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CHAPITRE II

Le don de soi-même à Dieu.

Vous ne perciez pas de vue, je l'espère, Mesdames, le but que nous visons; vous vous rappelez que notre ambition est d'aller à la ferveur. Quel est le meilleur chemin et le plus court pour y arriver? C'est à cette question que vous souhaiteriez une réponse immédiate. Je tâcherai de vous donner satisfaction dans les chapitres qui suivront, et j'étudierai avec vous les principales industries dont les auteurs spirituels ont recommandé l'emploi. Mais je dois vous entretenir tout d'abord d'une opération qui s'impose à quiconque tend à la ferveur. De la sincérité et de la générosité avec lesquelles cette opération sera conduite, dépend en majeure partie le succès de notre entreprise. Le don de soi-même à Dieu, tel est le nom de l'opération dont il s'agit.

Vous entrevoyez déjà, j'en suis sûr, l'influence de cet acte initial sur toute votre vie spirituelle. On va réclamer de vous bientôt la pratique du recueillement, de l'humilité, de la mortification. Or, qu'estce que tout cela, sinon le renoncement sous ses formes diverses, et dans ses multiples applications? Si vous ne vous êtes pas données à Dieu, ou si le don que vous lui avez fait de vous-même est purement verbal, vous fléchirez à la première occasion; vous vous avouerez vaincues, presque avant d'avoir combattu; tandis que si vous vous êtes données réellement, loyalement, à fond, il vous semblera tout naturel et presque facile d'aller à Dieu par la voie indiquée. Ce sera l'application, dans des circonstances particulières, du don général que vous avez fait; ce sera le don de vous-même, détaillé, pour ainsi parler, dans chacune des occasions que la Providence vous aura ménagées.

L'acte que j'ai en vue ici est quelque chose d'analogue à ce que saint Ignace, dans ses Exercices Spirituels, appelle l'élection. Que veut saint Ignace? Il veut, par une série de méditations fortement

pensées et de purifications habilement ménagées, mettre l'âme en situation de choisir l'état de vie le plus conforme à ses aspirations surnaturelles, ou d'arriver à la plus grande perfection possible dans l'état de vie qu'elle a déjà choisi. C'est le point central des Exercices, l'acte qui, en raison de la répercussion qu'il doit avoir sur la vie tout entière, a été longuement et patiemment préparé.

Puisque le don de vous-même à Dieu offre une frappante analogie et dans ses caractères et dans ses conséquences avec Yélection de saint Ignace, il réclame la même préparation que cet acte. Il vous faut donc, Mesdames, vous bien garder de le faire à la légère, de le réduire à n'être qu'une vague formule dont on prononce les termes sans les avoir pensés.

Rien ne presse : prenez votre temps, pesez sérieusement les conséquences de cet acte, l'étendue des devoirs qu'il vous impose, la révolution qu'il doit opérer dans votre vie; et ne le faites qu'à bon escient, dûment renseignées sur sa valeur et fermement résolues à aller au bout de l'obligation contractée.

Vous aurez même intérêt à renouveler cet acte tous les jours, parce qu'il est susceptible de recevoir tous les jours un perfectionnement nouveau. Il convient que vous lui donniez, dès les premiers temps

de voire retour à Dieu, toute la solidité possible. Mais ne vous contentez pas de ce résultat forcément imparfait : vous ne pouvez, quelle qu'ait été votre bonne volonté, avoir produit qu'une ébauche. C'est demain, c'est après-demain, c'est toujours que vous devrez vous redonner à Dieu.

Et après avoir répété cet acte pendant dix ans, vous en verrez les lacunes infiniment mieux qu'au premier jour; il «tous semblera que vous commencez à peine à comprendre la portée de cette donation.

Remarquez, je vous prie, que cet acte est pour vous cause et effet de ferveur. C'est lui qui a provoqué le progrès spirituel que vous avez réalisé hier. Et, d'autre part, ce progrès réalisé hier va communiquer au don que vous ferez de vousmême aujourd'hui et plus de facilité et plus de perfection. Entre votre ferveur et cet acte de donation, il y a donc un échange continu de services : votre ferveur grandit par cette donation; et cette donation reçoit de votre ferveur actuelle sa perfection.

Jp vous dois une description aussi exacte et aussi complète que possible de l'acte qui nous occupe : il serait très regrettable

que vous n'eussiez, en matière si importante, que des idées imprécises. Or, une simple comparaison nous servira mieux dans l'occurrence que toutes les abstractions.

Représentons-nous notre âme sous l'image d'un arbre. Certaines personnes donnent à Dieu quelques fruits de cet arbre, mais leur générosité ne dépasse pas ces limites, et elles font bien voir en toute rencontre qu'elles restent seules propriétaires de l'arbre tout entier. Ort les voit, par exemple, consacrer matin et soir quelques minutes à la prière; on les voit même offrir parfois à Dieu quelques actes de vertu, mais exceptionnellement, aux grands jours, aux jours où elles sont en veine d'héroïsme.

D'autres donnent une bonne partie des fruits et même quelques branches. Mais il est telle branche qu'elles se réservent, dont elles entendent garder la propriété. Elles n'ont jamais pu, par exemple, se dépouiller de leur volonté propre dans telle circonstance pénible, dire à Dieu : « Je veux avec vous cette épreuve; j'adhère à cette humiliation, à cette souffrance, à ce revers de fortune ».

D'autres, enfin, confèrent à Dieu la propriété de l'arbre entier; les fruits, les branches, les racines même, elles ont tout

donné. Et cette donation n'a pas été une vaine formule : elle a signifié la prise de possession de Dieu sur l'âme tout entière. Elle n'agit plus, cette âme, en qualité de propriétaire, mais simplement d'usufruitière; ou, mieux encore, elle n'use de toutes choses qu'à titre d'emprunt; et, instrument docile entre les mains de Dieu, elle est toujours disposée à se plier à tous les usages que Dieu voudra lui assigner.

Il vous est facile maintenant, me semble-t-il, de déterminer les divers éléments qui entreront dans le don de vous-même à Dieu : pensées, affections, activité extérieure, adhésion à la volonté divine signifiée par les événements, disposition à recevoir toutes les destinations qu'il plaira à Dieu : c'est tout cela que vous donnerez, c'est-à-dire l'âme tout entière, l'âme avec toutes ses puissances de penser, de vouloir, de sentir et d'aimer.

Ecoutons parler une âme qui renouvelle son acte de donation : « A vous, ô mon Dieu, mon intelligence avec toutes ses pensées. A vous ma puissance d'aimer : mon ambition est de vous aimer plus que tout et de vous rapporter toutes mes affections, n'aimant que pour vous, dans l'ordre que vous voulez, dans la mesure que vous prescrivez. A vous toute mon activité extérieure qui ne s'exercera qu'à votre service et dans la direction que

vous lui assignerez. A vous le sacrifice de toutes mes répugnances, aux heures où ma nature regimbera contre le devoir d'état ou se révoltera contre les épreuves voulues par la Providence ».

Permettez-moi, Mesdames, d'insister sur un point que je considère comme très important : ne traitez pas à la légère ce don de vous-même à Dieu, et ne l'abaissez pas jusqu'à faire de lui un acte purement verbal. Il est donc nécessaire que vous pesiez les conséquences d'une semblable donation, et que les paroles dont vous vous servirez pour la formuler répondent à une réalité.

Quand cet acte aura été fait loyalement, avec vérité, quel heureux changement dans votre vie! Votre vie? mais elle ne sera plus que le développement du don de vous-même, de la réalisation dans chaque occasion de ce que vous avez promis à Dieu. Dix fois, cent fois le jour, vous lui affirmerez pratiquement que vous êtes sa chose, sa propriété, que vous n'opposez plus aucune limitation à son absolu domaine sur vous, sur votre être, sur toutes vos facultés. Vous aurez le

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sentiment qu'une modification profonde s'est opérée dans A'otre façon de concevoir les choses et d'apprécier les personnes et les événements. Jadis, vous rapportiez tout à vous, et, avec un égoïsme inconscient, vous jugiez de tout au point de vue de votre intérêt personnel; tandis que maintenant vous commencez par regarder du côté de Dieu, et, vous élevant au-dessus de vous-mêmes, vous êtes sensibles d'abord aux intérêts de Dieu, à sa gloire ou à son bon plaisir.

Du jour où vous vous serez ainsi données à Dieu, aimerez-vous moins ceux qui vivent à vos côtés? Non, certes : vous les aimerez plus et vous les aimerez mieux. Personne n'est plus aimable dans son intérieur qu'une mère de famille qui a fait à Dieu ce don d'elle-même, parce que personne ne pratique plus facilement le désintéressement et l'oubli de soi. Elle réalise dans sa perfection le type de la femme forte si bien décrit par nos Livres Saints. Son amabilité n'est pas le manège d'une poupée habillée qui sourit à tout venant et a toujours l'air de mendier des hommages; c'est l'expression d'une bonté qui est copiée sur celle de Dieu, et qui veut que tout le monde autour d'elle soit heureux.

La nature se cabre lorsqu'elle songe à la somme d'énergie que réclame cet oubli continu de soi-même; elle frissonne d'effroi lorsqu'elle mesure la portée de l'acte que nous avons décrit. Ne vous laissez pas impressionner par ces terreurs irraisonnées qui font le jeu du démon. Demandez à celles d'entre vous qui ont l'expérience tle la chose si elles sont plus malheureuses depuis qu'elles se sont données à Dieu pour de bon. Elles vous répondront que c'est ce don d'elles-mêmes qui a communiqué à leur vie sa véritable orientation, et qui les a délivrées de cette sensation de vide dont elles souffraient au milieu des affections terrestres les plus enivrantes.

Si vous désirez avoir un aperçu de leur bonheur, je vais en souligner rapidement les traits principaux. D'abord, elles regardent avec une tranquille assurance du côté de l'éternité; et voilà un élément de bonheur qiu, certes, n'est pas à dédaigner. Ce que Dieu récompense dans la vie future, c'est moins les bonnes œuvres que la disposition du cœur, c'est-àdire l'amour qui est disposé à tout donner. Réaliser de grandes choses pour Dieu,

tout le monde n'en a pas l'occasion; mais tout le monde peut aimer Dieu, se donner à Dieu, se faire un instrument souple et docile pour les desseins de Dieu. Or, quelle crainte voulez-vous qu'une âme ainsi disposée conçoive des jugements de Dieu? Elle sait que la mort doit la mettre en présence de celui qu'elle a aimé ardemment et à qui elle a voué sa vie : loin de l'effrayer, cette rencontre ne la fait-elle pas à l'avance tressaillir de joie?

Quelle paix aussi dans cette âme dès la vie présente! Si l'union avec Dieu doit être notre bonheur là-haut, pourquoi ne nous apporterait-elle pas sur la terre quelque chose de la félicité du ciel? Dieu est-il moins ici-bas le souverain bien, le bien de notre âme, qu'il le sera dans l'éternité? Même à le posséder sous le voile, et à ne l'entrevoir qu'au travers des ombres de la foi, il y a un bonheur que les mondains ne soupçonnent pas, que la langue humaine est malhabile à décrire, et dont nous ne pouvons dire qne la parole de Jésus à la Samaritaine : « Si vous saviez! »

Ajouterai-je que c'est parmi ces âmes que Dieu va chercher celles qu'il honore de sa familiarité? Vous comprenez sans peine que ce don absolu de soi incline Dieu vers une âme et fait de cette âme

la privilégiée de l'amour divin. Et quel bien que cette familiarité divine! Quel bonheur d'oublier, pour ainsi dire, les attributs effrayants de Dieu, pour ne plus voir en lui que le père, l'ami, le confident! Celles d'entre vous, Mesdames, qui ont été initiées aux mystérieuses effusions de l'amour divin, savent seules quelle est la douceur de ce commerce intime, de ce cœur-à-cœur avec Dieu que l'auteur de l'Imitation appelle une familiarité tout à fait étonnante.

Je suis sûr qu'en lisant les lignes qui précèdent, plusieurs d'entre vous se sont dit : « Cet état est vraiment enviable, et notre désir serait d'y atteindre. Mais le moyen de nous élever jusqu'à ces hauteurs? On nous montre le sommet d'une montagne escarpée et l'on nous invite à en gravir les pentes. Mais nous avons conscience de notre faiblesse; nous savons que nous n'irons pas loin, et qu'après une heure de marche nous nous affaisserons le long de la route, n'en pouvant plus de fatigue. Réduites à nos seules ressources, nous bégayerons une formule quelconque de donation à Dieu; mais jamais nous ne serons à lui réellement, à fond et pour de bon ».

Ce langage ne me surprend pas; il témoigne, chez celles d'entre vous qui le tiennent, d'une connaissance exacte d'ellesmêmes, de leur valeur personnelle. J'ai-, me mieux d'ailleurs cette défiance de soi qu'une vaniteuse présomption. Mais rassurez-vous : il s'agit d'une œuvre purement surnaturelle à réaliser, d'une œuvre qui dépasse de. beaucoup, par conséquent, la somme d'énergie dont vous disposez. Eh bien! ce que vous ne pourrez faire, Dieu le fera à votre place. Croyez-vous, en effet, qu'il piiisse vous proposer un but à atteindre, et vous frustrer des moyens d'y arriver?

Oui, je le reconnais, votre donation, si elle est votre œuvre propre, sera très imparfaite et manquera forcément de vérité; quoi que vous fassiez, elle m'inspirera toujours des inquiétudes. Mais si vous mettez Dieu dans votre jeu, si vous lui demandez de suppléer à votre insuffisance, sa grâce opérera de concert avec vous, et l'acte qui vous semblait, avec raison, humainement impossible, vous deviendra relativement facile.

Je vous conjure donc, Mesdames, de ne pas perdre de vue que la prière est ici de nécessité rigoureuse. Dans le sentiment de votre impuissance, il vous faut sup-

plier Dieu d'agir avec vous. Il ne résistera pas à une semblable demande; et, secondées par lui, vous lui ferez une donation de vous-même qui aura dans votre vie entière un heureux retentissement.

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