AUTRES DOCUMENTS RELATIFS A UN CONFLIT TROUBLANT
Il y a, dans l'histoire ecclésiastique, des conflits faits pour surprendre, et, malheureusement, tous n'empruntent pas leur gravité à la seule humeur caustique d'un Boileau qui se contente d'un lutrin pour se rendre immortel.
Québec a entendu, de 1870 à 1885, comme aujourd'hui encore, de fortes clameurs. Leurs échos, confus ou sonores, parvenant jusque dans Rome, amenèrent alors de la Sacrée Congrégation de la Propagande des remontrances qui ne purent laisser indifférents plusieurs évoques canadiens mis publiquement en cause, on peut le dire : indûment. Ces prélats zélés, qui se prodiguaient inlassablement pour la défense de leurs troupeaux, menacés de la contamination libérale et maçonnique, auraient pu certes, accueillir des observations discrètes en .silence ; ils auraient pu en prendre, en laisser selon l'équité et (Selon les réalités d'une situation qu'ils étaient à même de connaître exactement mieux que personne. Pour se guider au milieu de difficultés que la malveillance et l'intrigue compliquaient à plaisir, ils avaient l'aide des grâces spéciales à leurs charges, eit les droits que confère une juridiction précise, dont ils s'étaient montrés aussi soucieux qu'informés.
Qui dira les secrètes pensées, les desseins ténébreux d'un collègue dans l'épiscopat, leur métropolitain en cette occasion, tqui, oublieux de ses devoirs et même des simples convenances, affligea les pasteurs et scandalisa les fidèles par l'insertion ^abusive, dans des feuilles publiques, de documents
privés, émanant 'du Saint-Siège et dont voici la traduction littérale ?
13 septembre 1881.
A Monseigneur Alexandre Taschereau, Archevêque de Québec.
Illustrissime et Révérendissime Seigneur,
Il est venu à la connaissance de la Sacrée Congrégation de la Propagande, que, dans votre Province, certains membres du clergé et du corps séculier continuent à s'ingérer trop dans les élections politiques, en se servant soit de la chaire, soiî âes journaux et autres publications.
Il est également connu de la susdite Sacrée Congrégation que certain suffragant de Votre Seigneurie cherche actuellement à recourir au Parlement, pour faire modifier la loi 'des élections relativement à l'influence dite indue1.
Or, pour ce qui concerne le premier point, je m'empresse de rappeler à Votre Seigneurie que déjà, en l'année 1876, de la Suprême Congrégation du Saint-Office a émané l'instruction suivante :
« Il faut faire entendre aux Evoques du Canada que le Saint- Siège reconnaît parfaitement l'extrême gravité des faits rapportés par eux, et qu'il y a, à déplorer particulièrement le tort dont en souffrent l'autorité du clergé et le saint ministère. C'est pourquoi, afin de réparer de si grands dommages, il faut surtout en extirper la racine. Or, la cause de si graves inconvénients se trouve dans la division de ces Evèques entre eux, tant au sujet de la question politique qu'au sujet d'autres questions qui s'agitent en ce moment au Canada. Afin donc de mettre un terme à ces dissensions si regret labiés, il sera
1. Les raote mis on italique le sont par l'éditeur, pour fixer l'attention en vue d'explications qui vont suivre.
nécessaire que ces Evêques, de concert avec Monseigneur le Délégué Apostolique envoyé au Canada, s'entendent pour déterminer une ligne de conduite uniforme à suivre par tous et chacun d'eux à l'égard des partis politiques.
» Une autre cause des mômes inconvénients se trouve dans l'ingérence trop grande du clergé dans les affaires politiques sans se soucier assez de la prudence pastorale. Le remède convenable à cet excès de zèle, c'est de rappeler à ces Evêques ce qui leur a déjà été recommandé par cette Suprême Congrégation, mercredi 29 juillet 1874, à savoir que, à l'occasion Çles élections politiques, ils se conforment, dans leurs conseils aux électeurs, à ce qui se trouve décrété dans le Concile Provincial de 1868. Il faudra ajouter que l'Eglise, en condamnant le libéralisme, n'entend pas frapper tous et chacun des partis politiques qui, par hasard, s'appellent libéraux, puisque les décisions de l'Eglise se rapportent à certaines erreurs opposées à la doctrine catholique, et non pas à un parti politique quelconque déterminé, et que, par conséquent, ceux-là font mal qui, sans autre fondement, déclarent être condamné par l'Eglise, un des partis politiques du Canada, à savoir le parti appelé réformiste, parti ci-devant chaudement appuyé même par quelques Evêques.
» Enfin, pour ce qui regarde l'objet principal des doutes proposés, à savoir quelle mesure il y a à prendre relativement aux catholiques qui, pour cause de prétendue ingérence indue du clergé dans les élections politiques, recourent au tribunal civil, on ne peut donner à ce sujet une règle générale aux Evêques, et il appartiendra en conséquence à qui en a l'office, de pourvoir, dans chaque cas, à la conscience de celui qui a fait ce recours. Que les Evêques prennent donc les mesures nécessaires pour sauvegarder l'honneur du clergé, ayant soin surtout d'empêcher autant que possible que des personnes ecclésiastiques soient obligées de comparaître devant le jugé laïque.
» Il faudra enfin exhorter les Evêques à observer, par rap-
port aux affaires politiques, la plus grande réserve, eu égard particulièrement au danger qu'il y a de provoquer à une guerre violente contre l'Eglise les protestants, déjà inquiets et irrités contre le clergé sous prétexte d'ingérence indue dans les élections politiques.
» En outre, il faut faire en sorte que le clergé évite toujours de nommer les personnes en chaire, encore bien plus si c'est pour les discréditer à l'occasion des élections, et qu'il ne se serve jamais de l'influence du ministère ecclésiastique pour des fins particulières, si ce n'est lorsque les candidats pourraient devenir nuisibles aux vrais intérêts de l'Eglise ».
Conformément à cette instruction, Votre Seigneurie doit faire connaître sans retard à tous ses suffragants, au clergé et à tous ceux que cela concerne, que c'est l'intention du Saint- Père, que les susdites prescriptions du Saint-Office soient rigoureusement observées.
Pour ce qui a rapport au second point, Votre Seigneurie devra notifier à chacun des suffragants, de la part de Sa Sainteté, que chacun des Prélats, individuellement, ait à s'abstenir d'agiter ou de faire agiter soit dans le Parlement, soit dans la presse, la question de la modification de la loi concernant la dite influence indue. Que s'il arrivait une époque où les Evoques réunis jugeassent tous ensemble que le temps opportun est venu de faire la susdite demande, ils devront d'abord recourir à cette Sacrée Congrégation pour en recevoir les instructions convenables.
Dans cette pensée, je prie le Seigneur qu'il vous prodigue tous les biens.
Rome, Palais de la Propagande, 13 septembre 1881.
De Votre Seigneurie,
Le très affectionné serviteur,
Jean, Cardinal Simeoni, Préfet