UN DERNIER MOT DU TRICENTENAIRE DE QUÉBEC
Sir W. Laurier, en un banquet fameux qui lui fut offert lors d'un récent passage à Paris, fit aux convives, émus jdjversement, un éloge pompeux du Canada aux blanches plaines glacées, au ciel merveilleusement saupoudré d'étincelles d'or; et il invitait les Parisiens, ses amis, et les autres Français amateurs d'aller sous son égide contempler ces merveilles ignorées d'un trop grand nombre.
Les Parisiens, qui ne sont pas sevrés de spectacles ; qui les aiment voisins et bon marché, se contentèrent d'applaudir l'orateur qui exaltait ainsi son clocher dont il multipliait les charmes. Mais, rentrant chez eux, bon nombre des auditeurs confièrent à leurs compagnes intriguées :
— C'était comme à Barta-clan, du battage, mais du fort, ma chère!
— Là, aussi, mon ami?
— Comme partout, grommelait le confident, les paupières pesantes et bâillant après cette corvée sociale, consistant à manger pour son argent autant qu'on peut et d'applaudir de confiance afin de donner à la galerie attentive la fallacieuse illusion qu'il se disait quelque chose de consistant. C'est un service prêté dont on réclamera le retour à l'occasion.
Sir W. Laurier était alors le libéralisme et l'impérialisme canadiens en personne, errant en quête de faveurs ou d'encouragements. A Londres, il avait dit : « Tout pour le maître »; à Paris, il murmurait : « Tout pour le peuple et pour la Patrie, autonome I »
Il reçut surtout les hommages des conseillers discrets qui opèrent au temple de la rue Cadet.
C'est que, et ce serait folie pure que de se le dissimuler, le nuage sombre, menaçant, qui monte sur l'horizon du Canada français et catholique, est bien le libéralisme-réformisme- nationalisme impérialisants dont sir W. Laurier, à Québec, est le plein épanouissement. Ce libéralisme caméléon est d'importation européenne. Ses allures, comme ses œuvres, sont sournoisement sectaires, inspirées par les sociétés secrètes toutes puissantes d'Europe, dont les ramifications déjà couvrent le Canada en entier. Et là-bas,- le comble de la misère sociale consiste en ce que les pouvoirs publics, bon gré mal gré, ont mis en des pouvoirs occultes toutes leurs complaisances, sinon leur dernière espérance de domination arbitraire.
Ces pouvoirs publics, en dehors de la suprême magistrature que la Grande-Bretagne, par l'organe de lord Grey, exerce avec un apparent abandon, mais, en réalité, avec un soin méticuleux et jaloux, sont issus actuellement, dans la province de Québec, du parti libéral franco-canadien, progressiste selon les principes de 89, impérialiste, soi-disant nationaliste, mais: surtout de tendance franchement anti-catholique.
Nous avons dit dans nos Causeries franco-canadiennes, premier entretien, oe qu'il fallait penser de l'organisation des fêtée du tri-centenaire de la fondation de Québec alors en préparation; nous n'avons pas à y revenir autrement que pour en constater le succès théâtral, ce dont, du reste, personne ne pouvait douter, vu le nombre des concours assurés et l'importance qu'y attachaient la métropole et les partis dirigeants.
Aussi bien, n'est-ce pas ce côté théâtral qui nous préoccupe.
Nous en croyons volontiers VAction sociale disant que les Spectacles historiques du samedi, 25 juillet, qui se déroulèrent sous les yeux des lords "Roberts et Grey, du duc de Norfolk, encadrant S. A. Royale le prince de Galles, furent tout ce qu'il y eut de plus émouvant et de mieux réussi des fêtes qui se succédaient comme dans une féerie fantastique. Ces reconstitutions d'un passé glorieux offraient à chaque spectateur l'objet de ses préférences et, selon son tempérament, il pouvait, sans trop de condescendance, applaudir bruyamment : le chœur n'y gagnait qu'en intensité, et l'émotion ambiante qu'en grandeur. Qu'avec cela, Son Altesse Royale ait été pleine de tact et de bienveillance : quoi donc de surprenant en l'affaire!
Elle avait eu, assurément, assez de loisirs pour calculer ses pas, pour étudier son rôle; elle avait aussi assez d'intérêts supérieurs à servir en l'occasion pour vouloir ménager toutes les susceptibilités en éveil autour d'Elle.
Elle a bien «joué son rôle dans l'ensemble du spectacle fait pour son plaisir. Elle en est heureuse; les spectateurs et les acteurs le sont également : tant mieux pour tous, et puis ?.. Qu'est-ce que tout ce contentement fugitif laisse d'assurances positives dans le développement implacable du drame social qui se poursuit dans le pays après les fêtes comme devant?
yoilà l'affaire.
Esl-oe que les discours et les gestes officiels nous fixent là-dessus? C'est aussi la question!
Et sans vouloir, dès l'abord, rien trop approfondir, constatons, cependant, qu'au banquet d'Etat offert, le 25 juillet 1908, à la Citadelle par le Gouverneur général aux représentants des colonies britanniques, en présence du prince de Galles, le comte lord Grey, proposant la santé de Son Altesse Royale à l'enthousiasme de ses convives, insista principalement sur son espoir « que la preuve que le prince B-oyal donnait de l'intérêt qu'il porte aux affaires canadiennes sera suivie par tous ceux qui ont à cœur la gloire et la grandeur de I'empire. »
Lord Grey rappelait ainsi le mot d'ordre.; il donnait le ton et la mesure des manifestations opportunes en cee circonstances extraordinaires.
Il ne fallait distinguer, en effet, ni Français, ni Anglais, ni progressistes, ni réformistes, ni catholiques, ni protestants, non plus les nationalistes, mais célébrer l'impérialisme britannique, en laissant entrevoir ses convenances et ses bienfaits.
Là-dessus il s'était mis préalablement d'accord avec le prince qui répondit sur un mode aimablement enjoué :
«... Votre Excellence a mentionné que je faisais ma sixième visite au Canada. Je ne puis, je le regrette, rivaliser avec le héros de ces fêtes, le fondateur de Québec, qui a franchi vingt fois l'Atlantique dans les intérêts dé sa colonie naissante et qui même a établi un record pour la traversée d'alors, puisqu'il est une fois venu de Honfleurs à Tadoussac en 18 jours. Toutefois, je ne puis que me féliciter, ainsi que mes compagnons, du voyage que je viens de faire. Les navires de Champlain n'avaient que 60 à 80 tonnes; le nôtre a plus de 20,000 tonnes, et je crois qu'il est un peu plus confortable. Mais les navigateurs d'alors ne se souciaient pas des dangers et des incommodités du voyage. Leurs esprits se préoccupaient surtout de grandes découvertes et ils ne pensaient qu'aux avantages qu'en retirerait l'humanité. Je suis sûr que
Champlain et ses émules pensaient moins au succès ou à la non-réussite qu'aux résultats qui découleraient de leur énergie et de leur esprit d'entreprise. Ainsi à la lecture des voyages de Champlain, j'ai été frappé de constater que, de fait, il avait songé à réunir les deux océans par le creusement d'un canal à travers l'isthme de Panama. Nous, à bord de Y Indomptable, — ce navire splendide, le plus gros et le plus récent des croiseurs, — pendant que nous étions secoués par une rafale de l'Atlantique Nord, nous avons eu une haute idée de Champlain et de son petit navire, et de tant de grands hommes qui ont traversé l'océan, soldats ou marins, pour explorer le Canada, soit en mission de paix, soit en mission de guerre ; nous avons eu une haute idée de Montcalm, ce héros qui ne devait jamais retourner en France, de Wolfe, qui retrouva sa dernière demeure chez lui....
» J'aime à revoir mes vieux amis, à m'en faire de nouveaux. Mais, outre ces sentiments personnels, je constate avec une plus grande satisfaction encore les énormes progrès accomplis au Canada depuis quelques années, grâce aux soins des gouvernements qui se sont succédé aux affaires et à l'esprit d'entreprise éminent de sa population. Je puis vous certifier que la Métropole regarde avec un très vif intérêt tout ce qui cause le progrès et le bien-être du Canada....
» Lie trois centième anniversaire de la fondation de Québec a pris une importance, non seulement locale, mais il a occasionné une démonstration d'une importance nationale, même impériale.... »
Ce fut alors à sir W. Laurier de porter un toast aux colonies autonomes représentées, et il se tira d'affaire en disant notamment :
« ... Plus je vieillis, et plus j'apprécie la sagesse de cette Constitution anglaise sous laquelle je suis né et j'ai grandi, et sous laquelle j'ai vieilli, et qui donne aux différentes parties de l'empire leurs gouvernements libres et individuels.
» C'est notre fierté de dire que le Canada est le pays le plus
libre du monde. C'esl notre orgueil de dire que, dans notre bays, fleurit au plus haut degré la liberté sous toutes ses formes, la liberté civile, la liberté religieuse. Cela PEUT N'ÊTRE PAS APPARENT, à qui ne regarde que superficiellement ce qui se passe ici.
» Le fait que le Canada est une colonie ne diminue pas la véracité de ce que je viens de dire. Le mot « colonie » ne renferme désormais aucun sens d'infériorité. Nous reconnaissons l'autorité de la Couronne anglaise, et nulle autre. Ce privilège n'est pas toutefois le nôtre seulement, il est aussi celui d'autres colonies autonomes, qui ont ce soir des représentants ici, et qui nous ont dépêché des envoyés afin de nous aider à célébrer les glorieux exploits des fondateurs de cette colonie, ainsi que les faits d'armes de Wolfe et de Montcalm, de Murray et de Lévis. J'ai raison de croire que Son Altesse a encouru de graves inconvénients afin de venir assister à cette célébration, et ce doit lui être une compensation que le fait de fouvoir dire à son père, le Roi, qu'il a trouvé au Canada un Peuple heureux et loyal.
» Je désire remercier M. Fairbanks (Etats-Unis) des paroles qu'il a prononcées à cette occasion et je garde surtout précieusement sa déclaration que rien ne peut affecter les relations cordiales qui unissent son pays à l'Angleterre.
» Nous sommes aussi prof ondément reconnaissants au gouvernement français de nous avoir envoyé des représentants distingués pour nous aider à célébrer le troisième centenaire de notre existence. Ce fait est tout particulièrement agréable à cette partie de notre population à laquelle j'appartiens, puisque, tout en étant sujets anglais loyaux, nous som?nes, et il ne convient pas de l'oublier, des sujets de Sa Majesté, et quoique nous soyons séparés politiquement de la France depuis près d'un siècle et demi, toutes nos sympathies vont au pays auqiu l nous devons notre origine. Et j'ajouterai que nulle part, dans t'rinpirc anglais, il 11 y a eu autant de joie au sujet de l'entente cordiale heureusement conclue entre la France et l'Angleterre
qu'ici, au Canada, où l'entente cordiale existe depuis des années et s'affermit au cours du temps.
» Nous espérons qu'il en adviendra ainsi entre notre vieille mère-patrie, la France, et nos puissants voisins, les Etats-t'iiis. Ce n'est pas tout : l'impression existe partout, elle s'accroît chaque jour davantage, qu'une guérie entre la France et l'Angleterre serait non seulement une calamité, mais un crime de lèse-humanité.... »
Il serait cruel de seirer de trop près ce texte et d'en extraire toute l'essence libérale et impérialiste qui y est dissimulée.
Sir W. Laurier vieillit heureux et content bien plus des honneurs qu'il s'est assurés et des bénéfices divers qui les complètent que des bienfaits relatifs, si intelligemment réservés à la minorité agitée, de la Constitution anglaisa II est fier d'être libre : et il est si libre parce qu'il manque de ces préjugés qui gênent la conscience et serrent le cœur. Il est enflé d'orgueil de jouir de libertés civiles et religieuses peu apparentes, concède-t-il ; si peu, en effet, en maints endroits, que l'oppression dont on se plaint en d'autres lieux ne peut faire pousser de pires gémissements. Mais, au pouvoir, de quoi voulez- vous que se plaigne sir W. Laurier? Ce qui parait, essentiel à tant d'autres de ses compatriotes : liberté d'enseignement, égalité des races, liberté des consciences, etc., étant choses à ses yeux prévenus tout à fait secondaires.
Il suppose que son Altesse Royale a encouru de graves inconvénients pour aller jusqu'à Québec se griser de basses flagorneries. La supposition est à coup sûr gratuite et rtous estimons que la Grande-Bretagne eût volontiers armé quatre de ses meilleurs croiseurs et détaché cinq princes de bonne taille pour entendre des propos aussi rassurants, des vœux aussi flatteurs qui ne montent pas au milieu d'égales flammes' de tous les cœurs canadiens, ni de l'âme de toutes les colo-
nies britanniques, devenues autonomes en dépit de la sollicitude vigilante d'Albion1.
Et quant aux représentants de la France républicaine, de la France radicale, socialiste, liervéiste; aux délégués de Combes et de Clemenceau; quant à ces libres-penseurs et francs-maçons que la conscience canadienne refoulait d'avance comme autant de provocateurs, à pouvoir les recevoir et /es honorer, sir Wilfrid Laurier se disait profondément reconnaissant, alors qu'à les déléguer le gouvernement français, certainement, fit preuve d'un manque de discernement qui
1. Précisément, pendant que sir W. Laurier exaltait ainsi le loyalisme des colonies britanniques- autonomes, les Australiens faisaient, à la flotte américaine arrivant du Japon, des réceptions enthous;astes qui produisaient en Angleterre, un certain malaise assez naturel. Une des raisons d'être de ce chaleureux accueil, c'est la pensée qu'en cas de péril, et plus particulièrement de péril jaune, les cuirassés américains pourraient être d'un précieux secours. Aujourd'hui, il s'élève, en effet, en Australie, dans beaucoup d'esprits, la crainte que la protection d> la grande île no soit assurée que d'une façon imparfaite par la mère-patrie.
Ce souci a donné plus de force au vœu exprimé à plusieurs reprises par le Commonwealth australien de créer une force navale particulière.
Le premier président Deakin, à l'un des nombreux banquets où l'on avait convié les officiers américains, s'est exprimé à ce sujet avec une franchise brutale qui a froissé les susceptibilités anglaises.
« L'apparition de la flotte américaine d ins nos ports, déclarait-il, n'est pas le résultat d'une simple croisière de plaisance, et pour nous autres, Australiens, ce n'est pas un incident de hasard.
a L'invitation fut faite dans un esprit de grand sérieux et après de longues hésitations. Le pas vers nous que fait le gouvernement américain en nous envoyant sa flotte est peut-être l'une des choses les plus remarquables qu'une nation ait faites envers une autre dans les temps nouveaux. Les cuirassés américains sont le dernier secret da progrès dans la construction des navires de guerre, et la leçon qui en ressort pour les Australiens, c'est que l'Australie ne peut se contenter toujours de compter pour sa défense sur un tiers, et qu'ojle devrait commencer à prendre, dans des proportions raisonnables, des mesures pour la création d'une flotte. »
Il sera intéressant d'étudier la répercussion que de telles paroles peuvent avoir sur l'opinion en Angleterre. Et si W. Laurier avait parlé aussi haut, aussi ferme h Québec, nous doutons que l'enthousiasme britannique eût gardé le même lyrisme, d'ailleurs passablement affecté.
voisinait avec l'inconscience, sinon avec la complicité 1. Mais, l'Entente cordiale, qui réjouissait les libéraux canadiens jusqu'à l'ivresse, le voulait ainsi; et que voulez-vous, dès lors, que le gouvernement canadien demandât de plus et de mieux2? Il revenait cependant au général Botha, premier ministre du Transvaal, de donner à sir Wilfrid Laurier une leçon de choses qui aurait pu le ramener au sentiment exact de la réalité.
Les Boers n'ont pas oublié, certes, que, sans la moindre nécessité, en dehors de toutes convenances intercoloniales,
1. L'envoi à Québec de M. Louis Herbette comme représentant de la France aux fêtes du Centenaire, a été une insulte vivement ressentie par la population catholique franco-canadienne. Les manifestations de mécontentement n'ont manqué ni en France, ni au Canada. Nous ne voudrions pas étendre notre sujet par des citations toutes intéressantes, mais qui grossiraient l'importance de l'incident. Ecoutons le Pionnier de Nominingue (6 août 1908) sur l'attitude de M. Herbette et relativement aux sympathies qu'il inspirait :
« Un journal ministériel, plus zélé que discret, publiait ces jours passés que le lieutenant-gouverneur de la province de Québec, M. Jette, avait négligé dimanche, 26 juillet, d'assister à la messe solennelle célébrée sur les Plaines d'Abraham, pour les fêtes du troisième Centenaire. Et il s'efforçait de justifier le personnage officiel en faute, pour le motif que son abstention résultait du fait qu'à cette manifestation n'avait pas été invité M. Louis Herbette, accueilli par le lieutenant-gouverneur comme l'un de ses hôtes. Eh bienl force nous est de déclarer, malgré notre respect pour la haute personnalité en cfeuse, que cette mauvaise raison aggraverait la faute de M. Jette, bien loin de l'atténuer. "Sachant le triste personnage que devait jouer le sieur Louis Herbette, ce propagandiste de l'anti-cléricalisme, dans les fêtes de Québec — ce qui n'a pas manqué, Dieu merci I d'être intelligemment souligné par le sens profond d3S foules patriotiques. — M. Jette devait à sa dignité personnelle et à la responsabilité de ses fonctions officielles, à la tête d'une province catholique, de ne pas attirer sous son toit cet infecté du virus antichrétien. Après avoir commis le premier impair de s'imposer cette camaraderie malséante, notre gouverneur ne devait point songer, un moment, à invoquer le fallacieux prétexte des devoirs de l'hospitalité pour choisir la compagnie d'Herbette de préférence à celle du Roi des rois, aux côtés du duc da Norfolk et d'autres personnages distingués, en une occasion si solennelle, où la province avait le droit d'exiger la présence de son premier citoyen... »
2. Il n'est pas sans intérêt ici de montrer, par un fait bien typique, ce dont deviennent capables les sectaires de France. Nos amis canadiens méditeront l'incident avec quelque profit; ils se garderont cependant de toute tristesse exagérée en songeant à la médiocrité des gens qui
sir WoJfrid Laurier avait efficacement contribué à envoyer au Transvaal des contingents canadiens pour ravir l'indépendance d'un peuple qui, libre et heureux de sa liberté, se serait bien passé d'une autonomie hâtivement octroyée par le vainqueur déçu. A se réjouir à côté de l'ennemi, fortuit de la veille le général Botha n'avait nulle envie, et il s'en dispensa par une lettre d'excuse très noble et fort digne, dont la leçon à retenir était qu'il envoyait, pour tenir sa place à Québec, sir Henry de Villiers, le meilleur jurisconsulte du Sud africain, parce qu'il était de descendance française et recommandable pour son impartialité politique.
On le voit, le général Botha excelle en diplomatie comme
méconnaissent ainsi les gloires, comme ils restent indifférents aux malheurs de la patrie.
Un comité franco-canadien offrait donc une statue de Montcalm à la petite ville de Vauvert, dans le Gard.
Si jamais statue fut méritée, c'est bien celle-là; et par ce temps de statutification à outrance, où le moindre village français élève des monuments à de vagues inconnus, ce comité franco-canadien devait supposer que Vauvert accepterait avec enthousiasme son présent. On avait compté sans les opinions politiques du conseil municipal de Vauvert, ville qui a donné son nom à un diable proverbial et qui tient à justifier sa renommée diabolique.
Le conseil municipal appartient au parti socialiste unifié : et il a résolument refusé d'accorder un emplacement à la statue de Montcalm.
Ce n'est pas que la visite éventuelle d'un ministre inaugurateur déplaise à ces socialistes unifiés, qui n'ont pas de préjugés intransigeants contre les utiles fréquentations ministérielles. C'est la personnalité historique de Montcalm qui les choquait et ne leur semblait digne d'aucun hommage. « Montcalm, ont-ils déclaré, était un noble et un général. » Rien de plus exact : il était marquis, et il s'est fait tuer, pour la patrie, les armes à la main. Voilà ce que les socialistes de Vauvert ne sauraient lui pardonner. Le patriotisme de Montcalm leur paraît être une tache pour sa mémoire, et le fait d'être mort en combattant pour la France ne leur inspire qu'une sévère réprobation. Peut-être concéderaientils quelque indulgence à ce galonné s'il avait détalé devant, l'ennemi et répondu à la déclaration de guerre par la grève et l'insurrection, selon les principes de M. Hervé. Mais aucun doute n'est malheureusement p ssible sur la conduite de Montcalm. Il est indiscutable que ce fut un héros. Il n'aura donc que le mépris des conseillers municipaux socialisées de Vauvert.
II n'y perdra rien, rar il existe4 .encore dans notre pays des villes où l'héroïsme patriotique n'est pis considéré comme un crime, et Li municipalité de Nîmes s'est fait honneur d'hospitaliser la statue.
en art militaire, et oe sont, du reste, ses précieuses qualités qui l'ont mis à la tête du peuple qui sut grandir dans le malheur jusqu'à s'imposer au conquérant.
« Il m'est très agréable, disait le général en finissant sa lettre d'excuse à sir W. Laurier, de voir avec quel intérêt vous suivez le développement des affaires sud-africaines. Nous avons l'intention de marcher, aussitôt que possible, dans les mêmes sentiers que ceux dont le Canada nous a déjà montré le parcours.... »
Et quand sonnera l'heure de réaliser les projets que révèlent ces résolutions, il est probable que l'envie aura passé aux libéraux de Québec d'envoyer de nouveaux contingents armés vers Pretoria.
Et il est véritablement prodigieux d'entendre sir W. Laurier commenter cette lettre, pourtant fort explicite, disant : « Si le cours des affaires sud-africaines persiste dans ses développements actuels, ce sera la preuve du nouveau coup de maître que la politique anglaise a su frapper! »
L'acheminement des affaires sud-africaines vers la réalisation de ce coup magistral, c'est d'abord la confédération des colonies anglaises de l'Afrique du ,Sud; ce sera la fusion des forces afrikanders qui se multiplient au sud du Zambèze; ce sera l'autonomie politique, financière, militaire bientôt et sans conditions; ce sera, enfin, au premier conflit, l'indépendance dont les Etats-Unis de l'Amérique du Nord, avec plus de précision que le Dominion canadien, ont parcouru les sentiers épineux et montré aux Boers, avec quelque héroïsme et plein succès, le parcours, que l'expérience acquise doit fatalement raccourcir.
Cette perspective n'arrache pas sir W. Laurier à son optimisme. Il trouve qu'il n'y a que deux manières de gouverner un peuple : ou fouler aux pieds toutes ses libertés, ou s'attirer sa confiance, en faisant appel à ses sentiments de justice et de liberté. Selon lui, la conciliation est la manière britannique qui fut mise en œuvre avec les mêmes succès dans la Nouvelle-
Zélande qu'au Canada et qu'en Australie, et qui laisse concevoir les meilleures espérances pour le Sud-africain, lequel sortant à peine du pire conflit avec l'empire britannique, travaille déjà côte à côte avec lui et de concert à l'édification d'un grand pays libre abrité par les plis du drapeau anglais, et se développant dans l'harmonie de la paix et de la liberté.
Que lord Dudlety, prenant la parole après sir W. Laurier, ait trouvé que l'administration anglaise a donné au Canada, dans le progrès, une prospérité dont il peut s'enorgueillir, il ne faut pas s'en étonner autrement, ni demander surtout, à cet homme satisfait de lui-même et des siens, de remarquer les à côtés qui soulignent force désillusions.
Mais, par contre, on n'entend pas sans surprise Lomer Gouin, premier ministre de la province de Québec, affirmer sans réserve que la ville de Champlain offrait, ce jour, un spectacle unique au monde, qui s'imposait à l'admiration du monde civilisé.
Certes, le Canada occupe un rang hors pair parmi les possessions britanniques d'outre-mer; elle est cependant fort osée, dans la bouche d'un canadien français, l'affirmation que l'établissement de la Confédération ait été la cause première d'une prospérité merveilleuse et d'une harmonie sans mélange. Que cette confédération ait ajourné les espérances des Canadiens catholiques et limité pour un temps l'influence franco-canadienne dans l'Extrême-Nord américain, on ne saurait le contester : le contentement qu'en éprouve un ministre, d'origine française, paraît étrange et ne s'explique que par l'aboiutissement d'une vaste ambition qui n'est rien moins que nationale.
h1 Evénement a mis en doute notre affirmation que le programme des fêtes avait été élaboré ailleurs qu'à Québec, à Londres par exemple, ou à Oxford. Il prétend que ce fut l'œuvre exclusive des Comités de Québec.
En ce cas, lo prince de Galles devait être bien mal rensei-
gné, et ce serait à tort, apparemment, qu'en son toast final il remercia le gouverneur général, lord Grey, de sa splendide hospitalité, et le salua comme le génie qui présida aux Magnifiques et mémorables événements de cette semaine historique.
Lord Grey ne déclina pas l'hommage. S'il avait besoin de lumières pour exercer son tact et donner libre cours à son énergique imagination, il les aurait attendues ou sollicitées d'autres sources électriques, que de celles, plutôt faibles, des Comités de la ville. Ce n'est pas non plus par des concessions à l'opinion franco-canadienne que le noble lord mérita d'être introduit avec tant de gratitude dans le Conseil privé de son Roi. Ah! certes, ce gouverneur perspicace et dominateur a bien gagné la confiance de son souverain; les honneurs qu'on lui prodigue l'inciteront à la justifier par les utiles services que l'empire attend encore de son loyalisme vigilant et comblé.
Il s'y engage, du reste, dans les manifestations émues de sa reconnaissance, se disant récompensé si, pendant la célébration de ces fêtes, il a gagné l'approbation du prince et de son souverain.
« Et si je ne; fais pas une erreur, ajoute-t-il, en prétendant que cette semaine du troisième centenaire contribuera à rendre l 'empire plus uni et ajoutera à la puissance et à la gloire de la couronne, ce sera pour moi un puissant motif de remerciements que d'avoir eu la bonne fortune de contribuer au succès de ce centenaire.
» Je crois néanmoins devoir assurer à Son Altesse', qui m'a attribué beaucoup trop de mérite, que le succès de ces fêtes est dû à l'aide instinctif, désintéressé et généreux de tout chacun. Gouvernements ou individus, tout le monde s'est voué à la réussite du troisième centenaire. Je ne saurais m'asseoir sans remercier, par l'entremise de mon ami, lord Ranfurly, le gouvernement de la Nouvelle-Zélande de sa généreuse souscription....
» Lord Ranfurly montre ainsi tout l'intérêt que prenait le peuple de ce pays lointain, à la conservation des champs de bataille québécois, comme terre sacrée de l'empire. »
Son Excellence remercia ensuite le prince des 250,000 fr. souscrits par l'Angleterre pour le fonds des champs de bataille. Il annonça qu'il allait envoyer, au nom de toute l'assistance, un eâblogramme à lord Middleton, président du comité d'Angleterre, remerciant les membres de ce. comité d'avoir, par souscriptions personnelles, et leur propagande, fourni au peuple anglais une occasion de s'associer à l'offrande d'un cadeau au Canada, cadeau dont son Altesse Royale s'est fait le gracieux porteur. Il termina en remerciant l'Angleterre Savoir envoyé la flotte de V Atlantique.
Nous avons souligné les aveux des libéraux franco-canadiens, comme ceux de leurs alliés. Quand on s'adresse au peuple, à l'électeur mal informé et confiant, on célèbre à l'envi l'avenir et les charmes du nationalisme en marche vers l'affranchissement de cette race inférieure dont les bataillons compacts et résolus pourraient bien, s'il l'on n'y prenait garde> ménager des surprises moins folâtres que les reconstitutions tendancieuses de drames historiques, dont la souffrance cuisante d'antan n'est pas encore effacée de tous les cœurs. Quand on interpelle ce peuple religieux et patriotique, ces laborieux penchés sur leurs terres comme sur un lambeaa sanglant de la Patrie perdue, à jamais regrettée, on lui dit qu'il est libre comme nulle nation au monde, alors même quil n'y paraîtrait guère ! qu'il a toutes les libertés désirables : liberté de penser et de croire, liberté de se conduire à son gré. Il n'est plus ni esclave, ni vassal, ni taillable, ni corvéable à merci; il est un membre anobli du corps fortement constitué de l'empire britannique, à l'existence duquel il participe comme les membres agissants d'un corps organisé : c'est l'union nécessaire, indissoluble dans le droit et le besoin de vivre; c'est l'union étroite de l'âme et du corps,
de la tête et du cœur, dont on ne s'imagine pas la dissolution sans la mort.
En vérité, on voudrait supprimer, par une fusion savante, souvent entreprise et toujours repoussée par les Canadiens français, le dualisme anglo-français qui reste, au point de vue britannique, le péril nord-américain1.
Ce dualisme est vieux comme le Canada lui-même; il est dans les consciences comme dans les cœurs; il divise les intérêts, il maintient en face l'une de l'autre, implacablement hostiles, deux races mieux faites pour se combattre que pour, s'allier. Le maître impute à la religion plus qu'aux mœurs l'intransigeance franco-canadienne ; et c'est à la foi qu'il s'attaque, non plus violemment comme jadis, mais sournoisement : il veut désagréger le bloc, en dissoudre les parties, disperser les forces pour les maîtriser; et c'est par les sociétés secrètes
1. Le Pionnier de Nominingue (Ganada), qui lutte vaillamment pour la foi catholique et les foyers français, qui affirme avec une louable fierté que Dieu résume leC bon droit, écrit, dans son n° du 6 août 1908, ce qui suit :