SCENE IV
Alice, Jules.
Alice.
Pardon, mais j 'espérais trouver ici mon frère.
Jules.
Il vient de me quitter.
Alice. (A part.)
Quel air sombre et sévère!
(Haut.) Vous a-t-il raconté qu'il s'est mis sur les rangs?
Jules.
Il m'en a dit un mot. Quels sont ses concurrents?
Alice.
Je ne les connais pas, mais je sais qu'il espère Beaucoup de votre appui loyal en cette affaire.
Jules.
Il peut, certes, compter sur mon zèle empressé S'il veut rester honnête et désintéressé.
Alice. (A part.)
Serait-il envieux!
(Haut.)
Mon frère est par nature Très sincère, très probe, et sa candidature Devrait vous réjouir.
Jules.
J 'en suis marri, hélas '
Alice. (Avec emportement.)
En seriez- vous jaloux? Ne savez- vous donc pas Qu'elle peut aplanir l'obstacle qui s'oppose A notre mariage ? Et sur quoi donc repose La grande objection que vous semblez avoir A ce que votre ami soit élu?
Jules.
Mon devoir M'impose en ce moment une terrible épreuve. De mon ardent amour je vous donne la preuve : Quand des succès d'Hector vous me croyez jaloux, Je m'obstine à rester toujours digne de vous.
Alice.
Comment ?
Jules.
Vous l 'ignorez ? Il faut que je vous dise Pourquoi ce cher Hector désire qu'on l'élise: Ce n'est pas pour que nous soyons mieux gouvernés; C'est pour voir les flatteurs à ses pieds prosternés.
Alice.
Quelles sont donc les lois que mon frère transgresse?
Jules.
C'est un déraciné de la vilaine espèce,
Qui pose au contempteur des antiques vertus.
Et tient à patauger dans les sentiers battus.
Quand les eaux roulent avec bruit
Entraînant la terre féconde,
L'arbre, perdant son point d'appui
Tombe dans le torrent qui gronde.
Il flotte alors au gré des vents
Privé de vigueur et de sève,
Et bientôt les sables mouvants
L'ensevelissent sur la grève.
Il meurt alors. L'hoomme est seul destiné.
A vivre après qu'on l'a déraciné.
l'intransigeant. 81
Alice.
Parfois i 'arbre qu'on replante
Peut grandir encor ; Et l'homme que l'on transplante
N'a pas toujours tort.
Tout dépend de la manière Dont on retourne la terre.
Chacun de nous a pour aînés Des milliers de déracinés.
Jules.
Aujourd'hui conquérante et demain asservie, Errant des bords du Gange à la Scandinavie, Pour s'élancer de là vers des cieux plus cléments, La race d'où sortaient nos ancêtres normands A dû se transplanter en maintes circonstances, Affrontant les dangers, méprisant les distances, Et nous nous consolons volontiers d'être nés Quelques siècles plus tard que ces déracinés.
Fuyant le steppe moscovite, Le Doukhobor, le Ménonnite Nous arrivent avec leur suite De sectaires illuminés.
Et nos colons venus d'Irlande, Des geysers de la froide Islande Ou des glaces de la Finlande Sont plus ou moins déracinés.
Alice.
Inépuisable pépinière, L'Europe, vaste fourmilière De gens assez niai gouvernés, De son trop plein couvre le monde, Et sur notre sol vierge fonde Un peuple de déracinés.
Jules.
Ainsi les pays se transforment, Ainsi les empires se forment, Mais, chez un peuple nouveau-né, Ceux-là seuls resteront les maîtres Chez qui le culte des ancêtres N'a pas été déraciné.
L'orateur trop verbeux qui ne sait pas se taire
Est un déraciné.
L'ancien viveur qui pose au censeur trop austère
Est un déraciné.
Le campagnard transplanté dans la ville
Est un déraciné.
Le porte-faix au torse trop débile
Est un déraciné.
Le laboureur qui boude la charrue
Est un déraciné.
Le vagabond qui flâne dans la rue
Est un déraciné.
L INTR^fcîGËANT;
Alice.
J'approuve en tous points votre thèse
Mais je serais fort aise Qu 'il vous plût maintenant de m 'expliquer pourquoi Mon frère n'est pas apte à rétamer la loi.
Jules.
L'expression me plaît, mais n'est pas très heureuse.
Des rétameurs la verve filandreuse Dénature nos lois plus qu'il n'en est besoin.
Alice.
Hector a du talent; il peut aller très loin.
Jules.
Eh! c'est précisément ce qui me désespère. Grâce à moi, son journal est devenu prospère. Cet organe est sa chose: il voudra s'en servir Pour flagorner des gens qu'il vaudrait mieux flétrir. Puisque, dans ce bureau mon utilité cesse, Il faut que prestement d'ici je disparaisse.
(Duo)
Jules.
Je vous aime de tout mon cœur Pourtant, il faut que je vous quitte.
Alice.
Trop scrupuleux adorateur, Votre retraite est trop subite.
Jules.
L'incorruptible probité S'aceomode mal de la feinte.
Alice.
Et le drapeau par vous porté N'a pas la moindre demi-teinte.
Jules.
Je tiens à l'honneur.
Alice.
Je tiens au bonheur.
(Ensemble)
Jules.
Et pour le conserver je renonce an bonheur.
Alice.
Faut-il y renoncer pour un faux point d 'honneur i
Jules.
Mon pauvre cœur endolori Eprouve une angoisse mortelle.
Alice.
Il en sera bientôt guéri :
Votre honneur le tient en tutelle.
Jules.
N'accablez pas un malheureux Que vos sarcasmes désespèrent.
Alice.
Comment plaindrais- je un amoureux Dont les scrupules m'exaspèrent?
Jules.
Je tiens à l'honneur.
Alice.
Je tiens au bonheur.
(Ensemble), etc.