‹ Vers la démocratie nouvelleChapitre 12 sur 13 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

La science et la démocratie.

I. Erreur fondamentale. — Le mépris de Texpérience et la foi dans les principes. — On ne peut réformer la société, si Ton ignore les lois qui la régissent. — Dans toutes les sciences, les grandes généralisations sont douteuses. — Elles le sont plus encore en sociologie.

II. Notre aveuglement. — L'Allemagne grandissait, la France baissait, noiis n'y prenions pas garde. — Les symptômes annonçaient la guerre, nous croyions à la paix. — Les vices dé notre enseignement. — Les formules et pas d'observation directe. — Infériorité provisoire de la classe ouvrière. — Elle n'a pas la pratique des affaires. — Elle doit l'acquérir. — Elle verra grandir ensuite ses capacités et ses droits.

III. L'esprit ancien et' l'esprit nouveau. — La science a créé la civilisation actuelle. — ^^ Sa méthode doit pénétrer

Partout. — Instruction professionnelle insuffisante. — eu de Français connaissent leur métier. — L'amélioraration de leur sort est difficile dans ces conditions. — Pour fonder une société nouvelle, nous devons commencer par acquérir les mérites qu'elle exige et que nous n'avons pas.

IV. Conclusions. — Les points de vue qui doivent guider la démocratie. — Un ffrand fait à retenir : le capitalisme facteur essentiel du progrès. — Ne pas le paralyser dans sa fonction, mais l'aider, l'encourager. — Le capitalisme parasitaire. — La concurrence des nations. — Comment on peut la circonscrire. — Travaillons pour la paix, mais restons attentifs aux réalités. — L'idéal démocratique. — La science, religion du peuple.

Pour terminer, ayons le courage de reconnaître que Fesprit français est orienté depuis longtemps dans une direction que condamne la science et dont il ne se laisse détourner ni par les malheurs ni par les faillites sans nombre qu41 attire sur sa tête en persévérant dans une méthode inévitablement vouée à l'insuccès.

Pour nous autres Français l'expérience ne compte pas et la réalité est indifférente. Aussi faisons-nous peu d'efforts pour la connaître. A quoi bon ? Nous avons tiré de notre raison des principes évidents avec lesquels nous tenons pour avéré que nous pouvons nous gouverner en toute sûreté. Par exemple, il n'y a pas de doute à nos yeux que la société doit être constituée d'une certaine manière qui nous paraît la seule admissible. Dès lors, la question est simple : fabriquons vite ces institutions idéales que nous concevons si bien et nous aurons des hommes parfaits.

La science pense autrement. Pour elle les hommes sont le produit d'une longue histoire, et changer rapidement le fond de leur nature est une impossibilité. Nos instincts ont mis des siècles à se

constituer, les tendances actuelles de nos caractères sont en rapport avec la manière dont nous avons été élevés et avons vécu pendant une quarantaine d*années, durée d'une génération : en mettant les choses au mieux, il ne faudrait pas moins de temps pour les modifier. Qu'il s'agisse de produire un être humain, un grain de blé, un arbre, une couche de charbon, etc., la nature a des délais de livraison immuables qu'il faut accepter. Pour changer les caractères, il faut agir sur le milieu, mais celui-ci est gouverné par les fatalités physiques. Des penseurs ont établi que le caractère, les mœurs et la manière de vivre des peuples étaient en relation avec le climat, la situation géographique et les ressources de leur territoire. Karl Marx a fait voir que les formes de la production, les institutions qui s y rattachent et même, disait-il, allant un peu loin, toute la mentalité des producteurs se ramenait à la nature des procédés industriels dont il était fait usage. Par exemple, lemploi de la vapeur, force motrice non transportable, a déterminé la création des grandes usines : il en est résulté l'agglomération des ouvriers jusque là dispersés, Tétat d'esprit, les habitudes de ces derniers en ont été transformées ; mais Temploi de Télectri-

cité, qui peut actionner de petits moteurs à domicile, est susceptible d'amener une évolution inverse : il est possible que, provoquant un éparpillement des travailleurs, elle renforce de nouveau leur individualité. D'autre part, l'ensemble des relations économiques forme un système qui obéit à des lois et le système de chaque pays est en rapport avec ceux des autres, il en dépend.

De tous côtés-, c'est un enchevêtrement de nécessités qui nous enserrent et ne nous laisse qu^une liberté limitée pour agir. La raison pure ne peut nous aider à sortir de ce dédale, elle ne connaît rien des problèmes que nous avons à résoudre, et ses bavardages, ses déclamations, ses promesses insipides et tout l'étalage des formules creuses avec lesquelles elle nous berce et nous trompe depuis tant d'années ont seulement pour résultat de nous égarer et de nous empêcher de voir la route à suivre. Il ne sert à rien de décrire une société extraordinaire que nous ne verrons jamais, il est plus intéressant de savoir comment on peut améliorer celle où nous vivons et pour y arriver la logique ne nous est d'aucun usage, car nous ayons moins besoin de connaître comment les choses devraient être — chacun peut l'imaginer à

sa fantaisie — que de déterminer ce qu'elles sont et à quelles lois elles obéissent; mais nous quittons alors le domaine de la raison pour entrer dans celui de la science et celle-ci ne peut nous servir de guide que si nous adoptons sa méthode.

Cette méthode consiste à observer 1er faits im* partialement, on dit dans le jargon philosophique « objectivement, » sans se laisser influencer par le désir de le$ voir se passer d'une manière ou d'une autre. Non qu'il soit mauvais que le savant soit guidé dans ses recherches par des arrière-pensées ou des hypothèses, on sait au contraire que l'imagination rinspire et joue un grand rôle dans ses découvertes, mais au moment où l'homme de science examine la réalité, il doit avoir Tesprit dégagé de toute idée préconçue, de manière à la voir comme elle est et non comme il voudrait qu'elle fût. Comme d'un fait bien observé on tire une loi qui s'applique à tous les faits semblables, c'est de l'honnêteté des observations premières que dérive toute connaissance.

Etant bien convaincu et désirant prouver que la démocratie peut se fonder seulement sur la science, nous voudrions attirer l'attention sur deux points importants : d'abord, celui-ci que toutes les

grandes généralisations scientifiques ou à peu près sont regardées comme provisoires et se succèdent en fait assez rapidement les unes aux autres, d'où nous pouvons conclure que si les vastes constructions sociales auxquelles s'abandonne notre esprit sont intéressantes en tant qu'elles expriment une aspiration de notre âme et le but que nous voudrions atteindre, si nous étions libres, elles ont une valeur purement symbolique et ne possèdent, on peut l'afHrmer, aucune chance de se réaliser de la manière que nous pensons. Si nous les concevons, évidemment, c'est que le problème existe, autrement nous n'en chercherions pas la solution, mais la réponse à l'énigme peut être bien dififérente de celle que nous aurons imaginée. Nous devons donc avoir l'esprit libre à l'égard de ces plans magnifiques auxquels le progrès social n'est pas plus attaché que l'avancement des sciences aux grandes théories.

Il y a lieu cependant de noter ce second trait essentiel que les généralisations scientifiques s'inspirent des faits, qu'elles en sont le prolongement dans l'esprit du savant, que par suite elles ne constituent pas dés erreurs, mais renferment une part de vérité assez grande pour rendre des services à

ceux qui réfléchissent. On n'accueille pas dans la science les théories en Tair, celles-ci sont regardées comme nuisibles, elles tromperaient les chercheurs et les orienteraient dans une direction mauvaise....

Il en est ainsi pour la démocratie. Si son idéal est fabriqué par des rêveurs, c'est en vain qu'elle voudra l'atteindre, ses forces se dépenseront en p\u*e perte. Il n'y a pas de plus grand besoin pour le peuple que d'avoir des buts lointains inspirés des faits et représentant vraiment des possibilités.

Cette tendance à juger d'après des principes sans regarder les événements qui se passent est une tare de notre intelligence nationale et l'on n'ose pas décompter ce qu'elle nous coûte.

Pendant trente ans, l'Allemagne a développé formidablement sa population, son commerce, son industrie, sa marine, tandis que notre pays poursuivait une croissance chétive et mesquine qui le laissait tous les ans un peu plus loin de son puissant voisin^ mais que nous importait cette situation, puisqu'il était patent que nous étions un

peuple d'avant-garde et détenions les recettes du progrès?

Un ministre a dit récemment que nous avions été surpris par la guerre. Cette a£Srmation paraît extraordinaire, si l'on se rappelle que TAllemagne n'a rien négligé pour nous avertir de ses desseins, aussi bien en nous menaçant à plusieurs reprises au sujet de l'affaire du Maroc qu'en s'armant intensivement sous nos yeux, mais il est exact que ces faits étaient considérés par nous comme nuls et non avenus et qu'il nous déplaisait souverainement de les voir ou de les prendre en considération, parce que nous avions l'idée arrêtée que le monde marchait vers la paix qui était Tidéal de la raison et que la guerre était en conséquence impossible en dépit de toute constatation apparemment opposée

Il y a de même beaucoup d'années que nous poursuivons une politique ayant pour but d'améliorer le sort des travailleurs en nous servant de moyens qui ont totalement échoué, comme les statistiques sont là pour le montrer. Nous n'en avons pas moins persévéré dans une orientation que nous jugions reposer sur des principes indiscutables, sans nous soucier des résultats qu'elle pouvait donner.

L'inattention aux réalités est un défaut de notre race, entretenu par des méthodes d'enseig'nement dont la critique est si ancienne qu'elle devient à son tour une formule, car tout finit par des mots, même Taversion qu'ils inspirent, quand on aime trop raisonner. Depuis des temps immémorables, les professeurs font des discours aux distributions de prix pour inviter les élèves à se méfier des vérités toutes faites et à se mêler à la vie qui les instruira plus que les livres; mais en dehors de ces conseils abstraits qu'ils leur prodiguent solennellement une fois tous les ans, ils n'en continuent pas moins à bourrer leurs têtes de définitions, sans leur donner jamais l'occasion d observer et de jugfer par eux-mêmes. Dans notre pays^ les savants les plus instruits se cantonnent dans les réalités immédiates qu'ils ont à étudier et n'en sortent pas : les chimistes observent les corps dans leur laboratoire; s'ils font une découverte, leur but est atteint, son utilisation rendrait peut-être les plus grands services à la société, mais elle leur est indifférente et ils ne s'y intéressent pas.

Peut-être est-il opportun de rappeler combien est grand dans notre pays le nombre de personnes soustraites à la lutte pour l'existence en raison de

leurs fonctions (employés des services publics) ou de leur état social qui ne leur permet pas d'influer ^sensiblement sur leur sort (employés et ouvriers salariés de l'industrie, du commerce et de Tagriculture]. Il s'élève d'après les chifFreis du recensement de 1906 à environ 11 millions.

Or, c'est ime condition bien défavorable pour islntéresser à la réalité que de ne pas subir la répercussion immédiate de ses erreurs de jugement, comme c'est le cas des chefs d'entreprise* Aussi nos efforts doivent-ils tendre à créer un état de responsabilité réelle chez tous les citoyens et nous arriverons à ce résultat en instituant une association du capital et du travail qui permettrait aux ouvriers de s'intéresser à leur usine comme à une œuvre personnelle dont la plus-value leur reviendrait comme au patron.

Faut-il ajouter que ce contact avec les réalités n'est pas moins nécessaire pour éveiller leur intelligence, donner un essor à leur ambition et leur conférer ces qualités de maturité et d'expérience sans lesquelles ils seront toujours impuissants à changer leur situation? On leur fait croire que l'obstacle à leur élévation est le régime appelé capitaliste dans lequel les moyens de production

sont entre les mains d'un nombre restreint de citoyens, mais cette affirmation n'est pas exacte, car Texpérience établit que le système économique actuel est souple, plastique et modifiable, à condition d'en respecter certains principes qui sont d'ailleurs d^ordre humain et se retrouveraient dans tout régime, quoiqu'on en dise, tels que Tautorité, l'unité de direction, l'initiative personnelle, etc. Ce système aboutit par exemple facilement à l'association et à la coopération.

L'obstacle qui s'oppose à l'ascension de la classe ouvrière est, pour appeler les choses par leur nom, son infériorité intellectuelle et professionnelle. La supériorité patronale est celle d'une aristocratie qui possède une instruction plus étendue que la moyenne et qui a acquis aussi la pratique de la direction des affaires. De même ce qui distingue l'officier du soldat, ce n'est pas de porter des galons sur sa manche ni des plumes blanches à son chapeau, mais d'avoir fait des études et exercé des commandements grâce auxquels il peut exécuter des choses qui ne sont pas de la compétence des poilus. Ce qui confère un monopole aux patrons, ce n'est pas tant d'avoir le capital — une révolution changerait cet état de choses — que.de

posséder des connaissances et une expérience qui ne sont pas dévolus aux prolétaires.

Pour être un citoyen dans le vrai sens du mot, suiBt-il d'avoir le droit de voter? Evidemment non. Il faut posséder aussi de Tinstruction et du jugement. Economiquement aussi, comment revendiquer des droits, si Ton n'a pas une compétence professionnelle assez sérieuse pour être à même non pas de diriger des entreprises — ces fonctions sont réservées aux meilleurs, — mais d'apprécier les conditions dans lesquelles elles fonctionnent?

Toute l'ambition des ouvriers doit être dirigée vers l'acquisition de cette mentalité, par laquelle ils ne verront pas seulement s'élever leur intelligence, mais aussi leurs capacités, leurs droits et leur situation matérielle dans les cadres de la société moderne qui se prête à toutes les transformations, du moment qu'on obéit à ses lois selon l'esprit scientifique.

L'esprit ancien partait d'en haut : au moyen du raisonnement, U construisait des systèmes ou formulait des principes qu'il essayait de faire entrer

dans la vie sans y réussir. Il était vain de sa part de le tenter, parce que le monde obéit à des lois qui ne coïncident pas avec nos désirs et qu'il n'est pas possible d'agir sur la matière, si l'on ignore les nécessités qui la régissent.

L'esprit moderne part d'en bas : il observe les faits, les analyse, les compare et note la manière dont ils dépendent les uns des autres. Quand il connaît leur mécanisme ou du moins dans la mesure où il le pénètre, il exerce une action sur eux à bon escient : étant renseigné sur les causes, il s'efforce de les atteindre, de les supprimer, de les altérer ou de les combiner pour obtenir les résultats qui l'intéressent. Disposant des forces de la nature, il les met en mouvement, les dirige, les utilise, il crée la matière, la transforme et fabrique des organismes appelés machines qui travaillent à sa place ou dont il se sert pour se déplacer rapidement sur la terre ou pour voler ou nager plus vite que les oiseaux ou les poissons.

L'esprit ancien a produit des œuvres sublimes dans la poésie, dans les arts et dans la la littérature et remué profondément les âmes ; mais quelle que soit sa valeur au point de vue philosophique, il n'en reste pas moins que pratiquement cet esprit

ancien a toujours induit le monde en erreur et que sous son inspiration l'humanité n'a pas cessé de piétiner sur place ou de tourner le dos au progrès, de même qu'il n'est pas à contester que l'humanité a avancé dans la mesure où elle a éliminé cet esprit ancien pour adopter le nouvel esprit auquel nous devons la civilisation actuelle.

Sur la base de Inobservation minutieuse, avec la collaboration d'une foule de chercheurs modestes et persévérants, les rêves prétentieux des astrologues et des alchimistes se sont évanouis petit à petit pour faire place aux constatations des savants et notre pouvoir sur les choses a été graduellement en augmentant. Aujourd'hui, nous savons que la seule forme d'esprit vraiment saine est celle qui consiste à partir de l'expérience et qu'im homme ne peut être intelligent ou avoir des idées sur les choses que s'il a été en rapport avec elles et les a observées lui-même; il nous apparaît de même que cette compréhension réaliste s'impose à tous les citoyens, parce que dans notre métier, dans nos actes de tous les jours aussi bien que dans nos fonctions d'électeur, nous faisons de la science sans nous en douter à la manière dont M. Jourdain faisait de la prose sans le savoir.

La méthode scientifique doit pénétrer partout et la démocratie socialiste est impiiissante à rien fonder sans s'en inspirer. L'horizon auquel nous agirons est accessible, mais la route de la science est seule à j conduire, elle est rude, longue,pénible, ce n'est pas une descente rapide, bordée de fleurs, comme celle qu'on décrit aux prolétaires, mais elle mène au but. . . .

La production est la base de la prospérité sociale. En la développant dans notre pays, au lieu de la négliger comme nous l'avons £ait jusqu'ici, nous pouvons augmenter beaucoup le bien-être de notre population. Pour y arriver, nous devons élever le niveau professionnel des travailleurs, car il ne s'agit pas de leur demander un plus grand effort, mais de tirer d'eux un meiUeur rendement. Cependant l'ensemble de nos producteurs est resté inférieur à celui des pays voisins au point de vue des connaissances techniques. Si nous avons des ouvriers excellents — aucuns ne surpassent les nôtres pour l'habileté et le. savoir-Caire, qusmd ils connaissent leur métier — le nombre de ces collaborateurs de choix est malheureusement réduit à côté de la grande masse de nos travailleurs qui n'a pas eu l'avantage de faire un apprentissage sérieux ou de passer par des écoles spéciales.

De statistiques publiées par M. Astier dans un rapport au Sénat, il résulte que nos cours professionnels du commerce et de l'industrie comptent annuellement 35.000 élèves au lieu d'environ 500.000 en Allemagne. Or, le nombre des personnes occupées dans notre pays par le commerce et l'industrie s'élève à 9.300.000 et le nombre des jeunes gens, garçons et filles de moins de dix-huit ans travaillant dans ces branches est de 850.000! D'autre part, on ne relève que 3.225 élèves dans nos écoles spéciales d'agriculture, alors que 8.770.000 personnes, dont 779.798 de moins de dix-huit ans, vivent chez nous de la culture du sol.

Il résulta de cette situation que la plupart de nos travailleurs ne connaissent pas leur métier ou continuent à l'exercer en se servant de procédés démodés, parce que l'industrie et la culture ont fait d'immenses progrès depuis vingt ans. A quelles destinées peuvent-ils prétendre dans ces conditions? Aussi longtemps qu'ils produiront peu ou produiront mal, comment peuvent-ils attendre une amélioration de leur état matériel et quelle chance ont-ils de conquérir des grades dans la hiérarchie industrielle, du moment qu'ils n'ont pas les con-

naissances premières sans lesquelles il est impossible de s'élever dans leur profession?

Quand nous parlons d'une organisation meilleure à créer, envisageons-nous une société où chacun serait moins instruit, moins versé dans son métier qu'il ne l'est actuellement? Au contraire, n'est-ce pas, nous pensons à un état de choses où chaque citoyen aurait plus de valeur technique, plus d'instruction et serait, par suite, intellectuellement supérieur à ce qu'il est aujourd'hui. Mais, sommes-nous assez fous pour imaginer qu'il est possible de changer le mérite professionnel ou la •culture de l'esprit d'une population de travailleurs en quelque mois? Nous serions au-dessous de tout comme expérience de la vie et nous aurions ime mentalité d'enfant, si nous n'étions pas persuadés qu'il faut beaucoup d'années pour arriver à ce résultat.

Mais s'il y faut beaucoup d*années, pourquoi ne pas nous mettrede suite à acquérir ces qualités que nous n'avons pas? Comment ne pas comprendre, au surplus, qu'une société nouvelle ne peut se fonder réellement que si nous sommes devenus nous-mêmes plus capables et aussi plus disciplinés, plus moraux? Entrant dans cette voie, n'arrivons-

nous pas à la conclusion qu un régime d'associa* tion entre le capital etle traYail où l'ouvrier acquerrait Texpérienice après avoir été doté de l'instruction la plus élevée qu il ait pu s'assimiler et dans lequel il serait loisible à chacun de s'élever selon son mérite est im idéal qui a l'avantage d'être accessible et en même temps de réaliser le socialisme, si c'est la chose et pas le mot que nous voulons?

Nous inspirant de la méthode scientifique à laquelle nous sommes tenus d'avoir recours, si nous voulons fortifier des institutions qui ne peuvent durer que dans la mesure où elles s'accordent avec les nécessités nationales^ nous pouvons définir les points de vue qui doivent guider la démocratie dans l'avenir à l'égard des grands problèmes dont elle a cherché vainement la solu* tion dans des moyens utopiques.

Nous n^avons pas .à trancher la question de savoir si le capitalisme est un mode de production éternel; nous n'en pouvons rien dire, ignorant les réalités qui régneront dans cinquante ou vingt ans d'ici; nous avons seulement à nous demander si le

capitalisme est un mode de production dépassé par les progrès de la technique ou par les capacités de la masse ouvrière, et s'il est possible de le remplacer par un autre plus moderne, plus e£Scace^ existant non seuleqient dans les esprits, mais dans les faits, c'est-à-dire ayant subi l'épreuve d'une certaine expérience, condition sans laquelle nul ne voudrait risquer l'aventure de fonder un nouveau système social.

A cette question nous savons que les circonstances actuelles répondent d'une manière négative. Depuis une cinquantaine d'années le capitalisme a transformé le monde, et son action reste aussi puissante; elle est plus vigoureuse que jamais. Prenant conscience de ce grand fait, nous devons y adapter notre politique. Si le capitalisme est, dans la phase historique'où nous sommes, un facteur indispensable du progrès^ non seulement nous considérerons comme « réactionnaire » de le paralyser dans sa fonction, mais il sera de notre devoir autant que de notre intérêt de le soutenir et de l'encourager^ en partant, remarquons-le bien, des idées les plus avancées.

Soutenir et encourager le capitalisme veut dire prendre conscience des lois qui le régissent, des

circonstances qui lui nuisent et de celles qui le favorisent, afin de créer les conditions les plus propices à son développement : politique demandant un esprit ouvert que nous n*avons jamais eu. Soutenir et encourager le capitalisme ne veut pas dire cependant tolérer ses abus, car le système actuel a ses plaies, et, s'il est vrai que son action est bienfaisante dans son ensemble, elle s'exerce souvent d'une manière antisociale et lèse, dans certain cas, l'ouvrier, ou la société, ou la nation. Ainsi la démocratie doit distinguer entre le rôle utile du capitalisme et son parasitisme. Dans le passé notre classe riche n'a pas toujours eu conscience de ses devoirs et nous l'avons vue souvent rechercher les profits sans s'interroger scrupuleusement sur leurs origines ; elle doit donc réformer» elle aussi, sa mentalité. Au point de vue de l'Etat, le capitalisme doit être regardé comme une force naturelle analogue à celles que nous utilisons dans l'intérêt collectif, en faisant de notre mieux pour éviter les accidents auxquels elle donne lieu; mais de même que nous ne renonçons pas à aller sur la mer, parce qu'elle cause des naufrages, il ne peut nous venir à l'idée de ne plus utiliser le capitalisme à cause de ses abus : nous devons au contraire

améliorer ce dernier, comme nous perfectionnons Tari de la navigation.

Obéissant à la même méthode, nons avons à nous demander quelle doit être notre attitude à regard du mouvement d'idées qu'on appelle couramment internationalisme et derrière lequel s'agitent, en même temps que des sentiments généreux inspirés par un idéal de haute civilisation, des conceptions naïves que Ton peut qualifier de très dispendieuses s'il doit coûter, tous les cinquante ans, un million d'hommes, à notre x^ys pour les avoir.

Nous avons montré l'impossibilité d'un régime de production commun aux diiSerenis pays euro> péens dont l'évolution s'opère dans le sens d'un nationalisme encore plus dé^^eloppé que par le passé, tendance qui contrarie les vieilles idées socialistes, mais qui ne s'en impose pas moins comme un fait.

Sur le terrain économique, la lutte entre les peuples n'«st pas près de finir et l'on peut dire plutôt qu'elle commence. Cette rivalité des nations peut d'axKtant moins cesser qu'elle est la base de la vie moderne et que le progrès technique s'arrêterait, s'il n'y avait pas. concurrence entre les grands pays sur le marché mondial, mais le sort de la civilisa-

tion se joue sur la question de savoirs! cette guerre des peuples peut-être circonscrite sur le domaine industriel à la suite d'une entente qu'ils établiraient entre eux pour limiter la sphère de leurs conflits ou le choix des armes dont ils se servent pour s'oj)poser les uns aux autres. C'est l'honneur de notre pays de personnifier cette tendance et de faire de son mieux pour la faire prévaloir : la France est profondément pacifique et le restera toujours; il faudrait désespérer d'elle cependant, si la tragique expérience que lui a valu sa crédulité ne la rendait pas un peu moins prompte à s'abandonner aux illusions.

Multiplier les occasions de contact entre les peuples afin de créer entre eux des rapports de sympathie basés sur la commimauté de l'idéal qui les rapproche, c'est un devoir auquel notre pays ne voudra pas faillir et dont il est toujours prêt à s'acquitter, mais dans un esprit un peu différent du passé, parce qu'il n'entend plus lier son sort à certaines fins morales dont la réalisation peut être considérée dans l'état actuel du monde comme incertaine....

Une nouvelle Internationale ouvrière a son rôle à jouer et sa constitution est désirable. Son fon^

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dément économique ne reposerait pas sur des idées révolutionnaires vouées à la stérilité, mais sur Fidée juste que les réformes ouvrières ayant pour effet d'abaisser le rendement de la main-d'œuvre (limitation des heures de travail, prescriptions hygiéniques, etc.) doivent s'uniformiser dans tous les grands pays. S'il en était autrement, le pays le plus « avancé » verrait sa production diminuer, ce qui rendrait impossible toute innovation sociale. Les travailleurs de toutes les nations doivent donc s'entendre pour présenter à leur Etat les mêmes revendications.

Nous continuerons à défendre la cause du pacifisme, selon des traditions qui sont chères à notre peuple épris d'idéal et d'esprit chevaleresque. Nous tiendrons compte cependant dans cette propagande des réalités qui nous avaient échappé : certaines idées morales ont beaucoup de prise sur nos esprits, il n'en résulte pas qu'elles aient la même influence sur des hommes d'une autre race ; il peut arriver que ces hommes adoptent nos formules, qu'ils les répètent, sans qu'elles fassent corps avec leurs sentiments. Cependant la paix « éternelle », la paix (( perpétuelle » dont on recommence à parler chez nous ne sera fondée réellement que si là

mentalité des peuples se modifie d'une manière durable dans le sens de notre idéal. En sera-t-il ainsi? Nous rignorons. En travaillant à cette noble cause, notre. devoir est de garder un esprit attentif aux réalités.

En toute chose, dégageons-nous des mythes et des croyances populaires avec lesquels il n'est pas permis à une nation de se bercer, quand elle gouverne ses destinées. Un seul idéal est vrai, un seul idéal est grand, un seul idéal peut relever notre pays frappé si douloureusement^ un seul idéal peut créer la civilisation meilleure à laquelle nous aspirons, celui de la science. Puisse-t-il être la religion du peuple !

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