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CHAPITRE XXVII L'Apostolat

Ne vous semblerait-il pas, Mesdames, que notre étude de la ferveur resterait incomplète si elle ne contenait un chapitre concernant l'apostolat? Ne pouvant, dans les limites que je me suis tracées, donner à ce sujet tous les développements qu'il comporte, je me bornerai à quelques conseils pratiques.

Faut-il démontrer qu'une âme fervente doit être une âme apôtre? Est-ce que l'évidence se démontre? L'apostolat n'est pas autre chose que la manifestation au dehors du feu qui brûle une âme au dedans. Donnez-moi une âme qui soit fervente pour Dieu, c'est-à-dire qui brûle pour Dieu, comme l'indique l'étymologie du mot ferveur. Cette âme ne tiendra pas son amour enfermé : elle voudra qu'il sorte.

qu'il se répande, qu'il embrase d'autres âmes. Car notez ce trait qui distingue l'amour divin de tous les autres amours: ces derniers sont égoïstes; ils s'enferment dans une contemplation et une possession jalouses de leur objet; d'un seul mot, ils ont horreur du partage — je ne les en blâme pas, je constate seulement; — tandis que l'amour divin voudrait associer à son bonheur l'univers entier; il voudrait, dans son désintéressement, crier à toute créature combien il fait bon aimer Dieu et combien il fait bon jouir de Dieu.

Si vous me montriez une âme réputée fervente et qui ne fût pas apôtre, apôtre par tous les moyens dont elle dispose, je vous dirais : On se trompe à son endroit. Je ne crois pas à l'amour de cette âme pour Dieu, pas plus que je ne crois aux délices dont elle se prétend inondée après ses communions. Sa ferveur? Du placage, un trompe-l'œil! Ses consolations spirituelles? Le produit d'une imagination surchauffée! Si elle avait un peu de flamme pour Dieu, elle aurait aussi de la flamme qui fait les apôtres; car, pour me servir de la définition d'un orateur contemporain, « l'apostolat n'est pas autre chose que l'amour de Dieu s'épandant au dehors, se communiquant, comme fait la flamme, aux objets d'alentour. »

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De quelles armes ferez-vous usage, Mesdames, clans votre apostolat? Je ne vous étonnerai pas en vous disant que l'arme par excellence est la prière. Vous êtes trop nourries de surnaturel pour ne pas donner à ce moyen la première place, pour ne pas le préférer à d'autres plus brillants, peut-être, et plus bruyants, mais beaucoup moins efficaces.

Si je vous disais : « Pour être apôtre, il vous faut une intelligence transcendante, un esprit cultivé, des aptitudes littéraires ou scientifiques », vous me répondriez sans doute : « Je n'ai rien de tout cela: l'apostolat ne sera jamais mon fait. » Mais je réclame de vous une science qui est à la portée de tout le monde, dans laquelle une simple femme qui ne sait qu'égrener son rosaire peut exceller à l'égal d'une femme de génie: je réclame uniquement de vous un peu de là science de la prière. Il n'est personne parmi vous, n'est-il pas vrai, qui ne possède les rudiments de cette science? Concluez donc que toutes vous pouvez être des apôtres.

Voulez-vous me dire d'ailleurs ce que valent pour la conversion d'une âme tous ces moyens dont le monde fait tant de cas : une haute culture intellectuelle, une parole éloquente, le tact, l'habileté dans

le maniement des âmes? Qu'est-ce que tout cela? de l'humain, du naturel. Or, c'est une œuvre toute surnaturelle qu'il s'agit de réaliser. Ah! ce que vaut toute celle poudre aux yeux, ce que vaut tout ce bruit d'une parole humaine, nous le savons, nous prêtres, qui traitons avec les consciences; et lorsque notre parole a converti une âme, je vous assure que nous ne sommes pas tentés de nous enorgueillir. Cette conversion, nous l'attribuons, et à bon droit, à la prière d'une âme que peut-être nous ne connaissons pas, de telle Carmélite dans son couvent, ou de telle pauvre femme qui, clouée par la maladie sur son lit de souffrances, a offert ses prières et son immolation poulie succès du ministère sacerdotal.

Pour porter sur l'efficacité de la prière un jugement ainsi motivé, pour mettre l'action de la prière au-dessus de tout le bruit d'une parole humaine, et au-dessus de toutes les industries du génie humain, il faut rompre avec les façons de juger qui sont usitées dans le monde et se placer en plein dans l'ordre surnaturel. Mais l'opération qui n'irait pas sans difficulté pour des âmes peu familiarisées avec le surnaturel, devient aisée pour des chrétiennes de votre trempe. Croyez donc à la toute-puissance de la prière pour la conversion des âmes, et croyez qu'en priant,

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après une communion, par exemple, pour une âme qui vous est chère, vous faites acte d'apostolat autant et mieux que lorsque vous cherchez par votre parole à dissiper les préjugés de cette âme ou que vous la pressez de briser avec son indifférence.

Quelle autre arme vous recommanderaije dans votre apostolat? La discussion peut-être? Elle est utile parfois; mais il faut en user avec une extrême discrétion. Il peut arriver que le conseil, même sous sa forme la plus amicale, ou que l'exhortation, même quand elle est dénuée de tout pédantisme, fassent plus de mal que de bien. Dans le doute sur l'opportunité d'une parole à dire ou d'une discussion à entamer ou à prolonger, abstenez-vous donc. Abstenez-vous surtout lorsqu'un sot propos émis par votre interlocuteur vous fait la partie belle et vous permet de lui prouver qu'il a parlé sans discernement. Il ne vous pardonnerait pas ce triomphe : un homme humilié est insensible aux meilleures raisons; il ne sent que la blessure de son amour-propre.

La bonté, croyez-moi, vous réussira toujours mieux que la discussion. Par la bonté, vous arriverez, un jour ou l'autre,

à prendre de l'ascendant sur la nature la moins malléable, sur le cœur le plus fermé. Je puis bien en appeler ici à vos souvenirs. Vous avez été en contact avec une belle intelligence, avec une personne dont le talent s'imposait à votre admiration. Puis vous avez conversé avec une âme bonne, qui vous témoignait de la sympathie, qui vous demandait de lui laisser partager vos peines et vos joies. Eh bien! si l'une des deux exerça quelque ascendant sur vous, ce ne fut pas celle dont l'intelligence vous a éblouies, mais celle dont la bonté vous a attirées. Soyez donc bien convaincues que c'est la bonté surtout qui sauve les âmes; rappelez-vous qu'un acte de bonté peut être le premier anneau d'une chaîne qui s'appellera persévérance finale, quand elle se sera déroulée jusqu'à son dernier chaînon; et l'on ne vous entendra plus riposter à votre mari sur un ton aigre pour une observation qui vous paraît imméritée; vous saurez, dans l'occasion, faire litière de votre amour-propre, arrêter une parole qui vous brûle les lèvres, mais qui blesserait telle âme que vous avez l'ambition de sauver.

* * Le champ qui s'ouvre de nos jours à

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l'apostolat d'une femme chrétienne est fort étendu : catéchismes, visites des pauvres, visites des malades, diffusion de la bonne presse, etc. Que chacune de vous se dépense dans la mesure du possible au service de ces œuvres paroissiales, ou des autres œuvres catholiques d'intérêt plus général, rien de mieux : c'est le vœu de Dieu que vous soyez en toute occasion les auxiliaires de vos prêtres. Mais n'oubliez pas que le premier champ où doit s'exercer votre apostolat est la famille. Avant de conquérir à Dieu des âmes qui vous sont étrangères, vous devez assurer son règne sur celles qui vivent au même foyer que vous. Etrange apostolat, en effet, que celui qui rayonne au dehors, et porte au dehors les ardeurs d'un zèle conquérant, pendant qu'au foyer domestique des âmes ont faim de la vérité surnaturelle, et s'étiolent loin de Dieu! Soyez donc apôtres d'abord dans la famille.

Vous n'attendez pas de moi que je vous dise à l'aide de quelles industries il vous faudra convertir un mari réfractaire à toute pratique de religion. Tout ici est relatif, et ce qui réussit dans un cas donné pourrait fort bien échouer dans une autre circonstance et même empirer le mal. A chacune de vous d'étudier le terrain où elle doit évoluer et de régler dans ses

grandes lignes le plan d'attaque de cette âme qui lui est chère.

Il est un autre champ où votre apostolat pourra se donner libre carrière et espérer des résultats plus immédiats : je veux parler de l'éducation de vos enfants. Pour limiter ce sujet qui appellerait d'amples développements, je me bornerai à deux conseils pratiques.

Donnez-vous pour première tâche d'éveiller le sens religieux de vos enfants, je veux dire : ne faites pas d'eux des automates qui, dans leurs rapports avec Dieu, prononcent des mots et encore des mots sans réfléchir à la pensée que ces mots expriment. Poussez le scrupule de la sincérité jusqu'à ne leur apprendre aucune prière dont ils ne puissent saisir au moins le sens général. Avant même que l'intelligence de l'enfant ne soit assez éveillée pour suivre l'explication sommaire du Pater, parlez-lui beaucoup de Dieu, faites-le regarder souvent du côté du ciel, et habituez-le à donner son cœur à Dieu sans formule apprise par cœur, à sa façon, dans son naïf langage : cette méthode éveillera plus efficacement chez lui le sens religieux que la répétition de formules qu'il ne comprendrait pas.

Pourquoi aussi ne racontez-vous pas à cet enfant la vie de Notre-Seigneur, et ne cherchez-vous pas à l'attendrir en lui

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montrant la Croix et le Tabernacle, plutôt que d'ânonner avec lui une sèche définition de l'Eucharistie ou de la Rédemr> tion? Je suppose une mère qui aime un peu Jésus, et à qui la pensée des merveilles de l'amour de Jésus soit assez familière. Dites-moi donc ce qui manque à cette mère pour éveiller d'une façon sûre, infaillible, le sens religieux de son enfant? Mais elle n'aura qu'à laisser parler son cœur pour trouver le mot juste, l'image expressive, la comparaison saisissante. Puis — qu'elle ne l'oublie pas — lorsqu'elle fait ainsi fonction d'éducatrice chrétienne, la grâce est sous chacune des paroles qu'elle prononce, et cette grâce trouve dans une âme d'enfant, où la Sainte Trinité habite, un terrain tout préparé; elle y éveille un écho retentissant.

Je vous en conjure, Mesdames, n'apprenez plus à vos enfants des formules au lieu de vérités; ne leur donnez plus une science do mots incompris au lieu des clartés de la vraie science. La religion est un fait, le grand fait qui domine l'histoire de l'humanité : racontez donc la religion à vos enfants en insistant sur son point central, sur la vie mortelle de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Il n'en est pas une parmi vous qui soit inférieure à cette tâche.

Second conseil : après avoir éveillé le

sens religieux de votre enfant, après avoir mis la lumière dans son intelligence, vous voulez, n'est-il pas vrai ? mettre l'amour dans son cœur, lui donner l'amour de Dieu. L amour de Dieu, c'est bientôt dit; il n'y a pas de livre de piété qui ne fasse de ces mots une consommation considérable. Les formules chargées d'exprimer cet amour ne manquent pas, depuis l'acte que les enfants apprennent au catéchisme, jusqu'à celui qui a jailli ardent du cœur d'un de ces héros de l'amour divin que l'on nomme les saints. Mais c'est ici, Mesdames, qu'il faut nous défier de ce que Pascal appelait la piperie des mots : c'est ici qu'il faut prendre garde que les mots ne sonnent creux pour ceux qui les emploient, et ne répondent à aucune réalité. Je voudrais qu'avant de réciter un acte d'amour de Dieu, l'enfant fût bien convaincu d'une vérité qui, à force d'être évidente, ressemble à une naïveté. Cette vérité, la voici : Dieu, c'est quelqu'un.

Vous vous récriez peut-être, Mesdames:

« Qu'ai-je besoin d'apprendre cela à mon enfant? il est impossible qu'il l'ignore! » En êtes-vous bien sûres? Etes-vous bien sûres de le savoir toujours vous-mêmes, que « Dieu, c'est quelqu'un »? Toutes les prières que vous faites s'adressent-elles à quelqu'un? N'y a-t-il pas beaucoup de ces

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prières qui ne s'adressent à personne et qui sont de simples enfilades de mots?

Si vous priez trop souvent en l'air, sans être en présence de Dieu, n'est-ce pas parce que, dès vos jeunes années, on ne vous a pas suffisamment familiarisées avec cette vérité que Dieu est quelqu'un, quelqu'un qui vous entend, quelqu'un qui vous voit, quelqu'un qui lit la prière au fond de votre cœur avant qu'elle ne soit sortie de vos lèvres?

Si vous voulez que vos enfants aiment Dieu d'un amour véritable, habituez-les à vivre en la présence de Dieu, à se sentir sous le regard de Dieu et comme enveloppés de son immensité, comme enveloppés surtout de son amour. « Je suis aimé de Dieu, malgré ma misère, malgré ma petitesse, malgré mes chutes et malgré mes rechutes » : voilà la vérité qui doit être fortement imprimée dans toutes les âmes qui vous sont confiées.

Appuyez dans vos méditations sur les quelques considérations que je viens de vous soumettre, et avec la conscience de la responsabilité qui vous incombe, et aussi peut-être avec la conscience de fautes ou de maladresses à réparer, promettez-vous de dépenser désormais toute votre énergie à faire régner à votre foyer, non le christianisme diminué et abâtardi qui est à l'usage des mondains, mais le

christianisme intégral, celui qui a sa formule invariable dans l'Evangile. C'est à cette condition seulement que votre vie sera une marche ascensionnelle et continue vers la ferveur.

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