M^"" L.-F. LAFLÈCHE
Nulle part, en rien l'erreur libérale ne trouvait g:rAce devant lui : il la (Jébusquait avec soin, la chargeait avec vigueur, l'accablait sans pitié ou, repoussant ses assauts, lui opposait des barrages infranchissables derrière lesquels, à l'abri des coups et de la séduction, il retranchait son troupeau fidële.
De 1860 à 1898, année oi^i cette belle âme émigra vers le séjour de la paix et de la gloire, il y eut peu de Canadiens qui n'eurent pas l'occasion d'entendre ou de lire Mgr Laflèche. Or, quel est celui d'entre eux, et combien nous en serons encore témoin, qui ne fut frappé, comme le rapporte Saint-Elme :
« Par l'élévation et par l'originalité de ses conceptions, par leur étonnante clarté, par la justesse et par la beauté des comparaisons auxquelles il avait volontiers recours pour illustrer sa pensée? Quel est celui qui ne fui pâs subjugué par l'irrésistible puissance de scuéloquencc. Nombre de ses adversaires, après l'avoir enlendu, ne pouvaient lui refuser le témoij^nage de leur admiration. Personne du reste n'a jamais osé attaquer la droiture de ses intentions, la noblesse de ses aspirations et la sainteté de sa vie. Nous ne ferions donc que devancer le jugement impartial de l'histoire en disant que Mgr Laflèche a été, par sa doctrine et par ses œuvres, le véritable apôtre du Canada au xix^ siècle... D'ailleurs il ne fut pas seulement un modèle dans l'épiscopal, mais un apôtre à tous égards et il le fut jusqu'à sa mort, restant le soutien et le docteur de son peuple...
Il s'affirma le champion le plus intrépide, le plus infatigable de la vérité intégrale. On peut dire qu'il mourut sur la brèche, vrai chevalier de Dieu, combattant le mal et enseignant son peuple jusqu'au bord de la tombe.
>< Doué par la Providence de dons magnifiques, d'une éloquence lumineuse, communicative, entraînante, iMgr Lafièche était aussi un savant et un penseur profond. La. philosophie. la théologie, les sciences profanes et sacrées n'avaient pas de secret pour lui. Aussi était-ce avec une grande sûreté de doctrine et de jugement qu'il enseignait. II marchait au but avec la sûreté de ceux qui voient clair. Les conlempleurs de l'ordre social, les apôtres de l'erreur ont appris à redouter la vaillance et l'énergie de ses affirmations. Aussi rien n'égalait leur persévérance à le dénigrer, si ce n'est la constance de l'amour et de la vénération dont son peuple l'entourait...
« Parmi ses diocésains, il est resté jusqu'à la fin de ses jours l'évêque populaire par excellence : car malgré sa science, malgré son éloquence, malgré l'élévation du poste qu'il occupait, il est resté un enfant du peuple dont il ne craignait pas le contact et dont il parlait le langage avec une persistance voulue et une sorte d'affection très grande dans sa simplicité. D'un aspect et d'un tempéraraentascétique, Mgr Laflèche était la simplicité même
dans ses rapports avec toutes les classes. Très causeur, toujours intéressant et instructif, il ne dédaignait pas de fournir son contingent aux gailés dans la conversation.
Mais par dessus tout, aimant Dieu et son Eglise, il aimait aussi son pays et sa race. On le voyait aux grandes démonstrations nationales, prenant part aux délibérations, applaudissant aux fastes de notre histoire et faisant lui-même entendre des hymnes et des conseils vibrants du patriotique orgueil de ce petit peuple canadien sauvé des désastres d'un autre siècle. Homme de son temps, quoiqu'on ait dit, assoiffé de progrès, le favorisant et le bénissant, il s'apitoyait sur des idées, des changements et des courants qui, loin de nous porter en avant ou en haut, semblent plutôt nous éloigner des vieilles et saines traditions d'où nous sommes sortis avec notre force des temps actuels. Ah I comme à certains spectacles et à certaines doctrines, son esprit s'assombrissait et son cœur sanglotait. C'est qu'il y voyait le dépérissement de la foi catholique, du respect de nos mœurs et denoscoulumes nationales, l'oubli du devoir et, par suite, l'affadissement du caractère, l'émietlement de nos forces, le fractionnement de notre peuple, entraîné dans diverses avenues qui n'aboutissaient pas toutes à l'honneur ou à la vertu, nobles choses qu'un souffle suftlt à ternir.
Nous ne sachons pas qu'un seul canadien-français ait atteint plus haut que lui dans le domaine de l'éloquence. Cela tenait à plusieurs causes. Aux dons naturels d'abord, ensuite à des études fortes et variées, à sa facilité d'assimilation, à la vivacité de ses convictions, au naturel et à l'apparente simplicité de ses paroles, même dans les mouvements les plus ardents de son éloquence, au style imagé pris en grande partie dans les missions et au contact des sauvages, qui lui servait à rendre facile à l'intelligence les choses les plus ardues et les plus compliquées. Si l'on ajoute à cela une connaissance profonde des Ecritures-Saintes, une voix vibrante, chaude et sympathique et un ardent patriotisme qui perçait partout dans ses discours, on a l'éloquence de Mgr Laflèche. C'est surtout dans l'homélie qu'il excellait. Chaque dimanche il montait en chaire, dans sa cathédrale, et donnait aux fidèles un véritable cours de religion. Que de fois, alors emporté sur les sommets, il a dominé son auditoire et fait courir en son sein ce saisissement qui semble suspendre la vie en tous pour la concentrer dans une seule.
Il profitait de toutes les occasions pour répandre ses enseignements : les fêtes religieuses ou nationales, les grands comices agricoles, lesdistributions de prix, les conventions de sociétés de bienfaisance, et même les fêtes de famille auxquelles il assistait parfois, et toujours il poursuivait le même objet. C'est que Mgr Latléche était convaincu du rôle civilisateur et chrétien de la race française en Amérique. C'est pour cela qu'il a toujours prêché raltnrlien)ent au sol et tiavailli! de toutes ses forces contre l'immigration. 11 voulait voir sa race foi le et puissante s'implanter partout dans
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le sol do ses frères, pour y propager l'idée française et chrétienne. II était trop éclairé pour no pas comprendre que ce but implique nécessairement la conservation intégrale et sans alliage des principes chrétiens que seuls peuvent faire vraiment grande et forte une nation.
En temps ordinaire quand il n'avait qu'à guider ses ouailles dans le droit sentierou à réprimer des désordres inhérents à l'infirmité humaine, sa prédication conservait le ton paternel de l'homélie ; mais dans les occasions solennelles comme au Concile provincial, auGongrèscatholique, au Sacre ou aux Funérailles d'un évêque, à la fête nationale, au 200* anniversaire de l'érection du siège épiscopal de Québec ou quand un danger sérieux menaçait l'inlégrilé de la doctrine catholique, alors il s'élevait jusqu'à la véritable éloquence et dans son langage simple, châtié, dépourvu d'artifices, on sentait une force de conviction et une élévation d'idées auxquelles personne ne pouvait rester indifférent. « La parole de Dieu ne s'enchaîne pas ». Tel était le précepte de saint Paul que Mgr Lallèche citait souvent et qu'il a toujours mis en pratique. Il a parlé quand les libéraux contestaient à l'Église le droit exclusif de juger les écarts de ses membres ; il a parlé et agi quand il a vu notre enseignement supérieur glisser sur la pente du libéralisme ; il a parlé quand un gouvernement provincial, au mépris des garanties constitutionnelles et de la parole royale, a supprimé les écoles catholiques et les a remplacées par des écoles prolestantes,; il a parlé quand il a constaté que des députés catholiques trafiquaient de notre foi et de notre honneur national dans le but d'obtenir des avantages politiques ; il a parié quand une partie du clergé conseillait la prudence et pratiquait l'abslension ; il a parlé quand les démagogues, pour rintimider,le poursuivaient de leurs calomnies. Jamais il ne s'est tu quand sa conscience lui ordonnait d'élevei- la voix.
Gomme l'Apôtre, Mgr Laflèche fut entièrement l'homme de Dieu.
Comme saint Paul, il prêcha constamment de parole et d'exemple : il fut rinépuisable semeur de paroles de vie et d'exemples salutaires. Comme saint Paul encore, il combatit le bon combat; il souffrit pour la justice et pour la vérité, ne permettant jamais que te verbe de Dieu, dont il était l'organe, pût être enchaîné.
Soldat de Dieu, chevalier de la vérité, sans peur et sans reproche, ange de charité, prodiguant à son peuple et son âme et son cœur, il a passé sa longue vie à faire le bien.
En résumé, un nom de plus s'inscrit au livre d'or de la race canadiennefrançaise, à la suite des Montmorency-Laval, des Plessis, des Bourget. Kt cette inscription nouvelle au tableau d'honneur va se lire comme suit :
Louis-François Richer Lallèche, évêque distingué et ardent patriote, commune gloire de la foi catholique et de la nationalité française en la Nouvelle-France.
Depuis que M. J. Saint-Elme, sous le coup de la perte irrépa-
rable que le Canada français subissait alors dans la personne de l'illustre évêque des Trois-Rivières, exprimait ainsi avec une légitime émotion l'opinion et le sentiment de tout un peuple affligé et profondément reconnaissant, la critique impartiale a confirmé son jugement et l'a précisé avec une équité et une sympathie grandissante, grâce au recul favorable des ans qui a laissé à la passion des partis le loisir de l'apaisement.
Ainsi cette figure, qui fut énergique et belle, grandit sans cesse et s'illumine magnifiquement à la lumière de l'histoire et des faits qui se dégagent au cours d'événements qu'il sut prévoir et qu'il voulut heureux pour son pays et consolants pour l'Eglise, mais que la contrariété dont il eut tant à souffrir ont rendus périlleux ou décevants.
Dire que Mgr Laflèche a été un prophète inspiré, ce dont on ne doute plus, c'est proclamer que l'Eglise du Canada et le Canada lui-même sont à plaindre : l'aventure des nouvelles provinces d'Alberta et de la Saskatchevan, et l'épreuve plus récente du Keewatin sont bien faites, à cet égard, pour éclairer l'opinion canadienne.
C'est ce qui permit à M.Joseph Barnard. avocat trifluvien des plus distingués, de réitérer et d'accentuer l'éloge de Mgr Laflèche au grand séminaire des Trois-Rivières, le 11 février 1909 aux applaudissements de son auditoire d'élite.
L'occasion du panégyrique fut une Conférence, une causerie plutôt, au sujet d'une œuvre de Mgr Laflèche « Considérations sur la Société civile dans ses rapports avec la Religion et la Famille », petit livre merveilleux « dans lequel Mgr Laflèche apparaît bien le penseur profond et l'apôtre à l'âme ardente qu'il a été toute sa vie : sa pensée se tient, comme d'elle-même, dans les régions élevées; il la donne sans apprêt, car elle est déjà belle sans artiflces. Sa logique vigoureuse est saisissante de vérité. »
Et M. Barnard poursuivait sa causerie disant :
On a l>e;Hicoiip parlé de Mgr Laflèche, on en parlera longtemps, car il a dérangé bien des calculs, el soulevé parfois bien des haines. Les plus modérés il son endroit ont pu dire: qu'il n'était pas diplomate, ou bien encore t qu'il n'était pas de son temps...
M»'' L.-F LAFLÈCHE If
Pas diplomate. — On disait autrefois d'un homme droit, d'un homme rigide dans tout ce qui louche à l'honneur : « cet homme va droit comme un boulet », « cet homme va droit comme une tlèche »... — Il n'y a plus de flèches aujourd'hui, il n'y a plus de boulet noij plus, nous avons les obus ; les obus ne vont pas droit, mais décrivent la trajectoire... c'est de la diplomatie. — Pour attaquer l'erreur, Mf,'r Laflèche n'a jamais fait décrire une trajectoire à la virile.
Il n'était pas de son temps?... peut-être bien ; mais alors, ce serait, pour nous, bien regrettable de n'être déjà plus du temps do ceux dont on a pu dire que leur patriotisme « rendait à l'épreuve le son sonore du franc métal ».
— Sous la soutane violette de cet évéque missionnaire battait le cœur d'un grand patriote, et nous, qui sommes des Trois-Rivières, nous ne pourrons jamais trop admirer son œuvre, car elle est grande et pure.
J'aurai parfaitement atteint mon but, si cet entretien pouvait faire naître chez vous. Messieurs, l'idée d'approfondir mieux que moi cette « étude de la Société Civile » telle que l'acomprisele vénérable évéque des Trois-Rivières.
— Les questions qu'il y traite d'ailleurs, sont toujours d'actualité. — Et permettez-moi de remarquer en passant, que c'est à peu près le seul écrit que nous ait laissé celui qu'on a appelé avec tant de raison le « Saint-Jean Chrysostome du Canada ». — Toute sa vie n'a été qu'une prédication. Il a prêché par l'exemple, il a prêché par la parole, et quelle parole !... Et c'est regrettable qu'il ne nous reste rien de ses admirables homélies de chaque dimanche. Mais voilà, Les Trois-Rivières n'a jamais été un centre de publicité, etune ville sans publicité est un peu une anomalie, comme serait par exemple une forêt sans échos. Si nous pouvions relire aujourd'hui quelques-uns de ces sermons toujours si fortement pensés, il me semble que nous retrouverions encore un peu du charme de celte voix d'or qui faisait vibrer si éloquemmeiit les voûtes de notre cathédrale. Mgr Laflèche a bien été par excellence, l'homme de la parole ; parole bien vivante, claironnant la vérité qui ne meurt pas, car souples voûtes somptueuses du'temple, comme là-bas, à ciel ouvert, près des sauvages de la Rivière Rouge, ce grand évéque missionnaire a partout été et toujours l'apôtre de l'Evangile.
Dans ce petit livide si justement apprécié, comme en maintes manifestations oratoires, Mgr Laflèche faisait valoir que l'existence de la société comme la vie de la famille n'était pas possible sans l'influence bienfaisante et toujours salutaire de la Religion. Cette conviction, et la nécessité de la répandre, de la faire prévaloir et sô manifester dans la conduite des affaires publiques et dans l'organisation de la vie des citoyens, mettait fatalement le vaillant évéque face aux gens, libéraux, libres penseurs et libres
i2 ŒUVRES ORATOIRES DE M^' LAFLÈCHE
jouisseurs qui ne trouvaient le prêtre bien en place que dans sa sacristie close, sous le vain prétexte qu'en afïaires d'abord il n'entendait rien I
1] y eut en cela un malentendu plus ou moins volontaire chez les contradicteurs passionnés de Mgr Laflèche.
L'éminent prélat n'était guidé par le moindre esprit d'intrusion ou d'accaparement des choses du monde; il constatait l'intime union des intérêts divers, comme est intime l'union du corps matériel et de l'âme spirituelle, il voyait l'utopie des séparations contre nature, et faisait valoir les subordinations nécessaires, parce que, inévitables. Mais jamais, quand il se prenait corps à corps avec le libéralisme compromis et corrupteur, il ne confondait délibérément dans sa pensée claire et dans ses acles justes le parti téméraire et prévaricateur, qui porta W. Laurier au pouvoir et l'y maintint quelques lustres d'années, avec les libéraux doctrinaux et sectaires qui valurent à la vaillante et militante Eghse du Canada tant d'épreuves imméritées, tant de déboires et de douleurs.
Mais laissons enfin la parole à Mgr Laflèche lui-même.
DISCOURS DE M. L.-F. LAFLÈCHE, V. G
SUPiniBUR DU SÉMINAIRE DK NICOLKT, A LA CATHÉDRALE DES TROIS-RIVIKRK*- EN l'honneur DES SOLDATS PONTIFICAUX
17 décembre 1860.
Quare fremiterunt Gentes, et populi meditati suntinania T Pourquoi les Nations ont-elles frémi, et les peuple» ont-ils formé des complots absurdes. Ps. II, v. I.
Monseigneur (1), mes frères,
Le prophète royal voyait par avance les complots insensés des méchants, et l'ensemble de leurs projets impies pour détrôner Dieu dan» la personne de Jésus-Christ. 11 voyait les nations se liguer entr'eiles, leurs chefs se donner la main et s'encourager pour combattre contre le Seigneur et contre son Christ. H les entendait dire : « Brisons ces liens et jetons loin de nous ce joug qu'ils veulent nous itiipoter ». C'était dans le plus profond élonnement, qu'il contemplait ce spectacle déroulé à ses yeux par l'Esprit prophétique. Il attendait ce qui adviendrait de cette audace incroyable. Mais voici que tout à coup il s'écrie- a Ce hd qui habite dans les deux se moquera d'eux, et le Seigneur en fera un objet de dérision. Alors il leur parlera dans sa colère, et les remplira de trouble dans sa fureur. Car le Seigneur a dit à son Christ : Tu es mon fils, je te donnerai en héritage les Nations, et les limites de ton royaume s" étendront aux extrémités de la terre. Tu les gouverneras avec un sceptre de fer, et tu les briseras comm,e un vase d'argile ».
C'est ainsi que le saint Roi David décrivait, il y a 3.000 ans, les combats de l'Eglise de J.-G. dans tous les temps, et qu'il annonçait ses victoires. Dans les jours sombres et mauvais où cette Sainte Eglise est
(1) Mgr Cooke.
assaillie de violentes tempêtes, il faut se rappeler et méditer ces consolantes prophéties, ces prophéties dont nos pères ont vu, plus d'une fois, l'accomplissement. Que l'Eglise ail des ennemis nombreux à rencontrer, et des combats violents à soutenir sur la terre, il n'y a en cela rien de surprenant ; c'est son état normal. C'est pour cela qu'on l'appelle ici-bas Eglise militante, c'est-à-dire qui combat. Mais quand le nombre, l'audace et l'hypocrisie de ses ennemis s'élèvent au point où on les voit aujourd'hui, ce qui n'arrive qu'à de rares intervalles, on doit comprendre que nous en sommes à une de ces époques où la main du Seigneur est prête à s'appesantir sur la tête de ses ennemis, et à les briser comme un vase d'argile. Car c'est ainsi que le Seigneur agit toutes les fois qu'il a une leçon à donner aux rois et aux juges de la terre : Et mine reges intelligite : erudimini qui judicatis terram.
Il ne serait pas inutile de jeter un coup d'oeil rapide, sur les combats les plus remarquables que l'Eglise a soutenus, pendant sa longue carrière. Cette vue d'ensemble nous donnera une explication plus facile de l'époque que nous traversons, et une plus ferme confiance dans le résultat de la lutte. En regardant, à d'autres Ages, l'Eglise, aux prises avec riiiiquilé puissante, sortir de la bataille avec la palme de la victoire, et se reposer dans la paix le lendemain de l'orage, nous sentirons notre foi s'affermir, notre espérance se ranimer. Les ennemis de notre Dieu ne nous effraieront pas. Nous toucherons, comme du doigt, l'accomplissement des promesses divine. Nous verrons comment le Seigneur a gardé à l'Eglise, son épouse, la fidélité de sa parole, depuis 18 siècles ; comment, quand la terre était abreuvée du sang de ses défeneeurs et que tout paraissait désespéré, il se chargeait lui-même de la défaite et de l'humiliation de ses ennemis.
Cet entretien se divisera en trois parties principales : la première sera un coup d'œil sur l'histoire du passé ; la seconde, une exposition abrégée des événements présents ; dans la troisième on fera voir ce qu'un (Catholique doit penser du pouvoir temporel du S^-Siège, question autour de laquelle roulent les événements du jour.
PREMIÈRE l'ARTIK
Le premier combat, le plus long et le plus sanglant que l'Eglise ait eu à soutenir est celui qui s'est livré autour de son berceau. Il s'agissait dans ce combat d'élablir Vunité de Dieu, en renversant l'erreur monstrueuse de l'idolâtrie. Le lieu où se voyait le fort de la bataille
était le même qu'aujourd'hui, Rome où s'était concentrée, l'idolâtrie de toute la terre. Les chefs des combattants (Haient, d'un côté, les puissants Empereurs romains, alors maîtres du monde ; de l'autre, un pauvre pêcheur de Galilée, appelé Pierre, mais que J.-G. avait constitué Chef de son Eglise. La lutte fut terrible ; si terrible, que l'histoire ne nous a rien conservé de semblable. Le sang chrétien fut versé à grands flots pendant trois cents ans. Trente Papes subirent le martyre, el trois millions de fidèles perdirent la vie. Le fer, le feu, tous les éléments et jusqu'aux bêtes féroces prirent part à la bataille. L'opprimé fut chassé du séjour des vivants, et forcé de chercher un asile parmi les morts. L'Eglise vivait dans les catacombes. Après ces trois siècles d'une guerre à faire horreur, le peuple de Rome payenne fut à bout de carnage. Les Empereurs, ivres de sang, s'aperçurent enfin que Tertullien leur avait dit la vérité, quand il déclarait que le sang des Martyrs était une semence de chrétiens. Ils s'avouèrent vaincus. Constantin le Grand fit sortir le Pape des catacombes, se prosterna à ses pieds, lui demanda l'onde régénératrice du baptême. Alors la Religion monta sur le trône, la croix domina le diadème. Les idoles furent renversées, et l'enfer fut profondément humilié. Tel est l'éclatant triomphe que l'Eglise remporta dans sa lutte pour renverser l'idolâtrie, et rétablir le dogme de l'unité de Dieu.
Vaincu sur ce point, l'ennemi de Dieu et des hommes ne se décourage pas. A peine laisse-t-il à l'Eglise le temps de respirer. Il n'a rien gagné contre le Seigneur, il va maintenant s'attaquer à son Christ, en niant sa divinité. Il n'a pu empêcher les hommes de reconnaître le Dieu suprême, Créateur de toutes choses, il les poussera à rejeter le Rédempteur.
Dans ce dessein, il suscite trois hérésiarques puissants en paroles et en hypocrisie, Arius, Nestorius et Entichés qui, sous des formes diverses, attaquent également la divinité de N.-S. J.-C. Ici la scène change de lieu. Ce n'est plus à Rome que l'enfer dirige ses coups ; mais en Orient, surtout dans l'Egypte et la Grèce, où florissaient les écoles des philosophes grecs. Remarquez l'habileté de cette tactique. Satan, ayant cru écraser l'Eglise par la force brutale, avait jeté sur elle le peuple romain qui n'avait pas de maître, et ne reconnaissait d'autre droit que celui de la force. Détrompé par l'issue du combat, il court dans le champ des idées. Il saisit l'arme du raisonnement, et voilà qu'il lance contre l'Eglise le peuple raisonneur par excellence, le peuple Grec. L'attaque se fait sur plusieurs points; mais les trois hérésiarques marchent en
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têle. Arius dit : « Jésus n'est pas Dieu > ; Néstorius : « La Vierge Marre n'est pas Mère de Dieu », et Eulichès, confondant en J.-G. les deux natures, dit : « Il n'est ni Dieu, ni homme, mais un mélange des deux ». L'attaque a lieu sur le terrain du raisonnement ; c'est là que Dieu prépare la défense. Aussitôt, on voit surgir des défenseurs de la vérité non moins admirables que les Martyrs, les Docteurs immortels, en un mot, les Saints-Pères. Leurs écrits dissipent les ténèbres de ces erreurs pernicieuses. L'Eglise, dans ses conciles, foudroie, anathématise les hérésies et retranche de son sein les fauteurs obstinés. Mais les chefs exaspérés de la condamnation en appellent à la violence. Des Empereurs aveuglés leur prêtant la main, on essaie encore de trancher la question avec l'épée. Les plus saints Evéques sont emprisonnés, exilés, mis à mort. Comme aujourd'hui, trait frappant de ressemblance, on les accuse de troubler la paix de l'Eglise, et de travailler contre ses intérêts. Le troupeau n'est pas épargné. Le sang coule de nouveau, mais c'est toujours pour féconder la terre. Car de toutes ces persécutions l'Eglise sort plus forte, et la vérité Catholique plus brillante que jamais. La divinité de J.-C. est solennellement reconnue, et Satan une seconde fois confondu.
Mais arrêtons-nous, un instant, à considérer la vengeance que Dieu a tiré des deux p(^uples qui ont combattu contre lui et contre son Christ. Lo premier l'avait attaqué par la force brutale, le Seigneur déchaîne contre lui la force brutale. 11 ouvre les barrières du Nord. Une foule de nations, presqu'inconnues, se précipitent comme un torrent sur l'empire Romain. Les chefs se sentent poussés par une force invisible. Ils portent partout la dévastation et la mort. Ainsi ces guerriers farouches exécutent la sentence portée contre le peuple persécuteur encore tout fumant du sang des Martyrs. Ce peuple avait voulu exterminer le nom chrétien ; il disparaît lui-même de la surface de la terre. En vain cherche-l-on aujourd'hui un descendant de cette nation fameuse : Et tanquam vas figuli confringes eos.Le Seigneur l'a brisée comme un vase d'argile.
Le peuple Grec, en déclarant la guerre à la divinité de Jésus-Christ, s'était servi des armes de la mauvaise foi et du sophisme. Dieu lui envoie le Turc armé de ce terrible argument: « Dieu est Dieu, et Mahomet est son prophète. Crois ou meurs ». Sous le joug abrutissant de la barbarie mnsultnane, cette nation grecque si fière de sa civilisation et de sa science expie pendant des siècles le crime de son orgueil et de sa révolte contre Toint du Seigneur. Elle avait voulu réduire l'Eglise en
esclavage : elle est elle-même condamnée à ce Iriste état : Reges eos m virgà ferreâ. Dieu l'a gouvernée avec une verge de fer.
Or les hordes cruelles de Mahomet, dont le Seigneur se servit comme de verges pour châtier l'Orient, n'avaient pas principalement pour but d'exécuter cette œuvre. Elles marchaient à une autre entreprise vers laquelle les poussait l'esprit du mal.
L'Eglise, sortie victorieuse des deux grandes luttes dont nous venons de parler, s'occupait alors à adoucir et à civiliser, peu à peu, les terribles enfants du Nord, destructeurs de l'empire Romain. Satan allait voir l'accomplissement d'une prophétie qui devait le tourmenter étrangement. Dieu avait dit à son Christ : Postula à 77ie, et dabo tibi gentes hevcdiiatern lumn. «^ Demandez et je vous donnerai les Nations en héritage. » Furieux de n'avoir pu vaincre ni le Seigneur, ni son Christ, l'esprit infernal conçoit l'espoir de ravir au Sauveur son héritage. Il gagne les déserts de l'Arabie : il souffle au cœur d'un homme tristement fameux l'ambition et la haine du nom Chrétien, en lui mettant à la main le redoutable cimeterre. Et Mahomet s'élance contre l'Eglise, à la tête de ses Arabes et de ses Sarrasins. Autre combat, mais d'un genre différent. Ici, l'Eglise n'a plus, comme autrefois, à lutter par le martyre pour échapper à l'oppression et sortir de l'esclavage. Elle est libre : même elle règne. Il lui faut combattre régulièrement pour sa propre existence et le salut de sa famille, contre un peuple agresseur. Des guerriers viendront à son secours. En effet, les Barbares du Nord que sa douce influence avait changés en fils soumis et obéissants sont maintenant sous sa main et à son service. Leur valeur est connue et redoutée. Avec leur aide, elle refoule en Afrique et en Asie la dégradation et le fanatisme musulmans; et la civilisation actuelle de l'Europe est créée. Une nouvelle ère commence pour la terre, et comme une nouvelle humanité se forme sur les débris du vieux monde païen. Les nations européennes d'aujourd'hui apparaissent, la nation française, d'où sont sortis nos pères, étant au premier rang. L'Eglise, penchée sur leur berceau, leur donne l'aliment substantiel de la foi chrétienne et le divin breuvage de la charité. Ces nations grandissent. Bientôt notre Sainte xM ère contemple en elles les plus vigoureux enfants de sa grande famille, la plus belle portion de son héritage : Dabo tibi gentes. Ici encore, le démon a échoué dans son infernal projet. Il n'a pu ravir l'héritage du Christ. La mission de Mahomet s'est réduite à châtier les
églises infidèles. L'Eglise Catholique a remporté la victoire. Les peuples
de l'Europe sont restés dans ses bras.
18 œUVRES ORATOIRES DE M^'' LAFLÈCHE
Qaant à l'empire de Mahomet, il n'a pas encore reçu tout son châtiment. Cependant, cette vieille machine se détraque ; et si, naguère, lessouverains de l'Occident ne l'avait, pour un instant, raffermie sur ses bases, elle aurait bientôt instruit le monde par l'écroulement de ses débris.
Mais l'ennemi du genre humain, dont la malice égale l'orgueiF, ne peut tenir en repos. Loin de s'avouer vaincu, il se dit: « J'entrerai dans cet héritage que je n'ai pu ravir au Christ du Seigneur, et je diviserai le royaume admirable qu'il s'est formé sur la terre. L'unité de l'Eglise périra. 11 faudra bien que ce royaume lui-même périsse, puisque le Christ a déclaré de sa propre bouche : Que tout royaume divisé contre lui-même ne pouvait subsister. »
Voilà donc l'ennemi en quêle de nouveaux chefs pour un combat nouveau. Rôdant par le monde, il trouve entrée dans le cœur d'un moine orgueilleux : ce moine était d'Allemagne. En Angleterre, il monte sur le trône, où il rencontre un tyran dissolu. En France, il ne trouve selon ses goûts qu'un repris de justice, que la perversité de son esprit et de son cœur lui recommandait. Luther, Henri VllI, Calvin, voilà les trois hommes qu'il charge de ravager l'héritage du Seigneur, de déchirer le sein de l'Eglise. Tous trois s'adressent aux plus terribles passions de l'humanité, l'orgueil, la concupiscence et l'intérêt. Luther, le premier, jette, en pâture à l'orgueil de l'esprit humain, l'interprétation privée de la parole de Dieu. Et voilà la raison de chaque homme érigée en tribunal suprême, pour décider de toutes les questions religieuses et sociales. L'intérêt est excité par l'appât du pillage. Les biens de l'Eglise sont offerts, par lambeaux, à l'appétit vorace des réformés. A la concupiscence on accorde, pour les ecclésiasti(iues, l'abolition du célibat ; pour les laïques, la dissolution du mariage par le divorce, et pour tous, la suppression des œuvres de pénitence. C'est ainsi que ces réformateurs célèbres posent les principes dont nous voyons aujourd'hui les épouvantables conséquences, et qui devaient amener infailliblement, si Dieu n'avait pitié de tous, la destruction complète de la famille, de la propriété et de la religion.
Presque la moitié de l'Allemagne, entraînée par Luther, se sépare de l'Eglise, conservant, pour un temps, une apparence de christianisme qui ne tarde pas à finir par l'infidélité complète et même par l'alhéisme.
L'Angleterre, une des premières nations de l'Europe par sa puissance et sa foi, est détachée de la grande Unité Catholique. Henri VIH veut
LES SOLDATS PONTIFICAUX j9
être le souverain de l'âme comme du corps de ses sujets. Depuis, la leiTô qui avait mérité d'être appelée file des saints, e^[ devenue la terre classique du protestantisme, le refuge de toutes les sectes, et le boulevard de tous les ennemis du Catholicisme.
Dans son attaque contre la fille aînée de l'Eglise, Calvin faillit. Mais Lucifer lui donne, pour successeurs, une légion de sophistes d'une impiété étonnante. Ces nouveaux enfants de ténèbres, s'afTublant du beau nom de philosophes, répandent partout des doctrines empoisonnées. La révolution frant;aise les suit de près avec toutes ses horreurs. Quand, dans ce beau pays de la France, boulevard de la chrélieuté, 1q trône et l'autel sont renversés, les hommes de bien égorges, les prêtres massacrés et dispersés, la vraie barbarie réinstallée, quand le S'. -Père, Vicaire de J.-C, est arraché à ses Etats, traîné à Valence et qu'il y meurt prisonnier, et tout paraît désespéré, l'enfer se croit enfin vainqueur. Tousses amis battent des mains, aux quatre vents. Ils croient en avoir fini avec l'Eglise du Christ. Les insensés ! Ils ne voient pas que c'est l'heure du châtiment. Du milieu des soldats surgit un homme, doué d'un grand génie militaire, à qui il est donné d'exécuter les justices de Dieu. D'un bras vigoureux, ce capitaine saisit l'autorité. Il balaie tout d'abord la tourbe de l'impiété révolutionnaire. D'une main il relève les autels, de l'autre il assied l'autorité sur le trône. Puis promenant dans l'Europe épouvantée ses années terribles, il inllige aux nations les châtiments qu'elles méritent, il leur fait expier le crime de la rébellion contre l'Eglise dans l'humiliation, le sang et les ruines. Ce n'est qu'en sacrifiant plusieurs millions de ses enfants que cette Europe, en grande partie, coupable d'apostasie, peut trouver quelques moments de repos. Le Seigneur l'a littéralement frappée de la verge de fer: Reges eos m virga ferrea. Encore, l'heure des dernières rétributions n'est-elle pas arrivée, pour certains peuples que nous nous abstenons de nommer.
Cependant l'homme plus fort que toute l'Europe a succombé devant une passion. Lorsqu'il foulait l'ennemi à ses pieds, il a oublié de rendre gloire à Dieu. L'ambition lui a tourné la tète. Les grands royaumes des puissants de la terre ne lui suffisent plus; il porte une main sacrilège sur les petits domaines de l'Eglise. Il enlève le Pape, il chasse, il emprisonne les Cardinaux. Il veut faire de son fils un Roi, là où le Seigneur ne permet plus que la royauté de son Apôtre. L'anathème est fulminé. Il retentit à son oreille, sans changer son cœur. Même son orgueil s'en irrite, et il ose s'écrier : « Ce vieillard croit-il
que ses foudres feront tomber les armes des mains de mes soldats ». Attendez. Un nuage s'élève vers le Nord. Que porle-t-il? La foudre et la tempête? Non. Il ne porte que des frimas, mais qui font tomber, à la lettre, les armes du puissant Empereur. des mains de ses soldais ; des neiges qui ensevelissent, pour toujours, cette formidable armée que le potentat désignait, avec tant de complaisance, sous le nom de Grande Armée. Et tanquam vas figuli confringes eos. Le Seigneur les a tous brisés comme un vase d'argile. C'est à peine si le Saint Pontife a le temps de céder sa prison à son persécuteur. Pendant que Pie VII retourne en triomphe sur l'antique trône des Papes, le grand Napoléon, qui avait cru se jouer de Dieu, banni de la société des hommes comme autrefois Nabuchodonosor, s'en va mourir tristement sur un rocher solitaire, après quelques années de pénitence. Son Roi de Rome, après s'être nourri du pain de l'exil, meurt au printemjts de la vie. Et nunc reges intelligile. Et maï7itenant puissants de la terre instruisez-vous. Voilà ce qui se passait, il n'y a pas cinquante ans, et ce que plusieurs d'entre vous ont, alors même, entendu de leurs oreilles.
L'Eglise malgré l'effroyable tempête déchaînée contre elle de trois points à la fois, est restée debout une et indivisible, comme un grand arbre au milieu de la plaine. Il en est seulement tombé quelques branches sèches, que la sève avait abandonnées.
Lucifer fut donc humilié de nouveau, et ses plans renversés.
Le dernier tourbillon survenu, servit à nettoyer les airs, et à ramener la sérénité des temps.
Depuis quarante-cinq ans, l'Eglise Catholique a joui d'une assez grande paix. Elle en a profité pour panser ses blessures, et porter plus loin les limites du royaume de Dieu. C'est, en effet, pendant ces jours de tranquillité qu'on l'a vue déployer, d'une manière plus admirable que jamais, les ressources de son inépuisable charité pour guérir et fortifier ses membres faibles ou souffrants. C'est aussi durant ce laps de temps, que les Missions catholiques ont pris un développement si extraordinaire. La foi est aujourd'hui portée dans toutes les contrées de l'univers. Nous voyons de nos yeux l'accomplissement fidèle des paroles du prophète : et possessionem tuant tei^minos terrx. Les limites du royaume de Jésus-Christ sont exactement les extrémités de la terre.
Tel est, en abrégé, l'ensemble des combats et des victoires de l'Eglise de J.-C, à compter de l'époque de sa fondation jusqu'à nos jours. (î'esl aiusi que le Seigneur a voulu nous montrer que toutes les fois qu'il
lutte, soit contre les hommes, soil contre l'enfer, il est toujours et partout le véritable et l'unique vainqueur.