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NOBLES PAROLES

laquelle on peut bien être divisé sur certaines questions de doctrines, mais dans laquelle nous savons tous, en toutes circonstances, nous montrer les fils dévoués d'une même France, toujours prêts à nous unir pour rendre un hommage unanime à la mémoire d'un grand Français.

De telles paroles sont à l'honneur de celui qui les prononce et de ceux qui les entendent, elles sont surtout à l'honneur du pays qui les inspire. Elles sont pour nous consoler de tant de misérables attaques fomentées par les sectaires, de tant d'appels à la haine lancés par les violents et les faux dévots. Et Ton observera volontiers que l'homme auquel revient la noble pensée d'honorer un adversaire catholique et réactionnaire, est Jn républicain et un protestant.

Que VUnivers, la Vérité et la bande des Croix, oujours, par les accusations les plus misérables, rets à dénoncer le patriotisme des hérétiques, e\iillent en faire la remarque. Que ces feuilles, 1-1 'inspirent les haines sacristines, méditent 3inme il convient, la belle parole de M. de Keri:*el : « Nous savons tous, en toutes circonstanss, nous montrer les fils dévoués d'une même r^ance », pour mettre fin à la plus basse et à la 1 os irritante des polémiques !

Qu'elles ne se lassent, pas de nous prouver que oxis sommes hérétiques, perclus d'erreurs dogmatiques, à mille lieues du magistère infaillible, 'est leur rôle, mais nous leur interdisons de onclure de notre hérésie à des sentiments que ions répudions avec la plus forte des indigna- ^ons.

146 l'épée et l.\ croix, le p. didon

Que les dévots en prennent donc leur parti :

« Nous sommes tous les fils dévoués d'une même France ».

Signai (11 juillet 1898).

L'Epée et la Croix, le P. Didon.

Sous l'impression des événements qui marqt»-^" rent l'ouverture de l'Affaire nous écrivions * la fin de novembre : a N'en doutons pas, aujoi»- ^" d'hui s'écrit une page de notre histoire dont 1 ^s conséquences peuvent peser sur nos destiné^^ S. Nous avons le sentiment que nous arrivons à l'une de ces périodes critiques, qui pourro ^^^ marquer le plus terrible des reculs, ou tout ^^u contraire ouvrir une ère nouvelle. »

Nous n'avons rien à retrancher de ces parole^» elles expriment encore nos craintes et nos espérances. A prendre cette affaire dans ses origines, rien ne faisait prévoir ce qu'elle devait devenir- Les erreurs judiciaires sont nombreuses et ne sont pas toujours réparées, mais si regrettables qu'elles soient, elles ne mettent pas cependant en péril l'ordre social. Il y a donc ici plus qu'un incident douloureux d'un drame judiciaire, et la nécessité s'impose, pour l'expliquer, de remonter à des causes plus profondes.

La France a passé, au cours de ce siècle, par des crises intenses, se succédant à des intervalles si rapprochés, qu'elle ne laissaient pas au pays

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le temps de se ressaisir. On a raison de louer la force de noire unité nationale, mais on aurait tort de parler de notre unité politique. Notre sol est jonché des débris des luttes de parti, et rien n'en donne une preuve plus saisissante que l'instabilité de notre régime parlementaire. Aussi sommesnous encore à la merci des avanturiers de la politique, prêts à exploiter tout événement capable de servir leurs desseins (1).

Ainsi en a-t-il été le jour où a éclaté l'Affaire. En toute autre circonstance il eût semblé juste de lui laisser le caractère judiciaire, elle est devenue, au contraire et sur l'heure, une affaire politique et religieuse, a mieux dire cléricale. Unir, dans une cause commune, le clergé et l'armée parut la politique du succès. Avec quelle ardeur les meneurs se lancèrent dans la mêlée, de quels outrages ils poursuivirent ceux qui se refusaient à les suivre sur ce terrain, personne n'en a perdu le souvenir. Le parti clérical veut jouer une partie liée avec l'armée dans le désir de reconquérir le pouvoir, et il lui semble que jamais occasion ne paraît plus favorable de rallier les incertains et la grande foule de ceux qui disent, par la plus déplorable des confusions, que notre armée est attaquée dans son honneur.

On pouvait croire, au moment où le ministère

(1) Quelques mois plus lard Déroulède devait lenler un coup de main militaire et le Duc d'Orléans, attendait le jour où il lui serait possible de s'emparer du pouvoir.

148 l'épée et la croix, le p. didon

radical arriva au pouvoir, qu'il serait possible de surmonter les difficultés de la situation. Chacun comprenait qu'il était impossible de rester dans la situation incertaine et toujours troublée créée par la politique de M. Billot. M. Cavaignac, qui lui succédait, crut pouvoir, par ses affirmations personnelles, trancher le débat ; de fait il autorisa sa continuation.

Il n'y eut qu'une voix dans la presse, dès l'instant que M. Cavaignac produisait des preuves, pour affirmer que ces preuves étaient discutables. En vain la Chambre accordat-elle à l'unanimité au discours du ministre de la guerre les honneurs de Taffîchage, nulle solution définitive n'était donnée à ce douloureux problème. Le lendemain même, les explications ministérielles étaient refutées. Loin d'avoir amené le calme, le discours de M. Cavaignac, au contraire de ses intentions, provoquait une agitation d'esprit encore plus ardente. Le colonel Picquart écrivit à M. le président du Conseil une lettre où il offrait de démontrer, devant toute juridiction compétente, que les pièces auxquelles M. le Ministre de la guerre en appelait étaient, les deux premières, étrangères à l'Affaire et la dernière très probablement inauthentique. Comme réponse le colonel était poursuivi, des perquisitions étaient faites dans sa demeure ; en même temps le commandant Esterhazy se voyait l'objet d'un mandat d'amener sous l'inculpation de faux. Depuis les affaires se sont encore aggravées, de tous côtés naissent procès sur procès, celui des

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experts contre M. Zola, celui de M. -Zola contre M. Judet, diffamateur de son père, celui des membres du conseil de guerre contre M. Zola.

Les duels succèdent aux duels, partout les épées sont tirées et les polémiques sont plus violentes que jamais.

Il n'est point dans notre habitude d'assombrir les tableaux, mais, en vérité la confusion est si profonde dans les esprits qu'il est permis de se demander comment il sera possible d'arriver à quelque solution simple et claire.

Rien ne prouve, d'une manière plus évidente, que l'Affaire n'est que le prétexte d'un renouveau des agitations boulangistes. Mais la situation a ceci de particulièrement pénible, que le gouvernement s'est engagé dans une issue dont il sortira difficilement, à moins dun énergique retour aux principes de simple justice.

Nous sommes certain d'exprimer le sentiment d'un grand nombre en déclarant qu'aujourd'hui, du milieu de tant de négations et d'affirmations, se dégage cependant un fait très net qui domine toute la situation. Qu'on nous entende bien, nous estimons que, sur la question de l'innocence ou de la culpabilité de Dreyfus, on se trouve en présence de convictions individuelles, les unes comme les autres profondément respectables, mais incapables, les unes et les autres, de mettre fin au débat. Par contre apparaît, en dehors de toute contestation, un fait qui, sans préjudicier sur le fond, autorise le ministre de la justice à saisir la Cour de cassation d'une demaxv^^ wciw

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en revision, mais en annulation du jugement rendu par le conseil de guerre. (1)

On peut affirmer, sans crainte d'être contredit, que c'est à M. le Ministre de la guerre que l'on doit de pouvoir se prononcer avec cette netteté. Il a déclaré que, pour lui, Dreyfus est coupable, mais il a prouvé d'une manière décisive qu'il avait été illégalement condamné. En faisant connaître les pièces qui ont déterminé sa conviction, laissant entièrement de côté le bordereau qui a été l'occasion de la condamnation de Dreyfus, il a mis en pleine lumière ce fait, d'une gravité exceptionnelle, que l'ex-capitaine avait été jugé sur des pièces, dont ni lui, ni son défenseur n'avaient eu connaissance. M. Cavaignac, de plus, a donné la preuve que ces documents n'avaient point un caractère secret, puisqu'il en a donné connaissance et les a livrés à la plus étendue des publicités. De telle sorte que, n'importe le point de vue auquel on peut se placer, on arrive à cette conclusion qu'en présence de ce fait aujourd'hui indéniable d'une condamnation prononcée sur une accusation dont l'inculpé n'a pas eu connaissance, l'AfTaire doit revenir entière devant de nouveaux juges.

(1) L'annulation nous paraissait devoir être préférée à la revision, en raison même de l'autorité qui s'attacherait à un jugement de la cour de cassation. On sait que cette manière de voir qui fut partagée par plusieurs, fut écartée dans la pensée qu'il appartenait à un conseil de guerre d'annuler le procès de 1894, ce fut une grave erreur comme le prouvèrent les débâts du procès de Rennes.

l'épée et la croix, le p. didon 151

[1 est donc certain que le nœud de l'Affaire, au point de vue judiciaire, est là, et qu'il appartient au ministre de la justice de le trancher. Dans une monarchie comme celle de Louis XIV, nous savons qu'une parole royale terminerait à sa convenance le débat, mais dans un pays d'opinion, où la presse est libre, nulle autre solution n'est possible que celle qui donnera entière sastisfaction à l'autorité souveraine, c'est-à-dire à la loi. On trouve aisément des personnes que ces âpres discussions troublent dans leur tranquillité et qui s'accommoderaient volontiers d'un silence imposé; les violents de leur côté, en appellent sans vergogne à un coup d'Etat; pour nous, nous en appelons à la loi.

En insistant, comme nous le faisons, sur cette question, nous laissons volontairement dans l'ombre son côté politique nous attachant surtout à la gravité de la crise morale qui nous étreint. Nous ne saurions comprendre l'indifïérence, fût-elle même distinguée, en présence d'un tel conflit entre les notions fondamentales de force et de justice. La question est posée et une réponse doit être donnée.

Le trouble profond des esprits donne la preuve qu'une lutte suprême est engagée dont l'issue sera peut-être, comme nous l'avons dit, dès la première heure, ou un lamentable recul ou une victoire des idées libérales. Malgré les menaces, malgré les violences, rien ne nous autorise à croire à une défaite du principe républicain et à un retour du césarisme. On parle vo\ot\\.\^t^ ^m

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régime espagnol et déjà, du moins on le dit, s'annonce Tère des pronunciamentos, ce sont là paroles de combat, car cette déchéance ne saurait arriver, en foudre, après de longues années de vie républicaine.

Il est vrai qu'après avoir entendu la harangv^e enflammée du P. Didon, prononcée devant \^ généralissime de nos armées, on pourrait croir^^^ la possibilité d'une alliance de Tépée etde la cro ^^• L'impression produite a été désastreuse, car c "3^^ coupables appels à la violence, proférés avec ^^

tel cynisme, en ont dit long sur l'esprit du pj clérical à ceux mêmes qui affectaient de trou ridicule qu'on parlât du danger du cléricalisnz^c^'^®' Jamais il ne fut plus vrai de dire qu'on a la po^z:^^^^' tique de sa théologie, car, à examiner de près * ^^

discours du P. Didon, on reconnaît aisément q US^® l'orateur a appliqué à l'esprit militaire l'absolu ^^"■■ tisme de sa dogmatique. Il n'a rien avancé q^E^^"^ ne fût conforme au principe si fameux de la libei*^ ^^^® du bien menacée par la liberté du mal. La rééc^^ '"^" tion vulgaire des sommations hautaines à l'héE^^ ^^" sie de répudier ses erreurs, qui remplissent toit^^^^*® l'histoire de l'Eglise catholique, a nourri s» ^on discours. L'insulte, familière de tout temps a'' — "^ moines, s'y est révélée grossière et tout à f^- ^'* digne des boulevards extérieurs, aussi n'a-t ^=:^^^'^^ réussi qu'à éclabousser sa robe blanche.

Si c'est par de tels moyens que l'Eglise d^ " ^ ^^ retrouver son empire, la victoire espérée pour* ''^ se changer en défaite. Rien n'est plus dangere^^^ pour une Eglise que de s'inféodera une politiqu-^^ >

l'épée et la croix, le p. didon 153

un jour amène un succès, le lendemain éclaire un désastre. On rappellera au P. Didon, le jour venu, qu'il s'est écrié : « Malheur à ceux qui masquent leur faiblesse criminelle derrière une insufïîsante légalité, malheur à ceux qui laissent le glaive s'émousser ! » On lui demandera compte de cette odieuse parole qu'il a lancée à tous les vents : a Terrorisez » et après avoir semé le vent il ne saura s'étonner de recueillir la tempête. C'est l'une des erreurs les plus constantes des docteurs catholiques de méconnaître les leçons de l'histoire. Serfs d'une implacable logique, ils prétendent déduire les événements des principes dont ils proclament l'infaillibilité. Le discours du P. Didon a été prononcé cent fois avant lui, et l'appel à la terreur et à la néccessité de la contrainte a déjà été fait avec une autre politesse, sinon avec une semblable ardeur, par des hommes comme A. de Harlay, Colbert, Bossuet. Le résultat a été que l'appel a été entendu ^t que les héritiques ont été expulsés, mais l'appel avait été si violent que l'arme s'est retournée contre ceux qui ne voulaient pas voir le glaive s'émousser et la Terreur a fait plus tard du clergé persécuteur sa victime.

Le P. Didon a-t-il donc oublié ce tragique passé et les chefs de l'Eglise sont-ils donc si ignorants de l'histoire qu'ils ne sachent point c^ue les mêmes causes produisent les mêmes ^ITetc ?

Revue chrétienne {28 juillet 1898).

154 FÉLIX PÉCAUT

Félix Pécaut.

Chaque jour la crise devient plus intense et, avec un courage admirable, les uns après les autres se lèvent, pour la défense de la justice, des hommes qui ont le droit d'être écoutés. Certes, il doit être pénible pour MM. Brisson et Bourgeois d'entendre leurs protestations éloquentes dans la contrainte du silence ou dans l'obligation plus cruelle encore de frapper. Qui aurait pu croire que le Ministre de l'instruction publique en serait réduit à cette misère de suspendre de ses fonctions de doyen M. Paul Stapfer, et sa main n'a-t-elle pas dû trembler, de douleur et de regret, en signant cet arrêté? (1). Et quelle angoisse plus profonde encore à la lecture du courageux discours prononcé par M. Buisson devant la tombe de M. F. Pécaut, « ce grand homme de bien », suivant les propres paroles de M. Bourgeois !

Félix Pécaut, dans sa longue agonie, entrevoyait la grandeur du danger et voulait essayer, dans la mesure de son influence, de préserver la République, la France et Tarmée du seul déshon-

(1) M. Paul Stapfer, aux funérailles de M. Couat, recteur de l'Académie de Bordeaux, avait rappelé que cet homme éminent, peu avant sa mort lui avait dit, avec une émotion douloureuse : « Qu'il éprouvait une véritable terreur devant les violences sectaires, devant la confusion et le désarroi de toutes les idées égarées par un vent de déraison furieuse ».

FÉLIX PÉCAUT 155

neur qui pourrait les atteindre. Car « réparer une erreur, disait-il, s'il y a eu erreur, ce n'est pas une honte, au contraire. Et c'en serait une, indélébile, que prendre son parti d'une iniquité, même involontairement commise ».

Dans de telles paroles revit l'un des hommes qui ont le plus honoré notre pays par la noblesse et la dignité de la vie. Nous nous garderons ici de rappeler, moins encore de discuter, les causes profondes qui séparèrent F. Pécaut du christianisme historique. Nous ne voulons nous souvenir, dans notre deuil, que de son culte pour les droits de la conscience.

La divine figure du Christ s'était voilée devant son regard, mais l'écho de son enseignement vibrait toujours dans son âme, car s'il croyait que d'autres pourraient venir, le dépassant par la sainteté et la justice, il devait reconnaître que nul encore n'avait approché de sa divine grandeur. Aussi, malgré les hardiesses de sa pensée, restaitil, dans sa vie, au nombre de ces humbles qui demandent aux sévérités de la vie intérieure comme à l'accomplissement du devoir, de tout le devoir, le secret dernier de l'existence. Comment ne pas rappeler que lorsque la mort s'approcha, répondant à une question de son fils, M. le docteur Elie Pécaut, lui demandant où étaient ses pensées, il dit: a Je pense à ce qui a fait le fond de toute ma vie, à être ce que je dois être, personnellement, familialement. » Et levant son regard au ciel : « Comme membre de la cité divine. » Puis, au bout d'un silence, il aputa\ <t '^V^V^ Vc^wX

156 FÉLIX PÉCAUT

cela devient faible, obscur, pénible. Ah ! mo»n Dieu ! »

Etre ce que je dois être avait été la pensée maîtresse de sa vie et nul ne l'approchait sarks éprouver cette émotion sacrée que fait toujouirs naître le spectacle d'une grande conscience. Sst parole était pénétrante, car elle venait des profondeurs de l'âme ; elle était droite, car elle éta-it étrangère à tout calcul ; elle était persuasive, cslt elle ne s'inspirait que de la vérité. Aussi son oeuvre sera-t-elle durable. Pendant les longues années qu'il consacra à l'Ecole normale de For:itenay, il fut un semeur d'idées nobles et féconde s. Ses élèves, à Toeuvre dans toute la France, n'oublieront jamais ces incomparables entretiens, c>^ au malin de chaque jour, leur vénéré maître leur :•" donnait un viatique riche des hautes réflexion ^ d'un esprit toujours en éveil, plus riche encor^^ des saintes préoccupations de l'accomplissement^ du devoir.

Il eut l'honneur de ces attaques, trop fréquentes de nos jours, qui dénaturaient alors qu'elles ne violentaient pas ses intentions, mais rien n'arrêta son labeur, car il travaillait pour le relèvement de lédiication nationale par le relèvement de la conscience individuelle.

Il ne s'arrêta que vaincu par la maladie, mais il demeurait le serviteur inflexible de la conscience. Sa pensée angoissée suivait les péripéties de ce drame qui nous obsède, et M. Buisson nous a dit que lorsqu'il apprit l'arrestation du colonel Picquart, des larmes s'échappèrent de

FÉLIX PÉCAUT 157

ses yeux. Il allait mourir, mais il fallait que sa

conscience vécût. Réunissant, dans un effort su-

présme, ses dernières forces il dicta des lettres où

frémissait son amour de la justice. Rien n'a été

dit de plus puissant et de plus émouvant sur la

crise qui nous étreint que les idtimsi verbdL de F.

F^écaut: « En voulant sauver la France, prenez

ga.rde de détruire la conscience française ! 11 est

facile aujourd'hui d'obtenir que de guerre lasse

la conscience publique se taise. Tremblons que

ce malheur-là ne nous arrive. Celui-là seul serait

ii'ï'éparable. »

-Ainsi fut-il fidèle, jusqu'à la dernière heure, au cialte de la conscience qui pour lui était Tasile du divin. Nous ne pouvons évoquer son souvenir setns émotion et sans reconnaissance, car jamais î^oxjs ne l'avons entendu sans recevoir des encou- ^stgements qui faisaient mieux comprendre le px*ix et la dignité de la vie.

Celui qui ne cessait de dire que tout travail doit tendre à un but éternel se repose de son long lî*.t>eur, et le Dieu qu'il servait, le Père dont il parlait avec une émotion si profonde, a reçu celui qui se confiait en sa miséricorde. Aussi ne lui disons-nous pas l'adieu de la tombe mais au revoir dans la résurrection des esprits.

Il faut rentrer dans la lutte et la poursuivre, mais armé des seules armes de la justice et de la charité. On ne peut écouter ceux qui voudraient imposer le silence : « Ne nous laissons pas, s'écriait M. Buisson, rappelant une sublime pa- ^ole de Pécaut, devant son cerceuil, euCerrcv^x^

158 CE qu'il faut craindre

dans ce dilemne abominable : ou sacrifier la justice à la patrie, ou sacrifier la patrie à la justice. Ces deux idées n'en font qu'une : blesser Tune c'est blesser l'autre. » Et il ajoutait : « Pour moi je trahirais pour la première fois sa confiance et je n'oserais plus de ma vie prononcer son nom, si, devant cette tombe ouverte, je taisais la vérité, si j'étouffais par le silence ce cri suprême du mourant, rassemblant ses dernières forces pour rendre témoignage à la cause sainte de la justice ».

Il n'y a pas de patrie sans justice, voilà ce que viennent nous dire ces viriles protestations.

Se réfugier dans l'abstention est interdit. Pour nous notre choix est depuis longtemps fait ; nous sommes avec ceux qui luttent contre le silence, nous souvenant fidèlement de l'exemple que nous donnait autrefois dans cette Revue son noble fondateur, E. de Pressensé, toujours prêt à se lever contre les injustices ; heureux aussi de voir son fils, héritier de cet esprit de liberté et de justice, au premier rang des combattants de ce bon combat. Rien ne saurait ébranler notre foi à la victoire dernière de la vérité, veritas prœvdilebit. Revue chrétienne (28 août 1898).

Ce qu'il faut craindre.

Quelques semaines encore et une année se sera, écoulée depuis le jour où s'ouvrit l'Affaire. On ^ vu des conseils généraux prendre des décisioxv^

CE qu'il faut craindbe 159 \

réclamant une action énergique du gouverne- 1 ment pour mettre fin aux troubles, mais il n'est \ pas au pouvoir d'un ministre de décréter le \ silence, et vraiment, alors que l'attaque a toutes 1 les libertés, il serait étrange que la défense fût \ bâillonnée. Il faudrait remonter trop haut, dans : l'histoire, pour justifier de tels procédés, car ce serait imiter l'Assemblée générale du clergé de France qui, en 1685, demanda et obtint de Louis XIV qu'il fût interdit aux ministres protestants de répondre aux attaqiies de leurs ennemis.

Aussi bien n'est-ce pas cette mesure qui s'impose. Ce qui doit être craint c'est un amoindrissement de la notion de justice.

Rien n'est plus à redouter que cette déviation des principes ; ce danger nous menace.

Ce n'est pas assez de sauvegarder les formes extérieures de la justice, en croyant par là assurer la victoire d'une cause, il faut que le principe même de la jutice demeure intact. Or, le gouvernement doit se rendre compte que les arrêts des tribunaux dans les affaires présentes, loin d'avoir l'approbation générale, provoquent au contraire un douloureux étonnement (1). Et s'il veut peser la valeur de ces protestations, s'il n'oublie pas que les hommes qui les font entendre sont de ceux qui honorent le plus le pays par la I dignité du caractère et de la, vie, il devra com-

pC^J La Chambre des mises en accusation venait de rendre la. liberté Esterhazy et la fille Pays, alors que le colonel pqviart était maintenu en prison.

160 l'arrestation du L. -colonel HENRY

prendre que persévérer dans de tels errements serait funeste.

Une lettre admirable comme celle de M. Trarieux,que les fanatiques ne sauraient lire et encore moins comprendre, a mis en pleine lumière ce danger dont nous parlons (1). Celle que M. Gaston Paris vient d'adresser au Journal des Débats, fait éclater cette vérité avec une extrême précision. Il ne saurait être permis à nos ministres d'oublier .que nulle parole n'est plus droite que celle du directeur du Collège de France. Il faut choisir dans la lutte : qui donc hésiterait entre M. Judet et Gaston Paris ?

Signail (31 août 1898).

L'arrestation du Lieutenant-Colonel Henry.

Un incident de la plus grande gravité vient de se produire. Mardi soir à minuit, V Agence Havas communiquait aux journaux la nouvelle suivante:

Aujourd'hui, dans le cabinet du ministre de la guerre, le lieutenant-colonel Henry a été reconnu et s'est reconnu lui-même Vauteurdela

(1) M. Trarieux en terminant sa lettre à M. Gavaignac disait : « La France aura-t-elle la douleur et la honte de reculer d'un siècle en cédant à l'action de terreur exercée par les antisémites ? Abandonnera-t-elle ses traditions de généreux patriotisme ? Reverra-t-elle une de ces crises oiv les libertés publiques sont abattues par un autoritarisme sectaire et brutal ?

l'arrestation du L. -colonel HENRY 161

lettre en date d^octobre 1896^ où Dreyfus est \ nommé, \

M. le minisire de la guerre a ordonné immédiatement Varrestation du lieutenant-colonel Henry, qui a été conduit à la forteresse du Mont- Valérien.

La fameuse lettre d'octobre 1896 a été l'une des preuves décisives de la culpabilité de Drey- . fus, et, sur les déclarations qu'elle contenait a \ été basée toute Targumentation des adversaires de la revision. Lors du procès Zola une première allusion y a été faite dans des circonstances qu'il est utile de rappeler.

M. le général de Pellieux s'exprima en ces termes :

Au moment de TinterpellaUon Gastelin, il s'est produit un fait que je tiens à signaler. On a eu au ministère de la guerre, et remarquez que je ne parle pas de l'affaire Dreyfus ; la preuve absolue de la culpabilité de Dreyfus ; absolue ! et cette preuve je Tai vue. Au moment de cette interpellation, il est arrivé au ministère de la guerre un papier dont l'origine ne peut être contestée et qui dit : je vous dirai ce qu'il y a dedans. — Il va se produire une interpellation sur l'affaire Dreyfus! Ne dites Jamais les relations que nous avons eues avec ce Juif.

Ainsi, dans la pensée du général de Pellieux, Lia lettre qu'il avait vue et lue était la preuve jabsolue, ce senties propres termes dont il se serait, de la culpabilité de Dreyfus.

On n'a pas oublié que le général de Boisdefïre ant absent, ce ne fut qu'à la séance suivante |r'il se présenta devant la Cour où il prononqa

162 l'arrestation du L. -colonel HENRY

les paroles qui suivent ; nou3 citons le compte rendu sténographique.

M. le général de Boisdeffre. — Je serai bref. Je confirme de tous points la déposition de M. le général de Pellieux comme exactitude et comme authenticité. Je n'ai pas un mot de plus à dire, je n'en al pas le droit, je le répète, messieurs les jurés, je n'en ai pas le droit. Et maintenant, messieurs, permettez-moi en terminant de vous dire une cliose : Vous êtes le jury, vous êtes la nation ; si la nation n'a pas confiance dans les cliefs de son armée, dans ceux qui ont la responsabilité de la défense nationale, ils sont prêts à laisser à d'autres cette lourde tâclie, vous n'avez qu'à parler. Je ne dirai pas un mot de plus.

Ainsi M. le général de Boisdeffre, en sa qualité de chef de l'état-major général, donnait à la déclaration du général de Pellieux une autorité considérable et qui parut décisive au grand nombre, car il était inadmissible qu'un document de cette importance n'eût pas été examiné avec le plus grand soin.

Cependant on ne connaissait pas le texte exact de la pièce.

Ce fut M. le ministre de la guerre lui-même, qui le révéla à la tribune de la Chambre, alors qu'il prononça le discours qui eut les honneurs de l'affichage.

Eh bien, cette pièce était un abominable faux, et c'est un officier supérieur de notre armée, le chef du service des renseignements qui se déclare coupable de ce crime infâme. Mais nous dirons bien haut que ce crime ne flétrit que son misérable auteur, car nous espérons qu'il n'a pas de complices.

l'arrestation du L.-COLONEL HENRY 163

^ L'honneur de notre armée n'est pas plus en cause en cette nouvelle affaire qu'elle ne Fa été, malgré toutes les dénégations, dans l'affaire Dreyfus.

Au lendemain du discours du ministre de la guerre le colonel Picquart écrivait à M. Brisson:

Paris, 9 juillet 1898.

Monsieur le président du conseil,

Il ne m'a pas été donné jusqu'à présent de pouvoir ra'expliquer librement au sujet des documents secrets sur lesquels on a prétendu établir la culpabilité de Dreyfus.

M. le ministre de la guerre ayant cité à la tribune de la Chambre trois de ces documents, je considère comme un devoir de vous faire connaître que je suis en état d'établir, devant toute juridiction compétente, que les deux pièces qui portent la date de 1894 ne sauraient s'appliquer à Dreyfus et que celle qui porte la date de 1896 a tous les > caractères d'un faux,

, La lumière se fait, et Picquart le noble soldat, jeté en prison pour avoir dit la vérité et qui sacrifia sa carrière à sa conscience, voit que ce sacrifice n'a point été inutile. Déjà le coupable a dû confesser son horrible crime et la vérité est en marche. Le fait nouveau, dont il a été si souvent parlé, le voilà et cette revision du procès • que nous avons demandée, dès la première heure, s'impose aujourd'hui comme une nécessité.

. Rien ne fait plus honneur à M. Cavaignac que sa virile et courageuse décision. Indignement trompé par un misérable, il se doit à lui-même d'aller jusqu'au bout et de ne rien épargner pour savoir la vérité, toute la vérité. Par cet acte qui llhonore grandement, car il n'a pas Vvé.^\\.^ %.

détruire toute la portée d'un discours déjà célèbre, M. Cavaignac a montré que sa volonté inflexible était d'atteindre tous les coupables, n'importe leur rang.

Au moment où une telle lumière luit dans les ténèbres nous avons le droit de rappeler que le Signal n'a jamais voulu se mettre du parti des silencieux estimant qu'une question de primordiale justice était engagée dans le débat. Les événements ne sont pas pour nous donner tort. Signai (1" septembre 1898).

Le Suicide.

Le colonel Henry vient de se tuer en se coupant la gorge avec un rasoir qui avait été laissé, entre ses mains, par la dernière des imprudences. On ne comprend pas comment une faute aussi lourde a pu être commise, de ne pas enlever à un homme, convaincu d'un crime infâme, l'arme qui lui permettait de se dérober au jugement qui l'attendait.

Quelques journaux essayent d'amoindrir la gravité de son crime et parlent d'inconscience.

On ne saurait se laisser dominer par les sentiments, on se trouve ici en présence d'un acte qui a exigé, autant de réflexion que d'habileté.

Cet homme, que Ton veut nous représenter comme inconscient de l'acte qu'il commettait, avait opéré si habilement que ses chefs n'hésité-

rentpas à reconnaître que, par ses soins, l'étatmajor était entré en possession d'une pièce capir taie, décisive.

Du reste, le faux niatériel était si habilement

fait qu'il a fallu les circonstances que Ton sait

pour qu'il fût découvert (1) Nous parlons du faux

matériel, car dès que le texte en fut connu, il

n'y eut pas une hésitation pour les personnes

qui, a ayant l'habitude des lettres » en montrèrent

la stupide fausseté. On sait que M. Trarieux, par

l'analyse la plus pénétrante, dans sa courageuse

lettre à M. Gavaignac, prouva que ce document

si précieux n'était et ne pouvait être qu'un faux. (2)

Si toute notre pitié va à la pauvre femme et au

pauvre enfant que la mort tragique du colonel

Henry frappe d'une manière si cruelle, nous ne

pouvons pas oublier que le crime dont il s'est

rendu coupable, autorise les jugements les plus

sévères, aussi bien qu'il demande la revision la

plus exacte de toutes les affaires auxquelles il s'est

trouvé mêlé au cours des derniers événements.

Cet homme était l'un des témoins du procès

(1) La découverte en était due au capitaine Cuignet qui, -en plaçant la lettre sous la lumière de la lampe aperçut à sa stupeur que les quadrillés du papier étaient de deux teintes différentes et que la pièce avait été fabriquée avec des morceaux de deux lettres différentes. Voir Reinagh, Histoire de Vaffaire DreyfuSy II, 410 et IV, 152.

(2) M. Trarieux écrivait: a Je prétends quant à moi, que, dans son allure générale aussi bien que par sa forme logomachique, une telle lettre trahit son origine apocryphe et n^ peut avoir pour auteur l'officier étranger dont vous avez admis qu'elle émane. »

Zola et il a pu entendre, froidement, les généraux de Pellieux et de Boisdeffre déclarer que la culpabilité de Dreyfus était certaine, comme le prouvait un document irréfutable. Ce document, il le savait, était faux, il ne protesta point.

Ce même document il l'a remis à M. Cavaignac^ qui Ta examiné avec lui. Et Ton parlerait d'un acte d'inconscience qui aurait ainsi duré plus de deux années, d'octobre 1896 à octobre 1898 !

Mais le misérable, coupable d'un tel crime, n'aurait-il donc à son passif que cette infamie ?

On sait qu'il a déposé dans le procès de 1894 et chargé impitoyablement l'accusé. Que vaut en justice cette déposition, n'est-il pas nécessaire qu'elle soit revisée ?

Et dans le procès Esterhazy, qui peut nous garantir que ce chef du bureau des renseignements n'ait pas donné aux experts, chargés de faire la comparaison entre l'écriture du bordereau et celle du commandant, des pièces fabriquées par ses soins qui devaient amener les experts à se prononcer dans un sens favorable au uhlan ?

M. Cavaignac se devrait à lui-même de se faire présenter les pièces qui ont été soumises aux experts, car un crime comme celui du colonel Henry autorise toutes les suspicions.

Si l'on veut des moyens de revision, les voici. L'opinion publique a donc le^ droit de considérer comme dolosives toutes les affaires où le colonel Henry s'est trouvé engagé.

Signal (3 septembre 1898).

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