LES SUITES DU PROCÈS
Les suites du procès.
Nous croyons que, seul dans la presse, M. Rochefort a eu le triste courage de ne pas parler de M"** Alfred Dreyfus avec le respect dû à l'une des plus grandes infortunes de ce temps. Il n'y a parmi les hommes de cœur, de quelque parti qu'ils soient, qu'une seule et même opinion sur le dévouement admirable de M™' A. Dreyfus à son mari. Chacun s'incline devant cette française qui défend celui dont elle porte le nom, avec une fidélité que rien ne peut ébranler et Théroïsme d'une âme antique.
L'inébranlable foi de M"»® Dreyfus donne au drame un intérêt aussi grand que douloureux et devant cette noble femme, image même de la souffrance, doivent se taire les violences de la polémique.
On a éprouvé une impression très pénible en apprenant que M. André Lebon, ministre des colonies, n'avait pas même daigné répondre à la lettre que lui avait adressée M""® Dreyfus.
N'importe la réponse, notre vieille urbanité française commandait qu'elle ne se fit pas attendre. M. Lebon ne saurait être de ceux qui disent « mais ce n'est qu'une juive ». M"'^ Dreyfus n'est et ne peut être pour lui qu'une femme de cœur ayant droit à tous les égards, à tous les res^ pects.
On ne saurait oublier que M"'® A. Dreyfus, dont
les journaux antisémites disaient à l'origine du procès en 1894, qu'elle n'avait pas même voulu revoir son mari, a déclaré, en faisant la demande d'aller aux îles du Salut, qu'elle savait parfaitement qu'elle s'obligeait à observer les prescriptions les plus sévères des règlements. Et Ton se demande, en vérité, quel danger menacerait le gouvernement si M"** Dreyfus partageait la captivité de son mari, et ce danger serait-il réel, comment donc le gouvernement ne saurait-il le prévenir? Nous sommes de ceux qui pensent que l'heure de la pitié devrait sonner et que, de toute manière, ce ne serait pas un spectacle sans grandeur que celui de cette Française abandonnant tout pour accepter la vie solitaire et douloureuse de nie du Diable, afin de consoler et de relever son mari.
L'exemple serait de ceux qui pourraient être cités à l'honneur de la France et nous pourrions en tirer des louanges méritées, et parlant ainsi, si nous rencontrons le dédain des politiciens et des antisémites, nous aurons du moins l'approbation des vrais Français qui, sur des questions de dévouement et de sacrifice, n'hésitent jamais.
Signal (18 mars 1898).
Les procédés de « La Croix » .
Il est de bon ton, dans un certain monde, de sourire dès qu'un républicain s'avise de parler de cléricalisme, et l'on demande ce que çewtb\^xv
vouloir dire ce M. Homais, comme si, en vérité, il existait un péril clérical. M. le président du conseil, aidé de M. Barthou, n'a-t-il pas donné sur ce point toutes les explications nécessaires? Et chacun ne sait-il pas aujourd'hui que les adversaires du cabinet inventeraient l'anticléricalisme si, de longue date, cet instrument de guerre faussé, démodé, usé, n'était à la disposition de quiconque veut, sans qu'il lui en coûte guère, faire quelque bruit ?
Ceux qui sont contraints de lire les Croix^ savent ce qu'il faut penser de ces réflexions qui veulent paraître sérieuses. Ils sont mieux en mesure de comprendre l'œuvre malfaisante du cléricalisme dont l'arme de prédilection est le mensonge lancé à toute volée.
Il nous en coûte d'être amené à parler ainsi, mais on ne peut ouvrir La Croix sans y trouver, par une profanation impie, mensonges sur mensonges, sous la protection souveraine du Christ dont la parole sainte a flétri le mensonge.
Et ce sont des prêtres, des hommes qui montent à l'autel, qui se font les ouvriers de cette oeuvre de haine et de diffamation.
La preuve, direz-vous ? Hélas ! elle n'est que trop facile à donner.
S'il est un devoir pour nous, Français, c'est, regardant vers la trouée des Vosges, de ne parler de l'Alsace catholique ou protestante qu'avec les sentiments d'une affection et d'un respect nés du souvenir d'un inoubliable passé. Qui manque à ce devoir manque à la patrie elle-même.
Eh bien, La Croix dans son supplément du 15 mars a osé imprimer ce qui suit :
« En 1870y les protestants de Strasbourg menaçaient de se soulever en faveur de l'Allemagne, et sur la* demande du préfet d'alors, le baron Pron, les troupes étaient immobilisées pour le maintien de cette ville au moment de la défaite de Reischoffen. »
Voilà comment écrivent des hommes capables, dans leur haine vipérine, de servir, stupides et inconscients, tous les desseins de TAllemagne.
On saura les traduire ces paroles infâmes et les répandre en Alsace, en disant : Voilà comment les Alsaciens sont traités dans leur ancienne patrie, non point par des écervelés de journalistes, mais par des religieux.
Et en France, ces menteurs feront croire à des milliers et des milliers que les protestants étaient prêts à livrer Strasbourg aux Allemands, un certain baron Pron donnant caution bourgeoise à ces frocards.
La voilà l'œuvre de perfidie et de mensonge de ces hommes qui ont, il est vrai, pour eux, l'hommage rugueux de M. Brunetière, mais aussi le mépris sans limite de quiconque, en cette terre de France, veut rester fidèle aux conquêtes de la Révolution.
Signal (20 mars 1898).
90 DE l'esprit de réaction
De l'esprit de réaction.
Les longs mois de souffrance morale que nous venons de traverser, souffrance non encore apaisée, ont révélé la profondeur de la crise qui agite notre pays. Préparée de longue date par les polémiques d'une presse qui ne respecte rien, elle s'est révélée plus dangereuse que plusieurs ne voulaient le croire. Aux violences des attaques ils opposaient les victoires de l'esprit public, rappelaient les conquêtes définitives de la Révolution, et parlaient d'un orage passager. Il a bien fallu se rendre à la réalité des faits et reconnaître que la réaction gagnait du terrain. De nouveau' nous avons vu, comme aux mauvais jours de notre histoire, prôner les doctrines de l'intolérance et exalter les mesures d'oppression. Il faut donc prendre à nouveau la défense de ces libertés que Thiers appelait « les libertés nécessaires », sans lesquelles un peuple marche à la servitude, sinon à la décadence. Il importe de ne point céder à la crainte, il importe plus encore de combattre.
Aux invectives, aux calomnies de la presse antisémite et cléricale succède Taffirmation sententieuse d'hommes qui jettent dans la mêlée l'autorité et l'éclat de leur nom. A leur tète a paru M. F. Brunetière, revenu de ses voyages ad limina apostolorum, illuminé non de la foi, mais de l'autorité de l'Eglise.
Le magister de la Revue des Deux Mondes
DR l'esprit de réaction 91
n'est point un croyant et relève plus de Voltaire que de saint Thomas, mais il associe d'une manière étroite le catholicisme et la France. S'il accepte le catholicisme, il l'accepte en bloc de la même allure que tel jacobin revendique la Révolution. Et nous avons le spectacle d'un écrivain éminent transformant, sans coup férir, trentehuit millions de Français en trente-huit millions de catholiques. Mais, de grâce, qu'il relise donc, dans sa propre Revue, les pages où Taine écrivait : « Par un recul incessant et lent, la grosse masse rurale, à l'exemple de la grosse masse urbaine, est en train de redevenir païenne ; depuis cent ans, la roue tourne en ce sens, sans arrêt, et cela est grave, encore plus grave pour la nation que pour l'Eglise. »
Qu'il médite l'étude puissante de Taine pour se convaincre qu'il n'est pas permis de parler du catholicisme comme d'une religion nationale. Il n'est pas d'erreur politique plus grave, à notre époque, que de prétendre lier l'avenir d'un peuple à l'avenir d'une Eglise. Si cette doctrine a prévalu dans le passé, qui donc ne sait de quel prix il a fallu payer cette prééminence du pouvoir ecclésiastique ? M. Brunetière lui-même ne l'a-t-il pas reconnu et faut-il lui rappeler Bayle écrivant : Ce que cest que la France toute catholique sous le règne de Louis le Grand ?
Que valent donc les leçons de l'histoire et que sert-il d'avoir prononcé ces nobles paroles à propos de la Révocation de TEdit de Nantes : « C'est la moralité de la France que l'on a a.U^.^é.^^
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tarie, desséchée dans sa source. Là est la véritable explication de la corruption qui a éclaté an temps de la Régence. Les incrédules et les libertins de l'avenir pourront se donner carrière, oa leur avait fait place nette. En chassant le protestantisme, en persécutant le jansénisme, on a anéanti l'élément de solidité, de poids, de gravité . du royaume, on a jeté la substance pour ne conserver que l'écorce, et vous savez ce qui s'en suivit. »
Et maintenant, à trois ans de distance, le même M. Brunetière écrit : « Trente-huit millions de Français ne se sentent pas plus d'humeur, aujourd'hui qu'il y a cent ans, à plier éternellement sous la domination de quelques centaines de milliers d'entre eux, les derniers venus, les plus récents de la famille, et, pour secouer cette domination, s'ils n'emploient que des moyens légaux, comme de faire voir ce que cette domination a d'inégal ou d'inique, je conçois bien que Ton s'en fâche, mais non pas qu'on leur en dispute le droit et qu'on crie à l'intolérance. »
Ne parlaient pas autrement, aux jours de Louis XIV, les prêtres fanatiques qui réclamaient de la piété du roi l'expulsion des protestants. Eux aussi ne voulaient que l'emploi des moyens légaux, et c'était en Conseil d'Etat qu'ils obtenaient les édits qui mettaient leurs adversaires entre la ruine, l'exil, la mort même et le catholicisme. Ils les chassèrent très légalement de France, et l'Edit de révocation fut scellé du grand sceau, mais cette légalité-là reste, dans l'histoire, un crime.
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Il n'est pas au pouvoir de M. Brunetière de donner des brevets de patriotisme, et c'est vraiment pitié de l'entendre dire des protestants de France : « Les derniers venus, les plus récents de la famille. » Français, nous le sommes de tout temps, par nos ancêtres qui ne perdirent pas que nous sachions leur patrie, le jour où, par un acte de libre et fière volonté, ils refusèrent de recevoir d'un prêtre étranger la direction de leur conscience. Nos Cévennes ne sont-elles donc plus, de par le vouloir de M. Brunetière, vraies assises de terre de France, et leurs héroïques montagnards sont-ils étrangers en ce pays ? Nouveaux venus, les protestants français, parce qu'ils n'acceptent pas l'infaillibilité papale et méconnaissent la vertu du Syllsibus ? L'aventure est singulière.
Qu'il plaise à M. Brunetière de nous traiter d'hérétiques, soit, mais qu'il touche à nos droits, nous ne lui permettrons pas. La croyance, il le sait, ne fait pas la nationalité, et le laisser seulement entendre est un acte coupable. Nous sommes de la famille française autant qu'on peut l'être, et par cela seul que nos ancêtres ont été persécutés, nous lui sommes attachés d'une manière invincible.
Nous ne savons pas nous y tromper et M. Brunetière a dit vrai : l'antisémitisme ne cache que le vif désir de déposséder les minorités, aujourd'hui les juifs, demain les protestants, plus tard les libres penseurs. Ceci, sous la plume de MM. Drumont et Thiébaud, n'est que naturel, mais que M. Brunetière en arrive à soutemt wyv^V^V^^
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thèse, c'est un avertissement qui ne saurait être méconnu.
« Qu'il n'y ait rien de très noble, on peut le soutenir, mais il n'y a rien que de très naturel, et même, en un certain sens, il n'y a rien que de très légitime. » Ce sont ses propres paroles. Oui, il est très légitime de lutter pour le pouvoir, mais il faut que la lutte soit loyale. Ce pouvoir si envié ne doit appartenir qu'à ceux que le pays juge les plus dignes de l'exercer. Croit-on sincèrement que les fauteurs de réaction et les prédicateurs d'intolérance soient désignés, en raison de leur croyance, pour prendre la direction des affaires ?
S'agit-il des protestants, quel reproche vraiment sérieux a-t-on à leur adresser ?
En réalité, nous nous trouvons en présence d'un affaissement de Topinion, victime des polémiques de Tantisémitisme. Depuis de longues années ce poison se répand dans la nation et il a corrompu l'esprit public. On a clamé l'appel à la violence et cet appel a été entendu. Un parti incapable de luttes loyales, plus incapable encore d'un programme de justice et de progrès, demande à la haine de servir ses desseins.
De là le spectacle dont nous sommes les témoins, de là aussi nos inquiétudes. Nous voyons s'énerver, de jour en jour, la puissance de la religion compromise à l'excès dans ces conflits. C'est sa victoire que M. Brunetière et ses amis veulent assurer, disent-ils, mais n'est-ce pas son irrémédiable défaite qu'ils préparent ? Ils ne veu-
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lent pas comprendre qu'en la jetant, avec tant d'imprudence dans la mêlée des partis, ils la rendent solidaire de leurs erreurs. Nous admettons même qu'ils l'emportent, mais jamais victoire n'aura été plus chèrement payée, car les vaincus verront en elle, et pour toujours, la véritable ennemie.
L'histoire a des leçons qui cependant ne devraient pas si aisément s'oublier, et pourtant tous les efforts tendent à créer un parti catholique. Le catholicisme, au lieu de se présenter comme la religion de l'âme, apparaîtra aux yeux du grand nombre, comme un parti politique quelconque et sera dès lors traité en conséquence, s'il est vaincu. On ne comprend pas comment les hommes sérieux du catholicisme ne prennent pas plus conscience de ce grave danger en n'envisageant pas les triomphes d'autant plus redoutables de l'incrédulité.
Les catholiques, au cours de ces dernières années, au lieu de représenter dans le pays une force morale et religieuse, ce que nous regrettons sincèrement, ont couru les aventures politiques les plus téméraires. Ils étaient, comment le nier, complices de Boulanger, et ils l'étaient avec une si déplorable passion, que, dans la soif du pouvoir, ils oubliaient la France pour ne songer qu'au général en marche vers la dictature. Certes, on n'oubliera de longtemps les jours qui virent l'union de toutes les forces réactionnaires, sous la bénédiction de l'Eglise, et cependant la leçon donnée a été perdue sans retour. Auiouxd'VwyV^ 4^
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nouveau, on a pu voir les catholiques s'unissant sans vergogne à M. Drumont, qui leur semblait devoir vaincre avec l'aide de Rochefort, sans parler de MM. Thiébaud, Millevoye et autres dii minores.
Nous traversons une période d'afYaissement de l'opinion publique, et c'est à cette cause que nous devons attribuer les manifestations de réaction dont l'Académie française a été le théâtre.
La Révolution fut maltraitée par M. de Mun qui, du reste, obéissait à de longues rancunes. Pour lui « cette fille de la Réforme et de l'Encyclopédie n'est qu'une conception philosophique et sociale : Tune qui soustrait la société humaine à Tordre surnaturel et ne donne à l'individu pour limite de son droit que la loi sortie de sa propre volonté : l'autre qui, privant les citoyens de tous liens naturels, rompus ou dénoués, ne laisse subsister pour former la nation que des êtres isolés, impuissants dans leur liberté. Naturalisme et individualisme, tout le siècle a reposé sur cette double conception. «
Que M. de Mun soit un homme d'action, il est aisé d'en convenir, mais qu'il soit un homme de pensée, il est permis d'en douter. Entre tant de jugements portés sur la Réforme, celui-ci est l'un des plus hasardés qui se soit produit. La grandeur et la puissance de la Réforme sont nées de son caractère religieux, et voilà précisément ce que méconnaît M. de Mun, alors qu'il parle de la société soustraite à l'ordre surnaturel. Sans doute, pour lui, Rome est seule en possession de cette
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divine puissance, mais le monde moderne se refuse à la reconnaître.
Pour « maintenir l'empire de Dieu en son entier » se produisit cette Réforme qui a, en effet, divisé les esprits, laissant M. de Mun et les siens à l'adoration du XIIP siècle, mais libérant la conscience humaine de Tesclavage du pontife romain (1). Où donc, de l'aveu de Léon XIII luimême, s'est épanouie la vie chrétienne, sinon au milieu des nations filles de la Réforme, et n'est-ce pas en France qu'il déplorait la recrudescence de l'athéisme et la France n'est-elle pas la fille aînée de l'Eglise ?
Il n'est pas au pouvoir de M. de Mun de donner des leçons à l'histoire. La Révolution française ne procède pas directement de la Réforme, par cette raison, à mieux dire, par ce fait, que la Réforme avait été écrasée en France par la persécution. Depuis un siècle, proscrits, exilés dans leur propre patrie, sans écoles, sans temples, condamnés de par la loi à la bâtardise, les protestants luttaient, non pour vivre mais pour ne pas mourir.
Ils ne préparèrent la Révolution que par leurs souffrances, mais ils ne purent la pénétrer de Tesprit de la Réforme et lui donner ce caractère religieux qui assura la victoire de la Révolution d'Angleterre. Telle est la vérité historique, si
(1) N'est-ce pas Montalembert qui a flétri cet esclavage, alors qu'à la veille du concile de 1870, il condamnait ceux qui étaient venus a immoler la justice et la vérité , la raison et l histoire à l'idole qu'ils se sont érigée au V^atican. ^^
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étrangement méconnue par M. de Mun, du reste comme par tous les hommes qui ont subi Temr preinte fatale de Rome. En est-il un exemple plus douloureux que celui qui nous est fourni par M. de Vogiié ? Que de fois, nous avons donné à cet écrivain délicat les marques d'une sympathie et d'une admiration sincères ! Aussi quelle n'a pas été notre surprise, et le terme dit bien peu, en l'entendant parler d'un de ces crimes à jamais flétris par l'histoire, du coup d'Etat du 2 décembre 1851, comme « d'une opération de police un peu rude, qui rassura un matin de décembre la société effarée ? »
Que ne donnerions-nous pas pour que cette parole eût échappé à une improvisation ardente et ne fût pas l'expression voulue de la plus malheureuse des pensées ? Comment M. de Vogiié n'a-t-il pas vu près de lui Tun de ces hommes sur lesquels pèse à jamais le poids d'une de ces paroles qui restent la flétrissure de toute une vie ? Avait-il donc oublié M. Emile Olivier, l'homme au cœur léger ? Elle pèsera lourdement aussi sur sa vie la parole « l'opération de police un peu rude », car désormais elle ne sera plus oubliée. Ah ! ce n'était pas là ce que nous attendions de M. de Vogué !
Voilà bien les événements moraux de ce mois, et notre devoir était de les signaler. Quant à croire que l'avenir soit aux doctrines de réaction et d'intolérance, notre incrédulité est complète. Il peut plaire à M. Brunetière de se rire des intellectuels, qui prétendent relever de leur cons-
cience, il peut s'essayer aux lourdes ironies, il ne joue après tout que son rôle. Mieux lui vaudrait, pour l'honneur de son nom et de son œuvre, avoir Testime et l'approbation de ceux qu'il est impuissant à persifler, car, pour parler avec un ancien, « ce petit peu de gens de bien emportera tout le reste. »
Revue chrétienne (25 mars 1898).
Silence et Bruit.
M. de Vogiié était mal satisfait d'avoir donné au public une lettre où il avait fait le procès du parlementarisme de la manière que l'on connaît. Le coup porté n'était pas assez rude, il fallait achever la campagne si bien commencée, il n'y a point manqué, un discours académique lui en donnant l'heureuse occasion. Avec quel beau dédain Tancien député de l'Ardèche n'a-t-il pas dit à M. Hanotaux, lui rappelant que les électeurs de l'Aisne l'avaient choisi en 1886 comme leur représentant : « Il ne semble point que vous ayez gardé de votre passage, dans ce bruit, un souvenir idolâtre ».
Il est vrai que pour justifier l'impertinence, il rappelle que M. Hanotaux montrait Richelieu « sentant naître en lui, aux Etats-Généraux de 1614, ce mépris si naturel aux hommes d'action pour les grandes assemblées ».
Notre histoire nous a révélé de q\ie\ ^t:V^ ^^
paye le mépris pour les grandes assemblées et ce que vaut le silence qui succède à ce bruit que raille M. de Vogué. Nous ne nions rien des grandeurs du XVII* siècle, mais nous ne savons pas oublier que la France a lutté, avec l'ardeur du désespoir, pendant près de deux siècles, pour obtenir la convocation des Etats-Généraux. On peut avoir la passion des grands hommes, mieux vaut l'amour de la nation. Et ce ne sont pas là vaines paroles, car nous redoutons moins le bruit, le tumulte même des grandes assemblées, que Teffroyable silence de la domination des Césars.
Dans son atticisme, M. de Vogiié méprise un Parlement qui Técouta au premier jour, dans le plus respectueux des silences, mais qui ne tarda pas à couvrir, par le bruit, sa parole enfantine. La faute était moins que vénielle mais ne devait pas être pardonnée. Nous en avons eu la preuve hier et, une fois de plus, Tirritation a été mauvaise conseillère. Certes, nos éloges n'ont pas manqué à M. de Vogiié et souvent, ici même, nous avons loué Técrivain de race, mais que dire de celui qui fait entendre la parole qui déjà salue au loin « le bon tyran », car le rêve de M. Hanotaux de reprendre la tradition du cardinal, sous les espèces républicaines « sans fondation et sans clef de voûte » n'est qu'un rêve. Et nous entendons, fort bien ce que M. de Vogiié veut dire par «. clef de voûte ». Pourquoi donc ne pas le clamer virilement, pourquoi ne pas appeler le sauveur qui fera taire, sans tarder, le bruit déplaisant? M. de
Vogué ne serait pas le dernier à louer celui qui accomplirait une telle merveille. Comme M. Hanotaux, il a entendu gronder les passions du temps de la Ligue, mais il a discerné « un vigoureux réveil du tempérament national ». — Il fallait aller jusqu'au bout de la pensée, et jeter le -cri de guerre : < La France aux Français. »
Et vraiment, l'aventure pouvait être courue sans danger. M. de Vogiié n'a-t-il pas, parlant du coup d'Etat de 1851, dit, à haute voix, qu'il ne s'agissait « que d'une opérationde police un peu rude qui rassura un maitin de décembre^ la so- -ciété effarée. »
Oui, les fusillades du boulevard, Lambessa, Cayenne, l'exil pour les meilleurs fils de France, tout cela pour M. de Vogiié, misère, opération de police un peu dure. Car « lorsqu'on dresse l'inventaire de ces années fécondes, que trouve-t-on, dit-il, au chapitre des pertes problématiques? »
On demeurerait indigné, en entendant de telles paroles, si l'on ne se souvenait que M. de Vogiié, aveugle de pensée et de volonté, implore à genoux un directeur pour son âme, un maître pour sa tranquillité, afin de pouvoir reprendre sa flûte, sa chère flûte, et demeurer écrivain, dit-il, « rien qu'écrivain. »
Soit, mais qu'il ne vienne plus se mêler à la vie de la nation ! Il n'aime pas le bruit. Eh bien, nous sommes de ceux qui ont Thorreur du silence, de ceux qui veulent le bruit des assemblées libres, et qui savent que la France ne consentira jamais cet abaissement de dépendre ci d'MXv^ oVçil ^^
voûte » même choisie par M. de Vogiié, sans doute après une opération de police un peu rude.
Qu'il écoute ce que disait un illustre parlementaire, qui ne craignait pas le bruit des grandes assemblées. Voici les paroles de Guizot :
a Les institutions libres sont nécessaires à la paix sociale aussi bien qu'à la dignité des per^ sonnes et le pouvoir, quel qu'il soit, républicain ou monarchique, n'a rien de mieux à faire que d'apprendre à s'en servir, car il n'a plus d'autre instrument ni d'autre appui.
a Si quelques esprits étaient tentés de chercher ailleurs le repos, qu'ils renoncent à cette tenta»tion : quel que soit son avenir, la France n'échappera pas à la nécessité d'un gouvernement constitutionnel ; elle est condamnée, pour se sauver, à en surmonter toutes les difficultés, à en remplir toutes les conditions. »
Signai (28 mars 1898).
A coups de fusil !
Le Soleil n'a plus rien à envier à La Croix ; M. Charles Maurras vient d'y faire insérer en grande vedette, un article où, les protestants sont accusés de former un Etat dans l'Etat et de trahir la patrie. Inutile de dire que la diatribe n'a de valeur que par l'hospitalité que lui accorde le journal de M. Hervé.
Sous le patronage de M. Hanotaux, surpris.
sans doute, d'un tel honneur, M. Maurras se permet de violer la vérité historique en faisant du protestantisme français la source de toutes les séditions. Il est vrai que M. Hanotaux a trouvé des paroles sévères pour l'Edit de Nantes, mais elles n'infirmeront pas le jugement de tous les historiens de l'école libérale que résume cette profonde réflexion de M. Albert Sorel : « Si ce a célèbre édit a marqué Tapogée de la puissance « royale, sa révocation marque son déclin. »
M. Hervé aurait dû à la cause dont il est le défenseur, au journal qu'il dirige, de ne pas laisser se produire des attaques d'autant plus odieuses qu'elles s'adressent aux vaincus de la persécution cléricale. N'avons-nous pas dû lire ces paroles à propos de la révocation de l'Edit de Nantes : « Les historiens d'esprit moins affranchi que M. Hanotaux ont exagéré les mauvais elTets de l'acte de Louis XIV en 1698 {sic), » Il faut donc apprendre à l'historiographe du Soleil que la Révocation a pour date 1685.
Et M. Maurras ajoute : Ils généralisent quel-ques désordres économiques sans importance.
— M. Hervé a-t-il donc oublié que, dans un mémoire célèbre, Vauban déplorait « la désertion de a cent mille Français, la sortie de soixante mil- « lions de francs, la ruine du commerce, les a flottes ennemies grossies de neuf milles matece lots, les meilleurs du royaume, leur armée de « six cents officiers et de douze mille soldats plus tf aguerris que les leurs. » Quelques désordres économiques sans importance, écrit M. GVv^.xlçi's»
Maurras, et il continue : Ils enflent la liste des excès de quelques soldats. Il semble, en vérité, entendre un scribe du Mercure Galant, parlant du a logement de gens de guerre à l'ordinaire », pour expliquer les dragonades, mais comme écrivait Labruyère « le Mercure Gâtant est immédiatement au-dessous de rien. »
Sur la terre d'exil, dans la misère, perdant une patrie comme la France, se trouvaient cent mille Français qui avaient fui « les excès de quelques soldats ». Et le Soleil hospitalise généreusement ça ! M. Maurras écrit encore : « Est-ce la faute de Louis XIV si les réfugiés français furent de suite de bons Prussiens, de bons Anglais ? »
M. Hervé peut-il ignorer que cette assertion est le contraire même de la vérité, car les réfugiés français ne cessèrent de demander, avec la plus douloureuse instance, au traité de Ryswick, comme à celui d'Utrecht, à revenir en France, ne réclamant que la liberté de conscience. Louis XIV refusa toujours impitoyablement, sous la pression du clergé, de se rendre à leurs prières.
Si des milliers et des milliers de Français ont été perdus sans retour pour la patrie, la faute en est à Louis XIV et à son clergé, voilà la vérité historique.
Il n'est pas une assertion de cette diatribe qui n'appelle les mêmes corrections.
M. Maurras suppose que M. Hanotaux — la supposition est ingénieuse — viendra à Nantes et dira aux protestants, c'est du reste le couronnement du factum : a Prenez garde que votre procès.