LE POETE ET LES "DEUX CRITIQUES
A. M. l'abbé Lebel.
(Fable.)
Certain rimailleur famélique,
Sur son Pégase ayant longtemps trotté,
Se reposait après avoir chanté
Les empereurs, les rois, la République,
Les jeux, les ris, l'amour, la liberté —
— Vastes champs où plus d'un âne a brouté, —
Dans un pays atteint de fièvre politique,
On ne lit pas les vers: on les critique
Sans trop savoir pourquoi.
Notre homme dit : " Ma foi,
Avant que ma Muse agonise,
En attendant que la postérité
Me statufie ou me panthéonise,
Je veux savoir un peu si mon livre est goûté. "
Aussitôt, le rimeur se rend chez un intime Et, sans pitié pour sa victime,
Il lui lit les écrits qu'il a le mieux troussés.
L'autre dit: "Ce sont là sujets bien ressassés.
Si tu veux réussir, il faudra que tu chantes
Des chansons du pays, allègres ou méchantes,
Quelque chose qui sente à plein nez le terroir."
Le poète écrivit une pièce à tiroir
Qui sentait trop la plèbe et ne fut pas jouée.
Désireux de s'ouvrir, dans l'ombre, une trouée.
Il consacra sa lyre aux chants régionaux.
On lui dit: "Vos écrits sont fort originaux,
Mais ils sont resserrés dans d'étroites limites.
Qu'importe ce qui bout dans vos vieilles marmite*!
Il faudrait entonner quelque chant magistral D'un intérêt plus général. "
Dans notre beau pays le poète a beau faire,
Il ne peut contenter tout le monde et son père.
Ottawa, 1er décembre 1908.
e oie souviens.