‹ Vers dorésChapitre 1 sur 5 · IL A ÉTÉ TIRÉ · texte numérisé non relu

IL A ÉTÉ TIRÉ

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es poèmes sont pour moi très anciens.

Quoique j'eusse vingt ans à peine lorsque je commençai à les écrire, je cessai tôt ce chant mystérieux. Et quoique trois années se soient écoulées depuis lors^ je n'ai jamais songé ti le reprendre.

Le flot de pensées vivantes que tout vrai poète porte en lui, le sentiment qu'il a de la réalité des choses et qui lui permettra de créer davantage cette réalité, d'éclairer l'une de ses faces — il est bien rare qu'il ne l'exprime pas des ses premières œuvres. Une clarté sort de lui qui renouvellera la face du monde. Et il crie au

monde tout son amour en pjroles crispées et indécises encore — mais que les flammes confuses de la jeunesse pénètrent et illuminent. L'univers est vraiment trop beau. Les forêts so7it trop profondes. Les montagnes sont démesurées. La douceur des mers hii semble ineffable. Il voudrait palpiter de toute Vémotiori des siècles, s'incorporer la somme des pensées humaines pour en rehausser quelque peu l'éclat, les ordonner mieux selon son harmonie intime et augmenter leur vie de la sienne. Mais leur ensemble lui paraît si considénble qu'il désespère un moment et s'arrête plein d'angoisse. Toutefois cette angoisse V enivre. Son cœur bat trop fort pour qu 'il croie en son désespoir. Tout son sang chante, heureux comme la chaude sève des roses fumantes au soleil. Il se sent puissayit puisqu'il est confiant. Tout son être rayonne. Les herbes et les astres^ les hommes et les sources doivent tant l'aimer, puisqu'il les aime tant ! Il sait que Von peut appliquer au divin univers ce que Baudelaire disait de Dieu : « // est plus facile de le comprendre que de V aimer ». // sent qu'il r aime jusqu'il mourir ; que son cœur éclate. Il est donc sûr de le comprendre plus tard.

Pour l'instant, il chantera la gloire de son amour ^ sa propre gloire. Il ira s'offrir comme un fiancé à la terre en fleurs, à toutes les forêts et à toutes les nations leurs sœurs, nées, comme elles, de son limon, aux lacs clairs des montagnes et aux étoiles des deux. Et pour être plus sûr encore de leur plaire, il se parera.

Telle était ma propre disposition d'esprit à V époque oîi j'écrivis les Vers Dorés. J'étais déjà en possession de toute mon âme. Mais naïvement séduit par ses richesses, ses délices et sa nouveauté, je me plaisais à l'élever comme une fleur éclatante et rare, sans me soucier assez d'imprégner de son parfum et d'elle-même les moindres détails de mes poèmes. J'étais trop ébloui par les choses pour en avoir une vision absolument nette. Les émotions quoique poignantes, neuves et pures se présentaient encore trop comme miennes.

Pourtant c^s vers étaient viva>its. Ils éclataient comme de dignes tro7npettes avant les victoires. Ils annonçaient les œuvres prochaines.

Ils étaient plutôt sublimes que beaux ; c'est-àdire que leur véracité d'accent et leur amplitude prédisaient un ordre de beautés nouvelles. Mais j'avais apporté un soin jaloux à y maintenir la pureté et l'éclat du style. Et déjà les nouveautés métriques s'y alliaient à un grand souci de perfection. Aussi se trouve-t-il qu'après trois ans de vie, ces poèmes semblent ne point avoir vieilli. Ils ne me satisfont plus pleinement, mais ils n'ont point cessé de m'éfnouvoir et de m' étonner. Les Vers Dorés sont des vers cornéliens ou quelque chose d'analogue, dans la poésie lyrique, à ce quêtaient ceux-ci dans la tragédie.

Ce que je chantais surtout dans les Vers Dorés, c'était la gloire antérieure — tout ce que mes ancêtres avaient pu éprouver ou penser du monde, avant que j'eusse acquis pour moi même une conscience distincte de sa splendeur. Du fleuve de sang qui me joignait au premier homme, à travers les siècles, leurs rhythmes exprimèrent tout le murmure, le rire, la plainte ou

le grondement. Je crois qu'ils en garderont et qu'ils en perpétueront l écho.

Pour les fleuves dont l'onde coule pendant qu? je vis, pour les jeunes hommes et les plantes attentives dont les jleurs s'épanouirent avec moi^ fy disais la force qui soulevait mon sein, et la magnificence de mes vingt ans oit chantait^ comme elle ne l'avait point encore fait, V éternelle jeunesse du monde. En paroles très siinples et toujours éclatantes puisque tant d'âmes y resplendissaient^ essentielles puisqu'y brûlait mon cœur — j'y disais tous nos vieux orgueils^ nos brillantes espérances, le désespoir fécond des dieux, et j'y résumais r antique lumière. J'y chantais des religions jadis grandes et pures et dont l'agonie méritait une louange de chants et de larmes — des sciences et des arts si beaux que, selon l'expression d un grand philosophe , ils avaient passé tout entiers dans la vie et qu'il ne restait, comme trace d'eux dans l'intelligence,^ que le nom mystérieux des ho?nmes qui les créèrent. Comme je l'ai dit et le répéterai plus amplement ailleurs, d'asphyxiantes métaphysiques et de pâles morales pullulèrent sur leurs décombres — cornme des champi^ nons vénéneux et des

ÏO VERS DORES

mousses sans sève au chapiteau des temples brisés. Mais V ordonnance de leurs lignes et leur élan et leur beauté restent inscrits en moi-même et en plusieurs. En vain l'on s'est autorisé de leur lueur qu'on usurpait et de l'amour qui les enveloppa pour en doter des sentences vaines et des œuvres parasites. Les beautés cachées de ces choses éternelles reposent au sein même de r homme. Et l'éclat de ces temples purs les couvre et les protège.

J'avais écouté l'onde du passé. Ma voix s était enrichie de ses modulations tremblantes. Mes yeux étaient radieux. Je savais que j'allais continuer l'immortelle phrase interrompue et prolonger la vie. En de brefs chants évocatoires, je frissonnai de V orage de Dieu secouant Sina, et du bruit de la lyre d' Orphée qui rendait sensibles les pierres. Je chantai la sagesse ordonnatrice de Pallas^ la suavité de Vénus, ma mère.

Et les buissons de flammes, l'envol des cathédrales, le souffle orageux du Christ, tout ce qui fut beau et qui s'en allait sans que la face du monde s'assombrit et que diminuât mon sourire : tout cela, je l'ai dit d'un accent sincère et selon le mode des triomphes purs. Je sortais de tout

PRÉFACÉ a

ce passé, n'ayant retenu que sa Jorce et que ses clartés, y allais vers de calmes et resplendissants horizons qui me sollicitaient et m^ emplissaient d'ivresse. Et je chantais :

Du feu de deux couchants je fis une aube éclore Rallumant notre sang éteint, nos yeux ternis : Sur mes conques d'azur je viens dans cette aurore Ceint d'oliviers d'Athène et de Gethsemani

L'éclat des ostensoirs s'unit dans mes prunelles Au respendissement du casque de Pallas ! (i)

jfe sentais que je vivais à une époque oîi bien des chjses achevaient de s'écrouler et oit de i:.urianies réalités prenaient naissance.

A ce qui s'en allait j'accordai quelques i egrets et le suprême hommage des larmes, sachant la force généreuse et n'étant point d'un âgeoii l'on marchande ses battements de cœur. Je souhaitai même un instant inourir avec ces choses. Mais je compris qu'il était plus héroïque de leur survivre. J'acceptai la vie pénible, sérieuse et grande. Le vent immense du printemps souffla

(/) Vers Dorés pour Raymond Nyst.

et les brises m environnèrent avec toute leur joie. Immobile au milieu des Jleurs, je descendis en moi-même : (/)

Les lys que ta pensée a suscités, le^ roses En gorge ont arrondi leurs contours tentateurs Qu'importe ; va mourir près des églises closes Parmi les sureaux clairs et purificateurs

Gonfle Ion sein d'âmes de vierges vagabondes..

Lève ton geste immense et créateur de mondes Immobilise-toi lentement — sois statue !

Le chant s'amplijîe et dans la plupart des autres Vers Dorés, la Proclamation et le sonnet « A une foule », il annonce l'extraordinaire joie qui agite le poêle. Les semences sont victorieuses. C'est le printemps auguste des notions. Et isur le seuil du livre, avec l'une des faces souriantes et radieuses de l'avenir, l'amante de tous les instants apparaît. Elle marche sur la mer. Le vent des danses l'emporte. Elle glisse molleinent, bondit ou s immobilise. Et tout le chant monte vers elle. La gloire dispersée des strophes ,

(/) La Statue.

tous les rayons, toute la lumière des poèmes conver f(ent vers ses divins yeux. Elle pose ses regards sur les forêts^ ils éclairent la mer. Elle restitue au monde tout ce rayonnement exhalé vers elle, toute cette clarté du passé. Elle pose sur la tête du poëte les diadèmes qu'il a créés. C'est la prêtresse farouche de la Danse Sacrée ou la vierge du Chant des Trompetteîi d'Eté dont les mains suaves cueillent le brillant rameau du laurier.

Entre les Vers Dorés proprement dits et ces deux chants hymnaires en qui vient expirer leur grand flot mélodique et qui expriment un peu de la douceur et de la solennité de mes songes — j'ai intercalé, sur la sollicitation pressante des amis de mon art, quelques Poésies éparses. Chacune d'elles est accompjgnée d'une date indiquant l'époque de son apparition (/). Dans la plupart de ces poésies, le rire de V amante -enfant se mêle à la clarté du soleil de mai. Le tintement de ce rire et le chant des oiseaux 7ne dictèrent seuls

(i) L'on sait que tous les poëmes compris en ce volume furent publiés, il y a quelques années par diverses Revues littéraires : le SaintGraal, la Plume, \e Courrier Français^ la Revue blanche.

ces cadences. Il y a aussi un Fragment Tragique au sujet duquel je tiens à rappeler qu'il doit être considéré comme détaché d'une œuvre d'ensemble. On devra tenir compte en le lisant des formes et des proportions que prennent les choses dans l'atmosphère du théâtre. Ici, le caractère du personnage^ la nature de l'instant scénique et toute une succession d' événements qui se précipitc7ît^ nécessitaient cette violence du sentiment. Qu'il me suffise^ dans ces vers, d'avoir noté avec vérité le cri d'un cœur qui se déchire, et indiqué quelque peu le sens d'évolution des e'7notions dramatiques et le théâtre nouveau.

Enjin, pieux à l'exemple de mes Maîtres dans un art voisin : Rembrandt et Léonard de Vinci qui peignirent leur Tète de Christ — j'ai consacré un poëme eucharistique à la gloire de l Homme-Dieu. C'est le Jeudi-Saint, chant de douleur et d'amour né dans une minute de fatigue et d'alarmes oie le souvenir du jeune dieu des blés et des tabernacles me réconforta.

PRÉFACÉ i^

Mais c^est surtout à titre de documents que j'ai laissé réifnprimer ici ces Poésies éparses. Les Vers Dorés et les deux poèmes qui terminent le volume, en forment la partie essentielle.

Bien loin dans les ténèbres des âges, des poèmes mystérieux aussi avaient scititillé. Ces poèmes étaient intenses, ardents et concis comme la flamme des torches saisîtes. On les connaît mal. Mais on sait que les raccourcis d' émotions y abondaient et qu'un flot de pensées menaçantes s'y indiquait par des traits violents de lumière. C'est sous le nom de Vers Dorés que sont compris tous les fragments qui nous en sont parvenus.

Un moment, ces souvenirs me hantèrent. J-e me rappelai Pythagore silencieux, les yeux éblouis et consumés par la poussière de feu des chemins de l' Inde, et abîmé dans la songerie devant la majesté des nombres. Je me rappelai tous ceux-là qui èdictérent des codes d^or et Empédocle aussi, dévoré par les volcans.

Et en tête des poèynes qu'environ deux mille cinq cents ans après je venais de composer, ce ti'

î6 VRRS DORÉS

ûre : Vers Dorés s' inscn'vù tout naturellement. Un sentiment profond de convenance me l'avait inspiré et le fit trouver excellent. En effet, ces poëmes n'avaient gardé de toute chose que son frisson.

Ils traduisaient en leurs paroles le sillage d'Argo et des ne/s immortelles oie ramèrent les dieux ; le vent des lauriers sur l'Isthme ; Z)jdone et Mambré avec leurs chênes blanchis de lune ; le frémissement des rameaux d'olivier que V humanité agita vers Jérusalem. Je n'y décrivais point à loisir la marche de pesantes peuplades. Mais plus d'une fois on y sentit passer le souffle des exodes. Et peut-être les vastes vents qui poussèrent sur les mers l'embarcation de Vasco de Gama ont -il s décidé de l'inflexion de cette strophe et peut-être l'âme de tous ses marins y chante-t-elle ?

La terre merveilleuse où ta proue aspira Et que tu ne conquis qu'en chantant dans les voiles Nous l'avons fait surgir des mers que consacra L'immersion d'un flot magnifique d'étoiles, (i)

(i) Vers Dorés pour Chéries Baudelaire.

Au lieu de raconter les grands mouvements humains, les Vers Dorés se sont bornés à exprimer et à magnifier V énergie, la force vive qui produisit ces mouvements et les rythma.

Dans la plupart de ces poèmes^ le héros fut le pol'te lui-même : d'abord parce qu'il en est, d'habitude, ainsi dans la poésie lyrique : ensuite, parce que cette clarté vive ou ce cri d' harmonie que jette le sang en retentissant dans le cœur de l'homme, il ne les trouva nulle part plus joyeux qu'en lui.

Pourtant dans les Vers Dorés pour Charles Baudelaire, le coryphée ne mène plus seulement des cortèges d'astres. Des héros en nombre affluent de toutes parts sur la scène terrestre. Ils portent des rameaux verts. Ils évoluent autour du tombeau du Maître. Puis, ils s'écoulent, emportés par les flots d'une lumière d'été. A la fin du po'ème, cette lumière seule occupe la scène :

Nous sommes les enfants élus de la victoire Nous rêvons un empire et nous le conquerrons Mais ton Ombre égarée aux bois expiatoires Nous conduit au chant clair de ses pâles clairons,

l8 VERS DORÉS

Quand ton Ombre a passé par nos midis suprêmes, Aux poudres du chemin nous nous sommes couchés.

Ah ! verse-nous aussi le pardon des colères Et la coupe d'oubli puisée au doux Lèihé Et l'on verra passer nos coh'^rles célères Dans l'éclat pacifique et divin des étés.

En effet je marchais vers Vetc du monde. Et aux compagnons de route que le hasard des sentiers de fleurs^ des bruyères ou des blés versa dans mes chemins, à tous ceux qui passèrent et m'aimèrent^ s'adressa le chant.

Certes cette époque fut belle ! Nous sommes quelques-uns à nous la rappeler qui, dispersés, œuvrons pour la justice : les uns implacables artistes, les autres travailleurs dans la vigne aux ceps sanglants d oîi ruissellera encore l'ambroisie.

Dans une littérature oîi les vieilles formes de Ronsard, de Racine, de Chénier et de Lamartine semblaient trop vastes pour les petites âmes d'aujourd'hui, oîi les bons écrivains en étaient

réduits, s'ils voulaient garder un accent véridique à employer de frêles rhythmes^ assez faibles pour trembler à des haleines d'agonisants, — j'apportais de vivaces harmonies fier es de leur amplitude, de riches accents originels, J'expri-. mais des sentiments profonds et sauvages, de pures images des choses, le chant de la substance humaine soulevée vers les deux. Je parlais des roses qui aiment l'homme et sa lyre. Parfumé de sève, sentant toute ma chair animée et farouche, je chantais ci pleine voix comme un enfant devant la mer. Les vents m'inspiraient. Et f allais, l'esprit clairvoyant et le cœur bondissant dans ma poitrine.

Ceux qui debout contre l'azur élevaient la lyre sous les feuillages sombres : — je mis à les écouter le même amour que j'avais mis à chanter. Et ce furent Verlaine et Viélé-Grijfin et ce fut Moréas. Ils m'enchantèrent longuement. Mais mon cœur battait trop haut et brisait leurs rhythmes.

Henri de Régnier me sembla accablé de lassitude parce qu'il avait pris pour des Rêves plusieurs croyances pâlissantes, et que sa poésie ne fut pas ce quelle aurait dit être, ç' est-à-dire un

crépuscule d'âmes. Mais j'aimais cet accent de tristesse qui constituait au poëte exténué, une réelle noblesse. Adolphe Retté courait comme un fou vers de vacillantes aurores. Les rosées l'enivraient comme un vin, Ses strophes fraîches volaient devant lui comme des oiseaux pesants encore du sommeil des feuillages et frappant les ruisseaux de leurs ailes. Saint Pol- Roux scintillait, avec, derrière lui, des profondeurs d'ombre. Ma'terlinck redisait des mots indécis qu'on chuchote peut-être de l'autre côté de la vie. Le Cardonnel et Valéry étaient nés pour les 7njnastères. L'un d'eux proférait, d'une belle voix, de lents pol'mes liturgiques. L'autre était expert ai,x enluminures oh brillait sa fine parole. Il rcvait de grands temples vides en qui le monde pût entrer. Et d'un esprit patient et grave, il détaillait les procédés de tous ceux qui eurent souci de l'architecture du monde. Mecislas Golberg, couronné de chênes, avait parfois les accents d'Is.iïe.

Paul Claudel écrivait de robustes drames et des vers limpides. A'idré Gide songeait. Et son visage était brillant de larmes et de sourire. Enfin les Sonnets de Paul Souchon, ses Eleva-

lions et son Chant marin respiraient toute la ^râce antique et resplendissaient d'un éclat sévère. Et je pus chérir en ce grand artiste une moitié de mon âme^ de ma gloire et de ma joie.

Dans les intervalles du chant, quand j'avais suspendu aux rameaux des forêts ma lyre un instant silencieuse, j'aimais m^ entretenir de ces hommes. Que de foi'i ne 7ne suis-je point plongé en compagnie de quelques-uns d'entre eux ou d'autres amis plus humbles, mais grands aussi par leur soif de beauté et les hautes flammes qui vivaient en eux — au sein des plus charmants sites de France, Ce fut à Aix-cn-Provence, ville pleine d'ombrages suaves et oîi les édifices aux façades éclatantes s'élèvent dans la belle lumière . Ce fut au bord des lacs de la Savoie, sur les cimes prodigieuses des Alpes. Assis sous les sapins, au dessus des nuages, nous contemplions les abîmes. Ce fut à Paris, ville illustre oit coule un grand fleuve et que d'aimables lieux environnent : Saint-Denis oii repose la cendre des rois ; Meudon tout brillant d: roses et Saint-Cloud avec ses forêts. Dans ces paysages divers, nous passâmes enthousiastes et pleins de pensées. J'y

écrivis Apologie, le^ Méditations sur la Volonté et les Vers Dorés que je donne aujourd'hui au public. Ce fut aussi à Ep:r>wn oit j'éprouvai, chez un jeune lettre, tous les charmes de l hospitalité antique. Aux clartés du soleil d'hiver, sous des ormeaux nus de leur parure de feuilles et qui fermaient des prairies éternellement vertes, près des froides eaux d'une lucide rivière, nous nous livrions à des causeries demeurées pour moi mé?norables. Le soir^ de pures lampes rayonnaient. Et nous nous abandojinions à la douceur d'austères lectures.

Enfin, bien des mois après, je visitai Versailles, son palais, ses avenues ?nontueuses, ses 7narhres et ses bassins et les forêts qui l'enveloppent. J'errai grave et pâle dans ces allées ombragées que foulèrent Boileau, Racine et André Chénier. Et c'est dans le parc que j'ai entrepris d'écrire Daphné, lors de la naissance du printemps.

Déjà, à l'époque oîi furent composés les Vers Dorés, je savais que de fiers et glorieux efforts

av. lient été tentés, pour susciter l'âme de races encore disparates, Wagner sut montrer ce qui dormait encore de tendresse et de puissance dans l'âme de ces Germzins que chanta Tacite. Plus récemment Golherg nous fit entrevoir ce que les sciences biologiques devront bientôt au ^énie de ces Sarmates qui accueillirent Ovide exilé et V abreuvèrent du lait des cavales farouches. Et Jean Moréas est venu d^ Athènes pour ressusciter l'âm? grecque. y'av2is dabord ressenti avec profondeur les émotions de chacun d'eux.

Mais je constatai bientôt que chez les hommes les ressemblances fondamentales l'emportaient de plus en plus sur les différences. De nos jours les derniers conflits qui divisent les hommes ne sont guère aggravés par la question de frontières. Je crus que le temps était venu de dégager l'âme humaine et que ce grand rôle était réservé à l'Art.

Au lieu d'exagérer des sentiments secondaires pour les rendre imposants et pour que chaque race les revendiquât — f essayai d'exprimer le fond même de l'être humain. J'étais sûr qu'historiquement une œuvre de cette nature était non seulement possible, mais fatale. C'était tout simple-

ment jeter dans les tempêtes, au nom d'un homme, puis au nom de l'homme, le cri de victoire qu'au nom d'une race, chaque grand poëte avait jeté , A une époque de l'évolution oîi tant de choses frissonnantes étaient dans l'air, formes dont V ombre obscurcissait tant de pages — c'était traîner ces choses dans l'existence au nom de ce que fen avais éprouvé.

J'ai chanté la lumière nouvelle pour qui mourut Pascal, pour qui Spinoza souffrit humblement, et qui terrassa Nietzche sur quelque fabuleux chemin de Damas. Léonard de Vinci lui prêta plusieurs beaux visages. Balzac ne sut pas si cette lumière avait une face de vierge ou les yeux profonds d'un jeune dieu. La tombe prit Louis Lambert. Et le gouffre des deux engloutit l'être au double aspect : Séraphitus et Séraphita. Alfred de Vigny appela cette lumière Eloa et la fit naître de la semence des larmes du Christ. Et le Faust de Goethe nous rendit en clarté toutes lesfl.unmes de l enfer, qui s'' étaient assemblées en ses prunelles.

Plus tard^ le grand Stéphane Mallarmé choi-

sît dans l'ombre avec ses mains conscientes des diamants qu'il ouvragea, diamants obscurs parce que cette lumière ne s'était point ^encore levée sur eux.

L'humanité a assez vécu pour que ce qu^on appelait le mal ne lui soit plus nécessaire . L'être humain n'étant plus jaible^ n a plus besoin d^être méchant, Les bêtes des forêts et des déserts ne dévoraient l'hofnme que parce qu'elles avaient faim. Les économistes ont démontré que l'homme avait suffisament pris possession de la nature pour que chacun pût s'assouvir. L'ignorance ou le malentendu faussent seuls aujourd'hui la réalité. L'homme n'a plus besoin de victimes. La grande paix doit suivre la grande victoire.

Le dieu des saines voluptés, du vin et de la création a remplacé les dieux du sang. C'est V indolent Bacchus couronné de pampres. Ses yeux sont humides et les tigres lèchent ses mains. Léonard de Vinci nous traça son image pure et nota avec grandeur et ingéniosité dans sa toile : Saint Jean les déformations que le christianisme amena dans les traits du dieu. I^a tête seule aussi s'y exalte : le corps est absent.

26 VERS DOfeÉS

Et l'auguste Pallas dont les yeux ont tour à tour la couleur des mers et du feuillage des oliviers est mère d'une race d'hommes.

Renan nous a restitué la douceur du tendre prophète que la Galilée vit fleurir. Il a raconté véridiquement la toute beauté de cette âme adorable. Et en conduisant le jeune dieu parmi nous, il nous délivra du mensonge, de ceux qui, en son nom, opprimaient la pensée.

En somme j' ai compris qu'il était beau d'être un homme, puisque l'homme porte dans son sein les destinées de l'univers et peut collaborer à ces destinées. J'ai compris la grande sympathie et que l'homme pour se défendre n'avait désormais besoin que de rayonner. Et j'ai chanté l'hy?nne de joie. Et mes poèmes se sont couronnés de ce rayonnement.

Pour bien situer les Vers Dorés dans l'ensdmble de l'œuvre d'art qui forme le labeur et la joie de ma vie, je dois dire encore qn'en même temps qu'eux, f écrivis une importante série d'œuvres en prose. Les principales furent : Apologie, Ecroulement,, et les premières Méditations sur la Volonté. De cette époque aussi da-

PRÉFACE i-f

tent quelques chapitres d'un récit d'histoire idéal qui s'intitula : Jacinthus. J'y racontais l'existence d'un héros secoué par les fièvres d'intelligence qui tuèrent Louis Lambert^ consumé par la fièvre d'amour dont palpita St-François d'Assises. Il agréa la vie moderne qu'il rehaussa et parfuma de sa présence. Prodigieux et candide^ il vécut aux pa^es du livre. Je sais que plusieurs d'entre nous V aimèrent avec ferveur. Et peut-être lorsqu'il mourut, emporta-tii le meilleur de mon cœur. La force des soleils qui brillèrent sur ces années de ma vie a dû être bien grande, pour que mon être déchiré par cette disparition ait vu se refermer ses blessures. Un être tranquille et complet se reconstitua en moi. L' intelligence que Jacinthus avait de l'homme et sa rayonnante sympathie ^ Darwin me les rendit^ en m' éclairant les origines. Le grand printemps était en ma chair. Les strophes de Daphné en furent toutes frémissantes . Dans ces pages de prose et dans les Vers Dorés, f avais exprimé la phase héroïque de Vidée. Dans Daphné, Vidée atteignait sa période nuptiale.

Depuis ce temps V œuvre devient de plus en plus substantielle. Je m'efforce d'y transcrire avec précision et pureté les jeunes formes des choses. Le soleil y brille sur les sables et sur la mer^ aussi nouveau qu'au temps d'Homère. Il dore des forêts dont les feuillages ont prospéré^ grâce aux cendres des vieilles erreurs et des vieilles vérités. Ah ! la terre et les deux ne varient guère ; mais nous savons mieux les regarder. Dans les livres qui vont paraître et dont le premier s'appellera : La Souffrance des Eaux, je convoque au son de la lyre., pour la faire servir aux fêtes de V homme, la famille des astres^ des plantes, des aigles et des mers. En prose ou en vers^f ai cherché à accroître la beauté de l'univers. Les deux œuvres sont inséparables ou plutôt^ elles n^ en font qu'une. Pour me servir d'un exemple emprunté à la Musique, je dirai que la prose y correspond à de riches et profondes harmonies de pensées — de qui les poèmes seraient la mélodie essentielle.

L'un des maîtres de la pensée humaine, Heraclite qui fut le contemporain de Pythagore

etd'Empédocle^ se plaisait à répéter : <k Le monde est un perpétuel écoulement ».

Puisse ma poésie demeurer le chant de cette onde du monde ^ l'une des modulations de l'éternelle voix de cette mer de formes, d'âmes et d'êtres !

Emmanuel Signoret.

Paris, le 5 Décembre iSçs.

Ode à Paul Verlaine

Ode a Paul Verlaine (i)

9ct'y7, wg y^AoïiLL Toi Thiôif.v:^! izpô Tjiovra.

HÉSIODE, Théogonie, I.

,AGNANIME pastcur, Couronné d hyacinthes D'Oreb à Golgotha, tu conduis en chantant L'harmonieux troupeau des strophes, et j'entends

Aux accords de tes flûtes saintes Crouler des Jérichos les maudites enceintes î

(I) Je chante en l'auteur ries Romances sans paroles et de Satjesse, celui qui retrouva la vérité humaine, dans la Littérature.

Père des chants, toi qui prédis à nos cités L'avènement de ceux qui charmeront les races, Précurseur qui répands une aurore où tu passes Et sus reconquérir des déserts révoltés Le vin des palmiers purs, incitateur d'audaces Et le secret perdu de l'immortalité !

Père des chants, reçois — florissantes prémices Ces couronnes d'oeillets, par l'Aurore abreuvés Pour exalter ton nom, que la Lyre frémisse, Car les jours nouveaux sont levés !

Car pour qu'au ciel chrétien toute clarté rayonne Des dieux qu'on a proscrits, voici l'heureux retour Et pour pétrifier les monstres, à son tour Voici renaître la Gorgone !

Car, sous des nuits sans lune ils dormaient opprimés Nos aînés î Tu passas, chantant, portant des torches A tes torches, le jour divin s'est rallumé.

Devant lui, telles qu'un chaste essaim d'abeilles,

Les étoiles au vol riant Vont s'engouffrer aux ruches d'or de l'orient Tandis que s'élançant des Cyclades vermeilles Les fabuleuses nefs livrent leur voile aux vents.

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