CHAPITRE XXVI
La mortification par la maladie.
Quelle est celle de mes lectrices qui n'ait eu à subir déjà l'épreuve de la maladie? Cette sorte de mortification mérite bien que nous lui consacrions une étude spéciale : elle est, en effet, dans les desseins providentiels, l'un des facteurs les plus puissants de notre sanctification; et puisqu'il faut qu'un jour ou l'autre nous liions connaissance avec elle, il importe que nous sachions pourquoi nous devons lui faire bon visage.
Puis j'ai un intérêt personnel et presque égoïste à traiter de ce sujet. Je n'oublie pas que Notre-Seigneur attache un grand prix à la visite des malades. Cette visite est mise par lui au nombre des œuvres de miséricorde qui doivent attendrir son cœur au jour des suprêmes justices : « J'étais malade, infirme, dira-t-il aux élus, et vous m'avez visité ». Or, ce chapitre que j'écris est comme une visite faite par moi
à toutes celles d'entre vous qui ont besoin d'être soutenues et consolées aujourd'hui dans la maladie, ou qui en auront besoin demain. Ce faisant, j'exerce donc une fonction de mon ministère pastoral qui est chère à Jésus et qui doit m'être également chère.
Il y a, Mesdames, de ces maladies qu'un écrivain a appelées avec beaucoup de justesse des « maladies de luxe », et qui méritent d'être traitées par un haussement d'épaules. Ces sortes d'affections 'sévissent chez les personnes qui, ayant des loisirs, passent leur temps à s'étudier, à s'analyser, à se tâter le pouls, comme on dit vulgairement. Elles ont des façons de s'exprimer qui étonnent et prêtent même au rire. Ainsi, dans leur langage, un sommeil un peu troublé s'appellera une terrible insomnie. Un vague malaise, ou une légère pesanteur de tête sera une douleur atroce, lancinante, épouvantable. Si, prenant leur mal en pitié, vous leur demandez ce qu'elles souffrent, elles vous répondront avec une grande simplicité dans l'expression qu'elles souffrent le martyre.
Eh bien! Mesdames, ce sont là des martyres qui ne sont nullement agréables à Dieu. Ces vaporeuses misères ne peuvent
lui être décemment offertes; elles sont une sorte do. provocation à sa justice: on conçoit qu'il supporte impatiemment les plaintes affectées du bonheur ingrat. Ce qui serait agréable à Dieu de la part de ces malades, j'allais dire de ces maniaques, ce serait le retour au bon sens, un culte plus discret de leur personne, et la pratique active de la charité. En allant s'asseoir souvent au chevet de vrais malades, elles verraient toutes leurs souffrances imaginaires s'envoler bientôt.
Il s'agit maintenant de justifier ce que j'avançais plus haut : à savoir que la maladie, quand elle n'a pas son siège dans l'imagination, peut devenir un des éléments les plus actifs de notre sanctification.
Le danger le plus grave peut-être qui nous menace dans notre vie spirituelle est la dispersion de nos forces au dehors, l'éparpillement de nos facultés sur les mille objets extérieurs qui nous sollicitent, nous attirent, nous captivent. Etablissez le bilan de chacune de vos journées : il y entre du travail, du plaisir, des relations de famille ou d'amitié, de la rêverie, de tout, en un mot, sauf du repliement à l'intérieur. Nous vivons à la vapeur, tou-
jours au dehors, sans prendre le temps de regarder un peu au dedans. Aussi l'on peut dire de la plupart des âmes qu'elles sont des étrangères chez elles : elles n'y habitent presque jamais.
Le mal que je signale ne sévit pas seulement parmi les incro}Tants, parmi ceux qui vivent en dehors de l'idée chrétienne. Quelles sont celles d'entre vous, Mères chrétiennes, qui ne se laissent pas fasciner par ce mirage des choses extérieures? Quelles sont celles d'entre vous qui vivent au dedans, habituellement recueillies sous le regard de Dieu, plus occupées des réalités surnaturelles que du spectacle mouvant des choses d'ici-bas?
Les choses étant telles, je vous demande si Dieu ne fait pas à une âme une grâce insigne en l'isolant pour un temps de ces vanités qui la captivent, en la contraignant à une sorte de retraite à laquelle elle n'aurait jamais eu le courage de se résigner? Bénie soit donc la souffrance et bénie soit la maladie qui servirent d'instruments à Dieu pour ce dessein. Votre médecin vous recommande le silence : il le juge nécessaire pour votre santé physique. Dieu l'estime non moins nécessaire pour votre santé morale, et c'est pour elle qu'il vous l'impose comme d'office, à la façon d'une médecine amère peut-être, mais salutaire.
L'auteur de l'Imitation parle avec tendresse des charmes de la cellule : « Fidèlement gardée, écrit-il, elle devient douce à la longue; mal gardée, elle n'engendre que dégoût et ennui. Si dès les commencements vous la gardez avec constance, elle deviendra bientôt pour vous une amie chère et la plus précieuse des consolations ». J'en appelle ici à l'expérience de plusieurs d'entre vous. N'est-il pas vrai que la perspective d'une inaction forcée de quelques jours, de quelques semaines peut-être, était pour vous un épouvantair? Avec quelle appréhension vous êtes entrées dans cette chambre de malade qui vous produisait l'impression d'une prison, presque d'un tombeau! Comment se faitil qu'à la demande de vos amies : « Vous devez vous ennuyer horriblement?» vous ayez répondu souriantes après quelques jours : « Mais non, je ne m'ennuie nullement » ?
Connaissez-vous ce petit livre si délicatement écrit par X. de Maistre : « Voyage autour de ma chambre » ? L'auteur cou sacre les loisirs d'une réclusion forcée à voyager dans sa chambre, et le temps s'écoule pour lui avec une rapidité étonnante. Il fait dans sa chambre de véritables découvertes : c'est tout un monde qui se révèle à lui. Vous aussi, vous avez voyagé dans cette chambre où la mala-
die vous avail clouées; vous avez voyagé non en humoristes comme X. de Maistre, mais en chrétiennes, et vous avez découvert deux choses que vous vous imaginiez connaître, et qui étaient pour vous deux mondes inconnus : votre âme et Dieu. Heures fortunées! heures décisives dans votre vie que celles où s'opéra cette rencontre de votre âme et de Dieu! Vous ne saviez pas hier quelle réalité se voilait sous ces mots de Dieu et de Jésus-Christ; vous ne tressailliez pas quand on les prononçait devant vous. Et aujourd'hui vous ressentez quelque chose de l'ivresse de ce mathématicien qui, après une découverte scientifique, parcourait les rues de sa ville en criant à tout venant : « J'ai trouvé! J'ai trouvé! » Vous avez trouvé plus qu'une, froide réalité de science naturelle : vous avez trouvé votre Dieu, son Cœur, son amour, la tendresse infinie quïl a pour vous. Quel trésor! Et comme vous comprenez maintenant cette parole que vous aviez lue souvent dans l'Evangile sans qu'elle vous frappât, que « le royaume de Dieu est au dedans de vous, et que ce royaume est paix, joie, repos de l'âme dans l'Esprit-Saint » ! Aussi la reconnaissance déborde de votre cœur quand vous vous reportez à ces jours où, dans la solitude de votre chambre, vous avez noué avec Dieu, avec Jésus-Christ,
ces relations d'intimité. Vous ne croyez pas les avoir achetées trop cher au prix des quelques souffrances que la maladie vous apportait.
Il en est sans doute parmi vous, Mesdames, pour qui l'épreuve est devenue chronique, et qui, sans être réduites à l'inaction, doivent rayer de leur programme une foule de choses qu'elles aimaient, qu'elles aimaient trop peut-être : visites, voyages, réceptions, à peu près toute la partie mondaine de leur vie. Faut-il les plaindre? Non certes, mais plutôt les féliciter. Elles auraient gaspillé chaque jour dans ces futilités des heures qu'elles peuvent maintenant donner à Dieu et à la préparation de leur éternité. Ces vies, qui, en raison d'une santé débile, semblent vouées à la stérilité, deviennent extrêmement fécondes lorsque l'idée chrétienne les pénètre et les soutient; et telle âme qui se serait infailliblement perdue si Dieu lui eût laissé une santé robuste, s'est élevée aux sommets de la sainteté, parce qu'une disposition providentielle l'a sevrée de toutes les vanités pour lesquelles elle se passionnait.
N'avez-vous pas admiré déjà, Mesdames, le don que certaines personnes
possèdent de consoler toutes les souffrances qu'elles rencontrent sur leur chemin? Elles n'ont nul besoin de s'épancher dans un flot de paroles : par un mot heureusement placé, par un bon regard, par un simple pressement de main, elles savent témoigner leur affectueuse S37mpathie, consoler des âmes qui souffrent et faire luire un rayon d'espérance dans des cœurs que le malheur avait aigris. Tenez pour certain que ces personnes elles-mêmes ont souffert, que c'est à l'école du malheur qu'elles ont appris à consoler les autres. Ceux pour qui la vie n'a eu que des sourires sont en effet dans l'incapacité absolue de comprendre et de consoler ceux qui souffrent. D'où cette sorte de dureté qui nous choque parfois chez des gens très vertueux d'ailleurs. Et de ceci il ne faut pas leur en vouloir : il leur manque un sens : le sens de la souffrance; c'est une lacune que ni l'intelligence, ni l'étude, ni l'affection même ne peuvent combler.
Qui sait si Dieu ne vous envoie pas la maladie pour vous donner ce sens de la souffrance, pour vous rendre compatissantes à toutes les misères qui plus tard viendront à vous? C'est un grand et glorieux ministère que celui de la consolation : c'est un privilège que Jésus a acheté au prix de toutes les tortures de sa
Passion. Il a voulu connaître par expérience la souffrance dans ce qu'elle avait de plus épouvantable, afin que toutes les douleurs humaines pussent un jour se tourner vers sa Croix avec reconnaissance et répéter la parole de saint Paul : « Nous n'avons pas un Pontife incapable de compatir à nos maux; car il les a portés dans sa chair, et il sait l'infirmité. T>
Quelle gloire pour vous d'être les associées de Jésus dans sa fonction de consolateur, de pouvoir comme lui toucher désormais à toutes les douleurs humaines sans risquer de les froisser ou de les exaspérer, mais plutôt avec la certitude que votre s}'mpathie, chrétiennement manifestée, les berce et les endort. Et à qui êles-vous redevables de ce secret que vous ne possédiez pas hier? A la maladie qui vous initia à la science de la souffrance. Vous portez dans vos douleurs passées une puissance infaillible de consolation.
Lorsqu'en regard de la dette contractée par vous vis-à-vis de la justice divine, vous placez les mortifications qui ont pour mission d'éteindre cette dette, n'êtesvous pas prises d'épouvante, Mesdames.
à la vue de l'énorme disproportion qui existe entre ces deux termes? Ne vous demandez-vous pas avec terreur comment la balance sera jamais rétablie?
Dieu a pourvu à l'insuffisance de vos mortifications : il vous mortifie lui-même par la maladie. Et il frappe à l'endroit sensible, car jamais, de votre propre choix, vous ne vous seriez arrêtées à cette mortification : « Tout, auriez-vous dit, tout plutôt que cette maladie ou que cette infirmité qui va me condamner à l'inaction! ■/>
Je place sous vos yeux une page où L'un des meilleurs maîtres de la vie spirituelle nous présente la maladie comme la mortification par excellence, comme une expression certaine de la volonté de Dieu. « Si les autres mortifications sont d'argent, celle-ci est d'or, puisque, tout en venant de nous, puisqu'elle vient du péché, cependant, par son grand côté, et en tant que tout ce qui arrive dépend de la Providence de Dieu, elle est de fabrique divine. Aussi comme ses coups sont justes! Comme elle est efficace! Comme mieux que le travail et que toutes les pénitences volontaires, elle atteint le vif du vieil homme et nous arrache vraiment à nousmêmes! J'ose dire que la patience dans une maladie, surtout dans une maladie longue, est le chef-d'œuvre de la morti-
fication. et. partant, le triomphe des âmes mortifiées. Mais pour celles qui ne le sont pas, c'est le tombeau des illusions. Que de prétendues vertus s'en vont alors en fumée, et comme le fond se montre alors à découvert! On est d'une délicatesse excessive, et, par suite, d'une humeur détestable; on se plaint de tout et parfois de tout le monde; on est plein d'exigence; on ne voit jamais assez souvent le médecin; on ne fait jamais assez de remèdes, ou l'on n'a pas de remèdes assez distingués. On remuerait ciel et terre pour se procurer le moindre soulagement. » (Mgr Gay, Vie et vertus chrét.).
Je vous exnorte, quand vous recevrez la visite de la maladie, à faire appel surle-champ à votre esprit de foi et à vous placer en face des quelques considérations que je viens de vous exposer. On ne vous entendra plus alors vous répandre en plaintes amères contre votre destinée, plaintes peu édifiantes, car la destinée ne peut signifier ici que la Providence. Puis, sous l'influence de l'idée chrétienne de la maladie, vous contiendrez votre mauvaise humeur et ne ferez plus pâtir votre entourage d'une situation dont il n'est nullement responsable. Pourquoi même n'arriveriez-vous pas, aidées de la grâce, à vous réjouir de l'épreuve, et, le
regard tendrement fixé sur votre Crucifix, à remercier Dieu qui ne vous frappe dans le temps qu'afin de vous épargner pour l'éternité?