Vers l'abîme
« La première loi de l'Histoire, c'est de ne pas mentir ; la seconde, de ne pas craindre de dire la vérité. »
(Léon XIII, lettre Sœjye numéro, 18 août 1883).
« Publiez des Archives du Vatican tout ce qui a quelque valeur historique, que cela jette du crédit ou du discrédit sur les autorités ecclésiastiques. Si les Evangiles étaient écrits de nos jours, on justifierait le reniement de Saint Pierre et on passerait sous silence la trahison de Judas, pour ne pas offenser la dignité des Apôtres. »
(Léon XIII à Dom Gasquet; voir Introduction des ouvrages du savant bénédictin).
Ces deux citations, aux yeux de nos lecteurs, justifieront amplement la hardiesse de la publication des documents inédits qui vont suivre.
Cette publication, en ce moment, s'impose dans l'intérêt de nos frères canadiens, luttant et souffrant là-bas pour la cause du catholicisme intégral qui nous est chère par-dessus tout; elle est urgente, vu l'approche des élections fédéralesi et provinciales qui doivent exercer une grande influence sur la destinée de l'Eglise au Canada.
Il ne faut pas se faire illusion sur les hommes et les choses. j\L Wilfried Laurier, premier ministre du gouvernement fédéral canadien, politicien aussi rusé qu'ambitieux, cathoIiquQ de nom plutôt que de profession; et M, Lomer Gouin, premier
Vers i'Âbime. i
ministre du gouvernement .provincial de Québec, canadien français, libéral endurci, tout comme ]\I. W. Laurier auquel il est uni par des liens étroits d'amitié; tous deux, en compagnie d'habiles partisans, sont allés, au printemps 1907, intriguer jusque dans Kome. Ils y ont prodigué les belles paroles et les promesses fallacieuses.
Ils sont retournés dans leurs fiefs convaincus que la partie était définitivement gagnée; que le monde romain avait été conquis à leurs idées, à leurs intérêts et que, pour quelques lustres d'années encore, ils avaient chance de conserver le pouvoir, ses privilèges et ses profits.
Ils le devraient au suffrage de leurs concitoyens; niais, nous écrit-on des bords du Saint-Laurent, cette espérance serait illusoire si l'opinion canadienne était enfin informée, et on nous prie d'entreprendre cette tâche déhcate, opportune, nécessaire au bien d'un peuple sincère, mais égaré.
Car, sur le point de savoir pourquoi les évêques canadiens ne prennent ou ne prendront pas l'initiative de renseigner leurs diocésains, exactement, sur l'importance de leur nombre et sur la force de leurs droits assez généralement méconnus, ou de montrer leurs adversaires libéraux dans leur milieu propre, avec des aspirations spéciales et subversives^ on nous jDontre Mgr L. N. Bégin, actuellement archevêque de Québec, peu détaché de ses anciennes attaches libérales, partisan, malgré tout, de l'Université Laval; il lui manquerait la fermeté requise pour hâter vers des solutions heureuses la cause du catholicisme au Canada. Et Mgr Brucheri, archevêque de Montréal^ allez-vous dire; c'est une autre paire de manches! Pas tant que cela. Il est surtout un ami personnel de M. Wilfried Laurier, et il passe communément pour un Lbéral plein d'intentions louables et de dangereuses illusions. Pour le moins, s'est-il récemment, très catégoriquement et à diverses reprises, déclaré contraire au mouvement 'de V Action Sociale et de la Presse Catholique dans son diocèse, mouvement que S. S. Pie X encourageait hautement encore en mai dernier.
Cependant, avec mille bonnes raisons, on espérait voir ce mouvement s'étendre rapidement dans tous les autres diocèses de la pro\'ince de Québec, et on a l'universel regret de le trouver sans cesse paralysé, même presque annulé par le seul fait de l'opposition, en quelque sorte intransigeante, de Montréal, c'est-à-dire de Mgr Brucheri.
M gr Justin Fèvre a touché avec force et sincérité à de multiples questions canadiennes. Comme il a, en historien impartial, distribué force critiques mêlées à des éloges qui ne pouvaient avoir, en pareille matière, rien d'absolu, on l'accuse, à Montréal aussi bien qu'à Québec, d'avoir écrit avec parti pris, ignorance ou aveuglement sa suite de Darras et aussi son Paul Tardivel. On est très facilement ignorant cfuand, chez l'homme qui \ise à l'immortalité, on aperçoit autre chose qu'un mérite universel; on est aveugle, à coup sûr, quand on considère de trop près les misères humaines et lorsqu'on les dénonce sans ménagement chez les idoles destinées aux Panthéons des peuples abusés.
En vérité, Mgr Justin Fèvre, pour les choses canadiennes comme pour tant d'autres, était discrètement, minutieusement et souvent supérieurement informé, et quand il prenait la plume, il le faisait avec la conscience de remplir une mission et la certitude de servir la vérité et la justice.
En tous cas, possédait-il, sur les affaires du Canada, des documents tels que personne n'en pouvait soupçonner l'importance, et dont ceux qae nous produirons donneront une idée bien incomplète. Qui renseignait notre ami regretté ? Nous le savons et n'avons pas la liberté de le dire.
Au demeurant, tous les personnages qu'évoqueront les documents qui vont suivre, ont émigré vers les rives éternelles; leurs actes, quelle qu'en soit la nature, n'appartiennent donc plus qu'à l'Histoire impartiale et indépendante.
Nous avons dit, le lendemain de la perte douloureuse qui nous atteignait dans la personne si distinguée de Mgr J. Fèvre, que cet infatigable champion de l'Eglise romaine, ne se conten-
tant pas de ce qu'il avait écrit déjà sur le Canada dans ses divers volumes de la continuation de Darras et dans sa Vie de P. Tardivel ^, le Veuillot canadien, avait mis sur le chantier, simultanément, deux nouvelles œuvres de dimension différente, mais d'égale importance, à savoir 1° Vllistoire du Canada, depuis sa découverte jusqu'à nos jours, et 2° La vie de Mgr LafUche, évêque des Trois Rivières; il laissa l'une et l'autre inachevées.
Au sujet de ce contretemps irréparable, voici ce que nous écrit l'une des personnes particulièrement autorisées qui, de première main et puisant à la source, renseignait judicieusement notre digne ami et regretté collaborateur :
Canada...
j\ÎON CHER Ami.
Comme beaucoup d'autres, comme tous ceux qui s'élèvent au-dessus des intérêts matériels de ce pauvre monde, pour s'intéresser aux choses du salut des âmes et de l'œuvre divine que Jésus-Christ a confiée à son Eglise ici-bas, je ne saurais trop regretter la perte du vaillant instrument qu'a été Mgr Justin Fèvre, P. A., entre les mains du Bon Dieu. Que le Ciel, prenant sa cause à cœur et se laissant toucher par nos besoins pressants, daigne susciter des lutteurs semblables à lui !
J'avais espéré au moins que Mgr Justin Fèvre aurait le temps de publier — avant de nous être ra\T par la mort — certains documents, restés inédits jusqu'ici, concernant notre situation au Canada. Mgr Fèvre avait en mains, vous le savez, plusieurs de ces documents qu'il n'aurait pas sans doute tardé à mettre sous les yeux du public, pour plusieurs raisons :
a) D'abord, parce qu'ils prouvent qu'il y a, quoi qu'on dise, beaucoup de libéralisme chez nous, et particulièrement à l'université Laval de Québec, qui aurait dû mettre tout en
1. Vie de Paul Tardivel, par Mgr Justin Fkvre; in-8o, 2 fr. 50 (chez A. Savaètc, Paris, et Oranger, à Montréal.)
œuvre pour nous préserver de cette peste, au lieu de s'en; faire le plus puissant moyen de propagande;
b) Parce que cette publication aurait justifié pleinement ce que Mgr Fèvre avait déjà eu le courage et la sincérité d'écrire sur les périls qui menacent actuellement notre catholique Province de Québec en particulier^ ainsi que sur certains faits, et l'influence pernicieuse de certains personnages, qui font, pour ainsi dire, toucher du doigt tels périls.
L'histoire complète du libéralisme en ce pays serait assez longue; il faudrait des citations pour en bien marquer l'origine, les causes, la nature ondoyante et les nombreux moyens perfides et détournés employés ici pour travailler à entamer la Foi d'un petit peuple catholique; il faudrait surtout montrer l'aide trop efficace que n'ont cessé et ne cessent encore de lui prêter nos bons opportunistes ou libéraux, soi-disant catholiques. Mais on peut dire, en toute vérité et sans l'ombre d'une exagération, que c'est depuis 1871, ou le commencement au règne de Mgr Taschereau, archevêque de Québec, et grâce principalement à l'influence de ce prélat, que le libéralisme a commencé à lever la tête, à s'affirmer publiquement et à prendre corps dans un parti politique, qui, en se réclamant hautement de l'appui de l'Université de Laval et surtout de Mgr Taschereau, devenu Cardinal en 1886, a fini par dominer généralement dans nos sphères politiques. C'esi; au point que, actuellement, bon nombre des adhérents au parti conservateur ne sont guère moins entachés de libéralisme, aujourd'hui, que leurs adversaires politiques.
A l'heure qu'il est, de soi-disant conservateurs, mus par «des motifs d'ambition et d'intérêts personnels, donnent la main aux libéraux qui détiennent le pouvoir politique fédéral et provincial depuis 1876; et ils se flattent, nous le savons, d'avoir détruit à jamais l'influence bienfaisante de nos deux intrépides défenseurs des doctrines romaines : les grands évêques de Montréal et des Trois-Rivières, NN. SS. Bourget
et Laflèche. Il y a neuf ans que le Cardinal Taschereau, archevêque de Québec, est décédé; mais son influence dure encore, et c'est sur cette influence et celle de son écolo que le parti libéral compte se maintenir au pouvoir à Ottawa et à Québec, surtout à Ottawa, la capitale fédérale.
Personne n'ignore les nombreux moyens dont dispose un parti au pouvoir, pour s'y maintenir : mais, de tous ces moyens, un des plus puissants, sinon le plus puissant, est, sans contredit, chez un peuple catholique comme celui de la Province de Québec, le profit qu'il entend tirer de l'influence d'un haut personnage ecclésiastique, tel que le Cardinal Taschereau.
Cependant, précisément parce que nous n'avons pas perdu foi en l'avenir de la race canadienne française, qui forme l'immense majorité des catholiques dans toute la confédération canadienne — et plus des quatre cinquièmes dans la Province de Québec, — précisément à cause de cela, nous ne désespérons pas de voir l'histoire impartiale reprendre ses droits sur les prétentions des adversaires nés de notre Foi, des droits de l'Eglise et de notre nationalité : que ces adversaires se nomment sectaires, radicaux ou simplement libéraux-catholiques. Nous comptons bien, avant tout, sur le secours d'en Haut pour arriver à cette fin : mais il ne faut pas, pour cela négliger plus longtemps les moyens humains, les moyens de légitime défense contre d'injustes attaques. Si l'espace manque pour publier tous les documents historiques restés inédits jusqu'à ce jour, qu'on en publie au moins assez pour rectifier les principaux faits de l'histoire que l'on voudrait continuer de dénaturer; que l'hypocrise des politiciens soit démasquée, aussi bien que les complots combinés des sectaires, des intrigants et des libéraux de toute nuance!
Nous n'entendons pas nous arrêter ici pour indiquer à chacun sa part de responsabilité, ni pour discuter la question des intentions. Des hommes, même haut placés, qui ont été élevés dans certains milieux et qui n'ont pas eu l'avan-
tage d'un, recul nécessaire pour bien juger des é\rénenients et des personnes, peuvent être encore le jouet d'illusions plus ou moins sincères, plutôt que positivement coupables dans leurs intentions : tandis que d'autres, tels, par exemple, certains Canadiens de Montréal, catholiques de nom, s'obstinant à s'opposer à l'action sociale et à l'œuvre de la presse catholique, ne semblent en aucune manière excusables. Mais, encore une fois, ce n'est pas notre but d'examiner ici la question toujours délicate des intentions : Nous voulons avant tout rétablir la vérité des faits, montrer dans sa réalité une situation qu'on a trop réussi à dénaturer aux yeux de beaucoup de Canadiens, autant, sinon plus, qu'aux yeux des étrangers à leur pays, et aider ainsi, autant qu'il est en nous, un peuple catholique à secouer le joug asservissant du libérahsme; et les catholiques, étrangers au Canada, à se rendre compte des principales causes qui ont mis les bons oatholiques du Canada à deux doigts de leur perte, comme nation destinée à jouer un rôle bienfaisant dans l'Amérique du Nord. Agréez, etc..
Voici d'abord, à l'appui des affirmations de notre correspondant, le mémoire de IMgr I. Bourget, Evêque de Montréal, concernant l'intervention du Clergé de la Province de Québec dans les élections politiques,
'A Son Eminence le Cardinal Franchi, préfet de la S. C, de la Propagande et aux autres Éminents Cardinaux, coijc sulteurs de cette Sainte Congrégation.^
Eminentissimes Seigneurs,
Enfant affectionné du Père Commun et du Siège Apostolique, et partisan zélé de l'honneur des Saintes Congrégations Romaines, le soussigné, Evêque de Montréal, prend la respectueuse hberté d'élever la voix pour témoigner hautement, encore une fois, combien il s'intéresse à tout ce qui concerne
la piété filiale et le cordial attachement que doivent porter à ce Siège Vénérable les vrais enfants dé l'Eglise. En voici les raisons :
La voix majestueuse de notre immortel Pontife qui se fait si souvent et si heureusement entendre jusque dans nos pays lointains, signale à la sérieuse attention de l'univers entier le libéralisme catholiqpie comme la peste des sociétés, et déclare avec une vigueur vraiment apostolique qu'aujourd'hui c'est à cause de cette pernicieuse erreur que tous les gouvernements de la terre sont bouleversés et plongés dans un abîme de toiaux déplorables.
Cette voix paternelle, si aimée et si vénérée, a été comprise ici par les Evêques et par la grande majorité des prêtres et des laïques attachés aux vrais principes professés et enseignés par la Chaire Apostoliqpie. S 'apercevant que ce dangereux ennemi cherchait à se glisser dans tous les rangs de la société et surtout dans les Chambres de la Législature, ils ont fait tout en leur pouvoir pour arrêter ce monstre affreux <^ faisait des progrès alarmants.
Les paroles du Saint-Père qui stigmatisent en termes si énergiques cette nouvelle erreur, ne permettant plus de tergiverser avec elle; on en a conclu que les candidats qui, dans les élections, se posaient comme Libéraux, ne pouvaient pas recevoir les suffrages des catholiques. C'est ce qu'il faut tout naturellement conclure de la Lettre Pastorale collective des Evêques du 22 septembre 1875, adressée à toute la Province, et de plusieurs autres adressées par les Evêques particuliers à leurs diocèses respectifs.
Guidés ainsi par les premiers pasteurs qui, eux-mêmes, ne faisaient que se conformer à la Voix du Souverain Pontife, les prêtres de la Province, en observant d'ailleurs les règles particulières de la prudence dont on leur fait un devoir, ont réussi à- empêcher un bon nombre de libéraux d'entrer dans les Chambres Législatives.
A l'aide de quelques amis qu'ils comptent dans le clergé, ces
libéraux, frustrés dans leurs espérances, après s'être portés à toutes sortes d'injures pour intimider bs prêtres, ont enfin compris qu'il fallait user de ruse pour empêcher les pasteurs de faire entendre leurs voix durant les élections. Car ils savent très bien qu'ils seront maîtres du champ de bataille, si les électeurs ne sont pas dirigés par eux d'une manière efficace. Dans cette vue, ils se sont adressés à la S. C. de la Propagande pour se plaindre du Clergé et lui imputer, sans de Justes raisons, une conduite préjudiciable et nuisible aux intérêts de l'Eglise.
Les Evêqnes viennent d'être informés de cette trame, ourdie contre eux et le Clergé, par une lettre de Son Eminence le Cardinal Préfet à Sa Grandeur Monseigneur l'Archevêque de Québec, en date du 18 mai dernier, dont copie a été adressée à chacun des suffraganls. Cette lettre étant écrite en italien, on en donne ici la traduction pour que chacun puisse en Vérifier par lui-même la fidélité.
Lettre dv, Cardinal Franchi à Mgr Taschereau, archevêque de Québec.
Illustrissime et FiÉvérendissime Seigneur,
De différents côtés, il arrive à cette Sainte Congrégation des représentations sur ce qui se passe aujourd'hui dans ces Provinces relativement à l'intervention du Clergé dans les élections politiques.
La gravité des faits qui se succèdent et les conséquences funestes que l'excitation des esprits fera nécessairement rejaillir sur l'Eglise au Canada (où les catholiqties, étant en nombre assez inférieur aux protestants, constitueront toujours •une petite partie de la représentation politique au Parlement fédéral) réclament tout naturellement mon attention et exigent qu'on y porte un remède efficace et prompt. Par conséquent, quoique la haute autorité des. remontrances susdites et les nombreux documents dont elles sont appuyées
ne laissent aucun doute sur la vérité de l'exposé, néanmoins je m'adresse à Votre Grandeur pour avoir des informations exactes à ce sujet, surtout pour apprendre de vous quels moyens de prudence votre sagesse suggère pour éloigner les difficultés qui se sont présentées.
Du reste, il ne peut échapper à la perspicacité de Votre Grandeur combien il est conforme à la nature du ministère ecclésiastique, lorsqu'on est obligé d'intervenir dans les affaires politiques, de le faire avec une telle modération que, tout en laissant au Clergé la liberté d'action qui peut lui appartenir pour la défense de la religion et le bien-être social, on ne se fasse pas un instrument aveugle des partis.
J'aime à espérer que Votre Grandeur fera lout son possible pour apaiser les discussions et ramener dans ce pays cette paix si nécessaire à la prospérité des diocèses et si capa^Dle de promouvoir le salut des âmes.
En attendant votre réponse, je me souscris de tout cœur.
Votre très affectionné serviteur,
Alex. Cardinal Franchi, Préfet (Contresigné) J. B. Agnozzi, Pro S.
Rome, Propagande, 18 mai 1876.
Les faits déposés dans cette lettre sont graves sans doute et peuvent devenir sérieux et compromettants pour les Evoques et le Clergé, qui se trouvent également visés dans l'accusation portée à Rome relativement à V intervention du Clergé dans les élections 'politiques. Le soussigné prend donc la respectueuse liberté de faire à Vos Eminences des observations sur la lettre qui vient d'être citée; et il les fait avec d'autant plus de confiance qu'il se retrouvera sous peu décharge de l'administration de son diocèse. Mais il ne s'intéresse pas moins à tout ce qui concerne son bonheur et sa prospérité. Voilà pourquoi, prévoyant que les rapports faits
à la S. C. de la Propagande contre le Clergé vont occasionner dans cette Province de grands troubles, il croit accomplir un devoir en informant l'autorité qui peut seule y apporter remède.
1° Son Eminence commence par exposer, dans sa lettre ci-dessus citée, que de toutes parts l'on fait à la Sacrée Congrégation des représentations tendant à inculper le Clergé dans son inter\^ention dans les élections. C'est là une accusation très grave, portée devant la plus haute autorité qui soit au monde, contre tout le clergé de la Province de Québec, par des hommes qui peuvent être respectables dans le monde, mais dont les noms sont cachés. Il n'y a donc pas moyen de constater, par une accusation si vague et si dénuée de preuves, que ces représentations sont fondées en raisons.
Mais si ces documents, signés de leurs auteurs, avaient été envoyés à ]\lgr l'Archevêque avec injonction, de la part du Cardinal Préfet, de convoquer tous ses suffragants, pour examiner conjointement avec eux tous les chefs d'accusation, l'on serait sans doute arrivé à la connaissance des faits qui se sont passés tout dernièrement et pour ainsi dire sous nos yeux. On aurait par là adquis une conviction pleine et entière des délits, s'ils ont eu lieu.
Dans cette assemblée d'Evêques, on aurait, au nom du Saint-Siège, ^cherché à connaître si les règles des élections, faites par les Conciles provinciaux et par l'Archevêque et les Evêques de la Province, ont été violées et transgressées.
De même on aurait cité et entendu les accusateurs et pesé, à la balance du sanctuaire, la nature de leurs dispositions.
On aurait fait venir les témoins nécessaires pour s'assurer des faits compromettants pour le Clergé; et l'on aurait établi, d'après des données certaines, la culpabilité des accusés.
D'un autre côté, les accusés auraient été confrontés avec leurs accusateurs, et auraient eu toute liberté de se justifier, s'ils ne se trouvaient pas coupables. Ils auraient pu démon-
trer qu'en agissant comme ils l'ont fait dans les élections, ils n'avaient fait que défendre le Clergé et les principes enseignés par l'Eglise; qu'en s'opposant à l'élection de certains candidats, ils n'avaient fait que remplir un devoir de religion parce qu'ils avaient l'intime conviction que ces candidats étaieni, àostiles à l'Eglise.
Par une telle enquête, les bons prêtres auraient été justifiés, et ceux qui auraient manqué à leur devoir auraient été punis. Il en serait de même des accusateurs qni auraient eu gain de cause, si leurs représentations eussent été justes; et qui se seraient trouvés dans la confusion, dans le cas où leurs accusations n'auraient pas été soutenues.
Maintenant, l'on comprend toutes les conséquences funestes qui résulteraient pour l'Eglise et la société civile, si les Prêtres qui remplissent leur devoir au jugement de leur Evêque en observant exactement les règles de conduite qui leur ont été tracées, pouvaient être mal représentés par les premiers venus et empêchés de suivre les règles qui leur auraient été tracées par leurs Ordinaires respectifs.
Enfin, dans cette enquête des Evêques, faite par l'ordre du Saint-Siège, l'on n'aurait pas manqué de constater si en effet il y a eu de graves désordres pendant les élections, et par qui ils ont été commis. Mais si l'on acquérait la pleine conviction •que ces désordres ont presque to'ujours été occasionnés par ceux qui sont hostiles à la religion; et que le Clergé, loin de les fomenter, s'y est fortement opposé et les a réprimés en grande partie, l'on n'aurait certainement pas raison de s'élever contre lui. S'il y avait eu quelque part infraction aux règles, ce n'aurait pu être que dans des cas particuliers; et il serait très possible d'y apporter remède, sans en venir à une démarche compromettante pour plusieurs Evêq'ues et des centaines de Prêtres.
2" L'intervention du Clergé, ajout3 Son Eminence, dans les élections politiques, fera nécessairement rejaillir sur l'Eglise du Canada les conséquences les plus funestes.
Cela serait vrai, si cette intervention, se faisait d'une manière irrégulière et contraire aux règles tracées au Clergé par les décrets des Conciles provinciaux, sanctionnés par le Saint- Siège et par les Lettres collectives et particulières de l'Archevêque et des Evêques de la Province.
Mais c'est tout le contraire, quand cette intervention est bien réglée. Car il est visible et bien constaté que, lorsque le Clergé y intervient, les élections sont moins tumultueuses; qu'il y règne par conséquent plas de paix et de bonne entente; qu'il s'y commet moins d'excès d'ivrognerie et d'intempérance; que le serment y est plus respecté et moins profané; que la corruption, en vendant et achetant les suffrages, y est plus rare; que les électeurs, étant plus instruits, choisissent des candidats plus dignes et plus capables, ce qui réduit à un plus petit nombre les candidats libéraux qui, comme il a été dit plus haut, ne sont pas dignes d'avoir les suffrages des électeurs catholiques. Mais ils seraient certains de les obtenii, s'ils pouvaient empêcher les Prêtres de s'occuper des élections comme ils ont pu s'en occuper jusqu'ici. Car tout le monde comprend qu'il est facile de tromper le peuple, quand il n'y a personne pour lui bien expliquer les questions dont il lui faut s'occuper.
3° La raison qu'en apporte son Eminence est que les Ca^ tholiques étant en nombre assez inférieur aux Protestants, cojistitueront toujours une petite partie de la Représentation politique au Parlement fédéral.
Il est vrai iqne, dans le Parlement fédéral, les Catholique^ sont en minorité. Mais c'est précisément pour cette raison que les élections doivent se faire avec plus d'intelligence, pour que cette minorité soit composée de Députés capables de faire honneur à la religion' et au pays par leur entièrfe' indépendance, leurs bons principes et leur parfaite intégrité, pour se pas se laisser séduire et corrompre.
Car, dans nos Gouvernements constitutionnels, les minorités, quand elles se composent d'hommes vraiment honora-
bles, ne manquent pas de se faire respecter et de revendiquer avec avantage leurs droits et privilèges. Ce n'est ordinairement qu'après plusieurs années de luttes que ces minorités acquièrent une telle importance qu'il faut compter avec elles. Tout le monde sait que ce fut après avoir longtemps combattu, dans la minorité, que le fameux O'Oonnell obtint l'émancipation catholique. Dans combien de circonstances, la majorité n'a-t-elle pas fini par céder à la minorité? La hiérarchie catholique en Angleterre, quoique combattue par la majorité du Parlement Britannique, a pleinement triomphé par la fermeté et la patience du Saint-Siège.
Les Députés de la Province de Québec au Parlement fédéral, quand ils sont dûment qualifiés, peuvent, quoiqu'en petit nombre, exercer une grande influence sur les affaires publiques. Car ils se trouvent placés au milieu de la Confédération et en rapports avec des Députés qui ont des intérêts différents. Ils peuvent donc faire pencher la balance, tantôt pour les uns tantôt pour les autres. Car le parti catholique étant important, on tient à le ménager; ce qui lui fait exercer une grande influence.
C'est ainsi que, dans notre pays, les écoles séparées ont été obtenues par l'influence catholique pour le Haut-Canada (aujourd'hui Province d'Ontario) : et il en sera de même un jour du Nouveau-Brunswick, il faut l'espérer. Il se fait, dans presque toutes les sessions du Parlement, des concessions et démonstrations qui ne sont dues qu'à l'influence catholique. De même, quoique le divorce soit en principe permis dans le Code Civil, cependant il n'a pas encore été possible de créer des coury pour juger ces sortes de causes. Il est bien à croire que c'est par respect pour le Catholicisme que le protestantisme n'en est pas encore venu là dans ce pays.
l^^laintenant, il n'y a pas à douter que, si les élections n'étaient pas dirigées avec sagesse et énergie, cette minorité ne se composerait guère que de (gens mal disposés ou insignifiants : ce qui mettrait le parti catholique eu discrédit
dans le Parlement fédéral. Il faut donc de toute nécessité travailler fortement à bien composer, par de bonnes élections, cette minorité catholique, pour qu'étant forte et vraiment honorable, elle puisse faire respecter la religion et réclamer ses droits chaque fois que l'occasion s'en présente. Autrement, ce serait un vrai déshonneur pour elle, si, quand elle est insultée et foulée aux pieds, il ne se trouvait personne; pour en prendre la défense avec succès. L'intervention du .Clergé dans les élections, quand elle s'exerce avec prudence, peut donc servir très utilement la religion. L'a conséquence toute naturelle est que ses ennemis n'en veulent pas et qu'ils emploient des moyens insidieux pour l'empêcher.
4'^ Quoique la haute autorité des remontrances susdites, ajoute son Eminence, et les 7iombreux documents dont elles sont appuyées ne laissent aucun doute sur la vérité de l'exposé, néanmoins Elle s'adresse à Mgr V Archevêque pour avoir, des informations exactes à ce sujet, surtout pour apprendre de Sa Grandeur quels moyens de prudence sa sagesse suggère pour éloigner les difficultés qui se sont présentées.
(Comme on le voit par le passage q;ui vient d'être cité, les représentations faites contre le Clergé sont crues et admises, quoique ce corps ignore qu'il est sous accusation et avant 'qu'il ait |été mïs ,ài même d'expliquer sa conduite pour se justifier, s'il n'est pas coupable de ce dont il est accusé.
D'un autre côté, l'Archevêque seul est appelé à constater, s'il est besoin, les faits dont on a à se plaindre. Ses suffragants sont laissés de côté, quoiqu'il s'agisse d'une affaire très grave et qui intéresse le bien de toute la Proviufce. De même il est seul chargé de sulggérer, dans sa sagesse, les moyens à prendre pour éloigner les difficultés présentes. Ce sera sans doute sur le rapport qu'il est seul chargé de faire, que la Sacrée Congrégation prendra son parti, pour sortir de ses sérieuses difficultés et intimer ses ordres aux Evêques, Prêtres et Laïques qui se trouvent concernés dans cette grave affaire. .
L'Evéque soussigné, après avoir mûrement pesé toutes ces circonstances embarrassantes et qui touchent de si près au bien de la religion dans cette Province; après s'être convaincu que l'a Sacrée Congrégation avait été induite en erreur SU" le véritable état de choses qui s'y passent maintenant; après s'être assuré que le Clergé n'avait en général fait autre chose qu'accomplir un devoir impérieux durant les élections; après avoir prévu dans son âme et conscience, les maux déplorables qui allaient s'en suivre pour toute la Province, si Sa Grandeur î\Igr E. A. Taschereau était chargé de remplir la commission qui doit lui être donnée pour faire cesser des difficultés qui n'existent pas telles qu'on les a représentées à la Sacrée Congrégation de la Propagande, croit qu'il est de son devoir d'exposer à cette Sainte Congrégagation les faits suivants, qui, dans son humble opinion, suffisent pour démontrer que le dit Archevêque n'a pas la prudence, la sagesse, l'indépendance et les autres qualités requises pour bien apprécier les choses sur lesquelles il aura à faire rapport et pour donner des renseignements exacts et dégagés de tous préjugés et de tout intérêt de parti; et qu'il ne jouit pas au reste de toute la confiance que l'on doit avoir dans mi homme chargé du haut ministère qu'il aurait à remplir auprès des Evêques, Prêtres et Laïques contre lesquels des plaintes ont été faites secrètement sans qu'ils aient pu les connaître pour avoir le moyen de se défendre.
Voici maintenant ces faits que le soussigné dépose, sans les qualifier ni les apprécier, mais dont il garantit la vérité, afin que la S. Congrégation puisse juger si le rapport et les suggestions que pourrait faire le dit Archevêque pourront obtenir les heureux résultats qu'elle en attend.
Le soussigné croit devoir faire observer d'abord en toute simplicité qu'il n'est animé d'aucun sentiment de peine et d'opposition contre son Métropolitain; et qu'au contraire il a fait plusieurs fois des actes qui prouvent qu'il a pour lui une juste considération. Ainsi, quelque temps avant qu'il fût
qtiestion de son élection', le Clergé de Québec, qui lui était opîK)sé, voulut faire des représentations à Rome pour empêcher qu'il ne fût élu. On pria le soussigné d'intervenir dans cette démarche : ce qu'il refusa de faire; et tout en resta là.
Plus tard, dans l'assemblée des Evêques où il fut question de faire la liste des trois sujets qui devaient être présentés au Saint-Siège, le soussigné croit avoir par son suffrage fait pencher la balance en faveur du sujet qui a été choisi pour succéder à Mgr Baillargeon. Il espère n'avoir pas manqué depuis qu'il est son Métropolitain, aux justes égards dus a sa qualité de Chef de la Province, en autant que cela pouvait s'accorder avec les devoirs qu'il avait à remplir envers son diocèse.
La démarche qu'il fait aujourd'hui ne peut donc être attribué 3 à aucun sentiment d'opposition personnelle, mais uniquement au désir de contribuer au bien' général de la Province, en prévenant les maux déplorables qui peuvent résulter de Ir. question maintenant pendante à Rome et de l'issue finale que ne manquera pas de lui donner le rapport de F^rchevêque.
Voici maintenant les faits qui, dans l'humble opinion da soussigné, pourraient faire croire que l'Archevêque n'a pas toute la sagesse qui captive la confiance publique et ne permet pas de révoquer en doute la justice de ses appréciations, la pureté de ses intentions et l'indépendance de ses actes qu'aucune considératiori humaine ne saurait contrôler.
1. L'Archevêque, après avoir fait en qualité de député apostolique une enquête sur les opérations de l'Evêque de Montréal concernant le démembrement de la paroisse de Notre-Dame, dressa son rapport et l'envoya à Rome sans en dire un seul mot à son suffragant qui aurait pu avoir des observations à faire et des explications à donner, quoique les parties intéressées eussent été entendues et confrontées. Car, enfin, quoique Député apostolique, il pouvait avoir été
Vers l'Abîme. a
mal impressionné et donner en conséquence un rapport contraire av. droit et à la justice que l'on attendait du Saint-Siège par sor ministère.
2. En transmettant ainsi son rapport à la S. Congrégation sans en rien dire au soussigné, l'Arclievêque commit, entre autres, une grave erreur qu'il aurait certainement évitée, en usant de plus de sagesse et de plus de prudence. Car il y déclarait que les paroisses canoniques, érigées par l'Evêque do JMontréal en vertu du Décret apostolique du 22 décembre 1865, ne pourraient être reconnues et maintenues par le Gouvernement : ce qui les exposait à de graves inconvénients, à celui surtout de ne pouvoir obtenir de lui les registres civils pour l'enregistrement des actes de Baptêmes, Mariages et Sépultures.
Sur ce rapport de l'Arcbevêque, la Sacrée Congfrégation émit un décret en date du 30 juillet 18/72, déclarant qu'à l'avenir toutes ces paroisses canoniques, érigées par l'Evêque dans la ville et la banlieue de Montréal, seraient réduites au rang do succursales. Par ce Décret, l'Evêque se trouvait grandement compromis aux yeux de tout le diocèse comme ayant manqué aux règles canoniques et civiles dans la formation des dites paroisses canoniques. Par contrecoup, le Séminaire- (de Saint-Sulpice), qui lui avait fait une opposition forte et constante, triomphait. Par une conséquence nécessair3 enfin, l'autorité épiscopale se trouvait gravement compromise aux yeux des protestants comme des catholiques. Ce fait vraiment regrettable avait d'autant plus de retentissement que la réception faite à l'Archevêque avait été éclatante et publique : c'était une vraie ovation.
Ce rapport devait donc avoir un résultat malheureux, celui de mettre un obstacle presque insunnontable au bien que l'Evêqu' avait à opérer dans sa ville épiscopale, en y multipliant les églises paroissiales pour y niulliplior le secours religieux dont cette grande ville avait un si pressant besoin et dont la nécessité avait été reconnue par le Saint-Siège.
Le rapport de l'Archevêque paralysait donc les opérations de son suffragant qu'il devait tout naturellement encourager, par tous les moyens en son pouvoir. Sans doute que, si ce. suffragant eût été en défaut, c'aurait été chez lui une prévarication que de le favoriser : mais l'on va voir que ce n'était nullement le cas. Car, ce Décret était à peine arrivé à Montréal que le Gouvernement fit un acte public et authentique qui reconnaissait l'existence de ces paroisses canoniques avec les droits que des personnes mal intentionnées leur contestaient tout exprès pour empêcher le démembrement.
3. La Sacrée .Congrégation, assurée par cet acte qu'elle avait été induite en erreur, émit un nouveau Décret, en date du 13 mars 1873, pour déclarer que ces paroisses devaient être considérées, non comme des succursales, mais comme des paroisses proprement dites. Notre Gouvernement a continué de se montrer juste à l'égard du droit qu'a l'Evêque de démembrer la dite paroisse Notre-Dame. Car à l'heure qu'il est, il reconnaît pour les effets civils les onze paroisses que l'Evêque a érigées dans l'enceinte de l'immense territoire qui formait jusqu'à il y a onze ans cette seule et unique paroisse Notre-Dame.
Par ce nouveau Décret, le Saint-Siège se montrait comme toujours juste et impartial. Mais il n'est pas moins vrai qu'il se trouvait en quelque sorte compromis, en revenant si vite sur ses pas. Mais la faute n'en rejaillissait-elle pas sur le Député Apostolique qui s'était si étrangement mépris, en se laissant si facilement tromper par ceux qui l'avaient circonvenu et dont il favorisait si imprudemment l'insubordination à leur Evêque? Il pouvait être de bonne foi, mais il n'est pas moins vrai qu'il manqua, dans cette circonstance importante, gravement aux règles ordinaires de la prudence et de la sagesse.
4. L'Archevêque n'a pas, non plus, fait preuve de sagesse, en s'opposant, par lui-même et par son Grand Vicaire, à la passation d'une loi qui reconnaissait le droit qu'a l'Eglise,
dans ce pays, d'ériger de vraies paroisses. Cette opposition, prouvait clairement qa'il ne voulait pas avoir de démenti de la déclaration du contraire qu'il avait faite à la Sacrée Congrégation. Cependant la déclaration d'un tel droit était un triomphe pour la liberté de l'Eglise dans notre heureux pays. Mgr le Grand Vicaire Cazeau, interrogé par le soussigné pourqiioi il faisait une telle opposition qui était si peu fondée en raison, répondit qu'il suivait les ordres de l'Archevêque.
6. L'Archevêque n'a pas, non plus, fait preuve de sagesse, en admettant sans y èite autorisé par le droit des appels: contre les actes administratifs du soussigné, sachant bien toutes les injustes tracasseries dont il était l'objet à cause du démembrement de la paroisse Notre-Dame et de quelques autres mesures importantes qui n'avaient d'autre but que le bien de la religion. Tous ces appels sans fondement n'ont eu d'autres résultats que d'entretenir chez quelques mécontents un moment d'excitation. Un de ces appels ayant été porté à Rome, on n'y a eu aucun égard ; et l'on a même fait connaître assez clairement que si l'on voulait poursuivre l'affaire, l'Archevêque ne serait pas soutenu et n'aurait pas gain de cause. Il ne s'est pas de même montré prudent, en faisant connaître publiquement et sans nécessité que le soussigné avait a comparaître devant son tribunal, afin de l'humilier davantage.
6. L'Archevêque n'a pas encore fait preuve de sagesse, en cherchant à embarrasser le soussigné dans des mesures importantes et, en envoyant à Rome des dépêches télégraphiques qui, ne disant pas tout ot parlant seules, prévenaient les esprits et produisaient ainsi do mauvais résultats : ce qui pourtant a cessé sur les plaintes qu'en a faites le soussigné de ce qu'on le jugeait avant de l'ontcndre.
7. L'Archevêque ne fait pas maintenant preuve do sagesse en no profitant pas des bonnes dispositions do notre Crouvernement actuel, pour demander que les articles du Code Civil qui contiennent des dispositions contraires au Droit
Canon, soient réformés, comme à la demande du Saint-Père, l'a décrété en 1868 le IV^ Concile Provincial par ces paroles : « Cuni in Codice Civili Canadse inferioris quidam articuli non satis congruere videantur doctrinse et disciplinée Ecclesias de matrimonio, statuimus petitionem prsesentendam esse Gubernio al) Episcopis ejusdem provincise, lit corrigantur iidem' articuli. »
8. L'Archevêque n'a pas non plus fait preuve de sagesse, quand il s'est agi de recueillir les suffrages de ses suffragants relativement au démembrement du diocèse des Trois-Rivières, sur lequel le Saint-Siège demandait l'opinion de l'Episcopat de la province. Car les Evêques, consultés là-dessus, se déclarèrent en majorité contre ce projet. Néanmoins l'Archevêque qui était pour et qui aurait dû émettre ses raisons devant les Evêques, afin de faire discuter la chose plus mûrement pour l'information du Saint-Siège, se réserva d'en' écrire privément à la Sacrée Cong^régation en lui transmettant le rapport de l'assemblée, comme si les raisons particulières qu'il avait à donner sur ce sujet très grave, rie pouvaient et ne devaient pas être la matière des délibérations de la dite assemblée. Il pouvait donner à penser que, lorsqu'il différait d'opinion d'avec ses suffragants, il avait un! moyen certain de l'emporter sur eux, eu s'adressant privément à R'oau'e : ce qui est de nature à lui détacher le cœur; de ses suffragants, qui, pour certaine raisori, peuvent en con-^" cevoir de l'ombrage.
9. Enfin, l'Archevêque ne fait pas preuve de sagesse dans la question de l'intervention du Clergé dans les élections poli^ tiques portée à Rome et qui fait le sujet de la lettre actuelle 1; en voici les raisons :
Il est à remarquer d'abord que l'Archevêque et ses suffragants voulant, d'un commun accord, établir, pour l'instruction! des fidèles plus clairement les rapports entre l'Eglise et l'Etat et faire disparaître, autant que possible, certaines difficultés soulevées à l'occasion des élections, adressèrent, le 22 sep-
tembre 1875, une Lettre Pastorale collective, qui produisit les plus heureux résultats et mérita les plus grands éloges des vrais amis de la religion, non seulement dans ce pays, mais encore à l'étranger, et même à Rome.
Ce fut l'Archevêque lui-même qui rédigea cette magnifique Lettre; et tous les suffragants la signèrent de grand cœur. Car, ils virent que, par cette Lettre, les vrais principes étaient hautement, clairement et fortement professés; et surtout que la funeste division qui avait jusqu'alors régné entre les Evê- (Jues allait cesser.
Or, voilà que, pendant que tous, Evêques, Prêtres, laïques bien intentionnés, bénissaient la divine Providence de cet heureux résultat, l'Archevêque modifia tout à coup ses idées sur ce qui avait été réglé dans la dite Lettre. Certaines discussions soulevées vers ce temps-là et dans lesquelles ses meilleurs a!mis se trouvèrent compromis, paraissent avoir été la cause de ce changement opéré si subitement dans sa manière d'envisager le libéralisme dans les élections.
Quoi qu'il en soit, il comprit que, après la susdite Lettre du 22 septembre dernier, il lui était difficile de revenir seul sur ses pas. Voilà pourquoi il proposa à ses suffragants de ifiodifier en quelques points cette Lettre qui avait atterré les libéraux, tellement qu'ils osaient à peine lever la voix pour la combattre. Mais ils faisaient en-dessous et à la cachette un travail qui s'est fait sentir jusqu'à Rome et qui compromet étrangement l'Archevêque, en donnant une preuve complète qvC'û ne se dirige pas toujours selon les règles de la vraie sagesse. Et en voici les preuves.
Les Evêques de la province furent unanimes à déclarer à l'Archevêque que leur position, prise par leur Lettre susdite, était jtrop belle eit trop avantageuse à la Religion pour la quitter; et qu'ainsi ils voulaient à tout prix s'y conformer.
L'Archevêque se trouvait donc réduit ou à se séparer de ses suffragants pour plaire au parti libéral, ou à leur demeurer uni, en persislant comme eux: dans la ligne de conduifae
uniformo qu'ils s'étaient tracée d'an commun accord par la Lettre.
Apre., quelques mois de silence, l'Archevêque publia son Mandement du 25 mai (1876) avec les modifications qu'avaient rejetées leL^ Evêques suffragants.
A peine ce Mandement eut-il été publié que tout le Clergé de la Province s'en émut; et les Evêques, réunis pour quelques affaires importantes et une grande démonstration religieus2 à Rimouski, témoignèrent leur profonde affliction à l'Archevêque et le conjurèrent de ne pas persister dans son dessein; mais tout fut inutile.
Sur ces entrefaites arriva à Québec la lettre ci-dessus mentionnée de S. Em. 1er Cardinal Préfet, qui mit au grand jour la trams3 ourdie, au profit du libéralisme, tant à Québec qu'à Rome, où réside quelqu'un qui en est le partisan zélé.
Eii même temps les journaux libéraux publièrent bien haut la victoire qui venait d'être remportée sur le parti catholique et exaltèrent avec enthousiasme la sagesse de l'Archevêque à qui ils attribuèrent ce changement. Il n'y eut qu'une voix chez les libéraux comme chez les protestants pour élever l'Archevêque jusqu'aux nues.
A leurs yeux tout ce que le Saint-Père a dit pour stigmatiser le Libéralisme, tout ce qui a été décrété par les Conciles (de Québec) et enseigné par les Evêques et prêché par les Prêtres, se réduira au Mandement de l'Archevêque, qui va être leur grand cheval de bataille, et dont cependant on ne prendra que ce qui pourra favoriser les libéraux, savoir: le silence imposé aux Prêtres pour qu'ils ne parlent pas d'électior ou qu'ils n'en parlent que d'une manière inefficace, tandis que les libéraux, aux approches des élections, se feront entendre les dimanches et fêtes aux portes des églises et passeront la semaine à parcourir les maisons pour vanter leurs partisans et faire élire des hommes opposés comme eux aux doctrines et aux libertés de l'Eglise.
Si on veut les confondre en leur citant l'autorité de la Let-
tre collective du 22 septembre, ils ne manqueront pas de crier partout que cette Lettre a été révoquée par l'Archevêque de la part du Saint-Siège; qu'elle n'esft en vigueur nulle part, pas même dans les diocèses où l'on tient à ce qu'elle demeure en pleine vigueur.
Si l'archevêque lui-même cherchait à réclamer contre ces fausses interprétations^ sa voix ne serait pas entendue; et on lui répliquerait qu'il n'y a pour personne obligation de s'attacher au principe de cette Lettre coUelctive, puisqu'il a été lui-même le premier à s'en écarter.
Les laïques qui verront régner une telle confusion entre les prêtres qui ne s'entendront plus^ parce qu'ils n'auront plus do point de ralliement, s'abandonneront à la licence qui est le principe de ceux qui n'ont plus, pour les guider, la règle de la conscience.
C'est alors tque les élections qui déjà, malglré toutes les précautions prises pour les bien régler, sont une cause malheureuse de crimes et d'excès, finiront par démoraliser complètemeut le bon peuple du Canada. Ce sera alors aussi que le libéralisme qui aujourd'hui bouleverse de fond en comble les sociétés européennes, bouleversera de même les jeunes sociétés du Canada.
Un simple cou^) d'œil siur ces fâcheux résultats qui sont inévitables, mène à cette conclusion que l'Archevêque n'a pas mesuré la portée de l'acte qu'il a fait en Ij^risant avec ses suffragants qui tiennent à ne pas modifier, comme l'aurait voulu leur Métropolitain, leur Lettre collective du 22 septembre
La S. Congrégation peut maintenant juger, d'après ces faits si IVlgr l'Archevêque, dans les pénibles circonstances où il se trouve, pourra par sa prudence et sa sagesse remplir avec bonheur et succès la commission dx)nt l'a chargé son Eminence le Cardinal Préfet.
Les renseignements qu'il a à donner à cette Sainte Congiégatior. sur cette déplorable affaire, seront-ils acceptés
comme vrais, si l'on constate le contraire par tout ce qui se passe ici? Les suggestions qu'il va faire pour concilier les esprits seront-elles acceptées avec respect, lorsqu'on ne pourra se dissimtiler qu'elles favorisent le libéralisme? L'excitation des esprits, loin de se calmer, ne deviendra-t-elle pas plus ardente lorsque l'on constatera ici les moyens indignes qui auront été pris ici pour tromper et surprendre la Propagande ? ,
5° Dd reste, dit encore son Eminence, il est conforme à la nature du ministère ecclésiastique, lorsque l'on est obligé d'intervenir dans les affaires politiques, de le faire avec une telle modération que, tout en laissant au Clergé la liberté d'action qui peut lui appartenir pour la défense de la religion et le bien-être social, on ne se fasse pas un instrument aveugle des partis.
Ces règles sont assurément très sages. Aussi peut-on: certifier en toute vérité que les Evêques ne cessent d'en recommander la pratique, et que les prêtres se font en général un devoir de s'y conformer avec fidélité. Maintenant donc, en suivant ces règles, les élections se font d'une manière plus calme et plus régulière.
Mais il est à bien remarquer que certains citoyens, en se portant pour candidats, vont déclarer qu'ils appartiennent à des partis hostiles à la religion, tout en protestant de leur attachement à cette religion; ou bien on les jugera tels par leurs antécédents. Les électeurs à qui l'on enseigne qu'ils sont dans l'obligation de n'élire que des hommes disposés à servir la religion, seront par là même avertis qu'ils ne pourront donner leurs suffrages à de tels candidats, comme étant hostiles à la religion, à ses Hbertés et à ses ministres.
Or, c'est là ce qui les irritera et les portera à crier bien haïut que les prêtres n'ont point à se mêler d'élections; que toute leur affaire est de se tenir au confessionnal ou à la sacristie.
Pour les empêcher de crier contre la religion, contre le Pape,
rEvêq;ue et les Prêtres, il faudrait cesser de dire quoi que ce soit des élections et des devoirs qu'ont à remplir là-dessus les candidats et les électeurs. Or, il est impossible, sans renoncer au devoir imposé aux pasteurs, d'enseigner les préceptes de la morale chrétienne, de se résigner à un tel silence.
L'on s'acquitte de ce devoir ; dans cette Province, comme on l'a viu plus halut, en se conformant aux règles tracées par les décrets des Conciles (de Québec) et les instructions des Evèqiies; et l'on obtient ainsi très certainement d'heureux résultats. La conclusion à tirer, c'est qu'il faut tout simplement laisser crier ceux qui n'ont pas de justes raisons de crier et qui ne crient si haut que pour intimider ceux qui font leur devoir. Avec cette sage conduite, les élections se feront d'une manière paisible et régulière; et nous aurons de bons députés, capables de faire honorer la religion et de promouvoir les vrais intérêts du pays. Notre pays est encore heureusement profondément religieux. Voilà pourquoi nous nous sentons dévorés de zèle pour le conserver avec la foi simple et les mœurs patriarcales que lui ont léguées nos religieux ancêtres.
Telles sont les observations que l'Evêque soussigné présente avec respect et humilité à Vos Eminencos. Il ne s'est permis de leur parler avec tant de liberté que parce qu'il est intimement convaincu de leur stricte impartialité envers tous ceux qui recourent à leur haut tribunal, de leur zèle à réprimer le mal et à promouvoir le bien dans tous les pays soumis à leur juridiction, de leur extrême horreur pour toutes les intrigues dont on userait pour les tromper et compromettre ainsi le Saint-Siège.
C'est avec les sentiments les plus sincères de respect, de confiance et d'amour qu'il demeure de vos Eminences le très humble et tout dévoué serviteur,
(signé) Ig., Év. de Montréal.
Montréal, le 23 juin 1876.
Les personnes initiées, ou désireuses de s'initier aux choses canadiennes, nous sauront certainement gré d'avoir mis sous leurs yeux un pareil document, dont on ne peut discuter l'authenticité, pas plus que la portée politique et religieuse.
Cette lettre est aussi digne que ferme; elle est mesurée dans l'exposé d'une situation singulièrement douloureuse pour le cœur d'un évêque zélé, fort bien éclairé, et sur ses droits, et sur ses devoirs, surtout sur les besoins de toute nature du peuple croyant confié à sa juridiction vigilante. C'est une requête filiale, en bonne forme, à l'autorité suprême, dont la bonne foi a été surprise, concernant la situation exacte des partis et la conduite du clergé canadien dans l'exercice légitime de ses droits politiques, que ne contrecarrent en rien ses fonctions sacerdotales.
La démarche faite par Mgr Bourget était délicate autant que nécessaire. On aime donc à trouver sous sa plume angoissée les raisons qui le déterminent, et des faits navrants, connus de la Sacrée Congrégation, mais qu'il lui rappelle néanmoins pour qu'on ne le soupçonne pas d'obéir à quelque inspiration inférieure ou à des visées personnelles, exclusives. Les arguments se déroulent nets, pressants, et ne tendent, en justifiant ses auxiliaires dans le ministère divin, qu'à sauvegarder de toute atteinte ou déchéance les prérogatives de l'Eglise romaine sur une terre privilégiée, où elle jouissait encore, et malgré tout, de la bienveillance acquise et persistante des pouvoirs publics.
Après cette lecture, on a besoin de se recueillir un instant pour se demander quels singuliers motifs le cardinal-archevêque de Québec aurait bien pu alléguer pour justifier une attitude troublante, des démarches et des rapports contraires à la vérité évidente et aux intérêts permanents de l'Eglise dont
il était cependant, dans le Dominion, la plus haute incarnation.
Mais, sans la moindre tiésitation, sans réserve aussi, on compatit à la peine amère du requérant, de cet homme de cœur et de bien qui, uniquement préoccupé du droit des humbles méconnu et du service de son Dieu, osait écrire la vérité entière et réclamer pour tous une justice adéquate.
Nous verrons, plus loin, que le cardinal-archevêque de Québec avait été d'abord mal informé et puis odieusement influencé; que, par suite, mal engagé, il n'eut pas le cœur de revenir sur ses pas,, encore moins de se contredire; on verra aussi le rôle des libéraux et l'ingérence néfaste, là comme ailleurs, de Saint-Sulpice imbu d'un libéralisme universel et, erï cette circonstance,, de ce « pire gallicanisme » qui menace de destruction la plus florissante chrétienté de l'Amérique du Nord, comme elle poussa, du reste, à sa perte actuelle, la fille aînée de l'Eglise parmi les nations catholiques d'Europe.
En France, on se rend malaisément compte du rang que le clergé canadien, si militant, si dévoué, occupe dans une jeune société qu'il a recrutée, façonnée, qu'il instruit et conseille, qu'il réconforte par ses paroles, par son exemple, et comble de multiples bienfaits matériels aussi bien que spirituels.
Son influence considérable, bien légitime, est donc basée sur le respect qu'il inspire et la reconnaissance qu'il mérite : elle est entretenue par des relations incessantes et faciles, toujours empreintes d'une touchante cordialité. Pourquoi d<Hic, son activité étant appréciée partout, son intervention sollicitée en toutes circonstances, le clergé serait-il réduit au silence lorsque ses ouailles ont à décider de leurs destinées?
Nous nous rappelons avoir vu à Paris, en 1890, un brave curé canadien : l'abbé Labello, curé de Saint-Jérôme, province de Québec Certes, ce n'était pas le premier venu, ce brave prêtre, ou plutôt ce Monseigneur, à qui le pape Lcoii XIII venait d'envoyer pour mille piastres d'ornements sacrés
avec le titre de protonotaire apostolique ad instar participaniium, comme appoint honorifique. Distingué par le chef de la chrétienté, Mgr Labelle l'avait été déjà par ses propres concitoyens qui l'envoyèrent à Québec, où il devint sous-ministre de l'Agriculture au Parlement, nommé par le lieutenantgouverneur en Conseil. C'était bien l'unique prêtre au monde qui fît alors partie d'ime combinaison ministérielle, y faisant, du reste, aussi bonne figure qu'un Méline quelconque dans un ministère du vieux monde.
II était venu à Paris, non pour discuter de quelque intérêt cultuel, mais pour négocier la conversion de la Dette du Gouyernemeni de Québec de 4 1/2 en 3 0/0 : cette dette était de 110 millions de francs; c'est dire que l'opération méritait quelque soin et exigeait, chez le négociateur, de l'habileté.
Mgr Labelle n'était pas maladroit, malgré sa bonhomie exubérante. On le voyait arpenter nos rues et nos avenues en boutons violets, avec soutane lisérée de même, portant au tricorne des glands de même couleur. On le regardait passer ainsi avec curiosité; mais lui ne s'arrêta pas un instant à la pensée qu'un anarchiste enragé ou qu'un gavroche effronté pût en venir jusqu'à lui manquer de respect. Pareille aventure n'arrivait pas à un prêtre dans le Dominion, pourquoi i'eûtil redouté chez nous?
Quand on lui demandait ce qu'il pensait de la Ville Lumière, avec un sourire entendu : « Pàen ne lui est comparable, reconnaissait-il sans difficulté, et je conviens que tout y est artistique : le vice et la vertu, aussi la cuisine! »
Comme nombre de ses concitoyens, Mgr Labelle était d'origine normande et, de ses ancêtres, il avait conservé le caractère et l'accent: corpulent, robuste, quand il causait il était intarissable ; à la tribune, six heures d'éloquence, d'allure sans cesse plus accélérée, plus pressante, n'était pas un exploit qu'il ne piit répéter, et sa faconde extraordinaire n'avait pas peu contribué à sa popularité qui s'étendait dans toute la Confédération. Après dîner, surtout quand il tirait sa pipe et lors-
que, relevant sa soutane, il faisait partir une allumette sur la laine brune de son pantalon retroussé, il était d'humeur communicative et il expliquait alors fort volontiers que, au Canada, trois courants bien distincts partageaient l'opinion publique : le courant français, dont il était le champion le plus ardent, qui se manifestait pour les deux tiers dans la province de Québec aussi étendue que la France ; le courant anglais et le courant américain. Bien que force Canadiens français émigrent vers les Etats-Unis de l'Amérique du Nord (un million environ dès aujourd'hui), si jamais, expliquait-il, le Canada se détachait de l'Angleterre, le courant français opposerait à l'incorporation à l'Union américaine, tombeau de leur race, une résistance énergique : car l'élément français, tout-puissant dans l'état actuel des choses, risquerait d'être submergé dans cette Union, ce dont souffriraient également ses intérêts matériels et ses préférences religieuses; il tendrait donc vers l'indépendance. Le courant anglais est loyaliste, ne jure que par la métropole qui lui donne vie, forces et faveurs. On devine, par contre, ce qu'est le courant américain.
Le courant français, ajoutait Mgr Labelle, s'accroît et se fortifie chaque jour, et il importe à l'avenir de la Nouvelle! France d'accélérer ce mouvement, 1° en maintenant ses traditions morales : mariages précoces pour détourner la jeunesse 4e la dissipation, sinon de la débauche; familles nombreuses, qui réduisent leurs chefs et leurs membres au travail soutenu et fécond, dont l'influence moralisatrice est telle que, par exemple, dans sa paroisse de 6.000 âmes, et depuis 20 ans qu'il en était curé, il n'avait eu à déplorer que dix naissances illégitimes; 2^ en multipliant les voies de communication et les établissements d'utilité publiq-ue pour donner à l'agriculture, à l'industrie, au commerce, de nouveaux débouchés; aux classes éclairées plus d'influence et de bien-être ; pour affaiblir chaque jour davantage la fascination qu'exerce sur le Canada l'exemple fastueux des Etals-Unis qui poussent à l'émigration nombre de Canadiens dont la perle est cruelle; 3'^ enfin, en
recrutant en France des colons aptes à aller défricher les terres: vierges qui abondent encore au Canada et pour y mettre en valeur d'incalculables richesses, inexploitées faute de bras et d'initiative.
Ce bon apôtre voulait à tout prix la prédominance du Canada français et catholique sur le Canada britannique et protestant pour conjurer ainsi le péril de l'annexion américaine : Car, disait-il. le Canada français est encore la France de Louis XIV avec ses mœurs, ses idées, son langage; une France de Louis XIY préservée de tout mélange, de toute corruption; grâce aux traditions ancestrales qu'ont maintenues les solitudes lointaines et d'ardentes rivalités de race; cette France, vieille déjà dans sa rayonnante jeunesse, se trouve transportée en pleine civilisation avec des lois amendées et tout un cortège d'inventions modernes.
Mais si le bon curé de Saint- Jérôme était franc d'encolure et dévoué aux intérêts qui déterminèrent l'activité des immigrés français, il avait un faible sur le terrain religieux : ses fréquentations politiques lui faisaient tort et quand on lui parlait de l'opposition ultramontaine... il répétait avec un sourire qui trahissait quelque amertume :
— Ah ! oui, les Ultramontés !
Ce qui pouvait, d'ailleurs, dans sa pensée compliquée, signifier aussi que ceux auxquels on faisait grief de leur opposition irréductible à la race anglo-saxonne, à ses tendances, à ses œnvres, ne puisaient pas les motifs de leur résistance au delà des mers et des monts, à Rome ; mais, dans les angoisses qu'ils ressentaient en songeant à ce que serait l'avenir de leur patrie tant aimée, si l'Angleterre arrivait à annihiler l'élément franco-canadien; ou si, par contre, la puissante Confédération voisine débordait jusqu'à l'extrême Nord; ou bien encore, sur un terrain plus restreint et confessionnel, si le protestantismei affirmait ses avantages et si, grâce à l'action délétère de certaines défaillances catholiques, la foi des ancêtres perdait, avec sa force, son action conservatrice et vivifiante de la
race française : force dont les effets séculaires promettent à ceux qfu'elle anime, par le nombre et par la volonté tenace, l'empire de l'Extrême-Nord américain.
]\Iais il n'insistait pas comme l'aurait fait fatalement le cardinal-archevêque de Québec, qu'on aurait pu croire aux ordres des libéraux et de Saint-Sulpice. Sa cordialité, pour tous, et sa réserve habile envers ceux qu'il voulait ménager quand même et savait servir au besoin lui valurent, en tous cas, une popularité telle qu'il mérita d'être dit : « Roi du Canada^. ».
1. Au Canada il s'est créé, en effet, un puissant parti qui estimait que l'intérêt, la destinée, le devoir du Canada était de s'associer aux Etats-Unis. Des hommes comme sir Richard Cartwright, M. Wilfried Laurier, M. Farrer, pensaient que la fiction de l'unité de l'empire britannioue ne saurait toujours prévaloir contre les lois inéluctables du développement historique. Ils appelaient de tous leurs vœux, en premier lieu, l'établissement d'un zollverein américain, et puis, l'institution d'un lien fédéral qui réunirait en un seul organisme tous les territoires de la baie d'Hudson et du Saint-Laurent au golfe du ilexique et à la Porte d'Or.
Parmi eux se trouvait, ô paradoxe! ô ironie! un représentant attitré de la haute culture d'Oxford, un de ces professeurs infaillibles que la vieille Angleterre envoie parfois au Nouveau-Monde pour lui inocu'er le goût des litterœ humaniores, M. Goldwin Smith en personne. Ce très haut et très puissant personnage présentait la bizarre inconséquence de fulminer sans cesse des excommunications majeures contre les Irlandais et leurs alliés libéraux, coupables de réclamer le home ride et en même temps de prêcher fort éloquemment la nécessité pour le Canada de se fondre dans l'union américaine!
Ce qui faisait la gravité de ce mouvement, c'était précisément qu'il ne s'agissait pas d'une petite intrigue nouée dans un coin, mais d'un grand courant qui s'étalait en plein jour. Et l'Angleterre le sentait bien, et ses hommes d'Etat agissaient en conséquence.
Ils souffraient sans mot dire qu'un sir John Macdonald — un capitaine Fracasse de chauvinisme anglo-saxon, héros du loyalisme, dénonciateur des coupables visées de l'opposition — maintînt, douze ans durant, son régime sur un tarif protectionniste défavorable aux produits de la mère-patrie. Ils consentaient, pour réserver à co même sir John Macdonald, si animé contre toute idée de négociations commerciales avec Washington, l:i primeur d'un traité de réciprocité avec les Etats-Unis, à porter à son comble l'irritation de Terre-Neuve on refusant de ratifier l'instrument que celte petite colonie signait avec M. Blaine.
Bien plus! pour ne pas trop tondre le lien, tout idéal et de sentiment^, qui unit les grandes colonies d'outre-mer à la métropole, un économiste aussi orthodoxe que M. Goschen, chancelier de l'Echiquier, ne s'était
Et, pourquoi ne le dirions-nous pas? Nous, Français de France, lorsque nous devons élever la voix et parler de nos frères séparés, et si fidèles, dont le cœur pour la commune patrie ne cesse de battre, là-bas, à l'unisson du nôtre, nous sommes embarrassés et tout confus quand l'expression d'une admiration sans réserve ne neut tomber sans cesse de nos lèvres portées à ne tenir à leur sujet que d'agréables propos. Les .Canadiens français, c'est Wilfried Laurier qui le disait, bien' que séparés de la France depuis plus d'un siècle, bien que différents d'elle aujourd'hui de plusieurs manières, ont toujours conservé son culte, suivant de loin, avec un intérêt qui ne s'est jamais démenti, toutes les péripéties de sa vie tourmentée, prenant leur part de ses joies, de ses douleurs,.,, surtout de ses douleurs! Ils sont fiers d'être de sa race; ils se font gloire de continuer, sous un climat lointain, les généreuses traditions de leurs ancêtres venus des bords de la Seine, dç l'Anjou ou de la Charente. Oui, telle est la délicatesse des sentiments canadiens envers nous, et des nôtres envers eux, qu'ensemble nous trouvons Montréal et Québec, villes excellentes entre toutes, dont seuls. Français d'ici et Français de là, nous pouvons goûter le charme intense qui résulte, pour tous, de l'obsédante évocation d'un passé fait de beaucoup d'efforts héroïques, des gloires les plus pures comme des deuils les plus cruels.
Nous n'oublierons pas, en particulier, que sir Wilfried Laurier a bien mérité de la France au Canada, où il fit admettre le français comme langue officielle et s'appliqua à développer
pas refusé, dans le débat sur la motion de M. Howard Vincent, â faire les yeux doux à l'hérésie du fair-trade et à renier et Cobden et Ricardo et Adam Smith!
Et le pis était qu avec toutes ces concessions, tous ces sacrifices^ des hommes qui mettraient la main au gouvernement de l'empire britannique savaient qu'ils avaient beau faire; que tôt ou tard, au Canada, en Australie, dans l'Afrique du Sud, la corde cassera et la Greater Britain, sur laquelle le soleil ne se couche pas, se réduira à la petite île perdue dans les brumes de l'Océan septentrional. Fata viam invenient.
Vers l'Abîme. l
les relations commerciales avec l'anciemie mère-patrie. Grâco à lui, les exportations du Canada en France ont sextuplé, et les importations de France au Canada ont plus que doublé, de nouveaux accords devant accélérer encore ce progrès déjà fort satisfaisant.
Nous ne l'oublions pas, et n'oublions pas davantage cette aimable invitation et cette description enchanteresse d'un pays que nous avons le regret d'avoir perdu : « Je crois, disait Wilfried Laurier dans un toast mémorable porté à Paris devant cinq cents convives ; je crois que le Français est coupable de comparer l'hiver de France à l'hiver du Canada. Il y a une immense différence. L'hiver de France rappelle aux Français simplement des impressions pénibles : de la pluie, du vent, de la neige aussi triste que la pluie, de la boue sous les pieds, du brouillard dans les narines et dans les poumons; et à l'idée que le climat du Canada est plus rigoureux que le climat de France, le Français pense que l'hiver du Canada est plus désagréable encore.
» C'est lu une erreur immense... L'hiver du Canada, c'est a la fois la joie et l'orgueil des Canadiens. Cette neige que vous redoutez, nous la désirons, nous l'aimons, nous l'appelons de tous nos vœux, et quand, au 25 novembre, on n'a pas ce qu'on appelle la « bordée de sainte Catherine », c'est-à-dire quand nous n'avons pas une bonne et belle tempête qui nous laisse sur le sol au moins un demi-mètre de neige, nous croyons que la Providence nous oublie.
» L(i Français ne connaît des beautés de la neige que ce «rue lui en ont dit les poètes qui l'ont vue au sommet des montagnes et qui, généralement, l'ont vue de très loin. La neige, en France, n'a rien de bien poétique que je sache; la couche qui tombe en une nuit fond le lendemain au lever du soleil, et selon la belle pensée de Victor Hugo : « La goutte d'eau qui tremble au bout de la feuille, perle avant de tomber et fange après sa chute. » Si les Français venaient chez nous, ils
sam'aient que la neige reste perle après sa chute, comme elle l'était avant.
» Que le Français vienne chez nous, il verra tout ce qu'il y a de beau, de grand, de vivifiant, dans une journée d'hiver, alors que le sol à perte de vue est couvert du blanc manteau de neige qui scintille gaiement sous les pâles rayons d'un soleil d'hiver! Qu'il vienne chez nous, et il apprendra que ce magnifique spectacle est surpassé par la splendeur des nuits d'hiver, alors que le firmament du plus pur azur est constellé de tant de millions d'étoiles qu'un œil européen n'a jamais vu de fulgurance semblable! Qu'il vienne chez nous, et il apprendra que cette saison d'hiver est la plus gaie de toutes les saisons ; il verra qu'elle est la saison des fêtes, et retrouvera parmi nous cette vieille gaieté gauloise qui tend un peu à disparaître de France!.,. »
Eh! certes, au Canada, nous nous rendrions volontiers, si nous n'étions pas d'un âge un peu avancé et convaincu, tout de même, qu'il n'y a pas là seulement que de la neige tenace à admirer.
Il doit y avoir aussi l'envers humain des ambitions ardentes, des compétitions acharnées avec tout leur cortège habituel de misères qui troublent la félicité chimérique des faibles mortels.
Il ne faut pas faire d'ailleurs un reproche à M. W. Laurier de ce que cette appréhension ne fût aussitôt dissipée, par le mémo toast, dans l'esprit des mêmes convives, qui restaient plus sensibles aux tièdes attraits de la Seine qu'à l'âpre bise du Saint-Laurent et des grands lacs.
Ecoutons-le à tout hasard; personne n'a à y courir des risques mortels . « Le Canada, poursuivait donc M. W. Laurier, est unique par ses institutions politiques, et, sur ce point, je croîs qu'il ne ressemble à aucun autre, ni aujourd'hui, ni dans le passé. Le Canada est une colonie, mais il est un Etat virtuellement indépendant. Bien qu'il soit indépendant, bien qu'il soit un gouvernement autonome qui ne relève d'aucun autre,
cependant le Canada est en même temps sous la souveraineté de la Couronne d'Angleterre.
» J'ai entendu quelques remarques sur l'étrange- état de choses qui existe aujourd'hui au Canada, et quelque étonnenient de ce que les Canadiens, non seulement sont fidèles à l'Angleterre, mais affichent la loyauté.
» Messieurs, nous avons fait une conquête, au Canada, nous avons fait la conquête de la liberté. Nous sommes le pays le plus libre qui soit au soleil, et je ne fais aucune exception^ Toutes les libertés, liberté civile, liberté politique, liberté religieuse, nous les avons sous l'égide de la Couronne d'Angleterre; et comme nous sommes une race chevaleresque, pourquoi ne manifesterions-nous pas en toute circonstance notre allégeance en faveur du pouvoir qui nous accorde ce bien, immense qui s'appelle la liberté?
» Nous avons fait plus. Nous avons deux races sur le sol du Canada : la race anglo-saxonne et la race française. Je suis fier de vous faire constater que j'ai à côté de moi, assis à cetto table, un de mes chers amis et mon collègue au gouvernement, qui représente l'élément anglo-saxon. Nous sommes en effet arrivés à ce point qu'entre les races, il n'y a pas rivalité, il y a émulation non pas pour obtenir la domination d'une race sur l'autre, mais dans le but d'obtenir le développement complet de la gloire et de la prospérité de notre pays...^ »
Après ces déclarations sympathiques ou rassurantes, il ne peut rester indifférent à personne d'apprendre que M. Wilfried. Laurier est au physique d'une taille svelte, élancée, que sa physionomie est mince, allongée, et que sa figure est soigneusement rasée à la façon d'un prélat dévot de la Sainte Eglise;
1. Tout do même, si Wilfried Laurier avait toiui co langage à Montréal au lieu qu'à Paris, sa belle assurance eùt-cUe été quekiuc pew troublée par le souvenir des troubles qu'y suscita l'annonce de la prise de Ladysmilh, durant la guerre sud-africaine. A cette occasion, la jeunesse des Universités Gill et Laval témoignèrent moins de cordialité, et l<'s pompiers durent, à grands jets, éteindre des ardeurs qui n'étaient pas les effusions d'une amitié aussi enthousiaste.
qu'il parle anglais avec aisance, et français sans le moindre embarras ^. . : •
Mais les catholiques seraient plus séduits encore par les avantages de sa personne, d'ailleurs fort distinguée, si son libéralisme ne le portait à des concessions successives qui les
1. Lorsque je parle anglais, disait parfois W. Laurier, je pense en anglais; lorsque je parle français, je pense en français. Chez moi, en famille, nous nous exprimons en français, mais l'anglais a bien son charme... » Il sourit volontiers. Si vous prononcez, d'inadvertance, devant lui, ces mots : « Vous, mi Anglais !... », il interrompt doucement : « Non... non... pas Anglais; mais sujet britannique. » On ne surprendra pas ce minisire pour une question qu'il ignore, par un sujet qu'il n'ait étudié. Il est puissamment doué; il n'a lui-même aucun étonneraent de ces dons remarquables, car il professe hautement que l'alhage de ces deux éléments, tous les deux supérieurs, l'élément français et l'élément anglais, pourrait seul produire ce qu'il entrevoit de meilleur et de plus rare, quelque chose comme l'homme-type par la vivacité de l'intelligence et la maturité de l'esprit, la souveraine force et la suprême générosité.
Il y a plus de deux cents ans que les ancêtres de Wilfried Laurier émigrèrent des environs d'Angoulême aux boris du Saint-Laurent. Wil.'ried Laurier raconte volontiers qu'il était pam-re et que ses débuts furent rudes. Il était avocat; U possédait un vrai talent d'orateur et maniait avec une égale élégance les deux langues admises devant les tribunaux de la Confédération. Il devint, au bareau de Québec, un orateur estimé et fut bientôt député, chef de parti, et premier ministre d'un gouvernement libéral. Quant à savoir s'il restera longtemps encore dans cette situation, il nous dirait lui-même :
— La faveur populaire et la confiance des partis politiques sont des maîtresses inconstantes. Le ministre le plus admiré peut être, demain, le plus méprisé...
Les Canadiens anglais disent de sir Wilfried Laurier : a II parle toujours français! » Et ils le lui reprochent sévèrement.
Les Canadiens français disent de sir Wilfried Laurier : Il parle toujours anglais. Et i.s en sont chagrins.
Voici son procédé : Le parlement d'Ottawa contient une majorité qui ne s'exprime qu'en anglais; la minorité parle le français, mais, en générai comprend aussi l'anglais. La supériorité de ces députés bilinguistes est cause de q..elques jalousies. Si l'un des membres parlant le français pose une question personnelle à l'honorable premier ministre, il y répond en français; mais s'il lui pose une question d'ordre général, il y répond en anglais, et, s'il s'exprime plus volontiers dans ce dernier idiome, c'est précisément pour mieux radier à la proposition d'un membre français l'élément anglais de l'assemblée. Sir Wilfried Laurier pense que, s'il y avait une justice parlementaire — supposition vaine et chimérique! — en lui saurait gré de défendre, par de tels moyens, la cause de l'entente cordiale. On l'en blâme, et il s'y résigne.
inquiètent dans le présent et ne les rassurent vraiment guère potir l'avenir.
Bien qu'il arrive à l'éminent homme d'Etat de penser en français en causant en anglais et de penser en anglais quand il discute en français, et confond communément deux races réconciliées, apparemment, dans sa tendresse de parvenu arrivé au comble de ses vœux, les Canadiens de sang gaulois n'oublient pas que l'anglais est, par excellence, le véhicule du protestantisme parmi eux, et le français la sauvegarde du catholicisme conservateur dans lequel, de père en fils, ils mettent depuis des siècles leur espoir grandissant.
En somme, c'est la province de Québec, où les nombreuses familles restent en honneur, qui fut et restera longtemps encore la réserve des colons canadiens. De là ils essaiment constamment dans tout le Dominion, vers les centres industriels des Etats-Unis en général et particulièrement à Fali River : ici, ils se trouvent au nombre de plus de 30.000 sur une population de 100.000 âmes! Cette attraction exercée par la puissante Confédération voisine est une grande préoccupation pour le parti catholique franco-canadien; c'est une déperdition des plus sensibles et un ralentissement marqué dans la conquête de la prépondérance économique et politique de la race française dans le Canada. C'est, de plus, un deuil incessant : les émigrés perdent assez généralement, dans la mêlée des races, et leur foi. et leurs autres vertus ancestrales. On calcule, en effet, que les Etats-Unis ont reçu un contingent de 18 millions de catholiques irlandais, belges, italiens, français, allemands et canadiens; il en reste 10 millions au tableau; la différence est, pour le moins, le déchet lamentable dont a profité l'assimilation anglo-saxonne.
Cette statistique navrante obsède, à juste titre, les espriKs à Montréal aussi bien qu'à Québec. Pour conjurer ce désastre continu, à l'exemple du curé Labelle, qui fit faiil d'eftorts pour ramener les exilés volontaires aux terres que conquirenl leurs aïeux, diverses sociétés, et surtout le clergé catliolique,
ont pris résolument la direction de la colonisation du Canada. Il est ici digne de remarque que tel est l'attachement à leur foi que manifeste par tout le Dominion le Canadien français, qu'il suffit qu'un prêtre élève une cabane, érige une chapelle, fût-ce dans le désert, pour qu'aussitôt un groupement se forme autour de lui, noyau d'un village nouveau.
C'est cette influence tutélaire du prêtre parmi les Canadiens français qui maintient, avec l'intégrité de leur croyance, leur force extraordinaire d'expansion : et cela suffit pour qu'on se rende compte du rôle prépondérant qu'ils joueront dans la puissante nation en voie de formation, dans l'Extrême-Nord américain. Voilà pourquoi les prêtres zélés et leurs guides clairvoyants, tels que furent Mgr Bourget et Mgr Laflèche, sont si jaloux de leur légitime influence politique, économique et sociale: voilà pourquoi ils leur apparaissaient pénibles et irrecevables, les conseils de prudence humaine, de coupable abstention qu'on essayait, par procuration, de faire prévaloir auprès d'eux dans les circonstances critiques ou décisives.
Ils savent, les prêtres canadiens, où a mené la formule « le curé à la sacristie » en France. Elle a jeté l'Eglise dans le fossé et les curés à la porte des sacristies comme des lieux saints, à la négation de tous droits ecclésiastiques, à la spoliation de tous biens affectés au culte, à la condition de parias errants au milieu du rayonnement factice d'une civilisation qui ne prétend, cependant, respirer que la liberté intégrale : une liberté imprévue avec laquelle les libertés à la Laurier pourraient bien un jour prochain acquérir quelque ressemblance.
Nous avons vu comment Mgr Bourget défendait ses prêtres de reproches qu'ils n'avaient pas mérités, contre les accusations d'un dignitaire de l'Eglise qui aurait dû, spontanément, les écarter comme injustes et mal fondées. Nous verrons maintenant que Son Em. Mgr Taschereau ne faiblissait pas seulement, en faveur des libéraux, sur le terrain politique, il man-
guàit aussi aux devoirs de sa charge sur le terrain canonique ; en voici la preuve.
Il s'agit du Bill des registres en faveur des nouvelles paroisses de Montréal auquel l'archevêque de Québec fit une opposition inadmissible, on peut dire coupable, à cause des préjudices causés à l'Eglise dont les intérêts lui étaient confiés,
'Lettre de M. le député Bélier ose, à Sa Grandeur Mgr Ig. Bourget, évêque de Montréal.
Saint-Vincent de Paul, 26 décembre 1872.
MONSEI&NEUR,
Ayant appris que Votre Grandeur désirait avoir de moi certaines informations sur la manière dont a été entravé le projet de loi sur la tenue des registres de l'état civil présenté, à la dernière session du Parlement de Québec, je prends la liberté d'adresser à Votre Grandeur les quelques remarques suivantes :
l*' Je dois à la vérité et à la justice de dire que le Pouvoir civil était tout à fait disposé à accorder une loi aussi favorable que possible à la reconnaissance officielle des droits de l'Eglise, à la tenue des registres de l'état civil.
2'^ Le Pouvoir civil, en présence de la décision en sens contraire de deux juges de la Cour supérieure, comprenait, ainsi que le disait l'honorable Procureur général Ouimet à la séance du deux courant, qu'il était du devoir du gouvernement d'intervenir immédiatement et de faire disparaître tout doute.
3° Je dois dire ici que les ministres de Québec se sont toujours montrés disposés à accepter les suggestions des amis
de la liberté de l'Eglise pour rendre le projet de loi ce qu'il devait être et se conformer aux prescriptions du Concile dé Trente ou autres lois de l'Eglise sur cette matière.
40 La bonne volonté de Messieurs les Ministres a dû toutefois venir se briser contre les prétentions de l'archevêché de Québec, représenté par M. le Grand Vicaire Caseau, administrateur de l'archi diocèse en l'absence de Mgr l'archevêque Taschereau.
50 M. le Grand Vicaire Cazeaii craignait que Mgr l'Archevêque ne fût mécontent, si la législature de Québec faisait une loi qui pût compromettre la position que ledit archevêque avait prise dans les difficultés de Montréal.
6° En présentée de cette hostilité manifeste de la part de l'archevêché de Québec et du refus préremptoire de la part de M. le Grand Vicaire Caseau d'accepter une loi déclaratoire des droits acquis de l'Église du Canada, Messieurs les Ministres ont cru devoir céder et faire en sorte que la loi qu'ils voulaient faire adopter fût acceptable à l'archevêché.
70 Pour tout dire en un mot, si la loi sur la tenue des registres n'est pas tout à fait aussi bonne que Votre Gran^ deur l'eût avec raison désiré, cesi grâce aux entraves apportées à la passation de cette loi par V archevêque de Québec.
HVlaintehant, Monseigneur, quoique les choses que je déclare ici puissent paraître bien extraordinaires, je dois cependant dire à Votre Grandeur que, toutes, elles sont strictement en conformité avec la vérité.
Espérant que ces informations, tout en étant bien douloureuses à votre cœur d'évêque, pourront cependant vous être de quelque utilité au milieu des persécutions dont vous êtes la victime,
J'ai l'honneur de me souscrire, Monseigneur, de Votre Grandeur, le très humble et obéissant serviteur et diocésain.
JOS. H, Bellerose,
Député à l'Assemblée Législative de la ProTince de Québec*
Conçoit-on que la bonne volonté des ministres ait pu avoir à se briser contre des prétentions contraires élevées par le métropolitain, prétentions contraires aux droits reconnus et aux intérêts permanents de l'Eglise? Conçoit-on toutes les tristes choses qu'un lecteur perspicace lira entre ces lignes d'un honnête homme écœuré par une inconcevable duplicité de dignitaires ecclésiastiques exerçant une pression aussi odieuse guc déplacée?;
Et voici un autre témoignage qui complète le Premier :
Déclaration assermentée de M. Vavocat F.-X.A. Trudel
François-Xavier-Anselme Trudel, avocat de la Cité et du District de Montréal, l'un des membres de l'Assemblée législative de la Province de Québec, étant dûment assermenté sur les saints Evangiles, dépose et dit :
Vers le trente novembre dernier, je me trouvais dans la cité de Québec, où je siégeais dans l'Assemblée législative de la Province de Québec, lorsque je fus informé par une dépêche télégraphique venant de Montréal, que l'honorable juge Mac Kay venait de rendre un jugement refusant d'accorder les registres, appelés registres de Vétat civil, à Messieurs les Curés do quelques-unes des paroisses catholiques romaines de Montréal.
Le lendemain ou peu après, l'honorable Gédéon Ouimet, Procureur général de la Province de Québec, vint à moi et me dit que ce jugement du juge MacKay créait une difficulté sérieuse; qu'il avait d'abord cru qu'il pouvait y remédier par le bill des Evêques, lequel devait être bientôt soumis à la Législature; mais qu'il venait de recevoir de Mgr l'Archevêque
de Québec une lettre par laquelle Sa Grâce retirait, au nom des Evêques de la Province, le bill en question, remettant son adoption à une autre année.
M le Procureur général dit, de plus, qu'il fallait que noire Législatur(. intervînt pour faire disparaître cette difficulté des registres, et il me demanda si j'avais l'intention de présenter un projet de loi à cet effet, ajoutant que, si je voulais le faire, j'aurais l'appui de son gouvernement, et que, si je ne me proposais pas de le faire, lui-même allait présenter un projet de loi de nature à faire disparaître tout doute sur la question des registres. Je lui répondis que je me chargerais avec plaisir de l'introduction d'un tel projet de loi, mais que, vu l'importance de la chose, je croyais qu'il convenait beaucoup mieux que cette loi fût proposée aux Chambres par le Gouvernement, afin d'assurer son adoption. Sur cette remarque, le Procureur général me dit qu'il allait lui-même présenter ce bill. Il me dit, de plus, alors ou peu de temps après, que son bill ne serait que de quelques lignes; qu'il ne fallait que constater le doute résultant de deux jugements contradictoires, avec une clause pour faire disparaître ce doute, et, enfin, une autre clause pour donner le moyen de faire légaliser les registres tenus jusqu'à présent et qui n'avaient pas été dûment authentiqués suivant la loi : c'est là la substance, sinon, la teneur de ce qu'il me dit alors.
Afin de fournir au Procureur général l'opportunité de donner au public, d'une manière officielle, la réponse et les assurances qu'il m'avait données, je lui fis, à la suggestion de M. Rodrigue Masson, député aux Communes fédérales, dans la séance du deux décembre après-midi ou vers cette date, une interpellation dans les termes suivants, lesquels s'adressaient au gouvernement, interpellation que j'avais écrite d'avance :
« 1° Si c'est l'intention du Gouvernement d'introduire un » bill établissant un nouveau mode de reconnaissance civile » des paroisses.
» 2'^ Si c'est, l'intention du Gouvernement d'introduire un » bill faisant disparaître tout doute concernant le droit qu'ont » les paroisses canoniques de tenir des registres de l'état » civil. »
Avant de poser ces questions, nous en avions, M. Masson et moi, communiqué la substance à l'honorable M. Chauveau, Premier Ministre, et à M. le Procureur général, leur disant à plusieurs reprises de bien y réfléchir; qu'il nous fallait une réponse bien catégorique et qui fût de nature à donner ample satisfaction à notre Eveque et à ses amis.
Le Procureur général répondit à la première question qu'un bill à l'effet y mentionné avait, en effet, été mis entre ses mains comme venant de i'Episcopat; que le Gouvernement aurait été très heureux de répondre aux désirs de Nos Seigneurs les Evêques et de seconder leurs vues de toutes ses forces, en proposant cette loi à l'adoption des Chambres, mais qu'il venait de recevoir de l'Archevêque de Québec une lettre par laquelle Sa Grâce retirait le bill d'entre ses mains.
A la seconde question, il répondit que deux jugements contradictoires avaient été rendus dernièrement à Montréal, sur la question des Registres, par deux juges différents, l'un, le juge Berthelot, reconnaissant aux curés des paroisses canoniques lo droit de tenir des réceptions; l'autre, le juge MacKay, leur déniant ce droit: que ces jugements contradictoires avaient créé un certain malaise qu'il était du devoir du Gouvernement de faire disparaître; qu'à cet effet le Gouvernement se proposait d'intervenir et d'introduire un bill pour faire disparaître ces doutes et rétablir la sécurité dans les familles; que ce biU contiendrait en substance : Que, vu les doutes résultant d'une jurisprudence contradictoire, la Législature décréterait que tout prêtre ayant reçu de son évêque le droit d'administrer les sacrements de Baptême et do Mariage et de donner la sépulture, avait droit ou aurait droit de tejiir les Registre; de l'état civil; qu'il ajouterait à cela une disposition à l'effet de permettre l'authentication des registres tenus..
jusqu'à présent d'une manière informe. C'est là, autant que je puis m'er rappeler, la substance de ces explications.
Immédiatement après ces remarques, j'allai adresser au Procureur général les paroles suivantes ou d'autres équivalentes : « Ainsi, il est bien entendu que ce sera une loi déclaraioire que vous allez faire. » Il répondit : « Oui, sans doute; c'est exactement cela, » ou d'autres expressions équivalentes.
Vers le cinq décembre, je reçus de Mgr de Montréal une lettre en date du quatre du même mois, par laquelle il m'informait que Messieurs les Marguilliers de Notre-Dame avaient la veille adopté des résolutions à l'effet d'intervenir dans cette affaire des Registres et manifestaient leur intention d'obtenir un bill qui permit aux Sulpiciens de se maintenir dans leur opposition aux vues de leur Evêque et qui donnât des registres aux paroisses nouvelles à titre de succursales et non à titre de paroisses.
• Vers le dix décembre, Sa Grandeur m'écrivit une nouvelle lettre dans le même sens, m'avertissant que, d'après des informations reçues, les Sulpiciens allaient tâcher de substituer im bill qui permît aux Sulpiciens d& se maintenir dans leur oppositior au décret érigeant les paroisses canoniques. »
Je fis part de chacune de ces lettres au Procureur général, qui chaque fois me réitérant l'assurance de ses bonnes dispositions, me dit d'être sans inquiétude, « que Mgr s'alarmait sans raison; et que, malgré les efforts qui pourraient être faits en sens contraire, le bill passerait tel qu'il l'avait promis. » Au reste, ajoutait-il, j'enverrai une épreuve de mon bill à Mgr Bourget, et je ne le présenterai que lorsque j'aurai reçu son assentiment.
Le quatorze décembre, M. Lonergan arriva à Québec, me remit une lettre de Mgr Bourget, me faisant connaître le but du voyage de ce monsieur, et il me communiqua une épreuve du projet du bill des registres que le Procureur général avait envoyé à Mgr et qui contenait une dizaine de
clauses. Dès le premier coup d'œil jeté sur ce projet de loi, je compris que ce^n'était pas le bill promis par le Procureur général, et que, au projet originaire, avaient dû être ajoutées des dispositions inspirées par les ennemis de l'Evêque de Montréal. Je fus confirmé dans cette croyance, lorsque j'appris du greffier en loi lui-même que, sur les instructions du Procureur général, il avait d'abord rédigé un bill tout court en trois clauses; et que, plusieurs jours après, le Procureur général lui avait donné de nouvelles instructions, lui faisant substituer au bill originairement rédigé le projet dont M. Lonergan avait en mains une épreuve. D'ailleurs, il était à ma connaissance que M. Choquette, secrétaire de la Fabrique de Notre-Dame, était venu, à deux reprises différentes, à Québec, envoyé, disait-on, par les Marguilliers et les ShIpiciens . et j'avais acquis la conviction, d'après certaines informations reçues de personnes sûres et d'après ce que j'avais pu observer personnellement, que ]\I. Choquette, de concert avec quelques ennemis de l'Evêque de Montréal,* avait fait tous les efforts possibles pour que le bill en question fût de nature à empêcher la reconnaissance des justes droits dt l'Evêque et à favoriser les Sulpiciens, soit en' travaillant directement en ce sens auprès des ministres, soit en employant auprès de quelques-uns de ces derniers l'influence et même la pression de l'Archevêque de Québec.
Cependant M. Lonergan obtint du Procureur général de faire retrancher les clauses les plus directement hostiles aux droits dî l'Evêque de Montréal; mais, malgré ces amendements, ce bill gardait toujours le caractère d'une disposition nouvelle par laquelle l'Etat paraissait accorder à l'Eglise do nouveaux droits, tandis que, de fait, l'Eglise a toujours possédé ce droit au Canada, même d'après notre loi civile. L^opinion contraire ne peut résister à l'épreuve d'une discussion sérieuse.
...Le lendemain je revis M'. Lonergan qui m'informa que le Procureur général ne consentait plus à faire un acte dé-
claratoire. Des informations qu'il me donna jointes à celles qui me sont venues d'ailleurs, même d'un ministre, j'ai acquis la conviction que l'on ne voulait pas faire un acte déclaratoire, parce qu'en déclarant que le vrai sens de la loi était celui que l'Evêque de Montréal lui avait donné, c'était admettre qu'il avait eu raison, et que le chef de notre parti politique, l'Archevêque et les Sulpiciens avaient eu tort. Or, je crois que, plutôt que de donner raison à l'Evêque de Montréal, des hommes influents en politique et même de hauts dignitaires ecclésiastiques préféreraient laisser subsister pour bien longtemps encore les difficultés existantes sur ces sujets. Ils ne pouvaient avoir d'autres raisons, suivant moi, de s'opposer à un acte déclaratoiré, vu que le Procureur général lui-même, ayant à plusieurs reprises déclaré et soutenu que la loi interprétée dans son véritable sens donnait le droit aux curés canoniques de tenir des registres, ne pouvait avoir d'objection, comme législateur, à le déclarer par une loi, tout en reconnaissant par là un droit de l'Eglise, tandis gu'il devait avoir beaucoup d'objection à donner, comme concessions ou dispositions nouvelles et n'ayant pas enciore existé, un droit qu'il savait avoir toujours existé au Canada.
J'exprimai mon mécontentement au Premier Ministre et au Procureur général dans les termes les plus sévères et les plus énergiques, me plaignant avec indignation de l'injustice et du manque de parole dont nous étions les victimes. De fait cette violation de la parole donnée officiellement par un gouvernement, ce sacrifice d'un droit sacré fait par des amis politiques que je soutenais avec dévouement, me mettaient dans une position tellement fausse, que je me demandai si je ne devais pas résigner mon siège, vu que je n'étais pas capable de prêter main forte à nos adversaires politiques et que, d'un autre côté, je ne pouvais plus appuyer des hommes qui trahissaient des droits aussi précieux et manquaient ainsi à leurs promesses. Messieurs les députés Bellerose et Beaubien et M. Masson, député aux Communes fédérales, exprim.èrent
eux-mêmes de la manière la plus énergique, leur mécontente^ ment de ce que le GouTernement semblait vouloir manquer à ses promesses les plus solennelles.
Le Procureur général nous fit comprendre qu'il était obligé de compter non seulement avec TEvêque de Montréal, mais aussi avec l'Archevêque de Québec qui, après tout, avait trois autres Evêques avec lui. Le Premier Ministre parut regretter l'attitude prise vis-à-vis de nous par le Procureur général et me fit comprendre qu'il allait voir à ce que nous eussions justice.
M. Chauveau, Premier Ministre, m'exprima de nouveau le chagrin qu'il éprouvait de ne pouvoir consentir à nos amendements, répétant à plusieurs reprises qu'il serait bien prêt à les accepter, qu'il le ferait même avec plaisir; mais que, étant placé sous la juridiction de l'Archevêque de Québec, il fallait obéir à l'administrateur et qu'il ne pouvait consentir à une législation que ce dernier condamnait. Je lui exprimai mon étonnement de ce que l'autorité ecclésiastique de Québec s'opposait ainsi à la reconnaissance d'un droit dQ l'Eglise. II me répondit que c'était leur affaire et qu'il en' passerait par leur décision.
Le Procureur général nous répéta à peu près la même chose. Le Premier Ministre ajouta que non seulement le Grani Vicaire Cazeau rejetait nos amendements, mais qu'il exigeait impérieusement qu'un amendement dicté par lui fût ajouté au bill, et qu'il défendait que ce bill passât sans son amendement.
A différentes reprises, durant le cours de ces pourparlers, j'offris à plusieurs des Ministres et notamment au Procureur général de lui démontrer de la manière la plus évidente que le droit en question en faveur de tout prêtre autorisé par son Evêque avait toujours existé dans notre Droit, offrant mémo de renoncer à toutes nos prétentions si je ne réussissais pas à leur démontrer ce droit assez clairement pour ne laisser aucun doute dans leurs esprits. Le Procureur général m'a
répond i à plusieurs reprises : « Je n'ai pas besoin de cette démonstration; je suis convaincu moi-même que ce droit-la existe. » J'ai offert aussi, à plusieurs reprises, de rencontrer l'avocat du Grand Vicaire Cazeau et de lui démontrer jusqu'à l'évidence l'existence de ce droit. On a constamment repoussé mes offres.
J'ai aussi représenté souvent au Premier Ministre et au Procureur général que c'était une conduite indigne, de la part du ministère, de refuser de reconnaître un tel droit; et que, lorsqu'on reconnaissait l'existence de ce droit, c'était une injustice et une absurdité d'aller faire des dispositions nouvelles comme pour créer ce droit pour l'avenir; que c'était, en outre, une criante injustice vis-à-vis Mgr de Montréal que de refuser de faire une loi déclaratoire et de prétendre conférer comme droit nouveau ce que l'Eglise possédait déjà, d'où l'on inférerait que Mgr Bourget a eu tort d'invoquer ce droit avant, qu'il existât. Enfin j'ai dit souvent à ces Messieurs que c'était une honte pour des catholiques de refuser ainsi, sans aucune raison valable, de reconnaître à l'Eglise un droit aussi important qu'elle a toujours possédé et qui a été invariablement reconnu et mis en pratique depuis sa fondation jusqu'à nos jours. A cela. Messieurs les Ministres ci-dessous nom.més me répondaient que, après tout, c'était l'autorité ecclésiastique de Québec qui le voulait ainsi; que l'on était aussi bon catholique à l'archevêché de Québec qu'à l'évêché de Montréal; et que, par conséquent, le ministère était justifiable d'obéir aux ordres du Grand Vicaire Cazeau.
Le bill des Registres a été adopté par la Législature, tel qu'il appert au document C.
De toutes les circonstances et des faits que j'ai mentionnés ci-dessus, je me suis convaincu :
1'' Que non seulement tous les Ministres avaient consenti à la passation d'une loi déclaratoire reconnaissant, comme ayant toujours existé, les droits de l'Eglise de faire tenir les registres par tout prêtre à ce autorisé par son Evèqae, mais
Vers TAbime. 4
qu'ils auraient été heureux de le faire sans en excepter même les Protestants, M. le Solliciteur général Irwine ayant, en 1866, fait adopter une loi déclaratoire analogue en faveur des protestants et paraissant désirer choisir cette occasion de reconnaître de semblables droits aux prêtres catholiques.
2° Que toute la Chambre, moins toutefois cinq à six députés, et peut-être moins, aurait été heureuse de voter une telle loi déclaratoire, si plusieurs n'en eussent été détournés par l'autorité ecclésiastique de leur diocèse.
3° Que si ces droits de l'Eglise, tels que définis ci-dessus, n'ont pas été reconnus, c'est dû uniquement à l'opposition faite à cette reconnaissance par le Grand Vicaire Cazeau parlant au nom et comme représentant de Mgr l'Archevêque, ainsi qu'aux intrigues de quelques personnes déléguées par les fabriciens de Notre-Dame ou les Messieurs de Saint-Sulpice unis à quelques professeurs de l'Université Laval et autres personnes intéressées personnellement à être hostiles vis-à-vis de Mgr de Montréal.
Une personne de haute position qui m'a assuré tenir ses informations de l'un des Ministres, m'a informé que le principal motif pour lequel l'archevêque de Québec s'était opposé avec tan: d'acharnement à ce que notre Législature de Québec passât une loi déclaratoire reconnaissant le droit des prêtres catholiques à tenir des registres, était moins riioslililé naturelle à Mgr de Montréal et le désir de faire triompher la cause des Messieurs de Saint-Sulpice, que pour ne pas laisser affaiblir ni contredire comme inexact le rapport fait par Mgr l'Archevêque au Saint-Siège sur les difficultés du démembrement de Notre-Dame. Suivant ces informations, l'Archevêque ayant, dans son rapport, affirmé de la manière la plus formelle, que les Curés des paroisses canoniques n'avaient pas en Canada le droit de tenir des registres, l'Archevêché tenait à tout prix et par-dessus tout à empêcher que la L<''gislature ne vînt contredire l'Archevêque en reconnaissant ce droit de l'Eglise comme existant et ayant toujours existé.
Quoi qu'il en soit des motifs de cette oppositiori, cette affaire de la loi des registres nous a révélé cette étrange anomalie :
1» Que, dans notre catholique Province de Québec, lorsque le Gouvernement et même toute notre Législature, à quelques exceptions près, étaient parfaitement disposés à reconnaître à l'Eglise un de ses droits les plus importants pour l'exercice de sa liberté, c'est l'autorité ecclésiastique de Québec qui est intervenue et, par une forte pression exercée sur les Ministres, a forcé le Gouvernement à méconnaître ce droit et à le nier implicitement en refusant une loi déclaratoire.
2° Que, si le gallicanisme français a mérité la réprobation des Papes et des Conciles en induisant l'autorité ecclésiastique à seconder sous la pression du Pouvoir civil pour méconnaître et trahir les droits de l'Eglise, il existe malheureusement dans notre Province un gallicanisme bien pire encore, puisqu'il induit l'autorité ecclésiastique à exercer une pression sur le Pouvoir civil pour le forcer à méconnaître et trahir les droits de l'Eglise ou du moins l'empêcher de reconnaître et proclamer ces droits, lorsque le Pouvoir civil est prêt à le faire et que ces droits ont été consacrés par des services inappréciables, conservé par un usage de plusieurs siècles, et dont l'Eglise a besoin pour exercer, dans toute sa plénitude, cette sainte liberté que Notre Saint-Père le Pape Pie IX a proclamé si haut, qu'il a défendue avec tant d'héroïsme et pour la sauvegarde de laquelle il subit encore la persécution, la spoliation, la captivité.
Montréal, le 2 janvier 1873.
F.-X.-A. Trudel, avocat, Ml P. P,. de Québec.
.Comme l'abondance des nreuves et témoignages ne saurait être superflue en cette cause extraordinaire, passons la parole à Mgr Laflèche, qui donna, sur le siège de Trois-
Rivières; l'exemple des plus belles vertus chrétiennes durant les longues années d'un épiscopat fécond en résultats consolants pour l'Eglise.
Monseigneur Ignace Bourget, évêque de Montréal, et ses Opposants.
(Témoignage de Mgr Lafiècbe)
L'Evêque des Trois-Rivières, à son arrivée dans la Ville- Eternelle, n'a pas été longtemps sans constater que l'on avait soulevé, en plusieurs lieux, contre le vénérable Evêque de Montréal, des préjugés fort regrettables et nullement fondés.
.Craignant qu'il n'en résulte un dommage considérable pour le succès de la délicate mission qu'il est venu remplir ici, et Xme grande difficulté pour bien faire connaître et apprécier le véritable état de choses en Canada, il se croit obligé, pour l'acquit de sa conscience et dans l'intérêt de la vérité, de faire connaître ce qui suit :
Plusieurs de ceux qui font opposition à l'Evêque de Montréal dans l'érection des paroisses et l'établissement d'une Université, ont réussi à faire croire à quelques-uns, au Canada, et même à Rome, que l'Evêque de Montréal, rejetant les conseils les plus" sages, n'agit que par obstination; et, pour me servir de leur expression, ils disent que l'Evêque de Montréal n'est qu'un entêté.
Cette fausse accusation est admise par Vopposition en général. Mais en lisant les différents Mémoires présentés à la S. C. de la Propagande, il est facile de reconnaître «que, du côté 'de l'EVêque, il y a eu patience, douceur, longanimité et fermeté; et que, s'il y a eu intrigues et entêtement quelqlie part, ce ne serait pas de son côté qu'il le faudrait chercher.
L'Evêque de Montréal n'a jamais prétendu agir que conformément au droit et pour le bien des âmes dont il doit
rendro compte a Dieu. Il s'est toujours montré le défenseur de la liberté de l'Eglise, et il s'est toujours strictement conformé aux décisions du Saint-Siège.
Il n'a pas pu consentir à ce que Montréal, ville de 140,000 âmes, n'eûi qu'une seule paroisse, au détriment d'un si grand nombre d'âmes. Il n'a pas pu tolérer que les jeunes gens de son diocèse fussent réduits à fréquenter des Universités protestantes. Il n'a pas pu souffrir que ces jeunes gens allassent, dans un temple protestant, recevoir leurs diplômes de la main du BisJiop ou Évêque protestant, en s'agenouillant devant lui €»t en prêtant le serment que font ordinairement les gradués universitaires en faveur de l'Institution qui leur accorde ces diplômes.
Il s'est donc montré ferme, pour revendiquer ses droits 'd'Évêqu et pour empêcher les âmes que Jésus-Christ et son Vicaire lui ont confiées, de se perdre. Il a imité la fermeté du. Vicaire de Jésus-Christ, ne cédant devant aucune considération humaine.
Il a imité sa douceur et sa longanimité, en ménageant ceux qui lui faisaient opposition.
Il a montré la plus grande soumission aux moindres désirs du Saint-Siège, même lorsqu'il s'est agi d'obtenir pour un collège des grades purement civils, et qu'un télégramme inexact avait porté une fausse accusation contre lui.
Ceux qui lui font opposition ont mis des entraves à l'exercice de ses droits, ont eu recours contre lui à la puissance séculière dans une cause purement ecclésiastique, et ont cherché à éluder l'exécution des décisions du Saint-Siège.
Ils voient l'état déplorable où est réduite la jeunesse de plusieurs diocèses du Canada; et ils ne veulent pas faire les concessions nécessaires pour lui faciliter l'étude du Droit et de la Médecine dans une Université Catholique, afin de main^ tenir le monopole du haut enseignement.
U entêtement et les intrigues se trouvent chez ceux qui ont toujours fait opposition aux droits de l'Evêque; qui ont agi
et sur les fidèles, pour les porter à résister à l'Evêque, et sur le Gouvernement, pour l'empêcher de faire des lois favorables à la liberté de l'Eglise et à la cause de l'Evêque de Montréal, ainsi que sur les tribunaux civils en portant devant eux des causes purement ecclésiastiques.
La douceur, la longanimité, la fermeté et le zèle pour le bien spirituel de son peuple ont été les traits distinctifs du caractère de Mgr VÉvêque de Mojitréal.
'Rome, ce 23 janvier 1873.
(signé) L. F., Ev. des T rois-Rivières.
Ces documents se passent de commentaires. Certainement nos lecteurs, émus comme nous-même par leur fond et par leurs formes, se demanderont quels pouvaient être les mobiles inavoués de certaine collectivité qui, au Canada aussi bien qu'en France, semblait avoir un intérêt organique à préférer à l'autoriti^ paternelle de l'Eglise dont elle émanait, la tutelle ombrageuse des pouvoirs civils, qu'elle incitait si manifestement à méconnaître les droits les mieux établis et d'ailleurs généralement admis du Saint-Siège.
Ma'S continuons.
Nous pouvons répéter ici, avec Rolirbacher et Justin Fèvre, que l'Histoire est le jugement de Dieu en première instance. <; L'historien est, en effet, un juge qui évoque, à son tribunal, des personnages historiques et les événements dont ces personnages sont les auteurs. Sous ses yeux se développe un drame: quand ce drame est parvenu à son dénouement, l'historien doit en porter un jugement d'après les principes de l'éternelle justice... La loi, dont l'observation fait l'équité de l'Histoire, c'esl la loi de Dieu; c'est la loi révélée de Dieu au genre humain dès l'origine des choses, dispensée par Dieii dans la suite des siècles, consignée finalement dans l'Evangile de Jésus-Christ et confiée, comme dépôt sacré, à la garde de l'Eglise, dont le chef unique, souverain et infaillible, est le Pontife romain, aujourd'hui Pie X. Le Symbole des dogmes de la Sainte Eglise, les lois morales, le culte et la discipline générale, la hiérarchie et le code canonique de la Sainte Eglise, voilà le5 quatre lois surnaturelles auxquelles l'historien doit strictement se soumettre. Dans tout ce qu'il écrit, le simple bon sens suffit pour nous apprendre que l'historien est rigoureusement obligé de ne dire que la vérité et non moins rigoureusement frustré de toute licence gui permettrait d'y contrevenir; et, pour lui, la vérité, c'est la vérité de Dieu, dont l'Eglise romaine est la dispensatrice; et l'erreur qu'il doit réprouver, c'est tout ce que l'Eglise romaine réprouve. Devant peu importe quel personnage et peu importe quel événement, l'historien n'est donc pas libre, ni des mouvements de sa plume, ni des jugements de son esprit : c'est lui qui juge, mais il ne juge qu'autant qu'il est l'organe de la loi. S'il est son interprète fidèle, son jugement vaut tout autant que la loi dont il détermine l'application: s'il n'est pas l'interprète îidèle de la loi divine, sa parole n'est plus qu'une parole
d'homme, airain sonnant, cymbale sonore. C'est pourquoi nous avons dit que le jugement de l'historien n'est de Dieu qu'en première instance; il est sujet à l'appel; mais si, en appel, il est reconnu conforme à la loi divine, il n'y a ni autorité qui tienne, ni grandeur, si haute soit-elle, qui puisse prévaloir... Le vieil historien, qui a consigné sur des tables d'airain les oracles de l'Histoire, a pu voir, dans sa longue carrière, s'insurger contre ses jugements ces aberrations des fouies et encore plus les colères des hommes dont il dénonçait l'iniquité. Ces insurrections ne troublent pas la sérénité de son esprit; elles ont pu jeter du poison dans la coupe de ses jours. Cet amer breuvage n'est qu'un réconfort de plus, lorsque l'historien est l'homme juste, qui a le courage de parler; et, quand le monde entier s'écroulerait sous ces anathèmes, il ne ferait ni fléchir sa main, ni reculer son jugement^. »
Comme, après avoir passé en revue les faits et gestes des peuples, durant le Pontificat de Léon XIII, Mgr Justin Fèvre allait terminer ses études particulières par l'évocation des hommes et des choses du Canada, qu'il devait, bien à contre^ cœur, apprécier avec quelque sévérité, il crut indispensable de rappeler d'abord ces règles austères qui doivent inspirer tout historien impartial et dont lui, tout au moins, se fit, dans toutes ses recherches et critiques, une règle inflexible.
« Nous rappelons ces règles, dit-il, non point parce que, du Canada, nous sont venues des menaces et même des injures, mais parce que le Canada français, la province de Québec, religieusement parlant, exemplaire, est peut-être le pays qui a le plus besoin des intègres discernements de l'Histoire. Non pas que tout y est mauvais, au contraire, le bien l'emporte, et de beaucoup, sur le mal ; mais il y a, dans les esprits, une telle inertie, des aveuglements si profonds, des préjugés si déplorables, que ce pays si catholique peut être, tout d'un
1. Histoire générnh de VEglisr de l'abbr Darras, achevée par Mgr Justin Fèvre; voir Pontifical de Léon XIII, tome 44, pages 114 et suivantes. 2 vol. in-8'i, 12 fr., chez Savaète, Paris.
coup, poussé aux abîmes où l'appelle l'inique esprit du siècle... »
Ces réflexions mélancoliques étaient inspirées au savant auteur que nous citons par l'affaire des écoles catholiques qui, au Manitoba et ailleurs, agitait si violemment l'opinion canadienne, par les défaillances de l'autorité métropolitaine de Québec et par les pénibles incidents que soulevait, dans le Dominion, l'exercice si naturel, si légitime des droits et devoirs civiques qui y incombent, à tout considérer, aux membres du clergé sans exception, tout aussi bien qu'au citoyen le plus éminent ou le plus modeste de la société canadienne.
De quoi donc Mgr Ign. Bourget se plaignait-il si douloureusement? De ce que le clergé, dans l'accomplissement de ses devoirs civiques, était molesté et publiquement désavoué; de ce que les droits acquis de l'Eglise étaient hypocritement méconnus et ensuite quémandés, auprès des pouvoirs publics, comme des faveurs nouvelles qui comportaient de la gratitude et des concessions ; de ce que la liberté de l'enseignement catholique était entravée et rendue précaire par des exigences intolérables dans un pays qui affectait le culte de la liberté.
En France, nous sommes au régime de l'instruction laïque et obligatoire. Cela nous fait éprouver, bon gré mal gré, toutes les angoisses de l'empoisonnement moral systématique et universel. Pour ceux qui méconnaissent encore les mérites supérieurs de cette inoculation rabique, intense et à jets continus, nous conseillons la lecture attentive des élucubrations des Jaurès et des Hervé, sans négliger les méthodes de certains universitaires affiliés aux sociétés antichrétiennes, et des instituteurs qui ont inscrit l'apatriotisme en tête de leur programme de formation sociale. Les tribunaux s'en sont mêlés a diverses reprises, il est vrai; la Cour d'Assises a dû finalement intervenir, et c'est une moyenne de un an à cinq ans de prison, agrémentée de 3.000 à 5.000 francs d'amende qu'elle a cru devoir appliquer aux antimilitaristes, éducateurs des
jeunes générations, pour atténuer d'autant les transports de leur prosélytisme encombrant.
Ce ne sont pas de pareilles méthodes qui avaient la préférence des évêques clairvoyants qu'étaient, et Mgr Ign. Bourget, et Mgr Laflèche. Ils avaient d'autres fins qu'ils affirmaient par de meilleurs principes et poursuivaient avec des moyens qu'on appréciera par la lecture du résumé que voici des Droits et des Devoirs en matière d'éducation tels qu'on les conçoit encore au Canada, pour l'honneur, pour la prospérité intellectuelle et morale de la patrie fortement aimée, et loyalement servie.
Voici cet intéressant exposé que nous trouvons reproduit dans La Vérité de Québec du 6 juillet 1907 :
DROITS ET DEVOIRS EN MATIERE D'ÉDUCATiON (Principes et Conclusions.)
1. Le but à atteindre dans l'éducation de l'enfant baptisé n'est pas seulement de former un homme par le développement naturel des organes du corps et des facultés de l'àme, mais aussi et surtout de former un chrétien en lui inculquant de fortes convictions religieuses et en l'aidant à acquérir de solides habitudes de vertu.
2. La formation du chrétien est la partie principale dans l'œuvre de l'Education : toujours et à chaque instant la formation du chrétien doit s'unir intimement à la formation de l'homme, de sorte que non seulement il n'est jamais permis de séparer ces deux choses l'une de l'autre, mais qu'il faut veiller à, ce que la formation chrétienne ne devienne pas une chose secondaire dans l'école.
3. L'Eglise seule a mission pour former le chrétien. Si donc on considère l'Education dans son ensemble et d'une manière adéquate, on peut et l'on doit dire qu'elle appartient nécessai-
ment et surtout à l'Eglise; et que les parents et les maîtres qui travaillent à la formation d'un enfant chrétien sont, avant tout, les représentants, les lieutenants et, pour ainsi dire, les ministres de l'Eglise.
4. Cependant, l'Education appartient aussi, en un sens vrai, aux parents; et cela, non seulement en vertu d'un droit que leur confère la nature et d'une obligation qu'elle leur impose, mais encore en vertu du droit que leur confère l'Eglise de Dieu et de l'obligation qu'elle leur impose d'être ses lieutenants et commue ses ministres pour la formation du chrétien.
6. Les maîtres, à qui les parents confient leurs enfant-s, sont donc d'une manière spéciale les représentants et des parents et de l'Eglise : des parents, pour tout ce qui touche à la formation de l'homme; de l'Eglise, pour tout ce qui touche à la formation du chrétien.
6. La formation du chrétien étant la partie principale dans l'Education, et les maîtres étant les représentants et les lieutenants de l'Eglise pour tout ce qui se rapporte à cette formation, il s'en suit que les maîtres dans leurs fonctions dépendent encore plus de l'Eglise que des parents : c'est donc à l'Eglise surtout de juger du choix des maîtres. En d'autres termes : des enfants ne doivent être confiés qu'à des maîtres approuvés par l'Eglise et jugés par elle capables et dignes de la représenter; car, si les enfants en vertu des droits de la nature appartiennent vraiment aux parents, par le saint Baptême ils appartiennent aussi à l'Eglise, et 'cela, en vertu d'un droit surnaturel, auquel doit être subordonné le droit que les parent? tiennent de la nature.
Il s'en suit également que les programmes d'études, les livres, l'enseignement, les règlements de discipline, etc., doivent être soumis à l'approbation de l'Eglise, afin qu'elle puisse retrancher, ajouter, modifier autant qu'il est nécessaire ou utile pour mieux assurer la fin principale de l'Education.
7. Tout homme jugé compétent par l'autorité légitime (c'està-dire par les parents et par l'Eglise de qui seuls relève l'édu-
cation) a le droit de donner l'éducation, pourvu gue les familles lui confient leurs enfants et qu'il se soumette à la direction de l'Eglise : car, à cette triple condition, le maître est vraiment le représentant légitime et des parents et de l'Eglise^
8. Tout homme peut, à cette triple condition, tenir une école.
9. Un père peut faire l'éducation de son enfant ou par luimême ou par un autre de son choix.
10. Plusieurs pères de famille peuvent s'unir pour fonder une école; et cette école, de droit, reste sous leur contrôle.
11. L'Eglise peut aussi fonder des écoles dont elle garde exclusivement la direction et le contrôle; mais, règle générale, elle n'impose pas aux parents l'obligation d'y envoyer leurs enfants.
12. A tous ceux qui viennent d'être mentionnés comme ayant le droit de tenir et de diriger une école, l'Etat, sans y. mettre aucune entrave, doit accorder la reconnaissance civile avec tous les pouvoirs légaux nécessaires au plein exercice de ce droit.
13. L'Etat peut aider les établissements d'Educatiorf. II le doit même, autant que la chose est possible et vraiment utile; mais c'est pour l'Etat commettre une injustice grave évidente que d'accorder des allocations (c'est-à-dire une part des deniers publics) aux seuls étaljlissements dont il réclame le contrôle.
14. Quand il s'agit de préparer tout -spécialement aux caj' rières civiles des jeunes gens dont l'éducation est déjà faite, l'Etat peut fonder à cette fin des écoles qui restent sous son' contrôle, tout en étant soumises à la haute direction de l'Eglise pour ce qui touche à la Foi et à la Morale.
15. L'Etat, cependant, ne peut pas s'attribuer le monopole» de cet enseignement spécial, quoique, dans les écoles de ce genre, qui ne sont pas sous son contrôle, il puisse déterminer
— elles programmes et exiger, des aspirants aux emplois civils, un examen jugé par lui satisfaisant.
16. L'Etat ne doit avoir le contrôle d'aucune école où se donne l'Education proprement dite [c'est-à-dire la formation chrétienne de l'enfance et de la jeunesse); autrement, il sortirait de S9 sphère et usurperait une fonction réservée aux parents et à l'Eglise.
17. L'instruction religieuse est obligatoire de sa nature : l'Eglise peut forcer les parents à la donner ou à la faire donner à leurs enfants; et c'est là un des cas où un gouvernement chrétien doit, au besoin, prêter main forte à l'autorité ecclésiastique.
18. L'instruction profane, de sa nature, n'est pas obligatoire. Cependant, à cause de sa grande utilité, dans notre état de société, les parents, quand ils le peuvent, sont tenus en conscience de procurer au moins une instruction élémentaire à leurs enfants.
19. L'Etat doit, autant que les circonstances le demandent, faciliter aux parents l'accomplissement de ce devoir en aidant et encourageant l'œuvre de l'Education : ce qui suffira toujours pour généraliser l'instruction parmi le peuple et pour procurer dans une mesure convenable le bien social.
20. Puisque le bien social n'exige pas l'instruction obligatoire, il faut conclure que l'Etat ne peut pas la décréter sans sortir de ses attributions et sans se rendre coupable d'une ingérence indue dans le domaine familial.
21. Le seul cas où il serait permis à l'Etat d'intervenir directement dans l'éducation de l'enfant serait celui où la conduite des parents à l'égard de l'enfant constituerait un abus notoire assez grave pour revêtir le caractère d'un délit social.
Mgr J. Fèvre, après une étude laborieuse des faits, après
avoir dépouillé force rapports et documents, en constatant crue tous ces principes étaient méconnus, écrivait avec tristesse : «L'école est une création de l'Eglise; primitivement, c'était une chapelle. Or, aujourd'hui, on veut les détacher de l'Eglise pour la tourner contre la chapelle qui était une œuvre de piété; on travaille à la convertir en chaire de pestilence, en machine infernale pour pervertir les jeunes âmes. L'impiété du siècle s'achemine à ce résultat par deux voies différentes : en faisant de l'école catholique une appartenance exclusive de l'Etat; et en faisant de l'établissement scolaire de l'Etat une école vouée aux doctrines du naturalisme de la déchéance. Par là s'insinue, même dans le peuple catholique, premièrement que l'enseignement appartient à tout le monde, ce qui est le dogme de la libre-pensée antichrétienne, et que l'enseignement, bon à nous assortir aux conditions de la vie présente est hors d'usage pour la préparation à la béatitude éternelle. Ces deux idées ont prévalu au Canada par renseignement du protestantisme, et par les intrigues de la francmaçonnerie : elles ont littéralement coupé le pays en de'jx. Le peuple est bon, il est resté dans la simplicité catholique-; les classes élevées, tout ce qui tient au gouvernement est devenu plus ou moins mauvais, selon qu'il incline, plus oiu moins au libéralisme. L'esprit même du clergé n'est plusexempt de cette peste; et il contribue à sa diffusion sans le vouloir, peut-être sans le savoir, en s'abstenant de le dénoncer ou de le combattre. Il n'y a plus de pays, pas même l'Italie, où les catholiques puissent s'abstenir de former une ligue militante pour combattre la neutralité de l'école et les multiples impiétés de la politique. Et si la province de Québec s'obstine à croire qu'elle peut faire exception, elle se ti'ompc et ne le saura que trop tôt, mais au prix douloureux du malheur public ^ »
Au Canada, comme ailleurs, il convient, en effet, que l'Eglise
1. Histoire {jétiérale de l'Eglise -de l'abbé Darkas, lorminôe par Mgr Justin FÈVRE, Pontificat de Léon Xlll, tome 44, pa^e 110 et suiv.
reprenne sa place et son rôle éducatear dans l'enseignement a tous les degrés; car, c'est bien le mangue d'unité, de v^ue et de doctrine qui divise les esprits en général et sème la discorde parmi les catholiques canadiens en particulier. Oui, l'Eglise a le droit, oui, l'Eglise, par ses prêtres et par ses évêques, a le devoir de contrôler l'enseignement donné à la jeunesse qui a reçu la grâce du baptême; une surveillance étroite, efficace doit, tout en éclairant les parents^ suivre l'enfant de l'école primaire aux établissements d'instruction secondaire et supérieure. Tout est sajet à contrôle dans cet ordre d'idées, et renseignement de l'histoire, aussi bien que celui de la philosophie, et les sciences profanes elles-mêmes ne doivent pas échapper à la critique judicieuse du presbytérat et de l'épiscopat responsables.
Co que la classe libérale et dirigeante au Canada veut, et ce que, lentement, elle prépare, c'est le régime qui, actuellement accumule ;tant de ruines morales, intellectuelles et sociales en France : c'est l'enseignement obligatoire et laïque, sous les auspices d'un ministère de l'Instruction qui introduira, en tout et partout, la tutelle des pouvoirs publics. Le rouage établi, les sectaires, là comme ailleurs, voudront et sauront s'en emparer, et, par lui, affirmer leur omnipotence sur les esprits et leur tyrannie dans les consciences. Contre pareille calamité, les Canadiens français ont à se prémunir, et, pour se défendre, déjà le temps presse; les moyens même commencent à faiblir entre leurs mains.
Ce n'est pas, hélas! de l'exemple de la France qu'ils peuvent s'inspirer dans les combats à livrer pour leur liberté la plus chère , c'est vers la Belgique qu'ils doivent reporter leurs yeux. Sur les bords de l'Escaut on a vu les beautés du régime d'un Frère-Orban et les excès des libéraux, des francs-maçons, qui l'avaient porté et le soutenaient au pouvoir. Mais le peuple belge est attaché à la foi de ses pères. Dans des circonstances poignantes, il ne manqua, ni de courage, ni de ténacité ; les prêtres étaient descendus dans l'arène, les évoques combat-
taienc à leur tête, et les moyens les plus énergiques, les censures ecclésiastiques les plus rigoureuses ne leur coûtaient pas : blâmes publics, excommunications, refus des sacrements, boycottage dans toutes les branches de l'activité sociale; le tout doublé d'un dévouement admirable et d'une abnégation sans bornes : voilà comment la Belgique mit un frein aux prétentioni^ do l'Etat et sauva sa foi avec son indépendance morale. Par les mêmes moyens les Canadiens français se défendront des entreprises libérales; ainsi, ils maintiendront l'intégrité de leur foi si vive, et l'unité des esprits si nécessaire parmi eux, en face du protestantisme et du libéralisme coalisés, pour la préparation vigoureuse des générations catholiques qui auront à sauvegarder la liberté du Canada, tout aussi bien que son influence éventuelle dans les conseils des nations indépendantes.
Mais, laissons parler encore Mgr Justin Fèvre : sa dernière pensée fut pour le Canada dont il méditait, depuis si longtemps, les conditions d'existence pour en écrire la courte et déjà si belle histoire :
« Quand le Canada eut cessé d'être un pays de mission^ il dut avoir un évêque, un clergé et un séminaire; il en eut même doux, un à Québec, l'autre à Montréal. Au siècle dernier, on pensa, très justement, que, pour former un grand peuple, il faut le doter de grandes écoles. Depuis Jésus-Christ, l'histoire des peuples, dans leur évolution sociale et politique, est en corrélation nécessaire avec l'agrandissement des écoles. Non pas qu'il soit impossible de pousser la force à dei formidables conquêtes; mais, quand ces conquêtes ne sont pas soutenues par des conquêtes parallèles dans l'ordre intellectuel et moral, elles s'effacent aussi promptomcnt qu'elles ont pu s'établir. Or, la fondation et la croissance régulière des écoles, c'est, en soi, une chose difficile et qui demande du temps. En France, par exemple, il fallut cinq ou six siècles de labeur continu, avant la fondation des Universités du moyen
âge. Pendant trois siècles, on se contenta d'améliorer les écoles presbytérales, épiscopales et monastiques; pendant trois autres siècles, il suffit d'y adjoindre l'école palatine et ses succursales. Au Canada, la difficulté n'était pas la même; il ne s'agissait pas de créer, sur les rives du Saint-Laurent, ime civilisation de toutes pièces; il s'agissait, pour les écoles, simplement de greffer une université, une Sorbonne française, sur les établissements du séminaire. Mais, comme les universités sont des capitales intellectuelles, pour les former, il faut une licence de l'Eglise et une de l'Etat. Le séminaire de Québec prit donc, en 1852, une charte à Rome, une charte à Londres et, après les avoir obtenues, s'intitula : Université Laval, faisant remonter au premier évêque l'honneur d'être le premJer fondateur de la première université du Canada. Ici, les difficultés commencent. Pour transformer un séminaire en université, il faut deux choses : 1° créer les programmes et les cours des cinq facultés du haut enseignement; 2° trouver des professeurs capables d'occuper honnêtement ces chaires. — Dresser sur le papier de beaux programmes, c'est encore relativement facile: mais découvrir les personnes idoines, capables d'y faire honneur, c'est autre chose. Les hommes sont rares, les savants surtout; et même quand ils sont de vrais savants, se laissent peu gouverner. Le point capital pour y réussir, c'est de se cramponner, par une ferme adhérence, à l'autorité du Pontife romain et de se tenir ferme, dans la charte universitaire, au principe, certain et souverain, de l'orthodoxie. Quoique cette nécessité soit de première évidence, il est aisé de voir qu'on n'y vient pas aisément et qu'on ne s'y tient pas toujours. Sans remonter aux temps lointains de saint Anselme, de Guillaume de Champeaux, d'Abélard, nous venons en France de fonder, en 1875, cinq ou six Universités. On a trouvé des millions pour bâtir; on n'a pas trouvé d'hommes pour occuper les chaires de façon à assurer l'empire de la science catholique. Bien plus, le libéralisme a su si habilement se faire valoir, qu'il a créé, en exégèse et en philo-