CHAPITRE PREMIER Le point de départ. — Le terme
Vous vous méprendriez, Mesdames, sur mes intentions, si vous pensiez que je veuille vous enseigner en trois ou quatre leçons l'art d'être fervent. Notre nature, je ne l'ignore pas, se résigne difficilement à apprendre avec lenteur. Aussi sommes-nous toujours tentés de prendre au sérieux le charlatan qui, au lieu de suivre les chemins battus, se vante de nous mener au but en coupant court à travers champs. Si quelqu'un avait la prétention d'aller vite en besogne et (\o vous conduire à la ferveur par des chemins de traverse, en dehors des voies traditionnelles, il faudrail d'instinct vous défier de ses promesses : l'art d'être fervent exige une étude assez longue, et il réclame une application longtemps soutenue.
C'est donc seulement par les grands che-
mins, par ceux que les maîtres de la vie spirituelle nous ont tracés, que j'ai l'ambition de vous conduire. Ces chemins sont un peu plus longs, c'est un léger inconvénient; mais beaucoup plus sûrs, et l'avantage est appréciable. Aussi ne vous attendez pas à rencontrer dans cette étude quoi que ce soit de nouveau : je limiterai mon rôle à ramasser comme en un faisceau et à mettre en lumière les principes que vous avez rencontrés cent fois au cours de vos lectures de piété.
Précisons d'abord le point d'où nous partons. Vous avez rompu, je le suppose, avec la tiédeur. Quelle est, actuellement, votre physionomie d'âme?
Sous l'action des divers moyens dont vous avez fait usage, et grâce surtout à des communions plus fréquentes, un changement s'est opéré en vous. Je note les traits principaux de cette heureuse transformation.
Tout d'abord, vous n'avez plus cette attache caractérisée au péché véniel qui, jadis, paralysait chez vous tout progrès. Vous ne portez plus d'un cœur léger le poids de ces fautes que vous traitiez autrefois de bagatelles, et dont vous disiez si facilement : « Anrès tout, ce ne sont
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pas des péchés mortels! » Ces fautes vous pèsent aujourd'hui; vous leur faites la guerre, et vous seriez désolées que leur multiplicité engendrât chez vous l'habitude. Voilà un premier résultat qui met un abîme entre votre état actuel et votre ancien état de tiédeur.
Puis ce sont vos relations avec Dieu qui se sont sensiblement modifiées : Dieu n'est plus pour vous cette vague abstraction qui ne disait presque rien à votre intelligence, et qui disait moins encore à votre cœur. Il a sa place désormais dans votre vie. Vous le consultez dans vos difficultés, et aux heures d'épreuve vous allez à lui comme au consolateur.
Si l'union n'est pas très étroite encore entre lui et vous, il y a du moins ébauche d'amitié, et même d'intimité.
Enfin vous avez compris la nécessité de régler votre vie, d'endiguer votre activité, de ne pas la laisser se perdre à la façon du ruisseau coulant au milieu des sables. Vous vous êtes imposé un règlement qui comporte un certain nombre d'exercices de piété et détermine à quels intervalles vous devrez vous approcher des sacrements.
Voilà un ensemble de traits qui permettent d'affirmer que votre vie spirituelle est en progrès. Mais il y a un revers à la médaille. Je dois, pour être franc, no-
ter des traits d'un genre tout différent.
Vous trouvez dans vos examens de chaque soir des fautes vénielles trop nombreuses encore. Ces fautes sont-elles de pure fragilité? ou bien ont-elles été précédées d'un avertissement positif de votre conscience? Vous avez de la peine à être fixées sur ce point. Et l'incertitude où vous êtes m'inquiète pour vous : c'est l'indice d'une conscience qui n'est pas suffisamment en éveil, qui n'a pas encore toute la délicatesse que Dieu souhaiterait.
Puis, n'est-il pas vrai que vous avez peur de l'effort et que vous esquivez le plus d'occasions possible de vous mortifier? Très convaincues en théorie de la nécessité de vous vaincre, vous ne savez pas, dans les occasions, secouer la mollesse qui vous envahit et vous paralyse. Bref, 1' « agir contre » dont saint Ignace parle dans ses Exercices, en d'autres termes la réaction vigoureuse contre votre nature, n'est guère votre fait.
J'ajouterai que la vie intérieure est chez vous peu intense. Quelle est la n'alité exprimée par ces mots de vie intérieure, vous le savez, mais d'une façon vague encore. Vous n'avez pas de la chose une expérience suffisante. Vous soupçonnez seulement qu'il y a là tout un monde inexploré pour vous.