‹ Vers la justiceChapitre 1 sur 4 · i.: a '..'•; !i'J;S ,SI · texte numérisé non relu

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consf^rvent la tradition des grands enseignements de la philosophie et de l'histoire.

Et combien peu en est-il parmi eux qui dépassent la connaissance exclusive de cette tradition; combien peu qui sortent de l'interprétation du texte et cherchent à apporter le témoignage de leur personnalité et de leur conscience 1

Malgré que quelques-uns en aient dit, la science n'a pourtant point failli à sa mission. Au contraire, elle accomplit son exode a-vec la rigidité et la précision d'un théorème mathématique.

Mais repliée sur elle-même, vivant sur son propre fonds, elle est devenue trop personnelle et elle s'est insuffisamment mêlée à Tactivité commune. Aussi a-t-elle quelque peu dévié, et son influence bienfaisante a perdu une partie de la puissance qui lui appartenait légitimement.

C'est qu'en effet rien ne peut marcher isolé et que l'action parallèle de toutes les forces est nécessaire à l'harmonie des Sociétés.

La philosophie sans la science n'est qu'une logoipachie à l'usage des habiles, la science ignorante des faits psychiques et des fatalités économiques demeure forcément renfermée aux laboratoires.

Bien plus, les applications pratiques de p^s découvertes, -^ qui seront un jour si fécondes

pour le bonheur humain, — vont alors directement à rencontre du but. Vno faible partie seulement des hommes en profitent et les font servir à la satisfaction de leur égoïsme.

On trouverait certainement dans ce fait l'explication des négations de quelques rhéteurs suffisants autant qu'aveugles et des malédictions lancées par des désespoirs inconscients.

Mais ce défaut de concordance, ce manque d'équilibre, cette inharmonie irritante n'est que l'erreur d'uu jour, d'une heure peut-être. La faute an incombe toute entière à notre organisation sociale,

Les gavants et les sachants, les penseurs et les philosophes, les croyants et les dévoués ne doutent pasque ce malentendu disparaisse à bref délai. L'œuvre des premiers rayonnera, un jour très prochahi, dans la gloire radieuse dont la foi des seconds prépare sans relâche Tavènement.

Il ne faut donc pas chercher ici une critique de telle ou telle branche du savoir humain, mais seulement la constatation de Tabsolue nécessité d'un lien les réunissant et faisant communs leurs etforts.

Autre chose est nécessaire. Pour qu'elles rassortent à leur plein effet et qu'elles atteignent la divinité de leur mission, les savants doivent se rapprocher phaque jour davantage de l'hu-

manité et reprendre la forte devise de Térence: homo sura et nil humani a me alienum piiio.

Certes, parmi cette élite intellectuelle dont nous nous enorgueillissons à bon droit, la plupart le comprennent et le veulent ardemment; mais la constitution de notre Société, le mensonge de nos institutions, l'injustice des règles et des mœurs sociales paralyse leur effort, rend impuissant leur dévouement et annihile leur action.

La bourgeoisie règne en maîtresse. Elle triomphe dans la superbe de son égoïste nullité. Elle ne voit rien en dehors d'elle-même et ne s'intéresse qu'à elle. Dans l'atroce conception du combat pour la vie, le « tout pour soi » est devenu la suprême notion. Le voisin, le semblable est considéré comme un rouage qu'on peut utiliser, un élément dont on peut se servir.

Etre pratique I tout disparaît devant cette vertu éminemment bourgeoise. Les douleurs, les souffrances d'autrui sont peu de chose, et c'est à peine si, rassasiés au delà de leurs besoins, les favorisés du monde consentent à laisser ramasser quelques miettes de leur superflu.

Et encore n'est-ce peut-être là qu'un calcul habile! le moyen de laisser vivre, — sans satisfaire pourtant toutes les nécessités de la vie,

— un plus grand nombre de concurrents pour les besognes salariées I La concurrence, chère aux économistes, amenant la diminution du prix des services!

Mais ce n'est pas seulement un effroyable calcul de haine ou de passion qui préside à la monstrueuse iniquité sociale. La haine peut disparaître, les passions finissent par se calmer. Qu'espérer contre l'inertie de l'habitude et Fapathie de Tindifférence?

Voyez la jeunesse! Qu'est devenue aujourd'hui cette franche et spirituelle gaieté qui était sa grâce; cet instinct de dévouement et d'amour qui faisait sa gloire? A peine sortis de l'enfance, les jeunes gens sont sérieux et blasés, graves et compassés, comme si déjà les dures leçons de la vie et les atteintes du malheur eussent glacé leur cœur et étouffé en eux toutes les générosités.

Et dire que ce sont les jeunes qui, — d admirable instinct et de sublime foi, — furent les meilleurs combattants des révolutions passées I

Etre jeune, avoir cette force que donne seule Tespérance en l'avenir, est-ce donc une tare, que tous se vieillissent et ratiocinent non sur ce qui est beau, l'art, la science, l'amour^ mais uniquement sur le moyen de parvenir et de jouir plus vite?

Malheureuse jeunesse! Combien pour elle

seront tristes et douloureuses les heures de l'âge mûr — alors qu'on regarde en arrière et qu'on se remémore le passé — lorsqu'elle ne retrouvera le souvenir d'aucune participation à ce grand et laborieux effort de l'humanité vers le bien et le juste! Combien vides alors apparaîtront les premières années et combien regrettées les forces d'énergie et d'illusion qui font les grandes actions et les sublimes pensées!

Paul de Saint-Victor rapporte une légende qui, impitoyablement, me revient à la mémoire, quand j'entends nos jeunes hommes se glorifier de leur scepticisme voulu et de leur indifférence affectée. « Les musulmans racontent que Moïse, chassé par une peuplade sauvage de la citerne où il menait boire ses chameaux, changea en singes ces hommes inhospitaliers.

Ils habitent, depuis leur métamorphose, les palmiers d'une verte oasis qu'ils remplissent de leurs cris et de leurs gambades. Mais, de temps en temps, ils se souviennent qu'ils ont été autrefois des hommes. Alors, on les voit interrompre leurs jeux, cesser leurs grimaces et leurs contorsions. Ils s'accroupissent tristement à terre, leurs traits mobiles redeviennent sérieux et pensifs, une lueur de raison éclaire la vague folie de leurs yeux. Saisis de nostalgie en se rappelant la race dont ils sont déchus, ils plongent dans leurs mains noueuses leurs têtes

dégradées et de grosses larmes coulent sur leurs joues velues. »

Ne dirait-on pas à voir le sérieux ennuyé, l'impassibilité triste là où devrait se trouver la vitalité joyeuse et môme un peu folle, que, comme pour les singes de la légende, le châti* ment a commencé.

Dans le grand effort vers l'entière connaissance des phénomènes de la nature qui caractérise notre époque, la jeune génération bourgeoise participe seulement dans la mesure nécessaire à la conquête des diplômes et des titres exigés pour la carrière choisie. Gela acquis, elle se cantonne dans un particularisme étroit et mesquin; elle se spécialise, se cristallise pour ainsi dire, dans un objectif utilitaire, La préoccupation dominante est d'arriver vite à recueillir la plus grande somme possible de jouissances.

Cette maladie du temps présent indiquerait un abaissement des esprits ; heureusement, ce mal n'est que passager. Il est la résultante inévitable d'une révolution incomplète, avortée, pourrait-on dire, puisqu'elle n'a pas profité à tous. Détournée de son but, empêchée dans la réalisation de ses doctrines par le crime d'un bénie fatal et la honte d'une restauration imposée, elle fut depuis confisquée par ceux qui se

prétendaient les dépositaires de ses principes et de sa tradition.

Lorsque, après avoir lutté pendant des siècles pour le conquérir, la bourgeoisie s*empara du pouvoir, elle n'avait aucun idéal, ni religieux, ni philosophique. Sa conception morala ne s'élevait pas au-dessus de la morale commerciale. Tous ou presque tous ses membres étaient commerçants ou argentiers et ne comprenaient rien en dehors des conventions du négoce, où le plus souvent le succès est une justification des moyens. D'ailleurs du malheureux état d'infériorité qui fut si longtemps le leur, les bourgeois avaient gardé Tardent et impérieux besoin de briser les liens qui les enchaînaient à leur classe sociale. Ce que les pères n'avaient pu faire, ils le rêvaient pour leurs fils.

Mais pour entrer dans ce monde fermé, pour que les fils pussent tenir un rang égal à celui des nobles et les filles s'allier aux familles titrées, il fallait acquérir de la richesse, et beaucoup. Elle seule pouvait combler l'abîme qui séparait les deux classes.

Dès lors, le but unique fut d'augmenter la fortune. La bourgeoisie l'avoue hautement, et tous ses efforts tendent à ce résultat.

N'est-ce pas à la tribune française qu'est donné ce conseil «Enrichissez-vous» qui de-

vient le critère duhien? Balzac, qui connaissait si admirablement les bourgeois, parle de « l'omnipotence, Tomniscience et Pomniconscience de l'argent ». Déjà au xviii* siècle, quand ces tendances se montrent et qu'elles commencent à donner des résultats, un penseur constatait que t l'or est le souverain des souverains >.

C'est cette corruption, l'accoutumance aux faits existants, la paresse égoïste des esprits s'opposant aux aspirations généreusement altruistes qui furent la base de l'éducation donnée à la génération actuelle.

Mais, au contact des journalières expériences, au spectacle navrant des misères grandissantes, à la constatation flagrante des inégalités anormales, les intelligences s'émeuvent, les cœurs se rouvrent. Les habitudes ataviques perdent de leur force et disparaissent devant des besoins nouveaux d'idéal et de justice : la notion du droit se retrouve.

C'est l'influence merveilleuse de la science qui, en changeant les conditions de l'existence, en détruisant les préjugés et rétablissant l'examen impartial, a pu secouer la torpeur morbide qui enchaînait la conscience. Gela a été son rôle sauveur.

A son puissant appel, aux aperçus révélateurs de sa méthode^ aux leçons de sa critique, les esprits se sont réveillés plus vifs et plus alertes.

- lO- Etdéjàlaréaction salutaire se produit, s'exagéfant môme dans certains cerveaux qui, honteux de ce vasselage au convenu, vont jusqu'aux limites les plus extrêmes de la révolte: De là, en art, en littérature, en politique, les formes nouvelles, brutales parfois dans leur expression imprécise, utopiques, dangereuses si Ton veut, mais bénies mille fois puisqu'elles annoncent le renouveau de la pensée, le retour à la vie.

C'est alors que, perpétuant les errements des devanciers, méconnaissant les sévères leçons de rhistoire, la bourgeoisie dirigeante a voulu contraindre l'opinion. Tracasseries, persécutions, répressions, lois d'exception, tout a été mis en œuvre.

Mais, comme l'a ditRivarol: «Il faut attaquer l'opinion avec les armes de la raison ; on ne tire pas de coups de fusil aux idées. » Aussi combien inutiles toutes ces mesures où le grotesque le dispute à Todieux I

Gomment expliquer la conduite des gouvernants, sinon par cette loi fatale de l'histoire qu'à certains moments de l'évolution sociale^ ceuxlà même contre lesquels se fait cette évolution.

sont les premiers, par ignorance, incapacité, forfanterie ou abus d'autorité, à hâter la marche des événements ?

A la veille de ces grandes époques de gestation des Sociétés, on dirait qu^il y a comme un arrêt dans la vie publique, un certain dégoût de l'action permettant les retours en arrière, les renoncements aux progrès déjà acquis.

Ce n'est là qu'une illusion, une sorte de repos avant la bataille décisive.

Insoucieuse du passé, ne voyant que le rêve de l'avenir, la conscience humaine se recueille. Elle se consulte : puisant dans la grandeur de sa mission les forces nécessaires pour la victoire définitive.

Et pour qui réfléchit, il faut que cette transition existe : elle est nécessaire et salutaire (1).

Car, en effet, pendant ce temps, les caractères mal trempés, les esprits faibles abandonnent la lutte ; Pépuration se fait, les convictions se tassent dans un acte de foi plus ardent, les cœurs grandis, préparés à toutes les épreuves comme à toutes les souffrances s'apprêtent à la lutte sans illusions, mais aussi à l'abri de toute désespérance..

(1) Mais peut-être faut-il qu'il en soit ainsi I Oui, tout cela est fatal. Dans l'instant de la fermentation, les fruits ne sont plus des fruits et ne sont pas encore des liqueurs (A. Scholl)»

C'est cette période troublée^ où tout apparaît indécis et chancelant, où il semble que les décisions perdent de leur énergie, les dévouements de leur grandeur, les actes de leur héroïsme, c'est cette période que nous traversons.

Ceux-là qui ne voient pas le pays agité par un magnifique élan d'espérance vers la justice et l'égalité sont aveugles ; ceux qui ne sentent pas battre l'âme du peuple à l'attente d'événements considérables appartiennent bien à cette race que Jupiter, la voulant perdre, rend folle.

Et pourtant les avertissements ne manquent pas. Partout l'ancien monde croule, découvrant à chaque nouvelle chute une ignominie plus grande, une injustice plus criante. De tous côtés, l'ancien édifice se lézarde, laissant transpirer au dehors les souffrances des déshérités, des petits et des humbles; tandis qu'enivrés de leur bêtise et de leur orgueil, les privilégiés étalent plus insolentes, plus éclatantes, les jouissances de leur luxe et les atrocités de leur exploitation.

Aux remontrances et aux conseils des habiles qui leur demandent de sacrifier quelque chose pour apaiser la bête hurlante, ils répondent comme la duchesse de Montpensier : « Ils n'ont pas de pain ? Qu'ils mangent de^la brioche »• Et

leur rire cynique double ainsi Tin juré de leur bonheur injustifié (1).

A ceux qui leur montrent la terre ébranlée sur ses bases, le flot de laves déjà débordantes, nouveaux convives de Pompeï vautrés dans l'orgie, ils répondent par des ricanements et commandent aux esclaves d'apporter des roses et d en ceindre leur front (2).

Est-ce donc une fatalité qui veut que les réformes n'arrivent que par à coups? L'histoire semble le démontrer et l'égoïsme humain prendre à tâche de le rendre inéluctable.

Il n^en reste pas moins que la Société est en pleine décomposition et qu'un état de choses si contraire à la justice ne peut se perpétuer. Les revendications du prolétariat des champs ou de la ville se font plus pressantes et plus énergiques.

Eternelle victime^ il faudra bien que sa voix soit entendue, son ordre obéi!

Dèsqu'onapu examiner notre organisation

(1) Si la fraction de la bourgeoisie qui détient aujourd'hui le pouvoir ne sait pas elle-même arracher ces abus, elle sombrera, comme toutes les castes qui ont eu plus de goût pour la domination que pour l'intérêt public (E. Demolins : Nécessité d'un programme social).

(2) Ils buvaient, ils mangeaient, ils faisaient l'amour, et les grandes eaux du déluge les surprirent dans les bras des femmes (Bible),

sociale, peser à la balance du droit ses iniquités, on a vu l'impasse d'infamie et de mort où elle aboutissait, et, de ce jour, elle a été condamnée.

L^anéantissement dernier au milieu des ruines ensanglantées ou le retour à un idéal de droit et d'humanité, on ne peut échapper à cette alternative. Les vieux partis ont donné leur mesure : avec une patience, qui lasserait les siècles, ils attendent tout du temps.

Seul le parti socialiste veut ei agit. Plus rapr proche de l'homme, plus dégagé des abstractions, ce n'est pas seulement à des vœux stériles et à des résolutions éternellement ajournées qu'il limite son effort. La vie des siècles est infinie, celle de l'homme est limitée, et, comme c'est pour l'homme qu'il travaille, il se hâte vers les solutions.

Aussi c'est à lui que demain appartient. Déjà, on voit poindre à l'horizon l'aurore lumineuse de la révolution justicière,et, devant elle, se dissipent les ténèbres pestilentielles où nous traînons notre impuissance et nos désespoirs.

Quelles que soient les arguties savantes des avocats de la réaction et leurs calomnies habilement répandues, le socialisme fait son chemin.

Jl est bien entendu qu'il s'agit ici de tontes leé écoles. Toutes jouent un rôle bienfaisant dans la lutte contre le vieux monde, en remuant des idées, et en sollicitant l'attention du peuple sur l'organisation de l'avenir. Unies dans la critique de la Société actuelle, elles seivent puissamment à montrer combien criminelle et antinaturelle est cette Société.

Petit à petit, leur philosophie toute de pitié pour les faibles, d'amour pour la justice, pénètre les masses profondes; et ce n'est déjà plus un sentiment de peur, mais bien une espérance joyeuse qu'éveillent chez tous les opprimés, paysans ou ouvriers, les victoires du parti socialiste.

Ce n'est pas que ceux-ci s'enflamment pour telle ou telle tactique, et qu'ils espèrent en l'action parlementaire. Plus simplistes ou moins naïfs, ils se rendent bien compte que les combats de tribune n'arracheront rien à Fégoïsme bourgeois.

Mais [là, au moins, dans cette lutte quotidienne, peut se démontrer solennellement la logique et la raison de la doctrine. Ce choc d'idées— dontles unes s'éclairent de la lumière de la vérité et dont les autres sont un retour aux temps condamnés dont on a pieusement conservé le souvenir — ce choc d'idées fécondes diminue les hésitations, ruine les préjugés, ferm^

les craintes, relève les courages, enflamme les ] enthousiasmes.

Les cœurs se réchauffent, leurs battements .

s'accélèrent quand, plus répandue, plus connue, ' plus à la portée de tous, ils voient la doctrine * sainte ; car dans le voisin déjà ils pressentent | un adepte.

On ne peut le nier, rinfiltration socialiste est faite dans le pays ; la propagande s'étend parle moindre fait divers éclairé à la divine lueur de la critique scientifique.

Le peuple se sent vivre ; il tâte ses bras. Et déjà rÊglise souffrante est devenue l'Eglise militante; demain elle sera l'Eglise triomphante.

lY

Alors les gouvernants de répondre : Le peuple, il se soucie peu de tout cela, puisqu'il envoie des représentants qui approuvent tous nos aclesl

Plaisante réponse en vérité et lumineux argument.

D'abord le peuple est-il représenté en fait et peut-on dire que le parlement donne la note exacte de l'opinion et reproduise fidèlement sa pensée ?

Oh 1 je sais bien que le suffrage universel est sujet aux erreurs, et combien grossières parfois. Mais le plus souvent c*est sa confiance qui est surprise. Ce n'est rien de nouveau que Télu oubliant au lendemain du Succès les promesses (le la veille. Il n'y a qu'à relire le rapport de Barodet sur les engagements électoraux et à comparer avec les votes émis par les députés ; on trouvera là de précieux enseignements.

D'un autre côté, les abstentions sont presque aussi nombreuses que les suffrages exprimés : un tiers au moins ; tellement augmente la confiance au régime parlementaire I Et dans ce détachement excessif du choix des candidats, ceux qui s'obstinent à voter, le peuvent-ils faire tout au moins pour un homme de leur choix, résumant avec certitude la moyenne de leurs volontés ? L'affirmer serait enfantin.

Outre les mœurs électorales déplorables qui, dans de nombreux collèges, interdisent la candidature aux pauvres, que de pressions, d'influences, de compromissions et d'abus, tant des particuliers que du gouvernement, viennent fausser la signification de l'élection !

Il faut bien reconnaître qu'une part de responsabilité incombe aux électeurs. Tantd'expériencesontdémontrérimpuissance du parlement à changer le régime d'arbitraire qui est le nôtre, et son incapacité à réaliser une réforme quel-

conqae, qu'ils ont fini par ne pins réclamer aui élus que des services particuliers.

Les demandes de place abondent et aussi celles de protection pour toutes choses et dans tous les cas. Ajoutez àcelal^influence du milieu, les fréquentations démoralisantes de couloir, le formalisme du règlement des chambres, les chinoiseries de notre constitution. Il y a là de quoi promptement désabuser et décourager les meilleurs, ceux qui arrivaient avec les intentions les plus pures. Mais comme ils sont hommes, qu'ils désirent conserver leur siège, ils finissent par se résoudre à n'être plus que les intermédiaires entre les faveurs ministérielles et les désirs de leurs agents électoraux.

Que devient l'indépendance de ces maîtres qui sont descendus à se faire solliciteurs ?

Peut-on dire que l'on trouvera chez eux l'expression de l'opinion publique? Il faut avoir la naïveté inconsciente d'un ignorant ou l'audacieuse habileté d'un dirigeant pour le soutenir.

Mais, laissant de côté toutes les considérations qui précèdent, l'argument des gouvernants en est-il meilleur ? L'exemple de Phistoire suffit pour en montrer l'ninaité.

Dans sa Galerie du xviii* siècle, Arsène Houssaye— pas un révolutionnaire, n'est-ce pas?— est amené à dire en examinant l'état des esprits à la veille de la Révolution : « On croit avoir beau-

coup dit en affirmant que le peuple français ne voulait point alors d'une révolution religieuse. Cela est vrai si on regarde à la masse. Rien n'é» tait changé dans les habitudes de la nation ; mais les grands mouvements dont Phumanito s'applaudit n'ont jamais été prévus, encore moins consentis la veille par la multitude.

t Leà révolutions sont filles de TimprévU.

Personne ne les veut, tout le monde les fait. Les uns apportent l'énergie de la volonté qui défie tous les obstacles, les autres leur prêtent la force d'inertie. »

Ceci est encore d'actualité, avec cette diflférence pourtant que, Tinstrurtion étant plus répandue, les cerveaux y sont plus aptes et qu'ils sentent mieux et davantage.

De plus, il y a tout un parti puissamment constitué à l'heure actuelle, auquel ne font défaut ulle talent ni le courage, qui sait ce qu'il veut et où il va, et qui, apportant t cette énergie de volonté qui défie tous les obstacles », peut aider efficacement aux événements.

Les changements si nombreux dans les formes du gouvernement interrompant la monotonie des faits, déshabituant le peuple de la longue coutume d'un pouvoir séculaire, ont transformé la force d'inertie. De patiente et presque insouciante qu'elle était au xviir siècle, elle est devenue d'opposition et d'aspiration vers l'avenir^

L'idole monarchique qui inspirait une sainte terreur a été touchée au front et les craintes se sont évanouies. Le peuple s'est vu à l'œuvre, il a eu conscience de sa force et il s'est pris à croire qu'il pouvait par lui-même présidera ses destinées.

Est-il possible de croire que les transformations de ce siècle n'aient apporté aucun enseignement dans la raison populaire ?

Eh quoi ! toutes les formes de gouvernement ont été essayées; toutes ont exercé une autorité également oppressive et également tyrannique; toutes ont accru, plus lourde et plus écrasante, la puissance delà bourgeoisie capitaliste; l'exploitation du prolétariat a été de plus en plus un moyen de gouvernement, instrumentum règni ; et ces expériences auraient été vaines ?

Aussi, bien qu'à l'état latent encore, l'esprit de révolte est dans tous les cœurs. On hésite encore, mais par crainte, non par amour.

« Or, il en est des liens politiques comme des liens de la passion humaine. Tout-puissants et légers tant que dure l'illusion, ils deviennent une lourde chaîne quand le charme est rompu.

Les peuples ne sont pas faits autrement que les individus. On les accuse d'inconséquence en les voyant brûler ce qu'ils adoraient la veille; mais cette inconséquence n'est-elle point au contraire le réveil de la raison?

( Quand les nations sont désillusionDées du pouvoir, les lois et la force peuvent les ramener quelque temps encore à la soumission ; rien ne les ramène plus à l'obéissance »(1).

Qui osera soutenir que Tillusion est encore possible ? Le charme est bien rompu. Aucun acte du pouvoir ne peut plus ramener la confiace à ceux qui depuis si longtemps en abusent.

Il faudrait d'ailleurs supposer au peuple par trop d'inconscience pour croire qu'il ne voit pas clair dans le jeu des dirigeants. N'est-ce pas hier que l'un d'eux faisait l'apologie de Tesprit nouveau, et ne cherchent-ils pas tous à nouer d'étroites relations avec la cour de Rome?

Au cours de leurs voyages, de jeunes bourgeois, anciens ou aspirants ministres, flirtent avec les prêtres et les évoques. G^est leur savonnette à vilain que ce galant commerce. Ils espèrent recueillir, par cette soumission devant Féternel ennemi de la Révolution, comme un parfum de bonne compagnie: « C'est nous maintenant qui sont les princesses... >

(1) Arsène Houssate. Loc. cit. .

Aux avances de rEgUse le peuple, lui, ne s'est jamaiB laissé tromper, et il a toujours protesté de sa méfiance. Ce n'est pas seulement parce que de tous temps l'esclavage, le privilège, la réaction ont été la conséquence de Tinfluepce religieuse dans les conseils du gouvernement qu'il Ta combattue en ennemi déclaré.

Gê )i'est pas non plus la triste tradition de rhistoire lui disant ses pères asservis aux prêtres, accablés de besognes et de corvées pour entretenir leur luxe ; ce n'est pas le souvenir de rinquisition fomentant les guerres religieuses, épuisant les tortures, allumant les bûchers (1) pour asseoir plus implacable l'autorité du maître ; ce n'est pas la honte de la Sainte-Barthélémy où, lâchement dans la nuit, avec la bénédiction des pontifes, on égorgeait ceux qui réclamaient le libre examen et la libre discussion; ce ne sont pas les atrocités des dragonnades imposées à la religiosité (2) timorée de

(1) ËQ Ëapagoe seulôment, dans Tespace de 339 ans, 34,658 Jîspagnols ont été brûlés vifs par l'inquisition, 18,049 brûlés en effigie, sans compter 288,214 qui ont été condamnés aux galères ou à la prison perpétuelle, et plus de 200,000 qui, pénitenciés et condamnés à porter le san benilo pour un temps ou à perpétuité, ont été déshonorés jusque dans leur postérité. (M.-V. Féréal, d'après Llorente : Histoire de LUnquisitioni Histoire de la Révolution d^ Espagne, 1829,)

(2) Cette religiosité était poussée au dernier point. D'après

Louis xiv par un confosHeur jésuite, si complaisant pourtant pour les fautes durai tout* puissant qu^on l'appelait: « La chaise de ooui' ffiodité » ^ non ce n'est pas tout cela qui a fait la haine du peuple.

Il a vu plus haut et plus loin. 11 a pu pardonner les crimes passés ; ce qu'il ne peut oublier, c'est que le principe religieux est eq contradiction formelle avec le principe de la Révolution ; l'un et Tautre sont inconciliables.

Entre la Révolution qui éclaire son avenir d'espérances de liberté, de relèvement de la dignité humaine; qui veut les hommes affranchis de tout lien, qui prêche l'amour et la solidarité et FEglise qui, au contraire, asservit les consciences, abaisse Thumanité, prêche le châtiment, l'humiliation, le renoncement de soimême, il fallait choisir et, dans la haute fierté de son cœur, le peuple n'a pas hésité.

Ce qu^il voit clairement aujourd'hui, la générosité de son insthict b lui avait fait entrevoir à travers les âges. De là, cette longue résistance si puissante que, malgré la violence des perse* cutions, TEglise n'a pu complètement déraciner certains préjugés, certaines superstitions parti-

le journal de Dangeau (26 déc.) « Le major du palais déclara que le roi lui avait ordonné de l'avertir de tous les gens qui causeraient à la messe* »

culièresetque, souvent, ne les pouvant chasser, elle a dû faire siens certains cultes, cérémonies et dieux du paganisme.

Et pour répondre à cet état d'esprit du peuple, il faut bien hélas ! le constater à la honte des politiciens qui nous dirigent, jamais, à aucune époque, aucun gouvernement français n'a supporté à un pareil degré l'ingérence du Clergé dans ses affaires.

Saint Louis, qui fit deux croisades, garantissait bien autrement dans sa pragmatique sanction l'autorité du pouvoir civil que ne le fait notre concordat qu'on s'obsLine à ne pas vouloir dénoncer; Charles IX, l'auteur de la Saint-Barthélémy, le Pape faisant des difficultés pour accorder les dispenses nécessaires au mariage de sa sœur Marguerite de Valois avec Henri IV, alors protestant, s'écriait : « Si le Saint-Père refuse, je prendrai ma sœur Margot sous le bras et j 'irai la marier en plein prêche (1); Henri IV le converti, « Paris valant bien une messe, » fit Tédit de Nantes qui assurait la liberté de leur culte auxprotestants ; Louis XIV, Tégorgeur des Camisards, le voleur d'enfants protestants pour les convertir de force, le révocateur de cetEdit de Nantes, exige des excuses

(1) MÉRIMÉE : Chronique du règne de Charles IX.

du Pape (1^ ; Napoléon, qui fit le Concordat, retient Pie VII prisonnier, le souffleté, dit-on, et le jour de son couronnement lui arrache violemment des mains la couronne pour la mettre lui-même sur sa tête (2).

Ce n'est certainement aucun de ceux-là qui eût accepté l'intromission d'une diplomatie étrangère, fût-elle d'un pouvoir spirituel, dans les affaires de son royaume. Il fallait la superbe niaiserie des fantoches qui nous gouvernent pour se glorifier d'une pareille insolence.

(1) 1662. Les Corses du pape ayant insulté le duc de Crcqui, ambasbadeur de France, le pape fut obligé do faire réparation au roi de France. Il envoya à cet effet le cardinal Chigi; les Corses furent bannis à perpétuité de l'Etat ecclésiastique et on éleva une pyramide vis-à-vis de leur ancien corps de garde, avec une inscription qui contenait les articles de la satisfaction.

(2) Narré historique de ce qui s'est passé à Taudiencc que S. M. l'empereur et roi a daigné donner à Bréda, dans la salle du Barreau de la Cour de Justice, le 6 mai 1810, d'après Les Débats du 5 mai 1895.

Se tournant vers le clergé catholique romain :

c Imbéciles que vous êtes! Si je n'avais pas trouvé dans la doctrine de Bossuet, dans les maximes dé l'Église gallicane, des principes analogues aux ariens ; si le Concordat n'avait pas été accepté, je me serais fait protestant et 30 millions de Français auraient suivi mon exemple le lendemain. »

Le peuple, plus digne que ses gouvernants, a ressenti Tinsulte, et cela, aussi, s'ajoute aux justes griefs qu'il accumule contre le présent.

L'esprit de l'Eglise est un esprit (le renoncement à l'action, une sorte de mort par avance ; la condamnation de la chair; l'anéantissement toujours plus grand de la volonté, la foi aveugle devant remplacer la raison agissante; le détachement absolu de toute humanité jusqu'à la soumission avilie ; la faute dépassant les coupables pour s'étendre à tous les descendants ; Tinuti-

c Les Anglais ont eu bien raison de se séparer de vous : ce sont les Papes qui, par leur hiérarchie, ont mis TEurope à fou et à sang. Vous voudriez bien de nouveau élever dos échafauds et des bûchers ; mais je saurai y mettre ordre. Etes-vous de la religion de Grégoire VII ? Je n'en suis pas. Qui est Grégoire VII ? Vous ne le savez pas. Etes-vous de la religion de Bonifacc, de Benoit XIV, de Clément XII ou d'un autre Pape? Je n'en suis pas. Je suis de la religion de Jésus-Christ, qui a dit : — Fvendez à César ce qui est à César, et, suivant le même Evangile, moi, je rends à Dieu ce qui est à Dieu. Je porte le glaive temporel (frappant sur son épée), je saurai le maintenir. C'est Dieu qui élève les trônes ; ce n'est pas moi, c'est Dieu qui m'a placé sur mon trône, et, vous, vermisseaux de terre, voudriez vous y opposer! Je ne dois rendre compte de ma conduite qu'à Dieu et à Jésus-Christ seul, et pas à un Pape. Croyez-vous que je sois un homme fait à baiser les mules d'un Pa^e? Si cela ne dépendait que de vous, vous me couperiez le nez, vous me couperiez les cheveux, vous me tondriez, vous me jetteriez dans un couvent comme Louis le Débonnaire, ou me relégueriez en Afrique. Ignorants! Imbéciles! »

lîté des actes, des vertus personnelles sand la

Seul le bon plaisir de Dieu fait les élus, seul il cf6ê le mérite et le droit. Nul n'y échappe. Les enfants, les morts-nés eux-mêmes sans le rachat du sacrement sont voués à l'enfer (1).

Et rien pour guider Thomme dans une voie droite. L'EvanglJe lui-même se dérobe, écrit en paraboles pour « qu'il voie sans voir, entende sans entendre (2) » et « de pour qu'il ne se convertisse et que ses péchés lui soient remis (3) ».

Atroce doctrine, infâme philosophie dont découle pourtant tout le système de domination deTEgllse. Le mythe du péché originel, qui rend tous les hommes coupables du péché d'Adam, asseoit fortement la puissance du prêtre.

C'est la doctrine immuable de l'Eglise, sa leçon nettement établie (4). Rien ne sert que la volonté de DiêU (6). L'évangile des ouvriers dô la Onzième heure et la joie plus grande pour un

(1) Nori« dit qu'ils seront chatifîcs se ii In me rit, et pout* cela il est traduit detânt l' Inquisition. (Michiîlkt).

(2) Saint Jean .

(3) Saint Marc.

(4) Saint Augustin : C'est la ferme foi de TEglise.

(5) On n'entend rien aux ouvrages de Dieu, si on ne prend pour principe qu'il a voulu aveugler les uns et éclairer les mm (Pascal).

pêcheur qui entre au p? radis que pour cent justes sauvés devrait bien avertir les quelques imbéciles qui ont encore la foi du charbonnier.

C'est de cette idée de la grâce nécessaire et plus encore de l'éternité d'opprobre du péché originel que les prêtres ont fait Tinstrument merveilleux de tyrannique inégalité dont, jusqu'à nos jours, a peiné et souffert l'humanité.

En effet, les heureux de ce monde étant déjà les préférés et les choisis de Dieu sur cette terre, ce serait aller à rencontre des volontés célestes que de lutter contre eux.

De même, le travail ayant été imposé pour punir la faute du premier homme, ceux qui sont astreints au travail pour vivre doivent être les inférieurs des riches ; la continuité de la peine les rend plus indignes que ceux pour lesquels elle a été suspendue.

Abominable crime, affreux blasphème f le travail représenté comme la marque déshonorante du châtiment 1 Combien coupables les inventeurs do pareilles doctrines ! Il ne suffisait pas que le plus grand nombre fut accablé, brisé par les durs labeurs journaliers ; il fallait encore que ce labeur fut noté d'infamie I

Avant la prévarication d'Adam, l'homme vivait dans Poisiveté et c'est par punition qu'il dut gagner son pain à la sueur de son front. Le travail est donc incontestablement la perpétuité

de la punition, la tare persistante du crime non pardonné.

Tout autre est l'esprit de la Révolution. Il établit la vertu de l'action, redonnant ainsi la vie à l'homme; il glorifie et exalte l'humanité; il veut le relèvement de la dignité et de la conscience par J a suprématie de la raison; à la foi stupide il substitue l'expérience ; la pensée qui sauve remplace le mot qui tue ; affranchi, libéré de l'autorité oppressive, le citoyen naît de l'exercice de sa pleine liberté ; la responsabilité des actes est personnelle (1), d'eux seuls dépendent la grandeur ou l'abjection de l'individu.

Plus de grâce, plus de bon plaisir; le droit égal pourtous. Et, pour se guider, le sentiment élevé de solidarité qui assure le respect de tous dans la communion fraternelle de l'Egalité.

Au lieu de condamner le travail, de le flétrir, la Révolution l'anoblit; elle établit que ceux-là seuls qui produisent ont le droit de vivre, et, loin de regarder les oisifs comme des élus, elle enseigne le mépris de l'oisiveté; elle veut supprimer les parasites, et rêve d'une organisation où nul ne pourra être inutile ou inactif.

(1) Au mois de février 1890, l'Assemblée nationale abolit la doctrine du mal héréditaire. Elle décide, à propos de la condamnation des frères Agasse, que l'échafaud ne flétrira plus ni les parents ni les enfants du coupable.

C'est pour cela qu'elle combat avec tant d'âpreté et de force le système capitaliste ; PEglbe au contraire doit le soutenir sous peine de renverser la pierre angulaire de son édifice.

Aussi pas d'alliance possible entre les aspirations populaires et la loi féroce du christianisme.

C'est seulement par la liberté entière, la liberté absolue, la liberté surtout et avant tout que le peuple pourra conquérir les réformes de justice sociale.

Au lieu de cela, l'Eglise veut restaurer l'autorité intangible et indiscutée ; dès la naissance de l'homme elle le fait serf du péché héréditaire et, s'il veut échapper aux conséquences de ce péché, elle l'enchaîne dans sa loi et ses pratiques, sans qu'il puisse raisonner ni môme penser, mais seulement croire.

De là l'antagonisme profond, irrémédiable, a Peut-on être libre avec des mœurs d'esclaves ?» a dit Michelet.

Mais, dira-t-oii, il y a pourtant une école de socialistes chrétiens. Nous venons d'indiquer quel est absurdité de cet accouplement de mots. La duperie et le mensonge de la formule ne résistent pas à Texamen.

Parfois, il arrive à l'entrecroisera ent de deux voies qu'un voyageur en rencontre un autre.

Ils échaugent quelques paroles, puis continuent leur chemin et plus jamais leur route ne sera la même.

Partis de points différents ils marchent vers des buts opposés; leur rencontre d'un moment fut l'effet du hasard, et il ne viendra à la pensée de personne qu'ils cheminaient de conserve. Souvent môme, à ce carrefour des routes, des querelles éclatent entre eux et ils peuvent disputer à qui passera le premier.

C'est là toute l'histoire des socialistes chrétiens; c'est sur une équivoque pareille qu'ils s'appuient lorsque, dans la campagne décevante et menteuse qu'ils mènent pour attirer à eux les populations^ ils se réclament des quelques votes très rares qu'ils ont pu émettre en même temps que les' socialistes purs.

Mais combien différents leur point de départ et l'objet de leurs réclamations ; combien opposé le but qu'ils se proposent.

Les socialistes chrétiens ne voient que la charité pour venir en aide aux malheureux, le concours bénévole et libre du riche; c'est le système de la grâce octroyée. L'inégalité est pour eux la loi fatale, l'irréfragable et inéluctable nécessité : « il y aura toujours des pauvres parmi vous ». C'est constater que la puissance

des privilégiés de la race ou de la fortune est légitime, puisque c'est de leur bon vouloir seul qae dépend le soulagement des infortunes et des misères des autres.

Au contraire, les socialistes non chrétiens proclament que le bien-être, l'égalité de justice, la possession de ce qui est nécessaire à la vie est le fait d'un droit, droit absolu pour tous, droit irrécusable et irrémissible. Ils repoussent la charité qui est dépendante de l'individu (1), qui est un fait de bonne volonté, et qui n'est pas la reconnaissance rigide d'un droit supérieur et indiscutable.

Les socialistes chrétiens veulent de plus en plus asservir l'homme à l'autorité spirituelle et temporelle ; les autres le veulent de plus en plus affranchir moralement et physiquement. On voit d'ici la profonde antinomie, et combien irrépressible, entre les deux thèses. L'une relève l'homme en le faisant le maître, l'autre l'abaisse en constatant son servage.

Quelque vaguement et habilement exposées que puissent être les théories des socialistes chrétiens, leurs actes sont, dans la pratique, for-

(1) La charité est considérée seulement ici comme moyen de réforme et de gouvernement, et nullement comme cet élan de fraternité et de solidarité sociales qui commandent le respect de tous.

cément contraires à leurs déclarations. Façonnés àTautorité, ne voyant qa^en elle le salut ils ne se séparent jamais complètement du pouvoir, alors même que celui-ci les convie aux palinodies les plus évidentes.

Exposer les faits entraine le jugement.

Le bon sens populaire ne s'est pas laissé égarer par des déclamations qui cachent la tyrannie sous le masque de la bonté, et qui nient la justice en la subordonnant aux bons vouloirs de Tégoïsme.

Le peuple a compris, disions-nous plus haut, que c'est par la liberté entière, absolue, par la liberté surtout et avant tout qu'il pourrait arriver aux réformes sociales.

Mais ici il faut définir les termes. La vieille conception politique de la liberté est négative d'elle-même ; au sens philosophique c'est une entité, qui peut faire l'objet des spéculations de l'esprit, mais dont on ne peut comprendre la pratique, non seulement dans une société organisée, mais même dans le monde physique.

Robespierre disait que la liberté finit seulement là où elle détruit la liberté d'autrui. Mais

cela même implique négation. Dan» la signification métaphysique du mot, elle doit être en effet le droit de faire tout ce que l'on Conçoit, tout ce qu'on désire : une seule entrave, un seul empêchement, et la voilà détruite. Les révolutionnaires l'avaient bien compris, quand ils proclamaient la fameuse trilogie par laquelle ils donnaient à la liberté, comme correctifs, la Fraternité et l'Egalité.

Ils furent impuissants à empêcher les empiétements et les attentats au droit d'autrui. Aussi, fut-on obligé de mettre la liberté en articles de loi comme si, par le fait même de cette codification, on ne supprimait pas sa condition essentielle qui est d'être en dehors de tout frein et de toute entrave.

Quels sont en eux-mêmes ces correctifs qui, dans la pensée des législateurs de 1789 devaient, en modifiant profondément les mœurs, rendre pratique la liberté, et arrêter les empiétements sur le droit d^autrui ?

La Fraternité est faite de sentiment. Sa conception varie avec l'éducation de l'individu, le milieu dans lequel il se meut. On comprend combien différentes peuvent être les émotivltés sensibles suivant les mœurs et les habitudes.

Les douleurs et les soufirances morales, par exemple, échapperont facilement à celui qui est accoutumé aux durs labeurs, aux écrasantes

bôsogneg. Quejlô que soit sa i)Qnté native, rg?cell#iice(}a sas qualités da cœur, il ne concevra son devoir de fraternité que sous la forme d'assistance ou de secours matériels,

La Fraternité devient dans ce cas presque synonyme de charité. Aimer son procham est bien, Oîais est-ce suffisant? L'airoer comme soir même sembl§ donner ujje mesure; mais y a-t-il là de réelles garanties de justice? En tous cas il ne ressort pas de ce précepte le respect absolu de l'individu dans toutes les manifestations de sa volonté.

C'est précisément sous ce prétei^te d'aimer le pejjple que le législateur, se prétendant plus éclairé, basp son droit d'intervenir. De là la nécessité d'une autorité ; pour ceu^ qui ne veu=lent pas aller au fond de la question, les sauveijrs, les pasteurs des peuples deviennent utiles et leur fatalité s'impose.

Où sera la liberté dans tout cela? De conséquence en conséquence, de contradiction en contradiction, elle ne cesse plus seulement où commence la liberté d'autrui, mais elle n'a plus désormais pour se mouvoir que le terrain étroit que lui concède l'autorité.

Quelle décevante conclusion et quel sujet de découragement pour le peuple I

Cette fraternité étroite, toute individuelle, de bon vouloir, de gracieux octro) est plus que

àmitée dans son action utile. Elle pourrait être pourtant une des conditions du bonheurhumain, si on la comprenait en dehors de cet individualisme objectif et subjectif qui paralyse son effet. Acceptée comme le devoir commun à tous, s'exerçant envers tous, chacun donnant et recevant à la fois, elle assurerait alors, non plus un , secours momentané et bénévole, mais un soutien continu et légitimement dû. Ainsi seraient garanties le possibilité et la sécurité de la vie basées sur la justice, ce fondement de l'harmonie sociale.

Au sens propre du mot, l'Egalité, elle, apparaît comme une chimère anti-naturelle sur laquelle la raillerie facile a beau jeu de s'exercer. Et cependant, quoi de plus possible et aussi de plus juste, si on l'entend du respect de chacun dans la pratique de son droit et la satisfaction de ses besoins ?

De plus, elle doit être considérée non comme un correctif^ mais bien comme une nécessité de Pexistence de la liberté. Que serait en effet la liberté sans l'égalité? Amère plaisanterie qui laisserait libre de se battre avec un enfant non encore arrivé à l'adolescence un homme dans la plénitude de la force et du développement!

L'égalité est donc une des fonctions de la vie normale.

Quand sortant de l'état primitif, les hommes

se réunirent pour l'exploitation moins pénible, plus profitable, plus rationnelle des produits de la nature, ils se répartirent pour le bien commun selon leurs aptitudes, leurs forces, leur intelligence.

Mais à ce début des sociétés, la vie de l'homme était purement physique, son concept n'était pas de beaucoup supérieur à celui des animaux, la seule loi était la satisfaction des besoins matériels, aussi fut-il facile à quelques-uns d'entr'eux plus adroits, plus courageux, meilleurs observateurs des phénomènes de la nature d'exagérer leur rôle et leur utilité. De là la conquête de conditions meilleures et l'usurpation possible du pouvoir, faible d'abord, mais qui, par la croyance continue en une mission providentielle, en arrivait promptement à l'abus de l'autorité et au despotisme.

Le fait de l'établissement de conditions inégales entre les hommes entraînait fatalement la perte de l'indépendance.

Longtemps les penseurs ont été retenus par ces difficultés. La Liberté, l'Egalité, comme tous les absolus, leur paraissaient une pure théorie, un jeu de l'esprit, un paradoxe trompeur. Puis, peu à peu, l'étude et la réflexion les ont amenés à concevoir un état social composé de nombreuses parties dont les fonctions, quoique diverses, étaient nécessaires également à

la conservation et à la bonne marche du tout. Et cela compris, il en dérivait, par une loi fatale, que chacune de ces parties ne saurait désirer que ce qui concordait au but commun.

Quoique leur utilité soit égale, qu'elles s'équivalent, elles n'en conservent pas moins leur autonomie. De la divergence même de leurs fonctions naît là nécessité d'appétits et de besoins différents.

C'est seulement dans une organisation mauvaise, reposant sur des principes faussés que ces besoins peuvent se confondre et se contrarier. Dans un état normalement établi, ils ne peuvent se gêner ni se contredire en rien. Dès lors la liberté existe entière, absolue, sans jamais détruire la liberté des autres puisque leur différence même amène des appétences diverses.

' Cette conception si consolante et d'une moralité si élevée constitue la solidarité. Elle donne l'explication rationnelle de la devise républicaine/ Ainsi compris et définis, ses termes ne doivent plus être pris comme des correctifs maiâj au contraire, comme des corollaires indispensables ; ils forment un ensemble rayonnant de belle et sereine justice. Le génie de nos pères Pavait entrevu ; il appartenait au parti socialiste d'en dégager la signification véritable et la haute portée.

Les antagonismes de groupe à groupe qui croyaient la terre trop petite pour eux ont disparu. La nécessité des relations communes pour la meilleure utilisation de leurs forces et l'augmentation de leur bien-être est devenue évidente.

Pour l'individu, l'État, la Nation, doit exister la liberté entière, absolue, de vivre à sa guise. De là rimpérieuse nécessité qu'une puissante solidarité les unisse et soit établie dans le pacte universel.

L'équivalence de fonctions, différentes mais concourant au but commun, établit sans contestation raisonnable possible l'égalité des droits. Et cela entre les individus comme entre les nations.

C'est dans la notion exacte et la pratique consciente et respectueuse de ces principes que se trouve la norme de la prochaine Révolution.

Ne sent-on pas que cette vérité est devenue éclatante pour tous, lorsque, partout, au cri du peuple acclamant la révolution sociale vient s'ajouter le verbe c internationale > ?

Quand l'éducation socialiste et la forte intelligence de son idéal gouverneront le monde, plus besoin d'autorité; seul le sentiment du devoir guidera les hoinmes, car l'accomplissement de ce devoir sera la résultante de l'exercice de leur liberté.

Chacun le maître de son individualité, et tous maîtres, dans le concept commun, des besoins du groupe, où, rouages différents mais également indispensables, se réunissent ces individualités.

Au lieu d'être le lot d'un seul ou de plusieurs^ le pouvoir appartiendra à tous. Il n'ira plus du centre à la circonférence, il ne partira plus d'en haut pour réglementer tout ce qui est au dessous, mais il s'élèvera de partout dans un hymne superbe d'harmonie et d'amour.

Les adversaires déclarés du parti socialiste haussent volontiers les épaules quand on leur parle de changements prochains et profonds dans r organisation de la Société. Disciples de Pangloss, ils trouvent que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. C'est que leur situation les a toujours mis à Pabri des misères et des souffrances sociales. C'est que la possession de la fortune, le sentiment étroit d'égoïsme qu'elle fait naître, a fermé leur cœur.

« Ils n'ont jamais connu, sans doute, ce supplice amer qui consiste à souffrir de la douleur

des autres» à se dire dans les instants où Ton se sent le plus heureux : en la minute même où j'éprouve cette joie, il y a des miliers d'êtres qui pleurent, qui gémissent, qui subissent des tortures ineffables.... il y a de pauvres filles abandonnées qui serrent sur leur poitrine Tenfant dont les cris leur demandent un lait tari, hélas ! ily a des tisserands glacés et blêmes qui, sans le savoir, tissent leur linceul I i (1).

Aussi toutes les revendications prolétariennes leur apparaissent comme les vaines déclamations de pernicieux fauteurs de désordre, contre lesquels il est facile de réagir. La Société ne dispose-t-elle pas deTautorité et de la force ? Qu'elle en use donc et tout rentrera dan s Tordre.

Et puis la difficulté du travail toujours plus grande, par la concurrence de la machine, suffira pour retenir les ouvriers. La conquête du pain nécessaire à la famille devient chaque jour plus pénible ; cela doit avertir les ouvriers que la soumission est nécessaire. Car c'est de la bienveillance seule du patron qu^ils peuvent attendre et espérer quelque soulagement à leur situation ; ils ont donc tout intérêt à ne pas s'aliéner cette bonne volonté (2).

(1) A. SchoU. Scandales du jour.

(2) n ne faudrait pourtant pas trop s'y fier. La Justice du 14 mars 1895 nous en donne un exemple: «Des patrons comme vous justifieraient toutos les plaintes des ouvriers. » C'est un

La peur da chômage et de la faim suffira pour les ramener au devoir.

C'est toute la doctrine de Malthus. c Un homme que sa famille n'a pas le moyeu de nourrir et dont le travail n'est pas demandé par la Société, n'a pas le moindre droit à réclamer une portion quelconque de nourriture... Si sa famille et lui sont préservés de mourir de faim, ils ne le doivent qu^à quelque bienfaiteur compatissant, qui, en les secourant, désobéit aux lois delà nature» (1).

L'autorité oppressive et la cruelle faim, voilà donc sur quoi comptent nos adversaires. Que vaudront-elles pour étouffer les malédictions et les plaintes de ceux qui tombent meurtris et

magistrat, le président do Tuno des chambres correctionnelles du tribunal de la Seine qui, hier, adressait cette semonce à un patron,

M. 1* , baleinier, avait commencé par payer ses ouvrières

1.50 par jour. Puis trouvant que c'était encore trop, il les avait mises aux pièces. C'était lui qui fournissait la baloine et Touvrage fait était payé au poids.

Un jour, une ouvrière, une gamine, — c'est curieux les petites filles — aperçut quelque chose sous les poids qui servaient à mesurer l'ouvrage. Ce quelque chose c'était tout simplement une masselotte do plomb qui faussait les poids.

Grâce à cette petite combinaison, M. P gagnait 65 grammes

par kilo« Tout l'atelier fut bientôt au courant et l'on porta le poids au commissaire dé police.

<1) Malthas. De la population.

blessés à mort dans la bataille de la vie ?

Ce qui fit la force du Ghristianismie naissant, ce lut précisément cet amour des faibles et des malheureux qu'il prétendait professer. L'influence si grande qu'ont exercée les poètes à différentes époques s*expliquepar ce fait que « toutes ces douleurs des autres, tous ces pleurs inconnus, toutes ces plaintes si faibles, tous ces sanglots qu'on ne pouvait pas entendre, le poète les amasse et il en souffre » (1).

Avec la science, la justice sereine et le désintéressement en plus, « le socialisme est une religion et une poésie. Le socialiste est un poète en prose, un poète qui fait des chiffres, il compte toutes les plaies de rhumanïtc et il en souffre ; il additionne les martyrs de la misèreet de la souffrance et il porte leur deuil » (2).

C'est donc raisonnablement sous son drapeau que se rangera le peuple, lorsqu'après les jours de lamentations et de larmes gronderont aux cœurs les puissantes colères du désespoir.

Quelles fragiles barrières que celles en qui les conservateurs mettent leur espoir et derrière lesquelles ils abritent leur sécurité I Si fragiles que, déj à, à l'heure présente, elles lui font défaut.

(1) A. ^choll, S ca7ïdales du jour-

(2) A. Scholl. Scandales du jour.

€ Le bourreau, le soldat et le prêtre — dit un historien — sont les trois ministres éternels de l'autorité (1) i.

Les socialistes conséquents avec leur doctrine ont répondu en inscrivant dans leur programme : abolition de la peine mort, suppression des armées permanentes, séparation des Eglises.

Mais la bourgeoisie ne lâche pas prise ainsi et, pour assurer sa domination, elle a signé le pacte odieux avec la trinité qui, croit-elle, peut lui en garantir la paisible possession.

Il faut bien reconnaître que le bourreau a beaucoup perdu de son prestige et que son rôle est plutôt insignifiant. Joseph de Maistre n'écrirait plus aujourd'hui qu'il est le pivot de la Société.

C'est peut-être inquiet de cette décadence du bourreau, qu'il n'y a pas longtemps un journaliste, ancien fonctionnaire de la Commune, s'il vous plait ! — ces convertis n^en font jamais d'autres — demandait le rétablissement de la torture; et que, dans une récente séance de la

(1) Hippolyto Gastillk.

Chambre, un de nos bons législateurs opportunistes paraissait envisager le retour à la barbarie sans trop de répugnance (1).

Je ne crois point pourtant que Ton soit disposé à déférer à ces désirs charitables; il faut donc se résigner à voir déplus en plus diminuer Timportance du bourreau. Quelque restreint que soit son office, il ne le sera jamais assez.

Certes je ne m'attarderai pas à reprendre ici les discussions contre la légitimité de la peine de mort. Trop d'esprits généreux, de talents illustres depuis Beccaria (2) jusqu'à nos jours ont mené ce combat. Y revenir serait à la fois inutile et prétentieux.

Les sociétés ont le droit de se défendre contre tout ce qui pourrait amener leur destruction ; elles ont le devoir d'assurer la sécurité de leurs membres et de garantir leur liberté dans l'exercice et la pratique de leurs besoins. C'est en cela que consiste le droit social. Mais qu'est-ce

(1) Compte-rendu de la Chambre des Députés. Mai 1894.

Le Rapporteur : S'il yeut être logique, il ne doit pas se contenter du rejet de ma proposition; il doit demander le retour à l'application de l'art. 2Q du Code pénal, tel qu'il était autrtl'ois appliqué.

M. LE COMTE DU PÉRiER DE Larsan : Co Serait assez mon avis.

(2) L'homme n'ayant pas do drcit sur sa propre 710 n'a pu céder ce droit à la Société. (Beccaria.)

qui peut justifier la mission de justicier et de vengeur qu'elles s'arrogent?

Nul ne songe à leur dénier la faculté légitime de se protéger ; dans quelle notion supérieure peuvent-elles puiser celle de la vengeance et de la punition ?

Outre le caractère de faillibilité de toutes les créations de l'homme, elles ont encore — si on examine en stricte justice — une part de responsabilité qui, comme juges^ leur impose la récusation.

D'ailleurs, qu'est-ce au juste que la criminalité ? Les investigations de la science nous montrent les criminels comme les victimes, la plupart inconscientes^ de l'atavisme, des héridités diathétiques ou des conditions morbides de leur organisation physique; de là leur irresponsabilité ou tout au moins une responsabilité très atténuée. Les moralistes complètent cette opinion du criminaliste en faisant la part du milieu, de l'éducation, des difficultés d'une vie d'inégalité et de misères.

N'arrivera-t-on pas bientôt — comme cela s'est produit pour tant d'actes considérés * comme des crimes et des délits, il y a quelques années encore (1), — à ne voir dans les cou-

(1) On ne voit presque rien de juste ou d'injuste qui ne change de qualité en changeant de climat. Trois degrés d'élévation du

pables que des malades, des détraqués, des pervertis qu'il faut éduquer, instruire, soigner, et non châtier?

Réprimer, châtier, punir I Quel souvenir de la barbarie du moyen âge ! Quel relent d'ignorance et d'oppression sauvage I Punir le crime dont la société marâtre est presque toujours la première responsable, étrange ironie! Châtier le manquement à un pacte social non librement accepté mais arbitrairement imposé, cruelle tyrannie I Réprimer la transgression à des règles qui perpétuent la souffrance pour les uns, condamnent certains à d'effroyables privations, leur imposent d'effroyables tourments cepen-' dantque d'autres ne peuvent épuiser la possi* bilité du bonheur, absurde et criminelle folie !

La Société n'a pas ce droit ; elle doit prévoir et s'organiser de telle sorte que, la justice s'étendant à tous, les spoliations, les extorsions, les' abus que nous constatons ne puissent motiver ou excuser la faute. Mais tant que le droit égal à' la vie, tout au moins possible, neserapas établi.

pôle renversent toute la jurisprudence. Un méridien décide de la yérité. Les lois fondamentales changent. Le droit a ses . époques. Plaisante justice qu'une rivière ou une montagne borne, vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà. (Pascal.) — Le larcin, l'inceste, le meurtre des enfants et des pères, tout a, eu sa place entre les actions vertueuses (Pascal).

elle peut se garder et non punir. Juge et partie, elle ne saurait prononcer en équité.

C'était là l'opinion de tous les révolutionnaires et des philosophes du xvur siècle. Voltaire, Diderot, d'Alembert, Rousseau, Condorcet, Marat, Robespierre se rencontrent dans l'exposé de la même thèse sur le pacte social.

La loi, disent-ils, n'est respectable que lorsqu'elle est juste (1), la lutte est légitime contre la tyrannie et l'oppression.

Relisez la Déclaration des Droits de Thomme qu'invoquent sans cesse nos Gouvernants: « Le corps social est opprimé, quand une seule partie du corps social est opprimée i, et la sanction qu'elle promulgua : « Quand le corps social est opprimé, l'insurrection est le plus saint des i devoirs. >

On peut admettre que les dirigeants croient être en possession de la vérité et que l'organisa- I tion sociale qu'ils ont faite leur paraisse répondre aumaximum debien qu'ils pouvaient réaliser; j cela établirait seulement leur bonne foi et pas

(1) La popularité que j'ai ambitionnée, et dont j'ai eu l'honneur de jouir comme un autre, n'est pas un faible roseau; c'est dians la terre que je veux enfoncer ses racines, sur Timperturbable base de la raison et de la liberté; si vous faites une loi contre les émigrants, je jure de n'y obéir jamais! » (Mirabeau, janvier 1791.)

autre chose qu'une présomption de justice. Les conditions de certitude manquent et, devant les changements chaque jour amenés par le progrès des idées, le sentiment des malheurs injustifiés de la masse, la critique ardente et convaincue de tant de penseurs, il faut bien reconnaître que leur conception est demeurée imparfaite.

La bonne foi de leur conviction peut leur donner le droit de se garantir, de se défendre ; mais l'incertitude du bien fondé absolu de cette conviction leur interdit celui de punir.

Ce sont là choses jugées et depuis longtemps élucidées par la science du philosophe : la tyrannie bourgeoise ne les contredira pas éternelle ment.

Ce n'est pas pour ceux qui oient ces vérités que ces lignes sont écrites; ceux-là ne seront convaincus que par leur défaite.

A deux-reprises, la peine de mort dont on faisait déjà la critique avant et au début de la Révolution fut abolie en France, en 1830 et en 1848. Elle ne tutrétabliequ'aumomentdutrionimphe des réactions despotiques, en 1832 et en 1850. Un décret de 1848 est demeuré pourtant

abolissant la peine de mort en matière politique.

L'assemblée de 1848 devait montrer en juin quelle hypocrisie les mots peuvent cacher.

La peine de mort abolie en matière politique! mais n'est-ce pas toujours le vainqueur qui donne la qualification aux actes? Et, aux temps troublés de notre histoire, on a toujours vu les insurgés vaincus assimilés aux criminels de droit commun.

Juin, décembre, mai avec leurs fusillades, leurs condamnations au bagne et à la réclusion sont là pour le démontrer. Puis les haines politiques ne s'arrêtent pas pour si peu qu'un décret ou une loi. Au bourreau , opérant au grand jour, elles savent substituer cet autre bourreau: un geôlier spécialement et soigneusement stylé, et la guillotine sèche remplace l'autre.

Les déportés de Gayenne, de Lambessa, de l'île des Pins peuvent en dire long.

Peut-être nous sommes-nous bien avancés en disant que la torture était abolie. N'est-ce pas une véritable torture physique et morale que celle que peut infliger la toute-puissance du juge d'instruction, seul avec le prévenu inhabile à la défense, paralysé par l'appareil de la justice et le maintien facultatif du secret ? Que dire aussi de ces pénitenciers militaires dont on parlait dernièrement et où la crapaudine, le silo, etc., etc., sont encore en honneur? Que penser après

ces scandales du bagne qui, malgré le silence complice du Gouvernement, finissent par arriver au jour?

Empruntons au compte rendu des séances de la Chambre des extraits des discours de MM. Goblet et Humbert qui vont nous fournir la réponse :

« M, Goblet. — Une Commission de onze « membres fut nommée dont M. Georges Perin ^ était le président et moi le rapporteur. Cette « Commission recueillit des renseignements, « dépouilla des documents qui lui furent com- « mimiques par le ministre de la marine, notam- «ment une information judiciaire faite, sur « Tordre du Gouvernement, par M. Artaud, < juge d'instruction en Nouvelle-Calédonie.

« La Chambre pourra y lire quels abus les « surveillants font de leurs armes, malgré Tin- « terdiction formelle de s'en servir hors le cas « de nécessité. Elle verra notamment comment « on tirait sur des condamnés , non pas « seulement en cas de résistance, mais en cas de « fuite, dans une tentative d'évasion connue de- « puis la veille, et alors qu'on n'avait pour ainsi « dire qu'à attendre à Taffût.

« La Chambre y apprendra qu'un déporté « ivre, enchaîné dans sa cellule, ayant proféré «des injures, cinq ou six surveillants tirèrent < sur lui comme sur une cible : qu'un condamné

« ayant été soumis à la bastonnade, en présence « des surveillants, on appliqua sur ses plaies, f entre chaque coup de corde, des fers brûlants.

€ La Chambre saura comment la poucette est « employée pour faire avouer les condamnés, « comment on applique le régime du courbari « et on pratique le supplice de la crapaudine; « enfin la Chambre pourra juger de ce qu'un « pareil régime a causé de morts, combien il a « fait de fous, d'impotents.

« D'après une lettre d'un fonctionnaire de « Cayenne, trois hommes en faite, rattrapés par « les surveillants, auraient été attachés à des « arbres et laissés dans cette position jusqu'à ce « que mort s'ensuive ; un surveillant aurait a enduit de sirop de canne un condamné et Tauce rait suspendu au-dessus d'une fourmilière; un « homme aurait été attaché à la barre, frappé de « coups de lanière et exposé aux feux du soleil, «la peau à vif; deux hommes auraient été en- « terrés, respirant encore.

. « Uû homme pour avoir appelé « misérable « brute » un garde-chiourme qui le frappait, est « tué à coups de revolver; enfin des chiens ancraient été dressés non seulement à poursuivre « les condamnés, mais à les mordre sur un signal « donné.

« Voilà les faits qui sont révélés par un foric-

« tionnairc des colonies. Je sais que les bureaux « prétendront qu'ils sont faux, mais je vais citer « des documents qui ne sont pas contestables. € Ce sont des lettres adressées au gouverneur « général par des surveillants subalternes.

« Ces lettres signalent l'attitude d'un surveil- « lantqui, non seulement tolère que les contre- « maîtres frappent les condamnés, mais qui les « frappe lui-même ; des transportés ont été mis « aux fers et frappés. Le signataire d'une de ces « lettres proteste contre ces actes indignes, mais « il sait que Ceux qui les commettent sont mis «en garde contre les réclamations qui pour- « raient se produire. Il s'agit notamment des bru- <si talités d'un surveillant nommé Petriani, qui a « été l'objet d'une enquête.

«Enfin voici un des faits les plus graves et « qui n'a pas été contesté, puisque M. Delcassé « l'a puni. Par une lettre adressée le 5 octobre « 1893 au directeur de Tadministration péniten- « tiaire de la Guyane, le commandant Casanova « avisait ce fonctionnaire qu'il était en présence « d'une tentative d'évasion; un trou était percé « à une cellule ; quatre individus étaient dési- « gnés comme les auteurs principaux de la ten- « tative.

«Mon avis, disait le commandant, serait de «les laisser mettre leur projet à exécution et « d'en débarrasser la société; ou bien faudra-t-il

« prévenir la tentative d'évasion et faire fermer « le trou ? »

« Qu'a fait cet officier? Il a suivi sa première « inspiration; des gardiens ont été apostés près « du lieu de l'évasion ; un des fugitifs a pu leur « échapper, mais un autre a été tué.

« C'est donc que le directeur de l'administra- « tion pénitentiaire Pa autorisé à tirer sur ces « hommes.

« M. Alphonse Humbert, — En ce qui con- « cerne les violences reprochées aux surveillants « militaires, je ne crois pas qu'on puisse trouver « une grande garantie dans les affirmations de « l'administration pénitentiaire. En 1880, la « Chambre nomma une commission chargée de « faire une enquête sur des faits analogues. Les « témoignages furent recueillis à Paris et à Nou- « méa. Je fus entendu et le rapporteur déclare « qu^il a le regret de constater que, dans bien des « cas, les affirmations de M. Humbert sont au- « dessous de la vérité.

« Cependant, l'administration connaissait les « faits. Non seulement ils avaient été portés à « la tribune de la Chambre par M. Perin, mais « encore ils avaient été l'objet d'une enquête (( minutieuse de M. le commissaire de marine « Boyer. Son rapport signalait que des con • « damnés avaient été blessés et soumis à des « supplices tels que certains d'entre eux avaient

< perdu trois doigts de la main à la suite de « Tapplication des poucettes (Exclamations), Ce «rapport était dans les cartons du ministère de « la Marine, et on niait à la tribune les faits qui ï avaient été dénoncés.

« Je ne puis croire que les choses soient chan- * gées. Parmi les faits dénoncés tout à Theure « à la tribune, j'en trouve qui sont identiques à c ceux que j'ai dénoncés moi-même. J'aientendu « dire que des surveillants, ayant appris que « plusieurs condamnés avaient formé le projet « de prendre la fuite, écrivirent au commandant « du pénitencier pour lui demander s'ils ne « devaient pas les laisser partir, pour se porter ^ ensuite sur leurs traces et tirer sur eux.

« — M. Camille Pelletan. — Ce fait est re- « connu par le gouvernement.

« — M. Alphonse Humbert. — J'en citerai un « autre: un chef de pénitencier écrit au directeur « pour lui demander une place d'inspecteur des « camps, et àl'appui de cette demande, il ajoute : « C'est moi qui ai mis le carcan à un tel ; — « c'est moi qui ai mis les poucettes à celui-ci ; — « c'est moi qui ai soumis celui-là aux pi- « qûresdes cousins. » {Rumeurs). Cet homme ^a été traduit devant un Conseil d'enquête « qui l'a acquitté. •

« Voilà, Monsieur le Ministre, à quoi il faut «nous attendre avec les Conseils d'enquête.

c Vous croyez que les abus signalés vont cesser; € il n'en est rien. Les surveillants qu'on envoie € aux colonies sont généralement d'anciens « sous-officiers ou caporaux qui, en arrivant au pénitencier, seraient les premiers à s'indigner € au récit de pareilles atrocités. Mais, au bout de < six mois, ils ne sont plus les mêmes. Au con- « tact des condamnés, il se produit un véritable t phénomène d'endosmose. Le personnel des € gardiens est corrompu par les condamnés « dont il a la garde, et les surveillants devien- 4: nent des bourreaux abominables, capables de « commettre des crimes.

« Toutes les fois qu'un surveillant tire sur un «condamné, on dit qu'il était en état de lé- « gitime défense. Ce n'est pas vrai. J'ai vu beau- « coup de ces cas là, et ne croyez pas que je « parle ainsi pour soutenir les condamnés; je « n'ai pas beaucoup de tendresse pour eux, « mais je prétends que quand un meurtre est « commis par un surveillant^ presque toujours, « il est sans cause.

« J'ai vu trois surveillants faire feu par un a guichet, comme à la cible, sur des hommes « qui étaient à la barre de justice ; j'ai vu un sur- « veillant faire écarter les personnes qui se trou- « valent entre lui et un homme qui se sauvait « afin d'être mieux à son aise pour tirer. J ai vu « dans un pénitencier un surveillant qui, ayant

! « iait feu sur un homme qu'il avail blessé, se I «justifia dans son rapport en prétendant qu'il « avait été menacé.

« Le fils du directeur du pénitencier, M. de « Pompery, qui revenait d'une promenade à « cheval, a déclaré à son père, à la lecture de « ce rapport, qu'il avait vu de loin et très dis- « tinctement le surveillant tirer non pas sur un « condamné hostile, mais surhomme à genoux, ^ suppliant et qui demandait grâce.

« Chaque fois qu'un surveillant est soumis à « une besogne qui lui déplaît, il s'en venge en « faisant feu sur les condamnés.

« Quand un condamné s'évade, et c'est plutôt « une absence qu'une évasion, on n'a jamais vu « les surveillants partis à sa recherche revenir « sans rapporter avec eux sur une civière le corps « d'un malheureux blessé ou tué.

« Voilà comment les choses se passent: on « tire sur les condamnés à la moindre pecca- « diîle, le meurtre est fréquent là-bas : c'est « presque une habitude (1).

« Tout cela a été nié jusqu'au jour où le pro- « cureur de la République a constaté dans son « rapport les atrocités qu'il avait vues ou dont

(1) Rien n'est changé depuis cette époque, on n*a qu'à se sou- Tenir des faits signalés chaque jour par la presse et, tout der* nièrement, à propos des compagnies de discipline de la Marine à la Martinique.

« il avait eu connaissance. C'est alors qu'on a t avoué, parce qu'on y était forcé.» {Très bien.)

Mais ce qui peut se faire dans des colonies lointaines, échappant au contrôle journalier de l'opinion, ne saurait impunément se pratiquer en France. Aussi, les gouvernants se sentaientils désarmés. C'est pour cela que^ hier, ils faisaient voter ces lois scélérates qui — pour des luttes essentiellement politiques par la presse ou le discours — enlèvent la garantie du jury et la publicité des débats ; laissent aux « délégués ministériels à la justice > — suivant l'heureuse expression de Jaurès — le pouvoir de décréter à huit clos la mort civile et d'envoyer sous le climat meurtrier d'une colonie habilement choisie Pécrivain, le penseur, Torateur coupables d'avoir écrit, pensé ou parlé.

Que dire de ces bourgeois dirigeants qui renient ainsi toutes les idées maîtresses de la conception républicaine, qui considèrent comme un crime irrémissible de laisser philosopher son cerveau et de se complaire aux conceptions de l'imagination rêvant le bien-être toujours croissant de l'humanité?

La brutale leçon de l'histoire ne leur a donc rien appris, qu'ils recommencent la triste et imbécile besogne qui déjà une fois perdit la République ! Et pourtant que cruel et déshonorant fut le châtiment.

« N'est-il pas vrai — écrit Hippolyte Castillc — que ce tiers état, ces procureurs qui s'enrichissent des dépouilles des émigrés, qui, au bénéfice des libertéspubliques, justement conquises, ajoutèrent celui des capitaux et des propriétés^ formes abstraites des privilèges de la noblesse et du clergé déposées sur la tribune de la Constituante le 4 août 1789, que ces fournisseurs engraissés, que ces agioteurs et ces escompteurs, ces boutiquiers flairant Por étranger, que tout ce vil monde enfin qui se mit à trahir partout, au Corps législatif, dans les salons et dans les rues, qui dansa aux Tuileries la danse des Cosaques , n'est-il pas vrai que ces libéraux méritaient un châtiment plus sévère que celui de février 1848, et qu'il y a je ne sais quoi de providentiel, au point de vue du fait, dans les boulets de canons du 3 décembre marquant au front les maisons des parjures amis de la constitution, amis de toutes les constitutions et traîtres à toutes les constitutions? > Des mœurs semblables, des attentats égaux contre la liberté et les principes républicains amèneraient des conséquences pareilles si le peuple — moins oublieux que la bourgeoisie — était capable de s'abandonner encore. Par deux fois, onluiavoléla République, il estbienrésolu à ne pas se la laisser voler de nouveau.

Il a longtemps patienté, ignorant sa propre

torce, et pitoyable encore à ceux qu'il croyait de l)oniie volonté.

Mais les dernières législatures démontrent toute la duperie du régime parlementaire. Les expériences du passé n'ont servi de rien. Brumaire et Décembre sont oubliés, et la classe dirigeante semble prendre à tâche d'en préparer les recommencements.

Mêmes fautes, mêmes erreurs, mêmes abus.

Non contente de se donner la mission presque divine de châtier, elle crée encore de nouveaux crimes parmi lesquels le plus grand est d'attaquer et de combattre cette divinité.

Et pourtant chaque jour davantage sont battus en brèche ce soi-disant droit, cette prétendue puissance inattaquable.

On recule devant l'application rigide des lois nouvelles, tant Topinion publique éclairée en impose à l'étroit égoïsme dominateur qui les dicta.

Déjà la peine de mort est moins appliquée.

Bien plus, pour cette peine qui « rougit d'ellemême » (I), on réclame le secret. Instruction secrète, débats secrets, exécution secrète, n'estce pas un éloquent aveu que ce droit prétendu

(1) Suivant la belle expression do M*' Laine : € L'échafaud € enlève au temps son droit de grâce. »

n'a ni fondements sérieux, ni raisons morales, scientifiques ou philosophiques ?

N'est-ce, pas la condamnation définitive du système que cette préoccupation — tout en le conservant — de cacher le bourreau?

N'est-ce pas l'aveu flagrant que, dans ce premier élément du trinaire, la bourgeoisie capitaliste ne peut trouver aucune garantie pour le maintien de sa puissance ?

Et le second élément, l'armée ? Ah ! celui-là, elle peut encore moins compter sur lui. Nous sommes loin des armées prétoriennes qui ne pensaient [pas, et pour lesquelles être soldat était un métier les séparant à tout jamais du peuple, leur faisant perdre jusqu'au souvenir des origines.

C'était pourtant et c'est encore la conception de l'armée que rêvent les conservateurs. M. Delafosse le disait nettement à la Chambre des députés, le 4 mars 1895 : c Le métier militaire est > un métier comme les autres, dans lequel on « n'excelle, comme dans tous les autres, que par « l'apprentissage, l'habitude et l'éducation. Il « faut des années pour faire une âme militaire.

€ car un soldat n'est vraiment soldat que le jour « où il se sent assez en famille au régiment pour « avoir perdu la nostalgie de l'autre- »

A l'heure actuelle, la force de l'opinion publique, tout en amenant la réduction du service militaire, en a obtenu à peu près l'obligation pour tous. L'armée est devenue nationale par son recrutement.

C'est le principe, mais combien altéré dans la pratique ; que d'exceptions et de dispenses sans compter celles dont jouissent les séminarîstesl Un conservateur, le fondateur de la ligue antisocialiste, M. Demolins,fait de curieuses remarques que nous reproduisons textuellement :

t Cependant ce n'est un mystère pour per- « sonne que tous les Français, même les plus € chauvins, n'ont qu'une préoccupation : se « soustraire au service de trois ans et y sous*^ € traire leurs fils ; toute la vie est orientée vers < ce but.

« Si le service de trois ans est nécessaire, € pourquoi s'y soustraire

« S'il est inutile, pourquoi le défendre ?

« N'y a-t-il pas une sorte de contradiction à « s'y soustraire et à le défendre à la fois ?

« Depuis la nouvelle loi militaire, les Ecoles « qui dispensent de deux ans de service sont «encombrées de candidats. Plusieurs de ces « Ecoles périclitaient faute d'élèves ; elles en

« regorgent maintenant. A l'Ecole de droit, on est «môme arrivé à abaisser les épreuves et par con- « séquentles études, pour pouvoir délivrer un € plus grand nombre de ces diplômes libéra- « teurs. Ees professeurs se souviennent qu'ils « sont pères et leur paternité est moins intran* € sigeante que leur chauvinisme.

« Parmi les sénateurs et les députés, com- « bien y en a-t-il dont les fils fassent trois ans a de service ? Y en a-t-il dix? Ainsi on donne au a service de trois ans ses votes, mais on ne a lui donne pas ses fils.

L*armée n'a pourtant pas bénéficié autant que le voulaient les esprits vraiment républicains du changement de son recrutement, et Fon pourrait presque lui appliquer encore les paroles d'Alfred de Vigny :

€ Ainsi la guerre s'est civilisée, mais non les a armées ; car non seulement la routine de nos « coutumes leur a conservé tout ce qu'il y avait « de mauvais en elles; mais l'ambition ou les a terreurs des gouvernements ont accru le mal, a en les séparant chaque jour du pays et en leur a faisant une servitude plus oisive et plus « grossière que jamais. »

Notre temps — au point de vue de la conception militaire — montre, du reste, un esprit bien autrement rétrograde que celui de la France avant 1789.

A cette époque, d'un consentement unanime, physiocrates, publicistes, électeurs des trois ordres, dans la confection de leurs cahiers, affichent résolument un esprit absolument antimilitaire (1).

En 1772, Turgot écrit au marquis de Monteynard, ministre de la guerre : « Je sais tout ce que l'on peut dire sur l'obligation dans laquelle est tout citoyen de s'armer contre l'ennemi commun et sur la considération due à l'état du défenseur de la patrie; mais je sais aussi les réponses qu'il y aurait à y faire, et que fourniraient la constitution des sociétés et des gouvernements modernes^ la composition de leurs armées, l'objet et la nature de leurs guerres. On peut, sur cela, dire beaucoup de choses éloquentes pour ou contre ; ces phrases n'en imposent à personne : le peuple même sait depuis longtemps les apprécier^ et il faut en revenir à la réalité. »

Gondorcet considère comme une atteinte directe à la liberté individuelle d'assujettir un homme, malgré lui, à un service militaire ou civil quelconque. Le refus d'un service public peut être contraire à l'humanité, mais pas à la

(1) Pour toutes ces citations voir l'ouvrage si intéressant do Cil. L. Chassin. — V Armée et la liéoolulion.

Justice. « La seule peine d'un tel refus, c'est la honte. »

Il déclare que le despotisme militaire est indestructible, si on ne parvient pas « à dégoûter les troupes do l'obéissance passive, à inspirer aux chefs, aux officiers et, par une suite naturelle, aux soldats, l'idée qu'ils peuvent se rendre juges des ordres qu'ils reçoivent. *

Mirabeau est l'ennemi des armées permanentes. « Les armées perpétuelles n'ont été, ne sont et ne seront bonnes qu'à établir l'autorité arbitraire et à la maintenir... La corruption, la vénalité préparent les chaînes d'un peuple libre, mais c'est, etc'est seulement lapuissance légionnaire qui les rive... Les gensd'épée sont esclaves par état, préjugé, ignorance et, de plus, se vantent de l'être. » Dans sa fameuse lettre de 1787, à Frédéric-Guillaume II, il conseille vivement « l'abolition de la servitude militaire ».

« Le peuple -^ écrit-il dans son adresse aux Bataves — a droit d'avoir et de porter les armes pour la défense commune... Quand il en perd l'habitude, il se trouve bientôt quelque ambitleuxqui met tout en œuvre pour en profiter.

Une milice bien réglée est la défense convenable, naturelle et sûre d'un gouvernement libre. Point de mercenaires I Des armées toujours sur pied sont dangereuses pour la liberté, il faut que le pouvoir militaire soit toujours

sévèrement subordonné à l'autorité : civile »/

Le comte d'Antraîgues écrit contre l'armée' permanente d'où a sont sortis tous les soutiens do la tyrannie. »

Un officier de marine, Guy de Kersaint, veut que les troupes soient tenues à un double serment: « Le premier, d'abord au roi en tout ce qui concerne le devoir militaire delà guerre contre les ennemis de l'Etat; le second, de ne jamais servir militairement contre aucune partie de l'Etat, fut-elle en rébellion ouverte, que Tordre du roi n'ait été rendu sous le nom de loi martiale^ après avoir été approuvé par la commission intermédiaire des Etats généraux de la nation et enregistré par la majorité des cours souveraines. »

Carra souligne tout particulièrement l'article XV de la déclaration des droits du peuple de Virginie (1776) ainsi conçu : « Une milice bien réglée et bien exercée est la défense la plus sûre dans un Etat libre. Il ne doit point y avoir de troupes réglées en temps de paix, parce qu'elles sont dangereuses à la liberté, et dans tous les cas, le militaire doit montrer une soumission entière à l'autorité civile, et ne pas cesser un instant d'être sous sa direction. »

Servan, un des derniers ministres de Louis XVI et le premier ministre de la guerre de la République (1792) condamne « le fatal

système des armées permanentes ». Il lui paraît, il est vrai, trop difficile de détruire « un mal devenu nécessaire »; il entreprend seulement d'en diminuer les inconvénients en ne voulant pas conserver les troupes « emprisonnées dans l'oisiveté des garnisons » et en créant des manoirs militaires où t les vétérans trouveraient une retraite, les invalides un asile, les enfants une école, les soldats en activité (n'ayant besoin, en temps de paix, que de quelques mois d'exercice pour se maintenir prêts à la guerre), un atelier agricole. »

En examinant les cahiers des trois ordres, on retrouve les mêmes préoccupations, les mêmes vœux. € Il est donc possible de rendre à l'agriculture et au commerce une partie des stipendiaires que la nation entretient et de réduire les troupes permanentes au nombre indispensable pour la sûreté du pays. » (Mâcon, Bugey, Aval, etc., etc, N. T.)

A Nemours^ le Tiers adoptant les idées de Servant dit: « Plusieurs de nos grandes routes ont été construites par les soldats romains ; on aimerait à les voir réparer par les soldats français. % La noblesse du Poitou, du Limousin, de la Guyenne, du Roussillon, etc., ajoute que le militaire y gagnerait « une constitution robuste, une utilité sociale... et deviendrait citoyen. »

Les villes (Marseille, Aix, Toulon, Rennes, Angers, Calais, etc.) réclament des milices formées de tous les citoyens; les masses rustiques revendiquent le droit de posséder et de porter des armes : c Avec sa liberté, chaque citoyen a droit de prétendre à sa conservation et à sa sûreté personnelle. >

A Brest, dans la banlieue de Paris, les députés ont mandat de t garantir les citoyens des effets de l'obéissance militaire... En aucun cas, les troupes ne doivent pouvoir abuser de leurs armes contre la liberté et la sûreté des citoyens. »

Les nobles d'Agen, de Tours, etc., demandent le serment aux offlciers et aux soldats « de ne jamais être porteurs, ni agents d'ordres ministériels, de ne jamais s'armer contre leurs concitoyens à moins d'une proscription proclamée par la nation. » Ceux du bas Vivarais « que jamaislesmercenairesnepuissent être employés contre les citoyens, môme révoltés. »

Même dans le cas de proscription par la nation, les trois ordres de Montfort-rAmaury veulent « que les soldats ne puissent user de leurs armes, sous la conduite de leurs officiers, que sur la réquisition formelle des autorités civiles marchant devant eux. »

Il faut trouver « les moyens de concilier les devoirs militaires avec la liberté (Paris. N.,

JMorlaîx.T.J... que le soldat soit et reste tou- I jours citoyen » (Limoges, Arras, Troyes.N.)

La suppression de l'impôt du sang, de tout enrôlement forcé, — « servitude personnelle (Nevers), attentat à la liberté de l'individu (La Rochelle), et de la nation (Metz) » est le vœu unanime du Tiers Etat. On pense universellement a qu'il y aura toujours assez de soldats volontaires pour compléter la troupe nécessaire au service public »; mais, se hâte- t-on d'ajouter, € tout citoyen doit être soldat de droit pour le « salut de la Patrie » (Gourin).

La Constituante sinspire de cet état unanime des esprii;s. Dès le 8 Juillet, Mirabeau propose la création de la garde nationale qui, refusée par le roi, se crée spontanément dans toute la France. Son effectif dépasse le chiffre énorme de six millions de citoyens armés et organisés. La Constituante décrète le 6 décembre 1790 :

« Tous les citoyens actifs et leurs enfants en état de porter les armes sont inscrits sur le rôle de la garde nationale.

« Les gardes nationales ne forment ni un corps militaire, ni une institution dans PElat; ce sont les citoyens eux-mêmes appelés au service de la force publique.

€ Les distinctions de grade et la subordination ne subsistent que relativement au service, et pendant sa durée.

« Les officiers sont élus â temps, et ne peuvent être réélus qu'après un intervalle de service comme soldats. î^ Sont seuls aflFranchis du service les militaires sous les drapeaux, les vieillards, los infirmes, les invalides. Les députés, les ministres, les magistrats, les prêtres, en un mot tous les employés du gouvernement, doivent payer à la commune une taxe de remplacement.

Selon la parole deDubois-Crancé^ « quand la patrie est en danger, tout citoyen doit être soldat et tout soldat citoyen» >

Les soldats sont « libres de faire parvenir directement leurs plaintes aux supérieurs, aux ministres et à l'Assemblée nationale. »

Non seulement le service dans Tarmée ne fait pas perdre les droits politiques, mais il confère la faculté d'élire et d'être élu ;

a Tout militaire en activité conservera son domicile, nonobstant les absences nécessitées par son service et pourra exercer les fonctions de citoyen actif, si d'ailleurs il réunit les qualités requises par les décrets de TAssemsemblée nationale, et si, au moment des élections, il ne se trouve pas en garnison dans le canton où est situé son domicile.

« Tout militaire, après seize années de service sans interruption et sans reproche, jouira de la plénitude des droits de citoyen actif,

quand même il ne serait pas sujet à la contribution requise pour être éligible. »

Le droit de requérir la force armée est exclusivement réservé aux municipalités, alors librement élues.

« Les magistrats du peuple, les officiers municipaux doivent faire leur réquisition écrite, après délibération en séance publique du Conseil général; il faut, de plus, que cette réquisition soit lue aux soldats assemblés, pour que ceux-ci en sachent bien les causes et les circonstances, le but et le terme. >

A peine, lorsque des troubles agitent tout un département, le roi peut-il donner des ordres « sous la responsabilité de ses ministres, à la charge d'en informer le Corps législatif, s^il est assemblé^ et le convoquer, s'il est en vacance. » « Le pouvoir exécutif ne peut faire passer ou séjourner aucun corps de troupes de ligne dans la distance de 30,000 toises (58 kilomètres) du Corps législatif, si ce n'est sur sa réquisition ou avec son autorisation. »

Le livre si sérieusement étudié, plein de recherches, admirablement documenté et qu'il faut lire dans son entier^ de M. Ch. L. Chassin, auquel nous avons emprunté tout ce qui précède, serait un précieux enseignement pour tous ces soi-disant républicains qui vont sans cesse à rencontre des idées révolutionnaires de

1789, tout en atûrmant audacieusement qu'eux seuls en ont le culte et en conservent la tradition. Il est bon de retenir les conclusions que le savant auteur tire de sa remarquable étude, et de les méditer.

I. € Donc, la Révolution condamne et répudie la conquête; toute guerre qui n'a pas pour but unique le maintien de l'intégrité du territoire, de rindépendance st de la liberté nationale, est contraire aux principes de 89. »

II. € Donc la Révolution conserve une armée permanente comme un mal nécessaire; mais, remploi de cette armée à autre chose qu'à la garde de nos frontières et de notre indépendance, l'exagération de sa force au point qu'elle puisse servir à l'attaque, son indépendance des autorités civiles élues, son organisation prétorienne, en un mot, sont contraires aux principes de 89, de 93 et de l'an 111. »

III. « Donc, la Révolution repousse l'enrôlement forcé et n'admet, pour le recrutement de Tarmée en temps de paix, que Penrôlement volontaire. En temps de guerre, elle use de l'enrôlement volontaire seul, aussi longtemps qu'il fournit le nombre de défenseurs dont la patrie a besoin pour vaincre les ennemis qui l'attaquent. Lorsque le danger de la patrie devient si grand que la ressource des volontaires se trouve insuffisante, elle applique progressive-

lent ce principe : Tout citoyen est soldat jus-

[u'^à ce que la patrie soit sauvée. >

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