Sur ce point particulier, voir la note I, page
c'est-à-dire en fait, fédération des États civilisés ;
Entre temps, développement du système des Unions avec Bureau permanent, sur le modèle de rUnion postale universelle, solidarisant de plus en plus les intérêts des États, en leur appliquant une administration commune et internationale.
C'est ainsi du moins que j'indiquais les futures étapes du mouvement, au printemps de 1898, non sans observer que certaines d'entre elles pourraient être interverties, ou même franchies sans arrêt \
Or, quatre mois plus tard, le message du tsar venait bouleverser ces prévisions, en imprimant à l'évolution une accélération irrésistible.
Ce message lui-même se rattachait directement à un ensemble de faits trop peu connus du public, et que je dois rappeler sommairement. Ce sont :
En 1894, au VI* Congrès universel de la Paix (Anvers^ l'adoption du «Code de l'arbitrage », portant organisation d'une « Cour permanente d'arbitrage » ;
1. Voir l'étude intitulée La guerre et le militaname, dans VÈre san% violence (Paris, éditions de la Revue Blanche),
En 1895, à la VI' Conférence inlerparlementaire, Fadoption d'un projet de « Cour permanente d'arbitrage international », dérivé du précédent ;
En i896, la communication de ce projet à tous les gouvernements ;
En 1898, le message du tsar ;
En 1899, la Conférence de La Haye ;
En 1900, Torganisation de la ^( Cour permanente d'arbitrage » de La Haye.
Sans doute, il est de mode de médire de cette Cour de La Haye, et d'observer avec un sourire qu'elle n'a empêché ni la guerre du Transvaal, ni celle d'Extrême-Orient.
Peu importe : l'argument ne vaut pas. On savait que la première de ces guerres ne pouvait être empêchée : si Ton avait admis les Républiques Sud-africaines, suivant leur demande, à la Conférence de 1899, on en écartait la Grande- Bretagne, et l'on tuait en germe l'œuvre imparfaite qu'il a été possible d'accomplir. Quant à l'Extrême-Orient, il est encore en dehors de la ifone d'action du parti de la Paix : on ne peut tout obtenir d'un coup. Et, s'il est vrai que ces guerres ont pu être déchaînées, il ne l'est pas moins que cette nouveauté naguère utopique —
la Cour permanente d'arbitrage — existe, et qu'elle a déjà pu rendre des sentences, c'est-àdire empêcher d'autres guerres, s'imposant ainsi à l'attention et au respect de tous.
Ces premiers résultats sont des faits, assurément minimes si on les compare aux désastres que la guerre a accumulés depuis la Conférence de 1899, mais bien considérables, si l'on sait évaluer ce qu'ils représentent de traditions heurtées de front, et d'espérances ouvertes à l'humanité souEFrante et agissante. Et pour concevoir tout ce qu'ils ont d'inespéré, il suffit de se remémorer les sarcasmes et les accusations qui accueillaient, il y a six ans seulement, ceux qui prédisaient qu'un jour viendrait où un tribunal serait appelé à juger entre les nations. Aujourd'hui, les journaux graves et bien pensants qui nous vilipendaient de la sorte, nous reprochent de n'avoir pas encore partie gagnée !
Or, ces résultats ont été bientôt suivis d'autres, plus importants encore, car nous y voyons les Etats de l'Europe occidentale emportés, bon gré, mal gré, par la nécessité d'oi^aniser enfin entre eux, non seulement la paix proprement dite, mais une véritable fédération.
Les traités d'arbitrage Ce sera l'honneur permanent. de la République
française, d'avoir été l'initiatrice des conventions d'arbitrage permanent entre grandes Puissances militaires européennes, ainsi que des ententes cordiales pour la liquidation amiable de différends anciens.
Sans doute, le type de convention d'arbitrage qu'elle a institué, d'accord avec la Grande-Bretagne, et qui a été reproduit par ses traités avec l'Italie, l'Espagne, les Pays-Bas, la Suède-Norvège, les États-Unis et la Suisse, ainsi que par le traité anglo-italien *, est bien imparfait, puisque, à l'imitation de la Convention de La Haye, il limite à des cas déterminés le recours à l'arbitrage. Mais le traité dano-hoUandais du 12 février 1904, dépourvu de toute restriction, est venu aussitôt après démontrer la possibilité de l'arbitrage absolu, tel que l'entendent les pacifistes. Et l'importance de ce dernier accord est d'autant plus grande, qu'en vertu de son article 4, il est ouvert à toutes les Puissances ; il offre donc aux pacifistes un nouveau terrain d'activité, en leur faisant un devoir de s'efforcer d'y déterminer l'adhésion de leurs pays respectifs.
1. Puis par quantité d'autres (Voir les notes II et III, p. 44 et 45).
Mais, si regrettables que soient, pour le principe, les restrictions admises, elles sont plus apparentes que réelles, et ne constituent nullement un danger. Il est vrai que les détracteurs de ces accords ont pu en contester la valeur, en arguant qu'un gouvernement belliqueux sera toujours maître de déclarer que tel différend n'est pas d'ordre juridique ou intéresse l'honneur ou l'existence de la nation, afin de le soustraire à l'arbitrage. Mais il est aisé de répondre que « tout différend peut être énoncé ou exposé de manière à pouvoir être soumis à des juges * », et recevoir par conséquent un caractère juridique, et que, sous la pression d'une opinion de moins en moins soucieuse de ruines et d'hécatombes, les gouvernements s'efforceront de donner ce caractère à leurs litiges, plutôt que de le leur contester. Et l'on ajoutera que personne n'a encore osé nier l'utilité intrinsèque des traités d'arbitrage ; que les seules critiques portées, par les sceptiques aussi bien que par les pacifistes, visaient précisément la trop grande timidité de ceux qui ont été signés ; que, vraisemblablement, les gouverne-
1. Emile Arnaud, Un traité d'arbitrage permanent entre la France et VAnglelei^e [La Justice inteimationale, 25 mai 1903.)
ments n'ont montré cette timidité que parce qu'ils ne croyaient pas que l'opinion fut déjà mûre pour quelque chose de mieux ; qu'en présence des bonnes dispositions constatées de ce côté, ils ne pourront manquer d'appliquer les traités dans un esprit de conciliation, et non de discorde ; qu'enfin il suffira donc d'achever d'éclairer l'opinion pendant les cinq années pour lesquelles les traités ont été conclus, pour qu'à leur expiration ils soient remplacés par d'autres plus satisfaisants.
Les résultats acquis : impor- Mais ce qui tance des conventions franco- montre le anglaise et franco-italienne, mieux quelle est la valeur réelle de ces traités, combien l'esprit en est supérieur à la lettre, et tout ce qu'on en peut espérer pour l'avenir, c'est l'impression de détente, de confiance, qu'ils ont produite, et les effets bienfaisants qui en sont "aussitôt résultés.
A cet égard, on peut affirmer que les quatre années écoulées entre la Conférence de La Haye et le traité franco-anglais ont été la période de ges-
tation la plus féconde que l'Europe ait connue.
Tout d'abord, s'il est vrai que la nouvelle orientation politique n'a point empêché la guerre de Mandchourie, on ne saurait nier qu'elle en a prévenu la généralisation. Qu'on se reporte à l'époque de Fachoda, et l'on imaginera ce qui serait advenu, si la France et la Grande-Bretagne s'étaient trouvées dans les mêmes dispositions qu'alors, au moment où la guerre a éclaté entre leurs deux alliées.
Ici, à la vérité, on n'est en présence que d'un résultat négatif, donc contestable. Mais d'autres faits, tangibles et d'importance capitale, sont venus montrer qu'il y a quelque chose de changé en Europe.
Le premier est la série de conventions par lesquelles la France et la Grande-Bretagne — ces prétendues ennemies héréditaires — ont réglé d'un trait de plume plus de différends coloniaux qu'il n'en fallait autrefois pour ensanglanter le monde entier.
. Je me souviens d'avoir été traité jadis de visionnaire pour avoir soutenu que ce serait un jeu, pour un ministre des Affaires étrangères animé d'un véritable esprit pacifique, de régler toutes
les difficultés pendantes entre la France et la Grande-Bretagne. C'était, disais-je, pour les deux pays, une grande facilité, que d'être divisés, non par une seule question, mais par vingt litiges distincts ; de cette manière, ni l'un ni l'autre ne pouvant espérer obtenir partout gain de cause, la porte était ouverte à une négociation d'ensemble, où chacun pourrait céder à l'autre ce à quoi ce dernier tenait le plus. L'événement a prouvé l'efficacité de cette politique de concessions réciproques, dans laquelle chacun, tenant compte des besoins et des susceptibilités légitimes du voisin, reçoit en réalité plus qu'il ne donne.
Ici, le traité d'arbitrage permanent, préparé lui-même par une active propagande du parti de la Paix, a précédé la liquidation amiable des différends.
Le cas des relations entre la France et l'Italie était plus délicat. Séparées par des défiances et des calomnies habilement semées et entretenues, liées à deux systèmes politiques opposés, ces deux nations semblaient d'autant plus irrémédiablement divisées que leurs griefs réciproques étaient inconsistants, pour ne pas dire imaginaires ; les bons citoyens qui luttaient de part et d autre
pour le rapprochement n'osaient pas espérer voir s'établir, de si tôt, plus que des relations simplement correctes.
C'est qu'en vérité le traité d'arbitrage francoitalien était mieux qu'une simple convention conclue entre deux nations. 11 devait entraîner et engager l'Europe entière : il n'était pas moins que la démonstration de la vanité des terreurs qui dominent depuis si longtemps la politique du continent.
Au printemps de 1903, c'est-à-dire au mo^nont où se faisait la propagande la plus active en faveur de la conclusion du traité d'arbitrage francoanglais, je rencontrai un des hommes politiques de France qui ont le plus contribué à la conclusion de cet accord. Je lui demandai s'il n'était pas d'avis que le moment était venu de conclure un semblable traité franco -italien. « Sans doute, me répondit-il. Et quand nous aurons le traité francoanglais, et que la Chambre sera appelée à l'approuver, je me charge de faire voter d'enthousiasme, en fin de séance, une motion invitant le gouvernement à négocier dans le même sens avec ritalie. » — (( Ce serait, lui fis-je observer, la plus grande œuvre politique qu'on puisse accomplir
actuellement. La Triple Alliance, aussi bien que la Double, n'a jamais cessé de proclamer qu'elle était sincèrement pacifique et défensive. Le malheur est seulement que cette affirmation ne rencontrait aucune créance, et que les Puissances ont donc continué d'armer comme si chacune d'elles était à la veille de se voir attaquer par l'Europe entière. Que la France et l'Italie soient liées par un traité d'arbitrage, et il sera clairement démontré à chacun des deux groupes que l'autre ne prémédite aucune agression ; on aura émoussé la pointe des deux Alliances; et, la confiance s'étant substituée à la suspicion réciproque, le désarmement deviendra enfin possible. »
Les événements se sont succédé plus vite que nous n'osions l'espérer : avant même que les Chambres aient été saisies du traité franco-anglais, un membre de la Triple Alliance était lié à la France par une convention d'arbitrage permanent.
Pour une négociation aussi imprévue, aussi contraire à l'idée que le public se faisait du caractère des deux Alliances, la marche ne pouvait être la même que dans le cas du traité francoanglais. Ici, le traité d'arbitrage a été précédé, préparé par l'accord politique, par l'entente rela-
tive à Téquilibre méditerranéen, qui avait été préparée elle-même par le soin que la France avait eu de tenir compte, lors d'une négociation antérieure avec l'Angleterre, des visées italiennes sur la Tripolitaine.
Mais, par contre, ce traité fut immédiatement suivi de la Convention de travail franco-italienne.
Cette dernière est certes moins sensationnelle, au point de vue de l'ancienne politique des chancelleries, que l'arrangement colonial francoanglais, puisqu'elle n'a déterminé de changement sur aucune feuille de nos atlas. Mais elle est infiniment plus importante, en réalité, car elle marque le début d'une ère ; elle est symptomatiquc des préoccupations de l'humanité nouvelle, tournées vers le travail productif, et non plus vers la spoliation brutale ; vers l'entr'aide fraternelle, et non plus vers les rivalités stériles. Et, si elle n'a fait passer aucune province d'un pays à l'autre, elle a fait mieux: elle a dans une certaine mesure, annexé en entier les deux pays l'un à l'autre, puisqu'elle a assuré à leurs citoyens, sur la terre dite étrangère, les avantages dont ils jouissent dans leur propre patrie ; elle a littéralement doublé la patrie pour les travailleurs français et italiens !
Peut-être trouvera-t-on ces mots un peu trop dithyrambiques. Mais semblable critique, si elle est portée, tiendra uniquement à ce que la Convention franco-italienne est totalement inconnue du public. C'est là un symptôme bien caractéristique de Tétat de la Presse contemporaine. Voici une convention qui unifie pratiquement les caisses d'épargne des deux pays, qui met sur le pied d'égalité les ouvriers français et italiens au point de vue des caisses de retraite et d'invalidité, ainsi que des accidents de travail ; les deux pays s'y engagent à harmoniser leurs législations sur la protection du travail, le gouvernement italien s'engageant notamment à créer dans son pays une inspection du travail et à réduire la durée du travail des femmes ; ils conviennent enfin que l'adhésion de l'un d'eux à toute conférence internationale en vue d'unifier les lois protectrices des travailleurs entraînera ipso fado l'adhésion de l'autre (ce qui vient de se réaliser aussitôt, la Suisse ayant proposé la réunion d'une conférence sur la réduction du travail des femmes, et la France ayant adhéré) * ; — et cette convention de
1. Voir à la note V, p. 56, le lexte de cet important document.
pur internationalisme, par laquelle, pour la première fois, deux grands pays abdiquent une si large part de leur souveraineté, tient moins de place dans les journaux que le fait divers le plus oiseux, ou qu'une réclame profitable, habilement dissimulée ; que dis-je, les journaux n'en parlent même pas !
L'importance d'un tel événement ne peut pourtant pas leur avoir échappé. La vérité est que, troublés dans leurs vieux préjugés d'isolement national, inconscients des transformations profondes déjà opérées et de celles, plus grandes encore, qui se préparent, ils n'osent pus commenter ces faits qui les surprennent et les effraient. La Jeune Europe^ tant de fois plaisantée ou décriée par eux, surgit enfin, et ceux qui devraient éclairor l'opinion publique no savent que dire.
Mais qu'il survienne encore un petit nombre de traites analogues à celui-là, et les Etats qui les auront conclus ne seroht-ils pas pratiquement fédérés, alors même qu'ils ne s'appelleraient pas officiellement des Etats-Unis ? Et que nous importera le nom, du moment que nous posséderons la chose ?
La Fédération Ce que signifient ces événed'Occident. ments sans précédent, c'est
Técroulement du système politique que Bismarck avait édifié par le fer et le feUi.^^ ^-<;
A rhégémonie française, réalisée dans une certaine mesure au temps où TEurope se réduisait à trois ou quatre dynasties rivales, passagèrement constituée par Napoléon, maladroitement cherchée encore par le Second Empire, Bismarck avait voulu substituer l'hégémonie allemande, fondée sur un bloc de puissantes alliances militaires et sur de profonds dissentiments, habilement suscités par lui entre la France, d'une part, la Grande- Bretagne, l'Italie et même, au début, l'Espagne, de l'autre.
A ces rêves chimériques d'un autre temps, la conscience des hommes de progrès et l'obscur instinct de conservation des masses répondaient, depuis quelque temps déjà : Plus d'hégémonie en Europe, ni française, ni allemande, ni autre, mais des peuples autonomes et solidaires ! Plus \ d alliances et de contre-alliances menaçantes, j mais une entente ouverte à tous, pour le bien de ] tous, pour la lutte contre la souffrance humaine I
Le rapprochement des Puissances occidentales
ne fait que concrétiser cette aspiration nouvelle. L'esprit le plus obtus ou le plus prévenu ne saurait voir de menace pour qui que ce soit dans ces arrangements, par lesquels des nations libres, traitant de paires à égales, ont réglé leurs vieux différends, en prévenant ceux de Tavenir.
Et le philosophe y salue avec joie la première réalisation de la grande idée d'Auguste Comte, de cette « République Occidentale » — nous dirions aujourd'hui : de la Fédération d'Occident^ — retardée de plus d'un demi-siècle par Napoléon III et Bismarck, et que devaient composer la France, la Grande-Bretagne, l'Espagne, la future Allemagne et la future Italie, avec les petits Etats intermédiaires ^
Sans doute, le rêve de Victor Hugo, la constitution des Etats-Unis d'Europe, était plus beau encore. Mais l'objectif plus limité d'Auguste Comte est évidemment plus facile à atteindre ; et il est aujourd'hui à portée de notre main.
A la vérité, l'Allemagne, au début de ce mouvement, semblait devoir s'en tenir à l'écart. Ceux
1. Il va de soi que, de nos jours, la combinaison comprendra en outre les Etats Scandinaves, qui tiennent depuis longtemps la tête du mouvement pacifique.
de ses organes qui passent pour refléter Topinion des classes dirigeantes, plaisantaient la politique inaugurée par la France, la Grande-Bretagne et ritalie, ou mêm e dénppj}aî<^"* a^ pUp une manœuvre, tendant k.iscder rEmpire, à nouer contre lui on ne sait quelle coalition.
Mais telle était la force dé Tidée nouvelle, que, dès juillet 1904, TAUemagne concluait avec l'Angleterre un premier traité d'arbitrage, bientôt suivi d'autres.
Assurément, il ne faut point se faire d'illusions. L'Empire Germanique, parce qu'il a signé quelques conventions d'arbitrage, n'est pas prêt à entrer de plein pied dans la République Occidentale. 11 a boudé à la Conférence de La Haye, jusqu'à porter la lourde responsabilité d'avoir fait échouer une partie de l'œuvro entreprise. Il a commencé, de mémo, par bouder au mouvement qui cnlraîne les nations libérales vers la politique de paix et d'union. Trop visiblement, il ne s'y laisse aller que de. mauvaise grâce, sous la pression des événements ; et il reste le pays du « gan* telet d'acier », du « glaive tranchant », de la « poudre conservée au sec », et aussi — car les métaphores ne sont malheureusement pas tout —
du militarisme sans frein et des budgets de guerre sans cesse croissants.
Là se trouve la grande inconnue de notre époque. Les pacifistes n'ont jamais prétendu instaurer du jour au lendemain un ordre nouveau dans le monde entier. Que la génération actuelle organise en vue de la paix l'Europe occidentale, l'Europe libérale, et établisse un accord entre elle et les États- Unis d'Amérique, et elle aura accompli sa tâche.
Mais, entre les Occidentaux et les Asiatiques, la transition est formée par le groupement formidable des peuples slaves, en grande majorité retardataires dans leur développement intellectuel et politique. Et, quelque bonne volonté pacifique qu'ait manifestée l'empereur Nicolas, il ne faut pas moins qu'une rénovation totale, disons une révolution, plus le temps nécessaire au pénible apprentissage de la liberté, pour que la Russie puisse être considérée comme un Etat véritablement européen, marchant de pair avec ceux de l'Occident. D'ici à cet avenir éloigné, elle restera une puissance semi-asiatique, heureux si son centre de gravité politique ne se porte pas davantage vers l'Orient, par la mainmise sur une partie de la Chine.
26 DÉSAUMONS LES ALPES !
D'autre part, à aucun moment de Thistoire contemporaine, l'Allemagne officielle n'a cessé d'être en coquetterie réglée avec sa voisine de l'Est ; et, en ce moment même, elle redouble d'avances à son égard, poussée qu'elle est par la crainte de l'isolement, et par la supposition que la politique actuelle de la France a pu porter ombrage à la Russie.
Supposition tout erronée, soit dit en passant. 11 faut qu'un étrange aveuglement règne à Berlin, pour qu'on n'y comprenne pas que, de toute nécessité, la Russie a été pressentie lors de la préparation des derniers traités ; que la France est destinée à jouer, en vue de la conclusion d'un accord analogue, le rôle d' « honnête courtier » entre son alliée et la Grande-Bretagne ; que la Russie, en s'empressant d'adhérer la première à la convention relative à l'Egypte, a clairement marqué son approbation du passé et ses bonnes dispositions pour l'avenir; qu'enfin il suffit que la possibilité d'un rapprochement anglo-russe soit ainsi démontrée, pour que cette entreprise — le chef-d'œuvre de la politique pacifique I — soit tentée et accomplie par notre gouvernement.
Tandis que les peuples d'Occident sont en train
de s'organiser en fédération, la Russie, déjà alliée de Tun d'eux, est donc vraisemblablement destinée à se rapprocher de ce groupement, sans cesser de s'en distinguer, pour un temps assez long, par Tensemble de ses conditions politiques, et, par conséquent, sans devoir participer à la vie commune aussi largement que chacun des autres États.
La question est de savoir de quel côté se portera l'Empire allemand, pour la durée de la période historique dans laquelle nous entrons. La Cour et les hobereaux l'orienteront-ils dans le sens d'une alliance avec la Russie, et réussirontils au point d'entraver l'accession de cette dernière à la Fédération de la paix ; ou bien, les éléments démocratiques seront-ils de force à lui faire abandonner la conception surannée des alliances menaçantes, pour l'amener à la politique des ententes amiables et juridiques ? L'Allemagne de la première moitié du xx* siècle sera-telle russe ou européenne? La Fédération d'Occident sera-t-elle limitée par le Rhin ou par la Vistule? Question angoissante, à laquelle ni les discours de l'empereur et de son chancelier, ni les articles de la presse officieuse ne semblaient
jusqu'ici promettre une réponse satisfaisante. Mais la façon même dont TAliemagnea dû entrer, bon gré, mal gré, dans la voie des traités d'arbitrage, nous permet aujourd'hui de répéter avec confiance le mot du poète : Ceci tuera cela !
Le désarmement intérieur Quoi qu'il en de la Fédération. soit, la situa*
tion actuelle est la suivante :
Concordant avec l'émotion soulevée en tous pays par la Conférence de La Haye, l'arrivée au pouvoir des partis avancés a déterminé en France une première application de ce que, dans une étude antérieure, j'appelais la « politique internationale républicaine * ». Les temps étaient mûrs pour cette tentative. Les premiers traités d'arbitrage permanent furent conclus, et leur seule existence créa aussitôt l'atmosphère de confiance nécessaire à la conclusion de deux instruments diplomatiques qui resteront parmi les plus grands événements de notre époque, l'arrangement colonial franco-anglais et la convention franco-italienne pour la protection des travailleurs.