‹ Vers l'abîme (volume 4)Chapitre 9 sur 77 · AUX ANCIENS ÉLÈVES DE NICOLET · texte numérisé non relu

AUX ANCIENS ÉLÈVES DE NICOLET

Kl vint le tour du Vicaire (iéuéral F.atlèche de prendre la parole et sa belle voix claironne :

* Messeignkuks ct MessiKuiiS,

Pour n'être point effrayé au bruit et à la vue d'une aussi formidable invitation, j'avoue qu'il faudrait avoir été quelque peu à la guerre, et se trouver plus familiarisé que je puis l'êlre avec les champs de ba- Uiille. Un homuje nième plus expérimenté que moi, me paraîtrait tout à fait excusable de se sentir quelque peu intimidé en pareille circonstance. Cependant vous me forcez absolument à prendre la parole. Et que puis-je dire après tant de belles et bonnes choses, dites avec tant d'iiabileté et d'éloquenco ? N'est-ce pas risquer de vous enlever de douces émotions qu'elles n'ont pu manquer de produire dans vos âmes et qui vous procurent une si agréable jouissance en ce moment? A vous ce ris(iuo, puisque vous le voulez, et le dommage qui peut s'en suivre.

Elève de iNicolet, je vais demander à mon cœur de Nicolelain de nie découvrir quelque nouveau reflet de la gloire qui illumine celle belle in>titulii)n. Vous avez déjà répété plusieurs des noms illubtres qui sont les plus beaux diamants de sa couronne. Mais je regarde autour de celte salle si gracieusement décorée, et j'en lis un qui n'a p.is encore été assez reuiarqué. C'est celui de l'illuslrn fondateur des missions de la Rivière-Rouge, Mgr. Provencber. Il me semble que les rapports particuliers que la divine providence m'a donné d'avoir avec cet homme vertueux et si plein de dévouement, me font un devoir personnel en cette circonstance de vous redire quelque chose de son œuvre. Cette (Buvre, c'est la continuation des travaux apostoliques des Brébeuf, des Lallemand, des [iressani. Or on sait que ces héros chrétiens ont couvert d'une gloire immortelle la célèbre Compagnie de Jésus. Ce n'est donc que justice, de constituer le Séminaire de Nicolet l'héritier légitime de la gloire (\iie s'est acquise si laborieusement l'alné de ses enfants dans ces miï-sions lointaines.

On a comparé l'établissement de Nicolet à un arbre plein de sève et de vigueur : cette comparaison est frappante de justesse. Petit comme le grain de sénevé dans ses commencements, il a grandi comme l'arbre dfc l'Evangile, et a ])oussé des branches nombreuses qui se sont chargées de fruits précieux que nous contemplons avec bonheur en ce moment. Il en a môme poussé (luelques-unes^ dans sa vigueur, qui se

• jSN. SS. BoHi'get, Baillargeon et Cooke.

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sont étendues si loin que l'on n'a pu d'ici apprécier à leur juste valeur les fruits qu'elles ont produits. Telle est celle dont je vous parle en ce moment. J'ai pu l'étudier sur les lieux, y ayant moi-même séjourné pendant douze ans.

Pour apprécier convenablement la grandeur du bien qui s'est accompli de ce côté, il faut vous redire où en étaient les ]X)pulalions de cet immense territoire sous le rapport religieux et moral.

Un mot de nos anciens voyageurs des pays d'en baut nous les peint parfaitement dans sa brutale énergie.

Pardonnez-moi, Alesseigneurs et Messieurs, de répéter ici ce mot, mais il vous fera parfaitement comprendre ce que je veux dire.

Quand donc nos voyageurs avaient perdu de vue les dernières traces de la colonisation, s'i;nfonçant dans l'immensité des forêts, ils arrivaient à une petite rivière appelée Manlawan où ils devaient laisser le cours de l'Ottawa, pour entrer dans les pays d'en baut. C'est là qu'ils mettaient, disaient-ils, le bon Lieu en cache. Ils concluaient en conséquence qu'il n'y avait pas de Bon Dieu dans le nord. Maintenant jugez du reste.

Or, il arriva qu'un jour deux élèves de Nicolet passèrent par là, Messieurs Provencber et Dumoulin, et portant dans leur cœur et sur leur boucbe ce Dieu que les voyageurs avaient mis en cache, ils allèrent lui ériger un temple et un Irùne au cœur même de ces fameux pays d'en baut. Ils allèrent planter l'arbre de la croix et de la véritable civilisation sur les bords de la Rivière Piouge, à plus de 750 lieues d'ici. Us annoncèrent à ces hardis voyageurs et à leurs ûls les Métis, que désormais le règne de Dieu était dûment arrivé jusqu'à eux, cl que le décalogue serait à l'avenir la loi générale des pays d'en baut.

Voici à quelle occasion.

Un noble lord Ecossais avait visité quelques années auparavant cette riche et fertile vallée. Son regard intelligent avait su y découvrir un territoire tout à fait propre à la colonisation. Apres avoir fait l'acquisition de rilon, Compagnie de la Baie d'iludson, il y transporta vers 1811, le noyau de sa future colonie. Mais les anciens voyageurs et leurs fils, se voyant molestés par ces nouveaux venus, ne tardèrent pas à se quereller avec eux et dans une bataille en règle, ils en tuèrent 22 au nombre desquels se trouva le gouverneur même de la colonie. Ce fut alors que lord Selkirk, comprenant la vérité du mot de Sénèque que fonder une société qui n'a |)oint la religion pour base c'est entreprendre de bâtir une ville en l'air, s'adressa à l'illustre fondateur du Séminaire

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de Nicolet, Mgr Plessis, qui y envoya les deux missionnaires que nous venons de noiVimer.

J'ai dit que c'tUait là un fruit de l'arbre de Nicolet. Celait plus qu'un fruit ; c'était une portion de l'arbre lui-même, qui devait s'y développer plus lard, et produire avec le temps tous les fruits que nous voyons ici. C'était, en langage d'horticulture, une bouture. Vous voyez ici que l'arbre développé a donné à la société des hommes distingués, pour ses divers besoins des législateurs, des juges, d<^s avocats, des médecins, etc. Là les missionnaires étaient tout cela à la fois, Car, voyez-vous, le Prêtre, et surtout l'Kvéqae missionnaire, est par excellence l'homme social. Plus d'une fois il m'a fallu faire les fonctions de notaire et recevoir des testaments, voire même remplir les fonctions d'avocat ; et pendant plusieurs années Mgr Prov^encher était comme juge en chef de la colonie.

Mais aveu le temps, cette bouture se développant, il a eu la consolation de voir la vie sociale prendre sa forme normale et régulière, et il pu même comme le premier Evêque du Canada, jeter la fondation des institutions où se complètent l'éducation de la famille, et qui sont la plus forte garantie de l'avenir d'un peuple. Un couvent pour l'éducalion des jeunes personnes a commencé à pré[)arer, pour les familles, des mères qui seront à la hauteur de leur mission, et un collège donnera à cette colonie encore au bt'rceau, des hommes qui en feront, comme leurs aînés de Nicolet, la gloire et la force.

Voilà ce (jue j'avais à cœur de vous dire sur l'oeuvre importante du fils aîné du Séminaire de Nicolet, Mgr Joseph Norbert l'rovencher, son premier Lévite et son premier Evoque.

Quant à l'esprit qui a toujours présidé à la direction de cette maison, et que le digne Evêque s'est efforcé d'implanter dans sa colonie, afin de la rattacher autant que possible au Canada, je crois qu'il s'est toujours si bien conservé, que si j'étais païen, je croirais très volontiers à la métempsycose. Oui, je dirais sans hésiter en ce momi'iiL que l'âme des Roupe, des Archambault, des Léj)rohon, en s'échaj)p;uit de leur dépouille mortelle, n'a point voulu abandonner ces lieux pour s'envoler au ciel. Je dirais qu'elle a préféré fixer ici son séjour et devenir successivement l'hôte de chacun de leurs successeurs. Mais je suis chrétien : c'est donc à la Révélation que je dois demander l'explication de ce phénomène. Voici ce([n'cllo nous en apprend : au moment où le prophète Elie allait disparaître dans un char de feu, il laissa son manteau à son disciple Elisée qui fut aussitôt rempli de i'espril pro-

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phétique, comme l'était son maître. N'en doutons pas, le char de feu qui enleva Elie, c'est l'ardente charité qui embrasa le cœur des premiers directeurs de cet établissemenl, et qui leur a, sans aucun doute, valu un s^éjour meilleur. Mais ce manteau dont hérila le disciple du prophète, c'est cet esprit d'amour et de sagesse qui a toujours présidé à la direction du Séminaire de iNicolet, et qui a lait de ses nombreux élèves une immeuse famille de frères, comme nous en sommes aujourd'hui les heureux témoins.

Or ce manteau s'est déployé, s'est étendu en qu<*!que sorte jusqu'à la Rivière-Rouge ; car c'est bien cet espiit de famille que l'illustre fondateur des établissements dont je viens de vous dire un mot, a essayé d'y iuiplanler. il ne peut manquer de rendre à la colonie naissante les services qu'il a rendus à notre bien-aimée patrie.

Tel est, iMesseigneurs et Messieurs, un bien faible aperçu de l'œuvre importante dont la Providence a bien voulu confier les commencements au fils aîné du Séminaire de Nicolet.

Il est encore un homme dont le mérite n'a peut-être pas été assez connu au dehors, parce qu'il a toujours eu le soin de se dérober aux regards du public : caché dans l'enceinte de cette maison comme le fruit derrière les feuilles, pendant trente ans, il a nourri de la sève substantielle des sciences philosophiques plus de la moitié des générations qui ont passé sous ce toit. Dans une circonstance bien solennelle, j'ai déjà eu occasion de dire que cet homme distingué avait fait pendant tout ce temps, l'ouvrage de quatre hommes. Hélas ! j'étais loin de me douter alors (jue la cruelle mort dût nous le ravir si tôt. Quel est celui d'entre vous qui ne reconnaît dans cet homme modeste et laborieux M. François Desaulniers! Ce nom est deux fois heureux et illustre par les services qu'il a rendus dans le domaine des hautes sciences. Quel est celui d'entre vous, ses nombreux élèves, qui n'a pas ressenti, en apprenant sa mort, la douleur qu'on éprouve h la perte du plus véritable et du plus sincère ami ?

DISCOURS DE M. L. F. LAFLÈCHE, V.-G

rRONONCé LORS DE LA FETE DE LA. SAINT-JKAN-BAPriSTE A « OTTAWA »

Lundi le 25 juin, 18G6,

Nulite tiinere,pusillus grex, quia complacuit Patri Vestro dare vobis rerjnwn. Luc, Chap. XII.

« Ne craignez point, faible troupeau, parce qu'il a plu à votre Père de vous donner un royaume ».

Monseigneur (1) et mes Frères, La solennité de cette grande fête, le nombre de canadiens et surtout de canadiens distingués, par leurs talenls et leur position sociale que je vois réunis dans cette enceinte religieuse, fait du bien à mon cœur de prêtre et de canadien. Je m'en réjouis vivement, et j'en suis même profondément ému. C'est que cette fêle a un magnifique et double langage. Elle est l'affirmation de notre passé, et un acte solennel de foi dans notre avenir national. On me permettra de rappeler ici un souvenir d'enfance. Un homme distingué citait devant moi les paroles d'un journaliste qui ne croyait pas en notre avenir national. J'étais jeune alors, et je fus extrêmement surpris de voir révoquer ainsi en doute l'avenir du peuple canadien. Devenu grand, j'ai cherché à éclaircir à mes yeux cette question, savoir : si réellement les canadiens-français n'étaient pas un peuple ; si dans cette agglomération d'hommes on ne trouvait pas tous les traits distinctifs d'une véritable nation. Depuis, les associations formées en l'honneur de saint Jean-Baptiste ont parlé, stelles ont dit tout haut ce que l'on pouvait penser dans son cœur. Le

(1) Monseigneur Guigues, évèque d'Ottawa.

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but en est raffirmalion publique de notre nationalité. Je crois que leur langage est juste, et qu'elles expriment une réalilé.

Si nous jetons un regard sur notre passé, et si nous éludions les premières pages de notre histoire, nous verrons f|ue les familles françaises, jetées dans la valléedu Saint-Laurent, étaient des familles bénies de Dieu. Ces familles, en deux cents et quelques années, malgré toute espèce d'obstac'es, ont acquis ledéveloppement d'un million d'àines(l). C'est là un fait providentiel et que nous nous plaisons à constater, parce qu'il a sa signification. Ces familles paraissent avoir été choisies du Seigneur pour être la tige ou la source d'un grand peuple ; et c'est à bon droit qu'on peut leur appliquer ces paroles de l'Evangile, dites à l'occasion de la formation du peuple chrétien avec lequel elles ont tant de rapports : (( Ne craignez point, faible troupeau, parce qu'il a plu à votre Père de vous donner un royaume ». C'est le développement extraordinaire de ces familles qui s'affirme aujourd'hui solennellement sur tous les points du pays, et nous donne droit d'être cousidérés comme nation.

Si c*est un fait certain et constant que nous formons une nation distincte, il s'ensuit des conséquences nécessaires ; c'est que comme nation nous avons un avenir, une mission à remplir, un but à atteindre.

Par ces solennités, non seulement nous affirmons publiquement notre existence comme peuple, mais nous voulons aussi faire un acte de foi religieuse en un avenir national, et déclarer que nous aurons le cou rage d'accomplir notre mission. Cet acte de foi, je le considère d'une extrême importancH». Voilà jiourquoi, j'essayerai d'en développer, en ce moment, la signification, et pourquoi je parlerai des qualités constilutires de toute nation, et de la mission que la Providente a assignée à la nôtre.

Dans toute ex|)osition comme dans toute discu^^sion, il faut s'entendre sur les mots si nous voulons arriver à la vérité Nous aimons naturellement la vi'rilé. Si les hommes la repoussent quelquefois, c'est qu'ils croient rejiousser l'erreur, et si nous les voyons assez souvent accepter l'erreur, c'est qu'ils croient accepter la vérité. Voilà pourquoi nous voyons chez des hommes également convaincus de grandes divergence* d'opinions. Or un des mots sur lesquels on diverge le plus, c'est le mot 7ialionalité. Vous verrez des hommes, aimant vrainaent la nation, agir directcinetit contre ses intérêts. En agissant ainsi, ils pensiml servir leur pays. 11 est donc de la jjIus haute importance de bien s'entendre sur le sens des mots et l'étendue qu'ils comportent.

(1) Aujourd'hui 3.500.000.

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