‹ Vers la ferveurChapitre 10 sur 39 · DE LA PURETÉ D'INTENTION · texte numérisé non relu

DE LA PURETÉ D'INTENTION

en apparence. C'est à eux que saint Augustin a dédié cette maxime consolante : « Si le coffre et la bourse sont vides, le cœur et la bonne volonté ont toujours de quoi donner ».

Que la pureté d'intention soit un précieux élément de perfection pour notre vie spirituelle, c'est ce qui ressort clairement de notre dernier chapitre. Mais le sujet est loin d'être épuisé : il importe maintenant que nous dressions la liste des intentions dont nous pouvons faire usage, et que nous déterminions le degré de bonté respective de ces diverses intentions.

On peut distinguer trois sortes d'intentions : les temporelles, les éternelles et les divines. Essayons de dire ce qu'il faut penser de chacune d'elles.

Les intentions temporelles sont celles qui visent un bien de l'ordre naturel, le recouvrement de la santé, par exemple, la bonne issue d'un procès, la réussite d'une entreprise commerciale. Que ces intentions ne soient pas les plus élevées qu'on puisse se proposer, je n'en disconviens pas. Il est certain qu'elles ont leur

place à un échelon beaucoup plus bas cpie les autres intentions dont nous aurons à parler. Mais est-ce une raison poulies condamner? Est-ce même une raison pour le prendre vis-à-vis d'elles sur un ton hautain et dédaigneux? Non certes : ces intentions sont bonnes. Pour être de l'ordre naturel, les biens vers lesquels elles tendent ne sont-ils pas des bienfaits de la Providence? et, à ce titre, ne peuventils être l'objet de nos désirs comme de nos prières? Aussi nous gardons-nous d'infliger le moindre blâme à ces intentions temporelles; nous pensons même que ceux qui les portent jusque dans l'acte le plus sacré de la religion, dans la communion, ne méritent pas l'ombre d'une critique.

Mais nous sommes arrêtés ici par une question de certaines âmes délicates à l'excès : «. Soit, nous disent-elles, il nous est permis de désirer un bien matériel comme la santé ou la réussite d'une entreprise commerciale. Mais ne ferions-nous pas mieux d'éteindre en nous ces désirs, de renoncer à toutes ces intentions et de nous en remettre, pour toutes nos affaires temporelles, au bon plaisir de Dieu? N'est-il pas plus parfait de refouler tout désir et de supprimer toute intention de ce genre, que de chercher, en quelque sorte, à peser sur la volonté de Dieu, et à lui forcer la main? »

Que plusieurs d'entre vous, Mesdames, ressentent quelque scrupule à désirer les biens de l'ordre matériel et à les demander à Dieu dans leurs prières, la chose ne serait pas pour me surprendre. Nous vivons trop encore, malheureusement, des préjugés que la spiritualité quintessenciée iu XVIIIe siècle nous a légués. Mais il y a une autre spiritualité : celle de la tradition et du bon sens. Ecoutez sa réponse.

Qui oserait prétendre que les malades qui se pressaient sur le passage du Sauveur, durant sa vie mortelle, avec l'intention d'attirer son regard et d'obtenir de lui la guérison, commettaient de ce chef une imperfection, et qu'ils eussent mieux fait de s'en remettre sans un désir, sans un geste de supplication, au bon plaisir divin? Que vaudraient alors les magnifiques éloges que l'Evangile a donnés à la foi de ces malades? — Et pour user d'un exemple plus actuel, qui oserait taxer d'imperfection l'acte d'un infirme qui va demander à Lourdes sa guérison? Voulezvous me dire de quelle indiscrétion ou de quelle imperfection nous serions coupables en accomplissant, pour notre compte personnel, un acte de foi qui reçut de Jésus dans l'Evangile les louanges les plus expresses, et qui reçoit aujourd'hui de l'Eglise, dans nos pèlerinages les plus en

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renom, les encouragements les plus précieux?

Laissons là ces appréhensions ridicules et ne croyons pas manquer de générosité lorsque nous portons dans nos prières des intentions temporelles. Est-ce que Notre-Seigneur ne nous a pas prescrit de demander notre pain de chaque jour? Aurions-nous par hasard la prétention de mieux comprendre que lui la perfection?

Il nous sera donc permis, quand nous dresserons la liste de nos intentions, de faire une place à celles qui sont d'ordre matériel, et d'offrir une prière, une visite au Saint-Sacrement, une communion, les actes d'une journée entière, en vue d'une grâce temporelle à obtenir.

Nous montons <f un degré avec les intentions éternelles. Comme leur nom 1 indique, elles tendent par une voie plus ou moins directe et d'une façon plus ou moins explicite, au bien qui ne doit pas finir, au bonheur du Ciel. La supériorité de ces intentions sur celles qui ne sont que temporelles est de toute évidence : les premières dépassent les secondes de toute la distance qui sépare le ciel de la terre, l'ordre surnaturel de l'ordre purement naturel.

Aussi avons-nous le droit de coter très haut l'intention qui vise directement le bonheur du ciel : telle serait, par exemple, l'intention d'une personne qui, en allant à la sainte table, dirait : « Je fais aujourd'hui la sainte communion pour assurer ma persévérance finale ». Mais il ne faudrait pas accorder une cote inférieure aux intentions qui auraient en vue quelque bien de l'ordre surnaturel, comme le pardon des péchés, l'acquisition d'une vertu, la victoire sur une tentation. Ces intentions ne semblent pas au premier aspect tendre à un bien éternel. Cependant il est facile, à la réflexion, de se convaincre que ces biens particuliers auxquels on vise, ne sont que des moyens pour obtenir le bien par excellence, Dieu possédé par la vision béatifique. Ces sortes d'intentions méritent donc le nom d'éternelles au même titre que celle qui se proposerait directement le bonheur du ciel.

Il faut avouer que les intentions dont nous parlons ne sont pas exemptes de toute recherche personnelle, et qu'elles ne représentent pas l'idéal de l'oubli de soi, du désintéressement. Faut-il leur en faire un grief? Faut-il de ce fait les tenir en suspicion? A Dieu ne plaise! L'amour désintéressé, sans aucun regard vers la récompense, est possible, mais pas au point de devenir un état fixe et permanent. No-

tre nature a besoin, à certaines heures, d'être soutenue et stimulée par l'attrait de la récompense; et l'Eglise a condamné avec énergie la chimère d'un état d'amour pur dans lequel il n'y aurait plus désormais de place pour l'espoir d'une récompense.

Agir en vue du bonheur éternel à obtenir, c'est donc la note vraie, la note humaine — ce qui ne l'empêche pas d'être dans la circonstance la note surnaturelle. — Et si une personne nous dit que sa piété est très souvent actionnée par l'espérance de la récompense éternelle, loin de l'accuser d'être trop terreà-terre, nous la féliciterons, et nous lui donnerons l'assurance qu'elle agit sagement en regardant du côté du terme pour se protéger contre les défaillances du chemin. Sans doute, nous l'exhorterons à multiplier les actes d'amour pur, d'amour désintéressé, et à donner le plus souvent possible à ses intentions une orientation plus élevée encore dont nous allons traiter; mais nous nous souviendrons qu'une vie habituellement pénétrée d'intentions surnaturelles, bien que ces intentions ne soient pas dégagées de tout intérêt personnel, ne laisse pas d'être une vie très méritoire, digne à tous égards de l'estime de Dieu.

Parlons maintenant de la dernière sorte d'intentions, de celles que nous avons appelées du nom de divines; et lâchons de bien mettre en relief leur trait caractéristique, leur physionomie particulière.

Lorsque nous avons en vue une de ces intentions dont nous avons traité plus haut, nous ne songeons guère qu'à notre intérêt : et l'intérêt a beau être ici d'ordre supérieur, il a beau être surnaturel, il n'implique pas moins une recherche personnelle, une préoccupation presque exclusive de nous-mêmes, de notre propre bonheur. Est-ce au contraire une intention divine que nous nous proposons?

Nous ne sommes plus alors préoccupés (pie de l'intérêt de Dieu.

Donnons des exemples : vous luttiez tout à l'heure contre telle tentation, ou vous pratiquiez tel acte de vertu, le regard fixé sur la récompense éternelle à obtenir, attirées par cette récompense, réconfortées par la pensée que vous seriez un jour dédommagées de l'effort à accomplir. Vous dépensez maintenant la même somme d'énergie; vous accomplissez le même acte de résistance au mal et de pratique du bien. Mais votre regard s'est détourné du vous pour se fixer sur Dieu; vous vous oubliez vous-mêmes pour ne plus son-

ger qu'à plaire à Dieu, à accomplir sa volonté, à procurer sa gloire : bref, les intérêts de Dieu sont devenus les vôtres.

Ai-je besoin de souligner l'excellence d'une telle intention? Vous voyez de suite qu'elle répond d'une façon parfaite à notre situation vis-à-vis de Dieu. Pour quelles fins, en effet, Dieu nous a-t-il donné l'être? Ne veut-il pas que nous soyons comme les notes du cantique que la création doit chanter à son Créateur? Il est donc de toute justice que nos intentions soient sans cesse dirigées vers ce but sublime, et que tous les ressorts de notre activité demeurent tendus vers un si noble dessein. •

Vous concevez aussi sans peine que ces intentions sont les plus flatteuses que nous puissions avoir pour Dieu. J'en appelle ici à votre cœur. Qu'une personne engagée à votre service s'acquitte consciencieusement de sa tâche et veuille gagner honnêtement ses gages, vous lui savez gré de sa fidélité et de sa loyauté. Mais vous ne lui donnez pas place pour cela parmi vos amis. Qu'une autre personne, au contraire, se dépense spontanément pour vous, sans escompter la moindre rétribution, uniquement parce qu'elle vous aime et veut vous faire plaisir. Vous ne pouvez rester insensibles à un tel désin-

téressement ; tant de délicatesse appelle votre amitié. Et il arrive que cet oubli même est en fin de compte pour cette personne la meilleure façon de servir ses propres intérêts; car vous êtes disposées à la payer de retour, à vous dépenser aussi pour elle dans l'occasion.

Si notre pauvre cœur humain, si imparfait, tressaille avec tant de bonheur quand il rencontre une affection désintéressée, s'il la place si haut dans son estime, avec quelle tendresse Dieu, qui est en matière d'amour infiniment plus délicat que nous, ne s'inclinera-t-il pas vers une âme qni s'oublie pour lui? Avec quelle sollicitude ne veillera-t-il pas sur cette âme et ne prendra-t-il pas soin de tous ses intérêts? Notre-Seigneur le disait à sainte Catherine de Sienne : « Ma fille, pense à moi : je penserai à toi. N'applique ton esprit qu'à me servir et à avancer mon règne; et je veillerai moi-même à ce qu'il ne t'arrive rien de fâcheux, et je te conduirai au ciel par la main ».

D'ailleurs, agir par amour, et animer ainsi tous nos actes de l'intention de plaire à Dieu, n'est-ce pas la vie du ciel sur la terre? Qu'est-ce donc que font les bienheureux dans le ciel, sinon aimer Dieu, le louer, désirer son règne? Plongés dans l'amour de Dieu, et comme perdus dans cet océan sans rivages, ils s'oublient eu#-

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mêmes et ne sont plus sensibles qu'aux intérêts de Dieu. Quel honneur pour nous d'être sur terre les associés des phalanges du ciel! Et j'ajoute : quel bonheur! car il est impossible qu'un peu de cette joie enivrante que Ton goûte là-haut ne descende pas parfois dans l'âme qui vit de cette vie céleste.

J'ai hâte d'en venir à la pratique et de vous dire comment vous réussirez à donner à vos intentions cette pureté et cette élévation. La chose n'est pas tellement difficile qu'elle soit à la portée seulement d'une élite, de ceux qu'on appelle les parfaits. Vous pouvez toutes tenter l'entreprise avec des chances assurées de succès. Quelle est donc celle d'entre vous qui ne puisse dire avant chacune de ses actions principales : * Mon Dieu, c'est par amour pour vous que je vais agir; je ne veux avoir d'autre ambition que celle de vous plaire »; ou, avec une variante : « Mon Dieu, prenez cette action, elle est à vous; et appliquez-la à qui vous voudrez, à la personne que vous jugerez en avoir le plus besoin »? C'est ainsi que peu à peu se formera en vous la douce habitude de travailler sous le regard de Dieu, et de modeler toutes vos intentions sur celles de Dieu.

Cette habitude s'implantera d'autant plus facilement dans vos âmes que vous sesez plus fortement convaincues d'une grande vérité, qui est du domaine de la philosophie autant que de celui de la théologie. Cette vérité trop oubliée est celle du concours que Dieu nous donne dans chacun de nos actes de l'ordre naturel et de l'ordre surnaturel. C'est qu'en effet notre énergie propre, si elle était par impossible isolée de celle de Dieu, serait frappée de stérilité : elle resterait absolument paralysée. Nous sommes toujours et nécessairement deux pour agir : Dieu et nous. Pour lire la page que j'écris en ce moment, vous aurez besoin du concours de Dieu; et j'ai besoin moi-même de ce concours pour penser et pour écrire. Ouvrir les yeux, faire un signe de la main, mouvoir l'un de nos membres :

choses bien petites en elles-mêmes, mais qu'on n'aurait pas le droit d'attendre de \d. statue de marbre que nous serions sans le concours de Dieu.

En agissant ainsi avec nous, en apportant à notre activité l'appoint de son activité personnelle, Dieu a certainement des intentions : il ne peut pas ne pas en avoir. Est-il besoin d'ajouter que ces intentions participent nécessairement à sa nature, qu'elles sont les plus parfaites qui se puissent concevoir? Eh bien, la per-

fection pour vous ne consisterait-elle pas à adopter ces intentions de Dieu, à les faire vôtres? Il n'est nullement nécessaire, remarquez-le bien, que vous connaissiez ces intentions dans le détail et que vous sachiez les cataloguer comme le ferait un professionnel de la théologie. Il n'est pas besoin, en effet, d'être grand clerc pour être convaincu que ces intentions sont parfaites; et l'esprit le moins cultivé peut arriver en cette matière à une conviction aussi arrêtée qu'un savant théologien. Je ne sache pas qu'il faille avoir blanchi sur les livres pour dire à Dieu1 avant une action : « Mon Dieu, je veux apporter dans cette action toutes vos intentions, et celles qui me sont connues, et celles qui me sont cachées. J'agis pour les mêmes motifs qui vous déterminent à agir avec moi, à me prêter votre concours ».

Auriez-vous plus de pente à vous approprier les intentions de Jésus dans sa vie eucharistique? J'en serais très heureux pour vous. Quelle excellente façon, en effet, de purifier vos intentions et de les surélever! Dans le tabernacle de la plus humble église de village, les anges contemplent un spectacle qui les ravit

d'admiration : ils voient les actes de louange, d'adoration, d'amour, que produit sans cesse le Cœur adorable de Jésus. Qui pourrait dire la perfection de ces actes? Qui pourrait imaginer l'honneur et la joie qu'ils apportent à la sainte Trinité? Aussi, lorsque vous agissez en union avec Jésus-Hostie et lorsque vous empruntez alors au Cœur eucharistique du Sauveur ses intentions, je vous donne l'assurance que vous faites œuvre très agréable à Dieu et très utile pour votre salut.

Très désireuses d'atteindre à là ferveur. vous voulez, Mesdames, donner à vos actes toute la bonté surnaturelle dont ils sont susceptibles. Or l'intention actuelle que vous aurez en agissant sera l'un des facteurs principaux de bonté surnaturelle pour ces actes. Tâchons de mettre cette vérité dans tout son jour par des exemples.

Voici une personne qui, le matin, a offert tous ses actes à Dieu, et qui, sans renouveler cette intention du matin, se met à table à midi pour prendre son repas. A côté d'elle, une autre personne a offert aussi ses actes à son réveil; mais, de plus, avant de se mettre à table, elle a renouvelé son intention du matin et affirmé à Dieu que le pacte durait toujours, qu'elle continuait d'agir pour lui. Mettez-vous ces deux actes au même rang? Leur attribuezvous la même valeur surnaturelle? Non.

certes; vous prononcez sans hésiter que

le second est beaucoup plus méritoire que le premier. Et si je vous demande pourquoi, vous répondez : Parce que cet acte a été offert à Dieu au moment où il a été produit; parce que l'auteur de cet acte, au lieu de laisser sommeiller son attention, l'a éveillée et dirigée vers Dieu. Eh bien, voilà l'intention actuelle : c'est l'intention dirigée vers Dieu avant l'action, de telle sorte que l'action soit produite sous son influence immédiate. Quelle est au juste, d'après l'enseignement théologique, la valeur de cette intention actuelle, c'est ce que je voudrais rechercher avec vous.

Première question : l'intention actuelle est-elle nécessaire pour donner à l'un de vos actes une valeur surnaturelle? Non : par le seul fait que vous êtes en état de grâce, chacun de vos actes a un mérite surnaturel. Je ne suis ici que l'écho du prince de la théologie, de saint Thomas.

Demandons, en effet, à saint Thomas ce qu'il pense de cette personne qui s'est mise à table simplement pour satisfaire son appétit, sans diriger son intention vers Dieu. « Son acte, répond le grand théologien, a été un acte vertueux, méritoire du ciel. — Mais elle n'a pas pensé à Dieu en le faisant, et ne s'est nullement préoc-

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cupée de la gloire de Dieu! — N'importe : il lui a suffi d'être en état de grâce pour mériter. — Mais elle a voulu sa satisfaction! — Le mal serait d'avoir voulu une satisfaction qui allât jusqu'à l'excès-, or, je n'aperçois pas trace d'excès dans l'acte d'une personne qui mange parce qu'elle a faim. Il est même des actes beaucoup plus rebelles en apparence à tout mérite surnaturel, que je n'hésiterais pas à ramener à la loi commune. — Alors tout acte délibéré, accompli en état de grâce, est méritoire pour le ciel? — Assurément, pourvu que cet acte soit moralement bon ».

Saint Thomas a condensé son enseignement dans ces deux brèves formules qui ne peuvent laisser aucun doute sur sa pensée : « Lorsqu'on a la grâce, toute œuvre bonne, pourvu qu'elle soit libre, est méritoire. — Pour ceux qui sont dans l'état de grâce, tout acte qui n'est pas un péché est méritoire ».

Je vous dois, Mesdames, la raison théologique qui sert de fondement à cette bienfaisante doctrine de saint Thomas. Cette raison, c'est que la valeur d'un acte est proportionnée à l'élévation de l'agent qui le produit. D'autres causes pourront ajouter encore à la valeur de cet acte; mais celle-ci est déjà à elle seule une source de mérite. De l'aveu de tous, l'acte de

Notre-Seigneur, équarrissant à Nazareth une pièce de bois, était plus élevé que tous les nôtres. Pourquoi, sinon parce que c'était l'acte d'un Dieu? Eh bien! la grâce sanctifiante divinise une âme : elle en fait une copie de Dieu, un être d'espèce nouvelle et très haute, dont tous les actes, quand ils ne sont pas des péchés, dépassent la pure nature. Ajoutez à ces actes l'intention de plaire à Dieu, leur valeur s'élèvera encore; mais avant même que vous ayez formulé explicitement cette intention, ils sont bons déjà d'une bonté surnaturelle, et déjà méritoires du ciel. Cette doctrine nous fait toucher du doigt l'immense supériorité du juste sur le pécheur au point de vue de l'acquisition des mérites. Un homme qui est dans l'amitié de Dieu, encore que ses occupations soient des plus vulgaires, et qu'aucune intention surnaturelle ne les relève d'une façon habituelle, cet homme encaisse tous les jours des trésors de mérites, peut-être sans s'en douter, par le seul fait qu'il a été anobli et élevé par la grâce à un état supérieur. C'est ainsi (pi'un rentier, tout en restant les pieds sur ses chenets, voit son capital grossir chaque jour. Il est rentier : voilà qui explique tout. Le capital dont il dispose fructifie de lui-même, sans exiger de son possesseur la moindre dépense de travail. Le pé-

cheur, au contraire, a beau s'agiter; il est un cadavre spirituel; ses actes ne peuvent par conséquent devenir méritoires pour le ciel. Son encaisse, au bout de la journée, est nulle; et après quarante ans de cette existence passée dans le péché, il ne sera pas plus riche que le premier jour : il n'a pas d'argent placé, et il est dans un état qui l'empêche d'en gagner. Quand ces deux hommes, dont la vie fut remplie d'actes identiques en apparence, se rencontreront dans l'éternité, l'un sera devenu fort riche, à son insu peut-être, et l'autre aura les mains vides. Ce résultat n'est pas dû à une différence dans les actes, puisque nous les avons supposés identiques. Il faut donc l'attribuer uniquement à la différence de l'état dans lequel chacun de ces deux hommes se trouvait pour agir.

Si le cadre restreint de cette étude ne m'imposait la discrétion, il me serait aisé de démontrer que l'enseignement de saint Thomas a trouvé droit de cité chez presque tous ceux qui ont traité de la spiritualité. Voici, par exemple, le témoignage de Louis de Grenade : « Un des effets de la grâce sanctifiante est de rendre l'homme si aimable et si grand aux yeux de Dieu que, le péché excepté, toutes ses actions lui sont agréables et méritent la vie éternelle; et quand je dis

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toutes ses actions, je n'entends pas seulement les actes de vertu, mais même les œuvres naturelles, telles que le boire, le manger, le dormir, etc., par la raison que, dès l'instant que celui qui les fait jouit de l'amitié de Dieu, ces œuvres ne peuvent manquer d êlre regardées avec faveur, et récompensées avec magnificence ». Saint François de Sales pense de même : « Il suffit que nous soyons enfants de Dieu par dilection pour rendre tout ce que nous faisons entièrement dédié à sa gloire ».

Ce serait une erreur grossière de considérer la doctrine qui vient d'être exposée comme un encouragement à la négligence, à la tiédeur. Nous n'avons visé, en écrivant ces lignes, qu'un seul but : rassurer les âmes qui, au milieu des préoccupations de la vie active, ont beaucoup de peine à renouveler fréquemment leur intention. Peut-on espérer, par exemple, que des mères de famille, accablées de soucis et d'affaires, auront le loisir d'offrir à Dieu chacune des innombrables actions d'une journée, comme une Carmélite ou comme un Chartreux peuvent le faire? Plutôt que de décourager ces excellentes âmes, ces chrétiennes remplies de bonne volonté, en insinuant,

contrairement à toute vérité, que leur vie n'est qu'une série d'imperfections, j'ai mieux aimé faire œuvre de justice et de charité, en rappelant que chacun des actes de cette vie est méritoire aux yeux de Dieu.

Après leur avoir donné 1 assurance qu'elles ne perdent pas leur temps, nous leur disons : « Vos actions sont bonnes déjà, même en dehors de l'intention actuelle qui les animerait. Mais voulez-vous centupler leur valeur? Offrez-les à Dieu, et rapportez-les à Dieu immédiatement avant de les faire ». Deux choses, disait saint Vincent de Paul, contribuent à donner sa beauté à un habit : l'étoffe dont il est fait, et les broderies dont il est orné. Or, l'intention actuelle est une broderie précieuse dessinée, pour ainsi dire, sur l'un de nos actes. Serions-nous sages de négliger un semblable élément de perfection?

Vous mesurez du regard, Mesdames, la difficulté de l'entreprise, et vous vous déclarez incapables de détailler ainsi tous vos actes sous le regard de Dieu, de soutenir votre attention de telle sorte que votre activité tout entière soit rapportée à Dieu. J'abonde dans votre sens; je confesse que l'entreprise n'est pas seulement

difficile, mais qu'elle est humainement irréalisable. Quiconque a essayé de créer en soi l'habitude dont nous parlons, sait à quoi s'en tenir sur ce sujet; il est fixé sur la valeur de l'effort humain pour atteindre à ce résultat. Mais nous parlons de l'effort humain isolé de Dieu. Dès que la grâce entre en scène, tout change d'aspect : les impossibilités disparaissent, et les difficultés s'atténuent. Vous avez fait, me dites-vous, cent tentatives pour acclimater en vous cette habitude d'offrir à Dieu toutes vos actions, et toutes ces tentatives sont demeurées infructueuses. Je n'en suis pas surpris : vous n'aviez pas la bonne méthode. Finissez par où vous auriez dû commencer : demandez instamment à Dieu sa grâce, et vous verrez les difficultés s'aplanir. Je ne dis pas que votre chemin va devenir tout de roses, et que toute la lutte va vous être épargnée : la grâce n'a pas coutume de dispenser de l'effort personnel. Je dis seulement que votre tâche se trouvera facilitée dans une mesure que vous ne soupçonnez pas.

Puis remarquez bien qu'il s'agit ici d'une œuvre de longue haleine. Je ne vous demande pas de brûler les étapes et d'arriver en un jour au but. Procédez plutôt avec méthode, gagnant chaque jour un peu de terrain, commençant par of-

frir tels actes de vos journées, offrant ensuite tels autres actes, et créant insensiblement en vous l'habitude de revenir à Dieu avant chacune de vos actions principales.

Beaucoup de personnes se trouvent bien d'opérer ce retour à Dieu toutes les heures, de se replacer à chaque heure sous le regard de Dieu. De fait, il est très doux pour une âme de renouveler ainsi, à intervalles fixes, le pacte qu'elle a conclu le matin avec Dieu, et de lui donner l'assurance qu'elle continue d'agir et de se dépenser pour lui. J'ai connu nombre de personnes à qui cette méthode réussissait fort bien, et qui se félicitaient de l'avoir adoptée. Pourquoi, Mesdames, ne tenteriezvous pas de la faire vôtre? Je crois qu'elle serait pour vous le premier pas dans la voie de la perfection et un moyen assuré de pratiquer cette prière intérieure, cette prière du cœur qui vaut mieux que la récitation routinière des plus belles formules.

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