XIX. — MISSION PROVIDENTIELLE DU PEUPLE CANADIEN
L'Eglise est donc, comme nous l'avons vu, une société essentiellement militante. Sa longue marche à travers les siècles n'a été qu'une suite de combats, qu'un enchaînementde luîtes gigantesques qui durent encore. Elle apparaît comme une véritable armée rangée en bataille, une armée où chaque peuple est un bataillon, et chaque chrétien un «oldat.
S'il est important pour le simple fidèle de bien connaître le poste qui lui est assigné, et la part qu'il doit prendre dans cette lutte incessante du bien contre le mal, et de Dieu contre Satan, il l'est bien davantage pour la nation éclairée des lumières de la foi ; car, dans cette lutte, celui qui n'est pas avec le Seigneur est contre lui. Qui non est mecum contra me est. La nation, comme l'individu, qui ne travaille pas pour la gloire de Dieu, travaille au profit du démon, pour sa propre ruine et son déshonneur. En effet, toute nation qui est fidèle à sa mission,, grandit glorieusement avec les siècles, de même qu'elle périt misérable- «lent, si elle refuse d'y répondre. Les enseignements de l'histoire ne permettent pas d'en douter.
Maintenant quel est le but que s'est proposé la divine Providence dans l'établissement du Canada, ou quelle est la mission providentielle du peuple canadien V C'est, Monseigneur et mes frères, ce qu'il me reste à considérer, et je le ferai aussi brièvement que possible.
Le but de la Providence dans la colonisation de ce pays est visiblement, autant du moins qu'on peut naturellement le connaître, la formation d'une nation catholique dans la grande vallée du Saint-Laurent ; la mission du peuple canadien, c'est le maintien et l'extension du royaume de Dieu dans ce nouveau continent.
Il n'e&t pas d'abord sans un vif intérêt de remarquer l'analogie de notre mission avec celle du généreux peuple dont nous descendons. Le rameau que la main détache de l'arbre, greffé ou transplanté ailleurs, ne change pas pour cela de nature; il croît pour produire les mêmes fruits. C'est ainsi que le rameau canadien, détaché par la divine Providence du vieil et glorieux tronc des Francs et transplanté dans le nou-
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veau inonde, a continué, en partageant toutefois cette gloire avec d'autre rejetons de noliles races, de mettre au service de l'Eglise sa force et sa vigueur et d'offrir au Christ les plus beaux fruits de sa fécondité. Nos pères, en nous transmettant le sang généreux des croisés, nous ont aussi légué leur foi et leur héritage, les Gesta Dei per Lrancos. C'est par la croix des missionnaires français que le Seigneur a spécialement porté les limites de son royaume aux extrémités du monde, comme c'est par l'épée de ses Francs qu'il a défendu l'Eglise contre les terribles ennemis qui l'attaquaient.
Or, c'est précisément pour l'accomplissement de cette double mission que la France a fondé la colonie canadienne ; l'histoire de notre patrie en rend un éclatant témoignage. Nos rois, dit un écrivain contemporain, n'ignoraient pas qu'en ordonnant à ses Apôtres et à ses successeurs d'enseigner toutes les nations de la terre, et de les baptiser au nocn du Père, et du Fils et du Saint-Esprit, le divin Rédempteur des hommes avait indirectement invité les princes, dépositaires de sa puis.sance, à préparer les voies à l'Evangile, en lui frayant un chemin dans les pays lointains où il n'avait pas encore pénétré ; et tel fut en effet le dessein des rois de France, en essayant à diverses reprises d'établir des colonies au Canada. Les lettres royales, les commissions aux navigateurs envoyés vers nos contrées, exprimaient formellement l'intenlioa de porter la connaissance de Dieu aux infidèles, et l'espoir d'étendre en CCS lieux les bornes du royaume de Jésus-Christ. Les citations seraient superflues, les commentaires inutiles, les intentions formelles des fondateurs de la colonie vous sont connues. D'ailleurs, chose étrange et non moins certaine, les elîoris faits en sens contraire sont toujours demeurés infructueux.
Si l'étendue d'un discours permettait de suivre pas à pas les fondateurs de la colonie, nous verrions que leurs actes ne furent pas moins significatifs que les ordres de leurs souverains.
(7est au nom du Sauveur des hommes que Jacques Cartier, en arborant le signe catholique, prit, gunou en terre, possession du pays; c'est sur la croix qu'il venait d'implanter dans le sol canadien, qu'il grava de la pointe de son épée ces patriotiques paroles : Vive le Roi de France! N'est-ce pas même sur un |)oint de votre opulente cité, au pied du Mont-Hoyal, que l'intrépide découvreur, à défaut d'ecclésiastique, voulut proclamer lui-même le règne du Fils de Dieu? Il l'invoqua publiquement sur les populations et sur le sol de cet immense pays, par une lecture à haute voix de la douloureuse Passion par laquelle ce divin
Sauveur a racheté et conquis le monde. Quoi de plus frappant et de plus instructif que ces grands traits de noire histoire. La religion pouvait-elle à cette époque prendre plus solennellement possession de notre belle et chère patrie ?
El quelle est la pensée qui a surtout présidé à la fondation de celte grande cité de Montréal ? N'est-ce pas aussi une idée religieuse et militaire tout à la fois? Les fondateurs de Ville-Marie voulaient avant tout en faire le boulevard de la jeune chrétienté canadienne, menacée dans son berceau ; ils voulaient sauver par elle des fureurs de la barbarie iroquoise, l'autel du vrai Dieu et le foyer du colon canadien.
Ce qui s'est passé ici s'est reproduit^ à divers degrés, en cent endroits du pays. Qui dira jamais ce que nos pères ont fait pour établir, défendre et propager le règne du Christ en ces lieux ? Que de faits héroïques dans cette lutte cachée en grande partie dans la profondeur de nos forêts, el auxquels il n'a manqué que le nombre des acteurs et un théâtre moins ignoré, pour être comparés à ce que le genre humain nous ofTre de plus digne d'admiration 1
Pour asseoir sur les bords de notre grand fleuve les prémices d'une nation semblable à celle dont ils étaient sortis, nos pères lultèrent contre la nature, la barbarie et l'hérésie conjurées. Ils tinrent ferme contre les neiges et les glaces de notre climat. On les vit entrer hardiment dans les bois de haute futaie de la forêt primitive dont ils débarrassèrent le sol à grand'peine. Ils guerroyèrent en même temps contre les animaux féroces qui habitaient ces forêts, et les peuplades cruelles qui les parcouraient. Ils furent même obligés de tenir tête aux nombreux et belliqueux bataillons delà nouvelle Angleterre. A cette époque, le Canadien tenait la charrue d'une main et le fusil de l'autre. Toutelois, dans le temps que les habitations se formaient, le clocher s'élevait; et l'homme de Dieu vivait avec l'homme des champs el des batailles. Sur cette terre que Dieu s'est choisie, la hache du défricheur, la croix du missionnaire et l'épée du soldat n'étaient pas séparées, et c'est à cette triple force que notre jeune nation doit son existence, son salut et la constitution robuste qui le met en état d'accomplir sa providentielle destinée. Mais c'est de la croix du Christ que la hache et l'épée tiraient leur vertu, et c'est pour cela que le clocher du village la portait dans les airs.
Nos pères qui sont et doivent être nos modèles, n'ont pas cherché qu'à former un peuple catholique dans cette vallée; ils travaillaient
aussi à étendre ailleurs le règnede Dieu el à le défendre partout au prix des plus grands sacrifices.
Les missionnaires, suivis de fidèles disciples, ont pénétré jusque dans les endroits les plus reculés. Prêtres et laïques, hommes et femme« n'ont pas craint de s'aventurer dans des contrées inhospitalières, chez des peuplades sanguinaires, pour annoncer à de pauvres âmes abandonnées la bonne nouvelle de l'Evangile. Leur sang a coulé sur les bords du Saint-Laurent et des grands lacs, dans la vallée du Mississipi et jusque sur les rives lointaines de la Saskatchawan. Ils ont môme souffert d'être brûlés et mangés tout vivants. La voix des Pères Lallemant, Brébeuf, Daniel, Jogues et de tant d'aulres, nous redit éIoqu?mment avec quel indomptable courage nos ancêtres ont travaillé à l'œuvre de Dieu.
Que n'aurai-je pas à dire, si je voulais décrire l'action visible de l'esprit de Dieu dans ces âmes d'élite dont le ciel se servait pour rendre plus sensibles ses desseins sur notre cher Canada ? Que n'aurait-on pas à raconter de ces femmes humbles ettimidos, transformées par la grâce en missionnaires intrépides, en véritables héroïnes, dignes des plus beaux âges de l'Eglise ! Inutile de vous rappeler ici les noms bénis de Madime de la Peltrie, de la Mère de l'Incarnation, de Mademoiselle Manse, de la Sœur Bourgeois et de tant d'autres. Pourrait-on passer sous silence le nom vénéré de M. Olier, bénissant ses enfants spirituels qu'il envoyait étendre le règne de Dieu dans les missions lointaines du Canada. 11 consacrait par avance au pied de l'autel de Notre-Dame de Paris, à Jésus, Marie et Joseph ce beau territoire où se sont élevées depuis tant de florissantes paroisses, et Ville-Marie elle-même, la cité magnifique, qui voit depuis deux siècles, avec tant d'avantage et de bonheur, les dignes fils de M. Olier y perpétuer l'œuvre de sa brûlante charité et de son zèle apostolique.
Mais puisque je parle à des militaires, je ne dois pas omettre le récit de quelque action guerrière où la foi de nos ancêtres brille de son véxitable éclat. Je nocnmerai parmi cent autres Daulac et ses héroïques compagnons, dont les noms devraient être gravés en lettres d'or sur un monument national. C'était à quelques pas de cette basilique que dixsept chrétiens au noble cœur, comparables à ce que l'antiquité oITrit jamais de plus dévoué, et à la fois, colons, soldats et martyrs, prirent, après avoir fait leur testament et reçu le pain des forts, l'engagement solennel de mourir jusqu'au dernier, plutôt que de laisser le cruel Iroquois approcher de cette tie. V^ous savez comment ils tinrent leur pro-
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messe dans les environs de la nouvelle capitale du Canada, près do la chule des Chaudières. Le combat fut terrible et coûta énormément cher à l'ennemi ; cependant ils succombèrent tous accablés par le nombre. A ïa vue de ces dix- sept héros étendus sans vie au milieu d'un alîi'eux carnage, le farouche enfant de la forêt s'arrête épouvanté. Il ne connaissait pas encore la bravoure chrétienne; un aussi indomptable courage l'altérait. Il rebroussa chemin, L'Autel et la colonie furent sauvée. Voilà, Canadiens, voilà comment les pages sanglantes de votre histoire redisent la foi et la valeur de vos pères ; comment elles rappellent ce qu'ils pensaient du devoir et de la mission de chaque chrétien sur le sol canadien, et avec quel dévouement ils surent s'en acquitter.
Tant d'intentions si pures, d'efforts surhumains, de généreux sacrifices et de sublimes dévouements, inspirés par la grâce de Dieu et accomplis pour sa gloire, auraient-ils été sans but? El ce but pouvait^il être autre que la glorification du Seigneui' et le salut des âmes par la formation d'une nation chrétienne? Une nation qui maintint ici la foi catholique et l'étendit au dehors. Voilà clairement, par L'enseignement de la première partie de notre histoire, ce que Dieu voulait, ce qui -s'est opéré en dépit des obstacles, et ce qui nous indique comme du doigt la route que nous devons suivre. 0 peuple canadien, puisses-tu comprendre ta magnifique destinée et y demeurer toujours fidèle ! C'est à cette condition seule, que le Tout-Puissunt t'accordera de prospérer et de fleurir dans l'avenir que sa Providence divine et paternelle te réserve !
Je le vois avec un bonheur indicible, le Canadien la comprend encore sa mission et même s'efforce de l'accomplir en marchant sur la trace de ses pères. J'en ai des témoignages sensibles et palpables dans l'attachement de nos populations à la foi catholique, dans le défrichement de nos forêts vierges, dans la prédication de l'Evangile aux contrées lointaines, et surtout dans le grand spectacle qni s'offre en ce moment à nos yeux. Et je trouve dans ces preuves de fidélité, un puissant encouragement à travailler avec ardeur au bonheur de la nation, à la cause de l'Eglise, et en même temps un baume bienfaisant qui soulage et fortifie le cœur, au milieu de toutes les défections dont le vieux monde nous donne le triste exemple.
En effet, la foi est encore vive en ce pays. Il est vrai qu'il se rencontre
au milieu de nous des hommes qui ferment les yeux h sa brillanle lumière, qui marchent dans les ténèbres, s'acheminent vers l'abîme et veulent même y entraîner leurs frères ; mais ces hommes sont peu' nombreux et la nation heureusement ne les suit pas. Le peuple canadien tient encore à la foi de ses ancêtres comme à l'ancre du salut. L'Eglise est sa mère, les pasteurs sont ses guides et ses pères, l'Evangile sa loi, la prière et les sacrements sa nourriture, enfin il puiseencore dans la pratique de la religion catholique la force et la vie qu'y ont puisé ses aïeux et qui n'est nulle part ailleurs.
Comme au premier temps de la colonie, il pénètre çà et là et au loin dans nos profondes forêts ; il débarrasse péniblement le sol pour y planter la croix et y construire son habitation. En môme tem|)s que sa maison, surgit celle du Seigneur ; le clocher domine toujours le nouveau village ; la cloche éveille les échos des bois et des montagnes de nos cantons, comme jadis ceux des rivages du Saint-Laurent ; et l'homme qui accompagne le colon, pour le diriger, le soutenir et le fortifier dans ses rudes labeurs, c'est toujours le prêtre de Jésus- Christ.
Le Canada, non plus, n'a pas cessé d'avoir ses missionnaires. A l'heure où je vous parle, leur voix retentit du golfe Saint-Laurent à la Rivière-Rouge, de la Rivière-Rouge au bord du Pacifique, et des plainesbrûlantes de la Floride aux mers glacées de la région polaire. El ces communautés religieuses qui ont surgi comme par enchantement sur tous les points du pays, ces nombreux essaims de vierges dévouées, à qui l'on doit en grande partie les admirables qualités et la vertu si pure de nos mères canadiennes, ces anges de la terre que l'on rencontre partout où il y a une larme à essuyer, une douleur à soulager ; ne sontelles pas, elles aussi, des ouvrières providentielles, non seulement parmi nous, mais jusque chez les sauvages du Nord-Ouest, des Montagnes- Rocheuses et les peuples de l'Orégon !
Enfin, parmi nous, les soldats de la patrie et de la cause de Dieu sont toujours vivants, vous les voyez, les voici ! Ah ! le spectacle grandiose, auquel il nous est donné d'assister ce soir, a quelque chose do bien propre à consoler et à réjouir tous les cœurs vraiment canadiens catholiques. Voyez ! celte immense basilique renferme en ce moment,. dans son enceinte, des citoyens accourus de tous les points du pays,. pour contempler les nouveaux soldats de la patrie et du Christ, et pour donner à celte démonstration sans pareille dans nos annales un caractère véritablement national. Cette foule immense qui se presse ici et
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aux alentours, vient applaudir, par ?a présence et ses aumônes, à la foi et au dévouement de ses braves, et c'est le Canada tout entier, noblement représenté par elle, qui y applaudit. Car Québec, Saint-Hyacinthe, Rimouski, les Trois-Uivières, Ontario, lu Baie des Chaleurs ont ici leurs représentants. Toutes les paroisses de ce vaste diocèse, tous les quartiers, toutes les lamilles catholiques de celle ville y comptent de leurs membres. Ce spectacle ne sufiit-il pas, à lui seul, pour prouver, mieux que des paroles, ce que je disais, il n'y a qu'un instant, que le Canada comprend encore sa mission el qu'il ne la trahit pas, qu'il a toujours, comme Terlullien le disait des premiers chrétiens, de l'or et du sang à mettre au service de Dieu. Et toi, foi viviliante et généreuse de nos pères, tu n'es donc pas éteinte en nous ! Non, tu vis au contraire brûlante et forte comme dans ton glorieux passé, et lu peux encore nous faire espérer de beaux jours !
Quant à vous, jeunesse au cœur noble et généreux, avant que de vous dire combien j'admire les sacrifices que vous venez offrir au pied de Tautel, en présence de Dieu et de votre patrie, je vous félicite de l'honneur que le Seigneur vous a fait en vous choisissant, de préférence à un grand nombre d'autres, pour remettre entre vos mains les intérêts de sa cause et la défense de son auguste représentant sur la terre, le Pape, notre Saint-Père. Ce ne sont pas même tous les hommes de bonne volonté qui sont appelés à combattre directement, par la croix ou par l'épée, les combats du Seigneur. Celle tâche honorable est confiée à des hommes d'élite : témoin ce que nous lisons dans le livre des Juges.
Les Madianites opprimaient depuis quelques années le peuple de Dieu ; le Seigneur suscita Gédéon pour le délivrer de ses ennemis. Cédéon fit appel au courage de la nation et voilà que trente-deux mille hommes vinrent se ranger sous son drapeau. « C'est trop, dit le Seigneur, Madian ne sera point livré entre les mains de tant de gens ; de peur qu'Israël ne seglorifieet n'attribue la victoireà ses propres forces. Renvoie chez eux tous ceuxqui se sentent timides. » Vingt-deux mille se retirent, il n'en resta que dix mille. Le Seigneur dit à Gédéon : « Ce peuple est encore trop nombreux. Conduis-le au bord du Jourdain et je te montrerai ceux que j'ai choisi pour délivrer mon peuple. Renvoie encore
ceux que tu verras s'agenouiller pour boire plus à leur aise ; ne garde auprès de toi que ceux qui auront pris, à la hâte, en passant, un peu d'eau dans le creux de la main, pour étaneher leur soif. » De ces derniers, il n'y en eut que trois cents ; les autres furent renvoyés. Alors le Seigneur dit à Gédéon : « C'est par ces trois cents hommes que je vous délivrerai ».
Vous le voyez, mes chers enfanta, le Seigneur choisit lui-même les soldats de sa cause. Pour abattre l'orgueil de ses ennemis, il ne veut point de cœurs timides, point d'hommes amis de leurs aises. Ceux-là ne sont point propres à combattre les combats du Seigneur. Non. Il faut des hommes de cœur, des hommes de dévouement et de sacrifices, capables de supporter les fatigues et les privations de la vie militaire, capables d'affronter la mort sans sourciller. Tels étaient les trois cents soldats de Gédéon ; tels sont sans doute tous ces généreux jeunes hommes qui se dirigent de tous les pays catholiques vers la capitale du monde chrétien. Voilà ce que tu es toi-même, ô élite de la jeunesse canadienne, que je contemple présentement dans ce sanctuaire avec tant de bonheur et une si légitime fierté.
La spontanéité avec laquelle lu viens de te lever, à la face de la nation, dès la première nouvelle des attentats commis récemment contre noire Père commun, disant à TEglise : mb voici, nous est un sûr garant du courage que Dieu a mis dans ton àme et de la générosité des sentiments qui font battre ton cœur. Le choix qu'il a fallu faire entre tous les braves qui se sont oflerts, nous est une preuve indubitable que tu es bien ce petit nombre de soldats dévoués et inébranlables, par lesquels le Seigneur veut abattre l'orgueil de ses ennemis et sauver son Eglise. Oui, j'en ai la confiance, c'est par la petite armée, ainsi formée de l'élite de toutes les nations catholiques, que Dieu humiliera de nos jours la grande armée des ennemis de son Christ.
V^ous êtes donc heureux, ô généreux enfants du Canada, je le répète, vous êtes heureux du glorieux choix qui vient de tomber sur vous. Ce choix vous honore singulièrement, en vous associant aux milices célestes qui ont commencé, les premières, cette grande ot longue lutte du bien contre le mal dont nous venons d'esquisser rapidement les phases principales. Ce choix vous associe encore à la glorieuse phalange des martyrs, à ces valeureux croisés, vos ancêtres, à ces nobles et preux chevaliers, qui tous ont défendu ju9(]u'à la mort, en des temps et sur des théâtres divers, la cause que vous allez vous-mêmes défendre aujourd'hui sur le plus célèbre des champs de bataille. La terre d'Italie
que dans quelques jours vous allez fouler sous vos pieds, est encore toute teinte, que dis-je, toute fumante du sang des héros chrétiens. C'est là, dans ces champs si fertiles en héroïsme et en dévouement surhumains, que des légions de chrétiens, nos pères et nos frères dans la foi, ont conquis la couronne des héros, la palme de l'immortalité. C'est de là que des millions d'entr'eux sont partis pour aller chanter dans la céleste patrie, au milieu d\me ivresse inexprimahlo, le cantique d'une éternelle victoire. Courageux enfants de l'Eglise, marchez donc sur leurs traces ! Que le Dieu des armées, qui vous a jugés dignes de cet honneur, vous soutienne de son bras tout-puissant ! Que le chef des saintes milices, l'Archange Michel, le protecteur et le défenseur de l'Eglise militante, marche devant vous, qu'il porte la terreur dans les ennemis que vous rencontrerez, qu'il vous fasse pénétrer sains et saufs au milieu des bataillons de Satan et avec vous l'épouvante et la défaite !
Mais pourquoi anticiper? Le vénérable évoque de Montréal va dans l'iustant appeler toutes les bénédictions du ciel sur le drapeau immaculé qui flotte au-dessus de vos têtes et qui a le privilège d'attirer en ce moment tous les regards. Oui, l'ange de cette Eglise va adresser au Dieu des combats cette forte et touchante prière ! « Dieu Tout-Puissant et éternel, source de toutes bénédictions, vous qui êtes la force de ceux qui triomphent, regardez favorablement la prière de notre humilité et sanctifiez par votre céleste bénédiction ce drapeau préparé pour l'usage de là guerre ; qu'il soit l'effroi des ennemis du peuple chrétien, la force de ceux qui ont mis en vous leur confiance et le ^»ge assuré de la victoire. Car, c'est vous, ô Dieu, qui broyez l'ennemi dans la guerre et qui donnez l'appui d'un secours céleste à ceux qui espèrent en vous. »
Puis, en vous remettant le drapeau ainsi béni, le vénérable évéque vous dira : « Recevez ce drapeau sanctifié par la bénédiction du ciel ; qu'il soit terrible aux ennemis du peuple chrétien ; que par la grâce de Dieu, en son nom et en son honneur, vous pénétriez vigoureusement au cœur de leurs bcitaillons, sans crainte et sans blessure».
Oh I mes chers enfants, recevez-le avec confiance ce drapeau que l'Eglise du Canada remet ce soir entre vos mains. Il porte dans ses plis les bénédictions du ciel et l'honneur national. Avec quel intérêt le Canada le suivra de ses sympathies et de ses vœux, sur les divers' champs de bataille où vous allez le porter. Ah ! que toujours, vous le teniez haut et ferme au champ du devoir et de l'honneur. 11 a la blan-
cheur du lys, vos ancêtres en ont toujours conservé l'éclat ; prenez garde qu'il ne lui soit iniprinné aucune tache. Qu'il serve seulement à inscrire en caractères indestructibles et mênne sanglants, s'il le faut, les faits glorieux accomplis par chacun de vous. Puis, au retour de cette grande expédition, revenez le suspendre aux voûtes de cette basilique, afin qu'il apprenne aux générations futures, couiment la jeunesse canadienne de notre temps entendait et pratiquait la défense de la foi qu'elle avait reçue de ses pères.
Mais, généreux défenseurs du droit et de la justice, n'oubliez jamais à quelle condition la victoire s'attachera à vos [las. Votre âme est le premier champ de bataille où il vous faut lutter pour établir le règne de Dieu et de sa justice ; ce n'est qu'après celle victoire qu'il vous sera facile de le maintenir au dehors. Car le vrai chrétien est l'image du Christ, de ce lion de la tribu de Juda, auquel toute victoire est promise. Si donc vous voulez être terrible dans les combats comme ce lion céleste, votre maître et votre modèle, retracez en voua ses vertus et ses traits; il vous donnera son courage et sa force, et alors vous serez invincible.
Pour nous, nos très chers frères, croirions-nous avoir accompli notre lâche envers TEglise et celte jeunesse chérie par l'expression de nos sympathies ? Serait-ce là notre seule part dans cette lutte d'aujourd'hui? Je l'ai dit, chaque chrétien est un soldat. Il nous faut donc combattre aussi. Personne, en une telle nécessité, ne peut dem.eurer dans l'inaction, sans forfaire à l'honneur et au devoir. Mais chaque soldat doit combattre au posle où la divine Providence l^a placé, et avec les armes qu'elle a mises à sa disposition. A ceux-ci, le Seigneur a donné le dévouement du cœur et la force de manier l'épée, et vous admirez la générosité avec laquelle ils sacrifient leur vie; à nous tous il demande un sacrifice moins grand, une obole, une petite portion de ces biens de la fortune qu'il nous a assez libéralement accordés pour en aider nos frères. Dieu nous établit par là les économes de sa famille. Or, quels membres de la famille méritent mieux une part de ces biens que ceux qui vont porter le poids du jour et de la chaleur, soutenir les dures fatigues des camps, courir tous les dangers de la bataille pour la défense du Père commun, d'un Père que nous aimons, que nous vénérons tous, et qui nourrit lui-même nos âmes du pain de la vérité et
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dirige nos pas dans les sentiers de la vertu. Fendant que notre jeunesse se montre prodigue de son sang, nous ne serons point avares de nos deniers. Pendant que nos Zouaves repousseront par la force des armes les envahisseurs sacrilèges du domaine de saint Pierre, nous repousserons par d'abondantes offrandes la pauvreté et la misère à laquelle les hordes révolutionnaires veulent réduire le grand et saint Pontife qui défend pour nous les droits sacrés de l'Eglise et de la Société.
Mais déjà vous avez compris votre devoir, dévoués citoyens, qui avez tout disposé avec tant d'intelligence et de zèle pour le succès de cette mémorable expédition, la religion vous en est reconnaissante. Et vous tous qui avez secondé leurs louables efforts par des travaux, des dons et d'autres secours, vous l'avez compris aussi votre devoir, et le ciel vous en bénira. Néanmoins, n'arrêtez pas en si beau chemin. Tousensemble, continuons d'assister selon nos ressources le Vicaire de Jésus-Christ, qui a poussé vers nous le cri de la détresse. Etïorçons-noug, par tous les moyens possibles, de mener à bon terme la présente entreprise, et d'en faire une œuvre, tout le temps de sa durée, vraiment utile à l'Eglise et honorable pour notre chère patrie.
Outre les biens de la fortune, nous avons encore ceux de la grâce ; la prière nous les procure. C'est peut-être là le plus puissant moyen de combattre les ennemis de Dieu. Moïse en fit autrefois une heureuse expérience pour assurer la victoire à son peuple contre les Amaléciles. Quand Moïse priait, l'Amalécite pliait et succombait. A l'aumône, joignons donc la fervente prière. Oui, tous les jours, alors que nos zouaves combattront dans les plaines de l'Italie, nos supplications s'élèveront de la vallée du Saint-Laurent vers le ciel pour leur obtenir, ainsi qu'à tous leurs frères d'armes, un glorieux et complet triomphe. El vous, maintenant, parents généreux, qui faites à Dieu l'offrande de ces chers enfants, quelle est votre part dans ce grand jour? C'est, nous le comprenons bien, celle du sacrifice ; mais d'un sacrifice extrêmement noble et méritoire, puisqu'il est à la fois si pénible à la nature et si profitable à la religion, à la patrie et à toute la société. La séparation a toujours, à la vérité, quelque chose de cruel, et malgré vos efforts pour les retenir, des larmes brûlantes s'échappent de vos yeux. Ah ! ne les cachez pas, ces larmes : elles vous honorent et font l'éloge de vos fils ; elles attestent la puissance de la grâce dans vos cœurs. Mais regardez au pied de la croix, et vous verrez que la très-bonne Vierge Marie a bien souffert aussi dans l'offrande de son divin Pils. Vous unirez donc, en parents chrétiens, votre sacrifice au sien ; votre résignation
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à la sienne, et vous trouverez dans cet acle, non seulement la force, Dieu vous l'a déjà donnée, mais la joie même du sacrifice. Cependant, comme la souffrance a son heure, le bonheur, la réjouissance a aussi la sienne. Au retour de ces chers enfants, couronnés de mériles el de gloire, vous goûterez quelque chose des ineffables consolations qui ont inondé l'âme de la Mère du Sauveur au jour delà résurrection.
Si, à la gloire des héros, le Seigneur voulait ajouter pour quelques-uns d'entre eux la pahne du martyr, vous vous montrerez non moins courageux que cette héroïque mère des Machabées, qui offrit, en un méiue jour, ses sept enfants pour la défense des lois de Dieu et de la pairie. Vous imiterez encore l'exemple de cette épouse admirable qui, apprenant la mort glorieuse de son époux aux champs immortels de Castel fidardo, ne put trouver de plus grande consolation en ce terrible instant que de presser son jeune enfant sur son cœur et de l'élever dans ses bras vers le ciel en disant : o Toi aussi tu seras soldat ! »