‹ Vers l'abîme (volume 5)Chapitre 9 sur 21 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Si ces misères devaient continuer, il est certain que la foi des fidèles et la confiance si entière du clergé dans les actes du Saint-Siège en recevraient un terrible échec; que les intérêts

de l'Eglise ici seraient bientôt abandonnés ou sacrifiés par découragement, comme le disent ses plus dévoués défenseurs ; et que le petit peuple canadien, si religieux qu'il soit encore, deviendrait avant peu la proie de la révolution et des sociétés secrètes.

Mais le Souverain Pontife, malgré ses innombrables occupations, assisté de Vos Eminences et vraiment éclairé par l'étude de nos questions, trouvera le moyen de mettre un terme aux intrigues, itrès préjudiciables au salut des âmes, qui se nouent autour de la Propagande; et il finira par reconnaître l'entière vérité de nos avertissements et la justesse de nos plaintes.

Lorsque le mal aura été constaté, et notre véritable situation bien comprise, le Saint-Siège n'aura plus guère qu'à imprimer une direction vigoureuse à l'Episcopat dans le sens du maintien et de la défense des droits de l'Eglise : et la paix sera rétablie. Nous rentrerons dans la voie où marchaient nos pères, et nous conserverons avec bonheur l'héritage de foi et de prospérité qu'ils nous avaient laissé.

Car au Canada, à l'heure présente, malgré tout ce qu'en disent les adversaires, et à rencontre de tout ce que l'on voit en Europe, le clergé, uni comme il l'a été jusqu'à l'avènement du Métropolitain actuel, est encore tout-puissant auprès de la nation. Les adversaires ne peuvent réussir à nous faire du mal qu'en trompant les chefs comme ils l'ont fait, et en nous di\âsant.

J'apprends avec bonheur, par une lettre adressée de Rome à Mgr d'Ottawa, que le Saint-Siège s'occupe de l'envoi d'un Délégué au Canada.

C'est ma conviction inlinio que, si les inforFnations données dans le cours de l'hiver, et celles qui sont contenues dans la présente lettre, sur les intrigues et la conspiration dont nous sommes les victimes, ne suffisent pas pour éclairer le Saint Siège, le moyen le plus efficace pour arriver à constater les causer et la gravité de nos maux est une enquête soignée.

faito en même temps à Rome et au Canada. Mais pour cfue cette délégation ait le succès désirable, il est de toute nécessité gue celui à q;ui on la confiera soit dûment gualifié.

La lettre que je viens de mentionner ferait croire gu'il est question, à Rome, de la nomination de Mgr Persico comme Délégué.

Or, Mp;r Persico avant été presqu'exclusivement en rapport avec les prêtres libéraux de l'Université et du Séminaire de Québec, comme il est dit ci-dessus, par conséquent entièrement dévoué à leurs intérêts, de l'aveu de Mgr Zitelli luimême, il est de mon devoir de faire observer à Votre Eminence que sa nomination serait extrêmement malheureuse. Elle serait universellement regardée au Canada comme le résultat d'une nouvelle intrigue, une seconde édition de la mission de Mgr Conroy, et un nouveau moyen donné au prélat, collaborateur de Mgr Paquet, de faire triompher ses anciens protégés, ce qui achèverait de ruiner au milieu de nous le crédit de la S. Congrégation de la Propagande.

Je conjure donc Votre Eminence d'épargner ce nouveau malheur à notre chère Eglise du Canada.

Comme c'est .le Délégué qui doit faire, pour le salut de notre Eglise, le premier et le plus important travail, celui de renseigner parfaitement ;le Saint-Siège, il sera nécessaire que ce dignitaire demeure len dehors de l'action immédiate des adversaires, et [qu'il reste un temps considérable parmi nous; qu'il ne fasse, non plus, que jeter un coup d'œil superficiel sur nos affaires comme feu le précédent Délégué, mais qu'il étudie toutes nos difficultés avec soin et en détail.

La situation [dans laquelle nous nous trouvons réclame un homme d'une grande prudence, d'une impartialité et d'un désintéressement à toute épreuve, inaccessible à l'appât des honneurs de la terre. Ce point est capital. Car cet homme sera soumis ^ans aucun doute, à la séduction et tenté de diverses manières. S'il venait à tomber aux mains des ennemis

de l'Eglise par le succès de l'intrigue, son passage ici, après celui de Mgr Conroy, serait un désastre irréparable.

Voici, maintenant, en résumé, les principales raisons qui me semblent xiécessiter une enquête toute particulière :

La première, c'est que les périls qui nous environnent ne seront pas conjurés autrement. La chose est claire maintenant, puisque le témoignage des Evoques et du clergé a été ruiné à la Propagande, et que mon Mémoire est resté jusqu'à présent sans Résultat.

La seconde, que plusieurs questions importantes ne peuvent être (examinées que sur place, vu qu'un grand nombre de témoins nécessaires ne peuvent se transporter à Rome.

La troisième, qu'un grand nombre de preuves ne peuvent être données que sous la protection absolue de la suprême autorité ecclésiastique.

A ce sujet, je dois déclarer à Votre Eminence que l'intimidation exercée de diverses manières a joué un grand rôle dans l'histoire de nos difficultés religieuses. Plusieurs se plaignent de ne pouvoir dire la vérité, sans être exposés à la plus pénible des persécutions. C'est pourquoi Rome ne connaîtra guère aujourd'hui le véritable état de nos affaires qu'à l'aide de l'autorité et du secret.

La quatrième, c'est que le désir d'un examen loyal et complet de nos difficultés est déjà, auprès du Saint-Siès;e, une preuve anticipée de notre sincérité et de la justice de notre cause.

En effet, Eminence, si vous considérez attentivement nos affaires, vous verrez que nos adversaires ont toujours procédé par voie d'autorité, soit ici, soit à Rome, cherchant à se couvrir d'ombre et de silence, et se mettant à l'abri do juges tout gagnés à leur cause.

Pou'- nous, jious ne craignons ni l'investigation ni la lumière. Le clergé, de concert avec les communautés religieuses et la masse du peuple, ne demande pas autre chose si ce n'est qu'elle se fasse tout entière; bien convaincu qu'il est que le

Saint-Siège verra clairement qu'il a été mal informé, et que par suite il donnera une direction plus conforme à la justice.

Un autre motif qui me porte à désirer un Délégué du Saint- Siège, c'est que l'Université Laval et Mgr l'Archevêque, contrairement au droit commun, insistent pour ramener devant leur tribunal propre, les plaintes portées contre les professeurs universitaires devant la S. Congrégation de la Propagande. Je trouverai aussi là un moyen de faire produire au grand jour, ou de faire regarder comme calomniatrices, les a ccusations portées du Canada à Rome contre la conduite politique du clergé et des Evoques, et dont ni le Card. Franchi, ni son Eminence le Préfet actuel n'ont voulu donner les formules. En présence des personnes et des choses, et devant un Délégué impartial, il n'y aura plus lieu à l'intrigue, ni moyen de tromper^

Eminence, qu'il vous plaise donc de vous pénétrer de ces raisons, et de venir en aide à l'Eglise canadienne.

C'est une Eglise jeune encore, toute pleine de la florescence de la vie chrétienne, qui a donné des preuves inaltérables de son attachement au Saint-Siège en offrant généreuse^ ment, du fond de l'Amérique, le sang de ses enfants pour le défendre; qui est prête à lui réitérer au besoin ce sacrifice héroïque, malgré tout ce qu'elle a souffert des serviteurs infidèles ou trompés de ce même Siège. Elle est à l'heure présente foulée par une faction, et pour ainsi dire livrée à ses ennemis qui se rient de ses humiliations et de ses douleurs.

Venez à notre secours en inclinant le cœur du Père commun des fidèles à nous donner un Délégué tel que Dieu le désire. Ce choix béni sera pour nous la plus grande des faveurs, et, pour Sa Sainteté Elle-même, la source d'une grande joie, quand Elle sera convaincue^ plus tard, que par ce moyen Elle a mis en sécurité l'avenir d'un peuple lointain et chéri.

J'espère aussi Eminence, que vous voudrez bien faire con-

naître au Saint-Père la conduite de son serviteur infidèle, le prélat Zitelli.

Puisque ce prélat subalterne traite depuis longtemps les affaires du Canada et qu'il a entrepris de nous donner le coup de grâce, il n'ignore pas que nous avons été jugés et condamnés sans avoir été entendus; et que ses intrigues sont la consommation d'une injustice des plus criantes. Il nous paraît de la plus grande opportunité que cet homme soit éloigné, au plus tôt, de toutes participations à nos affaires.

Enfin, Eminence, quoi qu'en puisse dire le Seigneur Zitelli, je me console et m'encourage en pensant que le Souverain Pontife ne m'a pas dit un vain mot, en m'autorisant à faire connaître au Saint-Siège les maux de l'Eglise de mon pays. Je compte qu'il sondera, avec une grande bonté et un grand soin, les plaies de ce membre souffrant de l'Epouse de Jésus- Christ; et qu'aidé des services de Votre Eminence, il ne manquera pas de trouver et d'appliquer tous les remèdes efficaces qui doivent lui donner une guôrison complète.

Daignez agréer mes profonds respects, mes souhaits de prospérité et de bonheur.

Dans ces vœux, je demeure particulièrement, De Votre Eminence,

le très humble et dévoué serviteur,

(Signé) t L. F., Ev. des Trois-Rivières. Les Trois-Rivières, 8 septembre 1882.

la situation de l'Eglise aa Canada était donc, en ce temps là, singulièrement confuse et troublée. De l'avis des meilleurs juges, une enquête sérieuse, étendue, s'imposait avec des sanctions ayant caractère de remèdes énergiques.

Celle nécessité établie^^ cette enquête haulciiiciil tcclamêe, ii est évident que les intrigants, que les défaillants, fauteurs

de ces désordres, cause de tous ces maux, n'eurent rien de plus pressé que de déplacer les responsabilités. Rien n'était pins pur que leurs intentions, rien de plus noble que leursi sentiments, ils étaient méconnus, calomniés, ils demandaient justice et plus haut et plus fort que leurs victimes qu'ils accusaient avec violence.

Mais quand on est à bout de souffle et d'arguments, et qu'il fatit encore impressionner, se défendre, donner le change à l'opinion indignée et déjà vengeresse, il arrive au Canada ce qui se produit partout ailleurs : on cherche une tête de tnrc, •un bouc émissaire; on jette un cri de détresse qui est une infamie; on dit c'est la faute aux jésuites.

En effet, à Montréal, comme à Québec, les libéraux et protestants, les tenants de Saint-Sulpice et de l'Université Laval, accusèrent la Compagnie de Jésus des contrariétés qu'ils éprouvaient.

On en voulait surtout aux Pères Jésuites de Montréal, et tout particulièrement au Père Jos. Grenier, qu'on accusait bien à tort d'avoir dicté à l'Ecole de Médecine et de Chirurgie de Montréal, la marche que cette Ecole a suivie dans son opposition à l'Université Laval.

Il s'agH maintenant de faire justice de cette calomnie; nous le faisons en reproduisant textuellement la Déclaration de M. le D' Ls-E. Desjardins, du 29 décembre 1889, Déclaration' rédigée sous une forme solennelle et légale afin de rétablir les faits et de les transmettre à l'Histoire sous leur aspect véridique et définitif :

« Je, soussigné Docteur en Médecine, membre de la corporation légale de l'Ecole de Médecine et de Chirurgie de Montréal, professeur d'ophtalmologie en la dite Ecole, et deux fois choisi par elle pour aller la représenter officiellement, à Rome, comme son procureur auprès du Saint-Siège, fais la déclaration solennelle suivante, en toute liberté, et mù par le seul désir de rendre témoignage à la vérité :

» A l'époque des graves difficultés survenues entre l'Ecole

de Médecine et de Chirurgie, de Montréal, d'une part, et l'Université Laval, de Québec, d'autre part (c'est-à-dire durant les années écoulées depuis mil huit cent soixante-dix-hait, jusqu'à mil huit cent quatre-vingt-neuf) j'eus, pour ma part, souvent recours aux lumières des Pères Jésuites, surtout du Père Joseph Grenier, du Collège Sainte-Marie, à Montréal, afin de m'éclairer dans les choses qui pouvaient intéresser la conscience à l'occasion des susdites difficultés : et je sais, de plus, que plusieurs de mes collègues se sont aussi adressés aux Pères Jésuites en diverses circonstances, pour la même fin.

» Or, dans les réponses, conseils et directions que je leur ai demandés et qu'ils ont bien voulu me donner, jamais, quoi qu'on ait dit, aucun de ces Révérends Pères ne m'a semblé obéir à un motif de jalousie, d'ambition ou d'intérêt personnel ou à un sentiment injuste d'hostilité envers l'Université Laval : au contraire, toujours les actes et les discours de ces Pères m'ont paru s'inspirer d'une seule et même pensée et n'avoir qu'un but unique, savoir : Tout en laissant notre Ecole libre de défendre ce qu'elle estimait être son bon droit, la maintenir ferme dans la voie du devoir, en l'aidant à se tenir, en dépit de maintes provocations, dans les bornes de la modération et de la justice, ainsi que dans la pratique constante d'une soumission respectueuse pleine et entière à l'autorité de l'Eglise! Et je n'ai jamais entendu dire que les Pères Jésuites se soient conduits autrement envers ceux do mes collègues qui les ont consultés.

» Et c'est ma conviction intime que, si l'idée qu'eurent un jour quelques uns de mes collègues, membres de la dite Ecole, de citer devant les tribunaux civils (comme ils croyaient en avoir le droit) Mgr Edouard-Charles Fabre, archevêque de Montréal, et Mgr Elzéar-Alexandre Taschcrcau, archevêque de Québec, pour violation flagrante (à ce qu'il leur seml)lait), des règles élémentaires de la justice et même du droit naturel en mati'.'re de contrat et de propriété si, dis-jc, l'idée qu'eurent quelques-uns de mes collègues de traduire ainsi en jus-

tice les deux susdits Prélats (dans une cause qui, de l'avis "unanime de jurisconsultes éminents, devait nécessairement se terminer par nn jugement public et solennel de la Cour rendu contre Leurs Grandeurs), a fini par être complètement abandonnée; et si, par là, un grand scandale, selon moi, a été épargné à notre pays, c'est principalement à l'influence des Pères Jésuites sur les médecins et professeurs de notre Ecole que nous le devons.

» Enfin, c'est encore principalement aux mêmes conseils et à la même direction que, dans mon humble opinion, il faut attribuer le fait que les membres de l'Ecole n'ont pas voulu se répandre en plaintes et en protestations devant le public, même après qu'un respectueux appel à NN. SS. les Evêques, loin d'amener une reconnaissance du droit, eut été suivi d'une condamnation formelle par un acte épiscopal qui leur parut injuste et infamant pour leur Ecole (je veux dire « l'acte du » 25 juin, par lequel Mgr Taschereau, archevêque de Québec, » en son nom et au nom de ses collègues dans l'Episcopat, » déclara l'Ecole de Médecine et de Chirurgie de Montréal re- » belle à l'autorité religieuse »; ajoutant que, « en conséquen- » ce, la Communauté de l'Hôtel-Dieu était libre de toute obli- » gation envers la dite Ecole; qu'aucun catholique ne pouvait » plus en conscience en faire partie ou en fréquenter les cours ; » et que ses professeurs et ses élèves ne pouvaient plus être » admis aux sacrements de l'Eglise »; acte, qui fut ensuite promulgué officiellement, du haut de la Chaire de Vérité,, en divers diocèses et, en particulier, dans le diocèse de Montréal, où Mgr Fabre écrivit un m.andement ad Jioc, le 27 juillet suivant, avec ordre de « le lire et de le publier au prône de toutes "•> les églises paroissiales ainsi qu'au chapitre dans les commu- » nautés religieuses »; c'est encore pour obéir aux mêmes conseils et à la même .direction des Pères Jésuites, que, à mon avis, l'Ecole, rejetant toute suggestion contraire, préféra s'adresser do nouveau au Saint-Siège, qui désavoua immédiatement la dite condamnation épiscop^ale par une lettre officielle

(mais restée secrète jusqu'à ce jour), adressée à NN. SS. les Evêques, sans que ceux-ci — autre fait douloureux à constater — paraissent avoir jamais songé à révoquer leur sentence de condamnation et à remplir l'obligation grave qui s'impose, en vertu du droit naturel, à tout homme, de réparer piibliquem-ent un tort grave infligé publiquement au prochain dans ses biens, surtout dans sa réputation.

» Et cette déclaration solennelle (laquelle je sais, d'après la loi de ce pays, être absolument équivalente à un témoignage donné sous la foi du serment), je la fais, la croyant consciencieusemen!. vraie, et en vertu de l'Acte passé dans la 37^ année du règne de Sa Majesté la reine Victoria, intitulé : Acte loour la suppression des serments volontaires et extra-judiciaires. »

(Signé) Ls-E. Desjardins.

Montréal, le 20 décembre 1889.

« Je, soussigné, membre et professeur de l'Ecole de Médeciiîe et de Chirurgie de Montréal, au temps des difficultés de la dite Ecole avec l'Université Laval, crois la Déclaration cidessus du Dr Ls-E. Desjardins conforme en tout point à la vérité, »

(Signé) Ls-B. Durocher.

Ne croyez pas que cette injustice, quasi-universelle, que manifestent les hommes envers les enfants de saint Ignace, soit sans contre-partie consolante. Le Canada lui-même nous en four^ nit un exemple magnifique qui honore autant ceux qui le donnèrent que ceux qui en furent l'occasion et l'objet.

Par décret. Clément XIV supprima la Compagnie de Jésus. Ce n'est pas le lieu d'apprécier cette mesure; du moins le décret de dissolution n'avait pas été publié partout. Ce manque de publicité en suspendit, en maints endroits, rapplication pénible.

Certes, ce n'est pas par respect pour les convenances de l'Eglise catholique, mais qu'importe ici, que Frédéric de Prusse ignora le décret malencontreux, et il ne fallait pas attendre chez Catherine de Russie plus d'empressement à complaire à la Papauté. Voilà pourquoi l'impératrice de Ptussie continua à confier à ces religieux experts l'éducation de ses sujets, tandis que le roi philosophe qui trônait à Postdam et que gourmandait Voltaire, se faisait fort de conserver cette précieuse graine pour en réensemencer l'univers. L'Angleterre traita le décret pontifical par le dédain et, pour cette raison, le Canada n'en eut point connaissance officielle et les Pères Jésuites y continuèrent leur œuvre de formation et de direction dans les écoles aussi bien que dans les paroisses. Seulement, les sources de leur recrutement étant taries, ils finirent par être décimés par l'âge et les maladies et s'éteignirent sans laisser d'héritiers dans le pays ayant qualité pour recueillir ou gérer leurs biens. Au lieu de s'en emparer, comme en tous autres lieux on en eût été tenté, le gouvernement canadien se contenta de les conserver pour les Jésuites à venir! Chose rare et tout à l'honneur de ce peuple intelligent et honnête : il ne tee rencontra personne ni dans la majorité, ni dans l'opposition, ni dans les conseils du gouvernement pour signaler l'utilité d'un séquestre, chargé de préparer et réaliser l'absorption ou la confiscation de ces biens i.

Or, comme on s'y attendait, comme on y pourvoyait en quelque sorte, des Jésuites reparurent au Canada et ils retrouvèrent leurs biens qui les attendaient : leurs devanciers ne les avaient-ils pas achetés contre espèces sonnantes, ou ne les avaient-ils pas reçus soit en reconnaissance de services rendus, soit comme legs ou fondations pieuses. C'étaient là

1. Nous reviendroas, dans nos Causeries canadiennes, sur cette question des « Biens des Jésuites » et donnerons tous documents utiles. Il ne faut pas confondre l'Angleterre qui fit main basse sur ces biens en 1800, à la mort du dernier Jésuite, le P. Cazot, et le Canada qui, attacJié à ses bienfaiteurs, leur gardait une gratitude inaltérable et un sincère dévouement.

autant de titres réguliers et suffisants pour un Jésuite tout comme pour un citoyen quelconque, et nul n'avait eu la pensée de les contester ou de les méconnaître; on ne s'inspirait que de droit et d'équité.

M. Honoré Mercier, ancien élève des Jésuites, était alors premier ministre de la province de Québec : il avait gardé pour ses anciens maîtres de la vénération et de la reconnaissance. Il fit rendre aux Pères qui survenaient enfin la personnalité civile et se disposait aussitôt à rendre à la Compagnie les biens vacants jusque-là. Ce fut l'occasion pour le déchaînement de certaines convoitises qui s'étaient d'abord dissimulées. L'honnête homme d'Etat se trouva en face d'objeictions et d'intrigues; pour le contrarier, pour l'ajournement de la restitution des biens, pour ne la réaliser qu'à condition ou partiellement il y eut force; on alla même alors si loin qu'on parlait de les attribuer à tous, sauf à leurs p,ropriét(aires légitimes i.

Pour en finir, M. Mercier s'en alla à Rome, conféra avec le Saint-Père et bien contre son gré, à son retour, ne fit aux Jésuites qu'une restitution partielle de leurs biens; mais telle qu'elle, cette restitution est tout à l'honneur de M. Mercier, et elle proclame bien haut en quelle haute et légitime estime tout un peuple reconnaissant avait la Compagnie de Jésus. C'est elle pourtant que des serviteurs bornés de l'Eglise desservaien! si injustement à Montréal et que des laïcs éclairés surent défendre à bon escient, avec une méritoire énergie, une ténacité qui ne se lassait pas.

Et maintenant, comme conclusion : que prépare l'avenir pmir ou contrf le Canada? Ouello que soit à cet égard notre opinion personnelle, nous déclarons que cette notice et les révé-

1. Voir ddcumonts officiels dans Causeries cinKid'K )nirx, [iiriiiicr rnlrclicn, 'liins la Reçue du Monde catholique, Paris.

lations qu'elle contient étaient réservées à Mgr Justin Fèvre; c'est donc à cet ami regretté que nous empruntons ces pensers de la fin.

« L'avenir est le secret de Dieu. Le Canada est un peuple jeune; il a subi l'impression des vieilles aberrations de l'ancien monde; il possède ainsi avec la jeunesse de son sang, un poison qui l'empêche d'en déployer la vigueur et qui l'incite à l'employer mal. C'est un pays qu'on ne peut trop admirer, mais où il faut tout craindre. La politique est mal orientée, le clergé n'est pas sous les armes et l'accélération des puissance^ malfaisantes est en ce moment, dans tout l'univers, si furieusement emportée que, dans les meilleurs pays, les pires attentats sont à redouter. Les juifs, les protestants, les francs-maçons, très nombreux au Canada, sont naturellement les promoteurs de tous les excès. Les protestants, qu'on paraît redouter beaucoup, paraissent peu redoutables; les juifs toujours caressants, ont, dans les fausses démarches cette absence de pudeUi' qui leur permet de tout oser; les francs-maçons des grades inférieurs sont tellement bas d'esprit qae leur infatuation se prête comme à la chose du monde la plus simple, aux plus misérables attentats. Le pire, pour le Canada catholique, n'est pas qu'il soit attaqué, mais qu'il ne songe pas à se défendre. De sa part, c'est une grande et très dangereuse erreur. Nous ne vivons pas dans des temps calmes; il n'y a plus nulle part, situation bien établie et qui puisse compter sur la paix. Le devoir le plus pressant des Canadiens, c'est de se faire une mentalité militante. Présentement ils possèdent une grande quantité de fcrces sans emploi. Le jour où il plaira au clergé canadien d'appeler sous les armes ses populations, il les verra combattre avec une intrépide bravoure. Faute d'emploi, cette bravoure s'ase inutile par l'esprit dissolvant de la presse, en présence des spectacles scandfileux de la politique. Par un renversement odieux des rôles, les forces qui ne servent pas aujourd'hui à la défense, peuvent servir demain à l'attaque. Alors le clergé abandonné de ses batail-

Ions se lamenterait inutilement sur ses malheurs. Tous sous les armes, tous à la bataille, telle est donc la consigne des peuples chrétiens qui ne veulent pas couler dans l'abîme et se laisser corrompre. D'autant plus que la mentalité catholique ne sert pas seulement au combat des esprits; elle favorise encore toutes les autres entreprises du prosélytisme et, en gardant les mœurs, sert merveilleusement les intérêts. Au Canada le mot d'ordre d'avenir, c'est : En avant!

>^ Des esprits élevés, Tardivel, Casgrain, Mgr Laflèche, élèvent très haut cet avenir du peuple canadien. D'après eux ce peuple est le dernier-né au soleil de l'histoire, c'est le Benjamin des nations, c'est une création de la Providence qui provoque l'attention de tous les penseurs. Dieu proportionne la vocation des peuples au plan divin de son gouvernement temporel de l'humanité. L'appel tardif du peuple canadien à l'existence doit correspondre dans la suite des siècles aux desseins de Dieu sur le monde. Le dessein de Dieu c'est de régir l'humanité par son Eglise, et de faire entrer tous les peuples au sein de l'Eglise, pour assurer le maintien de la religion et en tirer la prospérité des peuples. D'après ces principes, la mission du peuple franco-canadien serait de jouer, au troisième millénaire de l'Eglise, le rôle du peuple juif dans les temps anciens, et le rôle du peuple franc dans les temps modernes. Ce rôb consiste à professer fidèlement et intégralement la vérité catholique, à la propager et à la défendre, à mettre la force au service du droit et la puissance de la nation au service do la Chaire apostolique. Evidemment cette conception est très élevée mais est-ce bien une réalité?

» Pas encore, mais Dieu a tout fait pour en poser les bases. C'est sur le tronc franc qu'il a pris la greffe canadienne; c'est au XYII*^ siècle c[u'il l'a transplantée; c'est sous un dur climat et dans un immense territoire (ju'il l'a établie, comme un arbre qui doit couvrir la terre de son ombre. En plaçant les colons français au nord de l'Amérique, Dieu les obligeait à conquérir leur pays comme les Israélites avaient conquis

la terre promise. Des apôtres, des martyrs, des confesseurs, et des vierges ont pendant trois siècles et demi converti les sauvages et formé le moral de ce peuple ; des défricheurs, des trappeurs, des soldats français ont créé et défendu son patrimoine. Quand la France aurait pu pervertir le Canada, Dieu a détaché le Canada de la France et laissé ce peuple à la merci d'une domination hérétigue. C'était le moyen de le maintenir sous la direction exclusive de ses évêques, de ses prêtres et de le conserver dans la ligne de sa vocation. La race, qui n'était d'abord qu'une poignée d'hommes, est devenue, par sa puissance de natalité, une race qui permet de devenir aussi nombreuse que les étoiles au ciel et les grains de sable de la mer. L'écueil de cette race serait de manquer à sa foi, à ses mœurs, pour devenir un peuple charnel et matérialiste. La politique peut la perdre, la religion seule peut la sauver; l'Eglise seule garde la grande charte de son avenir. Nous augurons qu'avant mille ans, le peuple canadien sera, au nouveau monde, le peuple premier-né de la France catholique et de l'Eglise romaine ^. »

1. Histoire générale de V Église de l'abbé Darras, achevée par Mgr J. Fèvre : Pontificat de Léon XI12, tome XLiv. Affaires du Canada. (Chez A. Savaète, éditeur, Paris).

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