissure et elle n'a pu encore être dégagée.

Enfin, soutenu par un mur énorme et dominant la succession des temples échelonnés , venait le théâtre. Il est complètement déblayé et l'œil embrasse ses trente-cinq rangs de gradins. Ils sont en parfait état de conservation, de même que le pavé de l'orchestre. Le mur de scène a disparu. Quelle que fût son élévation, il ne pouvait cacher le panorama de montagnes que les spectateurs avaient devant les yeux. De leur place, ils dominaient les étages du sanctuaire et de la vallée de Delphes. Ainsi, la nature et l'art leur offraient un spectacle qui doublait la force de l'impression transmise par les vers des poètes. Une tragédie d'Eschyle, ou les hymnes en l'honneur d'Apollon, entendus en cet endroit, devaient Surpasser tout ce que, depuis, l'art dramatique a pu produire sur les hommes assemblés.

Peu à peu, les touristes, disséminés à travers les ruines, sur les pas de MM. Homolle, Monceaux et Reinach, qui leur donnent des explications avec une complaisance inépuisable, se réunissent au théâtre et se groupent sur les gradins. A la prière de ceux qui l'avaient entendue pendant la traversée, Mme Fontaine consent à se placer sur la scène, devant l'emplacement de la ôutxéXr), l'autel de Bac-

chos, et, d'une superbe voix de contralto, elle chante le Noël païen, de Massenet, et Tair d'Orphée^ de Gluck : « Divinités du Styx ». L*acouslique est parfaite; la double invocation aux dieux antiques monte, pure et sonore, entre les flancs de la montagne et vibre sur les temples. C est la première fois, depuis deux mille ans, que leur culte est célébré en cet endroit. Pourquoi les frères Mounet ne sontils pas du voyage? Avec quelques vers, ils nous auraient communiqué une émotion encore plus forte que celle des représentations d'Orange.

Des applaudissements enthousiastes remercient Mme Fontaine. Ils redoublent avec fureur, lorsque M. Homolle, qui s'était attardé avec quelques amis au temple d'Apollon, paraît dans l'orchestre. Peu à peu, à mesure que nous l'écoutions, en montant la voie sacrée, la grandeur de son œuvre, présentée par l'auteur, avec une simplicité parfaite, nous remplissait d'admiration. Vues d'en bas, dans leur masse confuse, les ruines nous disaient peu de chose. Visitées de près et en détail, elles nous ont révélé un intérêt et un prix inestimables. La religion et l'art de l'ancienne Grèce, dans tout leur développement, sont représentés ici par des monuments de première importance. Les cinq cent mille francs que la France a engagés dans cette entreprise ont donné des résultats au moins égaux au million dépensé par les Allemands à Olympie. On ne le sait pas assez dans notre pays, car le directeur de ces fouilles a négligé de leur faire de la réclame. La publication d'un ouvrage complet sur Delphes,

après rachèvement prochain des travaux, montrera rimportance des résultats.

Il est midi, et voilà quatre heures que nous parcourons les ruines. Nous avons grand'faim et nous descendons, avec empressement, vers un champ d'orge, au bord du ruisseau formé par la fontaine de Castalie, qui coule en cascatelle sur la pente raide. C'est là que le .commissaire du Sénégal a fait porter les paniers de provisions pour le déjeuner. Au moment où le repas commence, la pluie se met à tomber. L'entrain et l'appétit n'en sont pas diminués. On s'abrite sous les oliviers sacrés, on ouvre les parapluies, on se couvre de manteaux. Ce repas, très copieux en son désordre, s'achève vite, car la pluie augmente rapidement. Bientôt, c'est une averse. On se presse d'autant plus de se rendre au musée.

Celui-ci est installé dans un hangar provisoire, au flanc de la colline, à gauche du champ de fouilles. Là, sont réunis les sculptures, les bronzes, les inscriptions, les fragments de toute nature ramenés au jour. Il y a, dans le nombre, beaucoup d'œuvres de premier ordre, toutes mutilées, mais plusieurs en bon état de conservation relative. Comme documents, il faut citer d'abord les deux hymnes à Apollon, restitués par MM. Weill et Théodore Reinach. Comme œuvres, toute 1 histoire de l'art antique est représentée ici : l'exécution sèche et énergique des premiers temps, le faire nerveux des bonnes époques, Texécution moelleuse des siècles suivants, les habiletés de l'école gréco-romaine. Nous admirons le grand fronton qui couronnait le monument

de Cnide et la noble altitude de TApoUon, au bras levé, le Sphinx des Naxiens, les sculptures athéniennes, la Dispute du Trépied, le Combat devant Troie, etc.

Ce sont là des fragments considérables, mais des fragments, sauf le Sphinx qui pourra être reconstitué en entier. Voici maintenant trois œuvres maîtresses qui ont plus ou moins souffert, mais dont l'ensemble subsiste. D'abord trois cariatides dansant. Accolées dos à dos, elles offrent une analogie frappante avec le groupe célèbre de Germain Pilon. L'auteur et la signifîcation de l'œuvre sont inconnus. On peut supposer, à la vigueur robuste de ces jeunes filles et à leur tunique courte, que ce sont de jeunes Lacédémoniennes dansant la xapiotTi;. Mais, assurément, c'est une des œuvres les plus exquises de Tart grec. Puis une statue d'homme d'un modelé vigoureux, dont le docteur Guinon, notre compagnon de voyage, admire beaucoup la vérité réaliste. Elle appartient à l'école de Lysippe et représente un athlète thessalien, dont une inscription retrace le nom et les exploits. La tête, avec ses yeux levés au ciel, offre une expression singulière de tristesse calme et comme de douleur résignée. Un délicieux Antinous a été une des découvertes capitales des fouilles. Les Parisiens ont pu voir, à l'École des beaux- arts, une photographie représentant le moment de la trouvaille, lorsque, au fond d'une tranchée, la tête et le buste de l'éphèbe sont sortis de terre et ont revu le soleil.

A mesure que la visite s'avance, notre émotion

devient très vive. Nous éprouvons une joie patriotique devant les résultats de Tœuvre si courageusement entreprise, poursuivie, menée à bien par des Français, à travers les difficultés locales, les jalousies, les ennuis et les obstacles de tout genre. Notre enthousiasme éclate après la narration, toujours sobre et modeste, que nous fait M, Homolle, sans oublier ses prédécesseurs, MM. Foucart et Wescher en 1860 et 1861, M, Haussoullier, en 1880.

Un triple ban salue les dernières paroles de M. Homolle. A ce moment, le démarque de Chrisso, M. le D"" Aristophanis Papaloukas, monte sur un piédestal antique et lit en grec lé compliment de bienvenue que voici. Ses paroles sont traduites en français, après chaque phrase, par M. Condoléon, aide-éphore des fouilles et conservateur du musée :

France! C'est un nom grand et doux. Sur les ruines de Delphes, je salue, au nom du dème de Chrisso et de tout le pays, je salue de tout mon cœur les nobles et distingués enfants de la France. Oui, je dis, ô étrangers, bienvenus soyez-vous parmi nous. Les Hellènes n'oublient pas le passé et, lorsqu'ils se souviennent de tout ce que la France a fait pour la Grèce et pour l'humanité, les Grecs songent avec confiance à ce que la France pourra faire encore pour eux dans l'avenir. Les Grecs ont trois amours : l'amour de Dieu, l'amour de la Grèce et l'amour de la France, qui est pour la Grèce une grande sœur et une fidèle amie. Donc, Mesdames et Messieurs, vive la France et vive nos hôtes français !

Une acclamation unanime de Zt^tw tj 'EXXàç!

répond à M, Papaloukas. Pour remercier M. Ho-

molle et le démarque, votre correspondant est hissé bon gré mal gré sur le piédestal d où vient de descendre M. Papaloukas. Rappelant le sac de Delphes par les Gaulois, il voit dans les fouilles françaises une réparation de Tan tique outrage. Les fils, en confessant Terreur des pères, travaillent pour l'honneur de la Grèce et le bien de Fhumanité. Ils ont gravi la montagne sacrée en écoliers et en pèlerins, Tâme pleine du souffle parti de ces sommets. Français et chrétiens, ils viennent saluer une autre patrie et confesser une autre foi. Ils apportent ici Thommage d'une nation qui s'efforce de continuer Tœuvre de la Grèce et qui met son honneur dans ce rôle de disciple. Si l'oracle ne parle plus sur le rocher de Delphes, les restes du. sanctuaire y racontent toujours le premier éveil de la pensée humaine, son élan vers le mystère et la poésie. A l'aurore du monde, le dieu de la lumière dissipait au pied du Parnasse les premières ténèbres et triomphait des premiers fléaux. 11 continuait l'œuvre de Prométhée, libérateur du genre humain. Tant que les hommes auront conscience du passé de leur race, Delphes sera pour eux un objet de vénération.

M. Paul Janson, au nom de ses compatriotes belges et des étrangers présents, a voulu rendre hommage à la France et à son œuvre. Avec une éloquence chaleureuse, il rappelle les liens qui unissent son pays au nôtre. On parle français en Belgique; il réclame donc pour ce pays, où l'art européen déroule une de ses plus belles pages, le droit de s'associer au triomphe que des Français décer-

nent en ce moment à ceux des leurs qui honorent leur patrie en servant l'histoire de l'art.

Et puis, voilà qu'une voix harmonieuse se fait entendre. Un félibre, M. Jourdanne, s'adresse au démarque et à M. Homolle dans la langue des troubadours. Ces paroles ailées et chantantes ont une parenté d'accent et de rythme avec la langue « aux douceurs souveraines ». L'orateur rappelle que le Midi de la France, de Marseille à Bordeaux, est une terre plus grecque que le Nord. Puisqu'il est admis que tout méridional est plus ou moins Marseillais, le Midi tourne cette raillerie en éloge et, comme Marseille, fille de Phocée, réclame l'honneur de son origine hellénique.

M. Homolle peut compter, et c'est là, je le crois bien, ce qui lui est le plus sensible, que les visiteurs de Delphes vont être en France les apôtres convaincus de son œuvre. Je répète qu'il a été trop modeste en tout ceci. Tandis que les fouilles d'Olympie étaient célébrées de manière retentissante, la publicité faite à celles de Delphes se bornait à quelques correspondances bien simples, au récit d'une visite fait par M. Georges Perrot, à une lecture de M. Homolle dans une séance publique de rinstitut, à quelques articles de revues spéciales et à une exposition de photographies et de moulages dans une salle de l'École des beaux-arts. On n'a pas encore mesuré l'étendue et l'importance ded résultats obtenus.

Cependant la soirée s'avance et il faut songer au retour. La pluie est devenue torrentielle et nous

sommes recrus de fatigue. Après un dernier regard sur la voie sacrée, nous remontons en selle. Le paysage est sinistre à cette heure, sous les nuages noirs qui couronnent les cimes. La descente commence, pénible et éparpillée. 11 y a quelques chutes, mais leurs victimes sont arrêtées par les agoyates avant de rouler sur la pente. A sept heures du soir, nous pouvons enfin nous sécher et nous reposer à bord du Sénégal^ où nous attendent un bon repas, de grands feux et nos couchettes. Nous sommes sur nos jambes ou à dos de mulet depuis seize heures!

Non seulement personne ne se plaint, mais Tenchantement est général. Malgré les meurtrissures que les selles grecques nous ont laissées sur le dos, la poitrine et le reste, malgré la pluie, nous ne regrettons pas que notre première journée en Grèce nous ait fait payer notre plaisir, ni même qu elle n'ait pas été égayée par un ciel bleu. Phoibos n'a fait que se montrer au seuil de son sanctuaire, mais, pour sentir la profonde tristesse de ce site sauvage, il était bon de le voir sous une tempête, avec des éclairs et des grondements de tonnerre dans le lointain, comme; aux jours où la Pythie prophétisait.

Cette nuit, le Sénégal va refaire en sens inverse la traversée du golfe de Corinthe et descendre la côte occidentale du Péloponèse. Demain, au point du jour, nous serons en face de Katakolo, le port de Pyrgos et d'Olympic; C'est de là que sera datée ma prochaine lettre.

OLTMPIE

PYRGOS. — EVZONES ET GENDARxMES. — LE MUSÉE D'OLYMPIE ; L*HER- MÈS DE PRAXITÈLE. — l'aLTIS; LE TEMPLE DE ZKUS; l'iIÉRÉONJ LE STADE. — PRÉLUDE AUX JEUX OLYMPIQUES.

Katakolo, 3 avril

Nous avons dû, ce matin, nous lever d'aussi bonne heure qu'hier, à quatre heures, et c'est au petit jour que nous apei*cevons TÉlide. Notre navire a mouillé dans une baie large et profonde. La mer décrit une courbe régulière entre le cap Katakolo et une côte basse. Le pays qui s'étend devant nous n'a plus l'aspect sauvage de la Phocide. Il est plat et coupé de lagunes. L'horizon est formé de collines moyennes, aux formes élégantes, couvertes d'une riche végétation. Nous allons parcourir une de ces contrées les plus accessibles et les plus fertiles du Péloponèse.

Nous sommes encore tout raides de la chevauchée d'Itéa, et quelques-uns d'entre nous n'ont pu se décider à quitter leurs cabines. Pourtant, les bar-

ques du pays déposent sur la plage le personnel à peu près complet du Sénégal, Quelques pas nous mènent au chemin de fer. Un train spécial nous attend et, çn vingt minutes, nous conduit à Pyrgos. Ici, il faut descendre et traverser la ville pour gagner une autre gare, celle du chemin de fer d'Olympie, où nous trouvons un nouveau train spécial.

Des drapeaux grecs et français flottent aux fenêtres et, aux deux gares, des vivats bien nourris nous saluent. Nous répondons par le Z^to> y^ 'EXXaç d'usage. L'officier qui commande la gendarmerie de la ville se met à notre disposition. Ses bons , offices seront purement honorifiques. Toute la journée, nous ne rencontrerons, sauf une tentative d exploitation, que bienveillance et bienvenue.

Aux deux gares et à Olympie, des soldats sont en armes, comme sur la route de Delphes. Ils présentent le même aspect de saleté, à Texception d'un peloton d'evzones, troupe légère, analogue à nos chasseurs à pied. Les evzones, seuls de l'armée grecque, portent le costume national. Ils ont la fustanelle, les hautes guêtres, la petite veste à manches flottantes, la calotte et la chaussure à bouf* fettes. Ils sont si jolis que les amateurs de photographie, fort nombreux dans notre troupe, demandent à quelques-uns de poser et les petits soldats s'y prê« tent avec un plaisir visible. On voit au premier coup d*œil que le soldat grec, bien ou mal tenu, a beaucoup d*amour-propre. Hier, à la descente de Chrisso, par un chemin où il est déjà difficile de se tenir en équilibre, tandis que notre caravane, éreintée, des-

cendait lentement à dos de mulets, un gendarme bondissait devant nous avec une agilité de chèvre et faisait de la fantasia, une fantasia à pied et sans poudre, mais il nous faisait expliquer par les agoyates que, si un aigle passait dans Tair, il l'abattrait à balle franche.

Mêlés aux jeunes evzones, sveltes et secs comme des cigales, circulent des soldats de police gros et gras, avec la robuste carrure de la quarantaine. Leur uniforme bleu de ciel et leur casque bavarois rappellent le temps du roi Othon. Personne n'a ridée de leur demander leur image; mais, lorsqu'ils voient les evzones devant l'appareil, ils viennent spontanément se ranger auprès d'eux dans la position réglementaire du soldat sans armes, avec une correction et une raideur qui doivent être aussi un legs de l'ancienne dynastie.

De Pyrgos, nous sommes à Olympie en trois quarts d'heure. Depuis le lever du jour, des nuages lourds traînaient sur le ciel bas. Nous espérions qu'ils allaient se dissiper et qu'une seconde édition de la pluie de Delphes nous serait épargnée. Au moment où nous descendons de wagon, de grosses gouttes tombent et, bientôt, c'est un déluge. En face de la station, sur deux monticules, s'élèvent deux vastes édifices. L'un est un hôtel, l'autre le musée, où sont réunis les résultats des fouilles. Ruisselants et muets, nous gagnons le musée, la tête basse, sans rien voir que la terre jaune où nous enfonçons jusqu'à la cheville*

Tandis que le commissaire du Sénégal \a demander

à l'hôtel une salle pour déjeuner à l'abri, nous entrons au musée. Le jour est mauvais et la pluie est la plus grande ennemie de Tenthousiasme. Pourtant, dès l'entrée, l'impression est si puissant i* ^iiTellc domine tout. Comme installation, ce muséi^ est un modèle et fait grand honneur aux architof les allemands. Tout y est conçu pour la clarté et la ffuililLï de l'examen. Aucun luxe d'architecture; rien *jui détourne l'attention réservée aux seules œuvrrs- De vastes surfaces, peintes en rouge pâle ou foncé, tic larges tables, des vitrines sans ornements.- Comme disposition générale, celle du temple grec, avec les divisions consacrées : Trpovaoç, vadç tH omi^jo-

Le vaoç ici est une grande salle centrait', ayant exactement les dimensions du temple de Zeu^ objmpiosy dont elle renferme les sculptures, rétablie?* dans leur ordonnance primitive. Des deux frontons, celui de l'est représente les préparatifs du con* cours de chars entre Pélops et Œnomaos. Malgré bien des mutilations, il est d'un grand inti'^rt^t pour l'histoire de la sculpture grecque. C'est encorct dans l'attitude des figures, la raideur archaïque, el^ comme composition, une sorte de gaucherie puissante. Le fronton ouest représente le combat des Centaures et des Lapithes aux noces de Pirilhoos. Il est d'un art plus avancé que l'autre, mais, avec plus de science, c'est la même force, La biutaliti^ sauvage de la lutte et les passions diverses des per^ sonnages sont rendues avec une largeur et une franchise qui annoncent la maîtrise suprême de

rage «inivanl. L'Apollon surtout, au centre de la composition, est superbe do majesté tranquille.

Contre le mur de fond se dresse la Victoire colossalf* ih Pseonios, le sculpteur thrace. Elle était placée en avant du temple de Zeus, sur un piédestal, dont rinscription retrouvée porte les noms de Tauleur et des donateurs. C'est une œuvre maîtresse et qui, par des mérites différents, égale notre Victoire di' Samoihrace, On peut reprocher à celle-ci un excès de mouvement et une légèreté quelque peu voulue; mais, en revanche, quelle envolée et quelle grâce! L'œuvre de Pseonios, plus tranquille et d'un sentiment plus grave, ofTre quelque lourdeur au milieu du corps. Ces deux victoires sont typiques dans UQ genre où les Grecs ont excellé, depuis la pf^tite Victoire déliant ses sandales, que nous verrons à Athènes, au musée de l'Acropole, jusqu'aux figures colossales, comme celles du Louvre et fi'Olympie. Ils aimaient à représenter ces messagères de gloire, prenant leur vol pour apporter à la pairie lointaine la nouvelle du triomphe. Celle du Louvre est debout sur l'avant d'une trirème; celle rlOlympie s'élance du sommet de l'Olympe* Toutes deux ont le corps jeté en avant et les vêtements colles au corps par le vent de la mer et des hautes cimes.

Derrière la grande salle, r37rt<yôd8o|j.oç est réservé h l'îlermès de Praxitèle. C'est peut-être ici le plus parfait chef-d'œuvre de la sculpture grecque après Phidias. Dans cette figure charmante et forte, les diverses qualités de l'art grec atteignent un degré

suprême d'équilibre, de puissance et de goût. M. Salomon Reinach se charge de le commenter. 11 le fait avec une sûreté de science, une chaleur d'enthousiasme, une lucidité d'exposition qui transportent son auditoire. Des applaudissements répétés le remercient. Nous applaudissons beaucoup, depuis notre entrée en Grèce, avec une force et une conviction croissantes. Nous sommes fourbus et mouillés, mais l'impression de la beauté grecque et notre reconnaissance pour nos guides sont les plus fortes. D'autant que les spectacles vont croissant d'importance et d'intérêt. A Delphes, l'athlète et l'Antinous nous avaient fortement saisis. A côté de l'Hermès, ils s'écrouleraient. Pour l'importance totale, l'œuvre de Delphes égale celle d'Olympie, mais l'Hermès est un morceau unique. On ne peut en rapprocher que la Vénus de Milo. Celle-ci est l'apothéose de la beauté féminine ; l'Hermès d'Olympie est le type souverain de l'éphèbe, de l'homme dans la fleur de la jeunesse, de la force et de l'élégance viriles. Un lit d'argile l'a protégé pendant des siècles. L'expression de cette tête et le modelé de ce torse sont intacts. Le marbre a conservé la teinte dorée que le soleil de Grèce dépose sur le parôs. Malheureusement, le bras droit et les jambes manquent. Celles-ci ont été remplacées par une restauration allemande, singulièrement malheureuse. Grâce à elle, ce corps divin semble cagneux.

Au dehors, la pluie continue, copieuse et régulière» Du péristyle, nous regardons avec envie et crainte un vallon qui s'étend au pied d'une colline

boisée, le mont Kronios, entre le lit d'un torrent, le Cladeus, et un fleuve respectacle, TAlphée, le plus sérieux de la Grèce, qui, aujourd'hui, roule de vrais flots. C'est le champ de fouilles. Le Joanne de l'antiquité, Pausanias, nous prévient que, en tout temps, la vallée d'Olympie « est un endroit humide ». Nous songeons que, par un temps pareil, ce rfoit être un marécage et que nous y serons les pieds dans l'eau et la tête sous la pluie. La curiosité et le sentiment que l'occasion manquée ne se retrouverait plus sont les plus forts. Un groupe d'intrépides se forme et, sous la conduite de M. Monceaux, nous descendons vers l'enceinte olympique. Il est presque aphone, M. Monceaux; les conférences à bord, les explications individuellement prodiguées, les réponses complaisantes aux questions souvent saugrenues, la fatigue commune et le surcroît de fatigue personnelle l'ont épuisé. Il tient bon cependant, et, peu à peu, il retrouve assez de voix pour se faire entendre. En nous voyant marcher à sa suite, les timides qui nous regardent de là-haut, sous la colonnade du musée, se piquent d'émulation. Beaucoup descendent et, bientôt, la caravane presque complète patauge derrière le démonstrateur.

Entre deux haies de broussailles et d'arbustes verts, parmi les vieilles pierres, les fragments de marbre et les débris de socles, nous arrivons aux ruines par le côté ouest. Ici se trouvaient la palestre, le gymnase, des constructions romaines et l'atelier où Phidias dressa le modèle de son Jupiter

olympien. M. Monceaux parle sous la pluie, d'une voix où le rhume ressemble à de l'émotion. Les parapluies ronflent sous Taverse» et, chacun, avançant la tête pour entendre, reçoit dans le cou Teau qui ruisselle sur le taffetas de ses voisins. C'est lugubre. Avec ces pierres dans l'herbe et ces curieux qui écoutent, montés sur les marbres, on se croirait à un enterrement au Père-Lachaise, un jour do mauvais temps, au moment des discours.

L'enceinte sacrée d'Olympie, VAltis^ était à l'origine un bois d'oliviers et de platanes, qu'Hercule, dit la légende, entoura d'une clôture. Des arbres d'autrefois, il n'y a plus trace, l'Altis ayant été recouvert depuis des siècles par les alluvions de l'Alphée et déblayé seulement à partir de 1875. Quelques arbustes, cependant, ont poussé depuis à travers les ruines et rendent à l'Altis quelque chose de sa physionomie primitive. Partout l'asphodèle, la fleur des immortels, dresse ses tiges arborescentes. L'Altis n'a donc plus l'aspect aride qu'offrent d'habitude les champs de fouilles. La nature y reprend son œuvre, et, dans quelques années, le terrain sera ombragé, car il est des plus fertiles. Alors, par un beau temps, ce sera un des coins les plus délicieux de la Grèce, une oasis de verdure, un sanctuaire d'histoire et d'art. L'imagination évoquera sans effort l'Altis d'autrefois, avec son bois sacré, ses temples intacts, les cortèges religieux suivant le chemin des processions et le chant des hymnes montant, à travers les arbres, avec la fumée des sacrifices.

Parmi les nombreux édifices qui se pressaient

dans TAltis, il en est deux d'une importance exceptionnelle, le temple de Zeus et l'Héréon ou temple de Junon.

Élevé sur un soubassement qui dominait Tenceinte, le temple de Zeus contenait la statue célèbre de Phidias. S'il n'a été rien retrouvé de celle-ci, que les matières précieuses dont elle était faite vouaient au pillage, on voit encore, à l'intérieur, le pavé de marbre noir sur lequel elle se dressait. D'énormes colonnes soutenaient les frontons que nous avons vus tout à l'heure au musée. Chacune d'elles est réduite à quelques tambours, mais, devant la façade méridionale du temple, plusieurs sont couchées tout du long, les tambours disjoints. Un tremblement de terre les avait abattues et les fouilles les ont découvertes, telles que le cataclysme les avait laissées. L'impression que produisent ces colosses est terrifiante. On songe au fracas formidable qu'ils firent en tombant, à l'aspect de leurs masses se disloquant dans l'air.

L'Héréon était le plus ancien des temples doriques et, primitivement, il avait des colonnes de bois. On les remplaçait à mesure qu'elles tombaient de vétusté et Pausanias en vit encore une, en bois de chêne. Aussi, les colonnes de pierre qui leur ont succédé à diverses époques offrent-elles les spécimens les plus variés. On suit, sur le sol ou au musée, les formes successives du fût et du chapiteau grec, entre le vin^ et le v^ siècle. C'est dans l'Héréon qu'ont été trouvés l'Hermès et une tête archaïque de femme colossale, qui appartient sans doute à la vieille statue d'Héra.

Nous parcourons les autres monuments deTAllis, le Pélopéion, le Métroon, la terrasse des trésor» où, comme à Delphes, chaque citc^ conservait ses offrandes, les logements des prêtres et deî^ hôtes, le palais du Sénat olympique , la maison de Néron, etc. Puis nous arrivons par un tunnel colof^sal à rentrée du stade, où tous les cinq ans la Grèce célébrait ses jeux nationaux. Seule, l'amon-o de la piste a été déblayée et Ton voit sur le sol la ligne de calcaire blanc d'où partaient les coureurs, avec les trous carrés où s'enfonçaient les poteaux conlre lesquels ils étaient placés et les rainures trionjçti* laires où ils appuyaient le pied pour premier leur élan.

Si TAltis est un marécage, le stade esl un lac. Pourtant telle est la force des souvenirs qui s'éveil* lent en cet endroit, que nous restons longhMnps, les pieds dans Teau, à regarder l'espace d'où sVnvola tant de gloire humaine, où le peuple grec célébrait sa force et sa beauté, où il s'exaltait de son héroïsme, en écoutant Hérodote lire les fragmentai de son histoire.

Nous méritons une récompense, et nous lavons en sortant du stade. Rapidement, la pluie cesse et le ciel s'éclaircit. Entre les nuages espact'^s, paraît un azur léger. Le soleil brille bientôt et le pay^^age se pare d'une grâce exquise. Il est doux et calme. Le mont Kronios, qui forme le fond du tableau, est de proportions moyennes et les collines qui bordent l'Alphée sont charmantes de lignes. Rien ici qui rappelle la grandeur sauvage de Delphes. C'est un décur

de fête et de joie. Dans ce cirque, les pompes religieuses exprimaient la majesté sereine de Zeus; les cortèges des triomphateurs, après des victoires si enivrantes qu'elles dépassaient les forces humaines et (tu'on mourait de leur excès, se déroulaient à travers une fête de la nature. L'art se réglait sur elle. 11 était radieux, il exprimait la joie de vivre et Teurythmie de l'existence, les deux buts sur lesquels l'esprit grec réglait son idéal.

Proposée pour la première fois en 1713 par un savant français, le P. Montfaucon, commencée en 1829 par la mission française de Morée, la découverte d'Olympie a été reprise et menée à bien par les Allemands, de 1875 à 1881, sur l'initiative et les conseils de l'historien Ernest Curtius. Les résultats sont merveilleux. La découverte des deux frontons du temple de Zeus, de la Victoire de Pœonios et de l'Hermès de Praxitèle, le déblaiement de l'Altis et de ses alentours, suffiraient à l'honneur de l'entreprise et à justifier les dépenses qu'elle a provoquées. Mais les trouvailles de détail — fragments de statues, bronzes, inscriptions, ustensiles — ajoutent à l'histoire de la civilisation et de l'art grecs des documents du plus grand prix. On a le sentiment, au sortir de Delphes et d'Olympie, les deux champs de fouilles les plus célèbres et les plus considérables de la Grèce, avec Mycènes et Délos, que l'archéologie grecque, malgré l'Acropole d'Athènes, n'a commencé que dans ces vingt-cinq dernières années à retrouver les monuments de la plus noble race humaine. Cette œuvre est poursuivie par la France

OLTMPIE. 43

et IWllemagne. La France a donné le signal et, outre le mérite de l'initiative, elle a fait autant avec moins de ressources que sa puissante rivale. Nos Français avaient peu d'argent et luttaient contre toutes sortes d'obstacles, qui leur venaient de la concurrence étrangère, de la jalousie grecque et même de leur pays. Les Allemands avaient pour eux l'argent, la concordance des efforts, toutes sortes de facilités qui nous manquaient. Profitons de Texemple que nous ont plusieurs fois donné nos rivaux; laissons, comme eux, le champ libre aux initiatives, en disciplinant les bonnes volontés et, surtout, faisons connaître les résultats obtenus, pour obtenir de nouveaux sacrifices et de nouveaux efforts.

Nous revenons à la gare, séchés par le soleil et reposés par l'admiration, mais affamés. Le commissaire du Sénégal, homme prévoyant, a fait des provisions énormes de viandes froides, de pâtés et de conserves. Il a été bien inspiré, et il a songé à tout, car c'est le vendredi saint et on peut faire maigre. Je n'ai jamais vu, au total, réfection aussi copieuse, en gras ou en maigre, offerte, deux jours de suite, à des gens qui en avaient aussi grand besoin. Nous avions espéré manger à l'hôtel, dans une salle louée pour le repas. Les organisateurs du voyage étaient entrés en pourparlers avec les propriétaires et ils espéraient former avec eux une symphonie, comme on dit ici. Mais la subtilité grecque a voulu exploiter la situation. A mesure que •la pluie augmentait et rendait plus désirable le repas à l'abri, l'hôtelier

élevait ses prétentions; il finissait par demander le quadruple de la somme acceptée au début de Tentretien. Le commissaire a rompu les négociations et, par une inspiration de génie, il a décidé que le repas aurait lieu en wagon, dans le train resté sur gare.

Si la pluie avait continué, le service de voiture à voiture aurait été fort malaisé et nous aurions mangé des sauces aquatiques. Le soleil arrange à souhait la situation ; les garçons portent leurs plateaux de portière en portière et nous déjeunons, avec la gaieté des Français en voyage, sous l'œil des Grecs qui nous regardent en rangs serrés, maintenus par les gendarmes. La curiosité seule les attire, car la race est très sobre : il lui suffit, pour se régaler, d'une olive et d'un verre d'eau ou, comme fête, d'une tranche de rahatJoukoum et d'un verre de raki. En outre, elle observe les prescriptions de l'Église. L'officier de gendarmerie, qui nous suit depuis le matin, accepte par politesse de déjeuner avec nous, mais il ne mange presque rien, en s'excusant sur le jeûne. Nous avons dû scandaliser quelque peu les spectateurs de notre repas.

Après le déjeuner, sous le clair soleil, dans la cour déjà séchée de la gare, nos athlètes organisent des « jeux olympiques » fort élémentaires, car le sautemouton en est la partie principale. Puis c'est le saut en longueur et quelques soldats grecs y prennent part. La vigueur antique a passé dans leurs jambes nerveuses. Nos professionnels gardent l'avantage, mais ils sont serrés de près. Evzones à la taille de

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guêpe, gros gendarmes , paysans en fustanelle , bergers en lourdes capes rient à belles denU, Au moment du départ, la cordialité est très vive. Celle race gaie a trouvé chez nos Français des qualités semblables aux siennes. Quand le train iiébranlct elle nous acclame avec effusion.

A six heures, nous sommes de retour au navire. Cette nuit nous ferons le tour du Pélopon^so pour arriver devant Nauplie vers huit heures du matin et, de là, visiter Argos, Mycènes et Tirynthe. C'est beaucoup pour une seule journée, mais il parati que nous aurons le temps de tout voir*

ARGOS — MTCËNES

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