LA REPRISE DE L AFFAIRE
S'il est un homme qui ait connu l'exacte vérité, n'est-ce pas l'ambassadeur d'Allemagne à Paris ? Aujourd'hui, de la manière la plus nette, il parle des relations d'Esterhazy et du colonel de Schwartzkoppen, et livre ainsi le nom du véritable traître. « Je ne crois pas, dit-il, que Schwartzkoppen ait connu Esterhazy avant 1893. » De l'odieuse légende du bordereau annoté que restet-il donc ? Rien, absolument rien.
Mais le bordereau, sur lequel fut condamné un innocent, son auteur est désormais connu. Et cet innocent, ancien officier de notre armée, resterait un gracié que quiconque pourrait impunément souffleter de l'atroce injure de traître? Un tel scandale peut-il se perpétuer en France ?
Il n'est pas admissible que le seul soupçon d'une pareille atteinte à la justice puisse demeurer dans les esprits. Il faut aussi, et on l'oublie trop, que réparation pleine et entière soit accordée à la Cour de Cassation qui a vu l'un de ses plus mémorables arrêts foulé aux pieds par un tribunal d'exception. Ce n'est pas assez de dire et de redire que le pays ne veut plus entendre parler de l'affaire Dreyfus, il faut au contraire en parler très sérieusement, car c'est le seul moyen qu'on n'en parle plus.
Que d'étranges événements survenus depuis la revue du 14 juillet 1898, où M. Cavaignac, ministre de la guerre, parut triomphant dans la voiture de M. le Président de la République, saluant la
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foule, aumême titre que le président lui-même ! (1). Pendant ce temps les nationalistes, massés devant la tribune présidentielle, acclamaient, le général de Pellieux. Un siècle semble nous séparer de ces événements, alors que l'on se reporte à cette séance mémorable de la Chambre où M.
Jaurès lut à la tribune la lettre qu'écrivit le général de Pellieux lorsqu'il apprit l'arrestation du colonel Henry. ElleappartientàThistoire, la voici :
« Paris, le 31 août 1898.
« Dupe de gens sans honneur, ne pouvant plus espérer compter sur la conflance des subordonnés, sans laquelle le commandement est impossible, et de mon côté ne pouvant avoir confiance en des chefs qui m'ont fait travailler sur des faux, je demande ma mise à la retraite. »
Ces gens sans honneur, qui sont-ils ? Les défenseurs de la revision ? Non, assurément ; mais alors ? Ces chefs qui ont trompé le général sontils en dehors de toute responsabilité ? Autant de questions douloureuses, angoissantes, qui torturent l'esprit et veulent des réponses. Mais l'émotion a grandi encore lorsque M. Brisson a fait connaître que M. Cavaignac n^avait pas donné connaissance au Conseil des ministres de cette lettre redoutable, et qu'il a révélé que le ministre de la guerre, instruit du crime du colonel Henry depuis le 14 août, s'était décidé à en parler au pré- Ci) J'ai été témoin du fait. Félix-Faure paraissait aussi blessé que stupéfait d'un pareil oubli de tout protocole de la part de Cavaignac, et certainement il lui en garda rancune.
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sident du Conseil seulement quinze jour plus tard, assumant ainsi la plus lourde des responsabilités. Que de fautes morales commises et dès lors comment s'étonner de l'agitation fiévreuse des esprits et de Timpossibilité de clore de si cruels débats par l'oubli et le silence ?
Dans une lettre très ferme de pensées, très modérée de ton, le capitaine Dreyfus a demandé au ministre de la guerre d'ouvrir l'enquête qui doit nécessairement précéder la revision du procès de Rennes. Pour aboutir à quel résultat ? disent les adversaires, la Cour de Cassation reprendrait- elle l'Affaire et proclamerait-elle l'innocence du capitaine Dreyfus, qu'il n'en resterait pas moins à nos yeux coupable du crime de trahison. Il ne s'agit pas de violenter les consciences mais de faire proclamer par la Cour suprême que le condamné de Paris et de Rennes a été victime d'une erreur judiciaire, et que nul n'a le droit de le flétrir publiquement du nom de traître. Et le résultat atteint sera grand, car nous n'aurons plus le honteux spectacle d'une presse lançant impunément les plus violentes injures ; la salutaire peur d'un procès, cher à la bourse du calomniateur, suffisant à brider sa plume. On peut être assuré que l'apaisement tant désiré deviendra une réalité du jour où le mensonge ne s'étalera plus au grand jour dans son cynisme. « Il est à l'agonie, y> a écrit Jaurès, ce n'est pas assez, il doit mourir.
Revue chrétienne (28 août 1903).