FUSION IMPÉRIALE
« N'en déplaise aux obstinés, ou intéressés, qui persistent à croire à la candeur des tendresses de lord Grey pour l'avenir du Canada français, aussi bien que son présent, nous soutenons que le gouverneur général du Canada vient d'affirmer de nouveau, à Québec, son dessein bien arrêté de ruiner la nationalité canadienne-française, en Ta fondant, sans espoir de survie, dans le grand tout impérialiste. Ce monsieur-là n'a point compris encore que les loyaux eitoyens anglais d'origine française qui vivent au Canada ne demandent rien de mieux qu'une union plus étroite avec leurs concitoyens d'autres origines, notamment l'anglo-saxonne, à la condition, toutefois, que cette union soit basée sur la justice égale et le respect mutuel; mais qu'à nulle fusion, qui serait leur anéantissement national pur et simple, pour rien au monde ils ne souscriront jamais. De l'invincible marotte « fusionniste » de notre impérialisant gouverneur, heureusement sur le point de faire place à un successeur que nous souhaitons moins ardent propagandiste — car il pourrait bien tourner la tête à quelques-uns de nos politiques, courtisans du pouvoir à tout prix : témoin, les fêtes de Québec, s'il ne peut rien de tel contre nos masses populaires, grâces à Dieu! — de cette manie irréductible, nous ne voulons citer d'autre témoignage que le discours de lord Grey au Prince de Galles, lors du banquet de la Citadelle, à Québec.
» Alors que l'héritier du trône, avec un tact parfait, qui a marquô toute sa dernière visite à notre pays, et lui a valu un regain de popularité
qu'il agit sous main; c'est par le libéralisme impérialisant surtout qu'il agit ouvertement et, comme lors du tri-centenaire, avec un incomparable écla.tl.
Mais comme pour le bal pompeux dont finalement les danseurs épuisés s'éloignent pour permettre que les lueurs mourantes des lampions s'éteignent sur le faste creux et les fleurs flétries, ainsi les fêtes se seront terminées sans avoir laissé derrière elles autre chose qu'un surmenage vain, source d'un dépit déguisé comme d'une lassitude insurmontable.
Le battage cesse;, la vie recommence et cette vie, pour les catholi qu'es canadiens, c'est la défense de leur foi toujours en cause, et de leurs foyers toujours menacés.
Il n'est pas embarrassant d'en convenir : en ce qu'on appelle « les hauts milieux administratifs de Québec », on
d'aussi bon aloi que bien mérité, avait soigneusement évité toute allusion regrettable, le représentant de la Couronne au Canada a trouvé moyen d'accumuler, en dix minutes, jusqu'à quatre insinuations bien caractérisées en faveur de son désir passionné de fusionnisme. Lisons plutôt; car cela mérite de rester pour l'histoire :
« Sire, le discours que vous avez fait au pied du monument Cham- » plain, et les paroles que vous avez dites relativement à la fusion des » races et à la paix, comme le terrain sacré sur lequel deux races ont » conquis une gloire égale et impérissable, restera longtemps dans la » mémoire des sujets britanniques...
» Aujourd'hui, Sire, vous nous avez fait voir que l'idéal à suivre » pour nous était celui de la fusion et de l'harmonie pour assurer notre » vie nationale. Je suis heureux de penser que cette semaine de fêtes » contribuera quelque peu à répandre parmi nous, au Canada et dans » tout l'Empire, cette fusion et cette sympathie mutuelle qui sont si né- » cessaires pour la grandeur du Canada et 3e l'Empire.
» Nous vous remercions du fond du cœur d'avoir été l'instrument de » cette fusion entre les deux races, do cette union plus intimo (mire » les deux grandes races de ce Dominion pour le rapprochement des divers s » provinces, pour avoir resserré les liens qui nous uni<s ait à la mère pa- » trie et aux états frères, pour avoir concentré sur Québec l'intérêt de » tous ceux qui parlent l'anglais ou le français, pour avoir consolida l'en- » tente cordiale avec notre ancienne alliée, la France, comme avec noire » puissant voisin, les Etats Unis. »
» Méditez et instruisez-vous, bonnes gens qui ne réussirez jamais à être suffisamment british, au gré de notre gouverneur actuel, avant d'avoir bfùlc, sur l'autel de l'impérialisme en fusion, les derniers vestiges de vos traditions et de vos mœurs françaises... »
se fait malgré tout quelques illusions. 'On y croit le pays tout enchanté d'avoir reçu deçi delà de libérales aumônes pour se payer le luxe d'un champ à pacage, abusivement dénommé plaines d'Abraham, et les hauteurs de Sainte-Foy par-dessus le marché, le tout devant former 'un Parc National où l'on évoquera, sous l'ombrage et parmi, les fleurs, l'ombre des héros morts pour la Patrie reconnaissante 1
La réalité est moins fraîche et les pensées du peuple aussi moins ^poétiques. Chacun sait, à n'en plus douter, que. les fêtes de Québec ont été un escamotage d'abord et puis un coup monté pour remettre en selle les libéraux ébranlés, et en honneur les aspirations impérialistes.
Nous avons rappelé succinctement ce que, en français et en anglais, on a dit des convenances de la fusion des races, et sur quel ton on a chanté l'avenir et les splendeurs de l'empire britannique dont les Canadiens-français étaient, malgré eux cependant, les citoyens fortunés.
Des fonctionnaires arrivistes et arrivés étaient tout indiqués pour entonner, aux pieds de Son Altesse Royale, des chants d'allégresse et d'amour, célébrant à la fois les douceurs de la fraternité et les jouissances d'incomparables libertés. Naturellement, ils trouvaient bonne, suffisante, la constitution octroyée par un suzerain avisé à un peuple fort, entreprenant, que des voisins, ambitieux peut-être, mais redoutés, poussaient à l'indépendance; ils estimaient meilleure encore la Confédération de 1867 qui apaisa les âmes par le respect des droits de chaque race et de la liberté de toutes lés religions dont aucune n'était religion d'Etat, mais bien sacré du citoyen qui la professait à sa convenance.
C'était des assauts de prévenances, un débordement d'éloges et de promesses dont le prince royal ne pouvait qu'être ravi, comme il était enchanté de voir durer et s'étendre sa popularité déjà ancienne dans un pays qui apparaissait le meilleur asile du loyalisme colonial.
Il est donc certain que Son Altesse apprenait, et elle s'y
attendait, des choses bien, douces, faites pour illuminer les espoirs de son avenir impérial.
Pourquoi faut-dl, cependant, que son abord n'ait été ni libre; ni facile V pourquoi ses yeux n'ont-ils pas porté au delà du cercle des courtisans qui l'enserraient jalousement? pourquoi ses oreilles n'ont-elles perçu que la mélodie étouffée des orchestres dissimulés dans la verdure, au milieu des fleurs, prodiguées pour égayer la monotonie des banquets ? pourquoi surtout, profitant des excellentes dispositions de l'hôte illustre de la ville de Québec, sir Vf. Laurier, se rappelant un peu qu'il était catholique et français, n'a-t-il pas dit, à la fin d'un de ses discours, — le isujet valait bien un discours tout entier, — ce que Joseph Bernier lui suggérait excellemment en ces termes :
«... Les paroles que vous adresserez au représentant de Sa Majesté seront censées être l'expression exacte des sentiments de toute la nation, de chaque citoyen, de chaque province et non seulement d'une partie de la population. Le premier ministre du Canada <ioit être un homme d'honneur, il ne saurait dire que la vérité.
» Sans doute vous parlerez au nom de tous, mais, Canadien français et catholique vous-même, nous vous prions de ne pas oublier vos compatriotes.
» En leur nom, dites au Prince que vos compatriotes aiment et respectent leur Roi, qu'ils sont loyaux à sa couronne et au drapeau britannique. Dites-lui que dans leurs veines coulent le plus pur et le plus 'noble sang de la vieille France chevaleresque. Dites-lui qu'ils sont animés par ce sang généreux que versa Montcalm au milieu de la défaite, mais mourant (au champ d'honneur; de oo sang courageux de Lôvis qui aima mieux brûler son drapeau plutôt que de le rendre à l'ennemi. Dites-lui que, dignes de leur race, nos pères ont su obtenir l,i reconnaissance de leurs droits religieux et nationaux, tout en défendant, à plusieurs reprises le drapeau britannique Ku prix de leur sang. Dites-lui que plutôt de reconnaître, un prin-
cipe dangereux pour les droits comme pour les libertés de leurs concitoyens nos pères ont préféré rester pendant plusieurs mois derrière les verrous de la prison et tracer par cette action une ligne de conduite fière et noble à leurs successeurs. Dites-lui que nous avons eu des chefs comme Lafontaine et Cartier qui n'ont jamais forfait à l'honneur et qui ont su se faire respecter des autres races, parce^ qu'ils ont eux-mêmes fait respecter leur propre race. Dites-lui que ces hommes de concert avec de grands politiques anglais et protestants, ont donné au Canada une constitution qui garantit à la minorité française et catholique de ce pays l'école conduite selon les dictées de sa conscience. Dites-lui que le large manteau de ces grands hommes est tombé sur vos épaules Dites-lui que la réclame vous a fait l'idole de votre peuple; dites-lui votre puissance, les devoirs qui vous incombent. Suivez avec attention les détails de la fête et, lorsque vous1 entendrez un orateur s'écrier que la liberté règne sur tout le Canada, ayez le courage de vous lever, de l'interrompre par un geste fier et de lui dire qu'il se trompe et qu'il a trompé le représentant de Sa Majesté.
» Vous ne l'ignorez pas, sir Wilfrid, il y a au Manitoba une minorité canadienne-française et catholique qui gémit sous le coup de la persécution.
» Il y a dix-huit ans, la Constitution a été violée; elle l'est encore. Contrairement au British Fair Play et aux lois du pays, les catholiques du Manitoba ont été dépouillés de leurs droits, ces droits ne leur ont pas encore été rendus. Pour avoir leurs écoles, les catholiques du Manitoba doivent, au prix des plus grands sacrifices, payer double taxe ou se soumettre à l'école neutre, comme si la constitution n'existait pas pour eux comme pour les autres.
» Dites au Prince que si vos prédécesseurs ont préféré la liberté de leurs concitoyens aux douceurs du pouvoir, vous, vous avez préféré le pouvoir au respect des droits de vos; compatriotes.
» Soyez franc. Dites-lui que lorsque des protestants anglais et des chefs orangistes ont placé la constitution de leur pays au-dessus de leurs idées personnelles, vous, vous avez tressé la corde qui devait ligoter vos compatriotes du Manitoba. La satisfaction du devoir accompli vous rendra douce cette confession loyale.
» Quand vous entendrez chanter un Canada-Uni, un peuple heureux, un pays prospère, élevez-vous au-dessus de votre opportunisme, percez d'un regard d'homme d'Etat le voile de l'avenir, et n'hésitez pas à dire bien haut que l'union parfaite, la paix absolue, la tranquillité et la prospérité n'existeront réellement que lorsque la constitution du pays sera lespectée par tous et dans toutes les provinces.
» Au milieu de l'éclat de toutes ces fêtes, ne craignez pas de sonner le glas de la souffrance de vos compatriotes 'du Manitoba. Votre geste sera beau et votre consjcience sera soulagée d'un grand poids, car ce ©erait mentir au Roi et à l'histoire que de prétendre que la justice règne partout. La minorité française et catholique du Manitoba n'a pas ses droits. Ces droits, elle les réclamera sans cesse, tant que justice ne lui aura pas été rendue.
» Votre devoir est tracé devant vous, vous ne pouvez hésiter à le remplir.
» Vous le devez à vous-même, à votre pays, à l'histoire, à la minorité française du Manitoba1. »
Oui, sir W. Laurier aurait pu dire cela, mais le pauvre sire dit tout.... sauf cela.
Et voilà pourquoi, se passant enfin d'un interprète qui manquait manifestement de franchise, M. Jules Fournier, dans une lettre ouverte à son Altesse Royale, écrivait à sou tour:
<: Altesse!... Quand vous quitterez notre pays pour retourner en Angleterre, on vous aura, présenté plus d'une adresse et vous aurez écouté plus d'un discours.... Vous aurez aussi