CEDANT ARMA TO&.E
Pouvoir dire chaque jour ce que Ton estime vrai, en voilà assez pour proscrire le pessimisme, destructeur d'énergie. Nous pourrons nous tromper, mais jamais, pour aider à la victoire des causes qui nous sont chères, nous ne demanderons secours aux insinuations douteuses, aux racontars hasardés, car notre devise reste celle du philosophe : vitaim impenderevero, tout sacrifier au vrai ; nous voulions le dire au commencement de cette nouvelle année.
Signal (3 janvier 1898).
Cédant arma togœ.
L'affaire Dreyfus, dégagée des violences de la polémique, n'est-elle pas, considérée dans ses origines comme dans ses phases si diverses, un épisode de l'histoire de l'évolution de l'idée de justice dans notre démocratie ?
Ne se trouve-t-on pas en présence d'une lutte ardente entre la conception de la justice militaire et celle de la justice civile ?
N'est-ce pas l'occasion de rappeler l'antique parole « cédant arma togse », que le pouvoir militaire cède au pouvoir civil ?
Un fait domine toute discussion sur ce sujet, l'armée est devenue nationale.
L'armée, si elle conserve, dans ses règlements comme dans son organisation, les traditions du passé, tend cependant, par une évolution néces-
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saire, à devenir la représentation toujours plus exacte de la société civile dont elle procède.
L'esprit de corps lui-même, si puissant qu'il paraisse, se modifie, non sans résistance, au contact des éléments nouveaux que la loi militaire fait pénétrer dans les cadres.
La lutte existe, entre les doctrines du passé et les doctrines nouvelles, car des changements aussi profonds ne se produisent pas sans secousse.
L'affaire Dreyfus, indique précisément unç période aiguë de cette lutte.
Ni l'honneur de notre armée, ni la vaillance de nos soldats ne sont ici en cause, on ne saurait assez le redire, la question est toute différente.
Les juges du conseil de guerre ont délibéré dans Tabsolue droiture de leur conscience, nul doute à cet égard; mais ont-ils bien jugé ? Nous constatons ce fait indéniable, que plusieurs, non seulement sont travaillés par un doute douloureux mais n'arrivent pas à comprendre la marche suivie par l'enquête militaire jusqu'à ce jour. Ils y relèvent, à chaque pas, des hésitations sinon des contradictions et ne peuvent concilier telle sévérité avec telle tolérance. Les faits du reste sont présents à la mémoire de chacun, et il suffît de rappeler la perquisition illégale, dont l'appartement du colonel Picquart fut l'objet, alors que le commandant Esterhazy se trouvait à l'abri de toute inquiétude de ce genre. Comment, dès lors ne pas constater l'opposition qui apparaît entre la procédure militaire et la procédure cvsvV^'l
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Nulle part cette opposition n'a été relevée avec une raison plus éloquente, que dans l'admirable lettre de M. le sénateur Trarieux, adressée à M. le ministre de la guerre.
Si un ancien ministre de la justice intervient^ dans un tel débat, quelle preuve plus décisive de cette lutte entre un traditionalisme militaire autoritaire et la notion d'une justice égale pour tous, puisque Farmée n'est plus un organisme particulier mais la nation elle-même.
Si un homme de gouvernement s'exprime avec cette sincérité ; s'il réclame si hautement la garantie de la liberté de la défense, c'est qu'il estime nécessaire d'appliquer à la justice militaire les règles de la procédure civile. C'est ici qu'apparaît dans sa vérité le vieil adage : Cédant arma, togse que nous citions tout à l'heure.
Dans une armée issue d'un recrutement spécial, rien d'étonnant à ce que la raison d'Etat l'emporte sur la justice; dans une armée issue de la nation, la raison d'Etat ne peut et ne doit être que la justice.
Là est le vrai débat.
Il n'y a plus de raison d'Etat, au sens ancien de ce mot, dans une démocratie. Le principe est posé et il doit porter toutes ses conséquences. C'est à la justice que doit appartenir la victoire dernière, aussi bien dans l'armée que dans la société.
C'est la destruction de toute discipline, diront ceux-ci ; non, c'est un corollaire forcé de la transformation de l'armée. L'élément civil la déborde,
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c'est la justice civile qui doit remporter sur la justice militaire.
Nous ne parlons pas de certaines réserves que l'organisation de Tarmée exige ; mais ces exceptions accordées, nous marchons à une réforme judiciaire.
On ne met nullement en doute la sincérité, la droiture du soldat transformé en juge; mais on estime, et à bon droit, qu'il n'est pas préparé à exercer une charge aussi délicate.
Est-il vrai de dire que, dans l'affaire qui s'ouvre aujourd'hui même, les intérêts engagés sont si graves que le magistrat le plus expérimenté ne serait pas sans éprouver les plus légitimes inquiétudes sur la direction à donner aux débats? (1)
Combien plus lourde la tâche pour un officier que rien n'a préparé à ces redoutables fonctions.
Rien de révolutionnaire dans ces réflexions qui sont celles d'un grand nombre, mais qui ne se produiraient pas si l'armée n'était pas devenue nationale. Or, dans une démocratie, c'est l'opinion qui gouverne avec plus ou moins de difficultés, mais à laquelle est due, malgré tout, l'obéissance finale.
Aussi, ne serions-nous nullement étonné si l'une des conséquences les plus immédiates du procès était la mise à l'ordre du jour d'une réforme de la justice militaire en rapport étroit avec l'organisation nouvelle de notre armée.
(1) Esterhazy comparaissait devant le conseil de guerre qui l'acquitta dans des circonstances inoubUabV^a.
58 SIMPLE LEÇON d'hISTOIRE
L'antique parole restera toujours vraie : Cédant arma togse (1).
Signal (il janvier 1898).
Simple leçon d'histoire.
« L'histoire du dernier siècle est remplie des complicités des protestants avec les Etats de Luther et de Calvin et même de leurs trahisons envers la France. »
Qui prend la responsabilité de cette calomnie ? M. Arthur Loth, dans ce journal qui ose s'appeler la Vérité et que V Univers a dénommé « la feuille oblique ».
Qu'il en fasse donc la preuve, qu'il montre les protestants de France pendant ce dix-huitième siècle, pour eux temps de souffrances sans nom, conspirant avec l'étranger !
La vérité, la voici : Sous la pression cléricale, les protestants de France furent condamnés à une vie de parias. M. A. Loth en appelle à Thistoire, voici ce que l'histoire répond à la date du 14 mai 1724 : a Défendons à tous nos sujets, de quelque qualité, état et condition qu'ils soient, de faire aucun exercice de la religion autre que de ladite
(1) Cet article, dont on ne saurait accuser la tendance révolutionnaire, me fut reproché, de la manière la plus insultante. Et cependant la réforme qu'il préconisait, si elle n'est pas encore accomplie, ne rencontre plus aujourd'hui de contradiction séçieuse.
SIMPLE LEÇON d'hISTOIRE 59
religion catholique à peine contre les hommes des galères perpétuelles et contre les femmes d'être rasées et enfermées pour toujours, avec confiscation des biens des uns et des autres. » Par un raffînement de cruauté, inconnu jusqu'alors, les enfants de ces infortunés furent déclarés bâtards, par une loi atroce. Nous mettons au défi M. Loth de dénier la vérité des faits que nous avançons.
Ces protestants, qu'il accuse de conspirer contre la France, même de la trahir, que font-ils ? Que M. Loth écoute : Louis XV, celui qui a signé l'édit du 14 mai 1724, tombe malade, et ces persécutés écrivent : « La triste et affligeante nouvelle que nous venons de recevoir de la maladie du roi, pendant la tenue de notre Synode national, a touché si vivement la vénérable assemblée, qu elle a cru de son devoir indispensable, pour secander les mouvements de son cœur,d'ordonner des prières publiques dans chaque Eglise pour le rétablissement de la santé de Sa Majesté. »
Que M. Loth entende donc ce cri de désespoir des protestants s'adressant à Louis XV : « Comment pourrions-nous nous résoudre à voir qualifier nos enfants de bâtards dans les registres publics ? Les curés leur refusent la légitimité à moins que, par une dissimulation criminelle, nous n'ayons acheté la bénédiction nuptiale de quelque prêtre. »
« Daignez, sire, tendre une main secourable à vos sujets infortunés. Daignez dissiper d'un regard les cruelles alarmes qui les agit^iXvX.'YoxiXfe
€0 SIMPLE LEÇON d'hISTOIRE
leur consolation est dans le témoignage de leur conscience, tout leur espoir est dans votre clémence et dans votre humanité. »
Voilà le langage de ceux que M. Loth a accusés de conspirer! Est-il rien de moins français, de plus contraire à toutes les traditions de générosité et de justice de notre race que de venir insulter à la mémoire des vaincus des persécutions cléricales ?
M. Loth ose dire aussi que la Révolution française a consacré les droits de citoyens des protestants. Non, elle leur a rendu la liberté de conscience qui leur avait été ravie par l'intolérance du prêtre, et ils lui en gardent une éternelle reconnaissance. Mais citoyens français, ils l'étaient, par un droit sacré qu'il n'était au pouvoir de personne de leur enlever. Ils ont pu être bannis, violentés, persécutés, qu'importe, ils étaient de la race de France, de cette race indépendante et fîère, qui entend ne subir aucun joug et qui a lutté et luttera toujours pour la liberté. Et dans l'histoire sacrée de la patrie, ceux qui sont morts pour laisser vivre leur conscience, ont plus servi sa gloire que ceux qui demandèrent à la violence de servir leur fanatisme religieux.
Leurs descendants, que M. Loth a l'audace de désigner comme « le parti de l'étranger », dédaignent de relever cette insulte.
Français, nous le sommes par toutes les puissances de notre affection pour la patrie, jaloux de ses gloires et souffrant de ses malheurs.
Quelle est donc la cause que vous défendez, si