EN ALSACE
« Mais, dit-il, le 24 janvier dernier, Ton eut connaissance chez nous, de cette parole tombée des lèvres de M. de Bulow que tout le monde sait être le porte-parole de l'Empereur : « Je me bornerai à déclarer de la façon la plus « formelle et la plus catégorique qu'entre l'ex-capitaine a Dreyfus, actuellement détenu à l'Ile du Diable, et n'ima porte quels organes allemands, il n'a jamais existé de a relations ni de liaison, de quelque nature qu'elles soient. » Et aussitôt il n'y eut plus qu'une opinion dans tout le parlement Alsacien-Lorrain, celle du premier tiers dont je vous al parlé, le tiers aux yeux duquel Dreyfus ne pouvait
pas être coupable même involontairement, par excès
de zèle ou par maladresse. Les deux autres groupes — à l'un desquels j'appartenais, je vous l'ai dit — s'étaient fondus avec le premier ; et il n'y eut plus qu'une seule voix dans tout le parlement Alsacien-Lorrain : « Dreyfus est innocent. » — « Eh quoi ! demanderez-vous ; le parti catholique militant lui-même s'était ainsi rendu? » — Oui ! vous répondrai-je, le parti catholique militant lui-même !. . . Oh ! peut-être, là, trouverait-on quelques exceptions extrêmement rares ; mais en somme, depuis que nous avons connu la parole de M. de Bulow, nous sommes généralement tous convaincus de ce fait : Dreyfus est innocent.
Nous plaindrions sincèrement ceux qui, aveuglés par l'esprit de parti, ne comprendraient pas la gravité d'une telle déclaration. Ainsi Télite de l'Alsace, représentée par son Parlement, croit à l'innocence de Dreyfus, c'est là un fait dont la portée politique est considérale, et ne pas en tenir compte serait une faute des plus graves.
C'est dire aussi que l'Alsace supporte péniblement les injures dirigées contre des hommes tels que Scheurer-Kestner et Picquart qui lui appartiennent par la naissance. L'opinion de toute l'Alsace-Lorraine haute de cœur et d'esprit, est celle-ci : Dreyfus n'est pas coupable. CaWvoWo^M^^^
protestants, libres-penseurs, s'unissent dans ce sentiment. Aussi s'étonnent-ils douloureusement de la campagne qui se poursuit en France. Voici ce que nous pouvons lire encore :
Une idée, qui me serre le cœur, que je devine au fond de bien des confidences qui me sont faites, c'est à peine si j'ose l'exprimer. Il le faut cependant, et j'y arrive ; la voici d'un mot : Ne doit-on pas craindre que les événements qui s'accomplissent en France, à l'heure actuelle, ne deviennent, pour l'ensemble de l'Alsace-Lorraine, une cause de refroidissement à l'égard de la patrie perdue, jusqu'alors tant regrettée?
Puissiez-vous, dans la noble campagne que vous avez entreprise, triompher des préjugés où s'enlise notre mère patrie ! . . . Puisse la France ce ressaisir enfin et nous permettre de l'admirer de nouveau autant que nous l'aimons encore !
Nous ne songeons pas un instant à commenter de telles paroles, elles doivent être méditées avec autant de tristesse que de sérieux. Elles évoquent des souvenirs si douloureux que celui-là serait impie envers sa patrie qui les lirait insouciant. Rien de plus angoissant n'a été écrit sur TAffaire.
Signai (14 mai 1898).
Après les élections générales.
La confusion des idées, malgré les déclarations du gouvernement et des diverses oppositions, a caractérisé les élections générales. Reconnaissons cependant, et le fait a une réelle importance, gue les réactionnaires, à de très rares exceptions
près, n'ont point mis en discussion le régime républicain. Faire proclamer la Royauté ou l'Empire n'a point paru déterminer leur action, s'emparer de la République leur tenait autrement à cœur. L'armée des ralliés grandit; les uns, le plus grand nombre, sincères, les autres prêts à dérailler si l'occasion était propice. Ainsi chaque année a vu ce régime républicain, dont la ruine prochaine était sans cesse annoncée, affermir sa situation et rendre celle de ses ennemis plus précaire.
La victoire n'est point définitive et nulle paix n'est possible avant qu'elle ait été remportée. Un pays ne peut être assuré de sa tranquillité et envisager avec confiance l'avenir, aussi long-^ temps qu'il conserve des partis révolutionnaires^ A ce but doit tendre, avec inflexibilité, toute politique gouvernementale, car la marche en avant de la République ne deviendra décisive que le jour où son principe sera hors de toute discussion.
Ceux qui ont suivi de près le parti clérical dans son action, au cours des derniers événements, savent que jamais, peut-être, il ne s'est cru plus près de la victoire. Les ardents estimaient que nulle occasion ne se présentait plus favorable pour déterminer un mouvement d'opinion qui, sans les porter au pouvoir, leur donnerait cependant une telle puissance qu'ils deviendraient les arbitres de la situation. L'antisémitisme devait être l'arme redoutable qui assurerait le succès et l'Affaire allait permettre de s'en servir aN^e \^
plus heureuse fortune. 11 se jetèrent dans la mêlée, protagonistes de Thonneur de Tarmée et pourfendeurs des juifs, aux cris de : la France aux Français ! Les cléricaux crurent que, sous le poids de Tattaque, la République renierait les lois scélérates et répudierait son passé. Avec un oubli trop intéressé des offenses, ils se mirent à la suite d'une presse boulevardière, fort méprisante de toute croyance religieuse, et crurent qu'en cette belle compagnie, ils allaient décider du sort de la France.
Délaissés sur le rivage, ils peuvent réfléchir mélancoliquement aux suites de cette belle équipée. M. H. Rochefort, dont ils ne parlaient qu'avec attendrissement, leur déclarait très net, ces jours derniers, avec la dernière des irrévérences, « qu'en ayant fini avec Dreyfus, c'était maintenant au tour de Léon XIII ».
Est-ce à dire que le péril clérical est désormais éloigné? Non, mais sa victoire politique est singulièrement retardée, si même elle est possible.
Lorsque M. Charles Dupuy disait, il y a quelques années, aux adversaires des lois scolaires : « Sur ce point nous sommes irréductibles », il traçait la ligne de conduite que nul gouvernement républicain ne peut abandonner. Nul besoin d'être prophète pour affirmer que la nouvelle législature pestera, elle aussi, irréductible.
Si donc l'on examine sérieusement la situation nouvelle créée par les élections générales, on arrive à cette conclusion que le gouvernement devra se dégager de l'appui des éléments réactionnaires
et que la politique de concentration s'indique, une fois de plus, comme la seule capable d'une action politique digne de ce nom. Il est, sans doute, aisé de disserter sur la supériorité d'un cabinet, dont les éléments seraient homogènes, mais avant tout il faut compter avec les faits. Laisser s'accréditer, dans le pays, que la stabilité gouvernementale dépend de l'appoint, soit d'une minorité réactionnaire, soit d'une minorité collectiviste, serait une faute des plus graves. Tout l'effort doit tendre, au contraire, à paralyser Taction de ces influences extrêmes, afin d'arriver à la création de deux grands partis, qui, se succédant au pouvoir, as-^ sureront la réalité du gouvernement parlementaire.
Mais, qu'on ne l'oublie pas, de longues luttes sont encore nécessaires pour arriver à ce but qui ne doit jamais être perdu de vue. La concentration semble donc s'imposer, si le gouvernement ^eut sincèrement entrer dans la voie des réformes, car les partis extrêmes subordonnent toujours leur concours à des concessions qu'on finit toujours aussi par regretter.
11 n'en reste pas moins vrai que nous avons à constater un recul, suite déplorable des polémiques soulevées par l'affaire Dreyfus. Nulle discussion n'est possible, car les partis sont pris à toute outrance. Ce procès, qui aurait dû être plaidé dans le prétoire, a été discuté sur la place publique et aujourd'hui chacun a rendu son jugement et veut qu'il ait la force de la chose jugée. Aussi nous paraît-il que, pour dépaTtag^T \^^