‹ Vers l'abîme (volume 4)Chapitre 4 sur 77 · M«' LOUIS FRANÇOIS LAFLÈCHE · texte numérisé non relu

M«' LOUIS FRANÇOIS LAFLÈCHE

La réputation de ce vaillant et saint évêque des Trois-Rivières n'était point régionale, comme on serait tenté de le croire d'un homme longtemps adonné à la vie errante du missionnaire en pays désertiques et sauvages; elle fut, au contraire, mondiale à cause de son savoir profond et varié, de son rare mérite d'écrivain et d'orateur, de son ardent amour pour sa patrie Francocanadienne, et de son dévouement éclairé autant qu'inlassable envers l'Eglise, au milieu de circonstances particulièrement difficiles. Il fut, de l'aveu unanime de ses contemporains, un missionnaire admirable, un éducateur ingénieux et bienfaisant, et, flnalement, quoique polémiste intransigeant en bonnes mœurs et saines doctrines romaines, l'évêque le mieux écouté, le plus populaire qu'eût connu jusqu'alors la Nouvelle France.

Sa vie fut, en effet, un prodige d'activité au service des meilleures causes, et sa mort fut pareille à la chute du chêne puissant qu'on s'était habitué à croire immortel, à cause de son ombre tutélaire recherchée par tous et surtout, de la vénération qu'il inspirait au monde. 11 tomba, prodigieux et sublime, dans l'humble futaie ambiante, laissant dans le ciel morne et dans le bois ravagé un vide immense que les ans écoulés n'ont pas encore comblé.

C'est que Mgr Laflèche fut un grand évêque à une époque très agitée, ob. la médiocrité, aidée par l'intrigue, avait su usurper tous les droits, grâce aux apparences d'un mérite éclatant. Il

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n'avait cessé d'être un apôtre inlassable à la recherche des âmes, comme il avait toujours été un ardent patriote, portant haut et ferme le drapeau qui rallie toutes les énergies franco-canadiennes. Il avait appris d'ailleurs, par une longue expérience, que la langue, les mœurs, les traditions françaises de sa race, dominée et souvent opprimée par le conquérant, étaient la meilleure sauvegarde de la foi catholique des siens au milieu d'hérétiques prêchant la haine et l'apostasie. Et il avait donné tous ses soins, avait déployé toutes les ressources de son génie, usé toutes les énergies de son âme pour imposer à une soi-disante race supérieiwe le respect des traités, comme les privilèges, acquis à la langue et à la foi des aïeux dans tout le Canada, et non pas seulement dans la province de Québec.

Son ardeur était grande, son langage parfois rude, et sa franchise dépouillée de tout artifice, il n'en fallut pas davantage pour lui valoir des inimitiés parmi les hérétiques et les Anglais, jalou.x de prérogatives déjà séculaires.

D'autre part, son grand amour et son entier dévouement envers l'Eglise (]u'il défendait par la plume et par la parole, sans faiblesse et sans compromis, lui attirèrent, par la crainte même ou le dépit qu'il inspirait, l'hostilité des libéraux et celle de tous les partisans de la vie facile en dehors des contrariétés qu'entraînent les conflits politiques et doctrinaux.

Et parce qu'il était descendu résolument dans la lice et s'y trouvait presque seul, impavide en face d'adversaires décidés et de transfuges perfides, il lui fallut lutter toute sa vie, affrontant sans cesse les coups honnêtes de l'ennemi sincère, et supportant sans fléchir les atteintes lâches des intrigants déçus et des traîtres démasqués. Il fut ainsi aimé d'un grand nombre, haï par quelquesuns qui furent surtout des détracteurs.

Dès le lendemain de la mort de Mgr Laflèche, le 20 juillet 1898, M. Jules Saint-Elme, do Montréal, écrivait de lui :

«... Depuis le inoinenl oii l'iiéroïsine de son dévouement et l'éclat de ses reiivres lui assurèrent, <iir les peuplades sauvages du Nord-Ouest, cet ascendant dont on retrouve encore des traces après un demi-siècle, et le signaléienl à l'altenlion do tout le pays, son humilité a été impuissante à le

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soustraire aux regards, el sa carrière sera consignée en Irails lumineux dans l'histoire reli^'ieuse et sociale du peuple canadien. Peu d'hommes ont occupé une aussi large place dans l'opinion publique et ont manifesié avec aulant de clarté et d'énergie le mobile de leur action, le but suprême de leurs etforls et de leurs travaux. Dieu et la Patrie, l'extension du règne social du Christ et la prospérité de la nation oanadienne-franraise, voilà le double but auquel l'illustre évêque des Trois-Rivières a consacré toutes les ressources de son génie et de sa science, toute l'énergie de son âme si fortement trempée et douée de si vastes talents.

« Pendant sa vie de missionnaire il ne recula devant aucun péril, aucune fatigue pour gagner des âmes à Dieu et former de bons citoyens pour le bénéfice de la civilisation et l'agrandissement de la patrie. Conime directeur et supérieur des maisons d'éducation, il s'occupa avant tout défaire prévaloir l'enseignement chrétien dans toute sa pureté... »

C'est que Mgr Laflèche était profondément pénétré de cette vérité fondamentale qu'une bonne éducation et une instruction solide faisaient les citoyens utiles et les chrétiens persévérants. Aussi, maintes fois, on l'entendait dire et répéter, comme s'il avait voulu en martelant l'idée, l'enfoncer davantage dans les consciences agissa,ntes : L'éducation fait l'homme, quand la jeunesse est nourrie de fortes vérités, elle fournit toujours une carrière agréable à Dieu et utile à la Patrie.

Après les années consacrées à l'évangélisation des Sauvages du Nord-Ouest d'abord, el puis à la formation de la jeunesse de iSicolel, son élévation à l'épiscopat ne fut pas pour lui une raison de modérer les élans de son esprit apostolique : ce fut l'occasion d'en élever et étendre l'action bienfaisante et féconde. Il n'avait €u que trop souvent à déplorer l'apparition du mal dans des milieux qu'il pouvait croire hors d'atteinte ; il avait dû ainsi, après la naissance du fléau, suivre ses évolutions, variations et progrès. Il le faisait avec soin, et c'est avec un inénarrable chagrin que, par exemple, il relevait le lent et sournois travail subversif de l'erreur libérale, en constatait les ravages, en explorait les lamentables et vastes ruines.

C'étaient là les effets déplorables de l'insubordination des esprits, ceux qui découlaient de l'insubordination des cœurs ne lui parurent ni moins pernicieux, ni moins apparents et répandus. Il avait vécu parmi des peuplades infortunées qui par

leur dépravation même semblaient vouées à l'anéantissement ; et avec force et douceur il leur inculqua avec un idéal nouveau, de meilleures mœurs. Mais les mêmes vices qui dépeuplaient la Forêt et la Prairie lointaines, sous des dehors plus honnêtes, ou sous des formes plus prenantes, tantôt insinuants ou déguisés, tantôt violents et effrontés, sévissaient sous ses yeux au milieu de toutes les complications, à l'abri de toutes les exigences d'une société raffinée, ivre de jouissances inédiles et de progrès matériel indéfini. Mais la fin immuable de tout ce mal, de ces besoins de la chair, de ces exigences de l'esprit, ne lui échappait pas : c'était le détournement de l'homme de sa destinée surnaturelle; dépraver le sauvage, déchristianiser le peuple chrétien, c'était toujours, pour le génie du mal et ses tenants, ramener l'humanité sous prétexte de mieux-être par le matérialisme exaspéré et progressif, par le chaos moral à la barbarie élégante et incurable.

Cette perspective douloureuse souleva toutes les énergies de l'âme généreuse du vaillant évéque des Trois-Rivières, dont l'idéal plein d'enthousiasme n'avait d'autres sources d'inspiration et de réconfort que la beauté de la vérité et de la vertu, que les droits imprescriptibles de la justice et du bien. Et voilà pourquoi Mgr Laflëche engagea sans forfanterie comme sans faiblesse cette mémorable campagne contre toutes les erreurs religieuses de l'époque. Elle remplit toute sa carrière épiscopale, dont les échos retentissants se répandirent dans tout l'univers chrétien : lutte gigantesque, lutte ardente, acharnée, qui ameuta et dé-^ chaîna contre ce champion des libertés de l'Eglise et de la société chrétienne, tout ce que l'enfer pouvait mobiliser en ce monde de sectaires, de faux prophètes, d'arrivistes inapaisés, d'opportunistes repus, de libéraux exaspérés ou apprivoisés, soi-disant catholiques quand niùme, bien qu'oublieux de leurs droits publics, de leurs devoirs privés, de la filiale soumission due à l'Eglise, mais n'uspiraut (ju'à la fausse paix du monde qu'assurent aux âmes défaillantes les compromis déshonorants.

Mgr Laflèchtî mena celte campagne par ses écrits, par ses discours, homélies, harangues et conférences; par les exemples que «avaient multiplier sa foi vive et sa charité parfois héroïque.

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