SCENE I
(Chez M. Durand. Tous les personnages, moins Jules, sont en scène.)
M. Durand.
Vous vous êtes fourré dans de beaux draps, mon gendre Et votre volte-face a lieu de me surprendre. Vous changez d'opinion comme on change d'habit. Jules nous a prouvé, par son départ subit, Que ses doctes écrits étaient francs et sincères. C'est un fait reconnu par tous vos adversaires, Qui ne manqueront pas d'en tirer grand parti.
Hector.
Pourquoi, sans me le dire, est-il sitôt parti?
Alice.
N 'as-tu pas devant lui esquissé ton programme ?
Hector.
Oui, là-dessus il m'a lancé mainte épigramme.
Alice.
Il m'a dit qu'il te tient pour un déraciné.
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Hector.
Eh! bien, moi, je le tiens pour un halluciné Qui cherche l'idéal au-dessus des nuages, Et qui se trouve absent quand grondent les orages. J'ignore où ce bipède est aujourd'hui juché; Un pareil merle blanc doit être haut perché. Puisqu'à ce disparu le public s'intéresse, Quelqu'un devrait pouvoir me donner son adresse.
Henriette.
D'adresse, il n'en a pas, n'ayant ni feu ni lieu.
Alice.
Hélas! il est parti sans m 'avoir dit adieu. C 'est un intransigeant, et la candidature D'Hector lui paraissait une infâme imposture.
Henriette.
Ah ! voilà la raison de son départ furtif !
Alice.
Ce départ qui me navre est tout au plus hâtif.
M. Durand.
C'est un départ intempestif.
Cet homme est à la fois énergique et craintif. Il faudrait retrouver ce héros fugitif.
Moi, j 'ai toujours eu pour système D'être tenace comme un Juif,
Mais, quand j'étais marchand de suif, J'étais coulant, persuasif,
Aussi, je me suis fait moi-même.
Tel que vous me voyez, je me suis fait moi-même.
Tous les autres. (En chœur.)
Il se suiffait lui-même ; C'était là son système.
Cet homme positif, Tenace comme un Juif, Etait marchand de suif Et se suiffait lui-même.
Henriette.
Pour mieux lubrifier son excellent système.
(En chœur.) Il se suiffait, il se suiffait lui-même.
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M. Durand.
Je pourrais broder sur ce thème.
J'étais un être progressif,
Positif au superlatif,
Intuitif, pas trop naïf, Aussi je me suis fait moi-même.
Tel que vous me voyez, je me suis fait moi-même.
(Quatuor.)
Il se suiffait lui-même, etc.
Hector.
Moi, j'ai toujours un peu compté Sur les efforts des autres,
Et pour devenir député, Je compte sur les vôtres.
Etant sur les rangs, De mes adhérents Je veux gonfler la liste ; Et pour l'allonger Ne rien négliger, Car je suis arriviste.
Jules pourrait faire demain L'active propagande.
Sa plume serait sous sa main La baguette d'Urgande.
Mais il est parti Me laissant nanti
D'un journal assez triste:
Faut le retrouver, Dussé-je en crever,
Car je suis arriviste.
Il a toujours su ménager
L'accord des participes, Mais il ne sait pas transiger
Avec les grands principes.
Faut lui pardonner,
Sans trop s'étonner.
Cherchons ce moraliste.
Il faut qu'il soit lu.
Je veux être élu Car je suis arriviste.
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M. Durand.
Votre homme, étant aussi fils de ses propres œuvres, Ne veut pas condescendre aux indignes manœuvres
Des arrivistes effrénés. J'ai beaucoup de respect pour les autodidactes Qui savent refuser d'infirmer par leurs actes Les écrits qu'ils ont crayonnés.
Croyez-en mon expérience Et mon gros bon sens, En la présente occurrence, Le moyen le plus sûr de raffermir nos gens
C'est d'envoyer un télégramme A Jules, promettant d'adopter son programme.
Alice.
Bravo! Mais le moyen de découvrir l'endroit Où demeure aujourd'hui ce défenseur du droit?
Hector.
Ce doit être facile: un pareil phénomène
Ne peut passer inaperçu.
Avant la fin de la semaine Il sera de retour. Du moins, il aura su Qu'on invoque partout sa fugue intempestive Pour lancer contre moi l'injure et l'invective.
Alice.
C'est entendu. Chacun admet que Jules
Est un original Qui sait mettre des mots, des points et des virgules Dans les colonnes d'un journal.
Mais il a pour système De les choisir lui-même.
On ne le verra pas, du jour au lendemain.
Changer de ton et d'antienne.
Pour ne pas rétracter ce qu'écrivit sa main, Il renonce à la mienne.
Mme Durand.
Ton amoureux a le cœur haut placé.
Si haut, ma foi, qu'il en est tout glacé.
L'objet de ta tendresse exquise
Me fait l'effet d'une banquise.
Fut-il jamais soupirant plus transi?
Je n'en connais pas un seul, Dieu merci!
Alice.
Je le crois, cependant, lorsqu'il me dit qu'il m'aime Pas autant que l 'honneur, mais bien plus que lui-même.
l'intransigeant. 83
Henriette.
C'est qu'il ne s'aime pas beaucoup, Puisqu'il porte un si rude coup A vos communes espérances, Vous exposant tous deux à d 'horribles souffrances.
Alice.
Et tu prétends me consoler En me conseillant de brûler
Ce qe j'adore?
Par lui je consens à souffrir Pour lui; car dussè-je en mourir,
Je l'aime encore.
Mme Durand.
Voici deux amoureux empressés à se plake
Qui, pour tout plaisir,
Geignent à loisir.
L'un, en s 'exilant,
Avait cru bien faire ;
En se désolant
L'autre s'exaspère.
De changer de front
Le galant refuse.
Demain, la mine confuse, Tous deux s'en repentiront
Ah!
Lorsque l 'âme est pleine
D'un pareil souci, Ce n'est pas la peine
De s'aimer ainsi.
Je suis jeune, il est vrai, mais je suis belle-mère
Ayant pris un veuf
Pas tout-à-fait neuf.
Et voilà pourquoi,
Exempt de chimère,
Mon bonheur à moi
N'est pas éphémère.
D'être au premier rang
J'ai la certitude, Je puis, sans inquiétude, Briller et trancher du grand.
Ah! lorsque l'âme est pleine, etc.
Pour moi, le sentiment à la raison austère Doit céder le pas.
Je ne comprends pas L'amour orageux, Rempli de mystère, Ciel trop nuageux Qu'un zéphyr altère.
Pour durer longtemps Faut se laisser vivre Et mettre à l'abri du givre Les roses de son printemps.
Ah! lorsque l'âme est pleine, etc.
l'intransigeant. 95