‹ Vers l'abîme (volume 5)Chapitre 16 sur 21 · PREMIER ENTRETIEN · texte numérisé non relu

PREMIER ENTRETIEN

WILFRID LAURIER ; LES BIENS DES JÉSUITES ; LE TRICENTENAIRE DE LA FONDATION DE QUÉBEC

M. Jaurand est un capitaine de la garde, en retraite, chevalier de la Légion d'Honneur. Il combattit vaillamment en 1870, fut emmené prisonnier au fond de l'Allemagne où il subit, par un hiver rigoureux, une captivité pénible. Il s'évada pour reprendre sa place dans le rang; mais aujourd'hui, tiop jeune encore pour ne vi\Te plus que dans la pensée de ses prouesses passées, il occupe à mes côtés ses derniers loisirs.

C'est lui qui, généralement, me présente les personnes qui désirent m'entretenir. Il me garde au besoin des importuns.

— Toc, toc, toc.

— Entrez.

— Monsieur, fit le capitaine Jaurand, venant à moi tout en jetant derrière lui un regard inquisiteur; Monsieur, voici deux personnes qui demandent à vous causer.

— Bon ! et que veulent-elles ?

Causeries.^ i

— Elles ne paraissent pas disposées à le dire à d'autres qu'à vous-mêmg.

— Je suis fort occupé.

— Je l'ai bien dit, mais elles insistent.

— Les connaissez-vous?

— Non; ce me semble être des étrangers.

— Se sont-ils fait connaître?

— Non pas.

— Alors, je n'y suis pas.

— Mais si, Monsieur; mais si! Vous voilà bien, et nous venons d'assez loin pour nous permettre une légère infraction à la consigne.

Le capitaine s'efface, et les voilà, mes gens, fort aises de s'être introduits.

Ce sont deux Messieurs très convenablement mis, qui, sans plus de façon, avaient emboîté le pas au capitaine et se présentaient eux-mêmes sans s'attarder davantage à la porte. Je me dis : c'est peut-être une mode de chez eux!

— Excusez-nous, Monsieur, d'être importuns. Quand on vient de fort loin, on ne manque pas un but sans regret.

— Vous venez, Messieurs?...

— De Québec, dont vous venez de parler assez longuement dans la Revue du Monde Catholique.

— Vous venez du Canada! Certes, c'est au delà du boulevard, même extérieur, et vous devez être aussi fatigués que pressés; je comprends cela, et j'accorde que vous pouvez être, de plus, un peu exigeants. Soyez les bienvenus, Messieurs, et faites-moi le plaisir de vous asseoir.

— Et d'abord, continua celui qui me paraissait êlrc le plus avancé en âge, laissez-moi vous dire qui nous sommes. Mon ami, que voilà, est un solliritor qui, malgré sa modestie, me permettra de dire qu'il est distingué.

A ces mots, je fis un mouv^oniont qui n'échappa point à mon visiteur; il sourit en ajoutant :

— Il ne vient rien solliciter, sachcz-lo, ni chercher

querelle à personne non plus. Il fut un protégé de Mgr Ignace Bourget, incidemment son mandataire, et toujours son ami respectueux autant que dévoué. Il s'appelle M..., et, pour son compte, il voulait vous dire le plaisir qu'il a eu à lire la Revue du Monde Catholique défendant l'œuvre et la mémoire du saint évoque, mort à la peine et dans la paix du Seigneur.

Moi-même, M. le Directeur ^ je suis professeur à Laval de Québec, et j'avoue très franchement (Jue je ne partage pas toutes vos opinions, non plus celles de mon compagnon.

— Cela n'est pas nécessaire, cher maître, pour que dans la même paix vous puissiez, à l'occasion, vous éteindre dans le Seigneur. Paix aux hommes de bonne volonté, chantèrent les messagers célestes en une circonstance faite pour attendrir les cœurs. J'espère que vous n'êtes pas insensible à la justice,... pas davantage à la vérité,... et que vous n'êtes pas un criminel!

— Que non! fit-il, éclatant d'une franche gaieté.

— La vérité : vous l'aimez comme la justice!

— Certes!

— Par suite, en raisonnant, preuves en mains, on peut donc s'entendre avec vous pour l'amour de Dieu et le bien de la Patrie. Car, enfin, là-bas si vous n'avez aucune bonne raison d'être antimilitaristes, vous en avez beaucoup pour surveiller V évolution de votre patriotisme qui tourne à l'anglosaxonnisme à force de scepticisme et de libéralisme !

— Comment cela?

— On le verra bien, et vous ne l'ignorez pas si vraiment vous venez de Québec! Un mot seulement : il y a chez vous deux races concurrentes, jadis ennemies; n'est-ce pas? Vous paraissez être l'un et l'autre des Canadiens français. Quel intérêt auriez-vous vous-mêmes, par exemple, ou vos enfants, tout en gardant la tare, si tare il y a, de votre origine française, à devenir des Anglais de goûts, de langage et de cœur?

1. C'est du Directeur de la Revue du Monde catholique qu'il s'agit.

Pourquoi renonceriez-vous à vos droits d'aînesse, aux bénédictions, aux espérances qu'il vous lègue pour un brillant avenir? Oui, il y a chez vous un patriotisme anglais; il y a aussi un patriotisme français; j'estime que celui-ci doit avoir vos préférences, mais qu'il est en déclin par les complaisances de vos libéraux.

Comme mes visiteurs avaient échangé ces propos debout, j'insistais pour qu'ils prissent place à mes côtés.

Je les obsen^ais tandis que, sans façon, ils s'installaient dans des fauteuils bas qui les mirent à l'aise tout à fait, et l'entretien continua comme suit :

LE SOLLICITOR

Monsieur le Directeur, vous venez de rendre aux catholiques canadiens un service dont, ici, vous ne pouvez apprécier toute l'importance : elle est capitale à mon avis.

LE PROFESSEUR

Je ferai amicalement observer que mon compagnon généralise assez facilement les choses et en exagère parfois, sans s'en rendre compte, la nature ou les dimensions. Il le fait, du reste, avec les meilleures intentions : il est sociable avant tout. C'est sa façon d'être; elle vaut ce qu'elle vaut en société; mais des critiques professionnels, comme le sont les lumières des Universités, ne sauraient la partager sans réserves.

Je ne puis, certes, et, pour ma part, que savoir le meilleur gré à M. le SoUicitor d'avoir apprécié mes intentions loyales. Il veut bien ajouter qu'en y cédant j'ai rendu un grand service à mes coreligionnaires et compatriotes canadiens. Exagéré ou non, le compliment est agréable; une communauté de vues fait naître nécessairement de la sympathie.

LE SOLLICITOR

De cette sympathie, M. le Directeur, je ne voudrais pas déjà abuser. Mon ami a pris la peine de vous prévenir que nous ne sommes pas en toutes choses fatalement d'accord. Nous connaissons l'un et l'autre des perspectives qui diffèrent, et c'est d'ailleurs en cherchant à nous éclairer mutuellement que nous occupons les plus utiles de nos loisirs. Mon compagnon peut me contrarier, me contredire; j'use envers lui de la même liberté : la vérité souvent y trouve son jcompte. Qu'il me suffise donc de dire qu'en sa présence on peut parler ouvertement sans courir les risques de l'indiscrétion ou de la malveillance.

LE DIRECTEUR

Gett^ assurance a son prix en toute circonstance. Mais, pour le quart d'heure, avais-je à me tenir en garde ? Que désirez-vous me confier ou qu'attendez-vous de moi?

LE PROFESSEUR

Personnellement, en touchant barre à Paris, je voulais voir, entendre celui qui nous parle d'abîme en faisant des révélations curieuses et même sensationnelles. Si cela m'était permis je vous demanderais volontiers quel ami ou quel ennemi a pu vous armer ainsi et vous inspirer ! ,

LE DIRECTEUR

C'est, comme on dit vulgairement, mettie les pieds dans le plat. Cela ne saurait me déplaire, encore moins m'embarrasser. Par tempérament, Monsieur, je suis fort peu porté à faire des confidences. J'ai, pour m'en garder, de multiples raisons, toutes respectables. Par ma situation, en effet, je •Bais et j'entends beaucoup, je devine davantage; et, rece-

vant force communications, j'ai à les utiliser professionnellement, mais à couvrir ceux qui me les font; autrement!... Il est une confidence, néanmoins, qui ne me coûte rien : je suis ennemi des petits papiers; je déplore l'abus que certaines gens en font volontiers dans un but intéressé, du reste. Je n'exagère rien, pour mon compte, en affirmant qu'on pourrait mettre mes papiers, pourtant nombreux, sens dessus dessous et y puiser à volonté sans arriver à prélever le moindre document capable de compromettre le dernier de mes contemporains. En certaines circonstances il y a des précautions préliminaires à prendre et celles-là je ne les néglige jamais.

LE SOLLICITOR

Nous ne demandons pas, certes, qu'une indiscrétion quelconque soit commise en notre faveur : ce serait une injure gratuite que de l'attendre de vous. Au surplus, nous n'avons aucun titre pour la rechercher ou la solliciter.

LE PROFESSEUR

Pardon! Vous êtes sincère en ce propos; mais, pour mon compte, je ne pourrais pas le tenir. Je dois à la franchise même de M. le Directeur cet aveu : je voudrais réellement savoir qui informe la Revue du Monde Catholique; et, dans les milieux que je fréquente, au Séminaire de Nicolot, par exemple, dans celui de Québec aussi, et surtout à l'Université de J^aval, on cherche à l'apprendre, et on le saura, diton, à tout prix. Je collectionnerais, certainement, les félicitations les plus vives, les plus variées, si je pouvais, môme télégraphiquement, fournir en haut lieu ce précieux renseignement.

LE DIRECTEUR

Si vous êtes reporter, et ce n'est pas un sot métier, vous pouvez user de mes paroles; je ne vous dirai que co (\m me

plaît et vous pouvez en tirer avantage, sans me réserv^er les droits d'auteur, si la matière en vaut!

LE SOLLICITOR

Pour vous donner une idée de la contrariété que causent chez nous vos révélations, il faut savoir que la Eevue du Monde Catholique, déjà si redoutée par nos libéraux canadiens au temps où Mgr Justin Fèvre y disait avec rudesse son sentiment, est devenue maintenant pour tout un clan un véritable objet de terreur. Au Séminaire de Nicolet, couramment, on vous dit : Avec Mgr Fèvre, on pouvait s'attendre à des obsen^ations sévères, à des critiques amères ; mais il était prêtre avant tout et il ne s'affranchissait jamais de la solidarité ecclésiastique. En cette circonstance, parmi ces documents, il eût été embarrassé ; il les eût interprétés, commentés, il ne les aurait pas publiés in extenso. Où allonsnous ?

LE DIRECTEUR

Que savent-ils des intentions de mon regretté collaborateur?

LE PROFESSEUR

On le pense, du moins.

LE DIRECTEUR

Je n'ai pas à dire ce qu'eût fait Mgr Justin Fèvre de son vivant : il se passait d'interprète, et il disait à mesure ce qu'il pensait. En tout cas, ce n'est pas la justice restreinte qu'on lui a rendue au Canada, qu'il aimait tant, qui aurait pu lui en imposer.

LE SOLLICITOR

Toujours est-il que si, alors, les libéraux laissaient encore

traîner votre Bévue dans les cabinets de lecture, aujourd'hui et depuis le 15 décembre exactement, ils la cachent ou la font disparaître,

LE DIRECTEUR

Est-ce qu'elle les gêne ?

LE PROFESSEUR

Enoi-mément. Pensez donc! Ils ne veulent pas qu'on lise ces dociunents, même qu'on les soupçonne. Ils tremblent à la seule pensée que, peut-être, ce n'est pas la fin, que d'autres documents' ont fui, et qu'ils peuvent voir aussi le jour. Et quels documents? se demandent-ils.

LE DIRECTEUR

Ils en connaissent donc de, compromettants? Et comment les connaissent-ils?.

LE SOLLICITOR

.... Oui, quels documents? Nos pauvres libéraux en ont forgé beaucoup qui étaient de circonstance et qui leur ont porté bonlieur dans l'ombre. Ils les croyaient perdus dans la poudre des archives, et les voilà, menaçants et vengeurs, brandis on ne sait par quelles mains, et, comme l'épée légendaire, suspendus sur leurs têtes tremblantes : En avez-vous encore? Et, si vous en possédez, n'en aurez-vous pas pitié, de ces pauvres gens?

LE DIRECTEUR

Ils ne demandent point grâce et ils n'en firent point. La vérité historique, d'ailleurs, n'a pas à user de condescendance; ce qu'elle cache au bénéfice des uns, elle le dérobe à' kl justification des autres, et c'est se faire complice dos bandits

de l'Histoire que d'essayer d'en altérer les faits et les enseignements.

C'est l'évidence même.

LE DIRECTEUR

Parfaitement. Vos libéraux, vos francs-maçons, vos mille autres conjurés — car le Canada devient de plus en plus une terre d'élection pour des sociétés occultes et secrètes, parce qu'elles sont contraires à la loi et menaçantes pour la société — savent de combien d'intrigues ils sont coupables ; de combien de mensonges et de forfaits ils sont chargés; et parce qu'ils sentent les réflecteurs de la critique documentée fouillant en eux, ils tremblent comme les reptiles solitaires jetés dans un plein jour, et ils s'efforcent de reculer dans la nuit favorable à leurs entreprises révolutionnair-es, toujours ténébreuses. Que ces gens soient profondément troublés, on le conçoit; qu'ils veuillent, en outre, savoir ce qu'ils ont à redouter encore, c'est tout à fait naturel. Aussi, irais-je au-devant de leurs vœux, et je vais les renseigner, si tant est que vous ayez charge de les informer.

LE PROFESSEUR

Vous direz d'où viennent ces documents ? et qui vous les procure?

LE DIRECTEUR

Entendons-nous : Je puis laisser supposer comment ils me sont pan^enus; cela doit suffire a'ceux qui ne s'inquiètent que de leur nombre ou de leur authenticité.

D'abord, nul ne contestera, j'en suis sûr, l'authenticité des documents déjà publiés; on ne suspectera pas davantage ceux

qui verront le jour prochainement, que ces pièces fort suggestives pour les uns, très compromettantes pour les autres ne fussent pas, dans la pensée de leurs auteurs, destinées à l'usage que j'en fais, je ne le recherche pas un instant; mais que leur publication fut nécessaire pour rassurer les bons et confondre des malfaiteurs, j'en ai, outre la certitude morale que me donne la satisfaction d'un devoir bien rempli, le témoignage écrit de plusieurs de vos évêques. Il ne faut pas davantage pour me mettre à l'aise et me faire persévérer dans l'œuvre d'assainissement entreprise à votre profit.

Comme cependant je ne veux pas passer à vos yeux pour un écumeur d'archives, et que je désire, en même temps, donner la mesure de ce qu'on peut craindre ou espérer, je vous rappelle, Messieurs, l'aveu déconcertant du seigneur Zitelli ^ Il reconnaissait que plusieurs au moins — sinon tous — de mes documents sont partis directement de Rome, qu'ils avaient été envoyés ici et là, où ils n'avaient que faire : témoin les pérégrinations insolites du Mémoire de Mgr Laflèche, mémoire écrit cependant à la demande de Léon XIII, à l'usage exclusif des cardinaux de la Propagande qu'il fallait renseigner sur les difficultés religieuses du Canada. Voilà déjà une fuite sérieuse, pour parler l'argot admis en ces sortes d'affaires. Zitelli était un escamoteur émérite; il s'en vantait. Il a pu opérer avec plus ou moins d'activité en 1882, et de même, avant comme après cette date ; il le faisait au bénéfice de ses amis du Canada, comme de ceux d'autres lieux, s'efforçant, quand il le fallait et comme il le pouvait, non seulement de détourner de leur destination des documents d'intérêt général ou particulier, mais encore de les intercepter pour les livrer à des gens dénués de scrupules, et qui s'y intéressaient pour des raisons inavouables.

1. Voir V^oix canadiennes, VersTaltine, pu- Artliiir Savaètc, vol. iii-8", 2 fr. (chez Savaète, Parie).

LE SOLLICITOR

Il est bien certain que Mgr Zitelli a encouru des responsabilités lourdes et que, eu égard aux affaires canadiennes pendantes en cour de Rome, il fut plus malhonnête qu'un Ullmo; plus méprisable qu'un Dreyfus; son inconscience, apparemment, le préservait des remords cuisants.

L'inconscience, peut-être; mais l'accoutumance incontestablement. Songez donc avec quelle maîtrise il opérait en 1882 ! Xant de sang-froid et cette jactance dans une entreprise abominable ne révèlent-ils pas une longue pratique encouragée par une constante impunité ? Cet homme fut employé à la Propagande dès l'année 1875; il y travaillait encore en janvier 1889, date à laquelle il trépassa. Zitelli a, sans contradiction possible, trahi ses chefs, le Pape et l'Eglise : c'est un fait acquis, avoué. De pareilles pratiques était-il donc seul capable? Il avait des complices, il a dû avoir des imitateurs. Quoi qu'il en soit, il est une chose que j'ai affirmée et que je confirme : Mgr J. Fèvre, mon ami, mon collaborateur, était fort bien renseigné ; il l'était de première main avec autant de discrétion que de sûreté; et certes, il n'était pas le correspondant de Zitelli ! ! ! Pour ce qui concerne le Canada, en particulier, il avait des tiroirs bourrés de documents précieux, inédits dont il comptait se servir pour écrire l'Histoire vraie de ce pays, non pas une légende burlesque, à grands renforts de recettes pharmaceutiques ou d'ordonnances de vétérinaire comme voudra le tenter certain D"" de Villecourt ; mais les faits publiés, appuyés de mémoires secrets, avec des pièces authentiques venant d'archives généralement closes. Ces trésors historiques, où sont-ils? me demanderez -vous. Croyez-les en lieu sûr. Assurément, ils ne courent aucun risque entre mes mains, à supposer qu'ils s'y trouvent.

LE PROFESSEUR

C'est une misère à constater et qu'il faut déplorer : depuis 1870, Rome est sens dessus dessous ; il y règne, dans tous les domaines, un état véritablement révolutionnaire. Parcourez, pour vous en convaincre, la Semaine religieuse de Montréal (21 mars 1908). La correspondance romaine de ce numéro vous dira quels tours pendables, même de nos jours, des serviteurs infidèles de la Papauté osent jouer à la mémoire d© Léon XIII ; de quelles trahisons ils sont toujours capables envers Pie X lui-même,

Tout cela, sans doute, ne va pas sans défaillances multiples et sans corruption généralisée en certains milieux. Les rumeurs sont des rumeurs; sur leur naissance on peut discourir. Tout de même il fallait une singulière idée de l'efficacité de la prière du seigneur Zitelli, chez certaines gens de Québec, pour que de temps à autre, ils envoyassent à ce peu recommandable personnage 5 à 600 francs pour une seule intention de messe! Ceci était, n'en doutez pas, le prétexte de la rétribution d'un service qui n'avait rien de particulièrement saint ou spirituel.

LE SOLLICITOR

Quai%t à moi, je voxxs abandonne Zitelli et ses œuvres ; ceux là même qui le faisaient marcher, s'en cachaient soigneusement. Vous le dirai-je, M. le Directeur, votre sévérité pour les libéraux s'est singulièrement radoucie dès que vous avez eu affaire à sir Wilfrid Laurier. Tout ce que vous en avez dit n'est pourtant pas vérité pure. Par exemple, il n'est pas exact que W. Laurier fit admettre le français comme langue officielle au Canada. On lui reproche précisément, et fort justement d'ailleurs, de laisser Vanglais empiéter sur le français:

c'est même, de sa part, un. parti pris qui nous est nuisible, à nous Canadiens français.

LE DIRECTEUR

M. Wilfrid Laurier, lors de ses visites, nous a charmé par ses manières distinguées et par ses discours flatteurs, qui paraissaient sincères; ïious a-t-il trompé?

LE SOLLICITOR

Certainement.

LE PROFESSEUR

C'est bien absolu, cette affirmation-là.

Il me semble.

LE DIRECTEUR

LE SOLLICITOR

Pas le moins du monde, et j'en parle. Messieurs, en parfaite connaissance de cause. Je suis l'aîné de Wilfrid Laurier de deux printemps, et je fus plusieurs années son condisciple, presque son camarade; il fut mon partenaire en des jeux variés; je l'ai bombardé de balles en été, de boules de neige en hiver; je l'ai vu souriant et morose, insinuant et sceptique, libéral d'instinct et de race dès sa prime jeunesse : il a tenu ce qu'il promettait et en faisant fortune il n'a pas réjoui ses camarades, ni honoré ses maîtres. 11 est parvenu par tous les moyens, et il veut se maintenir à tout prix. A son intérêt personnel, à son élévation durable, au triomphe final de ses systèmes il n'est sacrifice, en morale comme en doctrine, qu'il ne consente allègrement. Il est libre-penseur, oppoituniste. Rochefort, s'il avait à le qualifier en son rude langage le dirait : J'enfoutiste endurci dans son libéralisme équivoque et dans sa vertu empruntée.

LE DIRECTEUR

Vous dites avoir été le condisciple de sir Wilfrid Laurier?

LE SOLLICITOR

Mais oui, et mou compagnon pareillement. Nous l'avons connu au collège dès ses débuts et depuis lors, ni l'un ni l'autre, nous ne l'avons perdu de vue un seul instant. Mon ami ne me contredira certainement pas si j'affirme énergiquement devant lui que Wilfrid Laurier est au gouvernement ce qu'il paraissait déjà, tout enfant, au collège : ambitieux, libéral par principe comme de tempérament; c'était un pauvre caractère, flottant et faible; un esprit avisé, essentiellement opportuniste qui consultait toutes les girouettes avant de prendre la moindre résolution et qu'on ne vit jamais voguer vent debout. Voyons, mon cher docteur, dites-le-nous : Avezvous jamais connu à Wilfrid un brin de piété, même à un âge où l'enfance en éprouve le plus facilement? Pour le moins savait-il dissimuler sa vertu! Je l'ai observé sur les bancs quatre années, et mes amis durant toutes ses humanités et à l'Université, c'est-à-dire dans la phase de son existence où Wilfrid Laurier se montrait sans apprêt comme sans façon, tel qu'il était au fond, et je vous assure que ni ceux qui nous précédèrent à ses côtés, ni ceux qui nous y suivirent, personne n'a jamais entrevu en cet enfant, en ce jeune homme, captivant tant qu'on le voudra, un futur défenseur des intérêts de la Patrie, ou de ceux de l'Eglise. Je veux bien admettre que ces indices n'ont rion de bien tranchant et d'absolu; ils suffisent néanmoins, Monsieur le Directeur, pour que vous atténuiez pour le moins ce que vous avez dit de trop flatteur sur le compte de notre maître!

LE DIRECTEUR

Je n'ai pas pour défendre sir Wilfrid Laurier des raisons

peisonnelles qui valent contre la vérité que j'honore avant tout. Vous auriez pu, à coup sûr, avoir pire maître que Laurier, c'est mon avis. Il est au pouvoir depuis 1896; il compte y rester longtemps encore, et s'il n'a pas tous les titres aptes à l'y maintenir, convenez-en, du moins : il a un talent fort apparent et il excelle dans l'art de subjuguer son entourage; c'est un charmeur!

LE SOLLICITOR

d'étourneaux !

LE DIRECTEUR

Excusez cette obsen^ation : Ne vous sentez-vous pas un peu prévenu contre lui par des exigences confessionnelles? A vous croire, ce cher Wilfrid, comme caractère au sens chrétien, comme valeur morale et patriote sincère, ne pèserait pas le bon poids. C'est de l'animosité, c'est...

Pas le moindrement. J'ai rappelé ce qu'il était au collège. J'aurais pu dire d'abord ce qu'il fut dès le berceau. Né dans un milieu où le libéralisme était dans l'air ambiant et qu'on respirait sans coupage, il trouva dès la première heure, et comme intentionnellement, les œuvres complètes de Voltaire sous la main. Sa mère était un ange de piété, je le veux bien. Elle aurait pu façonner le cœur, orienter l'esprit de son enfant; mais elle mourut avant d'avoir pu commencer cette tâche et le jeune Wilfrid n'eut plus dès lors pour guide au foyer qu'un père sceptique et frorideur qui ne parut chrétien d'occasion qu'à l'heure de sa mort. L'élève au collège fut donc ce qu'en avait fait ce digne père, et il ne changea pas jusqu'en 1881 ou 1882, époque où il alla faire ses études de droit à l'Université protestante Mac Gill de Montréal. Avec la liberté se dessinèrent aussitôt les affinités de l'étudiant

émancipé. Loin de s'attacher à quelques sommités en renom, offrant à la jeunesse catholique de suffisantes garanties intellectuelles et morales, le jeune Laurier, dans le but de se pousser, choisit comme patrons deux avocats, impies notoires, tenant alors bureau à Montréal; je nomme Doutre et Laflamme.

Quand, par aventure, il avait à affirmer son opinion confessionnelle, pour ne pas effaroucher les protestants et ne point s'aliéner les catholiques, dans l'espoir de grouper les centres et pour parvenir, avec leur appui et en dépit des extrêmes, il se disait hautement libéral, mais à la façon gracieuse et noble des Montalembert, des Lacordaire. Quand, à l'occasion encore, il avait à exprimer un sentiment politique, alors aussi, avec un sens apparent de l'opportunité dont aurait dû bénéficier la patrie conunune, il exprimait le vœu, même publiquement, de voir les Canadiens français arrondir leurs angles, prendre de la souplesse, s'unir firkalement, plour se fusionner s'entend, avec le grand tout anglo-saxon où il n'y aurait plus que des intérêts et que des aspirations com-' munes.

LE DIRECTEUR

Je sais que les catholiques ont plus d'un sujet de mécontentement. Je songe notamment à l'affaire des écoles du Manitoba.

LE SOLLICITOR

Par une de ses défaillances, jugez des autres. Cette affaire scolaire éîait, pour les catholiques, d'importnnco capitale. Laurier pouvait agir, trancher dans le sens de la morale et de l'équité; il avait solennellement prorais, àSaint-Roch de Québec, de donner gain de cause aux catholiques qui ne demandaient que justice. Mais foin de promesses, d'honneur et d'équité! il lâcha les siens et livra notre jeunesse aux protestants qui la revendiquaient pour la contaminer. Il no fit pas mieux, en 1905, quand il sacrifiait les droits scolaires des

catholiques à la haine des sectaires dans les provinces d'Alberta et de Saskatchewan.

Du reste, quels sont ses organes et ses collaborateurs? Les journaux Le Canada et Le Soleil, feuilles officielles de son gouvernement, sont rédigés : le premier par le f. •. Godefroy Langlois; le second, par l'athée d'Hellencourt. En 1898, pour donner des gages à l'opposition, il nommait au poste de lieutenant gouverneur de la province de Québec L.-A. Jette qui s'était, et peut-être parce qu'il s'était déjà déclaré admirateur enthousiaste des « immortels principes de 89 »! On peut consulter à ce sujet les débats du procès Guibord, Mû par les mêmes préoccupations ou par des engagements contractés, il nommait sénateurs des hommes tels que R. Dandurand, Béique, Cloran, Dufey, L. 0. David, Geo, Dessaulles, etc.; il nommait juges : un Fitzpatrick, un P. C. Martineau et tant d'autres, tous ou libéraux avérés, ou radicaux militants, parfois sectaires enragés, sinon déjà révolutionnaires. Je ne veux pas rappeler ici pour m'appuyer la vérité banale du proverbe qui vous fait ressembler à ceux qu'on fréquente.

LE DIRECTEUR

On l'accuse discrètement de ruse, voire même de complicité.

Qu'on ne se gêne donc pas! Se gêne-t-il? Voyons, est-ce qu'il l'a organisée en plein jour sa conquête de Rome?

LE PROFESSEUR

Ah ! çà. Laurier émule d'Annibal : je ne me le figurais pas 1

LE DIRECTEUR

Un héros tout d'une pièce : c'est imposant.

Causeries. . 2

LE SOLLICITOR

Il est tout juste un intrigant heureux! Sa conquête de Rome ne lui coûta point cher, je vous l'assure. Il organisa un défilé ià Rome de personnages tous plus ou moins ses créatures, et qu'il avait convertis pour la circonstance en avocats stylés ayant charge de lui gagner la cour pontificale. C'était Achille Bergevin, député; Dandurand, Béiqiie, sénateurs; le premier ministre Lomer Gouin, et d'autres qui se succédèrent au Vatican. Tous ces hauts personnages avaient pour mission de faire valoir la personne et la politique du patron; de démontrer que son dévouement à l'Eglise n'était pas une vaine apparence, mais que tous ses actes s'accordaient avec les vues du Saint-Siège au Canada. Il s'agissait ainsi de ménager à Laurier, futur candidat à la charge qu'il occupe déjà, un accueil flatteur lors de sa visite projetée au Vatican.

Mais le Saint-Père était, ds par ailleurs, fort bien informé, et sir Wilfrid Laurier, malgré sa démarche personnelle, ses explications et toutes ses instances, ne put faire agréer par le Saint-Père les tendances de sa politique dissolvante. Tout ce qu'il semble avoir emporté du Vatican est l'assurance qu'on ne le combattrait pas ouvertement, qu'on fermerait les yeux et garderait le silence en ce qui le concerne personnellement.

LE PROFESSEUR

Cependant le cardinal V. Vannutelli ne lui tint point rigueur, bien au contraire. En effet, dans un banquet politique donné au collège canadien, et qui eut quelque éclat, ne fit-il pas un éloge pompeux de sir Wilfrid Laurier lui-môme et de toute sa politique? Ne l'a-t-il pas qualifié publiquement de « serviteur dévoué de l'Eglise catholique »? Et alors?

LE SOLLICITOR

Alois? Qu'est-ce que cela prouve donc sinon que ce brave cardinal V. Vannutelli, mal renseigné, a fait une gaffe à joindre à la collection qu'il avait déjà au tableau. Dire du bien de Laurier en sa présence n'est pas d'ailleurs, pour un Italien moins que pour tous autres, écrire de l'histoire; et approuver au Champagne la politique du même n'était pas définir un dogme qui dût forcer notre entendement. Le cardinal V. Vannutelli a dit ce qu'il ignorait : supposons donc qu'il n'a rien dit, c'est exactement la même chose, et il importe que la galerie, pour laquelle on discourait, ne prenne pas un cardinal, si éminent fût-il, pour Rome entière ou pour l'Eglise catholique !

Certes, les propos de V. Varmutelli avaient du poids pour Laurier. Celui-ci, qui, si ce cardinal n'avait pas marché, aurait volontiers fait les frais d'un discours de même force, eut soin de faire télégraphier tout le morceau au Canada, où il y fit grande impression ; c'est tout ce qu'on voulait. Ce discours, comme une batterie irrésistible, est actuellement à la réserve du matériel électoral de l'artiste qui a su se le procurer.

LE DIRECTEUR

Il est certain que les électeurs s'entendront dire et répéter bientôt que par le cardinal V. Vannutelli, Rome a parlé en faveur de sir Wilfrid Laurier.

Ça, nous ne le supporterons pas!

LE DIRECTEUR

Personnellement, j'en veux à Wilfrid Laurier d'avoir fait au Canada l'importation intense des Juifs européens. Dans son discours d'Ottawa, il les invitait à venir chercher dans

— sole Dominion fortune et liberté. Pour Israël, la liberté, dont ils abusent partout, c'est fatalement la fortune par l'usure'; les Canadiens en feront les frais comme l'Autriche et la Pologne, comme la France actuellement.

LE PROFESSEUR

L'appel a été entendu : ^Montréal compte déjà 30.000 fils de Judas, et ces Juifs, aussi pratiques que reconnaissants, se fortifient dans une action politique très précise ; ils se groupent et se comptent dans leur Club Laurier. Vous voyez, ils ne récusent pas leur bienfaiteur qui se. reconnaît être sceptique en matières religieuses, éclectique surtout dans le choix de ses clients.

LE SOLLICITOR

Donc, M. le Directeur, votre première appréciation relar tive à notre Premier est sujette à revision.

J'en conviens.

LE DIRECTEUR

LE SOLLICITOR

C'est que les aventures de la France catholique hantent nos esprits et les troublent. Loin de moi la pensée de ravaler notre Premier au niveau surbaissé d'Emile Combes : il n'est ni persécuteur, ni renégat. Mais la France non plus n'est arrivée au fond de l'abîme, où elle agonise aujourd'hui, que par étapes successives ; et c'est de roc en roc, en passant de tyrans en apostats, qu'elle a roulé dans le précipice où oui sombré finalement ses libertée les mieux acquises, ses biens les plus chers et les meilleufs de ses enfants, pêle-mêle pourchassés, i»crifiés et perdus.

LE PROFESSEUR

M. Emile Combes est affligé d'une mentalité qui en fait un phénomène intéressant à observer. Il fait périodiquement des confidences à la ^Nouvelle Presse de Vienne. Ne lui cherchons pas noise au sujet de la tribune qu'il accepte : tous les goûts sont dans la nature et toutes les faiblesses aussi. C'est donc aux Allemands, aux alliés des Prussiens, que cet ancien président du conseil des ministres de France réserve ses plus intimes confidences. Et que leur dit-il, que leur répète-t-il sur des tons variés? Qu'en France c'en est fait de l'Eglise catholique; que la foi s'en va, que les presbytèree sont vides,... et que pourtant,... cependant,... toujours le péril clérical est pressant I

LE SOLLICITOR

Ce pauvre diable ne voit pas le sophisme et la contradiction.

LE DIRECTEUR

Combes a la mentalité de tous les apostats. Voyez dans l'Histoire l'empereur Julien qui lui ressemblait : que d'illusions en cette âme et que de déceptions dans sa vie de tyran toujours haletant et inassouvi! Pourriez-vous vous imaginer la raison d'être d'Emile Combes sans un péril clérical? Il lui faut de toute nécessité d'une part une religion vaincue, morte ; et, d'autre part, un complot clérical mena(?ant les jours de la République. Comprend qui peut!

LE PROFESSEUR

Il fait grief à l'Eglise d'avoir, au nom de la monarchie et de l'empire, combattu la République sans merci. Comme si, ami de l'ordre, le clergé, comme toute autre classe de la société, ne pouvait prendre ses garanties où il les rencontrait!

LE DIRECTEUR

L'Eglise, à vrai dire, n'a pas d'une façon immuable de préférence politique; elle aime l'ordre qui facilite son action morale et elle respecte en tous lieux l'autorité digne de confiance et d'égards. On peut dire qu'elle n'a jamais, en France, poussé les partis ; quelques-uns ont entraîné ses enfants ; mais ceux-ci avalent en la matière toute liberté. Emile Combes s'arrête à l'indépendance récupérée par le Saint-Siège dans le choix des évêques et à la liberté des évêques dans la nomination des pasteurs des fidèles; il se plaint que pape et évêques s'attachent à choisir des instruments dociles, des gens médiocres mais soumis, plutôt que des natures d'élite, lecom^mandables par leur savoir et par leur talent.

N'est-il pas admirable de voir E. Combes si préoccupé de ne rêver à la tête de l'Eglise de France que des esprits éminents, parmi lesquels il se serait rangé certainement s'il avait gardé la livrée du sanctuaire? Supposons que Pie X, pour le moment, recherche de préférence la piété et la soumission dans les prêtres qu'il appelle à la direction des fidèles, et qu'il semble préférer ces vertus à des qualités plus brillantes : qu'en conclure tout d'abord, si ce n'est que, sous le légime concordataire, un gouvernement hostile à l'Eglise lui avait imposé tant d'hommes qui, dépourvus assez généralement des éminentes qualités chères à M. Emile Combes, manquaient aussi et surtout de piété et de soumission, reconnaissant par des engagements, pris en marge de leur mandat sacerdotal, qu'ils devaient à l'Etat laïque plus qu'à l'Eglise romaine? C'est systématiquement que M. Dumay, directeur des Cultes, a conduit à la Séparation ; durant vingt-cinq ans, c'est par hasard ou par simple inadvertance que ce directeur des Cultes laissait arriver à l'épiscopat des candidats ayant les mérites requis par le grand prescripteur, correspondant de la Nouvelle Presse de Vienne. En effet, de parti pris, et constamment, M. Dumay écartait les théologiens, les professeurs

d'Universités ou d'Instituts catholiques et tout prêtre enfin, qui par désintéressement ou par vocation sincère vivait en dehors des intrigues et loin du monde. Certes, et c'est Le Temps qui en convient, on présentait de temps à autre au Saint-Siège un candidat de quelque valeur intellectuelle ou morale; mais on ne le faisait généralement pas exprès. Ordinairement, ce rare homme était un objet de troc et son entrée livrait passage à d'autres qui s'offraient sans garantie!

Ce sont ces tristesses, cette abomination et cette désolation introduites dans le sanctuaire qui préparèrent la Séparation et la firent s'accomplir sans affliger l'Eglise outre mesure.

Combes vaticine que cette Eglise, battue et spoliée, revient à l'assaut; qu'il faut se garer et déjà trembler. Le pauvre homme! il dit en même temps que les écoles libres se dépeuplent, que les églises sont abandonnées, que les Congrégations ont disparu avec leurs biens, que le recrutement du clergé est tari, que le catholicisme se rétrécit chaque jour, que les campagnes font défection, que dans tous les cantons il y a des presbytères déserts et des temples fermés!... Mais alors, si vraiment il n'y a plus ni armée, ni trésor de guerre, ni foi, ni rien, qu'est encore l'Eglise en France, et où donc se trouve le péril clérical que dénonce ce mameluk? Ou bien Combes se trompe sur l'état réel de l'ennemi qu'il se donne; ou bien, en toute sécurité, il peut se coucher.

Cette digression. Messieurs, n'a d'autre raison d'être que de vous apprendre ce qui se dit et se passe chez nous; et de vous laisser entrevoir ce que, par les mêmes procédés et moyens, on prépare chez vous. Il vous reste quelques étapes à franchir; du pas où vous y allez, vous les franchirez en peu de temps.

LE SOLLICITOR

Donc, et raison de plus, il faut se défier de sir Wilfrid Laurier et des sacs enfarinés qui l'entourent. Mais s'il y avait

lieu de revoir ce que vous avez dit de notre Premier, il faut aussi préciser la question des « biens des Jésuites ». A mon sens, vous l'avez trop sommairement traitée dans vos Voix Canadiemies.

LE PROFESSEUR

A peine y est-elle effleurée.

LE DIRECTEUR

Je l'ai indiquée, rien de plus, et je l'ai fait, ce me semble, à l'avantage de vos compatriotes!

LE PROFESSEUR

Parfaitement.

LE SOLLICITOR

Cette question est fort compliquée; par suite, très peu connue ici et chez nous.

LE DIRECTEUR

Aucun livre jaune, bleu, rouge ou blanc n'a produit les documents officiels qui la concernent. Je vous dirai même que les Pères Jésuites, indiWduellement, sont à ce sujet aussi pauvrement documentés que les autres. Ainsi je m'accrochais un jour au Père Eug. G. et lui demandais : et ces « biens des Jésuites » dont parle Mgr Fèvre dans son complément de Darras, qu'est-ce que c'est? Il m'avoua n'en savoir rien. J'attaquais alors le Rév. P. P. à ce même sujet; il me dit : «Ah! oui, oui! J'ai entendu parler vaguement de celai... Il y eut cirrangcment,... partage,... côte mal taillée,... oui, oui, côte fort mal taillée et recousue à la diable, mais je ne sais comment et pourquoi. — Cependant, fis-je remarquer,

le Saint-Siège est intervenu. — Oui, le pape s'en est mêlé et a concilié les personnes, accommodé les choses. Les Jésuites ont reçu une part; on ne pouvait leur refuser tout, au bout du compte, et il paraît... — Je sais bien, lui dis-je, que lors des négociations à Rome les représentants de la Compagnie n'avaient l'oreille de personne; que les antichambres, au Vatican, étaient encombrées de leurs compétiteurs, alors mieux en cour, et on a bâclé une répartition. — C'est cela, dit le Père; en somme, je n'en sais rien. » Force fut donc de me renseigner ailleurs, et je le suis.

J'en étais certain.

LE PROFESSEUR

LE DIRECTEUR

Vous en jugerez à l'instant même; nous ferons simplement de l'histoire.

Le bref par lequel le pape Clément XIV supprima la Compagnie de Jésus est du 21 juillet 1773. Depuis plusieurs années déjà, à cette époque, l'Angleterre s'était airogé le droit d'interdire aux Jésuites le recrutement de novices au Canada et, même avant le fameux bref de suppression, la Grande Bretagne élevait des prétentions sur les biens des Jésuites, en vertu de la conquête du Canada réalisée en 1760.

Il faut reconnaître toutefois qu'à l'exception d'une partie du collège de Québec, le gouvernement britannique ne s'empara des « biens des Jésuites » qu'en 1800, après la mort du Père Cazot, dernier représentant au Canada de la célèbre Compagnie. Ces biens, comme de raison, évêques et catholiques canadiens ne cessèrent de les revendiquer, mais toujours en vain. Sur ces entrefaites, la confédération canadienne se constitua (1867), et les « biens des Jésuites » furent alors remis au gouvernement de Québec, qui ne laissa pas d'être embarrassé du présent. C'est que, en effet, ce gou-

vemement était ultra-catholique, et il n'entendait ni de près, ni de loin, participer à un acte de spoliation au détriment de l'Eglise.

Si les membres du gouvernement étaient fils respectueux du Saint-Siège, on pouvait dire que, dans leur majorité, il en était de même des membres des deux Chambres législatives. L'idée vint donc naturellement à tous de réclamer, auprès d'un gouvernement et de corps élus si bien disposés, les dits « biens des Jésuites » qui n'avaient pas cessé, en droit, d'être des biens ecclésiastiques.

En fait, et il est incontestable que dans la pensée du clergé comme du peuple canadien, pris dans leur ensemble, il paraissait d'élémentaire équité, qu'autant que faire se pouvait, ces « biens » devaient faire retour à la Compagnie de Jésus, réinstallée au Canada depuis 1842. Seulement, le Saint-Siège en instaurant par induits le pouvoir de poursuivre la restitution de ces « bie?is des Jésuites » en tant que propriétés ecclésiastiques, ou plutôt de réclamer en leur lieu et place une équitable compensation en numéraire, se réserva de faire lui-même la distribution dçs espèces qui seraient allouées en liquidation de ce litige.

Un premier induit fut donc accordé à cet effet, en 1874, au Rév. P. Charaux, supérieur des Jésuites du Canada; mais, vu les obstacles imprévus qui surgirent, le Général de la Compagnie de Jésus pria le Saint-Père de reprendre son Induit, qui fut, en 1878, transmis d'abord à tous les évoques; puis, en 1884, à Mgr Taschereau, archevêque de Québec, nommément.

Aucune tentative n'ayant amené un résultat pratique, l'honorable M. H. Mercier, ancien élève des Jésuites, alors chef du gouvernement de Québec, voulut solutionner cette lanciaante question des « biens des Jésuites ». CertainemenI dan.? son impatience entrait un sentiment respectable de justice et de recormaissance envers ses anciens maîtres.

C'est ici qu'il faudrait s'arrêter un instant pour examiner

le terrain d'innombrables intrigues, scruter des cœurs et des reins, s'étonner de beaucoup de marches et de contre-marches ; gémir de force défaillances et d'inqualifiables cupidités chez des gens qui n'auraient pas dû connaître de pareilles faiblesses.

LE PROFESSEUR

Cette liquidation des « biens des Jésuites » à vrai dire, ne tenait au cœur que de quelques-uns. C'était surtout une cause de revendications bruyantes et d'agitation politique.

LE SOLLICITOR

Vous croyez cela?

LE PROFESSEUR

Mais fort sérieusement. A Laval, la plupart ne pensaient autrement hier, ni aujourd'hui même!...

LE DIRECTEUR

Ni aujourd'hui même, mon cher Monsieur! Eh bien! si pareille opinion persiste dans des esprits distingués ou dure ailleurs par leurs affirmations, qui ne peuvent être que haineuses ou intéressées, à moins que ce ne soit là "une façon particulière de distiller des remords aigris faute de repentir — et cette amertume-là se rencontre dans le sanctuaire — dites-le bien à vous-même d'abord, aux autres à l'occasion : c'est une erreur profonde et une grande infamie. Ça, c'est mon avis.

LE SOLLICITOR

Et le mien.

LE PROFESSEUR

Tant de sévérité repose-t-elle du moins sur des certitudes

qui rassurent votre conscience ? Inutile de redresser un tort au moyen d'un autre d'égale justesse morale.

Ne lé craignez pas! Les documents que j'ai publiés dans mes Voix Ca7iadiennes vous ont-ils édifié, convaincu, Monsieur?

LE PROFESSEUR

Je suis ici pour le dire, et à le faire je n'éprouve aucune difficulté.

LE DIRECTEUR

Eh bien! patience! Je veux vous dire d'abord et succinctement, — car je ne désire accabler personne nommément et avec opiniâtreté, à moins que des démentis ne m'y contraignent, — que tout n'alla pas sur des roulettes dans la meilleure des causes. Vous me comprendrez assez, et vous devinerez dans la transparence des choses les personnalités comme les collectivités en lutte, quand je vous dirai que l'honorable M. Honoré Mercier rencontra, dans ses projets de rendre service à l'Eglise, en rendant justice aux meilleurs de ses serviteurs, les plus ardentes contrariétés de la part de gens de robe et d'Eglise dont il n'aurait dû connaître que le concours loyal et que les encouragements. Précisément, M. le Professeur, à contrarier ainsi le Premier ministre se distinguèrent tout particulièrement les tenants de l'Université de Laval, qui luttaient, comme pour leur chose, sous l'incompréhensible commandement de l'archevêque Taschereau, créé cardinal en 1886!

LE SOLLICITOR

C'est, en effet, cette opposition troublante et obstinée, qui décida l'honorable Honoré Mercier à se rendre à P>ome et à y donner résolument de sa persoime pour en tenniner enfin.

Il vit le pape à ce sujet; il exposa à Léon XIII, qui dvait du reste le génie, d'aucuns disent la marotte de la conciliation, comment il entendait trancher le litige. Le Saint-Père approuva ses vues comme ses moyens ; et il rendit hommage aux intentions bienveillantes du gouvernement canadien.

Et comme conclusion, ne le perdez pas de vue : en mars 1888, Léon XIII transmit de nouveau aux Jésuites ïlndidt qui les autorisait à traiter eux-mêmes des « biens » qui leur revenaient en toute justice.

Mais, mais! et ce fut le triomphe des intrigants et de la manie des combinaisons fort en honneur alors en cour de Rome, si les Jésuites obtenaient de l'autorité suprême, intendante souveraine de tous les biens de l'Eglise universelle, le droit de revendiquer leur dû, ils n'avaient pas, par là même, la liberté de recevoir l'objet litigieux, ni celle d'en disposer à leur gré. Le pape s'était jusqu'au bout réservé le droit de répartir la compensation offerte, car le gouvernement, si bienveillant qu'il fût, n'entendait accorder qu'une indemnité et non restituer les propriétés elles-mêmes, jadis confisquées.

Je vous disais tout à l'heure : patience! C'était vous promettre nor pas des raisonnements, mais des documents. Nous y arrivons.

LE PROFESSEUR

Vous m'intriguez.

LE DIRECTEUR

J'aime mieux vous éclairer. Cependant, laissez-moi vous le dire : cela m'étonne que sur ce point-là il me faille vous convaincre. Mes documents étaient à votre portée à Laval même. En tous cas, une petite excursion jusqu'au collège

Sainte-Marie, à Montréal, vous aurait donné pleine satisfaction.

LE PROFESSEUR

Comment cela?

LE DIRECTEUR

Eh! le plus naturellement du monde. Je doute que M. Honoré Mercier ait été moins prévenant pour l'Université de Laval qui le contrariait — et se trouvait ainsi partie dans le débat — que pour le R. P. Turgeon S. J., chargé, par la Compagnie de Jésus, de négocier avec le gouvernement canadien.

Admettons, par impossible, que le Premier ministre ait restreint le nombre de ses hommages ; Laval était bien capable et assez intéressé pour se procurer ce qu'on omettait de lui offrir et j'affirme donc qu'il doit exister dans la Bibliothèque de l'Université un certain livre intitulé : Des documents relatifs au règlement de la Question des Biens des Jésuites (1888- 1889), volume imprimé par Desbarats et C'*', à Montréal, en 1890. M. Mercier en offrit un exemplaire au Père Turgeon, alors recteur du collège Sainte-Marie, pour être conservé aux archives de cet établissement. C'est dans cette édition officielle, à n'en pas douter, que mes informateurs ont puisé les pièces que voici, et d'abord, une lettre de M. Honoré Mercier, premier ministre, pour rappeler au P. Turgeon S. J,, chargé de négocier l'affaire avec lui, les faits de la cause, à savoir : l'origine du conflit par la confiscation des biens des Jésuites opérée par l'Angleterre, les réclamations multiples et pressantes qui se produisirent périodiquement, et enfin les intentions du gouvernement actuel. Lisez-la^.

1. Biens des Jésuites. — Des biens considérables appartenant aux Jésuites du Canada furent réclamés, puis complètement confisqués par les autorités impériales d'Angleterre, à la mort du Père Casot, en 1800. Dos réclamations énergiqxies ont été faites à ce sujet par les autorités religieuses et les citoyens du pays, notamment :

par Mgr Hubert, évoque fie Québec en 1791

LE PROFESSEUR

C'est précis. Que répondit le Père Turgeon à cette ouverture ?

LE SOLLICITOR

Il faut retenir d'abord de cette lettre que le champ de la discussion ouvert au P. Turgeon avait été préalablement fort rétréci. Selon moi, il est manifeste, par la lecture de cette lettre officielle, que tout avait été, autre part, examiné, débattu et accepté d'avance; et qu'il ne s'agissait plus, sous forme de négociation apparente, que de dresser le procèsverbal d'une cause jugée et réglée entre les principales parties, en haut lieu; disons à Rome!

LE PROFESSEUR

Evidemment, il n'y avait plus à faire preuve de ruse ou de génie dans l'examen et dans la solution d'un litige fameux que des compétitions ardentes semblaient avoir embrouillé

par les citoyens de Québec en 1793

par les Evêques Signay, év, de Québec : Turgeon, coadj. et

Lartigue, auxil vers 1835

par les év. Signay, Turgeon, Gaulin, Phelan, Bourget, Prince,

Power en 1845

par le clergé des diocèses de Québec et de Montréal ... en 1847 Ties « Biens des Jésuites » furent remis au gouvernement de Québec après l'Acte de la Confédération (1867) : de là de nouvelles réclamations :

parle R. P. Charaux, supérieur des Jésuites en Canada. . en 1874 par les arch. et év. Taschereau, Laflèche, Langevin, Fabre,

A. Racine, Duhamel, Moreau, D. Racine en 1878

par Mgr Taschereau (en vertu d'un induit du 13 oct, 1884). en 1885 Enfin, un induit du 27 mars 1888 autorise les Pères Jésuites du Canada à traiter avec le gouvernement dans la question des biens; et le R. P. Turgeon est nommé par eux pour agir comme leur procureur. Avant d'entrer en négociation avec le R. P. Turgeon, le gouvernement, dans sa communication officielle du 1er mai 1888, désire lui rappeler : 1° Qu'au sujet de ces biens le gouvernement ne reconnaît aucune obligation civile, mais seulement une obligation morale;

2° Qu'il ne saurait être question d'une restitution en nature dont

comhie à dessein. Encore fallait-il présenter les choses sous un jour, dans des formes acceptables par l'opinion saisie.

LE DIRECTEUR

C'est ce dont on se préoccupait surtout dans les lettres échangées à la suite de la démarche de M. Honoré Mercier.

Ne pouvant faire mieux, le P. Turgeon agréa donc les conditions exposées dans la lettre du premier ministre comme bases des négociations possibles avec le gouvernement; et alors au nom du conseil des ministres, M. Mercier, par une lettre datée du 14 mai 1888, invitait le P. Turgeon à faire connaître par écrit la compensation désirée, « espérant ique cette demande sera très raisonnable et modérée, vu les difficultés financières de la province et autres. »

Le mot autres est ici à souligner. Le correspondant du P. Turgeon était trop bien intentionné et trop loyal pour invoquer des entraves chimériques. Il devait compter avec des gens autant qu'avec la politique en général; et ces gens n'étaient autres que les intrigants qui assaillirent les pouvoirs publics de leurs protestations, et émurent la Curie romaine de leurs gémissements!

le principe a été abandonné par qui de droit (à Rome, en 1884), mais seulement d'une compensation en argent à être fixée à l'amiable;

3" Que la somme fixée comme compensatioa devra être exclusivement employée dans la province (de Québec);

4° Que vous ferez au gouvernement de la province une cession complète, parfaite et à perpétuité, de tous les biens qui ont pu appartenir, en Canada, à un titre quelconque, aux Pères de l'ancienne Compagnie; et que vous renoncerez à tous droits sur tels biens et leurs revenus en faveur de notre province; le tout, tant au nom de l'ancien Ordre des Jésuites et de votre corporation actuelle, qu'au nom du Pape, de la S. C. de la Propagande et de l'Eglise catholique romaine en général;

5° Que toute convention faite entre vous et le gonvcrn^ment de cette province ne vaudra qu'autant qu'elle sera ratifiée par le Pape et la législature de cette province. « Voilà, Très Révérend Père, les hases sur lesquelles le gouvernement désire traiter avec vous cette délicate question des biens dits « biens des Jésuites ».

Signé : Honoré Mercier, premier ministre.

Et voici, Messieurs, comment le P. Turgeon, déférant au désir du gouvernement, exposa, en l'appuyant, sa demande modérée à coup sûr : le document est daté du 20 mai 1888, et il porte ce qui suit :

« .... Voici, Monsieur le Ministre, ce que je crois devoir répondre en faveur de la cause que j'ai l'honneur de défendre.

» D'après les rapports officiels que vous avez eu l'extrême obligeance de me communiquer, je constate que les Mens des Jésuites sont évalués à la somme de $ 1,200,000.00 (un million deux cent mille piastres). Ce n'est qu'une valeur approximative, et je la crois bien inférieure à la valeur réelle. Des hommes compétents que j'ai consultés à Québec, à Montréal et aux Trois-Rivières, n'hésitent pas à affirmer que les biens des Jésuites valent au moins 2,000,000.00 (deux millions de piastres).

» Ils calculent :

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