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III. Système de gouvernement radicalement impuissant

— Nous n'avons ni ports, ni canaux, ni marine. — Les hommes d'action sont ligottés. — Les formalités, les paperasseries. — L'inertie générale. — Les abus commis par les oligarchies parasitaires.

Après la conduite de la guerre, il n'y a pas d'œuvre plus urgente à accomplir que de grouper tous les bons citoyens autour d'un programme répondant aux extraordinaires nécessités auxquelles nous aurons à faire face, aussitôt la paix conclue.

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Le sort de notre pays doit se jouer, en effet, surtout après la victoire. Avec une population diminuée de ses éléments les plus valides, avec le devoir de subvenir aux besoins d'une multitude de veuves, d^orphelins et de pauvres héros estropiés, avec une richesse publique détruite dans la proportion d'un quart ou d'un tiers, avec le passif inouï que va nous léguer la guerre et dont nous devrons prélever sur nos budgets la fabuleuse annuité, nous aurons encore vingt années de retard industriel à regagner sur les Allemands.

Quelle que soit la barbarie de ces derniers, nous n'en sommes pas moins très loin derrière eux sous le rapport de l'outillage et de l'organisation et nous devrons nous pénétrer de cette vérité que nous n'aurons pas à compter seulement avec le passif de nos finances mais avec celui qui résultera de cette situation technique lamentablement inférieure à laquelle nous devons le recul de notre pays.

On ne peut prendre connaissance des résultats obtenus par la France et l'Allemagne pendant les trente années qui ont précédé la guerre sans être secoué dans tout son être. Vers 1885, les deux pays ne différaient pas sensiblement et constituaient

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des puissances matérielles à peu près comparables, mais quels changements tragiques s'opèrent ensuite !

En i912*l913, la population allemande est de 68 millions d'habitants, la nôtre de 39; le commerce allemand est de 26 milliards, le nôtre de 15; la marine marchande allemande est de 2.882.000 tonneaux, la nôtre de 1.325.000. En Allemagne, des industries colossales, métallurgiques, chimiques, électriques, d'immenses usines construites et travaillant d'après les dernières lois du progrès, une culture du sol intensive, dirigée scientifiquement, obtenant les rendements les plus élevés du monde par hectare de terrain; en France, des manufactures moyennes, pourvues d'un outillage ancien, qu'elles ne perfectionnent que lentetement, une agriculture arriérée obtenant avec un sol fertile un produit inférieur de 25 à 50 pour 100 à celui que tire le pays voisin d'un sol pauvre (blé, 13,8 quintaux métriques contre 22,6 en Allemagne; seigle, 14,3 contre 18,5; pommes de terre, 74,2 contre 150,3, etc.).

Si, mis en présence de ces faits écrasants, nous continuions à penser que notre régime d'avant la guerre était efficace et digne de servir de modèle

au reste du monde, il faudrait en conclure que nous sommes décidément trop vieux pour nous mettre à Tunisson des temps nouveaux et que la destinée historique nous condamne à disparaître. Mais le grandiose héroïsme de nos soldats, le réveil de notre énergie nationale et l'union disciplinée de notre population sont là pour démontrer heureusement que nous pouvons nous ressaisir.

Français et démocrates, qui ne faiblissez pas sous la mitraille, il faut aussi que vous ayez le courage de regarder la vérité. Ne serez-vous pas d^accord avec nous pour penser que dans la phase extrêmement dangereuse que traverse notre pays et qui va durer dix ans au moins» le devoir de chacun est de penser honnêtement? N'est-il pas clair que la France suivait une route qui la menait à l'abîme et doit au hasard de n'y être pas tombée? Où serait notre conscience, où serait notre intelligence, si après avoir eu l'horrible vision de notre pays assassiné par notre faute, nous le laissions reprendre le chemin qui le conduit à sa perte ?

L'idéal démocratique est notre but, notre drapeau, notre aspiration à tous et nul ne le discute plus en France, mais il faut reconnaître que nous

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avons employé pour le réaliser des moyens qui reposaient sur une grossière illusion.

Cette erreur fondamentale a consisté à penser qu'il était possible de transformer profondément la situation matérielle de la classe pauvre en se servant de la puissance politique pour modifier la répartition des revenus (remaniement des impôts, lois favorisant apparemment la classe ouvrière, etc.). Non que cette direction ne puisse donner des

résultats utiles et désirables dans certains cas, mais l'expérience a montré que ses effets étaient très limités pour la raison que la rémunération capitaliste ne peut être réduite au delà de certaines limites sans déterminer un arrêt de l'esprit d'initiative, phénomène appelé classiquement : crise de confiance.

Qu'arrive-t-il en effet? Les capitalistes, traités en ennemis et ne travaillant plus en sécurité, n'osent plus engager leurs fonds dans les entreprises du pays, ils les emploient à l'étranger et la production nationale reste stationnaire ou se rétrécit, en même temps que la condition des ouvriers reste chétive ou misérable. Dans ces circonstances, l'état des esprits s'aggrave, la politique exploite ce mécontentement, elle accentue ses revendications

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et la crise va toujours en s^amplifiant^ pour le malheur du pays qui en souffre et qui ne peut, dans Tétat d'affaiblissement où le laissent ses dissensions intérieures se maintenir au niveau des autres grands Etats civilisés. Nous avons connu cette situation.

Tout en rendant hommage aux sentiments généreux et à la préoccupation de justice qui inspiraient dans bien des cas cette politique, il n'en est pas moins nécessaire de proclamer ses résultats désastreux et de constater qu'elle reposait sur une véritable méprise économique. Nous avons fait dépendre Famélioration sociale d'tme affaire de partage, alors qu'elle est avant tout une question de production. Augmentons les produits, multiplions-les par une utilisation de plus en plus scientifique des forces naturelles, faisonsen sorte que l'ouvrier qui créait deux objets en fabrique quatre ou cinq, grâce au perfectionnement de nos méthodes et nous établirons par la force des choses un régime prospère dont profiteront tous les travailleurs, patrons et ouvriers. Ce n'est pas le député, mais l'industriel qui crée la richesse. Où sont les lois qui peuvent rapporter aux ouvriers ce que leur ferait gagner un régime

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d'entreprises qui leur paierait des milliards en salaires?

Il paraît inconcevable que nous n'ayons pas compris ces vérités élémentaires, alors que nous avions sous les yeux l'exemple du pays voisin obtenant les extraordinaires résultats que Ton sait au moyen d^une savante industrialisation et réussissant avec un territoire égal en superficie et moins d'avantages naturels — s'il avait le charbon, nous avions la houille blanche, une situation géographique unique et l'un des meilleurs climats du monde — à nourrir 30 millions d'habitants de plus que nous et à élever en même temps les salaires et les revenus individuels de toute sa population.

Pourquoi n'avons-nous pas fait comme lui? Pour quelle raison ne possédons-nous ni canaux ni ports de mer, ni enseignement technique, ni crédit industriel dignes de ce nom? Etions-nous vraiment assez ignorants et assez sots pour ne pas comprendre rimportance de ces rouages dans une société moderne? Etions-nous réellement assez aveugles pour ne pas reconnaître la nécessité de développer chez nous la richesse?

Si nous nous élevons un peu plus haut et regar-

dons les choses dans leur ensemble comme le ferait un historien, nous serons amenés à constater que nous vivions avant la guerre dans un état d'anarchie excluant toute organisation et qu'un régime ne peut être clairvoyant, quand il est impuissant.

Ne parlons pas d'industrie et rejetons toute idée de progrès matériel et par suite aussi d^amélioration sociale, si nous n'admettons pas en même temps les conditions qu'ils supposent.

Ce sont la stabilité, la continuité des fonctions sans lesquelles il n'est possible à personne de se perfectionner, de donner sa mesure et d'entreprendre une œuvre durable, ce sont l'initiative et la responsabilité en dehors desquelles l'individu reste un producteur médiocre suivant la loi du moindre effort, c'est la compétence, principe évident, exigeant que chaque homme soit à sa place et n'occupe que la fonction dont il est digne, c'est la hiérarchie dont on ne peut naturellement se passer, puisque tout organisme comprend des rouages de valeur inégale dont les uns commandent et dont les autrei^ obéissent.

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