‹ Vers la démocratie nouvelleChapitre 3 sur 13 · LE RÉGIME DÉMOCSIATIQUE DE L^AVANT-GUERRE · texte numérisé non relu

LE RÉGIME DÉMOCSIATIQUE DE L^AVANT-GUERRE

Ces principes sont rigoureux et s'appliquent à tout régime, qu'il soit autoritaire ou démocratique ; disons même qu'ils s^imposent plus impérieusement au socialisme qu^à tout autre, puisque ce dernier se propose d'intégrer et de coordonner toute la production dans son ensemble. Si nous ne les admettions pas et si vraiment nous comprenions la démocratie comme un régime relâché dans lequel chacun en fait le moins possible et ne se plie à aucune règle, nous donnerions raison à ceux qui nous jugent incapables de nous sotunettre aux lois d'une organisation et par suite inaptes à jouer im rôle à om moment de l'histoire où le progrès se réalise dans de grandes œuvres collectives.

Le rappel de ces vérités fait éclater aux yeux des citoyens sincères les imperfections grossières du système qui régnait en France avant la guerre. En les passant en revue rapidement^ nous ferons l'énumération des véritables travaux d'Hercule que nous avons à accomplir pour créer les conditions nécessaires au développement matériel de la démocratie française.

Nous avons le suffrage universel ; chez nous, le peuple est souverain, c^est lui qui donne la direction à la politique et nous le laissons s'alcooliser I

Il j a près de 500.000 débits de boissons en France^ il j en avait 50.000 il y a trente ans. On compte à Paris un débit pour quatre maisons, mais c*est un chiffre moyen. Dans les quartiers pauvres et aux abords des usines, il y a souvent un débit et quelquefois deux débits par maison. Résultat : Tabrutissement» le détraquement général. La moitié des aliénés sont des alcooliques. Sincèrement, que peuvent donner les élections, que pouvons-nous attendre du peuple dans ces conditions?

Comment sommes-nous gouvernés? Au sommet, il y a le chef de TEtat. C'est souvent un homme de haute valeur, mais il est sans pouvoir ou du moins nous ne voulons pas qu^il en ait. Son rôle est nul : il nomme officiellement les ministres en suivant les indications des Chambres et contresigne les lois et les décrets automatiquement.

Au-dessous du président de la République, un ministère. Il est éminemment instable. Que durerat-il? Quelques semaines ou quelques mois. Et comment vivra-t-il? Par des intrigues, ou par des prodiges de souplesse, en manœuvrant, en louvoyant, en évitant habilement les questions brûlantes qu'il ne peut aborder de front sans compromettre sa fragile existence. Et ce ministère n'est pas com-

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posé, du reste, de spécialistes rompus aux détails du service et connaissant bien leurs départements.

Plus bas, la Chambre. Environ cinq cents députés appartenant à des partis divers. Ils sont les contrôleurs des ministres, mais sont tentés souvent de les renverser pour prendre leur placé. Quoique ce ne soit pas leur rôle, ils participent à la confection des lois, ils les remanient dans des commissions ou les modifient par des amendements au moment de leur discussion publique. Nous avons la même procédure au Sénat, si bien qu'un millier de personnes collaborent à l'établissement de nos textes législatifs.

Interrogez un jurisconsulte. Il vous dira que toutes les lois récentes de notre code sont mal faites ou obscures» inintelligibles, susceptibles d'interprétations diverses, ou ne sliarmonisant pas les unes avec les autres, ou contrariant les principes de notre droit, ou ne s'adaptant pas aux réalités. C'est le cas des lois des retraites ouvrières, du repos hebdomadaire, etc., qui sont inapplicables et inappliquées. La cause en est que les députés légifèrent sur des questions qu'ils ne connaissent pas.

Cependant, à côté de lois nombreuses favorisant

en apparence les travailleurs et les lésant souvent dans la pratique, il est à noter que tous les projets de législation offrant un intérêt vital pour le pays, comme ceux qui avaient trait aux grands travaux publics, à la population, à Talcoolisme, à l'exploitation minière, etc., sont restés indéfiniment dans les cartons des commissions parlementaires, parce que les Chambres ont toujours été d'accord avec le gouvernement pour ajourner indéfiniment la solution des grands problèmes nationaux qui ne peuvent être tranchés que par des mesures courageuses portant atteinte aux intérêts immédiats et pouvant par suite mécontenter une partie du corps électoral.

Continuant à regarder ce qui se passait avant la guerre, que voyons-nous? Tandis que ce pouvoir exécutif et législatif, représenté par un ministère et par un millier d'élus parlementaires, est si dispersé, si dilué, si flottant, si instable, si faible en un mot qu'il ne peut rien préparer, rien décider, que toute mesuré un peu hardie lui est interdite, qu'il doit se borner à n'apporter à toute question que des solutions bâtardes et qu'il lui est à plus forte raison impossible d'entreprendre une œuvre de longue haleine ou de réaliser un grand programme

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pour lesquels Tunité de direction et la continuité des vues seraient nécessaires, tandis que ce pou-* voir apparaît à la lueur de l'expérience comme l'impuissance même, le système de centralisation administrative, que le régime napoléonien a perfectionné chez nous pour les besoins de sa dictature et que notre démocratie n'a pas su réformer encore, ne lui laisse pas seulement à gérer les affaires de l'Etat, mais met encore sur son dos la tutelle des départements, des arrondissements, des cantons^ des communes!

Pour la plus petite affaire de village, pour clôturer un champ sur la route ou pour changer la plaque indicatrice d'un tramway dans une petite ville de province, l'approbation de l'Etat est nécessaire. Comme il est manifestement impossible aux ministres d'intervenir dans ces innombrables opérations, une machine administrative énorme a été créée pour les régler automatiquement. On sait comment elle fonctionne, avec quelle complication de rouages et quel prix de revient.

Chacune de ces affaires passe en effet par une série de contrôles nécessitant la rédaction de pièces ou de rapports qu'on a multipliés ingénieusement. Pour obtenir Pautorisation d'établir une

cahute sur un terrain vagne (droit à payer, fr. 35), on compte vingt-quatre formalités; pour laisser stationner un bateau à rames sur une rivière : seize formalités; pour clôturer un champ sur la route : dix-neuf formalités; pour édifier un pavillon sur un quai : deux ans de formalités, etc.

Le plus grand nombre de ces opérations pourraient être tranchées en deux jours par les autorités locales. En entretenant une armée de fonctionnaires pour faire un travail inutile, nous ne gaspillons pas seulement l'argent que nous leur donnons» mais aussi celui qu'ils rapporteraient au pays, s'ils étaient occupés à des œuvres productives.

Sous le régime d'anarchie parlementaire et de centralisation administrative qui vient d'être sommairement décrit, il n*a pas été possible d'exécuter un seul des travaux publics importants dont l'urgence est proclamée depuis si longtemps dans les milieux compétents. Ni le canal latéral au Rhône, ni le <:^nal latéral à la Loire, ni le canal du Nord-est n'ont été seulement amorcés.

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C'est en vain que nos régions se sont agitées pendant une interminable série d'années pour exiger Texécution de ces travaux indispensables k leur développement, elles n'ont pu triompher de rincompréhension des bureaux, des ministres et des députés.

Nos ingénieurs-fonctionnaires estimaient nos ports et nos canaux assez développés pour nos besoins : partant de cette conception, ils ramenaient toujours les devis qu'on leur soumettait à de mesquines dimensions et les projets ainsi mutilés devaient encore suivre la procédure parlementaire et s'égarer dans le labyrinthe des commissions avant de subir la décisive épreuve d'une discussion où l'ignorance et l'opposition des intérêts particuliers pouvaient leur réserver souvent de pénibles surprises.

Prenons un exemple : à partir du moment où l'on reconnaît Tinsufllsance du port du Havre^ il y a quarante ans de cela, il faut cinq ans d'agitation pour obtenir qu'un projet soit voté par la Chambre et Ton arrive à ce résultat en 1882, il faut ensuite neuf ans pour que ce même proj et soit examiné par le Sénat, nous sommes donc en 1891. Mais le Sénat le rejette ou n'en vote du moins qu'une minime partie.

On recommence alors et l'on met sur pied im projet encore plus modeste; il faut de nouveau quatre ans pour que le Parlement adopte ce dernier, nous sommes en 1895. Nous avons mis dix-neuf ans à prendre une décision sur les travaux que nous mettrons encore sept ans à exécuter : il se sera donc écoulé vingt-six ans entre leur conception et leur achèvement.

Dans l'intervalle le progrès a continué à marcher, la navigation est plus intense, les bateaux sont plus grands, si bien que notre projet officiel déjà trop mesquin est maintenant si insuffisant quïl n'offre plus d'intérêt. Ce n'est pas l'administration qui s'en émeut, mais les intéressés naturellement sont furieux. Pour les calmer, on vote de petits projets supplémentaires retouchant les travaux en cours, agrandissant un peu l'avant-port, reculant légèrement une digue, mais toujours avec les mêmes idées étroites et sans plan d'ensemble et comme l'exécution est lente, parce que l'Etat mesure ses crédits très chichement, en les répartissant sur un trop grand nombre d'années, on en reste éternellement au même point, c'est-à-dire en retard de vingt ans sur l'étranger.

Résultat : pas de canaux, pas de ports, pas de

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marine, pas d'outillage de transport économique et par conséquent pas de prix de revient qui nous permette de produire à bon compte et de lutter avec les pays qui sont pourvus de toutes ces installations que nous n'avons pas.

Cependant, les intéressés peuvent pétitionner, intriguer, vitupérer contre le gouvernement dans des conférences ou dans des journaux — tout leur est permis dans cet ordre d^idées — mais il leur est interdit rigoureusement de s'aider eux-mêmes et d'exécuter les travaux dont ils ont besoin dans leur région et leur avis ne prévaudra pas sur celui des fonctionnaires, quand il s'agira d'apprécier dans quelle mesure leur port est susceptible de développement.

Nous avons donc le système le mieux conabiné qu'on puisse imaginer pour arrêter l'essor écohomique. Pas de liberté d'agir pour les citoyens, impossibilité pour eux de faire un mpuvement sans s'empêtrer dans le réseau des autorisations, des paperasseries et des formalités qui n'en finissent plus, d'autre part un Etat omnipotent, incompétent, inerte et incohérent qui s^est réservé l'initiative dans toutes les questions intéressant la vie nationale ou régionale, alors qu'il est incapable de

rien solutionner par sa constitution même. Quara nte années de ce traitement ont tué Tinitiative et Toriginalité dans nos provinces. Attachée, tenue en laisse, notre population traîne une vie languissante et ses facultés peu à peu s'atrophient.

Ne nous laissons pas impressionner par le reproche qui nous sera peut être adressé de nuire à la République en disant la vérité au peuple. Les circonstances nous obligent au contraire à parler sans ménagement. Si nous n'éclairons pas la démocratie sur l'extrême gravité des abus qui se sont glissés dans son fonctionnement et si nous ne rendons pas sensible à sa raison l'immensité des périls que les lacunes de notre organisation font courir à notre pays, il nous est impossible de lui demander cet effort suprême de rénovation dont dépend notre relèvement matériel.

Reprenons cependant notre exposé. Sur le terrain favorable dont il vient d'être parlé a grandi l'abus du fonctionnarisme, la transmission des petites affaires de province au pouvoir central occupant un personnel très important dont le nombre va sans cesse en grandissant, à mesure que la vie sociale est plus compliquée. Les difficultés de l'existence en France y contribuent :

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comme on y développe peu les entreprises, il est souvent malaisé d'y trouver des emplois et ceux-ci ne sont pas toujours grassement payés. Que de gens intelligents nous avons vus chercher inutilement une occupation pendant des mois et se contenter finalement d'une place indigne de leur mérite à laquelle ils s'accrochaient découragés ! Pas d'activité, pas de prospérité, pas de confiance dans le commerce et l'industrie en général, personne ne croyant à l'avenir et ne se sentant sûr du lendemain !

C'est en raison de ces conditions précaires que tous les Français sont plus ou moins candidats aux emplois publics vers lesquels ils sont attirés aussi par la loi du moindre effort, car dans notre administration centralisée, le fonctionnaire pauvrement rémunéré mène une vie misérable, mais exempte de soucis ; loin de son patron, l'Etat^ qui ne le connaît pas et pour lequel il n'est qu'un matricule, il travaille automatiquement, sans prendre de responsabilités, il lui est même interdit de prendre une initiative et son avancement se fait à l'ancienneté, quels que soient son mérite et son application. Nous ne disons pas que tous les fonctionnaires s'accommodent de cette médiocre exis-

tence^ nous sommes certain au contraire que beaucoup en sont révoltés, mais force leur est bien de l'accepter et finalement de s'adapter au milieu, .

Sous Finfluence du mauvais exemple que donne Tadministration de l'Etat et la stagnation des affaires aidant, il s'est produit en France ime contagion de Tesprit bureaucratique, il a pénétré partout, il a envahi les banques» les sociétés d'industrie, de commerce, d^assurance, etc. Nous connaissons une grande entreprise occupant des milliers d'employés où tous les honunes sont payés 5 francs et toutes les femmes 3 francs par jour indistinctement. Pas de prime à l'effort, pas d^initiative, pas de progrès par conséquent, la vie vie au jour le jour, le piétinement. Chez les capitalistes,, le découragement, la défiance, la peur d'entreprendre, d'oser, de risquer et aussi les idées étroites, Tégoïsme, l'incompréhension de la classe ouvrière, de ses peines, de ses misères, de ses aspirations à un état de plus haute dignité.

Sur ce terrain malsain, nous n^avons pas vu s'élever le capitalisme utile dont nous avions tant besoin dans notre pays, mais des oligarchies puis* santés et souvent parasitaires se sont enrichies à la faveur du désordre et de TRnarchie générale en

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exploitant nos défauts. De grandes sociétés financières ont entrepris d'exporter systématiquement nos capitaux en couvrant notre territoire de succursales où Ton vendait aux capitalistes apeurés des milliards de titres étrangers qui n'étaient pas toujours de tout repos, notre argent servait à développer le monde et même à commanditer nos ennemis les plus directs, tandis que notre commerce et notre industrie végétaient faute de crédit ; une industrie monopolisée vendait les produits chimiques les plus indispensables à des prix qui mettaient nos fabricants dans l'impossibilité d'exporter à l'étranger ; nos compagnies de chemin de fer usaient de leur influence pour empêcher la construction des voies d'eau dans lesquelles elles voyaient étroitement des concurrents pouvant transporter les marchandises à bon compte et les amener à réduire leurs tarifs : nos sociétés de navigations, pourvues, de subventions, n'amélioraient plus leur service et faisaient payer au commerce un fret prohibitif.

Triste situation, n'est-ce-pas „ reconnaissons-le que celle où nous étions avant la guerre. L'inertie, le désordre, la jalousie, le mécontentement partout, chacun entendant vivre sur son voisin et personne ne voulant produire et travailler utilement pour le pays .

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