POESIES EPARSES 7I
Mais les froides forêts aux rumeurs solennelles Versent l'ombre des morts à mou cœur frémissant.
y^ESUS (du fond du tabernacle)
« Tu mangeras ma chair et tu boiras mon sang, O mon fils, pour renaître à la vie éternelle. »
mai 1892.
Chant du Berceau
A Maurice Salin
V^^ORPS lumineux, pétri de lait et de rosée Le feu de ton sourire évoque un lys vermeil, Sept anges d'or penchés contemplent ton sommeil Aux fontaines de fleurs portant l'urne puisée !
Toi, l'héritier des yeux éclatants de ta mère Tu naquis sur des fîots luisants de nefs couverts, Près d'une mer profonde et lourde de lumière Qui porte et berce des palais en ses plis verts.
Puisqu'un monde s'écroule et que tu nais quand même,
Que ruisselle mon myrte, en illustre baptême.
Sur ton front pur courbé comme un astre charmant.
Qu'un éclair de ma face illumine tes langes ! Ton nom vivra : car j'ai forgé pour ?a louange Ces vers d'airain polis impérissablement !
Janvier i8g4.
mi
Oraison sur des Flûtes A LA Vierge d'Avril
^^LLE rirait de mes paroles
Si l'ardent désir du baiser Me décidait à lui causer De colombes et de corolles.
Elle aurait peur du fou miroir Que sont mes prunelles naïves Et ses lèvres de pourpres vives N'illumineront point mes soirs !
Pourtant, je veux passer près d'elle Mêlant de blancs camélias Et les roses d'Ophélia Aux fabuleuses asphodèles !
Pour que daigne son œil méchant Me regarder et qu'on lui dise Qu'ainsi qu'une forêt aux brises Un peuple frissonne à mes chants.
Sonnet Antique
£"^^AREiLLE au lys marin, bercé Par les vagues musiciennes, Son teint est du tien effacé Et tes beautés passent les siennes.
Sous des lunes béotiennes, Bleuissant les sommets glacés, Les plus belles nymphes anciennes Avec ta grâce ont du danser.
Sois-moi Latone aux yeux d'aurore Ou Nausicaa dont l'amphore De clair de lune se teignait
Ou sur l'Olympe aux belles croupes
Que la lumière d'or baignait
Hébé versant aux dieux ses coupes !
iS93.
Fragment Tragique
(Mirzaël parle :)
\) madame, mon C'jrps sauvage et parfumé Vous fit frémir ainsi qu'une forêt de mai, Dont le parfum fait tomber mortes les colombes. O madame, mes bras vous furent une tombe, Où vous dormiez paimi des éblouissements. Vous prétendiez alors m'aimer infiniment ! Comme de lourds soleils sur des mers inconnues, Vous posâtes sur moi l'éclat de vos chairs nues, Et comme Hécate ardente absorbant les marées, Vous bûtes tout le sang de mes veines sacrées ! Sous l'ardeur de nos nuits des lys eussent germé ! Adieu pourtant ! Et puis sachez, si vous m'aimez, Que mon âme d'enfant est encore assez fière Pour ne plus s'émouvoir, Madame, à vos prières ' Des ruissellements d'or, là-bas, t'éblouiront Va ! mais tu n'auras plus les jasmins de mon front !
Tu me laissas ton coeur ironiquement tendre ; C'est qu'il ne dépend pas de toi de le reprendre ; Mais tu n'as plus le mien ! Il frissonne, enchanté.
fOÉSIES EPARSËS 77
Comme un myrte au vent d'août devant toute beauté, Sans chercher ta rivale, il attend qu'elle vienne ; Et si j'en fais l'aveu, c'est pour qu'il te souvienne Que je ne veux plus voir, dût ce cœur en mourir, Mon image en tes yeux profonds se rétrécir !
Je te laisse de moi ce souvenir atroce
Que mon âme est loyale et que ton âme est fausse,
Que tu regretteras l'ombre des hauts lauriers,
Et que je te défie enfin de m'oublier !
Tu te réfugieras en vain sous tes sourires !
Toi seule me connus et c'est là ton martyre 1
On te verra gisante, en ta stérile ardeur,
Les seins hauts, l'oeil tragique et tordant sans pudeur
La fleur de tes cheveux en tes deux mains offertes...
Tu mourras de l'horreur de nos couches désertes.
Janvier i8ç3.
Rite d'Amour
otre-Dame-des-Fleurs se bâtit des chapelles Aux dômes onduleux de lierres feuillescents, La voix des cloches d'or des muguets nous appelle, Sur les champs, l'Esprit saint des vieux printemps descend.
Un vol de papillons aux ailes empourprées Hiératiquement, palpite sur les fleurs : Des messes de l'aurore aux Saluts des vesprées Ce sont les délicats et purs enfants de chœur.
Quelque prêtre invisible et divin du Mystère Lève le saint Soleil ainsi qu'un ostensoir : Sa chasuble d'azur flotte seule sur terre Et se fleurit de croix d'or et d'astres, le soir.
POÉSIES ÉPARSËS 79
Ton sang a le parfum angélique des sèves : Oh ! quitte le foyer où frissonne l'aïeul, Vierge, il ne fait pas froid dans l'église du Rêve, Où — cierges éperdus — s'allument les glaieuls !
5 Avril i8g3.
C^'Onivers/tâi BIBLIOTHECA
Danse Sacrée
Danse Sacrée
A Paul Claudel
ES bras resplendissaient des pierres les plus pures Que tes yeux immortels éclairaient de beaux feux ; Tu trempas ton manteau sanglant dans nos blessures^ Des rubis rougissants veillaient dans tes cheveux.
Quand la ceinture d'or céda (comme une yeuse
Eclate !) ruissela le flot de velours vert :
Tu te dressais dans la lumière précieuse
Statue aux flancs de marbre et les yeux vers la mer 1
Et puis, svelte et les bras mi-clos, prenant les poses, D'un calice altéré qui veut boire l'Azur, Sous le zéphyr des luths et des violons purs, Lourdement tu te balançais comme une rose.
Puis tu t'arrondissais en de massives coupes, Ecumantes de tubéreuses et d'oeillets ; Ton geste, épars, soudainement se recueillait, Tes lignes en cadence harmonisaient leur troupe,
Tu devenais une urne aux flancs de diamant ; Sous tes parois dormait la manne des Prophètes, Tu chantais les concepts et les formes parfaites, — Ta chair d'astre brillait, fruit d'or des firmaments !
Or, puisque tu m'aimas, par ces soirs magnanimes, Puisque tu devinas l'âme des exilés Tout au fond de mes yeux vaguement étoiles, Puisqu'on oblation, muets, nous nou'i joignîmes.
Adorable et forçant l'inexpugnable azur, Son pluj» bel astre, je l'ai clos en ce poème, Héritage d'amour que je lègue aux bohèmes, Comme on suspend un crucifix sur un vieux mur.
Chant des Trompettes d'Eté
Chant des Trompettes d'Eté
A Adolphe Retté
01 qui me disputas à l'éparpillement D'un monde extérieur qui monnayait mon être, Prends l'or unique et l'or définitif, peut-être, Et que ton effigie y brille noblement !
Or, l'azur tout entier habitait la mer blonde.
Toute entière, la mer se mirait en tes yeux :
A cause de cela, je te devins pieux,
Vierge amère, et tu fus pour moi la Fleur du monde.
fô VERS DORÉS
Il me fallut douer d'une réalité.
O blanche ombre des lys, ta flottante apparence,
Tant m'ont charmé tes yeux, que, dans leur transparence,
J'ai surpris l'unité du monde et sa beauté.
Aussi, roi des ailleurs et roi des lendemains, Eternisé dans ton irrévocable grâce, Ai-je rempli de pleurs le creux de tes deux mains, En songeant à ceux-là qui blasphèment ma racé.
Lorsque tu vins, posant tes pieds frais sur les eaux, J'ai semé d'astres d'or les plis mous de ta robe. — — Sois le temple de fleurs et de flamme, et qu'une aube Immortelle illumine à jamais tes vitraux.
Et sois fière, en songeant qu'au cours des heures creuses (Comme des firmaments pleins d'aigles et d'éclairs), Mon âme luit sous tes paupières bienheureuses Dans le rayonnement de tes divins yeux clairs.
rsitâs