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CHAPITRE VII

Avant l'action.

Pendant. — Après.

« Il importe de savoir, dit saint Grégoire, que le démon attaque nos actions par trois endroits, et qu'il s'efforce de rendre défectueux aux yeux de Dieu ce qui paraît bon aux regards des hommes.

Il nous épie et nous harcèle avant que nous n'agissions; il continue pendant que nous agissons, et ne se repose pas même après l'action ». Vous dénoncer ces ruses de l'ennemi et vous aider à les déjouer sera faire, me semble-t-il, œuvre

très pratique.

Le démon, qui n'ignore pas la valeur d'une intention surnaturelle, met tout en œuvre pour nous distraire et nous empêcher de formuler une intention de cette sorte. Tantôt il amuse notre esprit et l'encombre de pensées futiles; tantôt il alourdit notre volonté et la retient à terre par

des affections sensibles. L'enjeu de cette première bataille est très important : il s'agit de savoir si notre activité sera surnaturelle ou non, si notre vie s'écoulera au gré de la fantaisie et de l'impression du moment, ou si elle sera orientée vers Dieu, aussi bien dans ses détails que dans ses grandes lignes. Je vous ai déjà dit toute la distance qui sépare une existence rapportée à Dieu dans ses moindres détails de celle qui n'appartient à Dieu que par une offrande générale. Le démon n'ignore pas ces choses; il les sait même plus pertinemment que nous, et voilà pourquoi il vise à laisser nos actes tomber à terre sans une intention qui les relève vers Dieu.

Si vous voulez ne pas faire le jeu de votre ennemi, prenez l'habitude de vous recueillir avant chacune de vos actions, et déterminez alors très nettement votre intention. Ce ne sera certes pas du temps perdu. On demandait à un saint pourquoi il semblait s'arrêter, pensif, avant chaque action, et ce saint répondait :

« J'essaie de diriger mes intentions, semblable à l'archer qui vise le but où sa flèche doit porter ».

Soyez aussi en garde, Mesdames, contre un appesantissement de volonté qui vous ferait verser peu à peu dans la routine. Si vous ne prenez le soin de tenir votre

âme en éveil, si vous ne vous demandez chaque jour un compte sévère, qu'arrivera-t-il? Vos intentions, très précises d'abord, deviendront vagues; surnaturelles hier, elles seront demain toutes naturelles. Je ne puis trop vous exhorter à vous raidir dès les premières annonces du mal et à fermer les issues de votre âme à la moindre infiltration de cet esprit de routine qui paralyserait chez vous tout progrès. Il vous faudra parfois, je ne vous le dissimule pas, un déploiement d'énergie considérable pour vous tenir sur ces hauteurs du surnaturel : mais l'entreprise vaut bien la peine qu'on la tente, même à ce prix; et, d'ailleurs, vous jugerez bientôt que ce n'est pas acheter trop cher la paix dont vous vous sentirez inondées.

Pendant l'action, vous aurez, Mesdames, à vous prémunir contre la vanité. Vous savez d'expérience que des actes commencés avec une intention droite sont viciés souvent par un sentiment de vanité auquel on n'a pas fermé assez énergiquement les issues de l'âme. Ce dangereux ennemi a été comparé avec raison à un voleur qui se jette sur nous à l'improviste, et nous dépouille de tout l'argent dont nous étions porteurs. S'il opérait en

plein jour et nous avertissait de sa présence, il ne serait peut-être pas très à craindre; mais il se glisse jusqu'à nous à la faveur des ténèbres, et nous attaque au moment où nous y songeons le moins. Tantôt c'est une pensée d'admiration pour notre propre mérite qu'il nous suggère; tantôt c'est par voie de comparaison qu'il procède, établissant un parallèle entre le prochain et nous, et concluant que nous sommes sans conteste ou plus habiles ou plus vertueux que lui. Il saura même, parfois, tirer d'un acte d'humilité une tentation d'orgueil et nous souffler qu'il est peu de personnes aussi humbles que nous.

Le remède est tout indiqué : hausser les épaules de dédain, et, sans nous troubler autrement de ces sollicitations, ramener notre attention vers Dieu, lui donner l'assurance que nous continuons de travailler pour lui, pour lui seul, et non pour une fumée de vaine gloire ou pour le plaisir d'avoir de nous une haute estime.

Permettez-moi de vous signaler aussi un travers dans lequel plusieurs d'entre vous, Mesdames, tombent peut-être pendant l'action. Ce travers consiste à oublier l'action que nous faisons pour nous occuper de celle qui doit suivre. Et cette préoccupation est visible parfois jusque dans les rapports mondains : à peine som-

mes-nous entrés chez quelqu'un que nous songeons à une autre visite que nous allons faire tout à l'heure. La personne qui nous reçoit n'est pas sans s'apercevoir que nous sommes très peu à la conversation, et elle n'en est certes pas flattée.

En dehors de ce manquement aux convenances, notre inattention a, dans la circonstance, un autre inconvénient : elle nous expose à perdre le principal mérite de nos actes. Est-elle pour Dieu, en effet, cette action que nous faisons l'esprit distrait, préoccupé, sans la moindre application? Dieu veut que nous soyons tout entiers à tel acte; et nous sommes à tel autre acte que nous devons faire plus tard. Est-ce là répondre à ses desseins sur nous?

Ne dites pas. Mesdames : « J'ai tant de choses à prévoir, à préparer, à organiser! » Il y a temps pour tout; mais l'heure n'est pas à ces préoccupations. Soyez plutôt à l'action du moment : vous la ferez mille fois mieux, et l'action de tout à l'heure n'en pâtira pas, je vous en donne l'assurance. Quelles sont, en effet, les mères de famille qui fournissent la plus forte somme de travail? Celles, évidemment, qui agissent avec le même calme que si elles n'avaient à s'occuper que de l'action du moment.

Tenez aussi pour certain que ce sont

celles qui méritent le plus aux yeux de Dieu. <• Un des points les plus importants de la vie spirituelle, écrit le P. Saint- Jure, le point auquel doivent prendre garde tous ceux qui veulent mériter beaucoup, c'est de s'appliquer tout entiers à bien faire l'action présente, empêchant que leur mémoire ne se souvienne d'autre chose. Repoussons donc toutes les pensées et tous les soins qui nous viendront de tous les autres sujets, quels qu'ils soient, quand même ils seraient bons, faisant attention qu'ils ne sont pas de Dieu, puisqu'ils viennent hors de saison ».

« Quand le démon, dit saint Grégoire, n'a pu vicier notre intention- avant l'action, ni se rendre maître de l'action ellemême, il fait tout son possible pour n'en pas perdre la fin . Il faut donc nous précautionner contre les pièges qu'il nous tendra après l'action.

Voici, à ce sujet, quelques conseils pratiques :

Prenez garde d'abord d'acquiescer à un contentement intérieur qui suivra une action que vous jugez vertueuse. Ce retour d'amour-propre, s'il était consenti, vous ferait perdre tout le mérite de votre acte. Xotre-Seigneur a indiqué lui-même le re-

mède : c'est de se rappeler que tout le bien qui se trouve dans une action vient de Dieu, et que le seul nom qui nous convienne est celui de « serviteurs inutiles ».

Autre conseil : ne parlez pas des succès que vous remportez, ou de la manière habile dont vous avez conduit une affaire. Il est une grosse vanité, une sorte de vantardise à l'usage des gens peu affinés et de ceux dont la note dominante n'est pas le bon sens. Je ne crains pas trop cet écueil pour vous : les vaniteux de cette catégorie sont d'ailleurs à peu près incurables, et parce qu'ils ne se connais-sent pas, et parce que tous les efforts pour leur ouvrir les yeux restent vains.

Je me défie plutôt pour vous d'une vanité plus adroite qui sait se mettre en scène sans heurter les convenances, et qui, à l'occasion, emprunte même le masque de la modestie. Il y a une façon, en effet, d'amener la conversation sur un ■ terrain qui vous est avantageux, ou de raconter sans hâblerie, avec enjouement, un petit fait où vous avez eu le beau rôle. Soyez bien en garde contre cette sorte de vanité. Saint Jean Chrysostome, qui ne reculait pas devant une figure un peu familière quand elle se présentait à point, disait que c'est le caquet de la poule qui est cause qu'on lui enlève l'œuf qu'elle vient de pondre. L'application de la com-

paraison au sujet qui nous occupe est facile à faire.

Si votre bonne action, malgré le silence que vous avez fait sur elle, vient à être connue et qu'elle vous attire des louanges, humiliez-vous devant Dieu au souvenir de toutes les fautes, de toutes les trahisons dont vous êtes coupables à son égard. Pour qui a conscience de sa valeur réelle, les louanges sont un supplice. « Ceux qui me louent, disait saint Ignace, me flagellent ». Nous avons bien d'autres raisons que lui de tenir ce langage.

Je souhaite, Mesdames, que ces quelques conseils vous aident à ne rien perdre du mérite de vos actes, et à vous acheminer d'un pas ferme et rapide vers la ferveur.

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