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CHAPITRE IX

L'union des classes.

I. Les préjugés socialistes contre une collaboration des classes. — Sous ce régime en vérité Toreanisation ouvrière se fortifierait. — L'ancienne lutte de classes était barbare et se retournait contre le travailleur. — Supprimer les conflits journaliers au moyen d'accords de longue durée. — Etablir une procédure d'arbitrage entre patrons et ouvriers. — Elle existe en Angleterre.

II. La lutte des classes contre l'union ouvrière. — La grande masse hostile aux idées subversives. — Puissance des syndicats quand ils engloberont tous les salariés, sans distinction de religions et de partis. — L'essor de l'industrie, si les capitalistes reprennent confiance.

III. L'accord des classes, seul moyen de réaliser le socialisme. — Pas de progrès démocratique, si le peuple n'a

Ï»as l'expérience des réalités. ^ Une collaboration avec a bourgeoisie donnerait au prolétariat le sens des possibilités. — Nécessité d'attacher l'ouvrier à l'usine par un lien durable.

IV. L'ouvrier dans le système économique actuel. — Ses justes revendications. — Besoins moraux non satisfaits. — L'association du capital et du travail en Angleterre et en Amérique. — Les échelles mobiles de salaire. — La participation aux bénéfices. — L'actionnariat ouvrier.

V. La mentalité des ouvriers dans le nouveau système. — Leur contact avec le fonctionnement des entreprises. — Ils gagneraient l'expérience et la maturité. — Circonstances propices à cette évolution. — Sans l'union pas de relèvement pour le peuple et pour le pays.

Tous les points de vue nouveaux ont à souffrir de malentendus. On commence par les croire inconciliables avec des vérités acquises, puis on s'aperçoit qu'ils s'accordent très bien avec elles, d'où il résulte que les idées sont un peu comme les gens sur ce point qu'il n'est pas sage d'en juger d'après les apparences ou de se fier à l'impression que donne leur premier contact.

Nous voulons aborder une objection qui ne nous a pas été faite, mais qui se trouve dans l'esprit des socialistes qui lisent ces écrits. Quand on ne réfléchit pas plus loin, collaboration des classes veut dire accord des classes, accord des classes s'interprète comme fusion des classes, fusion des classes prend le sens de suppression d'une organisation ouvrière distincte.

Et c'est précisément le contraire : non seulement la collaboration des classes ne fait pas disparaître les classes, mais elle les fortifie; non seulement elle ne tue pas l'organisation ouvrière, mais elle lui donne xme grande extension et ne peut pas s'établir sans cette condition.

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Loin de reposer sur un confusionnisme hypocrite où les intérêts sont mélangés au point de ne plus se distinguer, la collaboration des classes ne peut fonctionner que si ces intérêts sont différenciés et rangés par catégories. Comme la collaboration des classes est un contrat que des collectivités passent les unes avec les autres, elle ne peut se fonder que si les collectivités existent et les collectivités ne peuvent exister que si elles sont représentées par des groupements traitant en leur nom.

Dans un régime de collaboration des classes , l'organisation ouvrière aurait des capacités et des droits qui ne lui ont pas encore été reconnus, elle engloberait dans son sein l'universalité des salariés, elle serait donc bien plus puissante qu'elle ne Test aujourd'hui.

Sans revenir sur des faits précédemment rapportés, contentons-nous de rappeler que la société moderne est entrée dans une phase de son évolution où Ton voit apparaître de nouvelles tendances appelées à s'accentuer et dont on peut attendre une grande transformation du système économique actuel. Nous voyons le mouvement d'association se propager curieusement dans toutes les professions. Ce qu'il y a de sain, de vigoureux et de

nécessaire dans rindividualisme n'est pas atteint et ne peut pas l'être, mais ce qu'il renferme de débile et d'anti-social s'élimine peu à peu par le jeu des intérêts qui trouvent leur compte à s'entendre sur certains terrains délimités par eux.

De cette nouvelle compréhension naissent les groupements des industriels, manufacturiers, marchands, agriculteurs, etc., qui s'opposent les uns aux autres et résolvent leurs antagonismes non plus en se faisant une guerre journalière et individuelle comme autrefois, mais au moyen d'ententes à plus ou moins longue échéance qui leur assurent des périodes de stabilité et qu'ils s'efforcent de renouveler, quand elles viennent à expiration^ en procédant à une discussion contradictoire des nouvelles réalités.

Une évolution du même genre doit s'opérer dans les rapports des ouvriers et des patrons. La guerre de guérillas à laquelle se livraient les travailleurs constituait une tactique dont ils étaient les premiers k souffrir, puisqu'elle affaiblissait l'industrie sans laquelle ils ne pouvaient vivre; elle méconnaissait le principe que l'ouvrier a le même métier que son patron et doit éviter d'atteindre son métier en frappant son patron, puis-

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qu'en ce cas il se châtie lui-même. Laissant de côté rintérét national, pour se placer au point de vue du professionnalisme étroit, s'il est possible de raisonner ainsi, l'ancienne lutte ouvrière était donc un moyen barbare que condamnait l'expérience.

Il s'agit aujourd'hui de substituer à des conflits journaliers dont les effets sont meurtriers au même degré pour les ouvriers et les patrons des arrangements par lesquels les salaires et les conditions du travail seront arrêtés d'un commun accord pour une plus ou moins longue durée, condition absolument nécessaire pour que Tindustrie puisse marcher. Il s'agit de maintenir en contact les ouvriers et les patrons pour que les conflits qui surgissent entre eux soient réglés le plus possible à Tamiable dans un bon esprit réciproque. Il s'agit aussi de fixer une procédure pour que ces conflits soient résolus en dernier ressort d'une manière définitive par la décision d'arbitres ayant la confiance des deux parties.

Ces mœurs et ces institutions existent ailleurs. Lors d'un séjour que nous avons fait, il y a pas mal d'années, en Angleterre, nous avons eu Toccasion d'étudier l'organisation ouvrière de Durham et

nous rappelons un arbitrage opéré par lord Davej entre l'association des patrons charbonniers et la fédération des mineurs de cette r^on. Les patrons réclamaient une diminution des salaires, les ouvriers ne voulaient pas l'accepter et les parties ne pouvant se mettre d'accord, l'afiFaire venait devant Tarbitre d'une manière automatique et par le simple jeu d'une procédure organisée pour régler ces conflits.

Le compte-rendu de la discussion prise sténographiquement et imprimée dans une brochure de 135 pages qui nous fut remise était intéressant pour un Français à plus d'un titre. Un trait frappant était le caractère intelligent du débat au cours duquel les représentants des patrons et des ouvriers exposèrent leur cause en se servant d'arguments techniques présentés avec une compétence apparemment égale des deux côtés. Dans cette discussion aucun appel aux passions^ aucun moyen de mauvais aloi, dans les deux camps c'était une mentalité de professionnels débattant leur métier. En cette circonstance le verdict fut contraire aux ouvriers.

Non moins étonnante — toujours pour un Français — est la manière dont ce verdict est

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accueilli. Un petit speech est prononcé parle représentant des patrons, puis par celui des ouvriers, reconnaissant la manière impartiale dont l'arbitre a jugé en termes si touchants, si courtois, si respectueux, et visiblement si sincères qu'on ne peut s'empêcher d'admirer la mentalité de ces hommes qui ne mettent pas en doute un seul instant qu'il existe des personnes assez honnêtes pour ne s*inspirer d'aucims préjugés ou intérêts et pour mettre l'indépendance de leur jugement au-dessus de tout !

En creusant la question, on découvre que si la lutte de classes peut être un moyen utile pour former les classes en créant une conscience des intérêts antagonistes^ il vient un temps- où ce moyen est dépassé par le mouvement historique.

N'en est-il pas de même des nations? N'ontelles pas à traverser une période violente pour gagner leur place au soleil? Mais cette ère de brutalité peut-elle se prolonger indéfiniment pour elles sans leur être nuisible et compromettre leur existence (voyez l'Allemagne) ? Ne vient-il . pas un nioment où elles sont amenées à s'entendre, non

pour aliéner leur indépendance ou renoncer à leurs rivalités — elles ne le peuvent pas — mais pour adopter une forme de concurrence plus adoucie qui respecte leurs intérêts communs?

Le caractère outrancier de la lutte de classes est un obstacle à l'union ouvrière qui ne peut se réaliser sur un terrain d'idées étrangères au mouvement professionnel . Son action s'exerce sur les travailleurs les plus combattifs, mais les autres restent hors de son atteinte. Le fait est indéniable : la grande masse des ouvriers aime mieux ne pas grouper que d'adhérer à des opinions politiques d'un caractère subversif. Quel intérêt j a-t-il aussi à mêler la religion aux syndicats? Ces points de vue font intervenir des sentiments ou des passions qui n'ont rien à voir avec les questions de métier et qu'il est dangereux d'y mêler, si l'on veut les discuter d'une manière impartiale. Sous leur influence, les contacts personnels sont difficiles, les malentendus se créent^ les rapports s'enveniment et les parties peuvent d'autant moins s'accorder qu'elles s'inspirent d'arrière-pensées dépourvues de lien avec Tobjet qui les divise.

L'organisation ouvrière ne sera vraiment puissante que le jour où elle groupera dans ses

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syndicats les salariés de toutes les professions sans distinction de partis ou de religions, en se mainte'» nant sur le terrain de leurs intérêts corporatifs. La nouvelle mentalité de la classe ouvrière doit être exclusivement économique et réaliste: il est de rintérêt des travailleurs d'appeler à la tête de leurs associations ceux de leurs camarades qui connaissent le mieux leur métier et qui sont les plus capables d'en discuter le côté technique avec leurs patrons ; ils doivent s'attacher à comprendre les conditions de leur profession^ afin que leurs revendications aient un caractère sérieux et s'inspirent des réalités. Il faut aussi dans une démocratie ouvrière où l'on agit par discipline volontaire et non par contrainte qu^il se crée des points d'honneur. Il y en a un notamment qui lui est indispensable et qu'elle doit cultiver scrupuleusement : c'est le respect du contrat, condition sans laquelle il ne saurait y avoir pour elle de progrès.

Tout le monde est prêt à reconnaître que les choses iraient mieux dans notre pays, si les patrons et les ouvriers y travaillaient en bonne entente ; mais pour apprécier à sa valeur la transformation que déterminerait chez nous un revirement de cette nature, il faut connaître l'état d'esprit qui règne

depuis un grand nombre d'années chez nos chefs d'entreprises. Au point de vue patronal, le régime désordonné dont nous souffrions avant la guerre rendait l'industrie très difficile : la propagande des banques aidant, nos capitalistes s'écartèrent des valeurs nationales; comme l'instabilité de nos mœurs politiques allait en augmentant, leur défiance ne cessait pas de s'accroître, elle tourna au découragement complet. L'argent s'exila. Il faut avoir touché de près l'acuité de cette crise pour soupçonner l'importance du changement qui s'opérerait dans notre pays, si nous avions la sagesse d'y établir un régime de concorde permettant une marche régulière des industries et susceptible de ramener la confiance parmi les porteurs de capitaux.

Avant la guerre, beaucoup d'ouvriers pensaient naïvement que l'état d'esprit des patrons ne les intéressait pas et peut être ne leur était-il pas désagréable de les savoir mal à l'aise, mais ils raisonnent plus sainement aujourd'hui. Quel que soit le régime économique de l'avenir et nul ne peut le préjuger, pour le moment et pour un temps assez long, on peut être certain que la situation matérielle des ouvriers dépendra rigoureusement

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de rinitiative capitaliste, c'est un fait qu^il serait bien imprudent d'oublier.

Comme le bien-être du peuple s'améliore à mesure que grandit la production, la classe ouvrière aurait intérêt, pour cette raison seule, à se faire l'auxiliaire du développement industriel, mais des raisons plus profondes la portent à se rapprocher du patronat. Quelles raisons ? Ses aspirations, son idéel, cette espérance immense que des penseurs ont éveillée en elle, qui est peut-être, qui est même certainement irréalisable sous la forme puérile dans laquelle ils l'ont conçue et qui cependant n'est pas une chimère, mais peut entrer, au moins partiellement, dans les faits.

Jusqu'où ? Cela dépend de nous et de nul autre ^ car Tobstacle au socialisme n'est pas le capitaliste , comme on le dit dans les réunions publiques. Le capitaliste, étantà Tétat de petite minorité, ne peut pas résister au peuple dans un régime de sufi[rage universel, il est donc prêt à disparaître, quand on aura trouvé quelqu'un pour le remplacer : il faut reconnaître que l'on a personne pour tenir le rôle, parce que l'héritier présumé n'a pas acquis assez d'expérience socialisme pour inspirer confiance, si bien que l'obstacle au socialisme, c'est le socialisme lui-même.

SI

Depuis que le inonde existe, on mène le peuple avec des fables ; on lui faisait croire autrefois qu'il devait venir un jour où toutes les iniquités seraient instantanément réparées, on lui raconte aujourd'hui qu'il est possible de changer la société brusquement en laissant tomber un certain nombre de bulletins dans ime urne. Laissant dé côté le charlatanisme qui peut se dépenser autour de cette croyance — aucun mouvement n'échappe à la fraude et la foule est, elle, en tout cas foncièrement honnête — il n'en reste pas moins qu'une telle conception du socialisme est contraire au sens commun.

Si Jaurès, qui exerçait un grand rayonnement à cause de son talent oratoire et de son activité intellectuelle, quoiqu'il n'eût pas des idées justes, si Jaurès, disons-nous par hypothèse, avait réussi à faire voter au Parlement un ensemble de mesures transformant l'ordre social en s'appuyant sur une majorité d*élus du parti, un tel système, si génial qu'on l'imagine, n'eût pas été viable, pour la raison qu'il est impossible d'élever les institutions

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au-dessus des réalités économiques ou du niveau intellectuel et moral du peuple.

Comme la nature ne fait pas de saut, comme elle progresse toujours par transitions au moyen de petits changements qui finissent par devenir très grands en s'ajoutant les uns aux autres, il est vain d^attendre un bouleversement social qui se réaliserait d'après les mythes de Thistoire sainte. Les formes élevées de civilisation auxquelles nous aspirons ne sont possibles que si le peuple acquiert préalablement une expérience des réalités et des vertus, que l'éducation peut seule lui donner. Il est superflu de créer un outil, s'il n'y a pas d'hommes pour s'en servir.

Il tombe sous le sens que le peuple ne peut faire son apprentissage que dans les cadres de la société actuelle. S'il est de l'intérêt du patron de s'entendre avec l'ouvrier pour obtenir la sécurité dont il a besoin pour développer son entreprise, il est encore plus profitable à l'ouvrier de s'entendre avec le patron pour s'initier à des données qui lui font complètement défaut. En dehors d'une collaboration avec la bourgeoisie, il est impossible de voir où le prolétariat peut puiser le sens des possibilités économiques sans lequel il est condamné à rester

éternellement impuissant, à moins d'être inspiré par les divinités invisibles appelées droit, justice, dont nous écrivons souvent les noms avec des lettres majuscules et auxquelles nous attribuons le pouvoir miraculeux d'intervenir à un moment donné dans nos affaires — ce qui nous permet de nous croiser les bras jusquerlà — mais qui ne peuvent suppléer en rien à notre intelligence ou à nos efforts, parce qu'il n'est pas dans l'habitude des dieux d'aider les hommes, quand ils ne s'aident pas eux-mêmes. . .

Avant la guerre, la question sociale se présentait comme une énigme insoluble, la révolution ne pouvant réussir et l'évolution n'étant pas possible en raison de la mentalité qui régnait dans les camps des ouvriers et des patrons, tous deux intransigeants, les premiers ne se prêtant à aucune concession^ les seconds ne voulant pas en consentir par égoïsme étroit. En vain des hommes bien intentionnés montrèrent la route à suivre, en préconisant la seule solutiop que comporte le conflit des deux facteurs indispensables à la pror duction et qui ne peut être que leur conciliation : quand ils parlèrent d'associer le travail au capital^ ils furent hués dans les deux classes.

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Les patrons opposaient des objections soi-disant pratiques au moyen desquelles ils s'efforçaient de dissimuler leur prétention de ne rien abandonner de. leurs droits, les ouvriers, persuadés que le capitaliste jouait dans la production le rôle de la cinquième roue du carrosse et qu'on les conviait à échanger pour un plat de lentilles ce qu'ils tenaient pour un inestimable droit d'ainesse, continuaient à réclamer follement tout ou rien. On peut parler d'autant plus librement de cette mentalité qu'elle a été^ si Ton peut dire^ balayée par les événements. La guerre a rappelé aux patrons et aux ouvriers qu'ils étaient les citoyens d'un même pays : côte à côte dans les tranchées, ils ont montré le même héroïsme et leurs familles ont supporté les mêmes deuils et pendant la paix la nécessité de sauver la nation doit continufir à les tenir rapprochés.

L'association du capital et de la main-d'œuvre est la direction vers laquelle nous tendons irré* sistiblement, quelles que soient ses difficultés d'application. La paix sociale ne peut régner que si les ouvriers qui travaillent dans une usine y sont attachés par un lien durable que ne crée pas Finstitution du salaire. S'il est vrai que les ouvriers sont intéressés vitalement au développement de

rindustrie nationale, puisque c'est de lui que dépend le taux de leur rémunération et la sécurité de leur emploi, il ne faut pas compter sur une vérité générale de cette nature, si juste et si profonde qu'elle soit, pour influencer les travailleurs isolés dans tous les actes de leur vie courante, parce que les sentiments les plus profonds des hommes se portent exclusivement sur leur milieu immédiat, leur famille, leurs amis, leur profession, etc.

A cet égard, quelle lacune présente le système actuel où l'ouvrier est comme un outil vivant qui vient se placer tous les matins à côté de la machine morte et qui n'est guère mieux renseigné que celleci sur le résultat de son travail ! Quelle sympathie peut éveiller en lui l'usine dont il fait partie d'ime manière transitoire ou du moins précaire, puisqu'elle peut le congédier à tout moment? Sans doute il n'en court pas le risque et n'en a pas les tracas, mais ce sont là des bien négatifs qu'il n'est pas dans la nature de l'homme d'apprécier à leur valeur. On devrait être heureux tous les jours de ne pas s'être cassé la jambe et cependant on ne l'est pas. Il est, par contre, humain de ne pas souhaiter un trop grand succès à une entreprise à laquelle on donne le meilleur de ses forces et qui

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vous accorde une rémunération modeste qui ne varie pas, quels que soient les résultats qu'elle obtienne, qu'ils soient simples, doubles ou triples. De telles dispositions sont à peu près inévitables chez les travailleurs, étant donné les circonstances ; elles correspondent à une erreur fondamentale de notre système de production qui réagit sur les capitalistes après avoir atteint les ouvriers et dont tout le monde finit par soulTrir.

Les économistes « bourgeois » proclament volontiers les vertus moralisatrices de la propriété : elle incite à l'effort, à l'initiative, développe le sens de la responsabilité, inspire Tordre et la régularité dans la manière de vivre, assagit l'intelligence en la maintenant en contact avec les réalités, élève le caractère en fortifiant les sentiments d'indépendance et de dignité, etc. La thèse est juste, mais loin d'être conservatrice, comme le croient ses partisans, elle est au contraire terrible*» ment destructrice d un ordre social où tant de gens n'ont rien!

Qu'est-ce que l'ouvrier dans le système écono-

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mique actuel? Un déraciné, un vagabond, une sorte de juif errant de la production qui court les fabriques en vendant sa force de travail à la quinzaine où à la semaine, quand ce n'est pas à la la journée, et qui, bien ou mal payé — les circonstances varient, — n'a de lien durable avec personne et avec rien.

De telles conditions d*existence sont immorales^ elles engendrent le je m'en fichisme ou la révolte et ne peuvent pas créer en tout cas le minimum de contentement qu'il faut à Thomme pour donner sa mesure. S'il est naturel que l'ouvrier aspire à l'amélioration de son sort souvent misérable, cependant il apparaît que la base de son opposition au système de production actuel réside moins dans le facteur de son intérêt matériel que dans la nonsatisfaction de certains besoins moraux très profonds qui comptent plus pom* lui que ceux de l'estomac.

11 y a chez l'homme des instincts qui le poussent à mettre sa personnalité dans des œuvres de longue haleine. Ces œuvres le remorquent et lui font supporter la monotonie d'une vie souvent insipide. En d'autres mots il a besoin d'être attaché à quelque chose et rien de plus douloureux pour

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lui que de flotter à la dérive comme un bouchon entraîné par d^s courants changeants, sans laisserune empreinte sur quoi que ce soit.

Si l'ouvrier n'est attaché à rien, ou son cerveau et ses sentiments inoccupés se satisfont dans des rêves dangereux, ou ses facultés s*émoussent, sa moralité baisse, sa vie devient animale, il tombe dans les plaisirs vulgaires et devient la proie de l'alcoolisme. En toute chose il y a la cause et les effets.

Dans la démocratie moderne le peuple est souverain, mais le peuple est composé en grande partie d'hommes sans instruction et sans expérience qui exercent la profession d'outils ambulants dans des conditions si subalternes que leur intelligence et leurs responsabilités ne jouent à peu près pas. Politiquement, il est vrai, le peuple est roi, mais comme il est mineur en fait à cause de sa condition inférieure et son ignorance, son pouvoir est exercé, en réalité, par une régence qui se maintient en lui promettant la lune et qui se garde de lui dire les vérités nécessaires, parce qu'elle n'est pas autrement pressée de l'émanciper....

A côté de ces vils instincts qu'on flatte souvent chez les travailleurs, il y en a cependant de nobles

et de magnifiques, la guerre Ta montré. Certes,, beaucoup d'ouvriers ne sont pas des déshérités, mais que des hommes, gagnant trois à quatre francs par jour dans la vie ordinaire en travaillant péniblement, aiment assez leur pays pour mourir pour lui comme des héros, c'est un fait qui remue le cœur. Aussi bien les devoirs que nous avons contractés envers ces braves gens que l'intérêt du pays et la nécessité de sauver la démocratie en l'établissant sur des bases viables ordonnent d'élever le peuple à la hauteur de sa fonction.

L'association du capital et du travail est une formule qui a déjà eu un commencement d'application à l'étranger. Détail significatif : elle n'est pas sortie du cerveau d*un théoricien, elle s'est présentée à un moment donné comme une solution pratique à laquelle les patrons et les ouvriers ont eu recours pour assurer la stabilité de leurs relations en créant entre eux une communauté d'intérêts ; elle existe à l'état de tendance un peu partout et se manifeste^ comme toutes les institutions sociales, sous des formes diverses qui varient selon les pays, les milieux, les espèces passant du type le plus simple au plus parfait.

Il y a de nombreuses années que fonctionnent

le point de vue se répand aussi que les salaires des ouvriers doivent être en rapport avec les profits des entreprises et s'élever avec ceux-ci.

Le système de la participation aux bénéfices a généralement éclioué, parce que les travailleurs n'avaient pas confiance dans la sincérité des comptes des capitalistes et aussi parce que les distributions auxquelles il donnait lien prenaient le caractère d'une aumône qni répugnait à la psychologie ouvrière, mais par contre l'institution de l'actionnariat ouvrier, qui constitue la forme la. plus parfaite de l'association du capital et du travail, a été un succès éclatant à peu près partout où il a été essayé.

Dans ce système,les ouvriers sont ou individuellement ou collectivement porteurs d'actions, ils ont des représentants à eux dans le conseil d'administration, ils participent à la direction de l'entreprise, ils sont donc les associés et les collaborateurs des capitalistes.

Cette formule est réalisée depuis vingt-quatre ans

par la South Metropolitan Gaz C^ avec un succès qui s'est traduit parles résultats suivants : pendant la longue période dont il vient d'être parlé, non seulement la société n'a eu aucune grève et a maintenu des rapports parfaits avec son personnel, mais elle a abaissé son prix de revient d'un quart par rapport aux autres sociétés grâce au zèle et à la compétence de ses ouvriers qui sont tous ses actionnaires et possèdent un nombre de titres variant selon leur ancienneté et atteignant pour certains une valeur de quinze mille francs par tête. Une preuve de l'efficacité du système est qu'il s'est généralisé et qu'au 30 juin i913 il était adopté par cent quarante et ime maisons anglaises représentant un capital de 1.300 millions de francs et comptant 106.000 ouvriers actionnaires!

Ce n'est pas le lieu d'examiner les conditions précises dans lesquelles il est possible d'introduire chez nous le principe de l'association du capital et du travail, et notre but se restreint pour le moment à montrer que cette orientation constitue la seule voie ouverte à la réalisation de Fidéal des travail-

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leurs et par suite la seule aussi qui conduise à Tapaisement social^ sans lequel il n'est pas possible de relever la nation.

En se plaçant au point de vue des ouvriers, on comprend que leur situation serait profondément modifiée, s'ils avaient le sentiment qu'ils ne sont pas les instruments du capitaliste qui les dirige^ mais ses associés^ que si l'usine où ils travaillent est la sienne, elle est en même temps la leur et ne peut prospérer sans que son développement leur profite, non par une libéralité du patron, mais en raison d'un droit.

Moralement parlant, quel changement aussi pour les travailleurs, s'ils sont représentés dans le conseil d'administration de la société par deux ou trois de leurs camarades qui collaborent à la direction de l'entreprise et les tiennent au courant de ses progrès ou de ses difficultés ! Quand elle occupait seulement leurs bras et ne prenait rien de leur cœur et de leurs pensées, l'usine était pour eux un lieu froid, inhospitalier, étranger, que d'aucuns considéraient comme une prison; si cette usine devient une propriété dans laquelle se cristallise la valeur de leurs efforts et de leurs peines^ conmie ils s'y intéresseront, comme ils Taime-

ront et comme ils travailleront volontiers pour elle!

Mais surtout quelle école pour les ouvriers s'ils s'initient aux conditions dans lesquelles fonctionne leur entreprise et prennent connaissance des problèmes que soulève sa direction ! Peut-^tre aurontils un peu de peine à les comprendre, mais ils sauront comment ils se posent, alors que la plupart l'ignorent aujourd'hui. Un tel régime doit leur donner à la longue la maturité et l'expérience, qualités qu'on acquiert en agissant.

Utopie, répondaient les capitalistes avant la guerre, quand on leur disait ces choses. Ils faisaient observer que toutes les concessions faites aux ouyriers avaient eu pour résultat d'augmenter leur mécontentement, parce que ces derniers étaient butés dans des conceptions intransigeantes qui leur faisaient voir des actes de faiblesse dans les mesures de conciliation qu'on prenait à leur égard, ce qui était exact, de même qu'il est vrai que les patrons français ont toujours été aussi conservateurs dans leur manière de traiter les ouvriers que dans celle de diriger leur industrie.

Quoi qu'il en fût de ces torts réciproques, le fait n'en subsistait pas moins que les rapports du

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capital et du travail étaient trop mauvais puw^ permettre leur union, et que toute tentative de rapprocher ces deux déments eût été vouée à Tinsuccès. Il y avait entre les deux classes un abîme : les patrons aigris ne comprenaient pas la mentalité des ouvriers et ne s'intéressaient pas à leurs aspirations et à leurs souffrances, les ouvriers envieux n'appréciaient pas mieux les difGcultés et les tracas des patrons qu'ils croyaient mener une existence exempte de soucis dans le paradis du profit.

Dans la vie ordinaire il arrive souvent que des personnes qui ne se connaissent pas se jugent sur des on-dit et qu'il se crée entre elles des malentendus qui ne leur permettent plus d'avoir des rapports ensemble, alors qu'elles auraient tout intérêt à se voir et à s'entendre. La même chose peut se passer entre des classes de citoyens qui n'ont pas de contact les uns avec les autres et dont les relations arrivent à s'inspirer d'idées sans fondement qu'ils se sont forgées par imagination.

L'obstacle à l'association du capital et du travail était cette mentalité dans laquelle la guerre a fait une terrible brèche. De communes nécessités ont amenés les patrons et les ouvriers à se rapprocher pendant des moments critiques ; il serait cri-

minel de ne pas avoir le désir de prolonger après la guerre une union dont le pays a besoin et qui n'est pas moins indispensable à la classe des travailleurs, parce que sans cette union, on ne saurait le répéter assez^ la situation du peuple est sans issue.

La solution de la main-mise de la nation sur les moyens de production sera peut-être à considér<>r un jour, mais il n'est pas possible de l'envisager sérieusement dans les conditions où nous sommes et où nous devons rester encore longtemps. Du moment que notre machine gouvernementale a été impuissante à résoudre aucune des questions qui rentrent dans les attributions ordinaires des Etats, il est insensé de supposer qu'elle peut être capable d'ajouter à ses fonctions normales qui la débordent, et dont elle n'arrive pas à s'acquitter convenablement, une entreprise économique effrayante à concevoir et dont nul ne peut imaginer le mécanisme, nous ne disons pas seulement chez les hommes de métier, mais chez ses partisans.

Une telle tentative aboutirait à créer un gâchis complet dans notre pays à un moment critique où une année pour lui en vaudra quatre. Si nous supposons au contraire que les patrons et les ouvrier»

h^ûaisa^bAf

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se mettent d accord pour travailler sans tiraillement au relèvement du pays, il est clair que nous serons dans les conditions les meilleures qu'on puisse rêver pour faire naître un état de prospérité dont profiteront tous les citoyens. Que les travailleurs sensés réfléchissent et se demandent s'il est une autre politique pouvant leur assurer ces résultats.

Voyons cependant plus loin. Attacher l'ouvrier à l'usine est une révolution qui nous conduit du côté de la vérité, c'est un progrès dans la nouvelle direction vers laquelle nous sommes orientés et qui tend à développer partout l'autonomie, la conscience et la responsabilité, en replongeant le citoyen actuel si tristement déraciné dans son milieu vivant. L'électeur matricule qui reste en dehors de ses intérêts professionnels est du même type que l'ouvrier que rien ne lie à Tentreprise où il travaille : c'est un être abstrait dont la personnalité est mesquinement diminuée et qui ne redevient un homme que s'il est replacé dans son milieu réeh Attacher l'ouvrier à l'usine est donc une mesure aussi profonde que relier le citoyen à sa profession et à sa région.

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