FÊTE DE SAINT JEAN-BAPTISTE
Vous me permellrez ici quelques explications sur ce qu'il faut entendre par nationalité.
La iialionalité est ce qui constitue la nation. Mais que signifie le mot nalion ? Ce mot vient d'une langue étrangère, et veut dire naissance; en sorte qu'une nation, en remontant à la racine même des mots, est la descendance d'une même famille. La famille est ainsi la source de la nation. Quand une famille est bénie du Seigneur, elle se développe, s'étend sur un vaste territoire comme la famille d'Abraham, et l'ensemble de ses descendants forme la nation. Voilà le vrai sens qu'il faut donner à ce mot.
Mais quelles sont maintenant les qualités constitutives de la nation ? Nous les examinerons dans la famille môme, dont la nation est le dévt • loppement.
Prenons l'homme à l'entrée de la vie, et étudions-le dans les diverses phases de son existence au sein de la famille, jusqu'au jour où il s'en détache comme un fruit mûr, pour s'implanter dans une autre terre. Cette étude nous donnera les éléments constifulifs de la nation. Comme le dit l'Ecriture par la bouche de Job, l'homme arrive ici-bas dépouillé de tout. La Providence ne donne à l'enfant que la vie. C'est pourquoi l'enfant de rhomine civilisé, en venant au monde, n'est pas différent de l'enfant de l'homme sauvage. Donc la nationalité n'est pas une chose que donne absolument la nature. Nous naissons tous de la même manière. Cependant chaque groupe d'hommes présente des traits dislinctifs. D'où viennent ces dillérences? Elles proviennent de l'éducation. L'enfant, qui est assis sur les genoux de sa mère, ne peut devenir, seul, homme parfait. Il est vrai qu'il a tout ce qui constitue l'homme, mais il n'est pas encore l'homme complet. C'est là que s'opère le développement, non seulement corporel, mais aussi moral, de l'enfant; et ce dernier s'opère par le moyen de la langue. La parole de la mère est la première lumière, la première intelligence de l'enfant. C'est la mère, en effet, qui a mission de lui faire saisir el comprendre Ips premières choses qui l'environnent. Elle est à son intelligence comme l'aurore à l'œil de l'homme. Quand nous sommes plongés dans un profond sommeil, si nous ouvrions tout-à-coup les yeux à la grande lumière du soleil, nous n'en pourrions supporter l'éclat. Il faut d'abord une lumière faible et douce qui ne fatigue pas.. Elle peut s'accroître ensuite el s'agrandir sans mauvais effet, comme il arrive le matin dans la nature. Tel est le ministère de la mère. Elle commence parfaire distinguer à l'enfant lesobjelsquil'entourentet aies
lui faire nommer. L'enfant nommera d'abord les objets qui lui sont les plus cbers. Il prononcera, par exemple, le nom de ses parents. Pi u à peu, il répétera les paroles de sa mère, premièrement sans intelligence et sans attention, ensuite avec connaissance et réflexion, et finalement il parlera la langue de sa mère. Ainsi l'enfant du français parlera le français, l'enfant de l'anglais parlera l'anglais, el l'enfant du sauvage, le sauvage. L'observation nous montre donc clairement que le pretnier élément national est l'unité de langage. La langue, voilà certainement le premier lien de la nation.
Si nous consultons l'histoire, elle nous donne un enseignement conforme à celui de la raison.
D'après ce principe, il semble qu'il ne devrait y avoir qu'un seul peuple. En effet, ce fait de la diversité des langues ne peut s'expliquer que par la révélation. Quand l'Eternel voulut briser ce premier lien national, l'Ecriture nous apprend qu'il dit : « Humilions ces hommes orgueilleux et confondons leur langage ». La diversité des langues, dans son origine, est donc un fait surnaturel; car, d'après la nature, tous les hommes devraient parler la même langue. Ce fut le châtiment de leur orgueil. Mais comme Dieu châtie toujours en père, celte réunion des hommes parlant diverses langues, en groupes nationaux, fut un remède à un grand mal. On voit par le contexte de l'histoire que Dieu, par la confusion du langage, voulut éviter la confusion des principes.
Donc, de par la révélation comme de par la raison, la langue est le premier lien national.
Mais l'enfant, en grandissant, a besoin d'être initié à un autre monde plus élevé, le monde des principes. Il faut à l'enfant une base plus solide que le sol sur lequel il marche et s'aj)puie. Cette base, ce sont ces vérités fondamentales qui l'empêcheront de faire naufrage quelque soit la tempête qui l'assaillera sur la mer orageuse de la vie. Inintelligence de l'enfant s'appuirasur celle base, comme sur un roc inébranlable. Mais qui jettera cette base, qui déposera ces principes dans l'âme de l'enfant? C'est le père. La mère, elle, a fait les fonctions de l'aurore ; mais le père, lui, arrivera comme la lumière du soleil, el communi. quera, à l'âme de l'enfant, les principes immuables de la vérité, et son autorité supérieure les y consolidera d'une manière efficace.
Si donc une nation a marché dans la voie que lui ont tracée ses pères, les principes des premières familles ont dû se transmettre de généralions en générations, el ont créé un autre élément national, la croyance, l'unité de foi. Voilà le second lien de la nation et le plus
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fori, parce qu'il ne lient pas seiilemenl au nioiule inalériel, mais à l'intime de l'ùnje, h la conscience humaine.
i)'où l'on conclut qu'une nation qui a conservé ses caractères natio»iiiiux, a conservé sa langue et sa foi, et que celle qui les a tous perdus, a perdu ausbi la langue et la foi de ses pères.
Or, il est ici quelque cbosie de bien remarquable à observer, el dont nous devons tirer notre profit particulier. C'est que les bom i es dont Dieu a confondu le langage n'avaient pas encore grandement erré en principes, ni perdu la foi. On voit bien, il est vrai, dans rEcrilure, la distinction en enfants de Dieu el en enfants des hommes; mais celle distinctio!» n'est due qu'à la corruption des mœurs des enfants de Caïn, el non point pro|)iemenl à l'abandon des prii)cipes. C'étaient des hommes de mœurs perverses, mais qui avaient conservé la foi. La perversité du cœur entraîne néanmoins promptoment l'obscurcissement de l'intelligence. Or, ces hommes dépravés commencèrent bientôt à s'éloigner de Dieu, à s'enfoncer dans d'épaisses ténèbre.-*, à adorer les créatures. Ce fui ce ([ui les porta à se révolter contre le Seigneur, auquel ils ne voulaient plus rendre hommage. A peine eurent-ils c; ramenée à perdre la foi, que dès lors Dieu confondit leur langage et opposa de la sorte une barrière à la communication des erreurs naissantes. Nous voyons par là comtne Dieu est adorable dans toutes ses œuvres, et combi^>n nous devons le bénir, nous, en particulier, pour avoir usé d'un semblable moyen de miséricorde à l'égard du peuple canadien.
Arrêtons-nous, maintenant, à faire quelques considérations sur ces deux éléaients nationaux, la langue et l'unité de foi.
Si la langue esl le premier élément national, le premier devoir de tout ciioyen est donc de la parler, de la respec!er et de la conserver. Or, nous mettant, ici, la main sur la conscience, demandons-nous si nous avons toujours rempli fidèlement ce devoir sacré. N"esl-il pas arrivé quelquefois que des hommes qui se gloriliaient de porter un nom Canadien, ont, cependant, rougi de ce nom, l'ont travesti, et ont ainsi cherché à elTacer le premier caractère national. Ils se donnaient néanmoins comme de grands amis de la nation. Celle conduite ne pouvait venir que d'une erreur grave, et de l'ignorance absolue des choses simples et naturelles que nous venons de dire.
Nous sommes, il est vrai, dans une situation [)arliculièie, placés au milieu de nationalités difTi.-rentes. Nous devons assurément respecter :(,■> autres nalions. Mais il se produit un fait regretlable ; c'est qu'un grau;! nombre d'entre nous parlent trop la langue étrangère. Mes frères, je ne
S4 (E'uVFxIÎS CRATOIRSS DE M^"" LAFLÈCuLi:
VOUS dissimulerai en rien ma pensée ; la plus lourde taxe que la conquête nous ail imposée, c'est la nécessité d'^ parli^r la langue anglaise. Il est à propos, je l'avoue, fiue plusieurs sachent parler Tanglaw, mais de cette taxe, ne payons que le strict nécessaire. Que les hommes d'affaires qui n'ont pas d'autres moyens de gagner leur vie, que les hommes publics qui sont obligés de discuter les inlérèl^ de la nation, avec nos compatriotes d'origine étrangère, l'apprennent, c'est bien. Mais faudrat-il pour cela que toutes nos conversations ou nos discussions se fassent dans la langue étrangère? J'ai assisté assez souvent à vos débats parlementaires, et je vous avoue franchement que j'ai été, plusieurs fois, profondément affligé de voir de nos compatriotes s'exprimer presque toujours dans l'idiome étranger. La langue française a. pourtant le droit de cité dans nos Chambres. Les Anglais sont complaisants à nous enseigner leur langue. Pourquoi ne le serions-nous pas aussi? Pourquoi ne leur donnerions-nous pas des leeons de fiançais comme ils notts donnent des leçons d'anglais ? Tout canadien, s'il aime son. pays, à quelque degré de la hiérarchie sociale qu'il se trouve placé, parlera toujours le français, et ce ne sera que quand il s'y verra forcé qu'il eroploiera la langue anglaise. S'il y a ici des hcmmes d'une origine étrangère, j'espère qu'ils ne trouveront pas mauvais que je conseille à mes compatriotes de les imiler. Voyez comme ils tiennent, eux, à leur langue. E^t ce que nous aimons moins notre nationalité que ces hommes n'aiment la leur? Je le sais, cette concession que nous leur faisons si aisément est une suite de la politesse proverbiale que nous ont léguée nos pèr<^s ; nous voulons leur épargner des mom-enls d'ennui, et nous parlons leur langue. Mais celte politesse doit avoir ses limites, et ne pas aller trop loin.
Je le dis donc de nouveau, la f»lns lourde taxe que la conquête lious ait imposée, c'est la nécessité d'apprendre l'anglais. Payons-la loyalement, niais n'en payons que le nécessaire. Que notre langue soit toujours la première. Tenons à parler la première langue de l'Europe ; et fortifions, chez nous, ce puissant lien national.
Il m'a été donné de voyager aux Etats-Unis. J'y ai rencontré des cow»patriotes qui m'ont accueilli avec hospitalité. J'ai adressé la parole en français aux petits enfants qui entouraient leur mère, et ils ne m'»nt pas compris. Ah ! mes Frères, pour un homme qui aime vraiment sa nation, que cette scène est vraiment poignante !
Combien de compatriotes aux Etals-Unis qui, a()rès deux ou trois générations, auront perdu leur langue, peut-être leur foi, et n'auront
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plus de canadien que le nom, si même ils le conservent? Si nous vouions sincèrement le bien de la patrie, nous nous efforcerons toujours de détourner nos frères d'aller dans un pays où ils perdent si facilement le caractère national.
Le second lien national et le plus fori, comme nous l'avons dit, c'est la foi. Je ne suis pas venu, ici, prêcher le principe des religions nationales. Je dirai seulement que si tous les hommes étaient restés fidèles à Dieu, il n'y aurait qu'une seule nation, et que si le Seigneur a divisé le monde en groupes nationaux, avec l'obstacle de la diversité des langues, c'a été pour empêcher la diffusion de l'erreur. Mais, nous avons, nous, la certitude de posséder la vérité. Enfauts de l'Eglise Catholique, nous avons, par exellence, le lien religieux. Il nous est impossible de différer sur les questions de principe. L'Eglise est noire tribunal, et ce tribunal est infaillible. C'est là un immense avantage pour conserver l'unité religieuse, et que ne peuvent revendiquer les sectes ou autres congrégations quelles qu'elles soient. Comprenons-le bien, l'autorité de l'Eglise est un principe social de premier ordre. In Jiëcessariis unitas, dit saint Augustin. « Dans les choses nécessaires, unité. » Or, quelles sont ces choses nécessaires? Ce sont justement ces questions de principe sur lesquelles on ne peut avoir deux opinions. In duhiis îib&rlas : dans les choses douteuses, on a la liberté de son choix, chacun peut avoir son opinion, pourvu qu'il soit de bonne foi, et qu'il conserve la charité pour ses frères, selon la maxime : m omnibus caritas ; envers tous la charité. Mais toujours dans les questions de principes qui touchenl aux deux ordres temporel et spirituel, il faut l'unité, ainsi que l'a proclamé le souverain Pontife dans les enseignements de la dernière Encyclique. Nous devons donc, nous, Canadiens, conserver soigneusement, et même au prix des plus grands sacrifices, notre unité religieuse. C'est le lien dans lequel consiste notre principale force, ne l'oublions jamais, et qui nous aidera à traverser, avec gloire et sans péril, tous les orages et les plus grandes crises que la Providence pourra nous réserver.
Je citerai deux faits à l'appui de cette vérité. Le premier sera celui de l'Irlande. Les Irlandais ont conservé leur nationalité. Pourquoi? Parce qu'ils ont conservé leur foi. Aussi l'Angleterre l'a bien compris, et elle nous a également fait voir quelle importance elle attache à ce lien national. Elle a essayé par tous les moyens possibles de le briser ; elle y a. même employé les persécutions. L'Ecosse n'a pas été traitée de la même manière. Si les Irlandais ne s'étaient pas montrés plus fidèles à leur re-
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Jigion que les Ecossais, il n'auraient pas subi un sort plu rigoureux. Mais il esl certain qu'ils neconipteraieiit pas davantage, non plus, au rang des nations.
El rinfortunée Pologne ! On a voulu lui arracher aussi sa langue et sa foi. On connaît les efforts incessants de la cruelle Russie pour atteindre ce double objet. Si la Pologne avait voulu apostasier, la Russie ne l'aurait pas inhumainement traitée, comme tout le monde le sait. Elle se serait apaisée devant ce grand sacrifice, qui n'eut été de la part de la victiine, autre chose qu'un suicide national.
Voilà deux faits qui nous révèlent loule la force des deux grands éléments nalion.Tux, la langue et principalement la foi.
Nous avons le bonheur de posséder ces éléments. Tenons-y plus que jamais à cause des dangers qui nous environnent. Naturellement, nous rejetons du nombre de nos compatriotes ceux qui les ont j.erdus. Celui qui ne parle pas le français, et qui n'est plus catholique, à nosyeux, n'est plus Canadien. 1! n'est qu'un renégat. Et même pour nous, catholique et canadien sont une seule chose. Ce que nous avons fait par instinct de conservation, nous le ferons, désormais, par conviction.
Passons au troisième point. Mais l'enfant ne grandit pas seul. Il a des frères et des sœurs. 11 s'établit entre eux des raj)pûrts, des habitudes, des coutumes; ce sont les mœurs de la famille. Ces relations se reflétant de la société domestique dans la société civile forment les mœurs de la nation. En effet, l'enfant devenu grand emportera avec lui les coutumes et les habitudes qu'il a contractées dans la famille. Semblable à un fruit mûr détaché de la tige qui l'a produit, il ira s'implanter ailleurs, et sera connue une semence féconde déposée dar.s une terre fertile. Il deviendra bientôt à la tète d'une nouvelle famille en qui se perpétueront, de générations en générations, les ntœurs de ses pères. De là le troisième lien national, les eoutumes, les mœurs.
Comme l'on voit, il y a entre la famille et la nation, la nation et la famille, des rapports étonnants. La famille est en petit ce que la nation est en grand, et la nation esl en grand ce que la famille est en pelil.
Mais, où ces mœurs de la famille acquerront-elles leiir complément, ou leur parfait dévelopjiemcnt? Car entre la société domestique et la société civile, il doit y avoir un Irait d'union. Il existe en elfet. Ce sont nos institutions religieu^es, nos communautés, nos collèges, nos couvents. Là, on apprend mieux sa langue, on étudie spécialement la religion, on redresse, on perfectionne ses mœurs par l'éducation, en même temps que l'on éclaire son intelligence par l'instruction. C'est donc dans