première PARTIE : Question politique
I. — Tristes conséquences de la publication, da?is la presse, des Documents du ij Septembre dernier.
La publication que Mgr l'Archevêque de Québec a faite dans les journaux publics des documents émanés du Saint- Siège, le 13 septembre dernier et surtout des Instructions du Saint-Office données en 1876 cà Mgr Conroy, Déjégué apostolique au Canada, a grandement affligé les catholiques de la Province, et a causé un véritable scandale dans le pays. Tous les ennemis de l'Eglise, au contraire, s'en sont réjouis, parce qu'iris y ont vu une humiliation infligée àl'épisco-
pat et au clergé catholiques 'de la Province. En effet, par suite des renseignements inexacts et erronés sur lesquels sont basées ces Instructions, les Evêques et les Prêtres y sont dénoncés comme étant la cause des troubles et du malaise qui régnent dans la Province, les premiers par leurs discordes et discussio?is toujours croissantes, et les seconds par leur ingérence excessive dans les élections politiques, et compromettante pour ï avenir de la religion.
De telles instructions n'étaient pas destinées à la publicité qu'elles viennent de recevoir, puisqu'elles avaient été confidentielles et même secrètes vis-à-vis des Evêques qui ne les ont connues iqu'en 1878, après la mission du Délégué accomplie. Notre Métropolitain en les livrant aux colonnes de tous les journaux du pays, a dû mal interpréter la pensée du Saint-Siège. Aussi les fidèles en ont-ils exprimé leur étonnement et leur chagrin, en voyant leurs evêques et leurs prêtres ainsi humiliés à la face du pays tout entier. Que vos Eminences en jugent par les quelques extraits suivants d'une lettre que m'adressait à ce sujet un avocat, très bon catholique, de la ville de Québec. « Nous ne pouvons réellement eom- » prendre comment on a pu se décider à publier celte lettre du » cardinal Simeoni. Evidemment elle n'était pas faite pour » être livrée en pâture au public. Les instructions spéciales. » et secrètes à Mgr Conroy d'aller mettre la paix entre les » Evêques du Canada et de leur conseiller la prudence vis-à-vis » de nos frères séparés, pouvaient très bien être conununi- » quées et rappelées aux Evêques; mais de là aller dire au ï> peuple, par la voie de la presse, que la cause de tout son » mal est dans ses Evoques, etc., etc. : voilà qui surpasse nos » intelligences.... Nous ne croyons pas que le Pape ni les » Cardinaux aient eu l'idée que les instructions à Mgr Conroy » fussent textuellement livrées à la publicité. Nos îadicaux » se réjouissent de la bonne aubaine, comme ils disent, de » voir que les Evêques se soient mis dans une position où » ils n'embarrasseront plus avec leurs mandements. »
Il est hors de doute que la publication de ces instructions, telle qu'elle a été faite, porte atteinte au respect et à l'autorité des Evêques et à la légitime et salutaire influence du Clergé. En voici une autre preuve : quelques jours après cette publication, je recevais une Carte postale sur laquelle se lisait ce qui suit : « Monseigneur, le décret officiel de Rome vous » enjoint de vous mêler de vos affaires pendant les élections, » sous peine d'excommunication du Pape; ainsi profitez de » la leçon et soumettez-vous à votre supérieur. (Signé) : Un » vrai libéral. »
Non seulement la publication de ces Instructions porte atteinte à la dignité épiscopale et au respect dû au clergé, mais encore elle a mis le Saint-Office lui-même en contradiction avec le Souverain Pontife qui, en 1876, à l'époque où furent dressées ces instructions, donnait un Bref au Député que les Evêques de la Province avaient envoyé à Rome pour réfuter les accusations portées contre le Clergé, Bref dans lequel Sa Sainteté faisait l'éloge de ces Evêques et de leur Clergé, en louant leur zèle à enseigner la véritable doctrine au peuple confié à leurs soins et à le prémunir contre les astucieuses erreurs du libéralisme catholique.
Le fait de la publication regrettable de ces Instructions du Saint-Office, dans la presse, a donc compromis du même coup, aux yeux du pays, le prestige du Saint-Siège et des Congrégations romaines, l'autorité des Evêques et la salutaire influence du CJergé.
Maintenant on se demande quelle a pu être la cause véritable de cette contradiction étonnante entre le Souverain Pontife et le Saint-Office? Comment celui-ci a-t-il pu trouver que les Evêques, par leurs discordes, et le clergé par son ingérence excessive dans les élections politiques, étaient la cause des difficultés politico-religieuses qui ont surgi en Canada, tandis que celui-là a jugé au contraire que ces Evêques et ce clergé n'avaient fait que leur devoir en combattant avec zèle et courage les principes pervers et les tendances dange-
reuses des libéraux Canadiens ? Evidemment cette anomalie ne pouvait venir que des renseignements contradictoires qui avaient été donnés au Saint-Père et au Saint-Office.
II. — Différence entre les renseignements four?iis au Souverain Pontife et ceux donnés au card. Franchi.
La source des renseignements donnés au Souverain Pontife est bien connue, puisque Sa Sainteté la mentionne en .tête de son Bref : « Ce que vous avez attesté par écrit et de vive » voix, dit-il, en votre nom et en celui des Prélats Canadiens, » de votre commune soumission et affection envers ce siège » Apostolique, Nous a été très agréable, Vénérable Frère, sur- » tout en ces temps où l'accord et l'union des esprits et des » cœurs est si nécessaire pour arrêter le torrent des maux » qui nous envahissent et pour en détourner de plus grands » encore. » Or cet accord et cette union des evêques, sur La question politique, s'étaient établis par la Pastorale collective du 22 septembre 1875, que tous les Suffragants de la Province de Québec avaient signée avec bonheur à la suite de leur Métropolitain : et cette Pastorale avait été soumise, par l'Evêque député, à l'appréciation de Sa Sainteté qui en daigna faire l'éloge.
Les Evêques, en publiant ce Bref et l'Adresse qui l'avait provoqué y donnèrent leur pleine et entière adhésien, et confirmèrent là l'exactitude des renseignements que leur Député avait donnés au Saint-Père sur les dangers de la situation au Canada et qui se trouvaient résumés dans cette Adresse.
Le Souverain Pontife se trouvait donc avoir connu le véritable état des choses par la voie régulière, celle des Evêques que le Saint-Esprit a chargés de veiller sur tout le troupeau et de gouverner l'Eglise de Dieu.
Mais quelle a été la source des renseignements donnes au Saint-Office? Son Eminence le Cardinal Franchi l'indique dans une lettre du 18 mai 1876, à l'Archevêque de Québec,
dans laquelle il dit : « De différents côtés, il arrive à cette » S. Congrégation, des représentations sur ce qui se passe » aujourd'hui dans ces provinces relativement à l'interven- » tien, du clergé dans les élections politiques. Lia gravité des » faits qui se succèdent et les conséquences funestes >que » l'excitation des esprits fera nécessairement rejaillir sur l'E- » glise du Canada... réclame tout naturellement mon attention » et exige qu'on y apporte un prompt et efficace remède. » Par conséquent quoique la haute autorité des remontrances » susdites et les nombreux documents dont elles sont appuyées » ne laissent aucun doute sur la vérité de l'exposé, néanmoins » je m'adresse à Votre Grandeur pour avoir des informations » exactes à ce sujet, etc. »
Les Evêques de la Province (ayant pris connaissance de cette lettre trouvèrent la chose si grave qu'ils jugèrent nécessaire de députer de suite vers le Saint-Siège un de leurs collègues pour y réfuter des accusations aussi étranges, et donner à Son Eminence toutes les explications qu'elle pourrait exiger à ce sujet.
Ils adressèrent aussi une supplique au Saint-Père dans laquelle ils donnaient un aperçu de nos difficultés et protestaient énergiquement contre les accusations 'portées dans l'ombre et à leur insu contre leur clergé, s'offrant à prouver quand on le voudrait, que sa conduite avait été tracée par les décrets des conciles provinciaux et déclarant qu'ils n'auraient pas manqué de ramener à l'ordre ceux qui s'en seraient écartés.
De son côté, l'Archevêque de Québec m'informait qu'il s'était plaint au Cardinal Franchi de ce qu'il lui laissait ignorer complètement la nature spéciale des accusations portées, contre le clergé, et qu'il lui avait dit entre autres choses : « Quantacumque sit auctoiïtas eorum a quibus reclamationes » factsc fuerint, inauditi non sumus condcmnandi. Nos de- » fendere non poterimUs quamdju illae accusationes nos la- » tuerint. »
Le Cardinal Franchi, prié par le député des Evêques soussigné, de faire connaître ces accusations, déclina de le faire, en disant que les évêques de la Province avaient attribué à sa lettre du 18 mai, une portée qu'elle n'avait pas, (qu'il n'avait pas eu l'intention de formuler un reproche contre la conduite du clergé, et qu'il n'y avait pas d'accusation formulée contre lui, pour sa conduite dans les élections politiques.
Telle a été la source des renseignements donnés à la Sacrée Congrégation de la Propagande, en autant que les évêques ont pu la connaître officiellement; des accusateurs qui se sont cachés dans l'ombre et qui sont allés, à leur insu, porter contre le clergé de toute une Province ecclésiastique des accusations qui n'ont pu être contrôlées ni même connues.
Ainsi d'un côté, les Evêques informant régulièrement 1© Souverain Pontife et la Sacrée-Congrégation de la Propagande, et repoussant les accusations portées contre leur clergé; de l'autre, une haute autorité qui se cache dans l'ombre et de nombreux documents qui ne peuvent être vus par les intéressés.
Et c'est cette seconde source d'informations qu'on accepte comme la plus sûre, rejetant celle de l'Episcopat; et on n'hésite pas à recevoir comme fondées et véritables des accusations fort graves portées contre tout Un clergé malgré les dénégations énergiques des Evêques.
Que savait Son Eminence de la nature de cette intervention du clergé dans les élections politiques? Elle dit elle-même qu'elle n'en connaissait rien de précis, puisqu'elle demande des informations exactes à ce sujet à Mgr l'Archevêque qui lui répond en se plaignant qu'il ignore ces faits, et qui lui demande de les spécifier afin que l'on puisse se justifier et n'être pas condamné sans être entendu.
La ligne de' conduite suivie en cette affaire par Son Eminence le Cardinal Franchi, dont l'honorabilité et la consciencieuse probité n'ont jamais pu être soupçonnées un instant, a toujours été pour moi comme un mystère que je n'ai pu m 'ex-
pHiquer qu'en me convaincant qu'il avait été trompé par les libéraux canadiens.
En effet, je sais de isouroe certaine que l'Hon. Cauchon, alors ministre du Cabinet fédéral d'Ottawa et chef des libéraux de la Province de Québec, qui le premier avait agité dans son journal, « Le Journal de Québec » la fameuse question de Vinflence indue en poussant ses amis à citer les prêtres devant les tribunaux civils, se vantait, au moment de l'arrivée du Délégué apostolique au Canada, d'avoir fait régler à Rome les affaires politico-religieuses de la Province de Québec.
Je sais également que les libéraux réclamaient M. l'abbé Benjamin Paquet, alors à Rome, comme celui qui devait faire triompher leur parti. Voici comment s'exprimait alors, à ce sujet, M. W. Laurier, un des coryphées libéraux : « Les Evê- » ques font un grand tort à notre cause; si nous pouvions » avoir un évêque libéral, notre triomphe serait assuré. On » assure que M. Benjamin Paquet doit revenir de Rome Evêque » du nouveau diocèse de Nicolet, alors notre succès sera » certain. Mgr l'Archevêque nous rend certainement service » en inclinant tantôt d'un côté tantôt de l'autre, mais il n'est » pas l'homme qu'il nous faut pour un triomphe complet, il » est trop girouette. » (sic). (Extrait d'une lettre de source respectable dont l'original petit être fourni, au besoin).
C'est pour moi, aujourd'hui, une conviction, que la haute autorité dont parle Son Eminence et les nombreux documents apportés à l'appui des accusations contre le clergé, étaient de provenance libérale et par conséquent fort suspects.
Voici en effet, ce que disent de nos libéraux canadiens, les Evoques dans leur Pastorale collective du 22 septembre 1875 : « Des hommes qui veulent vous tromper, N. T. C. F., vous » répètent que la. religion n'a rien à voir dans la politique; » qu'il ne faut tenir aucun compte des principes religieux » dans la discussion des affaires politiques; que le Clergé » n'a de fonctions à remplir qu'à l'église et à la sacristie » et que le peuple doit en politique pratiquer l'indépendance
» morale... Les plus grands ennemis du peuple sont donc ceux » qui veulent bannir la religion de la politique ; car sous pré- » texte d'affranchir le peuple de ce qu'ils appellent la tyran- » nie du prêtre, Vinfluence indue du prêtre, ils préparent à » ce même peuple les chaînes les plus pesantes et les plus dif- » ficiles à secouer. »
N'est-il pas évident que des plaintes et des accusations portées par un parti qui renferme des hommes ainsi notés par l'Epjscopat, doivent toujours être reçues avec grande défiance et scrupuleusement contrôlées?
Les faits qui suivent aideront encore mieux à découvrir la provenance libérale des nombreux documents et le caractère de la haute autorité dont parle Son Eminence le cardinal Franchi.
III. — Déclarations du Délégué Apostolique au sujet de la Lettre Pastorale du 22 Septembre 1875, et à son arrivée au Canada.
Les élections politiques de 1875, dans la Province de Québec, avaient été les plus calmes et les plus libres que l'on eût vues depuis longtemps, grâce aux avertissements donnés par les Pères du fVe Concile provincial dans leur Pastorale du 22 mai 1873, et aussi à une loi plus efficace de la législature.
Or le résultat de ces élections tourna au désavantage du parti libéral, et les libéraux en furent très irrités, puis ils commencèrent à s'élever avec plus de violence que jamais contre ce qu'i;l|s appelaient l'influence indue du Clergé. Ils se mirent à prendre des mesures pour traîner les prêtres devant les tribunaux civils.
A la vue de ces menaces, Mgr l'Archevêque jugea prudent de convoquer ses suffra gants pour arrêter, d'un commun accord, la ligne de conduite à tenir en ces circonstances difficiles. Il fut unanimement admis, dans cette réunion des
évéques qu'un exposé clair et précis de la Constitution divine? de l'Eglise, de sa doctrine sur les rapports des deux puissances et une revendication courageuse de ses droits, solennellement reconnus par les traités de la Constitution du pays, étaient le moyen le plus efficace de protéger le clergé et de fermer la bouche à ses adversaires.
Mgr l'Archevêque voulut bien se charger de faire lui-même une Pastorale sur ces données. Il le fit avec une sûreté de doctrine, une clarté et une précision remarquables. Tous les suffragants de la Province signèrent avec bonheur cette Pastorale à la suite de leur Métropolitain, le 22 septembre
L'apparition de ce document fit une sensation profonde dans le pays et les menaces de poursuites contre les prêtres s'apaisèrent peu à peu.
Mais un travail caché et sourd commença à se produire pour atténuer l'importance et l'effet de ce document. On insinuait habilement que la doctrine n'en était pas sûre, qu'il s'y trouvait des points faibles qui ne seraient pas approuvés à Rome et qu'il constituait une intervention excessive dans la politique. Tous ces dires propagés dans l'ombre et exploités avec habileté finirent par jeter un certain doute et une certaine agitation dans les esprits; on se porta bientôt, dans les écrits, à de grands excès, tout en intriguant de diverses manières pour faire revenir les évêques sur leurs pas.
Mgr l'Archevêque proposa alors à ses suffragants de donner des explications pour apaiser ces esprits inquiets. Mais les Prélats lui répondirent unanimement, sans cependant s'être consultés, qu'il n'en fallait rien faire.
Voici la conclusion de la lettre que je lui adressai à ce sujet, le 13 février 1876.
« Après avoir mûrement réfléchi et prié, je suis d'avis :
» 1° Qu'il faut s'en tenir à ce que nous avons dit dans » notre Lettre, elle est suffisamment claire et explicite pour » tout homme de bonne volonté, et les quelques difficultés
» qu'elle pourrait présenter à certains esprits peuvent faci- » lement se lever par une explication verbale et privée :
» 2° Que tout commentaire collectif que nous donnerions » publiquement, ne pourra manquer de soulever des inter- » prestations qui ne feront qu'augmenter le trouble, et par » là même atténuer et même paralyser le bien que cette lettre » a déjà fait et qu'elle continue encore à faire :
» 3° Que le temps n'est pas encore venu d'en faire nous- » mêmes l'application directe aux personnes et aux partis, » et qu'il en résulterait beaucoup; plus de mal que de bien :
» 4° Qu'il faut par conséquent suspendre notre jugement » public et officiel sur le iparti au pouvoir fédérai, ni le condam- » ner, ni l'absoudre, mais laisser ce soin à chaque fidèle » en particulier, à l'aide de la direction que nous lui avons » donnée :
» 5° Qu'il ne faut point non plus déclarer que nous avons » eu l'intention de ne condamner qui que ce soit, homme ou » parti, mais seulement de proclamer la doctrine et les droits » de l'Eglise, la lettre le dit assez par elle-même. »
Pour lever tout doute au sujet de cette Pastorale, je la soumis, lors de ma députation à Rome, en 1876, à l'attention bienveillante du Saint-Siège, et elle valut aux Evêques l'approbation la plus flatteuse de Son Eminence le Cardinal Franchi et les éloges de l'illustre Pie IX lui-même.
Or, voici les déclarations que me fit, en deux circonstances différentes, Mgr le Délégué Apostolique, au sujet de cette Lettre Pastorale.
D'abord il me dit qu'à son arrivée à Rome, pour y recevoir ses instructions touchant sa délégation, on lui avait proposé de faire rappeler par les évêqucs de la Province celte Lettre du 22 septembre 1875, mais qu'il avait refusé une mission aussi désagréable et que sur ce refus de sa part on modifia ses instructions.
Au printemps de 1878, à la veille d'élections politiques qui promettaient d'être très agitées par suite d'un coup d'état du
lieutenant Gouverneur d'alors, je fis connaître au Délégué que je me proposais de rappeler aux fidèles par une lettre pastorale leurs devoirs d'électeurs, et qu'à cet effet, je voulais faire des extraits de la Pastorale du 22 septembre 1875, pour détruire la fausse impression sous laquelle les libéraux avaient réussi à mettre l'opinion publique, en proclamant qu'elle avait été révoquée et qu'elle devait être regardée comme non avenue.
Son Excellence, tout en reconnaissant l'opportunité d'une Lettre Pastorale, me défendit de ne rien citer de la Lettre du 22 septembre, disant que ce serait agir contre les instructions du Saint-Siège. *
Ce n'est pas tout; Son Excellence, en mettant le pied sur le sol Canadien, dans sa réponse à une adresse de bienvenue de la part des citoyens d'Halifax, prononça les paroles suivantes :
« Les principes pervers qui troublent l'Europe n'ont pas encore traversé Y Océan. »
Mgr Conroy n'avait jamais visité la terre d'Amérique, et le Canada ne lui était guère connu avant sa délégation. Il ne pouvait certainement pas avoir constaté par lui-même les courants d'idées existant dans la Province de Québec, ni les principes faux et les erreurs qui y divisaient les esprits depuis longtemps; il fallait donc, qu'en lui confiant sa mission, à Rome, on lui eût fait connaître que « les principes pervers qui troublent l'Europe n'ont pas encore traversé l'Océan. »
Mais qui avait donné cette information au Saint-Siège?
Ce n'était certainement pas les Evoques de la Province qui affirmaient le contraire dans leurs Décrets conciliaires, dans leurs mandements et autres actes épiscopaux. Ce n'était pas non plus le clergé de la province qui était presque unanime à reconnaître avec l'Epi scopat les dangers dont ces1 funestes erreurs menaçaient l'avenir de notre pays.
Cette information, en toute évidence, venait comme les autres, de la haute autorité dont parle Son Eminence le Cardinal Franchi dans sa lettre du 18 mai.
On a vu plus haut que cette haute autorité s'était donné la triste mission d'accuser à faux, et dans l'ombre, le clergé de la Province et même les évoques, ensuite celle d'attaquer la Pastorale du 22 septembre 1875, comme un hors-d'œuvre dont il fallait même ne plus donner d'extraits.
Or la logique poussait les dénonciateurs à cette dernière information, savoir que le mal révolutionnaire européen n'avait point pénétré chez nous; car après avoir dénigré le clergé, les évêques et les actes épiscopaux qui dénonçaient trop clairement les funestes doctrines du libéralisme européen, il fallait bien affirmer que ces doctrines n'existaient pas en Canada, qu'elles n'avaient pas traversé V Océan.
C'est ce qu'affirmait positivement M. Benjamin Paquet à Rome en 1876 comme le prouve la lettre que j'adressais (à Son Excellence Mgr Agnozzi, alors secrétaire de la Sacrée Congrégation de la Propagande, dont voici un extrait, et dont l'original peut être trouvé dans les bureaux de la Propagande. « Monseigneur, Votre Excellence m'a dit mercredi » dernier que M. Benjamin Paquet affirmait qu'il n'y avait » pas de libéralisme catholique, ou presque point en Canada. » Je tiens à donner à Votre Excellence la preuve du contraire, » et la voici : etc., etc. »
On Voit donc par cette lettre que M. Paquet affirmait devant la Propagande en 1876, ce que vint répéter Monseigneur le Délégué plus tard en débarquant sur la terre du Canada., savoir : que les principes pervers qui troublent £ Europe n 'avaient point pénétré chez ?wus.
Or ce fait était contredit : 1° Par les Pères du Ve Concile provincial de 1873, 2° Par la Pastorale collective du 22 aepr tembre 1875, 3" Par le 'témoignage presque unanime du clergé de toute la Province, 4° Par les journaux et les orateurs du parti libéral qui avaient proclamé tant de fois, depuis 1848, ces
doctrines perverses qui agitent aujourd'hui le vieux monde, 5° Par la supplique au Saint-Père dans laquelle les Evêques du Canada disaient : « Vu les efforts inouïs faits ici pour » répandre furtivement le libéralisme catholique, les soussi- » gnés supplient instamment Votre Sainteté de condamner, » expressément pour notre Canada, cette subtile et dangereuse » erreur qui menace de déraciner des cœurs de nos bons » catholiques tout sentiment de foi et 'de piété. » 6° Par l'Adresse du Député des Evêques présentée à la même époque au Saint-Père, dans laquelle il est dit entre autres choses : « C'est depuis 25 ans environ que les erreurs contemporaines » ont commencé à faire sentir leurs funestes effets, etc., etc. » 7° Par Pie IX lui-même, qui, régulièrement informé par l'Episcopat, disait dans son Bref de 1875 : « Nous avons dû louer » le zèle avec lequel vous vous êtes efforcés de prémunir le » même peuple contre les astucieuses erreurs du libéralisme » dit catholique, d'autant plus dangereux, etc., etc. »
Par conséquent, Son Excellence le Délégué Apostolique, par son assertion, non seulement contredisait et les Evêques, et le clergé, et les faits, mais encore, en niant solennellement comme Délégué Apostolique, ce que Pie IX venait d'affirmer quelques mois auparavant dans un document officiel, mettait le Saint-Siège en contradiction avec lui-même.
IV. — Les principes pervers gui troublent l'Europe existent réellement en Canada.
Ce qui précède démontre clairement qu'il y a eu deux sources de renseignements auprès du Saint-Siège, l'une régulière et en pleine lumière, celle des Evêques, qui a prévalu auprès du Souverain Pontife, et l'autre qui a procédé dans l'ombre à l'insu des Evêques, et qui semble avoir prévalu auprès des Congrégations dont elle a surpris la bonne foi.
Depuis 1878, c'est-à-dire, après qtie les instructions données par le Saint-Office au Délégué Apostolique furent con-
nues, il y a eu des réclamations : le soussigné, en particulier, crut de son devoir de protester contre l'exagération et la fausseté des renseignements qui avaient servi de base à ces instructions, dans une lettre en date du 7 octobre 1878, qu'il fit remettre à Son Eminence le cardinal Simeoni par les Evêques d'Ottawa et de Saint-Hyacinthe faisant à cette époque leur visite ad limina.
Malgré cela l'opinion semble encore être défavorable aux Evêques et au clergé de jla Province de Québec; les documents émanés le 13 septembre dernier en font foi. Je veux donc essayer de justifier les Evêques et le clergé auprès de Vos, Eminences.
Je comprends, Eminentissimes Seigneurs, que j'aborde le point le plus difficile de ce Mémoire, à cause des préjugés qui ont été soulevés contre plusieurs prélats et contre le clergé, en les représentant comme animés d'un zèle exagéré et imprudent.
Cependant la vérité est que ces Evêques et le clergé en général n'ont fait que leur devoir; ils n'ont fait que combattre, dans de justes mesures, des doctrines et des erreurs condamnées par le Saint-Siège.
En dénonçant ces funestes erreurs et en les combattant comme ils l'ont fait, ces' prélats et ce clergé n'étaient point dans l'illusion et ne combattaient pas des fantômes, comme on s'est plu à le dire, mais ils étaient en présence d'un mal et d'un danger qui n'étaient, hélas! que trop réels, comme je veux présentement le démontrer à Vos Eminences.
On s'est plu à dire et à répéter à Rome que le libéralisme canadien n'avait rien de commun avec le libéralisme cwopcen, et les premières paroles prononcées par Mgr le Délégué Apostolique en mettant le pied sur la terre canadienne prouvaient que l'on avait réussi à le faire croire auprès du Saint-Siège, puisque Son Excellence proclamait comme un fait, certain que les principes pervers qui troublent F Europe n avaient pas encore traversé l'Océan.
Lia vérité pourtant est que ces principes pervers étaient déjà acclimatés au Canada depuis plus de vingt-cinq ans, et que le libéralisme canadien, par ses tendances anti-sociales, par sa haine de l'Eglise, par ses principes pervers, ne diffère en rien du libéralisme européen.
Si par malheur ces erreurs funestes venaient à prévaloir dans notre heureuse patrie, elles ne manqueraient pas d'attirer sur l'Eglise du Canada les mêmes calamités et les /mêmes ruines qu'elles ont produites dans les diverses contrées de l'Europe.
C'est en 1848, que le groupe d'hommes imbus des principes faux et pervers dits principes de 89, apparut au Canada, comme 'parti, et c'est à cette époque que se croyant assez forts pour répandre et faire prévaloir dans notre pays, leurs doctrines et leurs erreurs, ils fondèrent le journal « L'Avenir ». Ce journal fut, tant qu'il exista, l'organe officiel du parti libéral canadien; en voyant ce qu'était l'organe, on verra que le parti n'était pas seulement un parti politique, mais surtout un parti anti- catholique.
Il est donc important qu'on connaisse ce journal pour bien connaître ce qu'a été le parti à son début, comme il sera important d'étudier les journaux qui ont succédé à « L'Avenir » pour suivre la marche du parti.
Arborant avec ostentation le drapeau libéral du vieux monde, l'Avenir débuta par le manifeste qui suit :
Démocrates par conscience et Canadiens-français d'origine, il nous peinait de songer que les courants électriques de la démocratie qui soutient aujourd'hui le monde civilisé, passeraient inutilement ici, faut;) de pouvoir trouver un fil conducteur sur les terres du nouveau monde... Sans le suffrage universel, quelle sera la consécration légitime et rationnelle des droits du Pouvoir? Sera-ce la goutte d'huile de la Sainte-Ampoule glissant sur le front d'un homme, qui le fera Souverain et législateur de toute une nation I Nous avons le malheur de ne pas comprendre ainsi le puissant droit de la Souveraineté. Nous prendrons donc la liberté de préférer très uniment à la huileuse consécration de Reims, celle qui, en 1848, s'échappait
forte et pure de la poitrine d'un noble peuple. Les nations ont jadis eu le Christianisme, les sciences, les arts, l'imprimerie qui les firent civilisées; elles auront maintenant l'éducation populaire, le commerce et le suffrage universel qui les feront libres.
Après un tel début on ne sera pas surpris de voir ce journal s'attaquer à tous les principes religieux et sociaux. C'est ce dont il esl facile de se convaincre en lisant les extraits suivants :
Quand, après quatre siècles de persécution, la presse fut parvenue à limer les chaînes qui la tenaient à l'écrou, les préjugés s'évanouirent, les privilèges de castes disparurent, la féodalité courba le front, la royauté tomba et le peuple devint roi.
Voilà l'œuvre de la presse, œuvre grosse comme le monde, œuvre grande comme tout ce qui émane du peuple, œuvre de régénération sociale, triomphe de la raison sur la force, victoire des masses sur les individus. Les droits résultant du pacte éternel fait entre Dieu et l'homme, au jour de la création, sont les droits de la presse libre; elle n'en reconnaît pas d'autres (Avenir, 2 avril 1848).
A propos des Ordres religieux :
Dans le siècle où nous sommes, nous ne comprenons pas l'existence d'une communauté d'hommes se livrant à la vie contemplative dans le cilice et la haire ; c'est à nos yeux une déplorable aberration du spiritualisme. (27 décembre 1848).
Sur le pouvoir temporel du Pape :
Les dernières nouvelles d'Europe nous apprennent la déchéance du Pape comme roi et la proclamation de la république à Rome. Nous saluons avec enthousiasme cet événement, que nous n'hésitons pas à proclamer comme glorieux pour la cause des nations.
Aussitôt que le peuple s'aperçoit ç[u'une autre forme de gouvernement lui serait plus avantageuse, il ne fait qu'exercer un droit incontestable, s'il l'adopte. Ces principes de gouvernement sont vrais pour celui de Rome, comme pour celui de la France. Nous avons regretté l'emploi du monitoire lancé par Le Pape contre ceux qui participeraient au gouvernement nouveau; car nous y trouvons un
abus du pouvoir spirituel de la part du Pape, pour conserver une autorité temporelle et purement profane. L'Eglise n'a nullement besoin de cette souveraineté pour se maintenir. Supposons que l'Eglise retire d'immenses avantages de ce pouvoir temporel, ce qui peut être une question, nous nous demandons comment il se pourrait fairo qu'on pût exiger des Italiens en particulier les sacrifices de leurs droits politiques pour la commodité du reste des nations chrétiennes. Les Italiens, comme peuple, ont droit de se choisir la forme de gouvernement qui leur est Ja plus avantageuse, et leur consentement seul peut leur faire renoncer à ce droit. Eux seuls sont les juges de l'exercice de ce droit.
Forts de notre conviction raisonnée, nous attendons, en le favorisant autant que nous pouvons, le règne des idées démocratiques. Nous l'attendons avec certitude; car nous le répétons, celte doctrine est le rationalisme en politique, et la raison doit dominer le monde. (Avenir, 14 mars 1849).
Voici comment Y Avenir signale les avertissements qu'il reçut de l'autorité religieuse, pour les doctrines pernicieuses qu'il colportait dans le diocèse de Montréal :
Depuis longtemps nous nous sommes aperçu qu'une partie notable du Clergé avait déclaré une guerre à mort contre notre journal à cause de ses principes politiques ! Cette guerre ne remonte pas d'hier; elle remonte bien au delà même de nos articles sur la démocratie en Italie (Avenir, 15 mai 1849).
Nous sommes peiné de voir que la conspiration contre notre journal émane de notre évêque catholique de Montréal. (Avenir, 14 juin 1849).
Voilà bien la tactique de 'nos libéraux! Us battent en brèche l'Eglise et son chef, ils proclament les doctrines les plus perverses ! et si l'Evêque du 'diocèse les admoneste pour ces méfaits, si le clergé s'oppose h la diffusion de ce mal au milieu de leurs ouailles, de suite ils crient qu'on attaque leurs principes politiques !
Pour se venger de cette conduite si juste du clergé, ils se mirent à attaquer l'institution de la dîme, garantie par les traités de cession du Canada à l'Angleterre :
A la campagne, nos hommes éclairés qui sont des docteurs, des notaires, des instituteurs, sont généralement dans les bonnes grâces des curés, et ils n'osent point écrire pour l'abolition des dîmes, tant ils craignent de perdre cette amitié curiale... Ne vaut-il pas mieux être du peuple et appartenir de cœur et de fait au peuple que de craindre cette aristocratie à robe noire qui caresse une journée et qui ne rougit pas de frapper un ami de la veille et de te vouer au mépris? (Avenir, 5 juillet 1849).
Comme l'autorité diocésaine renouvelait ses justes condamnations, le parti s'écrie :
Rallions-nous autour de notre journal Y Avenir, dans ce moment de danger, et si nous sommes proscrits, anathématisés, soyons-le en masse; mais que notre nombre fasse au moins trembler les tyrans, qu'ils portent des couronnes ou des tiares! (Avenir, 12 juillet 1849).
L'année suivante le comité de rédaction de cette feuille, composé des principaux chefs du parti libéral, voulant surexciter l'opinion publique, fit répandre à profusion, par le journal l'Avenir, un écrit vraiment pamphlétaire, dans le but évident de déverser sur l'action du clergé, les droits de l'Eglise; et la sainteté de ses institutions, des outrages dignes de la haine infernale de Voltaire. En Canada comme partout ailleurs, la révolution est ordurière de son essence, et l'on n© doit pas être surpris s'il y a des turpitudes dans ces écrits que l'on est forcé de passer sous silence.
Voici un long extrait de cet écrit scandaleux :
Je plaide pour l'abolition des dîmes, tant parce que le système est injuste en lui-même, que parce qu'il donne au clergé une influence indue, dont il a tant abusé pour le malheur du pays. Et toutes les fondations, qu'elles aient eu pour auteurs le clergé ou les laïques, ne sont-elles pas une source féconde d'influence pour le clergé, puisque c'est lui qui les dirige directement ou indirectement? Le désir de dominer qu'il a montré toujours et partout ne lui a jamais fait négliger ce moyen puissant d'influence. Il a même osé prétendre que la direction de l'éducation lui appartenait de droit divin.
L'Hon. de Boucherville (mort depuis en. refusant les sacrements) a parfaitement compris à quoi tendait le clergé en important ici chaque année quelque communauté religieuse, quand il s'est opposé à diverses reprises, en chambre, à l'octroi d'actes d'incorporation pour ces communautés. Ce Monsieur a senti combien l'accumulation de la propriété entre les mains du clergé est dangereuse pour la liberté, et il a le mérite d'avoir le premier jeté le cri d'alarme dans le parlement. Le Clergé catholique du Canada est déjà trop riche....
On craint la lumière, et le moyen du Clergé pour empêcher la lumière, c'est de ne donner que l'éducation qui lui convient; on craint la lumière, parce que la lumière amène l'examen, que la lumière apprend à penser soi-même, que la lumière amène la liberté : car il n'y a que les peuples ignorants qui sont esclaves.
Les dîmes constituent ici ce que l'on appelle l'alliance de l'Eglise et de l'Etat, alliance expresse ou tacite, par laquelle le pouvoir soudoie le Clergé, à condition que celui-ci, en t^ut et toujours, prêchera l'obéissance au pouvoir....
Peu de siècles après l'établissement du christianisme, le Clergé dégénéra de son premier esprit et, loin de songer à détruire la tyrannie comme il y était tenu par sa mission de charité, il se rangea du côté des tyrans qui pouvaient lui donner pouvoir et richesses. Le Clergé dans l'opulence alla toujours, depuis lors, se corrompant davantage. Les Papes mettent de côté la tiare et la croix pour prendre le casque et ceindre l'épée; les évoques se font la guerre entre eux ou combattent contre les seigneurs : les moines passent leur vie dans la richesse et l'oisiveté; le peuple se débat dans l'agonie du désespoir. Au moyen âge, dans le monde catholique, on ne voit plus de peuple; il n'y a plus guère que dos seigneurs, des évoques, des moines, puis des serfs (esclaves), attachés à la glèbe, qui cultivent la terre au profit des seigneurs et du cierge. Si le dérèglement du clergé est extrême, l'abrutissement, la dégradation du peuple ne l'est pas moins. Rien ne démontrera mieux cette dégradation que le droit infâme que s'arrogeaient les seigneurs sur les épouses de leurs serfs, la première nuit de leurs noces, droit contre lequel on n'osait pas même réclamer....
Dans le moyen âge qu'on appellerait mieux le règne des moines, tout était entre leurs mains : lois, religion, gouvernement. C'était le Clergé qui faisait les lois; c'était encore lui qui remplissait les tribunaux; il était juge, avocat, greffier, huissier, etc. Lui seul savait lire et écrire; souvent le souverain même ne pouvait signer
son nom et se contentait d'apposer sa griffe. Le clergé avait su amener le peuple, les grands et les rois même à cet état de complète ignorance, pour dominer plus sûrement dans l'Etat comme dans l'Eglise. Il avait le pouvoir, les honneurs, les richesses; il ouvrait et fermait le ciel au moyen des indulgences et des excommunications ; que lui fallait-il de plus ? Quelque chose encore, puisqu'il était soumis aux lois qu'il avait faites. Qui n'a pas entendu parler du sabbat?
On me dira peut-être que les excès que je signale dans cet article ne sont plus possibles, grâce au progrès de la civilisation et de la philosophie. Je réponds que les mêmes causes produisent les mêmes effets. Périclès et Cicéron auraient-ils pu jamais s'imaginer que leur belle patrie serait envahie un jour par des barbares, et que les Papes et les moines y domineraient un jour? Qui peut dire ce que les destinées réservent au Canada?
Le règne des prêtres commença au règne des Pharaons, dans les sept années de famine. Les prêtres s'emparèrent des biens du peuple et le tinrent dans l'ignorance et la misère afiri..de le dominer... Les prêtres dans tous les temps ont su tirer parti de la faiblesse inhérente .à notre nature pour dominer et satisfaire leurs passions... Les idoles faisaient l'amour, les filles étaient belles et ne donnaient le jour qu'à de faibles mortels fort ressemblants aux prêtres. Chez les Perses et les Babyloniens, il existait une alliance entre l'Eglise et l'Etat qui produisit les mêmes monstruosités; les prêtres y corrompaient les peuples. Les prêtres de l'antiquité n'étaient pas chrétiens, à la vérité; mais la religion du prêtre ne fait rien à l'affaire. (18 janvier 1850).
Pie IX se prépare à rentrer dans Rome sur des monceaux de cadavres et à travers des flots de sang qu'il a fait répandre. (18 août 1849).
Une religion qui, pour s'établir ou se soutenir, a besoin de persécuter ses ennemis, ne peut être qu'une religion fausse.
L'histoire de la papauté pendant une suite de siècles, est l'histoire de tous les crimes qui ont déshonoré l'humanité. Il n'y a qu'un prêtre capable de tremper dans des procédés aussi ignobles et dont la perversité mettrait au ban de l'opinion publique tout autre individu!! (21 janvier 1850).
Plus le monde marche, moins les prêtres deviennent nécessaires dans l'ordre moral. Tous les jours l'autorité des Evoques commet dans les campagnes de honteuses injustices....
En politique il n'y a ni foi, ni autorité pour lier les hommes entre eux. (31 mai 18r
je demande pardon, à Vos Eminences de ces longues et dégoûtantes citations; mon excuse est la nécessité de vous faire connaître comment a débuté le parti libéral au Canada, de quels principes et de quels sentiments étaient animés à son début ses chefs et ses écrivains, à peu près tous affiliés aux sociétés secrètes, envers l'Eglise catholique, le Pape, les Evoques et les Prêtres.
Cette franchise brutale et cette expression claire et précise de leur but anti-catholique, révolta le sens religieux de nos bonnes populations. Après quelques années ces démagogues comprirent que pour augmenter davantage le nombre de leurs adeptes, il fallait y aller moins ouvertement et déverser à. plus petite dose le venin Jde leurs principes pervers.
Ils fondèrent en conséquence en 1852 un nouveau journal sous le titre : « Le Pays ».
Bien que décidé à se présenter à ses lecteurs plus décemment que son devancier, le nouvel organe du parti libéral débuta par un panégyrique sans réserve de tous les méfaits de l'Avenir.
Voici comment le Pays en débutant donne son adhésion au programme de Y Avenir :
Toutes les réformes progressives que l'Avenir a demandées, il (Le Pays) les demandera encore et toujours, tant que la nation ne les aura pas obtenues. Si l'activité, le courage, la fermeté, la constance, le talent et le dévouement à la cause sacrée de la patrie sont des garanties de succès, celui de l'Avenir est assuré. Nous terminerons en engageant tous les amis de la démocratie à s'abonner à ce journal; car, comme le dit lui-même l'Avenir, il est temps que la population canadienne comprenne qu'il lui faut nécessairement soutenir un bon nombre de journaux, si elle veut suivre le progrès.
Ce souhait de l'Avenir ne s'est que trop malheureusement réalisé; car l'on compte aujourd'hui environ une quinzaine de journaux français qui ont travaillé au soutien du parti libéral, et dont la moitié environ ont disparu.
Bientôt après sa fondation, la rédaction du Pays fut confiée à un romancier français nommé Emile Chevalier, qui, en prenant possession de cette feuille, fit la profession de foi que voici : i '
J'estime que tout homme politique qui monte à l'une des tribunes politiques de la publicité, doit tout d'abord dire ce qu'il est, ce qu'il veut, ce à quoi il aspire, avant d'entrer dans la discussion ou l'application des éventualités. Partant de ce principe, je débuterai par une sorte de confession qui ne laissera aucun doute sur mon compte aux démocrates du Canada.
Ce que je suis ? — Un républicain socialiste.
Ce que je veux? — Des réformes socialistes.
Ce à quoi j'aspire? — A l'abolition des nationalités....
Le sentiment de dignité qui pousse l'homme à la recherche de l'égalité des conditions est l'exercice de la démocratie. La démocratie, c'est l'état de l'homme rendu à lui-même, à sa dignité; c'est l'état de l'homme se gouvernant lui-même, ne subissant d'autre loi que celle de la vertu et du respect d'autrui et de lui-même; c'est la conquête de la souveraineté, la réalisation des rêves de liberté qui, quoique séculairement comprimés, résident dans les cœurs de tous les hommes. (Pays, 3 mars 1853).
Son rationalisme absolu dans la politique :
Nous avons toujours répudié l'alliance de la religion avec la politique, de l'Eglise avec l'Etat. Il nous a toujours paru que c'était un crime de dresser l'autel à côté de la tribune, de poursuivre un but humain au moyen du trafic des choses saintes. C'est pour cela que, durant les dernières élections, nous avons dénoncé les tentai ivrs faites par les amis du gouvernement, pour donner une couleur religieuse à la lutte, et la connivence de certains curés qui se sont prêtés à l'exécution de ce plan détestable. (Pays, 24 mars 1855).
Il est à regretter que la religion suit introduite sur le terrain de la politique; rien n'es! plus préjudiciable à nos propres intérêts. C'est le comble de la folie que de risquer l'avenir d'un pays pour le plaisir de faire triompher telle on telle doctrine religieuse.... Cette fameuse parole de M. de Cavour : « L'Eglise dans l'Etat et non l'Etat dans l'Eglise, parole si critiquer et. cependant si profondément juste, quand elle s'applique à un gouvernement régulièrement or-
ganisé, devrait être pour nous toute une règle de conduite. Nous n'avons qu'à gagner en adoptant cette devise. » (Pays, 14 décembre 1870).
Ce- qu'il dit du Concile du Vatican:
Le Synode actuel ne ressemble en rien à ceux qui l'ont précédé. Dans la pensée du Saint-Siège, il n'a pas été convoqué pour extirper des hérésies ou réformer les mœurs du clergé. Il a été uniquement convoqué, qu'on ne s'y trompe pas. c'est là son but, pour étouffer le réveil de la raison. Or, ce programme aussi insensé orie despotique est en contradicition flagrante avec l'état actuel du monde, et tout indique aux rois eux-mêmes que si le Concile l'adoptait par enthousiasme et à l'unanimité, ce qui n'est pas vraisemblable à présent, aucun état, aucun peuple ne consentirait à l'accepter. Les évêques libéraux s'efforcent de démontrer cette vérité criante aux ultr amont ains, aux noirs. Vous nous perdez, s"écrient-ils, si nous votons ce que vous nous proposez. Nous ne pourrons retourner dans nos diocèses, nous déclarerons la guerre à nos gouvernements respectifs, nous achèverons de détacher de nous ceux qui y tiennent encore. Réfléchissez donc. Vouloir ramener le monde aux siècles passés est folie. L'absolutisme, la soif de gouverner vous aveugle. Vous êtes impuissants contre la civilisation. Allez à elle au lieu de la traiter en ennemie. Si le siècle est mauvais, l'Eglise est loin d'être parfaite; c'est Elle surtout qui a besoin de se perfectionner, de se rendre meilleure. Peine perdue. A ces objections, les Jésuites répondent (et ce sont les Jésuites gui sont le Saint- Esprit du Concile) : Ou la Papauté sera tout, ou Elle ne sera rien. Il ne convient pas à l'Eglise de transiger ; Elle doit s'imposer, et elle s'imposera. Vous parlez de confins, de luttes, d'opposition, tant mieux. Que l'uni vers soit en flamme; que la Révolution promène partout son brandon, qu'un cataclysme confonde, les Etats et les peuples : comme la salamandre sortant du feu, la Papauté revivra plus puissante et plus grande après cette crise terrible. Nous voulons remettre le monde sur les principes dont le Saint-Siège est le gardien et sans lesquels la machine humaine va à vau-l'eau. Vos progrès, votre civilisation sont d'abominables hérésies; nous les repoussons énergiquement; entre elles et nous, il n'est aucun accord possible. — Ces répliques ne convainquent nullement los évêques libéraux, qui, persuadés que la curie pousse le catholicisn.^ vers un abîme sans fonds, essayent d'empêcher un désastre. (Pays, 19 janvier 1870).
Au moment de la définition de l'infaillibilité pontificale, il s'écrie : ,
Plaise à Dieu que leurs réjouissances (des Pères du Concile) ne soient pas le signal du Schisme. {Pays, 4 juin 1870).
Les passions religieuses menacent l'avenir plus qu'elles n'ont affecté le passé. Il y aura encore et toujours des charlatans pour les exploiter. Les hommes sincères, ceux qui savent concilier les nécessités de la vie politique et civile avec les besoins de la vie de l'âme, ceux-là resteront avec nous pour protéger les masses contre les aberrations et les complots de têtes folles et perverses. {Pays, 9 juin 1870).
Voici comment le journal libéral traite les évêques canadiens à la même date :
Le Pape se réconcilie de gré ou de force avec les aspirations de son siècle et de son peuple. «Ses lieutenants ici ne se réconcilient avec rien, et, s'ils sont sincères, ils devront bientôt attaquer les actes de celui qu'ils viennent de déclarer infaillible. Ou le Pape a tort d'accepter la situation qui lui est faite à Rome, ou l'on a tort ici de maintenir une situation qui menace perpétuellement l'ordre civil et politique, et aspire à le contrôler au nom des prétendus principes religieux. {Pays, 7 octobre 1870).
L'impiété du Pays et sa haine de l'Eglise peuvent se résumer dans cette phrase qu'il osait imprimer en 1862 :
Le Pape n'est qu'un mendiant sanguinaire qui salit tout ce qu'il touche.
1* Avenir et le Pays se publiaient à Montréal où se trouvaient les chefs les plus influents du parti libéral, mais il ne faudrait pas conclure que ce mouvement anti-religieux qui s'était organisé dans cette métropole du Canada en 1848, était limité à cette région. Au contraire ces deux journaux qui étaient les organes reconnus du parti libéral, trouvaient de trop nombreux abonnés dans toute l'étendue de la province de Québec. Ce fut au point que l'on fonda un nouveau journal
libéral à Québec intitulé le National. Il parut en 1855 et dès son début il eut le soin de se ranger sous l'étendard tle l'Avenir.
Un pas immense a été fait depuis la fondation de l'Avenir; mais la route est encore longue, et si la jeunesse se laissait endormir, le fruit de six années de travail pourrait être perdu... Nous souhaitons donc succès à notre confrère, rédigé d'une manière à faire honneur à la presse française et à devenir un appui remarquable du parti démocratique. (National, 11 décembre 1855).
Voioi ce qu'il écrivait sur la queston italienne le 9 sep^ tembre 1856 :
Vous avez lu comme nous avec émotion l'adresse que les étudiants de Paris ont envoyée aux journaux anglais pour les féliciter de leur zèle à prendre en main la caw.se italienne. Ils rendent hommage, disent-ils, à la puissante assistance qui leur a été donnée par toutes les presses libres de l'Europe et par la presse la plus fibre de toutes, la presse anglaise. Nous tenons, nous aussi, à remercier les journaux de notre pays qui s'associent dans la mesure où ils peuvent, à une œuvre généreuse. La jeunesse des écoles, qui n'a oublié aucune de ses préoccupations, n'ignore pas que le triomphe définitif des maximes de la révolution française, est lié à la reconstitution de toutes les libertés européennes. Elle a conservé ses prédilections énergiques pour ce peuple d'Italie, qui serait sacré à ses yeux, quand il ne serait pas un peuple martyr, et qui n'a pas besoin de ses longues traditions pour être glorieux entre tous.
Nous venons donc répondre à nos frères de Turin qui n'ont pas voulu faire une manifestation monarchique et piémontaise, mais un acte national et italien: nous venons répondre à nos frères de Venise, de Florence, de Milan, de Rome, de Naples, de Palerme, dont le silence contraint est facile à interpréter. Alors, nous envoyons, en attendant mieux, un cri de sympathie à travers les Alpes.
Le National est le digne émule de V Avenir et du Pays en journalisme démocratique et sans Dieu dans l'ordre social. Voici comment il s'exprime à ce sujet :
Nous avons émis l'opinion que le prêtre ne devait pas se mêler de politique, que le champ de l'enseignement religieux n'était pas celui ou se mêlaient et s'entre-choquaient les passions des hommes. Nous le répétons, la chaire appartient au prêtre, et non au tribun; à la discussion du dogme et de la morale, et non aux questions de démocratie ou de despotisme politique. (National, 23 octobre 1856).
Toujours la même tactique : ces bons libéraux attaquent l'Eglise et ses enseignements, vilipendent le Pape, les Evèques et les prêtres, et quand ceux-ci veulent prémunir les fidèles coniiés à leurs soins contre ces scandales, et faire voir les tendances anti-catholiques de ces faux-frères, de suite ceuxci les accusent de faire de la politique en chaire.
Cependant ces organes du parti libéral poussés jusqu'à la révolte contre l'Eglise catholique, ruinés par tous ces excès et condamnés à plusieurs reprises par les évêques de la province dans leurs mandements, et spécialement par Mgr Bourget, évêque de Montréal, finirent par tomber en discrédit dans l'opinion publique au point qu'ils durent disparaître les uns a$rès les autres.
2° Evolution du parti libéral.
Alors les chefs les plus habiles du parti comprirent qu'il fallait nécessairement changer de- tactique, et que sans en abandonner l'esprit et les principes pervers, il fallait cependant les tenir dans l'ombre et les voiler de manière à ne pas blesser comme on l'avait fait jusque-là, le sentiment religieux de la population. Ils allèrent même, en inaugurant cette nouvelle tactique, jusqu'à vouloir changer le nom du parti, en le désignant sous le nom de Parti national, et en engageant les adeptes à ne plus parler du parti libéral.
Cette tactique était habi!<\ mais elle avait le défaut de n'éire pas sincère, comme le prouve la lettre suivante de l'Hon. M. Jette, l'inspirateur et le Clu'i lie ce nouveau parti, publiée plus tard par la. Minerve le 17 décembre 1877 :
Lorsqu'en 1871, un certain nombre de personnes me demandèrent de m'occuper de politique et de me charger de la réorganisation du parti libéral, les conservateurs avaient réussi, en exploitant habilement, depuis plusieurs années, certaines opinions regrettables, exprimées en diverses circonstances par quelques libéraux, à soulever de graves préjugés contre le parti libéral.
Je n'avais l'ambition de supplanter personne, et je ne voulais rien tenter sans avoir V approbation de ceux qui jusque-là avaient eu la conduite du parti.
Le mouvement que je me proposais de tenter ne pouvait réussir qu'avec leur sanction et leur approbation. C'est après avoir eu cette approbation et avoir ainsi établi cette entente parfaite avec les anciens, que je me mis à l'œuvre pour réorganiser le parti national. Ces conditions étant acceptées, j'eus toute liberté d'agir comme je l'entendais....
Ainsi ce prétendu 'parti national n'est pas un nouveau parti ; ce n'est qu'une réorganisation du parti libéral dont il ne répudie aucun des principes pervers, qui ne sont pour lui que des opinions regrettables habilement exploitées par les conservateurs depuis plusieurs années. L'Honorable M. Jette n'a l'intention de supplanter personne. Les véritables chefs du parti libéral seront les mêmes; ils continueront à le diriger sous son nouveau nom; car M. Jette ne vent rien tenter sans l'approbation de ceux qui jusque-là en avaient eu la conduite. II avoue même qu'il ne pouvait réussir dans cette tentative qu'avec leur sanction et leur approbation.
C'est donc bien identiquement le même parti avec les mêmes tendances dangereuses et les mêmes hommes pour inspira leurs et pour soutiens. Il n'y a de changé que le nom et la tactique.
Cette évolution du parti libéral eut le succès qu'on en attendait, elle fit un grand nombre de dupes non seulement parmi nos bons catholiques, mais même dans les rangs du Clergé, qui était demeuré jusque-là uni contre le parti libéral, non pas à cause de ses visées purement politiques, mais à cause de son esprit anti-catholique. On en vint jusqu'à dire :
II n'y a pas ou presque pas de libéralisme en Canada. C'est surtout de cette évolution du parti libéral que date la division dans les rangs du Clergé sur la question politique. Le nombre de ces prêtres infatués des idées libérales demeura néanmoins très petit, surtout parmi le Clergé pastoral qui était mieux à portée de connaître l'influence délétère des doctrines libérales sur les fidèles confiés à leurs soins.
Grâce à cette réorganisation, le nouveau parti national obtint quelques succès dans les élections de 1872, et l'on vit aussitôt les chefs de la vieille lécole libérale accourir, et se mettre à la tête du mouvement sans rien désavouer de leurs erreurs passées, et en prendre la direction au grand contentement des nationaux. A mesure que le jeu se dévoilait, le National parlait de moins en moins des nationaux et de plus en plus des libéraux. On essaya aussi pendant quelque temps de donner au parti libéral le nom: de parti réformiste; mais cette nouvelle dénomination prit encore moins que celle de parti national. Quand le parti eût pris position dans le gouvernement fédéral, on vit entrer dans le nouveau ministère, pour représenter la province de Québec, les anciennes sommités du parti libéral, les honorables Dorion, Fournier, Letellier et Geoffrion, tous partisans des principes démocratiques de V Avenir et du Pays; et le parti reprit définitivement le nom de parti libéral qu'»' porte encore aujourd'hui. Les principaux organes depuis son évolution ont été pour les hommes modérés du parti libéral, le Bien Public, le National, la Tribune, à Montréal, et à Québec, YEvénement, l'Electeur, etc.
Le caractère général de ces feuilles a été de ménager Je sentiment catholique de leurs lecteurs dans l'expression de leurs doctrines libérales. On n'y retrouve plus la brutale franchise do l'Avenir ni du Pays dans l'affirmation des doctrines révolutionnaires et anti-catholiques. Au contraire ils pi >teetent de leur respect pour la religion et surtout ne veulent pas qu'on la fasse intervenir dans la politique. En conséquence ils s'attaquent au Clergé, et ils l'accusent d'exercer sur les
fidèles une influence indue, de changer la chaire en tribune poli là que, etc. En voici un exemple : Les candidats libéraux ayant été battus à Montréal, le Bien Public en fut indigné, et se jeta sur l'autorité religieuse qu'il accusa, on ne peut plus gratuitement, cl 'influence indue en cette affaire. « Comme » il n'y a pas de tribunal ecclésiastique dans ce pays, et que » jusqu'à présent les autorités ecclésiastiques n'ont pas re- » fusé aux tribunaux civils le droit de juger les prêtres qui » dans l'exercice de leurs devoirs, font du tort à quelqu'un, » on se demande si le cas cité pdus haut n'est pas ordinaire où » le candidat peut poursuivre de la manière ordinaire... » (Bien Public, septembre 1875).
Ce prétendu parti modéré alla beaucoup plus loin, dans cette voie d'hostilité au Clergé, que les libéraux de l'Avenir et du Pays. Ils organisèrent une véritable persécution contre les Curés, sous prétexte d'influence indue, contre laquelle les Evêques durent s'élever dans leur Circulaire au Clergé du 22 septembre 1875. « Ces adversaires de la Religion, » qui cependant prétendent au titre de catholiques, sont les » mêmes partout : ils flattent ceux de ces ministres qu'ils. » espèrent gagner à leur cause (les prêtres libéraux); ils in- » jurient, ils outragent les prêtres qui dénoncent ou qui com- » battent leurs desseins pervers,. Ils les accusent d'exercer » une influence indue , de convertir la chaire de vérité en » tribune politique; ils osent quelquefois les traîner devant » les tribunaux civils pour rendre compte de certaines fonc- » taons de leur ministère : ils chercheront même, peut-être, » à les forcer d'accorder la sépulture chrétienne en dépit de » l'autorité ecclésiastique. »
Tel est, Eminentissimes Seigneurs, le jugement porté par les Evêques de la province sur le prétendu parti libéral modéré.
Ces faux-frères sont certainement les ennemis les plus dangereux de l'Eglise et du Clergé au Canada : ce sont eux surtout qui, au mépris des isaints canons et des défenses des
Evêques, ont traîné les Curés de plusieurs comtés, depuis 5 ans, devant les tribunaux civils pour leur faire rendre compte de ce qu'ils avaient dit en chaire, les poursuivant même jusque dans le confessionnal.
Quant à leurs doctrines libérales, elles étaient au fond les mêmes que celles de Y Avenir et du Pays, qu'ils se donnaient garde de désavouer, et leurs chefs véritables étaient toujours les mêmes hommes. Ainsi l'Evénement écrivait en octobre 1875 en parlant de la nomination du juge Fournier à la cour Suprême :
C'est le libéralisme, vingt ans écrasé, qui en sa personne monte sur le plus haut tribunal du pays.
Le National, de son côté, s'objecta à ce que l'on mît de côté les vrais chefs du parti libéral, les anciens rouges, (et il dit :
Aux vieux soldats la récompense de leur courage, aux nouvelles recrues la reconnaissance d'abord, et ultérieurement la récompense.
Il s'irrita beaucoup du rapport d'un journal catholique sur l'affaire de l'enterrement dans le cimetière catholique de l'excommunié Guibord, et il finit par tourner scandaleusement en ridicule la peine de l'excommunication, d'accord en cela avec son ami, le Bien Publie :
Pour être tolérant, disait cette dernière feuille, il faut dévier des vrais principes, et s'exempter de pratiquer les enseignements de l'Eglise.
Pour les libéraux de vieille roche, qui étaient toujours l'âme du parti, l'organe reconnu a été la Patrie, qui est aujourd'hui l'organe officiellement reconnu de tout le parti libéral. Cette triste feuille a pour rédacteur et propriétaire un moine défroqué, devenu apostat et franc maçon.
Voieii ce qu'il disait de lui-même en janvier 1878, en réponse au Protecteur Canadien :
Eh bien! Protecteur, redites-le à vos lecteurs :
1° Nous sommes franc-maçon, et même franc-maçon avancé.
2° Nous sommes libéral, et même libéral avancé.
3° Nous sommes l'admirateur enthousiaste des principes de la Révolution française, et partisan de la déclaration des droits de l'homme.
Pour donner une idée des principes de cette feuille libérale, il suffit de citer l'article suivant de l'un de ses confrèrep, La Minerve.
D'un côté la Patrie de Montréal, principal organe des libéraux canadiens français, n'a pas eu un mot de blâme ou de respect pour la persécution dont les Ordres religieux sont victimes de la part du gouvernement républicain en France. Au contraire, elle n'a toujours eu que de l'encens à brûler en son honneur et en l'honneur de ceux qui l'appuient. Pas plus tard que mardi dernier, conseillant à ses lecteurs de fêter l'anniversaire de la lugubre date du 14 juillet, date qui ouvrit l'ère des massacres de la sanglante révolution française, elle disait : « Demain sera célébrée la fête nationale de la France. Un immense jubilé attestera la vitalité de la grande nation qui a été le flambeau de la civilisation, et qui a dirigé l'humanité dans la voie ouverte par la révolution. (Minerve, 19 juillet 1880).
Lie 7 mai 1880, la Patrie disait :
La Minerve, parlant du correspondant de l'Union, s'écrie avec une naïveté dont un conseiller législatif est seul capable : « Nous ne doutons pas qu'avec le libéralisme qui le distingue, il aurait préféré Victor Hugo à Veuille t, ou Gambetta à Lucien Brun, ou Jules Ferry au comte de Mun. »
Mais sans doute, brave homme I et nous aussi! Il n'y a que de profonds ignorants ou des Tartufes de métier qui peuvent mettre ces hommes-là en comparaison.
Le Canada catholique, — ajoute la Minerve, — n'a rien à faire avec la France révolutionnaire. Ecoutez, hommes à bons prin-
cipes ! Les révolutionnaires en France sont d'abord les communistes qui dénoncent Gambetta, les Baudry d'Asson, les Cunéo d'Ornano et les Cassagnac qui regrettent le casse-tête; et puis les de Mun, les Lucien de Brun, les Chesnelong et les Veuillot qui conspirent avec les Chambord. Voilà les révolutionnaires français du jour. Libre à vous de les adorer; mais vous n'avez pas le droit de nous les imposer : et si on le tente, il y aura des protestations énergiques et significatives, soyez-en sûrs ! (Patrie, 7 mai 1880).
Ce rapide examen de la presse libérale démontre qu'il existe réellement au Canada depuis une trentaine d'années un parti qui s'est donné la triste mission d'y faire prévaloir les idées subversives de la France, de battre en brèche les doctrines de l'Eglise sur les rapports des deux puissances et d'attaquer ouvertement le Clergé.
Par conséquent ce parti, qui a pris le nom de parti libéral, n'est pas seulement un parti politique, mais encore un parti an fi -catholique dont le Clergé a eu raison de combattre les doctrines perverses et les tendances dangereuses, afin de préserver les fidèles, confiés à ses soins, d'une séduction aussi funeste.
V. — Enseignement et direction donnés par les Evêques de la province de Québec touchant la politique.
L'enseignement constant des Evêques de la Province sur la question qui nous occupe ici, n'a pas varié depuis une tivntaine d'années. Sans cesse leur voix se fait entendre soit dans les Conciles, soit dans les lettres pastorales ou autres documents pour prémunir leurs ouailles contre un ennemi qui n'est que trop visible à leurs yeux. Les extraits suivants que je me permettrai de mettre sous les yeux de Vos Eminences, forment, si je no me trompe, un ensemble de preuves bien difficiles à renverser.
1° Extraits du Règlement disciplinaire adopté dans le second Concile provincial, en 1854.
De la Politique. — I. Le Clergé doit dans sa vie publique et privée demeurer neutre dans les questions qui ne touchent en rien aux principes religieux.
II. Il doit néanmoins instruire le peuple de ses obligations dans l'exercice de ses droits civils, politiques et religieux; car tous doivent savoir que quand il s'agit du choix de Représentants en Parlement, de Maires, d'Officiers municipaux, de Commissaires d'école, etc., ils doivent se prononcer en faveur de ceux qui, de bonne foi, sont jugés capables de défendre et de soutenir ces mêmes droits.
Des journaux. — I. Quand il circule de mauvais journaux dans une paroisse, les confesseurs doivent obliger leurs pénitents à les renvoyer, car un mauvais journal a bientôt gâté l'esprit d'un peuple, comme une malheureuse expérience ne l'a que trop prouvé.
II. C'est à l'Evêque qu'il appartient de juger de la nature de ces mauvais journaux, et de dénoncer au clergé, ou au peuple, ceux qu'on ne peut lire en conscience.
III. Les Curés ne doivent ni nommer, ni désigner en chaire aucun de ces journaux qui pourraient se publier dans la province, sans y être autorisés par une direction écrite de l'Evêque.
IV. Il va sans dire que les propriétaires, éditeurs, imprimeurs et autres personnes qui contribuent directement et efficacement à répandre ces productions, jugées par l'Evêque immorales, ou irréligieuses, sont indignes d'absolution.
V. Le besoin d'un journal français, pour propager les bons principes, se fait de plus en plus sentir. Ce journal rédigé par des laïques instruits et chrétiens produirait plus de fruits, parce qu'il rencontrerait moins de préjugés que 3'il était sous l'entière direction du Clergé. On aura donc à aviser aux meilleurs moyens à rendre ce nouveau service à l'Eglise.
En faisant cette dernière recommandation en faveur de la Presse catholique, les Evêques ne faisaient que se conformer à la direction donnée par l'illustre Pie IX aux Evêques du monde entier, dans son Encyclique Inter Multipliées, au sujet de l'encouragement et de la protection à accorder aux écrivains et aux journalistes catholiques.
2e Extrait de la Lettre Pastorale des Pères du 3e Concile Provincial, en 1863.
Nous devons vous faire connaître avant tout, N. T. C. F., quels sont, dans ces temps mauvais, les hommes qui en veulent à votre foi; et pour cela nous n'avons qu'à vous faire entendre la voix bien connue de notre immortel Pontife, Pie IX, qui nous dit à tous que ces terribles ennemis sont ceux qui, armés du secours des sociétés secrètes (les principaux chefs du parti libéral appartenaient à ces sociétés abominables), voudraient abolir tout culte religieux; qui foulent aux pieds les droits sacrés de l'Eglise en cherchant à la dominer injustement.... qui ne craignent pas de publier, pour tromper les peuples, que le Pontife romain et tous les ministres sacrés de l'Eglise doivent être exclus de tout droit, et de tout domaine sur les biens temporels.
Ces funestes erreurs, et beaucoup d'autres aussi préjudiciables, se propagent dans le monde entier, d'une manière vraiment alarmante, soit par les mauvais livres et les journaux irréligieux, soit par les discours impies qui se débitent dans les tribunes et les chaires de pestilence. Ce qu'il y a de plus déplorable, c'est qu'elles gagnent et pénètrent même dans les esprits religieux qui ne sont pas sur leurs gardes, parce que ceux qui les proclament ont grand soin de cacher leurs noirs desseins sous les dehors de la religion qu'ils font semblant de respecter pour mieux tromper les simples.
Ce sont ces erreurs si séduisantes que le Chef suprême des pasteurs ne cesse, depuis dix années, de signaler au monde entier, pour que les vrais enfants de l'Eglise ne s'exposent pas au danger d'y tomber. Nous ne faisons donc que nous conformer au désir du Vicaire de Jésus-Christ, en appelant aujourd'hui votre attention sur un sujet si important, et en réglant que les allocutions pontificales qui contiennent ces avertissements si salutaires soient publiées à la suite des décrets de notre présent Concile. Vous les écouterez donc, N. T. C. F., avec une docilité filiale, ces avertissements paternels, lorsqu'ils vous seront expliqués par vos pasteurs avec ce zèle que vous leur connaissez, et dont ils vous donnent la preuve chaque fois qu'il s'agit de pourvoir au bien de vos cames.
3° Extrait de la Lettre Pastorale des Pères du 4e Concile Provincial en L868. Sous le titre, Politique et Elections, se lit ce qui suit :
Des hommes qui veulent vous tromper, X. T. C. F., vous répètent que la religion n'a rien à voir dans la politique. Ne pouvant
pas, ou n'osant pas nier la vérité de ce jugement que Jésus-Christ doit un jour exercer sur tous les hommes, ils veulent en restreindre l'objet à la conduite privée. Ils admettent bien que, dans la conduite privée, il n'est pas permis de penser d'une manière déraisonnable, de parler comme un insensé, d'agir sans vérité, sans honneur et sans pudeur : ils veulent bien reconnaître que le Clergé a raison de demander au nom de Dieu que l'on s'abstienne de ces énormités dans la conduite privée. Mais du moment qu'il s'agit de politique, ces mêmes hommes nous accusent de tyrannie et de despotisme intolérable, parce que nous réprouvons la licence effrénée de tout penser, de tout dire, de tout faire.... C'est ainsi que l'on s'efforce de détruire dans la politique toute idée de justice, de vérité, de droit, d'honneur et de religion.
Or, dit Pie IX, là où la religion est bannie de la société civile, et la doctrine et l'autorité de la révélation divine rejetées, la vraie notion de la justice et du droit humain s'obscurcit et se perd, et la force matérielle prend la place de la justice et du vrai droit. (Encyc, 8 décembre 1864).
Ainsi l'on veut bannir Dieu de la société civile, et s'affranchir de sa loi sainte dans sa conduite publique. L'on oublie que le même Dieu qui doit juger les individus est aussi celui qui juge les peuvles. (Ps. VII, 9)...
C'est depuis que l'on a commencé à semer ces doctrines perverses, que notre pays, autrefois si paisible et si heureux, a été le théâtre de scènes déplorables de violence, de désordres et de scandales de toute espèce dans les élections. Des hommes qui trouvent leur intérêt à égarer le peuple ont exalté sans mesure sa liberté et son indépendance pour mieux réussir à le faire servir d'instrument aveugle à leur ambition. Ils ont d'abord posé ce faux principe, contre lequel nous venons de protester, que la religion n'a rien à faire dans la politique : ensuite ils ont soutenu que pour vous déterminer dans le choix d'un candidat, vous n'aviez d'autre règle à suivre que votre bon plaisir et le caprice de votre volonté; et enfin, mettant de côté toute vérité et toute justice, ils en sont venus jusqu'à permettre de dire et d'oser tout ce que l'on croirait capable de faire triompher le candidat de son choix.
Erreurs monstrueuses, N. T. C. F.; et malheur au pays où elles viendraient à prendre racine. Malheur au gouvernement qui prétend régner sans Dieu; malheur au peuple qui, dans l'exercice de ses droits politiques, méconnaît les lois imprescriptibles de la saine raison et de la justice.
Dans le 4e Concile les Pères firent un décret sur les élections politiques et administratives dans lequel ils tracent les devoirs du clergé et des fidèles en termes précis. C'est à ce décret que les instructions du Saint-Office renvoient le Clergé et les fidèles pour la conduite à tenir dans les élections.
4° Décret du 5e Concile Provincial sur le Libéralisme Catholique, en 1873.
Liberalismus Catholicus paulatim in Sanctam Ecclesiam intromissus est. et in ea se dolose abscondit, sicut antiquus serpcns in paradisum, ut imprudentes animas seducat, illas ad fructum arboris scientiae boni et mali manducandum, insidiose impellendo.
Deo autem gratias agimus quod pessimus ille error parum comraunis sit in bac provincia.
Attamen ut omnino deleatur, et ne amplius spargatur, omnibus mandamus ut oves suis pastoribus pastores autem Vicario Chris ti 8t ejus doctrina? firmissimo adhaereant, etc.
Enfin, en 1875, l'Archevêque et tous les Evoques de Ja Province jugèrent nécessaire de donner collectivement la remarquable Pastorale qui eut les résultats les pins heureux dans tout le pays, et qui obtint en 1876 l'approbation de Sa Sainteté Pie IX.
Je prie humblement Vos Eminences de parcourir cette Lettre Pastorale du 22 septembre 1875; rien, mieux que ce document, ne prouve combien tous les Evêques de la Province étaient alarmés des doctrines perverses qui menaçaient d'envahir le champ de notre Eglise provinciale.
Tel est, Eminentissimes Seigneurs, le résumé des enseignements et des directions donnés par les Evêques de la Province de Québec au clergé et aux fidèles confiés à leurs soins pour les prémunir contre les dangers des erreurs modernes.
Tous ces documents épiscopaux concourent bien, avec ce qui a été dit précédemment de la presse libérale, à démontrer que les doctrines perverses qui troublent l'Europe avaient
réellement traversé V Océan, et que depuis trente ans jl y a eu au Canada un parti qui n'a (cessé, et ne cesse encore de travailler à (les propager dans les diverses classes de la société, avec un zèle et une constance dignes d'une meilleure cause.