Lettre dit Révérend M. Hamel au Dr .7. E. Landry
Séminaire de Québec, 30 avril 1883.
Mon cher Monsieur. M. L'ai i m'avait bien répété, il y a quel-
que temps, ce que vous lui aviez dit comme reproduisant uni- conversation qui a eu lieu entre nous, il y a dix an.>. Croyant que vous aviez énoncé une simple impression personnelle, et satisfait de ce que vous dit M. Bétùn sur l'impossibilité qu'il y avait à ce que j'entretinsse Les idées rappelées par vous, je n'ai pas cru devoir m'en inquiéter davantage.
Mais, bien loin que les paroles de M. Bégin aient modifié vus opinions à mon égard, voilà que cette conversation privée elle-même devient pu-
Au lieu de lui répondre par écrit, le Dr Landry euvoie son gendre, le Dr A. LaRue, solliciter de M. Hamel la faveur
blique et est répandue comme preuve contre moi. Cette semaine même M. Bégin a reçu de la part d'un Evêque qui n'est pas mon Ordinaire, une demande de renseignements sur l'origine d'un cancan que l'on répand, et que le bon sens, cependant, empêche Sa Grandeur de croire.
Tout d'abord, je constate que cette publicité, qu'un certain nombre d'adeptes ont une jouissance spéciale, paraît-il, à étendre, et qui va si bien à leur zèle soi-disant religieux, vient de vous, et de vous seul. Car M. Bégin n'en a parlé qu'à moi, et il s'agit d'une conversation qui n'a eu lieu qu'entre vous deux. Comme on ne saurait douter de la droiture de vos intentions, et que le plus grand bien de la religion doit être au fond de tous vos actes, on ne peut certainement que vous fébciter, à votre point de vue, du zèle efficace que vous mettez à cette diffusion, bien qu'elle soit une diffamation pour moi.
Seulement, ce qui m'étonne, si depuis dix ans vous êtes sous l'impression que moi, prêtre, Vicaire Général de l'archidiocèse, et dans le temps Becteur de l'Université Laval, j'aie prétendu que la franc-maçonnerie n'est pas un grand mal pour les catholiques, et qu'un catnulique ne commet pas de péché grave en s'aifiliant à cette société, (ce qui m'étonne, dis-je, c'est : 1° Que vous ne m'ayez jamais manifesté votre surprise à ce sujet dans les nombreux rapports que j'ai eus avec vous comme Becteur ou autrement; et 2° que vous ne m'ayez jamais dénoncé à mon Archevêque, ainsi que c'était votre devoir. Persuadé, en effet, comme vous l'avez dit à quelqu'un, que je devais, au confessionnal, donner sur la franc-maçonnerie des décisions conformes à ce que vous croyez mes opinions, vous deviez, vu la gravité du cas. faire savoir à l'Archevêque un fait aussi monstrueux. La crainte de me nuire ne devait entrer pour rien dans vos calculs : car la dénonciation à l'autorité compétente était le meilleur moyen de me ramener dans le droit chemin, si j'en étais sorti, ou bien c'était démasquer le loup dans la bergerie, et m'empêcher de nuire si je me montrais récalcitrant. Ce souci de ma réputation ne paraît pas, du reste, Vous avoir fatigué bien fort devant ceux qui se sont chargés de répandre la bonne nouvelle. '
Pourquoi donc ne m'avez-vous pas dénoncé à qui de droit? Je ne vois qu'une explication à ce silence vis-à-vis l'autorité compétente, comparé à cette complaisante dissémination auprès de gens heureux de constater tant de perversité dans un haut fonctionnaire ecclésiastique regardé comme adversaire de certain parti. Cette explication, je vais vous l'exposer franchement.
Vous n'étiez peut-être pas trop sur de l'exactitude de vos avancés à mon égard, et une dénonciation en règle aurait amené probablement la preuve que votre accusation ne reposait sur aucun fondement réel. Or, cette preuve aurait enlevé beaucoup de poids à l'affirmation honteuse que certaines gens publient avec tant de zèle pour la vérité (I), à savoir, qu'il y a une douzaine de prêtres francs-maçons dans la ville de Québec et aux environs! La chose, en effet, cesse d'être improbable si un Grand Vicaire dit qu'il n'y a pas de mal pour un catholique à être franc-maçon! Laissez donc de côté, vous aura-ton dit, laissez de
d'une entrevue qui, si elle eût été accordée, aurait pu amener une solution à l'amiable et terminer ainsi, le plus pacifiquement du monde, un différend qui n'a causé que déboires et scandales, v
côté l'autorité, qui pourrait arrêter ces bruits-là, et répandez la nouvelle dans un public choisi, qui la fera circuler d'un bout du pays à l'autre. Quand l'affirmation aura fait son chemin, elle arrivera probablement aux oreilles de l'autorité ou des intéressés; il y aura alors des protestations, mais ces protestations ou ces dénégations n'arriveront pas partout; d'ailleurs, elles ne seront pas crues par tout le monde; et certain parti pourra continuer de se vanter qu'il n'y a pas de prêtres francs-maçons de son côté, 'mais qu'il y en a de l'autre!
Je serai heureux, Monsieur le Docteur, d'apprendre que je me trompe; mais en présence du zèle malicieux déployé hors de la voie contre moi, voilà la seule explication que je puisse trouver à votre silence coupable vis-à-vis mon Ordinaire. — Quand je dis que c'est là seule..., je pourrais absolument dire qu'il y en a une autre; mais je ne saurais vous l'appliquer : non, vous ne pouvez être de ceux qui prétendent que l'Archevêque lui-même est franc-maçon ainsi que certains Cardinaux de la Propagande!... ce qui évidemment aurait rendu inutile ma dénonciation à l'Archevêque.
Cela jposé, JE NIE vous avoir rien dit qui pût vous faire croire que j'étais ou que je suis d'opinion que les catholiques peuvent se faire francs-maçons sans commettre une faute très grave. Permettez-moi de vous rappeler les circonstances de la conversation dont vous abusez si étrangement.
Il y a de cela dix ans; c'était en avril 1873. J'arrivais de Rome, où j'avais accompagné Mgr l'Archevêque. Comme presque tous les professeurs de l'Université, vous me fîtes l'honneur de me venir voir (j'étais alors Recteur), et naturellement vous m'avez demandé des nouvelles.
Entre autres, je vous dis qu'on nous avait fait beaucoup de tort à Rome par une accusation déloyale, transmise à Sa Sainteté Pie IX à la dernière heure (après notre audience d'adieu); a savoir qu'il y avait à l'Université Laval, des professeurs protestants ET pES professeurs francsmaçons, ce qui donnait à entendre que ces professeurs francs-maçons étaient au nombre des soi-disant catholiques. J'ajoutai que, sur cela, le Saint-Père, à qui j'avais auparavant demandé l'érection canonique de l'Université et qui s'y était montré bien disposé, avait déclaré que jamais il n'accorderait de Bulle d'érection canonique tant que l'Université aurait des professeurs francs-maçons.
Là-dessus, Monsieur le Docteur, je vous dis que, dans l'impossibilité de revoir le Saint-Père, puisque nous étions sur notre départ, j'avais essayé de faire comprendre aux employés de la Propagande qu'il ne s'agissait pas de catholiques francs-maçons, mais de protestants; que, parmi ceux-ci, la franc-maçonnerie, au moins à Québec, était considérée comme une société de secours mutuels; que nos professeurs protestants ne se montraient nullement hostiles aux catholiques, que c'étaient des
M. Hamel refuse, par une lettre en date du 1er mai \ dans laquelle il insère un plan de rétractation allant à dire que le Dr Landry est un menteur, un calomniateur, un faiseur et un disséminateur de cancans et d'assertions erronées, et decitoyens des plus respectables jouissant de l'estime universelle, et que nos médecins protestants étaient depuis longtemps employés dans les hôpitaux catholiques et dans les institutions religieuses. Enfin, je terminai en vous disant que, vu le peu de temps à ma disposition, j'avais eu bien du mal à faire comprendre cette situation spéciale de notre pays.
Je me rappelle, Monsieur le Docteur, que vous me fîtes alors la réflexion (qui était l'expression de votre opinion) que les francs-maçons sont ici ce qu'ils sont partout ailleurs. — Comme la question se résumait pour moi en une question de personnes, à l'égard desquelles j'avais mes preuves (les professeurs de l'Université), il n'était ^as nécessaire de discuter avec vous le principe général, et la conversation entre nous n'alla pas plus loin sur ce sujet.
La preuve, Monsieur le Docteur, que mon langage ne blessait en rien l'orthodoxie, c'est que toutes ces assertions ont été envoyées à Rome plus tard avec documents à l'appui, et ont si bien été admises que le même Souverain Pontife Pie IX, de sainte mémoire, a accordé la Bulle d'érection canonique et approuvé le fameux décret de 1876, qui nous permet de garder nos professeurs .protestants.
Aussi je dois vous avouer qu'il ne me vint pas alors à l'idée que vous pouviez me penser, d'après notre conversation, partisan de la francmaçonnerie au point de croire que les catholiques pouvaient en faire partie sans péché grave, surtout en face des défenses formelles et des censures de l'Eglise. Persuadé que vous étiez un homme intelligent, j'aurais certainement cru qu'on vous faisait une injure gratuite si on était venu me dire que vous aviez emporté cette impression de cette conversation. Je vous avoue qu'il me fait peine d'être obligé ou de revenir sur ce jugement, ou de croire que le préjugé et l'esprit de parti vous ont aveuglé. i
Dans tous les cas, vu l'énormité des idées que vous m'avez prêtées, l'exposé que je viens de vous rappeler, et que je n'ai pas besoin d'affirmer d'une manière plus solennelle, doit suffire pour vous créer une obligation de conscience de faire votre possible afin de détruire l'impression diffamatoire produite par votre affirmation sur ce certain public qui s'est chargé de la répandre.
Je n'ai pas besoin de désigner aucun mode spécial de faire cette réparation; seulement si, d'ici à quelques jours, je n'en ai pas des nouvelles suffisantes, je me verrai obligé, à regret, de publier la présente lettre, laquelle j'ai soumise à Mgr l'Archevêque avant de vous l'envoyer.
J'ai l'honneur d'être, Monsieur le Docteur, etc.
Thos. : E. Hamel, prêtre, Vie. G-én. de Québec.
1. J. E. Landry, écr, M. D., Professeur honoraire à l'Université Laval, Québec.
Séminaire de Québec, 1er mai 1883.
Cher Monsieur, J'ai réfléchi à la proposition que M. le Dr A. La Rue est venu me faire de votre part, ce matin, d'une entrevue, soit chez moi
mandant au Dr Landry de vouloir bien signer cette pièce diffamatoire et boire ainsi sa propre condamnation.
Le Dr Landry, dans une lettre en date du 4 mai, lettre qui
soit c"hez vous. Tout pesé, je crois que cette entrevue ne pourrait qu'empirer la situation.
L'expérience du passé me fait craindre les conversations. Votre entrevue avec M. Bégin me met en garde contre leurs suites. Si un entretien, comme celui que j'ai eu avec vous, il y a dix ans, a pu être interprété par vous d'une manière aussi extraordinaire, la prudence la plus élémentaire doit me faire éviter une entrevue privée et purement orale, susceptible d'être interprétée, même sans malice, d'une manière aussi jnexacte que la première.
Au reste, je ne vois pas l'utilité de cette entrevue.
Vous avez prétendu que j'ai soutenu devant vous certaines proposions exorbitantes, et vous avez répété cette affirmation devant un certain nombre de personnes complaisantes qui se sont empressées de la répandre.
Je vous ai écrit ma protestation. Ou vous l'admettez, ou vous la rejetez.
Si vous la rejetez, une entrevue ne changera rien, puisque je ne pourrai qu'affirmer ce que je vous ai dit dans ma lettre d'hier.
Si vous l'admettez, l'entrevue est inutile, car il n'y a qu'une chose à faire : détruire l'impression fausse qui est partie de chez vous et qui voyage maintenant dans la province; pour cela, faire voyager avec le même zèle une affirmation formelle et bien claire, contraire à la première. \
Le procédé le plus simple serait peut-être de publier sur les journaux une déclaration comme l'incluse, et dont je me déclare d'avance satisfait, si vous jugez à propos d'y avoir recours.
Si vous agréez cette formule, vous pourriez vous contenter de la signer et de me la renvoyer; j'en ferai faire moi-même des copies pour les journaux, avec le simple préambule suivant : Monsieur le rédacteur,
Depuis quelque temps on fait circuler sur mon compte des bruits pour lesquels on s'appuie sur l'autorité de M. le Dr J. E. Landry. La déclaration suivante, que je viens de recevoir de ce monsieur, et qu'il m'autorise à publier, devra suffire pour faire cesser tous les cancans.
Tout en finirait par là, et il ne serait plus question de cette affaire.
J'ai l'honneur d'être, avec respect, cher Monsieur, etc.
.Thos. E. Hamel, Prêtre, Vie. Gén. de Québec.
Plan de rétractation proposé par M. Hamel :
« Je, soussigné, regrette beaucoup d'avoir contribué à répandre le bruit tendant à faire croire que M. le Grand-Vicaire Hamel m'aurait dit, il y a dix ans, à son retour de Rome, que ce n'est pas un grand mal pour un catholique de s- taire franc-maçon h autres assertions <!<■ ce geiu Des renseignements précis m'ont fait comprendre que j'avais interprét<\ d'une manière tout à fait erronée, la conversation que j'ai eue alors avec M. le Grand-Vicaire; et je suis heureux de pouvoir dire qu'on ne
contraste singulièrement avec la violente épître de M. Hamel du 30 avril, à laquelle elle est une réponse ferme, digne et tout à fait respectueuse, fait l'historique des événements, affirme avoir entendu la conversation que M. Hamel lui a tenue, et termine en disant :
« Voilà, M. le Grand Vicaire, ce que je puis déclarer sous serment en présence de tout tribunal ecclésiastique ou civil l ». Et de fait, c'est ce qu'il a attesté sous la foi du serment2.
doit ajouter aucune foi à tous les bruits qui se sont répandus à ce sujet comme venant de moi, et allant à dire que M. le Grand-Vicaire Hamel m'aurait exprimé des idées malveillantes sur la franc-maçonnerie. Je prie instamment tous ceux qui se seraient autorisés de mes affirmations pour répandre ces bruits (que je reconnais maintenant comme calomnieux), de faire tout leur possible pour faire disparaître l'impression fausse qu'ils ont pu produire sur l'esprit des personnes à qui ils en ont parlé.
Après réception de cette lettre du Vicaire Général Hamel, M. Landry apprenait que d'autres personnes pouvaient certifier, dans le même sens que lui, sur les opinions entretenues par ce Rév. Monsieur, au sujet de la franc-maçonnerie. On lui communiqua, enfr'autres noms, celui de M. Victor Livernois, avocat à Québec. Voici la lettre que lui adressait ce Monsieur et qu'il l'autorisa à publier :
Québec, 9 mai 1883.
A Monsieur J. E. Landry M. D. Chev. com. de l'Ordre St-Grégolre Prof. hon. de l'Université Laval. >
Très honoré Monsieur, Je me fais un devoir de mettre par écrit ce que je vous ai dit, hier au soir, au sujet des jugements portés par l'abbé Thomas Hamel sur la franc-maçonnerie au Canada.
Monsieur le Grand-Vicaire Hamel a soutenu, devant moi, en différentes occasions, depuis plusieurs années, que la franc-maçonnerie n'était pas dangereuse au Canada, et que les sociétés secrètes n'étaient que dea sociétés de protection et d'avancement mutuels : et cela sans faire de distinction entre catholiques et protestants, mais sans approuver, pour cela, la franc-maçonnerie, ajoutait-il.
Il y a au-delà d'un an, sans être en relation avec vous, très honoré monsieur, j'écrivais au sujet de la franc-maçonnerie dans le même sens que vous. i
Tout en remplissant un devoir de justice, qu'il me soit permis d'exprimer le regret de voir de semblables questions, au lieu de venir devant l'Evêque ou l'Officialité, être jetées par la voie de la presse on pâture au public.
Je demeure, très honoré monsieur, votre humble serviteur,
Victor Liverxois.