Une propriété à Notre-Dame-des-Anges a
été vendue 18,200.00
Ce qui donne un^tolal de plus de $2,000,000.00
Caii-eries.
» Remarquez, Monsieur le Ministre, qu'aucune mention n'est faite des intérêts, même depuis la confédération (en 1867).
» C'est donc en présence de ces documents que je dois faire la demande d'une compensation raisonnable et modérée, avant de mettre le gouvernement dans la pleine jouissance et la légitime possession de tous les biens des Jésuites en Canada. Or, ma proposition raisonnable et modérée, la voici : Je demande au gouvernement de la province de Québec la moitié de la valeur réelle d'une seule des propriétés que nos Pères ont achetées de leurs propres deniers, de notre propriété de Montréal, c'est-à-dire $^990,009. 00 (neuf cent quatre-vingt-dix mille neuf piastres) : et les Pères Jésuites abandonneront au gouvernement toutes les autres propriétés.
» Voici les raisons sur lesquelles j'appuie ma demande :
» 1. Je ne demande que la moitié d'une seule propriété, et j'en cède vingt autres : n'est-ce pas raisonnable et modéré?
» 2. Nos dettes actuelles s'élèvent à $ 200,000.00 ; pour nos trois maisons d'études et de formation, il ne faut pas moins de $ 30,000.00 de revenus annuels ; pour faire les réparations urgentes que demanderaient nos maisons de Québec, Trois- Rivièr^s, Montréal, Sault-au-Récollet et de Nominingue, il n'en faudrait pas moins de 205,000.00;
» 3. Le gouvernement trouvera-t-il ma demande exagérée, quand il considérera que la vente d'une seule propriété peut le rembourser et au-delà? Ainsi, le Champ-de-Mars, à 5 piastres du pied, rapporterait $1,024,110.00; et n'obtiendrait-on pas un pareil résultat avec la seigneurie du Cap de la Madeleine, dont l'étendue est de 40 lieues? Voilà pourquoi, Monsieur le Ministre, je considère ma demande raisonnable et modérée.
» Je n'ignore pas, Monsieur le Ministre, que, dans un document présenté à Rome il y a quelques années (1884), on a évalué tous les biens des Jésuites à la somme do $ 400,000 (quatre cent mille piastres); mais l'inexactitude de cette évaluation est démontrée même d'après les rapports officiels (du
gouvernement) cités plus haut. Le même document (de 1884) contient d'autres propositions non moins inexactes, pour prouver que la Compagnie de Jésus est incapable par elle-même de recouvrer ses biens à cause de l'opposition qu'elle rencontrerait dans la législature. En protestant contre cette insinuation, je suis heureux d'affirmer que depuis que la Compagnie de Jésus est entrée en négociations avec le gouvernement, elle a été l'objet de la plus grande bienveillance de votre part, Monsieur le Ministre, de la part de vos honorables collègues et des honorables membres des deux Chambres.
»En terminant, Monsieur le Ministre, je me permets une suggestion. Dès que le règlement sera conclu, ne serait-il pas possible, en dehors de la compensation accordée, de donner aux Pères Jésuites un terrain qui fût comme le monument commémoratif de l'acte éminemment catholique et conservateur que vous allez faire? Je propose la « commune » de Laprairie : ce terrain, dans l'état où il existe, est de peu de valeur; mais il peut suffire pour le but commémoratif indiqué.
» Il est aussi une manière de commémorer dans l'histoire politique du pays ce concordat glorieux dont l'acte restera attaché au nom de votre ministère, dès que le Saint-Père l'aura ratifié : c'est que les établissements des Pères Jésuites en cette province soient toujours admis, selon leurs mérites et s'ils le demandent, à partager les largesses que le gouvernement de cette province accordera à d'autres institutions pour encourager l'enseignement, l'éducation, l'industrie, les arts ou la colonisation. La raison de cette faveur, c'est que ces allocations se feront, en grande partie, sur les fonds des « Biens des Jésuites ». Ne serait-il pas étrange, pour ne rien dire de plus, de refuser aux Jésuites une part, accordée à d'autres, dans les encouragements pécuniaires tirés du revenu de ces mêmes biens dont les Jésuites ont enrichi la province ?
» Voilà, Monsieur le Ministre, ce que j'ai cru devoir vous dire avant de savoir ce que le gouvernement est prêt à m'offiir comme compensation des biens des Jésuites.
» En attendant l'honneur d'une réponse, je compte sur la justice de ma réclamation et sur la libéralité d'un sage gouvernement. »
LE PROFESSEUR
Ah ! et que répondit le premier ministre à cette demande fort bien posée et prévenante à souhait?
LE DIRECTEUR
Il répondit ce qui suit, le 4 juin 1888 :
« Au Père Turgeon, en tant qu'agent agréé du Saint-Siège»
» Très Révérend Père,
» J'ai l'honneur d'accuser réception de votre lettre, datée du 20 mai dernier. Vous m'y faites connaître les conditions auxquelles vous êtes disposé à régler la question dite « Biens des Jésuites » au moyen d'une compensation équivalant à la moitié de la valeur d'une des propriétés achetées par la Compagnie de Jésus, de ses propres deniers. J'ai soumis votre lettre à mes collègues réunis en conseil, et nous sommes arrivés à la conclusion de vous répondre ce qui suit :
» 1° Vu les difficultés qui entourent le règlement de cette question et vu la situation de la province, nous sommes otligés, à regret, de vous dire que nous ne pouvons vous offrir plus de $400,000.00.
» 2° Pour arriver à ce chiffre, nous ne prenons pas pour base la valeur intrinsèque des biens, attendu que depuis longtemps les autorités religieuses ont abandonné la demande de restitution en nature, et se sont contentées invariablement de réclamer une indemnité. Le montant de cette indemnité a même été indiqué par les autorités religieuses de ce pays, à Rome, lesquelles autorités se sont déclarées prêtes, dans différentes occasions, a ac( epler 400,000.00.
» 3*^ Il nous est en conséquence impossible d'aller au-delà de ce montant. Nous sommes prêts à vous l'offrir aux conditions posées dans ma lettre du 1^^ mai dernier.
» 4^' De plus, comme commémoration de ce règlement, nous vous rétrocéderons les droits que le gouvernement possède sur la Commune de Laprairie. Ces droits, minimes, il est vrai, sont toutefois les mêmes que les Pères Jésuites s'étaient réservés par l'acte de concession aux habitants de Laprairie de la Magdeleine, reçu le 19 mai 1694, devant M'' Adhémar, notaire royal de l'Ile de Montréal, moins quelques changements faits à ces droits par actes de la Législature.
» Voilà, très Révérend Père, les offres que mes collègues m'ont chargé de vous faire. Espérant que, vu les circonstances exposées ci-haut, vous pourrez les accepter,
» J'ai l'honneur d'être,
» Votre tout dévoué,
{Signé) Honoré Mercier, « Premier Ministre »
A cette lettre de l'honorable H. Mercier, le P. Turgeon répondit simplement dès le 8 juin 1888 :
« Monsieur le Ministre,
» En présence de votre lettre du 4 juin courant, déclarant qu'il est impossible au gouvernement d'offrir plus de $ 400,000.00 ; en présence des raisons que vous donnez, et des difficultés que vous alléguez, je crois remplir le mandat dont je suis chargé et entrer dans les vues du Saint-Siège et des supérieurs de la Compagnie de Jésus qui ont à cœur de voir disparaître le malaise causé par cette question en ce pays, en acceptant vos propositions, si mmimes qu'elles soient.
et en espérant que le Saint-Siège les aura pour agréables et daignera les ratifier.
» J'ai l'honneur d'être,
» Monsieur le Ministre,
» Votre très humble serviteur,
» A. D. TURGEON, S. J., » Frocureur des Jésuites. »
LE PROFESSEUR
En effet, on ne pouvait bâcler plus lestement un litige encombrant.
LE SOLLICITOR
Cette solution élégante, rapide et facile, démontre jusqu'à l'évidence l'accord préalable des parties.
LE DIRECTEUR
C'est indiscutable. Et, Messieurs, comme il y avait vitesse acquise, on ne lambine plus. Le 8 juin, c'est-à-dire le jour même de l'acceptation du P. Turgeon, agissant en sa qualité de représentant officiel de la Compagnie de Jésus, le premier ministre accusait réception de cette acceptation et il ajoutait textuellement : « Il ne me reste plus qu'à faire préparer les documents nécessaires et à les soumettre à qui de droit. » Il faisait allusion ainsi au projet de règlement des « Biens des Jésuites » qu'il avait l'intention de présenter à la Chambre et qu'il déposa en effet sans tarder.
Ces documents. Messieurs, que voici, et qui viennent do la source déjà indiquée, sont un long mémoire où l'honorable premier ministre débute en réckunant l'attonliori de ses collègues pour examiner avec eux : 1" l'histoire des biens des Jésuites au Canada, leur situation et leur valeur; 2° la nature
du règlement dont la sanction est demandée; 3° les raisons pour lesquelles ce règlement doit être, sanctionné : voyez encore :
1° L'histoire des biens des Jésuites en Canada, leur situation et leur valeur. — « Les biens en question appartenaient aux Jésuites du Canada et étaient en leur possession, quand le gouvernement s'en empara en 1800 par ordre des autorités impériales sous le règne du roi Georges III...
» La prise de possession est motivée comme suit au nom du roi :
« Vu que tous et chacun des biens et propriétés, meubles et immeubles situés en Canada, qui dernièrement appartenaient au ci-devant Ordre des Jésuites, nous sont dévolus depuis l'année de Notre-Seigneur mil sept cent soixante (1760) et nous appartiennent maintenant par la loi, sous et en vertu de la conquête du Canada, sous ladite année de Notre-Seigneur mil sept cent soixante (1760), et sous et en vertu de la cession d'icelui faite par Sa Majesté très chrétienne, dans le traité définitif de paix conclu entre nous. Sa Majesté chrétienne et Sa Majesté très catholique, à Paris, le dixième jour de février qui était dans l'année de Notre-Seigneur 1763. Et vu que par Notre faveur particulière, il nous a plu gracieusement de laisser les membres survivants du dit Ordre des Jésuites, qui vivaient et régnaient en Canada, dans le temps de la dite conquête et cession d'icelle, occuper certaines parties des dits biens et .propriétés, meubles et immeubles, et recevoir et jouir des rentes, revenus et profits de telle partie d'iceux, à et pour leur usage, bénéfice et avantage respectifs, durant le temps de leurs vies naturelles. Et vu que tous et chacun des membres survivants du dit ci-devant Ordre des Jésuites sont décédés ; et vu que le décès des dits feux membres survivants du dit ci-devant Ordre des Jésuites, d'après certaines considérations spéciales sur le sujet, il nous a plu par notre autre faveur de permettre au révérend Jean-Joseph Cazot, prêtre, d'occuper diverses parties des dits biens et propriétés, qui étaient ainsi comme susdit occupés par les dits membres survivants du dit ci-devant Ordre des Jésuites et de recevoir et jouir des rentes, revenus et profits d'iceux, à et pour son usage, bénéfice et avantage, durant notre plaisir royal, ce que pour diverses causes et considérations, nous avons jugé à propos de déterminer comme nous le déterminons par les présentes; et vu qu'en considération des prémisses, nous avons résolu de prendre en notre possession réelle et actuelle les parties
des dits biens et propriétés du dit feu Ordre des Jésuites, lesquels sous «t en vertu de notre dite pennission royale ont été dernièrement occupés par les dits derniers membres survivants du dit cidevant Ordre des Jésuites et par le dit Jean-Joseph Cazot. A ces causes, etc. » (Voir la traduction dans l'appendice des journaux de V Assemblée législative du Bas-Canada, 1 823-24.)
Les Jésuites du Canada avaient été constitués par lettres patentes de Louis XIV, 12 mai 1678... Lors de la capitulation de Québec, 18 sept. 1759; et de celle de Montréal, 8 sept. 1760, les Jésuites possédaient des biens considérables... (Suit ici un rapport détaillé de ces biens, de leur situation et de leur valeur.)
L'hon. Mercier continue :
Ces biens provenaient de trois sources différentes : donation des rois de France, donations de particuliers, achats faits par les Jésuites...
Or, l'article 11 de l'acte de capitulation de Québec dit : « Qne les habitants soient conservés dans la possession de leurs maisons, biens, effets et privilèges. » (Accordé, en mettant bas les armes.)
L'art. XXXIV : « Toutes les communautés et les prêtres conserveront leurs meubles, la propriété et l'usufruit des seigneuries et autres biens que les uns et les autres possèdent dans la colonie, de quelque nature qu'ils soient ; et les dits biens seront conservés dans leurs privilèges, droits, honneurs ei exemptions » (Accordé).
L'art. XXXV : « Si les chanoines, prêtres, missionnaires, les prêtres du Séminaire des Missions étrangères et de Saint-Sulpice, ainsi que les Jésuites et les Récollets veulent passer en France, le passage leur sera accordé sur les vaisseaux de Sa Majesté Britannique, et tous auront la liberté de vendre en total ou en partie les biens, fonds et mobiliers qu'ils possèdent dans la colonie... Ils seront les maîtres de disposer de leurs biens... » (Cet article ne paraît pas avoir été refusé, mais il n'est pas marqué accordé.)
Art. XXXVII : <i Les seigneurs des terres... et toutes autres personnes que ce puisse être... conserveront l'entière paisible propriété et possession de leurs biens seigneuriaux et roturiers, meubles et immeubles... » (Accordé).
Le traité de Paris, signé le 10 février 1763, contient la clause suivante :
« Sa Majesté Britannique consent de plus que les habitants fraHçais ou autres, qui avaient été sujets du Roi très chrétien en Canada, palissent se retirer en toute sûreté et liberté où ils jugeront à propos...; le terme limité pour cette émigration sera fixé à l'espace de dix-huit mois... »
Durant l'administration du général Murray, de 1763 à 1766, Monsieur Briand, alors vicaire général et plus tard évêque de Québec, écrivait au général :
« La quatrième raison sur laquelle je m'appuie pour demander la conservation des biens des Jésuites est qu'ils les ont en possession et que, selon la capitulation, tous les corps, aussi bien que les particuliers, devraient être conservés dans la paisible jouissance de leur état, biens et possessions... Que Sa Majesté, conséquemment, les conserve dans l'état dont ils jouissaient, lorsqu'elle s'est, par la force de ses armes, soumis le Canada... »
Plus tard, — on ne peut préciser la date exacte, — le gouvernement (britannique) défendit aux ordres religieux de recruter des novices; et, le 15 novembre 1772, Mgr Briand écrivit au Cardinal Castelil, préfet de la Propagande : « Je l'ai demandée (la permission pour les Jésuites de recevoir des sujets) au roi de la Grande Bretagne, par une adresse signée du clergé et du peuple; je crains fort de ne pas l'obtenir. Voilà deux ans écoulés, et je n'ai point de réponse,. »
Cette défense de recruter des novices est renouvelée dans les instructions royales de 1791.
Le 21 juillet 1773, la Compagnie de Jésus fut supprimée par le bref Dominus ac Medemptor de Clément XIV. — Mais les Jésuites restèrent en possession de leurs biens en Canada jusqu'à la mort du Père Cazot en 1800, à l'exception d'une partie de leur collège à Québec, dont les troupes anglaises s'emparèrent en 1776.
Cependant, dès 1770, lord Amherst avait demandé leurs biens; et cette demande fut renouvelée à diverses reprises tant par lord Amherst cjne par ses héritiers. Bien qu'un ordre du roi fût émis le 9 novembre 1770 à l'effet de donner à lord Amherst tout ce qui pouvait être légalement livré de ces biens, cette livraison n'eut jamais lieu. Au contraire, une commission composée de neuf personnes fut créée le 7 janvier 1788, avec instructions de s'enquérir, entre autre choses, de quelles parties ou portions d'iceux revenaient au roi et pouvaient être par lui légalement données et accordées.
L'on voit que cette question délicate souleva de très sérieuses objections; car, le 21 oct. 1788, le comité du conseil législatif déclara : « Qu'il était nécessaire que la Législature provinciale passât une loi ou ordonnance pour effectuer les très gracieuses intentions de Sa Majesté envers le lord Amherst et la bienveillance de Sa Majesté envers le public; en déclarant son agrément et son plaisir royal au sujet de la suppression et de la dissolution de l'Ordre des
Jésuites et la réunion de leurs droits, propriétés et possessions à la couronne pour les objets que Sa Majesté jugera à propos d'ordonner ». {Rapport sur l'éducation 1824, p. 102).
Les instructions royales du 16 sept. 1791 {Chisolm's Papers, p. 151) disent :
« C'est notre volonté et plaisir que la Société de Jésus soit supprimée et dissoute et ne soit plus à l'avenir un corps politique et puTslic, et que toutes leurs propriétés et possessions nous retournent à nous pour les fins que nous jugerons convenables... »
Comme nous l'avons déjà dit, la prise de possession de ces biens par les autorités impériales a eu lieu en 1800, à la mort du Père Cazot.
A partir de ce moment, de nombreuses protestations eurent lieu, tant de la part des autorités religieuses, que de celle des citoyens djS cette proAance. Ces protestations sont suffisamment indiquées dans le texte des Résolutions; et il n'y a pas lieu de les citer ici. Cependant, je désire attirer l'attention de mes collègues sur les documents, inédits, je crois, qui ont été écrits à la suite de la demande du R. P. Charaux, Supérieur des Jésuites en Canada, en janvier 1874.
Ces documents, les voici :
(A) Extrait du document d'un homme d'Etat du Bas-Canada à Son Eminence le Cardinal Antonelli (juillet 1874). — Je crbis devoir taire le nom de cet homme d'Etat dans le moment i.
« La loi de 1856 fut considérée dans le temps comme un concordat entre l'Eglise et l'Etat. Il n'y eut alors aucune réclamation ni de la part des Evêques, ni de la part des Jésuites eux-mêmes contre la loi.
» Les Liens de? Jésuites, en vertu de la loi ou conconiiit pissé en 1856, sont devenus la propriété commune des catholiques et des protestants pour les fins de l'éducation supérieure. Le gouvernement provincial ne pourrait donc les rendre aux Jésuites sans changer un ordre de choses existant en vertu de la loi.
» Les Jésuites n'auront rien; et on aura soulevé en vain, et au grand préjudice de la religion le fanatisme et les préjugés dans une question où les passions s'excitent si facilement. D'ailleurs, pourquoi remettre aux Jésuites les biens en cpiestion? Quels sont leurs titres? La bulle de Clément XIV les a supprimés, et cette bulle leur a été signifiée régulièrement à Québec. Dans ce cas, ces
1. (L'homme d'Etat dont le nom n'est pas donné ici, n'est autre que l'hon. Gédéon Ouimet, aiors premier ministre du Gouvernement de Québec, qtii écrivit au Cardinal Antonelli, secrétaire d'Etat de Pic IX.)
biens des Jésuites, s'ils sont ecclésiastiques, devraient être administrés par l'Ordinaire du diocèse. Or, il n'y avait à cette époque que le seul diocèse de Québec, dans tout le Canada. Donc ce n'est qu'avec l'Archevêque de Québec, son successeur, et avec lui seul que le gouvernement de Québec pourrait traiter de cette question, s'il y avait lieu.
» Quoi qu'il puisse arriver concernant cette question, je dois déclarer à Votre Eminence que c'est l'intention bien arrêtée du gouvernement de ne pas traiter cette question avec les RR. PP. .Jésuites, mais uniquement avec l'Archevêque de Québec, dont la prudence et la sagesse inspirent au gouvernement la plus entière confiance.
» Mais ^e prie Votre Eminence d'intervenir auprès du Saint- Siège, afin de solliciter son action immédiate pour arrêter définitivement un mouvement dont les résultats mettront en danger la tranquillité politique et sociale, briseront l'harmonie qui existe heureusement aujourd'hui, entraveront la marche du gouvernement et préjudicieront gravement aux intérêts de la religion ^ »
Remarques du R. P. Braun sur le mémorandum ou document de l'homme d'JÉtat. — « I. Concordat canadien. — « Ceux qui considérèrent alors et qui ont considéré, depuis, cette loi comme un concordat entre l'Eglise et l'Etat, font preuve d'une complète ignorance des notions les plus élémentaires sur la nature d'un concordat et sur les droits les plus inaliénables de l'Eglise. »
» Pour qu'il y ait concordat, il faut que les parties intéressées concordent. Donc là où une des parties intéressées n'est ni appelée, ni entendue; là où tout se conclut sans elle, sans son consentement requis, obtenu et authentiquement exprimé, il n'y a pas, il ne peut y avoir de concordat. C'est précisément ce qui a eu lieu en 1856. La sainte Eglise catholique n'a été ni interpellée ni entendue.
» La majorité catholicjne libérale du Bas-Canada a disposé des droits, des biens de sa mère, la sainte Eglise Catholicpie Romaine; elle a disposé, en faveur des protestants comme des catholiques, des incroyants, juifs, athées, comme des fidèles, des biens de l'Eglise, biens donnés par reconnaissance aux Jésuites ou achetés par eux poui" s'en servir selon leurs constitutions.
1. Le R. P. Braun ayant été mandé à Rome, le cardinal Barnabo, Préfet de la Propagande, lui mit sous les yeux le mémorandum qpie l'hon. Gédéon Ouimet avait adressé au cardinal Antonelli, et le pria d'y répondre par écrit.
» Les Evêques du Canada ont-ils été interpellés? Non. Ont-ils consenti? Non. Les lois du Canada qui concernent les rapports de l'Eglise et de l'Etat et la disposition des biens des Jésuites ont été faites sans le concours de l'Eglise. ^Igr Baillargeon, archevêque de Québec^ le déclare expressément dans une lettre circulaire à son clergé du 31 mai 1870. Le privilège d'émettre leur a\as dans la rédaction de ces lois n'a été ni offert ni accordé aux Erêques. Ces lois furent imposées par les législateurs canadiens. Les Evêques ne dirent rien. Voilà le Concordat Canadien selon l'honorable premier ministre du gouvernement de Québec.
» Le consentement des Evêques, en tout cas, n'eût pas suffi. "Quand il s'agit de disposer des biens ecclésiastiques, de les aliéner, de les détourner de leur destination première; quand on prétend surtout régler tout cela par un concordat, seul le Saint-Siège apostolique peut et doit intei-venir, examiner, discuter les conditions et les consentir par soi-même ou par son délégué.
» Non, cette loi ne peut être considérée comme un concordat. Et cependant pour apaiser les consciences, pour sauvegarder les droits de l'Eglise, les principes les plus sacrés de la justice, les bases de la société ci^^le aussi bien qu'ecclésiastique, un concordat, une convention consentie par le Saint-Siège ou son délégué, est absolument indispensable, et c'est ce que nous réclamons.
» IL Autres inexactitudes que je prends occasion de relever dans le Mémorandum :
» 1. Clément XIV déclara la suppression de la Compagnie de Jésus non pas par une huile, mais par le bref Dominus ac Eedemptor.
» 2. La Compagnie ne fut pas supprimée au Canada; et les Evêques de Québec ne se sont pas regardés comme les maîtres de ces biens. Sans entrer dans une étude canonique, bien intéressante, il est vrai, mais trop longue pour le but que j'ai en \nie ici, il suffit pour tout homme, môme peu versé dans le droit civil et ne sachant aucunement le droit canonique, de considérer l'extrait suivant. Il est tiré du Mémoire du diocèse de Québec fait par ]\Igr Hubert au Saint-Siège, en nov. 1794. Une copie de ce mémoire existe aux archives du Séminaire de Québec; et une autre, faite par M. l'abbé J.-B.-A. Ferland, le 24 avril 1855, aux archives du collège Sainte-Marie, Montréal.
» Mgr Hubert écrit pour Rome, et il n'auiail eu aucune raison politique à cacher la vérité, s'il s'était regardé, lui et ses prédécesseurs, comme les possesseurs de ces biens, tout au contraire. Or voici ce qu'il dit :
» Lors de l'extinction de leur Ordre en 1773, l'évêque d'alors, pour leur consen^er leiDS biens (la fin qiiil avait en vue) dont ils faisaient un usage édifiant, obtint du Saint-Siège et du gouvernement {voici les moyens pour y arriver) qu'ils retinssent leur ancien habit, et se constitua leur Supérieur {comme VEvêque l'est souvent de. communautés religieuses sans cependant posséder leurs biens). Le peuple ne s'aperçut point du changement de leur manière d'être et continua de les appeler Jésuites. Il en restait encore douze.
» Tous sont morts les uns après les autres en travaillant au salut des âmes. Il n'en reste plus qu'un : et ce qui caractérise bien l'humanité et la libéralité du gouvernement anglais, c'est que cet ex-Jésuite (ex-jésuite, c'est vrai dans un sens, puisqu'ils étaient supprimés à Hmne, mais pas partout ailleurs, v. g. en Russie, aux Etats-Unis, etc.) jouit paisiblement et tranquillement de tous les biens qui appartenaient à son Ordre en ce pays, et en fait des aumônes immenses : c'est-à-dire, déjà depuis plus de 21 ans. Le bref de suppression était daté du 21 juillet 1773. Or, trois chos;es Surtout indiquent le pouvoir d'administrer des biens en possesseurs : le fait de posséder, le fait d'acquérir, et, la plus importante, le fait d'aliéner. Si, par consécjnent, il y a de l'ob^ctirité dans cjnelquts autres documents émanés des Evêques de Québec et que nulle part il ne soit dit positivement que le bref fut promulgué, cette obscurité disparaît devant les termes si clairs et si formels de ce Mémoire.
(B) En 1876, le gouvernement de cette province, sous l'administration de Bouchei-ville, commença la démolition de l'ancien collège des Jésuites à Québec; et le même gouvernement fit di^-iser le terrain en lots de \'ille, en vue d'une vente prochaine. Ce plan de division, qui est déposé dans les archives provinciales, porte la date du 30 nov. 1877.
Le 9 oct. 1878, sous l'administration Joly, les Evêques de la prorince protestèrent dans les termes suivants :
« Déjà, à plusieurs reprises, l'épiscopat, le clergé et les catho- :> liques de cette proWnce ont protesté contre l'usurpation des biens » appartenant, en cette province, à l'Ordre des Jésuites, au mo- » ment de sa suppression dans le siècle dernier. En même temps, » ils en ont revendiqué la possession et la propriété comme biens » destinés à des fins qui sont du ressort exclusif de l'Eglise catho- » lique, selon la volonté expresse et sacrée des nombreux bienfai- » teurs, tous catholiqpies, de l'Institut tel qu'établi en Canada. Ayant » appris que le ten'ain sur lequel était construit le collège des » Jésuites à Québec, allait bientôt être mis en vente par le gouverne-
» ment de cette pro^'ince, nous, Archevêque et Evêques de la pro- » vince de Québec, croyons qu'il est de notre devoir de renouveler et » nous renouvelons, par les présentes, les susdites protestations » et revendications des dits biens et en particulier du terrain » en question ».
Le 17 oct. 1878, le secrétaire de la province répondit :
« Le gouvernement de la pro\'ince de Québec a, en effet, l'inten- » tion de mettre en vente le terrain sur lequel se trouvait le collège » des Jésuites, et voici ce qui l'a amené à cette détemiination :
» Lorsque les membres actuels du gouvernement sont entrés en » office, ils ont trouvé la démolition de ce collège non seulement » commencée, mais presque entièrement terminée ».
Cette protestation des évêques fut transmise le 17 oct. 1878 aux autorités fédérales, qui ne paraissent pas s'en être occupées; car elles se sont contentées d'accuser réception du message le 24 oct. 1878.
(C) En vertu d'un induit en date du 13 oct. 1884, Sa Grâce l'Archevêque de Québec fut personnellement autorisée à traiter avec le gouvernement de cette prov-ince et à terminer, moyennant juste compensation, la <juestion de la propriété de ces biens.
Des pourparlers eurent lieu et des correspondances furent échangées entre l'Archevêque et l'hon. M. Ross, alors premier Ministre, mais sans aucun succès; et, le 27 avril 1885, l'Archevêque s'en plaignit dans les termes suivants à iL Ross.
« De mon côté, je regre1:te d'avoir à me plaindre de ce qu'après » trois mois et demi d'attente et malgré la précaution que j'avais » eue de faire ma demande longtemps avant l'ouverture de la session » et malgré les entre^nles que j'ai eues aussi avec vous sur le sujet, » je suis informé aujourd'hui que cette demande, quoique d'une im- » portance majeure, ne peut obtenir une considération immédiate... » Je donnerai volontiers mon concours à toute mesure qui pourra » régler cette question d'une manière satisfaisante et définitive. Et » d'un autre côté, j'aime à croire que le gouvernement catholique » d'une province catholique se fera un devoir de la terminer aus- » sitôt que possible. »
(D) Tandis que ces négociations avaient lieu ici, M. l'abbé Brichet, du séminaire français, à Rome, se disant représenter les intérêts de Sa Grandeur ^Igr l'Arch. de Québec, soumettait au Général des Jésuites les propositions suivantes :
« 1. Le gouvernement du Canada retient les biens cpii appartc- » naient autrefois à l'ancienne Compagnie.
» 2. On peut les évaluer à 2.000.000 (deux millions) de francs.
» 3. II. est impossible à la Compagnie de les recouvrer.
» 4. La partie protestante des députés est trop opposée aux Jésui- » tes pour consentir à cette restitution.
» 5. Ce point est évident pour tous ceux qni connaissent les per- » sonnes et les choses.
» 6. Directement par elle-même, la Compagnie n'a aucune chance » de rentrer en possession de ces biens.
» 7. Mgr l'Archevêque de Québec espère les obtenir facilement » pour son université.
» 8. Cette proposition est encore prescpie évidente. ,
» 9. Les biens sortiraient ainsi des mains d'un gouvernement » qui peut devenir, à bref délai, semblable aux gouvernements » d'Europe, et alors tout est perdu sans espoir.
» 10. Cependant, Mgr l'Arch. comprend qu'il est convenable que » la Compagnie ait une bonne part à cette acquisition.
» 11. Il s'engagerait tout à fait secrètement à payer à la Compa- » gnie la somme de 500.000 fr. »
(E) Voici une autre lettre à peu près dans le même sens, envoyée au Général des Jésuites en 1884 :
« Très Révérend Père,
» Le soussigné, secrétaire de la S. C. de la Propagande, se fait » un devoir de communiquer à V. Paternité Révérendissime la » décision définitive que le Saint-Père a prise au sujet des démar- » ches poui les biens que votre digne Compagnie possédait autre- » fois au Canada, et que le gouvernement veut maintenant rendre » à l'Eglise. Sa Sainteté a ordonné au secrétaire soussigné de signi- » fier à l'Archevêque de Québec que, pour éviter toute difficulté, il » traiterait personnellement avec le gouvernement et stipulerait » les actes en son nom de manière cependant que, dans l'instru- » ment public, aucune condition ou clause ne devrait s'y trouver » qui léserait la liberté du Saint-Siège dans la disposition de ces » biens comme il voudra; car le Saint-Père juge équitable qu'une » part de ces mêmes biens, selon qu'il sera déterminé après, soit » rendue à la Compagnie de Jésus.
» Profitant de l'occasion, il a l'honneur de se déclarer avec le plus » grand respect,
» De Votre Paternité Révérendissime, » Le très humble et dévoué serviteur,
(Signé) » D., Archevêque de Tyr. »
Voilà tous les documents de qnelque importance que j'ai pu me procurer sur cette question, à part les lettres que j'ai échangées avec Leurs Eminences les Cardinaux Simeoni et Taschereau et le R. P. Turgeon, lesquelles lettres sont données textuellement dans les Bésolutions.
2° La nature du règlement dont la sanction est demandée. — Maintenant j'arrive à la seconde partie de mes observations : la nature du règlement. — Ce règlement peut se résumer dans les sept propositions suivantes :
1. La province paiera la somme de $ 400.000.00 aux personnes indiquées par le Pape, dans les six mois de la signification, au secrétaire de la province, de sa décision faisant connaître cette distribution.
2. Cette somme ne portera pas d'intérêt avant la signification, au secrétaire de la province, de l'acte du Pape sanctionnant l'arrangement; et, après cette signification et jusqu'au paiement du capital, l'intérêt sera de 4 p. c.
3. Si l'arrangement n'est pas sanctionné par le Pape, aucun paiement d'intérêt ou de capital ne sera fait.
4. Cession complète, parfaite et à perpétuité doit être faite à la province, avant aucun paiement même d'intérêt, de tons les biens qui ont pu appartenir au Canada, à quelque titre que ce soit, aux Pères de l'ancienne Com^pagnie.
5. Renonciation à tous droits généralement quelconques sur ces biens et leurs revenus, tant au nom de l'ancien Ordre des Jésuites, de la Société de Jésus incoi^porée l'an dernier (par ce gouvernement), du Pape, de la Propagande et de l'Eglise catholique en général.
6. Rétrocession à la Compagnie de Jésus susdite des droits du gouvernement sur Ja commune de Laprairie.
7. Paiement aux universités et maisons d'éducation protestantes et dissidentes, d'une somme de $ 60.000, suivant la distribution qu'en fera le comité protestant du conseil de l'instruction publique.
Voilà les sept propositions qui ressortent des conventions : un mot sur deux ou trois des principales...
3" Baisons pour lesquelles nous devons sanctionner cet arrangement. — a) D'abord, je crois que c'est un arrangement juste et équitable...
Non-, avons cru que nous ne pouvions pas donner plus ipic le montant mentionné en 1884. Lorsque Son Eminencc le Cardinal Taschereau était chargé de régler la question, il paraissait disposé
à acceptei $ 400.000.00. Il ne me semble pas juste à ceux qui représentent le Saint-Siège aujourd'hui de demander plus que ne demandait à cette époque le représentant du Saint-Siège.
b) Ensuite, le principe sur lequel nous procédons est un principe juste. Personne ne peut nier, M. le Président, qu'il est temps de régler cette question et que nous devons accorder une compensation à ceux qui représentent les anciens propriétaires. J'ai donné tout à l'heure l'exposé des faits: et malgré tout le respect que j'ai pour les autorités constituées de mon pays, malgré tout le respect que j'ai pour les décisions du roi d'Angleterre, je suis forcé de dire ici comme homme de loi que cet acte de confiscation des biens des Jésuites a été un acte de spoliation.
On a basé la prise de possession sur le droit de conquête. Par cette déclaration, on violait les engagements pris par les capitulations et le traité de Paris. Si le principe posé dans ce bref de possession est un principe juste en droit naturel, en droit international, il n'est pas seulement juste pour les corporations religieuses, il serait encore juste pour les particuliers. Or, ^I. le Président, quel n'aurait pas été le cri de rage — et bien légitime — de la part de n'importe quel habitant de" ce pays dont les propriétés auraient été confisquées après la conquête!... Si cela ne se fait pas quan,d il n'y a pas de conventions, cela se fait encore moins quand il y a des conventions.
Ce que l'on ne pouvait pas faire contre de simples particuliers, contre des hommes qui pouvaient en définitive se défendre, prendre les armes, parler en public, se protéger dans des assemblées publiques, faire un mouvement politique ; ce qu'on ne pouvait pas faire contre ces hommes dans ces conditions, on aurait pu le faire contre des religieux sans défense! contre des hommes qui avaient consacré toute leur vie à la cause de la civilisation; contre des hommes dont les prédécesseurs avaient parcouru le pays d'un bout à l'autre et l'avaient arrosé de leurs sueurs et de leur sang avec un dévouement si héroïque! Ce qu'on aurait eu le droit de faire contre les Jésuites, on aurait eu le droit de le faire contre tous les habitants de ce pays. Or, ce n'est ni le droit, ni la justice. Et quand on a déclaré, dans ce bref de possession en 1800, qu'on prenait ces biens par droit de conquête, on a invoqué un droit qui n'existait pas. On a violé les capitulations, od a violé le traité de Paris et on a violé le droit des gens.
A cette époque comme aujourd'hui, le \àeux droit barbare de conquête était disparu. C'est-à-dire qu'alors, comme aujourd'hui, la
Causeiies. ,
conquête d'un pays ne conférait que le droit de domaine supérieur, non celui de propriété. Avant le Christ, la conquête d'un pays équivalait à la conquête du sol et des hommes : les hommes devenaient esclaves; les terres devenaient la propriété du vainqueur. Les troupes romaines se divisaient les dépouilles, s'emparaient des biens des vaincus et réduisaient à l'esclavage hommes, femmes et enfants. C'était l'ancien droit. C'était le droit païen. Mais le christianisme. Dieu merci, pour l'honneur de l'humanité et de la civilisation, a effacé ce droit barbare, ce droit païen. Et aujourd'hui la conquête d'un peuple ne donne que la souveraineté ou le droit de gouverner et de prendre les revenus et les propriétés publics. La propriété privée est respectée; la liberté du sujet n'est pas violentée... Ai-je besoin d'insister sur ce point?... Il y a un grand nombre d'autorités établissant que, d'après le droit des gens, d'après Vatelle, Grotius et tous les auteurs anciens et modernes, la conquête n'affecte pas le droit utile sur les biens des particuliers... Il est bien évident que, d'après les capitulations, les traités, il ne peut pas y avoir eu confiscation (des biens des Jésuites) par le prétondu droit de conquête.
c) Maintenant, nous devons ratifier cet arrangement pour une autre raison. C'est qu'il pourvoit à une indemnité raisonnable en faveur des protestants... Nous allons prendre dans la caisse commune, pour payer ces $ 400.000.00. Or, les protestants contribuent à la caisse commune comme les catholiques. Ils sont un septième (de la population) : nous leur donnons un peu plus du septième de $ 400.000.00.
cl) Enfin, Messieurs, il faut ratifier cet arrangement, parce qu'il faut mettre fin au malaise qui existe depuis très longtemps, dans ce pays, à ce sujet.
Je crois que nous devons nous féliciter d'être arrivés aussi facilement à la conclusion soumise. Cette question était pendante depuis au delà d'un siècle. Cette question avait créé un grand malaise, avait irrité les esprits; et le défaut de solution nous mettait dans mie position difficile et délicate, car h chaque instant les autorités religieuses réclamaient ; elles nous disaient avec énergie, je ne dis pas avec injustice, mais avec énergie, avec vigueur, que nous étions détenteurs de liions ecclésiasUipies; que nous étions des spoliateurs; et que nous devions restituer, parce que tous les membres du gouvernement et de la lé^rislature se trouvaient sous l'empire de certaines peines ecclésiastiques...
]\Iais, Dieu merci, grâce h une persistance continue de notre part
et grâce aussi à une bienveillance toute particulière de la part de celui qui a été chargé de représenter le Saint-Siège dans cette question, nous avons pu arriver à un règlement. J'ai rencontré de la part du R. P. Turgeon une bienveillance toute particulière, un désintéressement remarquable; nous sentions que nous avions affaire à un religieux qui ne désire pas réclamer pour lui ni pour la famille, ni même pour son Ordre, mais qui réclamait pour la grande famille catholique. C'était le religieux parlant au nom de l'Eglise, le représentant du Pape disant : « Nous allons traiter les enfants de l'Eglise du Canada, de la province de Québec, avec bienveillance. Nous ne voulons pas des sommes trop considérables. Ce qne nous désirons, c'est une part légitime pour l'Eglise, puis, comme conséquence, la paix et la concorde, la paix entre le gouvernement civil et les autorités ïeligieuses, la concorde entre tous les citoyens ».
Et je dois dire ici que c'est là le souvenir agréable que m'a laissé k moi et à mes collègues dans le gouvernement le règlement qne nous avons fait avec le R. P. Turgeon, délégué du Saint-Siège dans cetta question.
Il appartenait, ce me semble, aux Jésuites, de régler cette question. Les Jésuites ont fait beaucoup pour ce pays; ils ajoutent un nouveau titre à la reconnaissance publique. Ils ont contribué à civiliser le pays ; ils contribuent maintenant à nous rendre la paix religieuse : et ce ser? un des plus grands bienfaits que nous puissions recevoir de cet arrangement.
L'honorable Mercier — après quelques mots sur la raison qu'a le gouvernement de céder aux Pères Jésuites son droit, « droit purement honoiificpie et peu important », sur la Commune de Laprairie — • termina ainsi son discours du 28 juin 1888 (séance du soir) :
Je remercie bien les membres de cette Chambre de m'avoir écouté avec tant de bienveillance.
L'exposé a été un peu long, mais je crois que le sujet exigeait les explications que j'ai eu l'honneur de donner. '
J'espère que cette mesure ne rencontrera pas d'opposition. C'est une mesure juste et équitable. Ce n'est pas une mesure de parti. C'est un grand acte de réparation qui fera l'honneur de la proA-ince de Québec.
Nous ne réclamons pas cet honneur pour nous; nous sommes prêts à en laisser tout l'avantage à la législature, à cette Chambre. Tous ceux qui auront contribué à faire adopter cette mesure partageront avec nous la gloire d'avoir réglé une des cfues tiens les plus difficiles.
LE SOLLICITOR
Oui, ce sera la durable gloire de cette législature : La Chambre vota le Bill sur cette indemnité à l'unanimité.
LE DIRECTEUR
En effet. Et vous le voyez, Messieurs : sans être sorcier pour si peu, on arrive à se procurer des documents autour desquels les remords de plusieurs ont seuls intérêt à faire régner le silence.
Le Bill basé sur les résolutioyis recommandées par le lieutenant-gouverneur pour le règlement des « biens des Jésuites », fut donc introduit le 28 juin 1888, voté à l'unanimité et sanctionné le 12 juillet de la même année par le lieutenantgouverneur Angers, finalement approuvé par le Gouverneur général le 19 jan\àer 1889.
LE PROFESSEUR
Et le Saint-Siège : quelle fut son attitude?
LE DIRECTEUR
Elle fut équivalente à celle du P. Turgeon lui-même qui, du reste, était en relations suivies avec Rome. Ce fut le cardinal Simeoni qui fut chargé de dire au P. Turgeon la satisfaction du Saint-Père; il le fit par une lettre datée de Rome, 26 juillet 1888, partie du Secrétariat de la S. C. de la Propa gande : la voici :
« Mon Tjès Révérend Père,
» Notre Saint-Père le Pape Léon XIII, dans son audience du 22 juillet courant, a daigné approuver la convention faite avec le gouvernement de cette province (de Québec) relativement aux biens de la Compagnie de Jésus
» Sa Sainteté, en outre, a bien voulu décorer, du titre de Grand'Croix de TOrdre de saint Grégoire-le-Grand, Honoré Mercier, dont les soins diligents ont mené à bonne fin la susdite convention.
» En communiquant la présente à Votre Paternité, je prie Dieu de vous avoir en sa sainte garde. » Votre tout dévoué
{Signé) » Jean Gard. Simeoni, Fréfet. » D., Archev. de Tyr, Secret. »
LE PROFESSEUR
C'était bien la fin d'un litige exaspérant qui ne laissait pas d'avoir des à-côtés mystérieux et tristes qu'il importe d'éclaircir.
Il suffit que la question, désormais vidée, a si longtemps tourmenté nos pères : nous désirons la paix enfin.
LE DIRECTEUR
Ecrire impartialement l'Histoire n'est pas rouvrir les débats ni troubler la paix de personne! C'est instruire la postérité et prévenir de semblables abus. C'est encore rendre justice à la mémoire des hommes disparus.
Or donc, dûment informé de ce qui s'était passé, le Cardinal Simeoni, préfet de la Propagande, adressa, le 6 avril 1889, à l'honorable Mercier, copie du décret Cum per apostoUcas du 15 janvier 1889^, ratifiant la convention faite et prescrivant
1. (Traduction du décret Cum per ApostoUcas du 15 janv. 1889.) « Le Pape Clément XIV, après avoir, par sa lettre apostolique Dominus ac Bedemptor du 21 juillet 1773, supprimé la Société de Jésus et transporté aux Ordinaires locaux la juridiction spirituelle et temporelle de ses Supérieurs; après avoir confié à une Congrégation spéciale de Cardinaux l'exécution de cette lettre; décida, par une lettre encyclique, en date du 18 août de la môme année, que chaque évêque pren-
la distribution à faire des $ 100,000 piastres offertes en compensation.
Par ce décret du 15 janvier 1889, Léon XIII a donc ordonné de distribuer comme suit les $ 400,000 avec le domaine de La Prairie, reçues du gouvernement Mercier comme compensation pour tous les biens des Jésuites d'autrefois :
Aux Jésuites, la commune de Laprairie et. . . $100,000
A Laval de Québec . $100,000
A la succursale de Montréal $ 40,000
A rarchidiocèse de Québec $ 10,000
A Farch. de Montréal $ 10.000
A la Préfecture du Golfe St-L $ 20,000
A Cliicoutimi $ lO.OOO
A Rimouski $ 10,000
A Nicolet $ 10,000
A Trois-Rivières $ 10.000
A St-Hyacintlie $ 10,000
A Sherbrooke $ 10,000
Tolai $'(00,000
drait et retiendrait, au nom du Saint-Siège et en vue d'un usage que luimême désignerait, la possession de toutes les maisons et collèges (de la société de Jésus) non moins que de tous les droits et titres quelconques relatifs à ces lieux et à ces biens.
Toutefois, dans le Bas-Canada, par le fait du gouvernement civil, ces décrets ne furent pas exécutés à la lettre; et l'évoque de Québec, pour lors Mgr Briand, laissa, leur vie durant, aux Pères de la Société, l'administration des biens de cette Société sis en son diocèse.
» A la mort du dernier d'entre eux en 1800, le gouvernement civil s'empara de tous les biens de la Société en Canada et en attribua les revenus à l'instruction publique, cet état de chose persistant dans le pays, même après le rétablissement de la Société de Jésus par Pie Vil, jusqu'à l'an dernier, 1888. A cette époque, le gouvernement de Québec offrit une compensation pour les biens que la Société possédait autrefois dans cette province, proposant la somme de deux millions de francs (fr. 2,000,000) et un domaine appelé La Prairie, situé près de Montréal. Le soussigné, Mgr Dominique Jacobiiii, archevêque de Tyr, secrétaire de la Propagande, dans l'audience du 22 juillet de la même année ayant fait rapport sur ces faits à N. S. -P. le Pape Léon XIII, Sa Sainteté permit qu'on acceptât la compensation offerte. Mais, la propriété de ce patrimoine ayant été, comme il a été dit plus haut, dévolue au Sainl-Siège, Sa Sainteté décida que la distribution de la somme à recevoir en compensation fût réservée au Sièg>! Apostolique.
» Enfin, N. S.-Père le Pape, dans une audience accordée lo 5 du mois
On voudra bien remarquer la large parc faite à l'Université de Laval : 140.000 piastres! Cette satisfaction obtenue, Dieu sait avec quels moyens et après quels efforts, explique force tiraillements et des lenteurs. Permettez que je n'insiste pas. D'autres participations à l'aubaine mériteraient aussi des observations; ma réserve, je l'espère, ne sera pas interprétée îd'une façon flatteuse par toutes les parties prenantes !
Le R. P. ïurgeon, en annonçant enfin qu'il avait remis la part de l'indemnité assignée à chacun par le Pape, informa le premier ministre de l'expiration de son double mandat, écrivant :
Collège Sainte-Marie, 15 déc. 1889.
L'honorable Honoré Mercier,
Premier Ministre, Province de Québec.
Monsieur le Ministre, Le cinq novembre dernier, se terminait heureusement la
de janvier courant 1889 au soussigné, l'éminentissime et Révérendissime Cardinal Jean Simeoni, Préfet de la S. C. de la Propagande, après mûr examen considérant surtout les fins pour lesquelles ces biens, tel qu'exposé, avaient été concédés par les donateurs, savoir l'instruction de la jeunesse catholique dt les missions chez les sauvages du Canada, a ordonné que les Pères de la Société de Jésus sur la somme qu'ils recevraient len compensation, retiendraient le domaine communément appelé La Prairie avec la somme de huit cent mille francs (fr. 800,000), mais qu'ils céd:>raient sept cent mille francs (fr. 700,000) à l'Université Laval, dont cinq cent mille (fr. 500,000) à l'Université même, établie à Québec, et deux cent mille (fr. 200,000) à la succursale montréalaise de cette Université; cinquante mille (fr. 50,000) à l'archidiocèse de Québec; cinquante mille (fr. 50,000) à l'archidiocèse de Montréal; cent mille (fr. 100,000) à la Préfecture apostolique du Golfe Saint-Laurent. Quant aux trois cent mille francs qui restent, qu'ils en remettent une part égale aux diocèses suffragants des deux provinces (ecclésiastiques) de Québec et de Montréal, savoir : Chicoutimi, Saint-Germain de Rimouski, Nicolet, les Trois- Rivières, Saint-Hyacinthe et Sherbrooke, de telle sorte qU'?' chacun d'entre eux puisse réclamer également cinquante mille francs (fr. 50.000). En conséquence. Sa Sainteté a ordonné que le présent décret fût rendu sur ce sujet, nonobstant tout ce qui pourrait y contredire. » Donné à Rome, à la Propagande, le 15 janvier 1889.
{signé) » Jean Cardin.\l Simeoni, Préfet. » Dominique Jacobini, Archevêque de Tyr, secrétaire. »
longue et pénible question des Biens des Jésuites par le versement de la somme convenue, quatre cent mille piastres.
Le même jour, obéissant aux injonctions du Saint-Siège, je remettais à Leurs Grandeurs les Evêques de la ProWnce de Québec, ainsi qu'à l'Université Laval, à Québec et à Montréal, le montant que le Saint-Père leur assignait; et la Conlpagnie de Jésus recevait aussi la part que le docitment pontifical lui laissait. J'écrivis de suite à l'Eminentissime Cardinal, Préfet de la Propagande, et à Sa Paternité, le Très Révérend Père Général des Jésuites, leur annonçant l'heureux événement. La réponse, arrivée ces jours derniers, me donne la satisfaction de vous dire qu'ils sont contents de la solution de cette affaire.
Il ne me reste plus, Monsieur le Ministre, qu'à vous signifier officiellement que mon mandat est expiré et à vous accuser réception de la copie des documents concernant la Commune de Laprairie.
La mission qui m'a été confiée était en elle-même toute pleine de difficultés. Je dois vous l'avouer cependant, Monsieur le ^Ministre, la bienveillance avec laquelle vous m'avez accueilli et avec laquelle vous m'avez traité dans tout le cours des négociations, la délicatesse de vos honorables collègues, le dévouement des honorables membres des deux Chambres, ont rendu ma tache comparativement facile.
Votre gouvernement a droit à ma sincère reconnaissance; et je désire vous la témoigner encore une fois en me démettant de mon double mandat de représentant du Saint-Siège et de procureur spécial de la Compagnie de Jésus.
Le gouvernement de la Province de Québec a rendu un véritable service au peuple canadien, en déchargeant la conscience de ses habitants d'un poids qui l'accablait depuis longtemps- et il a fait un grand acte d'énergie, en réglant définitivement une question qui paraissait insoluble.
Permetlez-moi, Monsieur le ministre, de vous offrir mes félicitations et mes sincères remerciements; et, par votre en-
tremise, permettez-moi de les offrir aussi à vos honorables collègues ainsi qu'aux honorables membres des deux Cham-
J'ai l'honneur d'être,
Monsieur le Ministre,
Votre très humble serviteur,
{Signé) A.-D, Turgeon, S. J.
Il faut lire cette lettre entre les lignes et en souligner quelques passages. Il y fut répondu comme suit :
Cabinet du Premier Ministre, Province de Québec.
Québec, le 14 janvier 1890.
Très Révérend Père,
Votre lettre du 15 décembre dernier m'informant officiellement que votre mandat au sujet de la question des biens des Jésuites étaiî; terminé par le paiement de la somme de quatre cent mille piastres, de la part du gouvernement, et par la distribution que vous avez faite de cette somme aux personnes indiquées dans le Décret pontifical, ne m'est arrivée quà mon retour des Etats-Unis, au commencement de ce mois. C'est la cause du retard à vous répondre.
Veuillez, Très Révérend Père, croire au plaisir qu'éprouvent tous les membres du gouvernement de voir cette question réglée définitivement à la satisfaction du Saint-Père, de la Propagande, de l'Ordre des Jésuites et même de la minorité protestante de la province.
Vous n'êtes pas smts C07inaître la guerre injuste qui noiis a été faite depuis quelque temps à ce sujet ; inais nous la subissons sa?is murmure, convaiticiis que nous sommes, comme vous l£ dites si bien dans votre lettre, que « le gouverneynent de la » province de Québec a rendu un véritable service au peuple
)) canadien en déchargeant la conscience de ses habitants d'un » poids qiii l'accablait depuis longtemps, et qu'il a fait un )) grand acte d'énergie en réglant définitive?nent une question D qui paraissait insoluble ».
Veuillez agréer, Très Révérend Père, l'expression de la haute considération que mes collègues et moi avons pour vous tout particulièrement comme représentant du Saint-Père et de l'Ordre des Jésuites dans tout le cours de cette transaction, et me croire
Votre bien dévoué,
{Signé) Honoré Mercier,
Premier Ministre.
C'est alors que le Très Révérend Père Général de la Compagnie de Jésus remercia Son Excellence l'honorable M. Mertion, et me croire
Fiesole, 5 janvier 1890.
Excellence,
Maintenant que l'affaire des Biens des Jésuites est entièrement terminée, en nous félicitant de cet heureux événement, nous ne pouvons pas oublier ceux à qui nous en sommes redevables. C'est Votre Excellence et ses Collègues dans le gouvernement, ainsi que les honorables Membres de la Législature, qui, avec une merveilleuse unanimilé, à travers des obstacles., des difficultés sans nombre, avez conduit cette cause à bonne fin.
Vous avez tous agi, sans doute, sous l'inspiration dames naturellement droites et pour accomplir un acte de justice : aussi le témoignage de votre conscience est votre .récompeuse la plus légitime et la plus douce. Néanmoins, nous ne pouvons ouhlier que, dans les travaux entrepris, dans les luttes ardentes soutenues pour le triotnphc du droit, vous avez fait preuve d'un intérêt et d'un dévouement qui dépassent les exigences du strict devoir. C'est pourciiioi je ti<'ns à exprimer
hautemeiiL à Votre Excellence et, par son entremise, à ses Collègues dcc Gouvernement et aux honorables Membres des deux Chambres, de la part de notre Compagnie, la profonde reconnaissance qu'elle leur doit et qu'elle leur conservera toujours.
Je prie Votre Excellence et ces Mes'sieurs de vouloir bien agréer les sentiments de la haute considératio» avec laquelle j'ai l'honneur d'être.
Votre très humble serviteur,
{Signé) A.-Mar. Anderledy, Général de la Comp. de Jésus.
Remarquez les réticences et les allusions dans cette lettre comine dans les autres; lisez ici également entre les lignes et demandez-vous, Messieurs, quels étaient les auteurs, les sources des difficultés qui faisaient gémir les âmes droites, les amis de la justice. Où était la cupidité, l'intrigue? qui triomphait, en somme et malgré tout, dans les coulisses? On cache la Revue du Monde CatJiolique traitant de ces questions : celui qui dérobe les preuves d'un mal déploré, peut en être l'auteur ou le bénéficiaire.
M. Mercier répondit :
Québec, le 6 février 1890.
Au T. R. P. Anderledy, etc.
Très Révérend Père,
J'ai l'honneur d'accuser réception de votre lettre du 5 janvier dernier, par laquelle vous me remerciez, ainsi que mes collègues dans le gouvernement et dans la Législature, du règlement de l'affaire des biens des Jésuites.
Je suis vivement sensible aux bonnes paroles que vous me
dites et très touché dès félicitations que vous m'adressez, ainsi qu'à mes collègues.
Dans le règlement de cette question, je n'ai pas eu d'autre but que mon devoir; et je suis heureux d'apprendre que les efforts que nous avons faits pour arriver à la solution de cette question, soient si bien appréciés par un homme de votre haute position, chef d'un Ordre religieux aussi distingué paj l'intelligence que par les vertus de ses membres.
Mes collègues dans le gouvernement et dans la législature sauront, j'en suis sur, apprécier votre lettre de la même manière que pioi.
Veuillez agréer, Très Révérend Père, l'expression de la haute considération avec laquelle j'ai l'honneur de me souscrire
Votre tout dévoué,
(Signé) Honoré Mercier.
Et comme il fallait laisser pour la postérité trace de tout ce qui avait été dit et conclu, jM. Honoré Mercier envoyait, au Rév. Père Turgeon, recteur du collège Sainte-Marie, à Montréal, le volume contenant tous les documents relatifs au règlement de la question des Biens des Jésuites avec ce billet aimable :
Cabinet du Premier Ministre, Province de Québec.
Québec, 12 février 1891.
RÉVÉREND PÈRE ReCTEUR,
J'ai l'honneur de vous transmettre, arec la présente, le volume contenant les documents en rapport avec le règlement de la qiiestion des « Biens des Jésuites », et de vous prier de le conserver comme souvenir d'un des actes politiques les
plus importants du monde entier, et en souvenir de la profonde estime avec laquelle j'ai l'honneur d'être,
Votre tout 4évoué,
{Signé) Honoré Mercier,
Fremier Ministre.
Et l'affaire se terminait ainsi non pas selon la stricte justice, mais selon les possibilités politiques du moment, et avec l'agrément plus ou moins enthousiaste de plusieurs. Car ce n'était alors un secret pour personne, en haut lieu, que des démarches actives et pressantes furent faites par les libéraux canadiens, aussi intrigants que puissants, à l'influence desquels le Siège apostolique céda plus qu'il ne le fallait : à contrecœur, ajoute-t-on respectueusement.
LE SOLLICITOR
J'en suis convaincu. Mais le Souverain Pontife étant le dispensateur souverain du temporel de l'Eglise, quels qu'en soient l'origine et le détenteur, il a parlé dans la circonstance, et la cause est bien jugée.
LE DIRECTEUR
Oui, Messieurs, mais chacun garde le mérite ou le démérite de ses œuvres. La condescendance miséricordieuse ou opportune du Saint-Siège n'excuse, ni n'absout les coupables au tribunal de l'Histoire impartiale, à la barre de laquelle la postérité assigne qui mérite d'y être entendu en re\àsion d'arrêt ou à fin de flétrissures pour des crmiinels qui ont su se soustraire à la justice. Que faisons-nous autre chose qu'introduire devant ce tribunal, qui domine les siècles et l'humanité, la cause d'hommes éminents ec vertueux qui ont souffert beaucoup de la maljiomiêteté de leurs contemporains?
L'Histoire, telle que la conçoit et l'écrit un grand nombre, n'est qu'une conspiration savante et, malheureusement, généralement triomphante contre la justice et la vérité. On la façonne au gré des partis qu'il s'agit de soutenir ou de disculper.
LE DIRECTEUR
Après lecture de ces docmnents, ayant accordé toute l'attention qu'elles méritent aux déclarations faites aux législateurs avertis par l'honorable Honoré Mercier, dénonçant, d'ailleurs aussi discrètement que des gens compromis pouvaient l'attendre d'un homme de cœur, les difficultés suscitées indûment, d'une part, les irréductibles revendications populaires en faveur des bienfaiteurs de la nation naissante, indignement méconnus et injustement dépouillùs, d'autre part; ayant considéré, et sans doute avec stupeur, les prétentions invraisemblables qu'élevaient certaines collectivités intellectuelles ou pieuses sur l'héritage d'hommes dont elles auraient dû honorer la mémoire glorieuse et surtout réconforter les disciples méritants ; ayant médité enfin les surprenantes raisons et considérations de l'honorable Gédéon Ouimet, premier ministre du gouvernement de Québec réfuté par le P. Braum répondant à l'homme d'Etat; et du P. Brichet, rappelées publiquement par le Premier Ministre et ainsi solennellement authentiquées et avouées faute du moindre redressement ; vu l'attitude équivoque de l'archevêque Taschereau et de ses tenants, on ne peut ne pas rester profondément attristé, malgré la solution empirique rendue possible par la condescendance du Saint- Siège à l'égard d'appétits âprement militants, surtout par l'abnégation de la Compagnie de Jésus.
Voilà ce que le peuple canadien doit apprendre et retenir; c'est ce que, sur ces tablettes, doit noter l'Hisloire impartidlc, à bon droit et bien tard, justicière. Car, nul ne saurait con-
tester, après comme avant cette solution élégante d'un problème irritant, qu'à part la partie légitimement prenante dans la distribution des « biens des Jésuites », telle qu'elle fut imposée par Léon XIII, toujours conciliant à l'extrême et politique à tout propos, la participation à l'aubaine de tous autres doit laisser le spectateur peu satisfait; même resterait-il singulièrement rêveur, in\anciblement soupçonneux, que cette attitude peu flatteuse à l'égard de divers ne serait point faite pour me surprendre, encore moins pour me contrarier. L'Université Laval reçut à l'avenant de l'énergie de ses appétits : cela prouve beaucoup en faveur de son tempérament, mais n'établit pas la légitimité de ses prétentions; son succès, en tons cas, manque de prestige et de cette apparente équité qui force l'admiration de la postérité.
On peut autant dire de plusieurs autres; et, malgré les raisons politiques que donne l'honorable Mercier pour rallier nne majorité qui devait le faire aboutir enfin, je me demande que viennent prendre, par exemple, les protestants dans mi partage de « biens de Jésuites »!
LE PROFESSEUR
Mais le respect dû aux décisions du pape infaillible, il me semble qu'il ne vous étrangle pas!
LE DIRECTEUR
Il ne s'agit pas d'invoquer ce respect, cette infaillibilité à temps et à contre-temps. Et d'abord, nul plus que moi, ne vénère l'autorité suprême de l'Eglise, n'ayant jamais eu l'intention d'en contester la source surnaturelle. Mais ma soumission absolue à cette autorité n'annule pas mon entendement et ma liberté, ni surtout les droits imprescriptibles de l'Histoire. L'autorité du Saint-Siège est là pour affirmer la vérité immuable et pour nous confirmer dans son culte, nul-
lement pour nous imposer des fantaisies ou des convenances lelatives, politiques ou sociales. Et c'est parce qu'on prête à l'infaillibilité papale des fins qui lui sont contraires que l'adversaire arrive aisément à la rendre ou suspecte ou odieuse dans les esprits déjà prévenus ou mal informés. Trop communément on représente les catholiques romains comme des pantins aux membres articulés, fonctionnant à la ficelle : c'est une erreur profonde ou une injure gratuite; et c'est l'outrage facile qui, à l'ordinaire, ne gêne pas nos contradicteurs, pour ne pas dire nos ennemis, posant en hommes libres ou en libertins.
Dans cette question des « biens des Jésuites » Rome a parlé, d'accord, et la cause reste jugée pour moi comme pour les autres catholiques, en droit ecclésiastique, s'entend. Elle ne l'était pas encore suffisamment en droit historique, les acteurs ayant généralement manqué de franchise et les faits, qui sont accomplis, de la publicité que comportent les œuvres qui consomment les grandes injustices ou préparent les graves conflits.
LE SOLLICITOR
D'accord; insister ne peut convenir à tous. Chez nous, la nervosité reste grande en certains milieux. Le débat de cette affaire, s'il se. rouvre, peu importe à quel propos, provoque une terreur ou une irritation vraiment excessive.
LE DIRECTEUR
Déplacée, parfaitement!
LE PROFESSEUR
SoitI
LE DIRECTEUR
Et toujours, n'est-ce pas, les moutons qui commencent! Troubler la digestion d'un cannibale serait bientôt un méfait!
LE SOLLICITOR
Envers le cannibale, bien sûrl
LE DIRECTEUR
Si on le prend de cette manière! Car enfin, avoir intrigué des lustres d'années et gagné gros à ce jeu dépourvu d'honnêteté, et puis demander pitié pour sa tête affaiblie, pour ses nerfs malades, pour sa conscience hantée par les spectres qu'entretiennent les remords impénitents, me paraît un comblé par trop réjouissant et... scandaleux. C'est trop compter sans la justice de l'Histoire.
LE SOLLICITOR
C'est le propre, en effet, de l'Histoire, de galvaniser les hontes, de buriner sur l'airain les iniquités pour létemelle confusion des malfaiteurs qui se sont aventurés sur une scène où ne devraient s'épanouir et se faire applaudir que les vertus civiques et les autres.
LE DIRECTEUR
Vous avez dû remarquer que malgré ses hautes qualités publiques et privées, le peuple canadien a vu des défaillances particulières se produire et s'imposer aux pouvoirs. Il n'en est pas plus fier pour cela, j'en conviens : c'est un honneur, même un solide motif pour bien espérer de son avenir.
LE PROFESSEUR
Qu'il en soit donc ainsi.
LE SOLLICITOR
Nous avons nos optimistes, comme la France en eut dans Dupanloup et Montalembert; seulement, vers l'abime, nous
Causeries. 5
marchions plus vite qu'elle. Le Canada, comparé à la France, est jemie, faible et petit; il est plus facile de raser une chaumière qu'un château fort. Vous étiez une forteresse et voyez où vous en êtes; nous sommes la chaumière qu'habite un peuple d'enfants, et les incendiaires, Juifs, francs-maçons, libéraux et protestants, l'entourent la torche à la main. Pourquoi serions-nous sans inquiétude?
LE DIRECTEUR
Or, maintenant, chers Messieurs, que j'ai satisfait en vous un désir légitime dans la mesure que comporte chez moi la discrétion professionnelle, croyez-vous qu'un peu de stratégie bismarkienne serait fort déplacée entre nous? Do ut des était la de\àse du grand Prussien, qui se fit accorder de la sorte force licences, et des provinces, et des milliards.
Le procédé a du bon, bien qu'il manque souvent de moralité. Quant à moi qui n'ambitionne ni les bords du Rhin, ni la fortune d'un Morgan Pierpont, je serai pourtant fort aise d'apprendre de vous la portée politique et la signification historique de vos fameuses et si prochaines fêtes de Québec.
Si vous me demandez préalablement pour quel motif je m'intéresse autant à vos affaires, je répondrai : parce que chez vous autres. Canadiens français, vivront éternellement d'excellents parmi les meilleurs souvenirs de la France. Je me garde bien, remarquez-le, de parler d'intérêts : il y a des questions de cœur et d'honneur qu'on ne ravale pas au niveau des raisons de pacotille.
Voyons : il s'agit bien, n'est-ce pas, de célébrer la date mémorable, après tout, de la fondation de Québec?
LE PROFESSEUR
De cela même.
LE SOLLICITOR
C'était du moins l'intention des catlioliques et, tout parti-
culièrement, des Canadiens français qui voulaient en cette occurrence honorer leurs aïeux.
LE DIRECTEUR
Eh bien! moi, j'ai beau m'y prendre vingt fois, et recommencer l'effort vingt fois autant, je n'arrive pas à saisir, ou je saisis trop bien l'idée première de ce projet, l'inspiration de ces fêtes.
Deux races réconciliées, tendant d'un commun accord vers un avenir prospère qui garantira l'union avec la puissance tutélaire et l'immunité contre les atteintes du Sud menaçant : on ne peut songer à mieux.
LE DIRECTEUR
Vous le pensez! Sérieusement?
LE PROFESSEUR
Parbleu! M. Chapais le veut ainsi.
LE SOLLICITOR
De quoi M. Chapais se mêle-t-il? Je le demande.
LE DIRECTEUR
M. Chapais a écrit un long mémoire aussi torturé que sa conscience, assurément. M. Chapais est-il aux gages de la vérité historique qu'on veut faire revivre et honorer, ou du gouvernement qui a tant de raisons pour l'altérer en la refoulant dans l'oubli?
LE SOLLICITOR
M. Chapais est satellite du pouvoir; il est influencé et il
— escompte parmi les évolutionnistes opportunistes en mal de progrès dans tous les renoncements.
LE PROFESSEUR
Disons plutôt que, comme tous les Canadiens, il s'intéresse à ces fêtes ; qu'il ne prend pas surtout en mauvaise part les sympathies que manifeste hautement envers elles Son Exe. loid Grey, gouverneur général du Dominion. En disant son attachement pour notre vieille cité, en le prouvant avec éclat, lord Grey ne fait que suivre l'exemple des Elgin, des Dufferin, des Lorne, des Stanley, des Preston, voire même de la princesse Louise qtii disait Québec « sa petite France », et dessinait si joliment ses paysages et sa citadelle.
N'est-ce pas lord Dufferin qui disait un jour aux membres de la Société Saint-Jean-Baptiste, de Québec : « Acceptez avec confiance la situation qui vous est faite par la Couronne britannique; acceptez le présent, comme moi, j'accepte votre yassé avec ses nobles traditions et ses glorieux souvenirs », ajoutant : « Savez-vous qu'il n'y aurait rien de plus monotone que le Canada sans la province de Québec 1 »
LE DIRECTEUR
Ce qui voulait dire, à n'en pas douter, que l'Angleterre avait bien fait de la prendre, et fera mieux encore de la conserver I
LE SOLLICITOR
Eh ! certainement Je me pennots de vous lire une page de M. Ernest Gagnon, parue dans la Revue Canadienne de février dornier :
« L Européen qui arrive aux Etats-Unis, dit-il, est mis hnmédiatement en contact avec une popuhition active, intelligente, de bonne mine, parlant l'anglais. S'il traverse la ligne frontière de l'Ontario il retrouve une population active, in-
telligente, de bonne mine, parlant l'anglais. Et si, au lieu de passer la frontière ontarienne, c'est celle de la Nouvelle-Ecosse ou du JMouveau-Brunswick qu'il franchit, là encore il rencontre une population active, intelligente, de bonne mine, parlant l'anglais. Et le pauvre voyageur de se dire, comme dans la Dame Blanche, qu'il a déjà bien des fois entendu cet air-là. Mais voici que le Facifique ou V Intercolonial le trans porte dans la province de Québec. Oh! alors voici du nouveau: les hommes qu'il rencontre sont bruns, gais, vifs, alertes; ils gesticulent comme dans les pays chauds et parlent le français : quel bonheur!... Les Franco-Canadiens ne sont pas supérieurs à ceux qui les entourent, mais ils sont différents, fort heureusement; sans eux les voyageurs en quête d'imprévu seraient volés !
» Un colonial anglais exprimait un soir, dans un dîner de gala, son regret de ce que tous les habitants de la province de Québec ne parlent pas l'anglais, et s'adressant plus spécialement au juge Caron, il ajouta quil fallait s'employer à faire disparaître cette anomalie.
» Si vous entreprenez la tâche de faire parler l'anglais à la totalité des sujets de Sa Majesté, répliqua le juge, vous avez fort, à faire. Savez-vous que c'est la minorité, la petite minorité de ces fidèles sujets qui parlent l'anglais ? Comptez les peuples des Indes, où plus de 250,000,000 d'habitants ignorent la langue anglaise, les peuples de l'île Ceylan, des établissements de Labouan, de Hong-Kong...
» — Permettez...
» — Comptez les habitants des colonies anglaises de l'Afrique, du Cap, de Natal, de la Côte d'Or, de Sierra-Leone, de l'Ile Maurice, des Seychelles, de la vallée du Niger...
» — Permettez.,.
» — Comptez les habitants de la Nouvelle-Zélande, de la Tasmanie, d'une partie de l'Australie, des îles Viti, de la Nouvelle-Guinée, de Sainte-Lucie, des Barbades, de la Trinité...
» — Mais, Monsieur...
» — Et. ceux du Honduras, des Bermudes, des îles de Bahama, de la Jamaïque, des Iles du Vent, des Iles Sous le Vent, de la Guyane anglaise, des îles Falkland, de la Colombie Britannique, etc., etc., etc.. J'en passe, Monsieur; notez que j'en passe. Voyez les statistiques; voyez...
» Le colonial voulut se dérober; mais le juge tenait son homme : il ne le lâcha qu'à la fin de la soirée.
» Restons « fiers de notre destin, » mais sans être trop optimistes. Prenons garde de méconnaître notre génie particulier, et — puisqu'il est dans la note du jour de parler Histoire — sachons trouver dans les leçons du passé l'orientatioîi qui nous permettra de préparer V avenir. »
M. Gagnon n'a pas dit toute sa pensée en écrivant son article; on en devine aisément le reste dans sa conclusion, où il redit avec le poète Crémazie : « Restons fiers de notre destin », sans se montrer néanmoins trop optimistes.
Fidèles à leur génie particulier, les Canadiens français chercheront donc dans les leçons du passé l'orientation qui leur fera préparer l'avenir honorable et libre.
LE DIRECTEUR
« Acceptez le présent, comme moi, j'accepte votre passé, avec ses nobles traditions et ses glorieux souvenirs. » A le faire, lord Dufferin était en excellente posture ! De bonnes traditions et de nobles souvenirs ne le gênaient guère dans la jouissance incontestée d'un pouvoir profitable. Il faudrait savoir si ces traditions respectables, si ces glorieux souvenirs n'entretiennent point de regrets, n'inspirent point d'espérance; enfin si les dirigés trouvent dans ce présont autant de satisfaction que les dirigeants : qui nous dira s'ils sont définitivement résignés à leur sort humilié?
L'Histoire est une chose utile : elle remplit le i)résent des échos du passé. Quand les Canadiens français auront ravivé dans leur pensée fidèle, comme je me les y rappelle moi-
même, la rivalité des races en ce pays, les souvenirs cuisants des luttes qlii précédèrent la conquête, les abominations au milieu desquelles elle s'accomplit et se consolida, les rigueurs des conquérants qui causaient les angoisses poignantes avec les durables infortunes des vaincus; quand tous se rediront, comme je me le dis à moi-même, que le tyran ne s'adoucit qu'en voyant l'opprimé de la veille tourner en vainqueur de demain grâce à l'opiniâtreté de ses labeurs, grâce surtout à la prospérité de ses foyers, ils se demanderont alors, avec quelque profit, sans doute, ce qu'ils vont fêter à Québec, à l'occasion de sa fondation lointaine : ou les douleurs de leurs pères, ou l'espérance de leurs fils respectueu:^ , et, comme eux et après eux, fiers du passé glorieux ! ou seulement la morgue britannique encore triomphante d'agressions lointaines, de l'écrasement sous le nombre d'une poignée de héros dont le maître n'a su d'ailleurs ni respecter les dépouilles, ni honorer dignement la mémoire immortelle.
On doit demander à lord Grey quand et comment on peut songer iau passé. Il y met ses conditions que Chapais, que Routhiei et les budgétivores acceptent. C'est que tous ceux qui danseront en ces fêtes ne descendent pas des hommes vaillants qui tinrent la truelle lors de la fondation de Québec. Beaucoup vierment de ceux qui conduisirent les sauvages à l'assaut de Montréal ! Et vous savez que l'Anglais, en ces temps-là, savait goûter la soupe où cuisaient les cœurs des Français morts à l'ennemi. Il y a mélange dans les souvenirs ; le gouvernement en impose dans les réjouissances qu'il tolère.
LE SOLLICITOR
La comédie sera évidemment macabre. Les gens sensés avaient espéré un moment que la raison saine finirait par l'emporter; que la conscience populaire épargnerait à l'ombre des ancêtres un délirant et désolant spectacle. ]\Iais il en va déjà à Québec comme dans Rome décadente, comme partout
ailleurs à l'occasion : on ne mendie que du pain en rouie pour l'amphithéâtre.
La presse canadieime n'a pas su, ou n'a pas roulu conserver la liberté de formuler une opinion. Le Soleil a bien esquissé un beau geste, mais il fut sans parole et sans suite; déjà La Presse faisait un pas vers la scène, roulait de ?ros yeux, ouvrait une large bouche; en chœur et d'avance, toute la galerie chantait : comme La Presse l'avait prévu, les impérialisants... Il ne restait au journal qu'à continuer sa rengaine avec une variante de circonstance, et on l'aurait applaudi, (h, La Presse se tut, plus résolument même que personne. Ce fut M. Ckapais qui, longuement, lourdement, et combien péniblement pour notre dignité, rappela toutes ces velléités hésitantes à la réalité froide des convenances politiques! Il ne restait, pour protester en faveur des grands principes et des ombres glorieuses, que La Vérité, et les aines étroites, et les cerveaux malades, comme le disait aimablement Vimpérialisant et saxonnant colonel Hanbury Williams, cette inébranlable colonne de la maison de lord Grey, gouyerûeur général, opérant au nom de la Grande Bretagne toujours ombrageuse dans les pays canadiens.
LE PROFESSEUR
Il ne faut rien exagérer, non plus rien dénaturer. M. Chapais était de bonne foi quand, en termes fort émus et trop suppliants, il demandait, pour le comité de Québec, qui s'efforçait de préparer les fêtes avec l'éclat digne des grands souvenirs, le crédit et la confiance qu'il mérite.
LE SOLLICITOR
M. Chapais est une àmo droite; mett.ons un esprit large, je l'accorde en dépit des améiiiti's de l'ineLtable Hanbury Williams. Vous le voyez, je u'ai point de rancune. Ajoutons, si vous y tenez, qu'il est désiatjéressé ; en vérité, je n'an sais
rien ! Mais il y a façon et façon d'être droit, large et surtout désintéressé ; et, désintéressé il ne faut pas l'être, sans mandat précis, pour le compte d'autrui. On peut faire des objections et des réserves quand, dans un désintéressement de circonstance il entre de la complaisance et du renoncement qui ress^nblent à de; la complicité. J'affirme que, dans la pensée gouremementale, tous ces beaux projets recèlent des idées impérialistes à peine déguisées, auxquelles le Canadien français n'a pas à souscrire pour vingt raisons meilleures les unes que les autres, toutes suffisantes pour motiver son abstention.
On vent l'oubli du passé, la concorde dans le présent, un effort commun vers l'avenir, le tout par le vaincu de la veille au bénéfice d'un maître tremblant déjà pour la durée de son œuvre.
En tout cela, je vois très nettement les avantages de l'Angleterre, discrètement effacée dans les brumes lointaines; mais les bénéfices de la race vaillante qui a conquis le sol canadien, qui a fondé Québec et Montréal, qui a fécondé par sessueurs, rougi de son sang le plus pur ces terres immenses, riches de promesses et pleines d'avenir, je ne les discerne pas aussi clairement; car, je ne trouve, impérieux à notre porte, que l'Anglais honni de nos pères, odieux à leurs fils, et qui nous demande, pour célébrer nos tristesses d'antan et leurs méfaits, des danses et des lampions. C'est sa manière d'embrouiller les idées, d'amollir les volontés pour mieux ajourner des esptDirs gênants. Si Chapais est écouté, si Routhier est bien compris, il y aura largesses en bons points et récompenses! Québec surfont aura son Parc des Baf ailles !
LE DIRECTEUR
Ces fêtes, en rappelant les origines de Québec, effacerontelles des esprits, mis en éveil, le souvenir des procédés de la conquête britannique?
La guerre alors, un moment suspendue, avait recommencé entre colons français et anglais du nord américain, avant même d'être officiellement reprise entre les métropoles ennemies. Sans déclaration diplomatique d'aucune nature, qui pût présager des malheurs, selon leur coutume ancienne et leur usage constant dans la suite, les Anglais ouvrirent les hostilités sur mer, par surprise et à coups de canons, comme firent les Japonais, leurs émules et alliés, tout récemment encore, à Port-Arthur.
Le marquis de Vaudreuil, gouverneur français du Canada, durant l'hiver de 1756, gagna à la cause de nos colons les Peaux-Rouges de l'Ohio et s'aventura jusque dans la Virginie et la Pensylvanie : les territoires en litige étaient la région du Niagara et les abords du lac Ontario. Anglais et Français s'y fortifiaient pour mieux soutenir par la force leurs droits contestés.
Si vous le voulez bien, nous citerons un peu les Archives et les laisserons parler. Oyez un instant les braves gens qui vous sont restés si chers et à bon droit. La tragédie canadienne touchait au dénouement :
« ... Il arriva des secours importants pour l'époque et pour le pays : deux bataillons, de la Sarre et de Royal Roussillon, soit 1,10C hommes qui, joints à ce qui se trouvait sur place, formaient un effectif de 3,800 Français. Le commandement échut au marquis de Montcalm.
» Né près de Nîmes, d'une famille de Rouergue dont le nom était célèbre dans les fastes des chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, Louis de Montcalm entra au serWce à l'âge de quatorze ans et il avait conquis ses grades dans la guerre de Succession d'Autriche. C'était, comme nombre de ses compagnons d'armes, un lecteur, un méditatif. Il avait la curiosité des choses antiques et l'on raconte qu'il espérait, pour couronnement de sa carrière, un siège à l'Académie dos inscriptions. Ainsi, après Vauban, après (Juiiicrt, idole des salons à
intelligence, un Carnot, et, plus tard, « Bonaparte, membre de l'Institut, général en chef de l'armée d'Eg^T)te ».
» Montcalm et sa petite troupe arrivèrent à Québec le 3 mai 1756 et le 17 à Montréal. « C'est, écrivait un officier, une ville fort grande et fort sujette à l'incendie, toutes les maisons étant bâties de bois. Le ton français y règne, la vocation pour le mariage y domine; nous y avons déjà cinq; officiers de mariés; on y est orgueilleux, quoique pauvre, et il n'y a que le particulier qui a régi des postes qui soit en état de suffire au train qu'il mène. »
» Dans l'administration coloniale, si le gouvernement s'obérait, si le militaire était mal nourri et si les forts étaient mal approvisionnés, si le commerce était peu encouragé et la colonisation peu facilitée, le fonctionnaire faisait fatalement fortune : un poste aux colonies étant une sorte de ferme. Le gouverneur du Canada, le marquis de Vaudreuil, honnête homme en ce qui le concernait, travailleur de cabinet, mais tatillon, paperassier, bureaucrate et petit esprit, fermait les yeux sur ces abus qui scandalisaient et irritaient Montcalm et. ses lieutenants.
» Au premier coup d'œil et dès la première sortie vers la forêt et les grands lacs, l'aspect du pays les enchante et ils le dirent. Ils n'ont point, il est vrai, pour arrêter les rayons et les projeter en couleurs, le prisme merA^eilleux d'un Chateaubriand; mais leurs notes vraies et simples ont leur vivacité, et il n'est pas encore sans intérêt ni sans piquant de les comparer aux croquis sur nature du Voyage en Amérique, aux décors « truqués » des Natchez, aux paysages composés et achevés à l'atelier, du chef-d'œuvre du maître, les Mémoires d'outre-tomhe.
» Les étapes sont longues, les chemins difficiles ; on navigue jusqu'aux rapides, on débarque et tantôt on grimpe à pic, tantôt on barbote dans l'eau jusqu'à la ceinture. Et, tout comme au Maroc et dans le Sud-Oranais aujourd'hui, le Français au pied d'œuvre étant toujours le même. « Le soldat,
de qui nous avoas tout lieu d'être content, ne se rebute point, son ardeur augmente à chaque coup de collier. Quand les canots ne peuvent plus le porter, lui, ses armes, son sac et ses provisions, c'est lui qui porte les canots. »
» La navigation sur le Saint-Laurent est délicieuse. « Ce ne sont, de Québec à Montréal, que des îles contiguës, et comme ses deux bords sont habités, on a le plaisir de faire soixante lieues entre deux villages... Les habitants sont fort à leur aise ; ils ne payent ni tailles, ni autres impôts ; ils chassent et pèchent librement, en un mot on peut les regarder comme riches; les plus pauvres ont trois arpents de front et quarante de profondeur. »
» Et alore quelles chasses! Il y avait en particulier, d'étranges vols de pigeons : un officier en a tiré quarante d'un coup, des soldats assuraient en avoir tué quatre-vingts, les Canadiens prétendent aller jusqu'à cent vingt! « Il me semble que ce soit une manne que Dieu envoie puisqu'elle nourrit pendant quatre mois tous les habitants du Canada. »
» Ces habitants — c'est-à-dire les colons et les créoles — « sont grands, robustes et infatigables, surtout pour les marches; fort ignorants, n'ayant aucune idée de science, ne s'attachant qu'à leur commerce; cela n'empêche pas qu'ils soient présomptueux et remplis d'eux-mêmes, s'estimant au-dessus de bien des nations, grands menteurs. Le sang du Canada est assez beau; les femmes y sont généralement jolies, grandes, bien faites, spirituelles, babillardes, maniant la parole avec aisance, paresseuses en tout, et pour le luxe au dernier point ».
» Ce portrait, peu flatteur, était-il fidèle ? On en peut douter. Ceux qui peignaient cela, comme leur général, étaient du Midi.
» MontcaJm garde, à l'user et après l'expérience d'un hiver, une impression bien plus favorable que celle de ses lieutenants, à l'arrivée, au passage. « Montréal vaut Alais, dit il, dans les temps de paix.... Pour Québec, comme pour les meilleures vUles du royaume, quand on en a ôté une dizaine.
moins que Montpellier, mieux que Béziers, Nîmes, etc., le climat sain, le ciel pur, un beau soleil... Des jours de poudrerie, l'hiver, insupportables, où il faut rester enfermés; les dames spirituelles, galantes, diverses; à Québec, joueuses; à Montréal, conversation et danses. »
» Dès la fin de juillet, Montcalm se mit en route pour le lac Ontario, et sa troupe fit connaissance avec nos auxiliaires sauvages. Nous voilà en pleine réalité, et fort loin des Natchez, sensibles et grandiloquents, chez qui le « frère d'Amélie » rechercha le bonheur aux bras de Céluta. Chateaubriand, qui en rencontra, les vit « tous barbouillés comme des sorbiers, le corps demi-nu, les oreilles découpées, des plumes de corbeau sur la tête et des anneaux passés dans les narines. » Un petit Français, poudré et frisé, habit vert pomme, veste de droguet, jabot et manchettes de mousseline, raclait un violon de poche et faisait danser Madelon Friquet à ces Iroquois... On lui payait ses leçons en peaux de castor et en jambons d'ours!... »
» Us parlaient, même en ce pays de domination française, à peine quelques mots de notre langue. Les dialogues, fort succincts, qu'on avait avec eux, ne donnent aucune idée des interminables et métaphoriques discours des chefs dans les romans du lac et de la prairie. Ils se tenaient en anglais, en phrases décousues, en « petit nègre ». Tout le reste semblait bien être l'invention des Homères de France et des Etats- Unis.
» Les Français de 1756 les montrent portant, l'hiver, ou quand ils vont à la guerre, une couverture de laine ou dé peau sur le dos : l'été, ils vont nus, sauf un brayet, sorte de ceinture de drap, et des guêtres qui montent à mi-jambes. « Ils paraissent assez bien disposés pour nous, écrivait Montcalm à sa mère; ce sont de vilains messieurs, même en sortant de leur toilette, où ils passent leur vie. Vous ne le croiriez pas, mais les hommes portent toujours, avec le casse-tête et le
fusil, UTi miroir à la guerre, pour se bien barbouiller de diverses couleurs, arranger leurs plumes sur la tête. »
» Les hommes, tout maquillés qu'ils sont, sont encore décoratifs. Il faut déchanter avec les femmes. Les voici au naturel : « de taille qui passe la médiocre, laides et crasseuses, elles ne peuvent tenter que des sauvages; elles portent leurs cheveux roulés derrière le dos avec un cordon, ou mis dans une poche de fer blanc; elles sont couvertes depuis les épaules jusqu'au genou. » 0 Céluta, ô Mila! ô sommeil de René entre les deux jeunes Siminoles sous la pluie de roses de magnolia! , » Et que René avait raison de dire : « J'ai laissé des songes partout où j'ai traîné ma vie »! S'il prit pour deux vierges ces deux filles peintes, sylphides de la forêt, au moins vit-il les hommes comme ils étaient : « Des mendiants à la porte d'un comptoir. » Trente ans avant, lors de la guerre d'indépendance, « ils mangeaient encore les prisonniers, ou plutôt les tués : un capitaine anglais, puisant du bouillon dans une marmite indienne avec une cuiller à pot, en retira une main ». Main de Français, sans doute, car l'aventure se passait chez les Iroquois, alliés des Anglais. Montcalm observait du reste les mêmes mœurs chez nos Iroquois à nous : bavards, féroces et « cabotins » dans les moelles.
« Il faut avoir avec eux une patience d'ange, écrit Montcalm. Depuis que je suis ici, ce ne sont que visites, harangues et députations de ces messieurs. Les dames des Iroquois, qui ont toujours part chez eux au gouvernement, en ont été aussi... Ces messieurs font la guerre avec une cruauté étonnante. Ils enlèvent tout : femmes, enfants, et vous enlèvent la chevelure, opération dont on meurt pour l'ordinaire, très proprement. » La mode est quasi passée de' brûler les prisonniers. « Nous leur en achetons de temps en temps (lui, passant dans nos mains, sont traités suivant les lois de la guerre. »
« Les Iroquois même en ont un, » disait Montesquieu à propos du droit des gens. Celui-là était, avec plus de symboles,
de l'espèce de celui de Brid'oison : tout en formes. Avant d'entreprendre mie expédition, Montcalm réunit un conseil des « nations » sauvages, où chaque nation se plaça selon ses préséances, après quoi, « il leur présenta, au nom du roi, un collier ide 6,000 grains pour lier tous ces peuples entre eux et avec lui ». Il é.tait périlleux de manquer aux rites. Lors de la prise d'Oswego, sous prétexte qu'ils n'avaient pas été liés par le cérémonial de la remise du collier, les Iroquois se ruèrent sur les prisonniers et en tuèrent une trentaine. Les officiers français se lamentent, s'indignent. « Je ne vous parlerai pas, écrit l'un d'eux, des horreurs et des cruautés des sauvages... Il est malheureux de faire la guerre avec de pareilles gens, surtout quand ils sont ivres. » A la prise du fort William-Henry, les Français eurent soin de jeter tout ce qu'ils trouvèrent d'eau-de-vie et de liqueurs. Les sauvages déçus s'en vengèrent sur les femmes et sur les enfants. « Nous aurons, écrivait Bougainville, 8,000 hommes, dont 1,800 sauvages, nus, noirs, rouges, rugissant, mugissant, dansant, chantant la guerre, s'enivrant, demandant du bouillon, c'est-àdire du sang, attirés de 500 lieues par l'odeur de la chair fraîche et l'occasion d'apprendre à leur jeunesse comment on découpe un humain destiné à la chaudière. » Mêmes appétits et de pires au camp des auxiliaires anglais. « La représaille est effrayante, écrit un officier, et l'air qu'on respire ici est contagieux pour l'accoutumance à l'insensibilité. » Les chevelures sont tarifées; les héros se présentent aux réceptions et aux cérémonies publiques décorés de ces ignobles trophées. S'ils laissent un prisonnier en vie, c'est après l'avoir dépouillé, nu comme un ver : pareille horreur se revit, et plus d'une fois, durant les guerres d'Espagne, après 1808. Lors du grand massacre, au fort Henry, Montcalm, au désespoir, tâcha d'arracher des victimes à ces forcenés. « Puisque vous ne voulez pas écouter la voix de votre père, tuez-le le premier! » s'écrie-t-il. Les sauvages s'arrêtent à sa voix; ils cèdent, mais avec quelle étrange méprise sur le caractère
— sodé son intervention. « Mange, mon père, de cette mauvaise viande à qui tu donnes la vie! »
Mais, à quoi bon évoquer par le détail des scènes effroyables? Montcalm fut heureux en 1757 et 1758, et il garda tous les territoires en litige. Cependant, pour tirer parti de ces avantages, il aurait fallu des honmies, de l'argent, l'empire de la mer et, en France, des politiciens à la hauteur des circonstances, surtout moins disti'aits! Aussi, Chateaubiiand, méditanî, les misères, les défaillances et les fautes de la mèrepatrie, hypnotisée en Europe, absorbée par ce qu'elle croyait des soucis plus pressants, d'écrire : « Je me demandais comment le gouvernement de mon pays avait pu laisser périr ces colonies qui seraient aujourd'hui pour nous une source d'inépuisable prospérité. » Hélas! quel langage tiendrait-il aujourd'hui, et ne devons-nous pas songer que la France, ayant reconstitué en Afrique, en Asie, en Amérique, un empire colonial plus étendu, plus prospère, ne courra jamais un nouveau risque d'être dépouillée que pour les mêmes causes et par les mêmes pirates, vraisemblablement.
Toujours est-il qii'en ces temps-là, l'Angleterre, ayant mordu dans les colonies françaises et les ayant trouvées à son goût, poursuivait en Amérique, aux abords du Canada, une guerre sournoise d'abord, cynique bientôt, tout appliquée à créer à 1m France des conflits sur terre et des entraves sur mer : il fall:;it intercepter les renforts ou s'opposer à leur embarquement, isoler les colons, décimer leurs défenseurs, puis faire main basse sur ces arpents de neige dont elle avait su apprécier la richesse, escompter l'avenir. Elle ne manqua pas à cette tâche. Ayant jeté tour à tour sur les bras de la France, et l'Autriche, et la Prusse, c'est sur le lac Ontario et sur les rives du Suint-Laurent qu'elle défendit les libertés autrichiennes, et facilita la conquête de la Sibérie! Chypre ressemble au Canada à cet égard et vint à l'Angleterre de même façon. Chacun emporta sa proie ou ses gages, la France seule perdit le Canada dans cette bagarre internationale.
Voilà quelques faits et souvenirs qui hantent obstinément notre pensée. Difficilement nous nous faisons à l'idée que le peuple farouche, implacable, qui battit en brèche vos remparts et ravagea vos premiers foyers, puisse avec grâce et dignité présider aux fêtes commémoratives de la naissance de ce qui sera, un jour, la nation franco-canadienne du nordaméricain..
Lord Grey avait trop le sens des réalités et des convenances sociales pour s'aventurer sur un terrain mouvant. Il attendit, se fit solliciter, approuva d'un sourire, encouragea d'un geSte; il promit ceci, cela, et laissa Chapais barboter dans l'incohérence d'une entreprise que j'estime contre nature, en laquelle eût sombré; si on !n'y avait pas pris garde, la dignité d'une race qui a su jusque-là forcer l'estime du vainqueur et préparer les puissances à la bien accueillir un jour dans le conseil des peuples souverains.
LE PROFESSEUR
On ne peut mettre en doute l'esprit conciliant de lord Grey ni l'élévation de ses vues, ni l'impartialité de ses actes. Il représente dignement parmi nous un suzerain libéral, dont les droits, certes, cessent de nous porter ombrage. Son Excellence ne veut voir autour d'elle ni vainqueurs, ni vaincus, ni Français, ni Anglais, ni compétiteurs, ni ennemis ; mais rien que des fils satisfaits ,d'une même terre fortunée qui ne demande' qu'à devenir qu'une commune patrie, en quelque sorte enchantée.
LE SOLLICITOR
C'est bien ça, l'air anglais de la chanson du Tricentenaireî M. Chapais a sauvé une situation qui s'embrouillait en donnant le ton et la mesure de l'enthousiasme officiel, tolérable- Mais, ce faisant, il n'a pas agi de lui-même. Le programme des fêtes, qu'on est convenu de trouver merveilleux, est venu
Caù eries. 6
de Londres et d'Oxford à l'usage de M. Lascelles; les plans sont dits originaux, et de confiance aussi proclamés prodigieux. Surtout la Société Saint- Jean-Baptiste a un grand rôle à jouer, un contrôle à exercer; et puis, comme les Canadiens français sont catholiques, on a soin de respecter sur la scène un décoi pieux, conçu pour les flatter : Veni Creator au début, à la Fête-Dieu; messe en plein air, sous le portique de Notre- Dame, suivie d'une procession grandiose qui voit quatorze chœurs fixes, et aussi des chœurs mobiles et des trompettes et des fanfares, un dais luxueux, mais un seul reposoir boulevard Langelier. On inaugure, pour la circonstance, la statue du premier évêque de la Nouvelle France, et l'on fête la Saint- Jean- Baptiste avec un invraisemblable éclat : Te Deum, banquets, discours, lampions, pétards, et... le reste... C'est tout ce qu'on voulait tolérer comme fêtes franco-canadiennes qui devaient cependant rappeler l'origine de Québec et son histoire tout en conservant un caractère exclusivement catholique.
Mais ce n'était pas ce que désiraient le maître et ses partisans : libéraux, juifs, protestants et francs-maçons. Il leur fallait des fêtes profanes ; ils entendaient rapprocher l'objectif jusqu'au jour de la conquête britannique dont, eux, se réjouiraient contradicloirement en cette occasion. Aux chants religieux et messes solennelles, ils répliqueraient par des fêtes d'autre caractère et de signification plus précise, auxquelles les Anglais se mêleraient plus volontiers : tableaux létrospectifs, cavalcades, grandes revues navales en mer, revue de 20,000 hommes au camp de Charlesbourg, et que d'autres choses encore! Eh bien! Messieurs, pour si peu ou pour autant, je ne m'emballerai point M
1. Le 3 juillet 1908 sera le troisiéino centenaire de la mémorable fondation de Québec. L'ou comprend que les Canadiens-Français aient à cœur de le célébrer par de grandes soleanités patriotiques. Je dis les f'nnndipnfi-Français. Car tout est bien Fraiiçdis, dans ce centenaire. C'est un roi de Frajice, l'un des plus aimés, qui envoie les colonigalours da Canada; ce sont des Franvais, MM. de Monts, Pontgravé, Cbamplain. qui prennent part à l'entreprise et la mènent à bonne fin; c'est le
Tout ceci, en effet, se passe chez nous plus ou moins chaque année. Sous prétexte de centenaire, on force guelque peu la note. Seulement, est-ce bien sur le passage d'un cortège, même historique, à la faveur d'une mascarade, qu'on apaisera un peuple ou qu'on le résignera à l'humilité, à l'incertitude de son sort! Le Tricentenaire de la fondation de Québec, quelque louable effort que l'on fasse encore, ne pouvant plus être, ainsi contrefait et tout travesti, une fête vraiment nationale où tout Canadien irait prendre une part égale sans réserve ou sans regret, autant eût valu ou la remettre pour faire mieux, ou bien s'en abstenir. Car, qu'arrivera-t-il en juillet 1908 si ce qu'on projette se réalise exactement? On fera de la musique et des discours, il y aura fusées et pétards, on verra surgir des revenants avec des épées de bois et des
drapeau de la France que l'oa arbore, avec la croix, le 3 juillet 1608, sur les hauteurs de Québec, et il y flottera pendant plus de cent cinquante ans; c'est une ville toute française qui germe là, le 3 juillet 1608, qui grandit, qui se développe, qui devient la riche métropole de la colonie; et, jusqu'au 17 septembre 1759, jusqu'à la capitulation de Québec, cette magnifique colonie porta le nom de Nouvelle-France. Oui, nous pouvons bien dire, avec fierté et sans nulle forfanterie, que la fête canadienne du troisième centenaire de Québec doit être avant tout une fête française, sans quoi elle perdrait toute sa signification.
Je sais bien que certains Canadiens anglomanes essayent d'enlever ce caractère aux solennités prochaines, au risque de les dénaturer. Ils adopteraient assez volontiers l'idée du gouverneur britanniirue, lord Grey, et feraient de ce centenaire patriotique, non pas la fête de Champlain, non pas la fête de Québec, non pas la fête canadienne-française, mais la fête du grand tout Canadien, la fête de V Empire! La Yérité de Québec écrivait, à ce propos, le 1" février dernier : S'il en est ainsi, au lieu de la fondation de notre belle cité, ce sera la prise de Québec par les Anglais, que nous célébrerons, malgré nous, « au lieu de l'œuvre de Champlain, ce sera l'œuvre du général Wolfe ; au heu du trois centième anniversaire de la plantation de la croix et du drapeau de nos pères sur le cap Diajnant, ce sera le cent quarante-neuvième anniversaire de la défaite de nos ancêtres par les troupes anglaises ; au lieu des débuts de notre histoire, on nous fera célébrer les débuts de la domination britannique au Canada ».
La pensée^ le désir des \Trais Canadiens-Français, est bien de fêter avant tout « la Nouvelle-France de Champlain, le berceau du Canada », c'est-àdire, le lieu... où ils sont attachés par tant de chers souvenirs. De là, pour les anglomanes, l'occasion de mettre en doute le loyalisme des Canadiens-Français ! Il serait aisé de réfuter cette odieuse calomnie, en détaillant, l'histoire en main, toutes les preuves héroïques que les Français
perruques poudrées, portant jaquettes bleues, roses et cailUs, qui défileront le jour, imposants, et graves, et tourbillonneront le soir en rondes folles!... Alors les Canadiens du Comité et quelques autres, ravis autant qu'illusionnés, diront : c'est l'apothéose de notre œuvre! C'est le Tricentenaire!
Cependant, l'Anglais narquois s'en ira répétant à la ronde : l'esclave boit, il danse à la Wolfe Montcalm célébration !
Et que restera-t-il le lendemain de l'orgie inexplicable? Les Canadiens français, du moins, auront-ils appris des spectres hâves, inquiets, qu'ils auront rappelés du passé lointain, ce qui leur reste de devoirs à remplir, d'efforts à faire, de reprises à exercer? Auront-ils une idée plus nette de leurs forces, de leurs droits, de l'avenir qui les attend s'ils osent, s'ils savent y tendre avec opiniâtreté? Ou de l'orgie ne garderont-ils que le remords morne, mais résigné qui laissera
du Canada ont multipliées de leur fidélité loyale envers leur souverain! Mais s'ils sont loyalistes, ils sont aussi patriotes, ils aiment leur pays, ils aunenl son glorieux passé, ils aiment leurs ancêtres venus de France, ils aiment le drapeau de la France qiii les a protégés pendant un siècle et demi, ils aiment ce drapeau de Carillon, le drapeau bleu fleurdelisé, à la largo croix blanche; ils aiment à le saluer comme le vrai signe de leur puissajnte nationalité; ils aiment à chanter les belles stances de leur poète- Crémazie :
Ahl bientôt puissions-nous, ô drapeau de nos pères. Voir tous les Canadiens unis comme des frères; Puisse des souvenirs la tradition sainte, En régnant sxir leur cœur, garder de toute atteinte, Et leur langue et leur foi I
Que le peuple anglais, que les Anglais du Canada ne prennent pas ombrage de ces généreux sentiments, de ces fidèles souvenirs. La France, que les Canadiens aiment passionnément, ce n'est pas la France d'aujourd'hm, asservie aux sectes anticatholiques et abaissée do toute manière par les aventuriers qui la gouvernent; ce n'est pas môme la France du dix-neuvième siècle, avec ses gloires et ses malheurs; mais c'est la Vieille France, la France d'autrefois, la fille dévouée de l'Eglise, l'apôtre de toutes les nobles causes, le soutien assuré des faibles contre les forts, cette France dont un gouverneur anglais du Canada, lord Dufferin, disait : « Effacez de l'histoire do 1 Europe les grjuidos actions acromplios par la France, retranchez de la civilisation européenne ce que la France a fourni, et vous verrez quel vide immense il en résulterait » {Etudes religieuses, 5 mai 1908).
clamer impunément entre impériaux comblés d'aise : juillet 1908, prise définitive de Québec. Hurrah!
LE DIRECTEUR
La vigilance légendaire des Canadiens français ne sera pas, espérons-le, là plus qu'ailleurs, prise en faute : leur fierté autant que leur ténacité les a sauvés . de la servitude honteuse ; les mêmes vertus leur assureront le pouvoir et l'indépendance par surcroît.
LE PROFESSEUR
Vous êtes décidément opposés à ces fêtes. Et puis cette indépendance!
LE SOLLICITOR
Je dis et je répète que, peisonnellement, je tiens pour lès, fêtes, mais telles que nous, les vrais Canadiens, nous nous les promettions : qu'elles remémorent, pour nous réconforter, ces nobles traditions de nos pères, dont parlait lord Dufferin, et nos jours glorieux du 3 juillet 1608, 6 mai 1706, 8 juillet 1758! Vivent ces fêtes-là! Si l'Anglais, à ces souvenirs reste indifférent; à de telles fêtes, contraire, c'est donc que ses propres souvenirs diffèrent des nôtres; que ses espoirs et ses projets n'entrent pas dans nos vœux. Mais, honnis soient les plaisirs causés par nos douleurs. Et puis, demande mon compagnon, cette indépendance?... Tenez, n'en parlons pas.
LE PROFESSEUR
Parlons-en, plutôt.
Je vous en prie.
LE DIRECTEUR
LE SOLLICITOR
Je n'en parlerai pas : j'y pense.
LE DIRECTEUR
Comme Gambetta alors ! Mais, amiexés, après tant de lustres d'amiées écoulés, a^vez-vous encore conmie nous des Prussiens à vos portes?
LE SOLLICITOR
J'aime mieux vous rappeler que, aux temps héroïques qui furent le martyre de nos pères vaillants, les Canadiens français se trouvaient 60 à 80.000 dans le pays, avec une poignée de défenseurs valeureux, le tout isolé, oublié par la France. Les colons anglais étaient, vrais Prussiens, plus de 200.000 à nos portes, alliés aux pires d'entre les sauvages, soutenus par d'incessants renforts accourant d'Europe à chaque marée; et la guerre nous fut faite, vous l'avez rappelé, d'une façon sournoise, puis ouvertement, sans trêve, sans égards, sans merci : l'ennemi indigène convoitait nos chasses et nos terres ; l'Angleterre cherchait, à nos dépens, une colonie prospère de plus. Elle arriva à ses fins, en 1763, par le plus déplorable des traités. Les soldats de France quittèrent le Canada avec les mieux pourvus d'entre les colons.
Ceux qui restèrent, les pauvres : artisans et laboureurs, et les trappeurs, infatigables coureurs des bois — corps solides et cœurs vaillants — vouèrent aux hérétiques, écumeurs de leur nouvelle patrie, une haine invincible. Ils se groupèrent autour de leurs prêtres patriotes et, sans défaillance, se remirent à l'œuvre, s'attachant au sol qu'ils avaient primilivement conquis. Ils repoussèrent avec dédain toute tentative de rapprochement de la part des conquérants, comme ils se montrèrent absolument et constanmient réfractaires à tout essai d'assimilation avec eux; mais ils gardaient pieusenient dans leurs âmes sensibles le culte de la patrie perdue, transmettant à leurs fils un fidèle amour pour la France. Ce (luo firent ces hommes de cœur? Vous le savez. Co qu'ils devinrent? Regardez : un peuple qui, par sa volonté
et son travail, par son nombre inspire pour le moins du respect. Il compte près de quatre millions d'âmes, dont plus de 2,000,000 dans le Canada proprement dit, gardant le sol natal ; et plus de 1,500,000 qui tentent fortune aux Etats-Unis de l'Amérique du Nord.
Ce que firent les Anglais ? Vous ne l'ignorez pas davantage. Ils soumirent d'abord les annexés au régime militaire avec toutes ses rigueurs (1763-1774); et quand survint le régime civil, il ne fut pour les vaincus ni plus équitable ni guère plus doux. Sans doute, VActe de Québec (1774) accordait la liberté des cultes et l'usage des lois civiles françaises, mais il établissait un pouvoir civil absolu qui justifia le mécontentement et les revendications obstinées des Canadiens français. Arrivait en 1776 le mémorable soulèvement de la Nouvelle Angleterre, fomenté par Washington, encouragé parLafayette et Rochambeau. Les Canadiens français étaient loin d'être heureux ou satisfaits. Des émissaires vinrent à eux, les prièrent de se joindre aux insurgés du Sud, de tendre de leur côté à leur affranchissement. Les Canadiens français ne virent pas l'utilité pratique de changer de régime et de maîtres. Ils s'en tinrent donc loyalement au traité de Paris et refusèrent de s'unir aux hommes du Sud pour partager leur indépendance. Ils furent récompensés de leur fidélité par les vexations du général Haldimant et par la tyrannie de lord Durchester.
En 1791, la colonie fut divisée en deux provinces, le haut et le has Canada, les Anglais étant maîtres dans la première et les Français jouissant d'une apparente liberté dans la seconde. Les contestations ne s'en multiplièrent que mieux et les luttes intestines ne s'envenimèrent que davantage, les Canadiens français se tenant toujours, fort prudemment du reste, mais avec la plus grande énergie, sur le solide terrain des revendications légitimes. Les gouverneurs Prescott, Milnes et Graig se signalèrent par la dureté réglementaire de leur administration qui s'adoucit en 1815, sous sir George Provost ; si bien, il est vrai, que les Canadiens français, toujours hon-
flêtes, prirent fait et cause en faveur de l'Angleterre, en 1812, et la servirent les arrnes à la main contre les Etats-Unis. Ce rare oubli des injures passées n'empêcha pas les luttes de race et de religion de reprendre avec plus d'acharnement dès 1815, sous l'administration de lord Dalhousie, de sir James Kempt, et lord Aylmer, au point même de provoquer aux élections de 1831 un conflit sanglant, et le 7 novembre 1837 une insurrection qui souleva le Bas Canada et partiellement le Haut Canada lui-même. Mais les insurgés, armés de faux et de fourches, et d'un seul canon de bois ne purent tenir devant les tioupes anglaises qui exercèrent des répressions impitoyables sur le terrain, que suivirent des exécutions de justice implacables.
Le peuple était réduit mais point soumis ; lord Durham pensait en finir en faisant voter par le Parlement, en 1840, VActe d'Union, qui réunissait les deux provinces ennemies et abolissait la langue française. Mais alors les Canadiens français étaient déjcà 850,000, et les opprimer davantage devenait périlleux. On songea donc à les satisfaire enfin, et dès 1860 on étudiait le projet de la Confédération actuelle qui, sous le nom de VActe de l'Amér'uiue britannique^ du Nord fut voté par les Communes, en 1867. Les Canadiens français recouvraient le libre usage de leur langue qui est maintenant sur le pied d'égalité avec la langue anglaise dans les actes officiels, comme au Parlement; les immunités du ti"aité de Paris ont été ratifiées et toute la population canadienne, sans exception" de race, jouit des plus grandes libertés politiques et religieuses.
Tout cela ne sont pas des dons gratuits ni gracieux ; il a fallu les acquérir à la force du poignet, avec de longs efforts et la plus méritoire ténacité. Nous ne sommes pas, pour le moment, trop mécontents de notre sort, qui est perfectible et que nous voulons améliorer encore par des moyens honnêtes, toujours pacifiques, sans jamais rien sacrifier de notre foi que les sectes, aux gages du pouvoir, voudi'aient altérer,
et rien non plus de notre patriotisme fait de regrets, de souvenirs et d'espérances.
Pour atteindre nos fins, il nous faut nous multiplier encore, grandir sans cesse : c'est par l'honneur et la fécondité de nos foyers que nous ferons une Patrie forte du Canada à venir.
Et quand donc vos femmes vaillantes réaliseront-elles vos vœux patriotiques?
LE SOLLICITOR
Patience, cher ^lonsieur! Songez à ce que, en fort petit nombre, elles ont fait en si peu d'années, et vous saurez ce que plus nombreuses, elles feront à l'avenir. Qu'il vous suffise de savoir que le Canadien français est comme un arbre touffu à l'ombre épaisse duquel étouffe l'xlnglais, qui recule ou disparaît. Généralement, il faut le noter, l'Anglais se retire à temps, réalisant terres et maisons au meilleur cours, et allant manger ses rentes dans la ^ille voisine, même au-delà des mers. Le Canadien, au contraire, achète toute terre disponible, la répartit entre les siens qui la font valoir, et ainsi cette race, prolifique à souhait, étend ses racines, en prolongeant son domaine; et qui dira où s'arrêtera son incessant progrès? Connaissez-vous l'Acadie?
LE PROFESSEUR
Le pays de l'Evangéline !
LE DIRECTEUR
La Nouvelle Ecosse?
LE SOLLICITOR
Elle-même! N'est-ce pas que la chose a son petit parfum britannique? Mais ne vous y trompez pas; elle est en train de
le perdre. Jugez-en plutôt; et, par ce cas particulier, apprenez tous les autres :
« De Port-Arthur, au fond de l'Ontario, jusqu'à la Baie Verte, au sud du Nouveau-Brunswick, sur un parcours de 2,000 milles, s'échelonnent sans interruption des établissements français. On dirait des ruches industrieuses, qui bientôt trop petites, envoient de tous côtés des .essaims fonder de nouvelles colonies où se reproduira vite la prospérité de la ruchemère. C'est ce qu'un livre récent appelle une tragédie : The tragedy of Québec or the expulsion of its Protestant farmers. Oui, c'est une tragédie ; et qui mieux est, une tragédie blanche, pacifique. Ni coups de feu ou de couteau, ni cris de douleurs, ni râles de mourants, le fermier protestant cédant de bon cœur sa terre à son voisin, habitant canadien, qtii y établit sa famille nombreuse. Petit à petit, des cantons, naguère peuplés d'Anglais et d'Ecossais, changent de face et de maîtres; le temple protestant devient solitaire, une proprette église catholique projette son clocher étincelant sur le ciel bleu, et, dans le village, retentit désormais le doux parler de France.
» C'est l'histoire des Cantons de l'Est qui se répète dans Ontario, qui se répétera partout demain.
» Oui, à la vitesse acquise, nous verrons bientôt une seconde tragédie : The tragedy of Ontario, et si Dieu le veut, d'autres corneilles tristes, dans une troisième, quatrième et autres tragédies, attireront l'attention du gouvernement fédéral, comme le fit M. Sproule pour Québec en 1905, sur l'empiétement constant du clergé catholique et des Acadiens dans les Provinces Maritimes.
» Car, dans ces provinces, comme dans Onébec et Ontario, et ailleurs, c'est toujours la même progression de l'élément français, un peu plus lente ici, plus rapide là-bas, mais par tout patiente, irrésistible. Ces fiers Acadiens que les malheurs les plus effroyables n'ont pas domptés, refout couragcusomcnl leur nationalité,
» Souvenez-vous-en : Un jeune arbre poussait naguère plein
de sève dans l'Acadie; une tempête furieuse le secoua, en emporta soudain les feuilles et les rameaux qu'elle dispersa sous d'autres climats; les branches rompues, dépouillées, furent coupées et jetées aux vents, sinon au feu; le tronc de l'arbre lui-même fut rasé. Il ne restait que quelques racines dans le sol, qui formèrent de nouvelles tiges, mais cette fois si belles et si fortes que l'ouragan ne saurait plus les arracher.
» Ce petit peuple reconstitué a sa fête et ses sociétés nationales. Sa foi est vive, son attachement au souvenir des ancêtres, touchant. Sa forte organisation le protège contre l'absorption anglo-saxonne; tandis que son accroissement prodigieux lui donne chaque jour de nouvelles forces, lui fait concevoir de meilleures espérances.
» Pour traduire une opinion par des chiffres, la population française des Provinces Maritimes qui n'était que de 105,451 en 1891, arrivait à 141,661 en 1901 ; soit un gain net de 36,310 en dix ans. Et, si le recensement de 1911, disait naguère le sénateur Poirier à la convention acadienne de Church-Point, accuse un jnouvement proportionnel de population égal au dernier, nous nous trouverons en majorité dans trois, sur les cinq diocèses, qui constituent aujourd'hui l'Eglise des Provinces Maritimes, J'Eglise de l'Acadie, à savoir : le diocèse de Chatham, où nous faisons au-delà des trois quarts de la population catholique, soit environ 52.000 sur un total de 65.000; l'archidiocèse de Halifax,^ où nous sommes aujourd'hui même, peut-être, en majorité, et où nous comptions, en 1901, 27.000 contre 27.400 représentants, tous les autres catholiques réunis, à l'exception des Bermudes ; le diocèse de Saint- Jean, où le chiffre de la population acadienne égalait aussi, en 1901, le chiffre de tous les autres catholiques réunis, soit 29.000 sur un total de 58.000. »
» Le nombre des Acadiens ne subit de diminution dans aucune des trois provinces de l'est; au contraire, il augmente partout, alors que la population anglaise, (catholique et pro-
testante) y diminue rapidement. Le recensement de 1901 donnait, en effet, pour les Provinces Maritimes une augmentation de 12.730 depuis 1891. Comme les Acadiens, dans ces provinces et dans ce laps de temps, avaient progressé de 36.210, il faut bien conclure que la population anglaise avait reculé de 23.480. Sur ce nombre, les catholiques anglais avaient à enregistrer une diminution d'environ 4.000, et les protestants de 20.000. Et qu'eussent été ces chiffres sans l'émigration d'un bon nombre d'Acadiens? »
Est-ce que tout cela ne vous dit rien? Je vous demande, moi, quand les Canadiens français seront enfin en majorité dans toute la Confédération de l'Amérique du Nord, — ce n'est pas le déversement annuel et anormal de 300.000 immigrants de tout acabit, qui le retardera indéfiniment, — que se passera-t-il et que feront-ils naturellement? Les Etats-Unis ont donné un exemple que l'Australie fait mine de vouloir imiter et que l'Afrique du Sud suivra imperturbablement. Croyezvous donc les Canadiens, si avisés et si patients, absolument incapables de semblable entreprise? Si l'indépendance leur souriait alors mieux qu'autrefois, ils n'auraient, en tous cas, qu'à la prendre ^.
LE DIRECTEUR
Que Dieu le veuille avec eux, et dès ce jour donc qu'ils &n. soient tous bénis! Il y aurait ainsi déjà dans le monde une grande injustice de moins à réparer.
1. Aux Anglais qui s'effarouclieraienf encore des revendications actuelles des Canadiens-Français, je rappellerais une conférence du grand historien d'Oxford, M. Freeman (22 février 1886) sur le rôle de Georges Washington. M. Freeman démontre que le noble rebelle a réellement contribué à la gloire et à l'expansion de l'Angleterre, que les Anglais des Etats-Unis, devenus indépendants et obligés de se suffire, sont allés en avant vers l'ouest, y portant la langue anglaise et la loi anglaise, que les pays de l'Union « sont devenus des colonies du peuple anglais, dans un sens bien plus vrai, depuis qu'ils ont cessé d'être des dépendances de V Anglclcrre ». Puis il prévoit le jour où « se dresseront comme des homes anglais indépendants les Etats-Unis d'Australie, les Etats-Unis de l'Afriqiie du Sud,
LE PROFESSEUR
Il n'y a pire ennemi qu'un ami maladroit. Croyez-le bien, nos impérialistes, libéraux, francs-maçons, canadiens faussement saxonnant, comme dirait notre brave interlocuteur avec quelque amertume, sont pour la Grande Bretagiie, chez nous, des champions bien compromettants. Les Anglais à sens rassis s'en rendent bien compte; même ne se gênent pas autrement pour le dire ou pour l'écrire à bon entendeur. J'ai là sous la main Le Chronicle où, au sujet des fêtes du troisième centenaire, le Rév. Frédéric-Georges Scott dit que « bien peu de Québecquois désirent la réalisation du projet de la statue à l'Ange de la Paix sur le bastion du Roi ». Et le Révérend suggère d'employer plus sagement: les fonds recueillis à cette fin, à la reconstruction de la porte Saint- Jean, d'après le vieux style français ; il veut, en outre, que les champs de bataille ne perdent pas leur caractère historique et primitif, surtout pas d'avenues King Edward ou Laurier; enfin pas de bancs, ni pots d; fleurs, ni plantes à l'endroit où s'est réglé d?-ns le sang le sort de tout un continent. Un autre ne peut supporter qu'on rebaptise un endroit universellement connu et il trouve saugrenue l'idée de la création d'un Farc des Batailles jointe à celle de la célébration du troisième centenaire de la fondation de Québec. Un troisième enfin estime que l'idée de la statue à l'Ange de la Paix qu'on hisserait sur le bastion du Roi a dû germer dans les murs de Beauport et il conclut assez judicieusement que « trop de pai-ades et de discours sur la paix sont généralement des préludes de guerre. »
les Etats-Unis de la Nouvelle-Zélande, tous liés les uns aux autres par des liens communs et fraternels, unis aussi à leur commune mère par une loyale reconnaissance, sans lui être politiquement soumis ». On ne saurait mieux dire; et les étudiants d'Oxford applaudissaient les conclusions si élevées de l'éminent professeur. Pourquoi donc le peuple anglais s'étonnerait-il que les Canadiens-r'rançais restent fiers de leur ancienne patrie, lui demeurent attactés « par une loyale reconnaissance », par les liens si forts des souvenirs historiques et d'un fidèle patriotisme? Ces sentiments, que rien ne déracinera du cœur des Canadiens, n'ont jamais nui à leur « loyalisme ». (J. Lionnet, Etudes religieuses, 5 mai 1908).
LE SOLLICITOR
Raison de plus pour retenir que les Anglais exempts d'un jingoïsme provocateur et gardant quelque sang-froid à la veille de fêtes qui troublent tant de cœurs en soulevant les plus légitimes réservées, protestent comme les catholiques Canadiens français contre l'inconvenance de projets dont lord Grey se flatte d'être le promoteur indiscret.
L'intérêt supérieur du Canada, intérêt qui dépasse de cent coudées les coupoles et les clochers, et qui, seul, doit inspirer chez nous les individus aussi bien que les collectivités, sans exception de partis ni de races, est la paix canadienne pfâr la réconciliation sincère de tous les habitants de ce pays jeune, bien doué, maître d'espaces immenses et riches, inaccessible par la plupart de ses frontières et ainsi maître absolu de son avenir grandiose s'il sait seulement concevoir un idéal patriotique commun à tous, mais réalisable sous la haute protection d'un suzerain magnanime.
LE DIRECTEUR
De l'impérialisme tout cru!
LE PROFESSEUR
Appelez la chose, cher Monsieur, comme vous le voudrez; mais cette réconciliation, que les mieux inspirés parmi nous appellent de tous leurs vœux en y travaillant de toutes leurs forces, est bien la seule chose réellement opportune et nécessaire à la durée comme à la grandeur de notre confédération canadienne. Il y a des nécessités qu'on subil mal gré, à supposer que celle-ci puisse paraître, même à des esprits chagrins, une calamité I II y en a d'autres qu'on accueille bon pré quand elles sont véritablement, coniitio c'esl le cas, une Sv>urce de paix, de force et de liberté.
LE SOLLICITOR
Vous en étiez prévenu, M. le Directeur; mon compagnon est un homme charmant, qui a certainement tout pour plaire, sauf qrielques idées à lui, qui, par exemple, nous mettent aux prises jusqu'au dissentiment complet : ce qui, en des discussions courtoises, ne tire pas autrement à conséquence. L'Université Laval vous déforme ainsi parfois, à certains égards, le meilleur homme du monde et vous fait, par exemple, d'un Canadien français, que rien n'y prédisposait, un impérialisantsaxonnant, qu'on me pardonne tant de franchise! parfaitement insupportable.
Ahl mon cher ami, ne vous gênez plus.
LE SOLLICITOR
Merci de la liberté permise! Aussi bien, n'est-ce pas, en usez-vous en séance publique, en comité privé : Vous faites de la propagande pour l'oppresseur; j'en fais beaucoup moins poux l'opprimé; et, que je le fasse sans frein, c'est du droit élémentaire et du devoir strict. Les libéraux, les francs-maçons, les mille conjurés qui se coalisent en sociétés plus secrètes les unes que les autres, les jingoïstes anglicans, les impérialistes tout venant, ayant goût de terroir, entonnent à l'unisson et à chaque coin de rue des hymnes à leur paix; pour peu qu'on s'y prêtât ce n'est plus seulement sur les bastions du roi qu'ils hisseraient leurs Anges de la Paix; ils nous en fourreraient un dans chaque cœur ouvert, s'il était susceptible de s'inspirer du passé douloureux pour préparer l'avenir indépendant.
Il faut bien en convenir : le patriotisme dont ils se réclament et qu'ils étalent pompeusement, n'est chez eux qu'un égoïsme ralfiné. Ils domient ce qu'ils n'ont plus pour obtenir
ce qu'ils désirent. Il y a beaux jours, en effet, que ces esprits avisés, débarrassés de scrupules honnêtes, ont sacrifié notre passé avec ses gloires nimbées des tristesses qu'engendrent la plus dure servitude. Je me trompe; ils ne l'ont pas sacrifié à proprement parler ; ils le troquent contre les faveurs à venir dont dispose le maître lointain. Ils se font fort de réduire à la résignation l'opposition catliolique franco-canadienne; ils promettent d'y aboutir par. force, par- ruse ou par. persuasion, mais d'y arriver coûte que coûte ; et dès cette heure, la main tendue, ils réclament au maître discrédité jusqu'à la détresse, en considération et en puissance, le salaire dû pour leur entreprise ingrate.
Mais, remarquez-le bien, la condescendance de ce libéralisme opportuniste est chose locale et de circonstance. Les Impérialisants, si débonnaires dans la province de Québec où ils manquent de prestige et de clients, se montrent ombrageux et féroces dans le Manitoba, dans l'Ontario, dans l'Alberta, dans le Saskatchewan et l'île du Prince Edward, dans la Nouvelle Ecosse et le Nouveau Brunswick.
Le libéral-impérialisant est, voyez-vous, en puissance sinon déjà en œuvres, parjure ou renégat Pour vous en convaincre, jugez donc ces hommes à leurs actes, comme on aime à juger un arbre d'après ses fruits. Ils vous parlent à satiété de tolérance, de paix, de justice, d'égalité et de liberté; mais où donc exercent-ils toutes leurs belles vertus? Où se livrent-ils de borme grâce à leurs jeux inoffeusifs de bonne société? Dans la province de Québec les Canadiens français, catholiques, sont l'immense majorité. S'ils y rendaient œil pour œO, dents pour dents, /et s'ils se souvenaient! de quoi donc déjà ne seraient-ils pas capables et que ne feraieut-ils pas demain? Parler libéralisme, pacifisme, impérialisme à ces masses résolues et fières, à ce flot montant qui peut tout entraîner et tout briser à volonté, c'est plaider coupable, c'est battre en retraite; c'est, le cœur en émoi, demander grâce; c'est plus encore et pire, c'est louvoyer et ruser, c'est chercher
JM
à canaliser pour dompter ou détruire les forces dont il faudrait tirer gloire mais qu'on redoute! Pourquoi? Cette manœuvre fratricide de la part de nos Canadiens français invertis est à mes yeux la dernière des trahisons; je n'en connais point de plus pitoyable. Que dire de ce qui se passe dans les provinces et territoires où Français et catholiques se trouvent en minorité! Là, tient-on les mêmes propos? Point! Pas de conciliation ni de compromis; mais de l'oppression systématique, rageuse, implacable. Il faut élever des digues contre l'envahissement du Français abhorré, proscrire ses idées, sa langue, ridiculiser ses mœurs, ses origines; il faut surtout combattre en lui le papisme agressif; il faut affirmer la prépondérance britannique par l'usage exclusif de la langue anglaise, des méthodes anglaises; par l'affirmation pressante et constante des. droits et des intérêts anglais, auxquels tout doit être soumis ou subordormé. Cette rage d'opprimer les minorités sans trêve ni merci va jusqu'à refuser aux Français catholiques non seulemerit des écoles libres, qu'ils réclament à bon droit, mais à leur imposer des écoles neutres où les enfants catholiques, sans défense morale à un âge si tendre, sont livrés à des maîtres hérétiques, se donnant la mission, à moins qu'on ne la leur impose, de troubler les consciences et de gagner à l'impérialisme les âmes dérobées au catholicisme qu'on dit réfractaire 1
Nous nous défendons d'être dupes après avoir été, des siècles durant, victimes pitoyables d'une domination barbare. Qu'il s'en pénètre bien, et il l'est déjà efficacement : le Canadien français a pour lui la terre qu'il façonne, l'autel qu'il aime, le foyer qu'il peuple et fait essaimer sans relâche; il est la tache d'huile répandue et qui se répand;, il est le souffle d'un continent; il est la vie d'un peuple nouveau, qui sans rien perdre des qualités précieuses de l'ancêtre, toujours vénéré, s'est assimilé des mérites ambiants qui doublent sa force de résistance dans la voie d'un progrès incessant.
Le peuple que je vois ainsi étonnamment doué pour le « faire par lui-même » n'a donc que faire d'être libéral, ne voulant
Causeries. 7
lien sacrifier de ses traditions ou de ses espérances. Il déteste les francs-maçons et les conjurés, prétendant grandir honnêtement au grand jour comme il vécut péniblement au grand air; il n'est pas impérialiste, parce qu'il pense toujours à ce dont il ne parle guère ; il n'est même pas fédéraliste convaincu, parce qu'il compte bien par la force du progrès méthodique établir enfin, à son avantage, l'unité qu'on n'a pu réaliser contre lui. Le Canada fut français à son aurore, il le redevient Idans l'épanouissement de son être national et il le restera jusque dans la tombe, s'il faut y descendre jamais, à l'exemple des individus chaque jour, pt des peuples disparus au cours des siècles écoulés.
LE DIRECTEUR
C'est bien tels que nous aimons nous figurer nos frères d'Amérique, et tels que nous voudrions être encore de nos jours dans la mère-patrie. Nous sommes calomniés, combien dédaignés! L'ennemi héréditaire, enfin rassuré par le recul infâme de notre natalité, ricane à la porte de nos foyers en attendant qu'il les envahisse. .Ostensiblement il inventorie nos biens meubles et immeubles ; il suppute le rapport de la liquidation qu'il provoquera, s'il le faut.
A ceux qui objectent les aléas de l'opération, l'Allemand répond par le dénombrement des masses qu'il peut jeter sur \m troupeau décimé par le vice, ajoutant, pour se donner du cœur à la besogne, qu'il est des mauvais exemples qu'il faut dérober à la vue des nations honnêtes !
Les Germains semblent avoir quelque raison à tenir ce langage : l'Allemagne gagne 800,000 âmes bon an mal an par excédent de natalité; et la France, après des gains de plus en plus faibles, mais d'importance relative peu appréciable, en arrive, en 1907, à 20,000 décès excédant le chiffre dos naissances. Voilà la plus détestable des déroutes dont personne ne 'doit se dissimuler les effets désastreux. C'est en icporlanl
les yeux sur le Canada, qui prodigieusement se peuple, que nous nous demandons pourquoi les Français ne font plus sur les bords de la Seine, du Rhône, de la Garonne ou de la Loire ce qu'ils réalisent avec tant de sincérité et de bonheur sur les bords du Saint-Laurent.
Ils ne le veulent point parce que leurs espérances, qui se perdaient naguère dans l'avenir reculé jusque dans les cieux, se sont repliées pour se borner, dans le temps, aux aises, aux plaisirs. Oui, le Français, parce qu'il a cessé de croire, a cessé de grandir. Mais connaissant le mal et le remède, nous nous disons : rendons-lui, ici, la foi de ses pères; cette foi 'qu'il a gardée si précieusement là-bas, et la vieille France, à l'exemple de sa fille américaine, de nouveau prospère et rayonnante, en imposera bientôt à ses pires ennemis.
Nos maux sont patents; le Canada y échappe et je l'en félicite. J'admire surtout un homme qui, comme votre vaillant et si jeune député Lavergne, emporté par sa foi et par son ardeur, va plaider jusque dans les citadelles ennemies la cause des catholiques opprimés.
M. Armand Lavergne est, en son genre, un bon apôtre. Il y avait, certes, du mérite de sa part à s'en aller, fût-ce sous les auspices du Canadian Club de Sainte-Catherine^ jusque parmi ses adversaires de l'Ontario, soutenir le programme des Canadiens français qu'il défend avec tant de succès dans la province de Québec.
LE SOLLICITOR
Il avait à cœur de remettre en la mémoire des anglo-protestants le rôle exact et la situation exceptionnelle que les Canadiens français tiennent dans notre Confédération, toutes choses qu'ils oublient facilement dans l'établissement des droits résultant de charges et d'obligations communes. A
Sainte-Catherine son auditoire était presque exclusivement anglo-protestant. Ce n'était pas fait, certes, pour l'intimider. A ces contradicteurs possibles il affirma fermement que l'égalité des races étant à la base de la Confédération de l'Amérique du Nord, le respect des droits qui «ii découlent pour chacun est la condition essentielle de son maintien comme de sa durée pacifique.
11 Y avait un rapprochement à faire, des comparaisons à établir, des conclusions à prendre ;. il n'y manqua pas. Les Canadiens français catholiques sont la majorité immense dans la province de Québec; en ont-ils été le moindrement incité à adcabler la minorité anglo-protestante? Non pas, constata M.^ A. Lavergne : nous avons accordé à cette minorité, jadis intolérante, non seulement une pleine mesure de justice, m-ais Je traitement le plus généreux que jamais minorité ait reçu d^ne majorité; et par contre, nous nous sommes vus dépouillés de nos droits partout où par le nombre nous n'étions pas en mesure de les imposer; ce. triste sort a été le nôtre jusque dans l'Ontario où nous fûmes victimes d'attaques acharnées, d'une violence excessive.
Nous ne voulons pas plus, ajoutait le vaillant conférencier, de vos écoles neutres que de vos écoles protestantes; notre premier devoir, comme peuple conscient de sa force ot de ses droits, est de conserver notre identité nationale et les nobles traditions « sans lesquelles nous estimons que la vie ne vaut pas la peine d'être vécue. » Et s'adressant à ses auditeui's anglais, il leur demandait si, de bonne foi, ils estimnient équitable que, dans un pays où les deux langues sont officielles, le français fût itraitô comme il l'est, par exemple, dans les écoles de l'Alberta et de la Saskatchewan.
11 y a, pendantes, beaucoup de questions ardues, par lesquelles'sont divisées les deux races qui grandissent côte à côtp sur ce sol prédestiné à la liberté. M. Lavergne les conn^iissail et il les aborda, $i bn'ilantes et dangereuses qu'on se plaisait à les dire. C'est iqué, jusque-là, on n'osait y toucher,
en certains milieux, qu'avec des précautions oratoires infinies.
S'agissait-il d'autonomie, M. Lavergne dit avec une crânerie superbe : que les Canadiens français en étaient les partisans convaincus, qu'ils voulaient cette autonomie sous toutes ses formes et de toutes leurs forces ; mais que, par contre, ils repoussaient résolument une union plus intime avec les provinces, de même que la fédération impériale, ou toute autre formule tendant à resserrer le lien impérial rattachant la colonie à la métropole. A qui voulait savoir ce que signifiait l'opposition franco-canadienne à ce resserrement d'attaches peu désirable et ouvertement repoussé, il déclara sans réticences : que vouloir renforcer nos liens serait en précipiter la rupture ! Si on cherche la paix nationale, si on veut en étendre les bienfaits, en prolonger le régime, qu'on se mette bien en tête qu'il faut identité de droits et de devoirs pour les Anglais et les Français canadiens ; que si ceux-ci étaient pressés par ceux-là de payer l'existence de la Confédér?.tion par le sacrifice de leurs traditions ancestrales, de leurs prérogatives comme race ayant droit à la vie, ils briseraient plutôt la. Confédération elle-même.
On ne pouvait être ni plus explicite, ni plus ferme.
Que fit donc l'auditoire composé d'Anglais et de protestants? Il applaudit ces déclarations loyales et raisormables et vota d'unanimes remerciements à l'orateur.
La presse locale souligna la bonne tenue -des auditeurs de M. Lavergne, louant le beau talent du jeune et brillant polé- ■miste catholique « devenu l'un des hommes en. vue de la politique fédérale. » Ainsi s'exprimait le Star Journal, tandis que le Daily Standard se montrait de son côté enthousiasmé: «M. Armand Lavergne enchante, dit-il, le Cœnadian Club; « The French Canadian in Confédération », tel fut le sujet d'un discours exceptiomiellement habile et intéressant, donné par ce député qui compte parmi lés membres les plus distingués de la Chambre des Communes. » « Ce Canadien français.
fort éloquent, possède uiie intelligence exceptionnelle et il est doué d'un grand charme personnel. C'est, ajoute-t-il, un de ces hommes connue les Canadiens aiment à en entendre — un homme qui a ses comàctions. Les convictions de jVI. Lavergne peuvent ne pas plaire à tout le monde, mais elles sont d'mie telle nature que, quand on les a entendu exprimer par cet orateur de talent, elles devierment, sur plusieurs points essentiels, les convictions de tous. L'orateur paraît bien, sous son aspect d'adolescent, ce qu'il est en réalité : le député de vingt-sept ans qui compense par son talent d'homme d'Etat et sa remarquable intelligence ce qui lui manque en amiées. »
Et l'éloge continuait ainsi, intarissable! C'est fait pour consoler M. Lavergne des mesquines critiques des libéraux, ses frères d'origine, qui, de tremblements en compromis, n'iraient avec aplomb qu'à l'irrémédiable déchéance.
LE DIRECTEUR
Ahl vos libéraux! Ils valent bien les nôtres! Ils ont avec nos Dreyfusards plus d'un point de ressemblance. Vous êtesvous occupé de ce maire stupéfiant qui trône aux portes de Paris, à Suresnes! C'est, cormne Emile Combes, un renégat à qui le froc, bien qu'aux orties, laisse des sensations cuisantes qui le font rager. Pour s'en défaire ou pour s'étourdir il n'est sacrilège qui ne' le tente. Comme Combes, qui a revendiqué la chapelle du collège de Pons, où il communia jadis en surplis et avec ferveur, dans le seul but, dit-on, de supprimer ce témoin muet de ses anciennes défaillances cléricales, ainsi le maire de Suresnes fit abattre l'église de sa conunune et son clocher; quant aux cloches, qui invitèrent, des siècles durant, les fidèles au recueillement, il en trouva, selon lui, un emploi judicieux! Il les fit fondre, en tira un buste pour Zola. L'inspiration était déjà étrange; le choix de l'emplacement du monument projeté ne le fut pas moins, mais com-
tien symbolique et vengeur! Une fosse d'aisances en un coin libre avait été comblée; la bomie aubaine! Pour désinfecter le. lieu on y plaça le buste sacrilège de Zola, du Hère Jaccuse, sauveur de Dreyfus! le stercoraire enfin qui, par Fégout, gagna le sous-sol du Panthéon!
A Québec vous n'en êtes pas encore là, mais certains vous y poussent; vous en approchez i.
Pour votre Tricentenaire que veulent donc vos libéraux?. Un Ange de la Paix sur le bastion du Roi; et le Parc des Batailles à tracer sur les lieux immortels où entre Wolfe et Monttalm, le 13 septembre 1759, se décida le sort d'un continent. Le terrain convoité n'est pas acquis, le sera-t-il jamais? Et si on se décide, le terrain qu'on demande est-ce du moins le sol qu'arrosèrent de leur sang tant de héros couchés en, un jour dans une tombe glorieuse ?
Les terrains en vue, et qu'à tort on appelle Plaines d'Abraham, sont en grande partie les Buttes à Neveu et le champ de course, Cependant, ce n'est point là que les armées en vinrent aux mains. Les archéologues ont prouvé que le champ
1. Les fêtes cfue la ville de Québec se proposait d'offrir à la mémoire de Champlain, et conséquemment, aux héros français qui illustrèrent ses diamps glorieux, devaient être des fêtes historiques, franco-canadiennes et catholiques, exemptes de provocations et de bassesses.
L'Angleterre ne pouvait goûter le projet en lui-même, parce qu'elle y voyait la glorification du présent heureux comparé au passé mortifiant de la race inférieure du Canada, tomme les Anglais protestants qualifient aimablement les catholiqnes français de la Confédération de l'Amérique du Nord. De semblables fêtes devaient fatalement, à ses yeux, exalter le particularisme de ses sujets franco-canadiens et elle jugea opportun, sans entraver l'entreprise ouvertement, de lui imprimer d'autres allures et de lui donner des significations plus conformes à ses vœux comme à ses intérêts dans un pays où le loyalisme seul assure encore sa domination.
Pour arriver à ces fins, il fallait faire perdre de vue la fondation de Québec elle-même pour concentrer tout l'intérêt de l'évocation historique sur la période tragique où Anglais et Français, étant aux prises, décidèrent le sort du pays sous les murs de Québec. Dès lors, il ne serait plus question qu'incidemment de Champlain et des origines de Québec, et Ll ne s'agirait particulièrement, dès lors, que d'évoquer les ombres de ^Volfe, de MontcaLm et de leurs compagnons. Or, Wolfe et ses régiments ayant remporté la victoire et conquis le pays, c'était à eux que revenait la plus forte part des hommages, à la Grande-Bretagne tout le profit de la fête.
de batailles, le vrai, est couveit de constructions (pi'ilfaudraiit abattre et que le Parc NatioiEkal, cher à Doughty, se déroulerait, d'une façon pittoresque peut-être, non pas sur un cliamp de navets, mais dans un champ de pacage à vaches, assez sensiblement éloigné du champ dlionneur qui intéresse l'Histoire et la nation.
De cette méprise topographique on aurait pu rester victime sans le travail de M- Doughty, qui rappelle fort bien et détermine exactement les positions respectives qu'occupaient les belligérants dans les fameuses plaines d'Abraham. Ces plaines, encombrées actuellement de bâtisses variées, nul ne songe à les exproprier, du moins pour le moment et à l'occasion du Tricetitenaire ; il y aurait trop à faire vraimeutl Pour faciliter la tâche entreprise, pour imposer surtout le pror jet et faire faire du chemin à la souscription nationale, qui ne sera pas infructueuse pour tous, croyez-le bien, on a tout simplement déplacé le champ de bataille et faussé l'histoire : c'était plus commode, certainement, que de déplacer mie partie de la ville récalcitrante. Il arrive, de cette façon, ceci de S:iar-
Albion ne prétendait pas à plus, niais elle n'exigeait pas moins; et les libératix canadiens, travaillés par les francs-maçons qui reçoivent de Londres des mots d'ordre précis, se prêtèrent si bien à la suggestion impérialiste, qfiie le programme primitif a complètement fait place au progranmie britannique venu de Londres I
Ce programme officiel et impératif, qui fait autant gémir que rougir les vrais Canadiens, met au premier plan le Parc national relégué naguère et combien timidement ! au dernier plan ; il prévoit une Adresse en anglais, que lord Grey lira au prince de Galles qui lui répondra en anglais, on se doute bien sur q;uel sujet et dans quel esprit I Sir Wiltrid Laurier, le Grand Canadien, prononcera un discours, en anglais natnrolleujuMt, Dxais eu pensant eu Iiançais, ce qui lui est très familier 1 11 y iiura une revue navale, aussi une revue militaire, puis on inspectera les flottilles; tels seront les préludes des simulacres de bataille navale et du bombardement de la ville, suivi de la prisa de Qaébrc, doux souvenir! Façon do rappeler à ces Français qui voulaient fêter leurs gloires et leujs espérances, qu'il ne faut pas se domier le change m se tromper; que le maître n'est ni lom ni disirait, et qu'il garde de quoi donner dos leçons et inspirer le respect.
Les Canadiens français ne sont pas plus distraits que les voisins et, sans doute, rappullerontiJs UJi jour aux .VnglaLs qu'il y a des manières de s'iin)>ns<>r (fu\,n endure, mais qu'on n'accepte pas.
prenant : premièrement, que de tout le vaste plateau qui vit les ancêtres aux prises, et qui s'éteud hors de l'ancienne enceinte de Québec, seuls la falaise qui CQurorme le promontoire vers le fleuve, les Buttes à Neveu et les terres environnantes ne virent point ces guerriers fameux, ne burent non plus leur sang généreux! Le terrain n'était pas stratégique en cette occurrence, et pour ce motif il dut être évité par Wolfe tout particulièrement. Or, c'est cette terre, vierge de la gloire qu'on lui prête, qu'on transformera en Parc National\ Deuxièmement, que, par contre, ô ironie! ce terrain fut réellement et peu de mois après, témoin des exploits de Lévis et de la défaite des Anglais ! Ce n'est pas cette déconvenue cuisante, je le suppose, que, par supercherie, vos impérialistes veulent faire célébrer par les Anglais tout en s'appliquant à en perpétuer la mémoire!
LE SOLLICITOR
C'est déjà énorme, ce qui nous ai-rive là; mais il y a plus fort. On ne devrait pas oublier que dans l'acte fédéral, relatif à l'expropriation jdes terrains nécessaires au tracé du Farc National, on lit textuellement : « La Commission pourra acheter, acquérir et posséder les terrains et propriétés immobilières dans la Cité de Québec ou ses environs, où les prùicipatcx engagemeyits ont eu liei'i et qui furent occupes par les dijférents états-majors des atmées respectives sur le champ de bataille ».
Le Parlement autorise ainsi, non pas l'acquisition de terres quelconques qu'on adaptera selon le bon plaisir de quelquesuns à des convenances politiques sous des dehors historiques, fallacieux; mais rien que les terrains indiscutablement historiques et seulement ceux où se déroulèrent les batailles de 1759 et 1760 qu'on tenait à remémorer dignement. Ceci rappelé, il m'est bien permis de demander à quoi tend cette souscription nationale qui ne devrait servir qu'à assu-
rer à la Patrie un souvenir réel, palpable et poignant, capable de faire battre les cœurs généreux là même où finirent glorieusement nos aïeux immortels, et qui n'arrivera notoirement qu'à la, charger, au lieu du champ de bataille rêvé et promis, que d'un parc à vaches sans honneur comme sans histoire !
Est-ce une escroquerie nationale ,en marche? ou plutôt n'est-ce que le prétexte éphémère inventé par les impériali' sants-saxonnants pour s'immiscer dans des fêtes canadiennes, chères surtout au cœur des Fraçais, — à qui le temps ménage de si belles revanches, — pour les transformer et les dénaturer à leur profit?
LE DIRECTEUR
Au fond, Messieurs, il est prodigieux tout à fait de voir avec quelle aisance les Anglais, la race soi-disant supérieure au Canada, s'amusent et se moquent des Canadiens français, vos frères.
Voilà en effet de très braves gens, de l'aveu de tous, incapables de faire du mal à une mouche loin de tirer jamais dans le dos de leurs oppresseurs, alors même que ceux-ci se ti'ouvèrent aux prises avec des adversaires redoutables et parfois triomphants, à qui vint un beau jour la noble pensée d'honorer leurs ancêtres. Le printemps de 1908 à leurs yeux s'y prêtait à merveille. Jugez donc : Samuel de Champlain, il y a trois siècles exactement, après avoir déjà, le 15 mar.-5 1603, touché à Tadousac et remonté le Saint-Laurent jusqu'au saut Saint-Louis, s'en revenait de France au Canada avec de pleins pouvoirs. Le 3 juin on le revit à Tadousac qu'il quitta bientôt, lui préférant comme site d'avenir un lieu dit Québec où il s'installa cette année même : une ville nouvelle était ainsi fondée et, dès 1609, Champlain en inaugura l'histoire en battant les Iroquois. Voilà la date historique.
Samuel de Champlain, lieutenant général de la Nouvelle France, jie faisait qu'organiser et administrer les territoires
découverts par Jacques Cartier dès 1534 et 1535; à l'occasion, que les étendre. Aussi, avec juste raison, les souvenirs de Cartier et de Champlain se confondent dans vos cœurs reconnaissants. On ne pouvait donc qu'approuver les Canadiens français de tirer gloire de ces hommes illustres, de vouloir les célébrer tout en exaltant les résultats acquis de leurs œuvres et en remémorant leurs hauts faits.
Mais ces hommes fameux, représentants d'une majesté catholique, fils aîné de l'Eglise, étaient catholiques ardents. Les Canadiens français ne leur ont point fait tort dans la suite ; car, en face du maître hérétique, ombrageux et pressant, malgré les promesses et les menaces, malgré la servitude et l'oppression, ils sont restés fidèles au souvenir de leur ancienne mère-patrie, 9.ttachés surtout au culte de leurs pères; si bien qu'en des fêtes paisibles, ils voulaient chrétiennement se réjouir de leur passé, prendre acte du présent et tendre fortement vers l'avenir qui leur sourit avec des grâces et des séductions infinies ^.
1. Lettre de S. S. Pie X, à l'occasion, des fêtes de la fondation de Québec :
A nos Vénérables Frères, Louis-Nazaire, Archevêque de Québec et autres ajchevêcfues et évêqnes de la puissance du Canada.
Vénérables Frères, salut et bénédiction apostolique, II est très juste et très opportun de célébrer à des époques fixes et convenables les immortels bienfaits ou les grandes actions des ancêtres : la piété eUe-même et la reconnaissance nous y invitent, et ce rappel des hautes vertus nou^ avertit aussi et nous persuade de travailler tous à l'œuvre commune de la prospérité commune.
C'est ce devoir de gratitude que vous allez accomplir, nous semble-t-il, au mois de juin prochain, à l'occasion du troisième centenaire de la fondation de Québec, et du deuxième centenaire de la mort de François de Montmorency-Laval. Certes, si l'on songe à la grande âme du héros, et à l'importance de la ville de Québec, il est évident que la noble nation canadienne a bien raison d'honorer par de spéciales démonstrations la naémoire de ce double événement. Et l'on ne s'étonne plus que même en dehors de votre pays, il y ait un si grand concours des volontés pour faire que ces fêtes que l'on prépare soient, comme il est dès maintenant permis de le prévoir, très solennelles et très brillantes.
Mais de ce concert de joie des fils reconnaissants, Nous ne voulons pas que Notre voix soit absente : l'affection toute particulière et les rela-
A vrai dire, la célébration du centenaire de la fondation de Québec devait être strictement religieuse, civique et locale.
Pourquoi ce caractère confessionnel, en quelque sorte intime, s'est-il modifié et rapidement transformé pour faire place à un programme plus vaste, aux allures impériales, avec ■étalage pompeux de troupes et de bateaux sous l'œil inquisiteur d'mi prince qui personnifie la conquête et confirme la sujétion? Pourquoi a-t-on négligé finalement la seule raison d'être des fêtes : la fondation de Québec, pour ne s'arrêter qu'aux faits plus récents qui remettent dans l'esprit des Cana-
tions étroites qui nous unissent à vous ne le peuvent permettre. Telle est, en effet, votre vie historique, que, capables de rivaliser dans les choses de l'activité civile avec les nations les plus avancées, vous ne le cédez à aucune quand il s'agit de sauvegarder la religion des aïeux. Nous savons qiio dans votre pays, grâce à Dieu, fleurissent et prospèrent les institutions clirétiennes, et que ce n'est pas seulement la vie privée qui y est pénétrée de l'esprit catholique, mais enc©re, comme il convient, la vie publique, et même l'organisation et le gouvernement de l'Etat. Au surplus, l'Eglise, chez vous, jouit d'une liberté plus grande peut-être que partout ailleurs ; et Nous Nous plaisons à recormaître là, en mêrne temps que le courage et la persévérance des citoyens catholiques, là juste influence du régime britannique.
Mais ce qui Nous est plus particulièrement agréable, c'est votre piété pour Notre personne. Si, en effet, vous avez des preuves manifestes de la bienveillance du Pontife Romain pour vous. Nous ne pouvons douter. Nous aussi, de l'affection et de l'obéissance dont vous honorez le Vicaire de 3ésus-Chrisl. Nous en avions un témoignage bien éloquent, il y a quelques années, quand fut attaqué par des armées ennemies notre domaine temporel, alors que la jeunesse canadienne accourut nombreuse et la première auprès du Pontife, prête à donner sa vie pour défendre les droits du Siège Apostolique.
Mais quand nous louons ainsi les vertus du peuple canadien, une large part de ces éloges doit aller à vous, V. F., à votre clergé et à tous ceux-là parmi les laïques, qui travaillent avec vous h d'-fcndi-e et à faire prospérer les intérêts de la religion. C'est, en effet, d'une part, votre vigilance et votre sollicitude, et d'autre part, l'activité très sage de ces fidèles qui font que l'Eglise du Canada conserve, toutes belles, les Oïuvres du passé et s'efforce de marcher vers un avenir toujours meilleur.
Aussi, vous comprenez avec quel empressement Nous prenons pari à votre joie conunune. Et nous le faisons d'autant plus volontiers, qu'à l'occasion de ces fêtes, on se souviendra inévitablement de tout ce f[ue la nation canadienne, depuis ses origines jusqu'aujourd'hui, doit à la religion catholique et à l'Eglise.
Dans les plus lointains souvenirs de votre histoire apparaît et se dresse la figure de Samuel de Champlain, Fraoi^is de naissance, reraartjuable par
diens français leurs pires humiliations et leurs plus cruelles souffrances ?
Pourquoi, ô ironie! à ces fêtes travesties et données en souvenir de leur déchéance a-t-on osé convier la race inférieure ?
Comment cela a-t-il pu se faire?
Qui donc là-bas a perdu de vue, et qui donc s'est trop souvenu que le Canadien français aime toujours la Vieille France, qu'il en a jalousement gardé la langue et le culte, comme il en reçut et transmit le caractère et les antiques vertus? Qui
son génie comme par son courage, mais plus encore par sa sagesse chrétienne. Chargé par le roi de France de fonder sur votre continent une colonie nouvelle, il n'eut rien de plus à cœur que de propager dans ces régions le nom du catholicisme; il estimait avec raison qu'il ne ponvart mieux -sexvir son roi qu'en procurant la gloire de Jésus-Christ. Aussi consacrait-il tout d'abord, pour la fondation et la dédicace d'un temple, le berceau de cette ville de Québec, qui devait être comme le foyer d'où se répandrait par tontes les plages de l'Amérique septentrionale, l'influence de la civilisation chrétienne. Bientôt, animé par l'espoir d'une très abondante moisson et approuvé, certes, par ce Siège apostolique, il fit venir en France, snccessivement appelés les uns par les autres, des missionnaires cfui travaillèrent, nous savons avec quelle ardeur, à tirer de la barbarie des multitudes d'indigènes, et s'employèrent à les adoucir et à les évangéliser. Persomie n'ignore que parmi tous ces apôtres, les membres de la Compagnie de Jésus se sent particulièrement illustrés; plusieurs d'entre etix ont trouvé la mort dans l'exercice du saint ministère, la mort cruelle Av. martyr.
Mais Champlain, qni avait si bien pourvu à la conversion des habitants du pays, voulut, par une rare prudence, empêcher que la licence des nouveaux venus ne pût compromettre le succès des œuvres de la colonie. On ne permit donc pas à tous indistinctement de passer en Amérique; ceux-là seulement le pouvaient faire qui avaient donné des preuves suffisantes de la pratiqnie des vertus chrétiennes. Que si, par hasard, des hommes perdus de mœurs s'étaient introduits dans la Nouvelle-France, on prenait soin de les arrêter et de les renvoyer dans leur pays. Admirable politique ! et c'est parce que les gouverneurs français qui ont succédé à Champlain l'ont maintenue et pratiquée, qu'elle a si largement contribué, Nous en sommes convaincu, à conserver parmi les Canadiens l'intégrité de la foi et de la vie chrétienne.
De si heureux commencements ont été merveilleusement continués et agrandis par celui que la Providence choisit pour être le premier évêque de Québec. Celui-ci illustra par tant et de si grands bienfaits son long pontificat, qu'il fut en quelque sorte le créateur et l'ouvrier de presque toute cette gloire dont brillent encore aujourd'hui l'Eglise et la patrie canadienne. Arrivé, avec tout son grand courage, dans le diocèse que lui
là-bas veut oublier et qui veut montrer que, sur ces terres, nôtres jadis et que les nôtres ont fécondées, qu'un drapeau étranger flotte? Qui enfin pense mettre en doute que le sel français conserve là-bas jeune et vigoureuse une race prédestinée dont le poète dit en chantant :
J'adore ton type historique Jean-Baptiste Canadien...
Robuste corps, âme énergique, Issu de France, simple chrétien.
On redit cela à Québec, et le peuple ajoute avec la chanson :
confiait le Pontife Romain, il s'appliqTia à développer les œuvres qu'il y trouva heureusement établies pour le bien public, et il travailla avec la plus grande diligence à organiser toutes celles qu'il crut opportun d'y fonder. C'est ainsi qu'élargissant beaucoup le champ des missions religieuses, il envoya par toute l'Amérique du Nord, jusqu'au Golfe du Mexique, aussi lom. que s'étendait la Nouvelle-France, des hérauts de l'Evangile. Aux missionnaires, ix adjoignit des religieuses qui leur furent des auxilairés précieux pour toutes les œuvres et tous les devoirs de la charité chrétienne. Soucieux de préserver les colons de la corruption des mœurs, il prit encore un plus grand soin d'écarter de leur foi tout danger. Et à une époque où un très grand nombre d'esprits, imbus de gallicanisme, manquaient de déférence pour le Siège Apostolique, François de Laval exigea que dans son diocèse la liturgie fût bien conforme aux rites romains, et surtout il inspira à son clergé l'affection, le culte qu'il professait par lui-même pour le Souverain Pontife; enfin, grâce à sa parfaite sagesse, il resserra et il affennit pour toujours cette union étroite des Canadiens avec le Pontife Romain : ce qui. Nous l'avons dit, fait toute notre joie.
Ce sont là, certes, pour votre pays, de grands bienfaits; mais Nous estimons que le plus considérable de tous, c'est ce Séminaire de Québec que François de Laval a fondé et très sagement organisé. Grâce h cette institution, l'Eglise canadienne a commencé à se pourvoir de prêtres nombreux qui, formés à la vertu et à la science, très dévoués par une charité toute fraternelle, ont rempli avec une grande piété les devoirs de leur ministère. De cette même maison sont sortis en tous temps des citoyens excellents et très instruits des choses de la vie civile. C'est par l'action de ces concitoyens, secondés par les évêipies, que la nation canadienne a concfuis les droits et les libertés qu'elle possède maintenant.
Il est encore debout, ce Séminaire, monument très noble de sollicitude pastorale, et il garde intact le caractère que lui a imprimé, l'esprit que lui a légué son fondateur. Cette institution est comme la mère ol le modèle de presque toutes les autres, qui, chez vous, sont spécialement consacrées
Vive la Canadienne,
Vole, mon cœur, Yole,
Vive la Canadienne et ses jolis yeux doux.
Ces yeux doux sont de France, ces braves cœurs sont de France aussi, et ils en seront toujours. C'est ce que, sur un ton plus inspiré, le poète, dans une autre chanson canadienne, vous murmure :
Pour saluer l'orgueil des drapeaux outragés, Qui flottent solennels dans les grands jours de fièvre. Elle sait l'art des chants tragiques et légers, Et les fiers souvenirs frissonnent sur sa lèvre.
à l'éducation de la jeunesse ecclésiastique. Mais il faut surtout rappeler — puisque c'est là le plus beau titre de gloire du Séminaire de Québec — que de ce Séminaire est né, sous les auspices du Siège Apostolique et de l'épiscopat canadien, l'Université Laval, sanctuaire insigne de la science et forteresse de la vérité catholique.
Enfin, François Laval, nul ne l'ignore, a le premier travaillé à établir cette concorde qui, fort heureusement, existe chez vous entre le pouvoir ecclésiastique et le pouvoir politique; et c'est ce qui explique pourquoi, à l'occasion des honneurs qu'on va lui rendre, les chefs d'Etat s'unissent à vous dans un commun et unanime sentiment.
Le souvenir de toutes ces grandes choses que rappellera la solennité de vos fêtes prochaines, doit engager les fidèles de votre contrée, tous tant qu'ils sont, à rendre des actions de grâces publiques au Dieu dont la secourable Providence a fait si prospère le pays canadien; ce souvenir doit aussi les inviter à aimer d'tme fidélité plus affectueuse l'Eglise qui, par ses fils les plus illustres, s'est constituée pour eux la dispensatrice des libéralités divines.
Votre autorité. Vénérables Frères, assurera l'accomplissement de tous ces communs devoirs. Vous avez recueilli, comme un héritage sacré, la dignité du très saint évêque, vous voudrez aussi, comme il convient, fixer tous les jours vos regards attentifs sur les exemples qu'il vous a laissés.
Quant à Nous, pour que vos fêtes séculaires soient des solennités utiles à toute votre nation, Nous implorons en votre faveur l'abondance des dons célestes.
Comme gage de ces dons, et aussi comme témoignage de Notre paternelle bienveillance, recevez la bénédiction Apostolique que Nous accordons très affectueusement à vous, Vénérables Frères, à votre clergé et à votre peuple.
Donné à Rome, près de Saint-Pierre, le 31'^'^ jour de mars 1908, de Notre Pontificat, l'an cinquième.
Pie X, pape.
Nous mettons un espoir sublime à ses genoux, Car c'est en bon français qu'elle nous dit : « Je t'aime ». Vivent la Canadienne et ses jolis yeux doux^!
Ces refrains populaires, persistant à traA^ers toutes les vicissitudes, attestent la fidélité du sentiment canadien-fran-
1. Puisqu'on va honorer Samuel de Champlain comme il le mérite à tant d'égards, ponrquoi ne pas joindre aux souvenirs que son nom évoqne, l'image gracieuse de son admirable épouse qui sut partager ses labeurs ?
Champlain, rappelle M. G. de Montorgueil, avait fait le voyage trois fois déjà aux rives du Saint-Laurent; il avait audacieusement reconnu le pays et projeté d'y fonder Un établissement permanent, qui fut Québec. En 1610, il rentrait en France et y épousait, en décembre de cette même année, Hélène Boullé, dont le père était secrétaire de la maison du roi. La fiancée était extrêmement jeune, presque une enfant. La famille consentit à ce que la plus grande partie de sa dot fût mise à la dispositiodi du mari pour l'armement de ses vaisseau.x. Il poursuivit donc, marié, son œuvre colonisatrice qui l'éloignait du foyer souvent, ce dont la jeune femme était chagrine. Elle demanda à partager les périls et les fatigues de cette vie aventureuse. Elle avait vingt-deux ans. Son mari consentit de l'emmener en ces terres, dont la renommée était alors fabuleuse. Trois dames de compagnie escortaient Mme de Champlain.
La première femme française qui, en 1620, foulait à Québec, le sol du Canada, y fut accueillie par les colons, nos compatriotes, comme une divinité-. Elle ne tarda pas à comprendre pourquoi son mari avait tant hésité à souscrire à son vœu. Le scorbut, la famine, les scènes de débauches grotesques et sales des sauvages campés autour du fort; leurs assauts continueL-; qui obligeaient à les tenir en respect avec le moiisquet, sons peine de les voir entrer dans- la ville, rendaient oe pittoresque séjour peu enviable.
Un jour que Champlain et la plupart de ses hommes étaient absenta, le cri de guerre fut lancé par les Iro(iuois. Les femmes et les enfants s'enfermèrent dans le fort; le couvent des Récollets, sur les bords de la rivière Saint-Charles, fut attacfué. Mme de Champlain s'arma pour la défense et commanda à la place du maîtxe. L'alerte passée, elle laissa les hommes à leur rôle de soldat. Elle estimait le sien différent. C'étaient les cœurs qu'elle tcoitait de conquérir à son pieux idéal. Elle se rendait dans les wigwams, s'y entretenait avec les sauvages, s'applicpiait à les amener à la civilisation par la foi. Elle no connaissait pas de chemin plus pratique et plus sûr.
La superstition venait à son secours aussi parfois.
Dans se.s courses à travers La forêt, elle portait un iietit miroir pendu ail côté. Ce simple objet de. toilette lui rendit de curieux services. 1-03 sauvages ne se lassaient point de s'approcher d'elle pour s'empari-r de la glace magique et y refléter le cuivre rouge de leurs figures. L'effet en était merveilleux. Ils supposaient, dans leur naïveté, que leur image escortait la dame. « Une femme aussi belle, disaient-ils, qiii nous assiste dans nos
çais, et c'est à ce sentiment-là que les anglo-protestants et leurs alliés font la guerre; c'est quelque chose de ce sentiment séculaire <et populaire que les impérialistes ont dû sacrifier pour que le maître les écoutât jusqu'à négocier! Transiger en matière de tradition et d'honneur, n'est-ce point trahir ?
LE SOLLICITOR
Nous sommes les jouets lamentables de compromissions et de complots.
C'est le cliché à la mode dans le clan catholique : Si le tableau qu'on fait de la situation est sombre, c'est qu'à dessein, ou par une neurasthénie, sui generis, on en charge les couleurs outre mesure.
Je vous le demande. Messieurs, en toute sincérité : Pour-
maladies et porte près de son cœur le visage de chacun de nous eet plus qu'une créature humaine. »
Et les bénédictions et les présents l'attendaient sous la tente dès qu'elle y pénétrait.
Cependant les alarmes quotidiennes, la solit^ide, l'isolement, après qnatre ans, eurent raison de cet apostolat. Elle eut la nostalgie du ciel natal. Une maladie de langueur l'obligea au retour. Un 15 août 1624, Québec, désolé, voyait s'éloignex la barque à la blanche carène, qiii emportait la captive vexs des pays moins monotones.
Samuel de ChamplaLn aussi revenait en France pour demander, en pexsonne, les fonds nécessaires au développement de la nouvelle colonie. Il les obtint, retourna au Canada, fortifia Québec; avec 200 colons, y tint tête aux Anglais qui, naturellement, prétendaient déjà s'emparer du fruit de ses luttes; réduit par la famine, sans troupes suffisantes, il dut leur céder uns première fois. Richelieu, heureusement, .était acquis à cette politique; quelques revers, imputables aux tâtonnements du début, ne l'en détournaient point.
Un contrat original fut passé par le fameux ministre, au nom du roi, et les bourgeois de Dieppe, pour l'envoi de 300 colons. Ce document est, en qiuelque sorte, la charte de fondation du Canada.
1° Les associés s'engagent à faire passer au Canada, dès l'année 1628, 300 hommes de tous métiers;
2° A entretenir trois religieux destinés à s'employer à la conversion des sauvages et à faire la consolation des Français;
3" Le roi donne aux associés, pour les couvrir de leurs frais à leurs hoirs
Causeries. 8
quoi Français et Anglais resteraient-ils plus divisés sur les bords du Saint-Laurent, qu'ils le sont encore sur ceux de la Seine ou de la Tamise? Notre pays ne peut-il bénéficier à son tour de la paix franco-britannique aujourd'hui dominante ?
LE SOLLICITOR
Il ne faut ni déplacer la quesUon, ni l'étendre au-delà des limites que comporte l'incident.
La diplomatie universelle de deux nations avec ce qu'elle a de commun ou de contraire est une chose, et notre histoire locale avec ses convenances et ses enseignements en est une autre : c'est spécialement de la fondation de Québec que nous traitons et le sujet est a3sez complexe pour s'en contenter en ce moment.
Je dis que nous sommes les jouets des coteries libérales, judaico-maçonniques que viennent encore compliquer les ordres du maître anglo-protestant. Ces coteries, ces sectes ou
ayant cause, « en toute propriété, justice et seigneurie, le fort et habitation de Québec, avec tout ledit pays de la Nouvelle-France, dit Canada » ;
4° Les associés aménageront et distribueront les terres;
6° Le roi donne aux associés le monopole du trafic pendant quinze ans;
6° Le roi fait don. aMx associés de deux vaisseaux de guerre, de deux à trois canons;
7° Les artisans qiii auront demeuré dix ans au Canada, pourront tenir boutique ouverte à Paris ou dans toute autre ville;
8'^ Les Français qui demeureront au Canada, ainsi que les sauvages qui seront amenés à la connaissance de la religion catholique seront réputés Français et jouiront de tous les droits accordés aux Français.
Avec une population française qui, sans cesse, s'accroissait, des subsides, des vaisseaux et de Fappui du roi, Champlain, en qualité de gouverneur de Québec allait, comme il sied à tout conquérant qui veut faire œuvre qui dure, administrer après avoir conquis. Ce fut la seconde partie de sa tâdie : ce ne fut pas la moins belle...
Mme de Champlain s'était résignée à ne voir son mari (fue dans les courts séjours qu'il venait fairo en France.
Le demier voyage de Champlain précéda celui dont on ne revient pas. Il mourut à Québec.
Sa veuvo fonda à Moaux le couvant des Sœurs de Sainte-Ursule, s'y retira, et, dix-neuf ans après la raort de son mari, y mourut.
sociétés secrètes, qui présentement pullulent sur le sol canadien, sous un drapeau emprunté veulent imposer parmi nous des intérêts mesquins et des doctrines qui nous sont contraires. Je ne dis pas autre chose, et à combattre ces influences délétères les Canadiens français méritent bien de notre Patrie humiliée.
LE PROFESSEUR
Voyons ! Par ces fêtes qui amèneront parmi nous tant d'hommes influents ou sympathiques, qui mettront notre pays au premier plan des actualités mondiales, a-t-on voulu vraiment, et pouvez-vous le soutenir? offenser la mémoire des ancêtres et, par la même occasion, condamner nos préférences, dissiper nos espérances, ravalées au niveau des vaines illusions 1 Les événements canadiens de 1758-1763 touchent la France aussi bien que l'Angleterre. Pourquoi serions-nous seuls irréductibles? et nous le sommes, puisque sans rancune la France participe officiellement à nos réjouissances.
Vaisseaux anglais et français remonteront le Saint-Lanrent .de conserve, ensemble ils mouilleront sur notre rade, face à Québec. N'est-il pas heureux que des fils, toujours respectueux, voient tant de rivalités, tant de haines, après des siècles d'emportement, désarmer et mourir à leurs pieds?
LE SOLLICITOR
Ce sont là des apparences mensongères, des dehors trompeurs. Que la mise en scène soit grandiose autant qu'habile, je ne le conteste pas ; quant à la sincérité qui y préside, je fais des réserves formelles. Du moins, une notable partie de l'àme canadienne fait défaut^ et le reste apporte dans ces manifestations des sentiments inavouables.
LE DIRECTEUR
Et pourquoi donc les Rothschild de Paris et de Londres s'in-
téressent-ils si visiblement à ces fêtes? Ils campent sur le vieux champ de bataille de^-Frontenac, dans le château qui en: perpétue le nom. Là, moyennant 2,500 francs par jour, pension non comprise, ils occupent 12 jours durant quelques chambres de choix, vrais belvédères, d'où ils reçoivent l'hommage stupide des foules qii'ils se proposent de tondre avant de les asservir.
LE SOLLICITOR
Les Juifs sont déjà nos maîtres comme ils sont les vôtres : ce sont les chauffeurs emportés de tant d'autres nations infortmiées. Ils se vengent, en somme, des siècles d'humiliation qu'on leur a fait subir; à le faire sans mesure ils éprourent une rare volupté. Juifs et francs-maçons sont frères siatnois : ceux-ci servent d'éciaireurs, d'avant-garde à ceux-là qtii manquent généralement de la bravoure que comportent leurs appétits. Voilà pourquoi, en pays inconnus, la loge précède la synagogue. C'est Wolfe avec ses régiments qui a fait l'œuvre de la Truelle au Canada, consistant à y fouler aux pieds les lis de France.
Pour nous. Canadiens français, les fêtes de la fondation de Québec se bornent aux manifestations de juin et à ce qui y ressemble; dans tout le reste, si éblouissant 3oit-il, nous ne voyons que truquage et supercherie, sinon provocation intolérable.
Montcalm et Levis étaient des héros chrétiens; Wolfe et Murray étaient l'opposé, surtout ils subissaient l'influence et les injonctions du Grand Orient de France et d'Angleterre. Chaque régiment anglais avait sa Loge particulière dont les « tenues » avaient lieu chaque mois, même en campagne. Cette organisation secrète des troupes anglaises, opposées en masses compactes aux faibles contingents de Montcalm, était dans les mains juives maîtresses des loges elles-mêmes; elle tendait à renverser au Canada comme en France le trône et l'autel. Cette lutte contre les intérêts catholiques et français
se poursuivit sans égards ni merci, sans relâche jusqu'à nos jours au profit exclusif de l'Angleterre qtii commandite la franc-maçonnerie parmi nous comme tous les ennemis secrets des peuples qu'elle a intérêt à contrarier ou à tnaintenir dans un état d'infériorité politique, économique et sociale.
Pour les fauteurs des fêtes de juillet, l'histoire du Canada, en général, et de Québec, en particulier, né remonte pas audelà de 1758 1, et c'est avec lé concours dé la France offi-
1. Programme officiel des fêtes de juillet. — Dimanclie, 19 juillet. — Démonstration au pied du monument Champlain par l'Association Catholique de la Jeunesse Canadienne-Française.
Lundi, 20. — Première apparition dans les rues de Québec du corps des hommes du guet et des hérauts d'armes à cheval.
Le soir : Ouverture du Congrès des Médecins de la langue française de l'Américrue du Nord.
Mardi, 21. — Arrivée et réception des hôtes officiels ainsi que des flottes française et américaine. Dans l'après-midi : première représentation de spectacles historiques sur les plaines d'Abraham. Le soir : concert au Manège militaire, exécution de l'Ode symphonigue de Félicien David : Christophe Colomb.
Mercredi, 22. — Dans l'après-midi, arrivée de Son Altesse Royale le Prince de GaUes et de l'escadre qui lui servira d'escorte. Le soir : Musique militaire sur la terrasse Dufferin, au Parc Victoria et au Boulevard Langelier. Séance solennelle de la Société Royale, consacrée à la gloire de Champlain.
Jeudi, 23. — Dans l'après-midi, arrivée de Champlain sur son vaisseau : Le Don de Dieu. Cérémonies officielles de la commémoration de Champlain au pied du monument; défilé du cortège historique. Le soir : Illumination des flottes et des environs de Québec, et grand feu d'artifice tiré des hauteurs de Lévis.
Vendredi, 24. — Dans la matinée : Grande revue militaire de 20.000 hommes sur la plaine d'Abraham et dédicace du Parc des Batailles.
Dans l'après-midi : deuxième représentation des spectacles historiques sur les plaines d'Abraham. Le soir : concert de gala.
Samedi, 25. — Dans l'après-midi : Représentation de gala des spectacles historicfues sur les plaines d'Abraham, joute de crosse par deux équipes de la ligue senior. Le soir: concert de fanfares sur la terrasse Dufferin, au parc Victoria et au boulevard Langelier; seconde exécution de l'Ode symphonique de Félicien David : Christophe Colomb.
Dimanche, 26. — Messe solennelle sur les plaines d'Abraham.
Lundi, 27. — Dans l'après-midi : Grandes régates dans le port; quatrième représentation des spectacles historiques sur les plaines d'Abraham. Le soir : démonstration navale par les flottes et combat simulé.
Mardi, 28. — Dans la matinée : fête d'enfants et spectacle pyrotechnique sur les plaines d'Abraham. Dans l'après-midi : jeux athlétiques (Gymkhana). Cérémonie officielle au parc Victoria. Le soir : bal officiel
cielle, athée et persécutrice, qu'ils entendent, d'accord avec l'Angleterre, célébrer les défaites de la France catholique et de l'Eglise romaine sur la terre vierge de TAmérique septentrionale.
LE DIRECTEUR
Il ne faut pas prendre le change, en effet, ni devenir victime des dehors trompeurs qui vous offusquent légitimement.
La France des Waldeck-Rousseau, des Combes et des Clemenceau ne saurait, en ces manifestations, bien que l'anticléricalisme ne soit pas encore un article d'exportation fort en vogue, être plus catholique chez vous qu'elle ne veut le
donné par le gouvernement de la province de Québec, au palais législatif.
Mercredi, 29. — Départ de Son Altesse Royale le Prince de Galles. Dans l'après-midi : cinquième représentation des spectacles historiques sur les plaines d'Abraham. Fête des enfants et spectacle pyrotechnique ati parc Victoria. Le soir : Réception civique à l'Hôtel de ville.
Jetidi, 30. — Grande parade et revue des sociétés nationales ainsi que des gardes indépendantes, militaires ou nationales, canadiennes ou étrangères. Le soir : grand feu d'artifice au parc Victoria.
Vendredi, 31. — Dernière représentation des spectacles historiques sur les plaines d'Abraham.