‹ Vers la justiceChapitre 2 sur 4 · IV. « Quelles que puissent être la force et la · texte numérisé non relu

IV. « Quelles que puissent être la force et la

►perfection d'une armée organisée pour Pattaque,

tôt ou tard cette armée devient insuffisante à la

défense ; le salut du pays ne s'obtient que par

le pays lui-même. >

Même avant la confection des cahiers et la convocation des Etats généraux on avait dénoncé les tristes résultats de l'établissement non seulement des armées mercenaires mais des armées permanentes en général.

Deux Ministres de la Guerre de Louis XVL le comte de Saint-Germain, ce Ministre qui mit en honneur les coups de plat de sabre ; le maréchal de Ségur, qui exigeait la preuve de quatre générations de noblesse pour les sous-lieutenances — à moins toutefois d'être fils d'un chevalier de Saint-Louis, — Duboîs-Grancé plus tard, Mini'stre de la Guerre, lui aussi, avaient dénoncé en termes très vifs les conséquences de la constitution militaire (1).

Avant eux, aux Etats Généraux de 1448, Masselin, orateur du Tiers avait dit : c Les armées mercenaires, dont on nous vante aujourd'hui l'utilité, doivent leur première institution à des

(1) Général Juno : Bonaparte et son Temps.; Dubois- Crancé, etc.

tyrans soupoon lieux, qui pouvaient n'avoir pas d'autres moyens de se dérober à la vengeance publique. Mais puisqu'on ne veut pas renoncer à l'usage, malheureusement introduit, de réunir et stipendier cette engeance meurtrière etvorace, nous demandons au moins qu'on ne se départe point de ce qui se pratiquait sous Charles VII, et qu'on ne conserve que douze lances. >

Et plus tard Mably : c Un peuple ne conservera pas sa liberté, si on distingue les citoyens de l'armée, si les citoyens paient des soldats pour se défendre. » (1)

L'œuvre de fatale centralisation de Napoléon-, de cet homme a dont le moindre sentiment de la destination morale du genre humain ne vivî^ fia jamais l'esprit » (2) défit l'œuvre de la Constituante que nous venons de rappeler, de même qu'il supprimait celle de la Législative^ de la Convention et de la constitution de Tan III.

Quand après son coup de force du 18 brumaire Bonaparte disait : « la Révolution est finie^ » il fallait l'entendre non de ce que les conquêtes et l'esprit de la Révolution étaient arrivés au but qu'ils se proposaient, mais bien de la confiscation qui en était faite au profit de l'ambitieux

(1) Ctt. L. CflAssiN. — La Révolution et Vannée.

(2) FicHTE. — Portrait de Napoléon,

traître à son serment et aux lois de son pays.

Deux invasions, la diminution du territoire, le retour au passé, tel fut le châtiment.

Le rétablissement de la monarchie ne devait trouver que de faibles résistances et d'inactives oppositions dans c ces défenseurs de la patrie abaissés au rôle de prétoriens et dans cette armée qui, de nationale, était devenue impériale ».

Les rois légitimes n'eurent garde de rien changer au mode napoléonien; cet asservissement, cet étouffement de la pensée du soldat servait trop les intérêts du pouvoir absolu.

Mais, même dans le silence de la Restauration, dans le renoncement et l'abaissement des esprits, comme un réveil de conscience du génie français, quelques voix se firent entendre.

Alfred de Vigny, officier de la garde royale, le poète légitimiste, dont les opinions royalistes et cléricales sont bien établies, reprenait la tradition du vieil esprit français anti- militariste : M On ne peut trop hâter Pépoque où les armées seront identifiées à la nation, si elle doit ache* miner au temps où les armées et la guerre ne seront plus, et où le globe ne portera plus qu'une nation unanime enfin sur ses formes sociales ; événement qui, depuis longtemps, devrait être accompli .

« L'armée est une nation dans la nation; c'est un vice de nos temps. Dans Tantiquité, il en

était autrement : tout citoyen était guerrier, et tout guerrier était citoyen ; les hommes de l'armée ne se faisaient point un autre visage qae les hommes de la cité. »

Il rappelle ces seigneurs « sans cesse révoltés contre une hiérarchie de pouvoirs qui eût amené trop d'abaissement dans l'obéissance, et, par conséquent, d'humiliation dans la profession des armes. Le régiment appartenait au colonel, la compagnie au capitaine, et l'un et l'autre savaient fort bien emmener leurs hommes, quand leur conscience comme citoyens n'était pas d'accord avec les ordres qu'ils recevaient comme hommes de guerre. »

Cette indépendance dura jusqu'à Louvois qui commença le règne des bureaux, mais cela n'eut pas lieu sans résistance de ces « rudes et francs gentilshommes qui ne voulaient amener leur famille de soldats à l'armée que pour aller à la guerre. »

« Quoiqu'ils n'eussent pas passé Tannée à enseigner l'éternel maniement d'armes à des automates, je vois qu'eux et les leurs se tiraient assez bien d'affaire sur les champs de bataille de Turenne. Ils haïssaient particulièrement l'uniforme, qui donne à tous le même aspect, et soumet les esprits à Phabit et non à l'homme. »

Tout en reconnaissant les défauts d'organisation qui existait alors, de Vigny ne craint pas

d'affirmer que cette armée avait « cela de meilleur que la nôtre, de laisser plus librement luire et flamber le feu national et guerrier de la France. Cette sorte d'armée était une armure très forte et très complète dont la Patrie couvrait le pouvoir souverain, mais dont toutes les pièces pouvaient se détacher d'elles-mêmes, Tune après Pautre, si le pouvoir s'en servait contre elle. »

La centralisation du pouvoir a fait aujourd'hui de l'armée € un corps séparé du grand corps de la nation, et qui semble le corps d'an enfant, tant il marche en arrière pour l'intelligence et tant il lui est défendu de grandir. L'armée moderne, sitôt qu'elle cesse d'être en guerre, devient une sorte de gendarmerie.

« Que quelques ouvriers, devenus plus misérables à mesure que s'accroissent leur travail et leur industrie, viennent à s'ameuter contre leur chef d'atelier ; ou qu'un fabricant ait la fantaisie d'ajouter cette année quelques cent mille francs à son revenu ; ou seulement qu'une bonne ville^ jalouse de Paris, veuille avoir aussi ses trois journées de fusillade, on cric au secours de part et d'autre. Le gouvernement^ quel qu'il soit, répond avec assez de sens : La loi ne me permet pas déjuger entre tous; tout le monde a raison; moi je n'ai à iwics envoyer que mes gladiateurs qtii vous tueront et que vons tuerez. En elTct,

ils vont, ils tuent, et sont tués Tout calcul

fait, reste une simple soustraction de quelques morts ; mais les soldats n'y sont pas portés en nombre, ils ne comptent pas. On s'en inquiète peu. Il est convenu que ceux qui meurent sous l'uniforme n*ont ni père, ni mère, ni femme, ni amie à faire mourir dans les larmes, c'est un sang anonyme. »

En parlant de la responsabilité qui doit incomber à l'officier dans l'exécution de certains ordres: «Ne viendra-t-elle donc jamais la loi qui, dans de telles circonstances, mettra d'accord le devoi r et la conscience?. La voix publique a-t-elle tort, quand elle s'élève d'âge en âge pour absoudre et pour honorer la désobéissance du vicomte d'Orte, qui répondit à Charles IX lui ordonnant d'étendre à Dax la Saint-Barthélémy parisienne : « Sire, j'ai communiqué le com* mandement de Votre Majesté à ses fidèles habitants et gens de guerre ; je n'ai trouvé que bons citoyens et braves soldats, et pas un bourreau?

« Et s'il eut raison de refuser l'obéissance, comment vivons-nous sous des lois que nous trouvons raisonnables de donner la mort à qui refuserait cette même obéissance aveugle? Nous admirons le libre arbitre et nous le tuons.

L'absurde n« peut régner ainsi longtemps. Il faudra bien <ipuè l%n en vienne à régler les cir-

constances où la délibération sera permise h rhomme armé, et jusqu'à quel rang sera laissée libre l'intelligence, et avec elle l'exercice de U conscience et de la justice.,. Il faudra bien un jonr ou l'autre sortir de là.

« Quand l'armée tourne sa poitrine de fer du côté de l'étranger, qu'elle marche et avance comme un seul homme, cela doit être ; mai»

lorsqu'elle s'est retournée et qu'elle n'a plus devantâlle que la mère-patrie, il est bon qu'alors, du moins, elle trouve des lois prévoyantes qui lui permettent d'avoir des entrailles filiales* Il est^ souhaiter aussi que des limites immuables soient posées une fois pour toujours à ces ordres absolus données aux armées par le souverain pouvoir, si souvent tomba en d'indignes mains dans notre histoire. Qu'il ne soit jamais possible à quelques aventuriers parvenus à la dictature de transformer en assassins quatre cent mille hommes d'honneur, par une loi d'un jour comme leur règne. »

Il demande ce qui fit l'objet de tous les cahiers et des préoccupalions les plus grandes des philosophes du^vm* siècle, ainsi que des législateurs de la Constituante. « Combien l'àme du soldat serait élevée, sa conscience grandie, son .cœur plus léger, s'il sentait en lui deux hommes, dont Tijn obéirait a l'autre; s'il savait qu'après son rôle tgut rigoureux dans la guerre,. il aurait

(Incita un rôle tout bicntaisant et non moins glorieux dans la paix; si, à un grade détermine, il avait des droits d'électeur; si, après avoir longtemps été muet dans les camps, il avait sa voix dans la cité; s'il était exécuteur, dansl'une, des lois quMl aurait faites dans l'autre; et si, pour voiler le sang de Tépée, il avait la toge. Or, il n'est pas impossible que tout cela n'advienne un jour. >

I) faut peu compter sur le pouvoir : « Bien loin de mettre aucun de ses projets à exécution, oa seulement en lumière, il est probable qu'il s'en éloignera toujours de plus en plus, ayant intérêt à s'entourer de gladiateurs dans la lutte s;uis cesse menaçante ; cependant Tidée se fera jour et prendra forme, comme fait tôt ou tard toute idée nécessaire ».

Maïs les meilleures réformes que l'on puisse faire seront- elles même très passagères « car, encore une fois, les armées et la guerre n'auront qu'un temps; car « il n'est point vrai que, même contre l'étranger, la guerre soit divi}ie; il n'est point vrai que la terre soit avide de sang. La guerre est maudite de Dieu.... »

Le prestige qui entourait les conquérants va san s cesse diminuant, « leurs grandeurs éblouissaiites sont peut-être éteintes pour toujours. Leur éclat passé s'affaiblit, je le répète, à mesure que s'accroît, dans les esprits, le dédain

de la guerre, et, dans les cœurs, le dégoût de ses cruautés froides. Les armées permanentes embarrassent leurs maîtres »

Et combien rigoureuse, combien triste est la condition du soldat. < La patrie, qui l'aimait à cause des gloires dont U la couronnait, commence à le dédaigner pour son oisiveté, ou à le haïr à cause dos guerres civiles dans lesquelles on remploie à frapper sa mère... Le gladiateur, qui n'a plus môme les applaudissements (lu cirque, a besoin d'être plaint parce qu'il est aveugle et muet; jeté où Ton veut qu'il aille, en combattant aujourd'hui telle cocarde, il se demande s'il ne la mettra pas demain à son chapeau. >

Et le sombre et pénible tableau trouve sa conclusion pleine de tristesse dans cetie phrase : « L'existence du soldat est (après la peine de mort) la trace la plus douloureuse de barbarie qui subsiste parmi les hommes » (I).

A cette époque, comme à l'heure actuelle, les jhommes du pouvoir professaient que la force d'une nation était dans ses effectifs de plus en l'ius nombreux, dans ses armées toujours sur pied, et composées d'un nombre toujours plus grand d'unités combattantes. Cependant quelques hommes, dont la science militaire, tant au

(1) Alfred de Vigny. — Servitude et grandeur mililaires,

point de vue théorique que pratique, ne saurait être mise en doute, protestaient et établissaient que pour la guerre défensive, la seule admise par les réformateurs de 89, c'était seulement dans Punion intime du pays, dans l'accomplissement de ce rêve du penseur ; « le soldat citoyen, le citoyen soldat », qu'était le salut et la puissance.

« Ce n'est plus dans les casernes qu'est la force; — écrit, en 1842, le très savant général d'artillerie Paixhans (1) — et pour voir où elle est il suffit d'ouvrir les yeux.

« En 1792, d'un côté sont les volontaires, sortant du collège ou de la charrue, sans expérience et sans officiers ; de l'autre côté, sont les armées de la Prusse, de l'Autriche, de la Russie, et toutes les autres : à qui demeura la force ?...

a En 1810, les soldats de l'Espagne sont en Amérique, et l'Espagne les remplace à la hâte par une cohue de paysans et des moines ; de l'autre côté, sont les armées de Napoléon, les généraux de Napoléon et Napoléon lui-même :

à qui demeura la force ?...

«En 1814, les étudiants, les professeurs, les bourgeois de l'Allemagne se lèvent ; ils entreprennent ce que les rois et leurs armées et les rigueurs du climat de la Russie n'avaient pu

(1) W.J. Paixhans. — La constitution militaire de la France»

faire, et leur entreprise, ils trouvent moyen de Vachever... Et ces planteurs, ces Indiens qui d'un bout de l'Ainérique à l'autre, chassent les vieilles troupes de l'Espagne t Et ces miliciens de la Nouvelle-Orléans qui, en 1815, culbutent à nombre inférieur, les vétérans de Wellington? Et ces Qrecs, montagnards sans armes ou marins sans vaisseaux, qui détruisent des flottes et des armées !... où donc est la force ?...

« Désormais, on pourra tout avec les populations et rien sans elles. »

Ce que, en 1866, Gharras confirmait à nouveau.

« Rien ne déconcerte l'esprit de guerres et de conquêtes comme l'aspect d'un peuple résolu de lutter, non seulement en batailles plus ou moins savamment ordonnées par ses généraux, mais encore sous la conduite de son dernier maire de village » (1).

Il n'était peut-être pas inutile de rappeler ces opinions diverses en ce moment où l'autorité militaire tend chaque jour d'avantage à empiéter sur l'autorité civile ; à l'heure où il est question de créer un sacré collège de généralissimes, et où un ministre de la guerre pousse à tel point l'oubli de la doctrine républicaine, quMl a l'impudence de vouloir, avant qu'il ne

(1 ) Charras .— Histoire de làguerre de JSiS, en AUem^iffne,

puisse être porté devant rcxamcu des chambres, que tout projet de réformes militaires, qu'il vienne du gouvernement ou de Tinitiative parlementaire, soit d'avance soumis à la censure de ce sanhédrin.

Les citations que nous avons rassemblées dans les lignes qui précèdent ne laissent pas de doutes sur le recul accompli depuis 1789. Nous aurions pu les multiplier, car ils ont été nombreux les fermes esprit qui, de tous temps, ont senti la nécessité de ne pas séparer complètement le peuple de l'armée, et le danger de créer ainsi une nation dans la nation. Ils sont nombreux aussi, et non des moindres par le génie et le talent, ceux qui se sont élevés contre le militarisme et contre cette inintelli>;ente discipline , muette, inconsciente, qui cache les plus atroces abus, est, à la fois, dangereuse pour la liberté publique et attentatoire à la dignité humaine, et qui selon les termes mômes des cahiers des Etats Généraux « avilit les cœurs et dégrade les caractères ».

Malgré tout cet effort des penseurs, des ^hommes du métier, — ceux du moins qu inspire l'intérêt public et non les mesquines ambitions — des serviteurs passionnés de la consscience et de Tidéal républicain, tout est conservé du militarisme napoléonien, avec son .ttîchoïsme et ^on organisation rt^octricc et anti-

démocratique. La classe dirigeante essaye de plus en plus de grandir la défiance entre le pays et le soldat; déplus en plus, elle tâche d'accroître l'antagonisme entre les deux.

La nation dont est sorti Tarmée pouvant, à •un moment donné, avoir celle-ci tournée contre elle par le bon plaisir d'un imbécile ou d'un traître — hélas ! si on considère qui nous gouverne^ l'hypothèse est possible, — et cela applaudi, loué, organisé, voulu : c'est le retour aux temps maudits que rappelle Pascal où « le parricide était une vertu reconnue ».

Malgré tout, un changement profond s'est produit dansTesprit de l'armée.

Par quelle heureuse aberration de nos gouvernants, malgré l'opposition fort intelligemment inspirée des réactionnaires, ont-ils conservé la réserve et la territoriale: qui^ chaque année, ramènent au régiment des hommes rentrés dans la vie familiale et travailleuse; qui rappellent aux jeunes soldats que, sous peu d'années, ils devront reprendre leur rang de citoyens; qui leur infusent le sentiment de leurs droits et ne leur permettent pas d'oublier les liens qui les rattachent au producteur ?

Et pourtant les socialistes trouvent, à bon

'droit, que cette ir corporation est trop longue,

, qu'elle est à la fois nuisible au développement

des capacités industrielles de l'individu et cou-

traire aux mœurs. Partisans absolus de la Paix, convaincus qu'elle doit être la conséquence inéluctable de Tordre nouveau, ils demandent la réduction du service à un an et aspirent à l'abolition des armées permanentes, ne pouvant croire que la caserne soit la meilleure éducatrice.

En môme temps qu'elle détourne l'homme de son travail, à Pépoque môme où il commence à devenir habile dans sa profession, qu'elle arrache aux unions les hommes les plus sains^les plus valides, et leur inspire le dégoût de la vie des champs ou de l^atelier (1) ; par l'habitude

(1) ( Cette simple constatation nous met à Taise poi^ nous expliquer librement.

« Le service de trois ans présente un grave inconvénient au point de vue social : il désorganise toutes les professions. II prend les trois plus belles années de la jeunesse, celles qui sont les plus décisives pour toute l'orientation de la vie ; celles pendant lesquelles on choisit sa vie et on s'y engage. Après cette longue interruption, l'homme a perdu, en partie, ce qu'il avait acquis antérieurement, et il a à faire une sorte de recommencement à un âge où il devrait déjà être engagé dans la vie sérieuse et active. Tout son avenir est entravé.

n On s'en rend si bien compte qu'on a voulu, du moins, soustraire à cette catastrophe les jeunes gens qui se destinent aux professions libérales, en ne leur imposant qu'un an de service.

c La législation semble donc estimer que le s professions libérales sont plus utiles et doivent, par conséquent, être plus sauvegardées que l'agriculture, l'industrie et le commerce-

d'une discipline à laquelle neprôside en rien le raisonnement, mais sealementle bon vouloir du chef, elle les rend incapablesde l'indépendance nécessaire à l'exercice des devoirs du citoyen. Mais à quoi bon insister sur ces choses dès longtemps écrites et jugées à la fois par les moralistes et les philosophes?

«Et cependant, il est manifeste que les professions Ubérales 9ont des professions de luxe, tandis que les professions usueUes sont pour un pays les professions vitales.

a La prospérité et la vitalité d'un peuple dépendent davantage du développement de son agriculture, de son industrie et de son commerce que du nombre de ses avocats, de ses lettrés et de ses politiciens. » (B. Demouns : La Nécessité d^un Programme social.)

— M. Jules Dblafosse. — Mais ce que je n'ai pas dit, ce que je pourrais démontrer, et ce que nous démontrerons quelque jour, c'est que cette organisation militaire fait peser sur le pays une servitude plus lourde et plus onéreuse que la guerre ellemême.

M. Jaurès. — Si nous en disions autant on nous mettrait en prison comme anarchistes.

M, Delafosse. — Elle est une entrave pour tout le monde, pour l'ouvrier d'industrie dont elle interrompt l'apprentissage et perd quelquefois la main, pour le jeune homme qui se destine aux carrières libérales et dont elle interrompt les études en y introduisant parfois des lacunes irréparables. Mais elle est surtout une cause effroyable des déclassements ; elle jette chaque année sur 1er pavé des villes des milliers de jeunes gens en quête d'emploi qui accroissent le parasitisme d'Etat, cette plaie de la Société contemporaine. (Chambre des Députés. — Séance du 4mair» 1895.)

11 ne nous importe ici de retenir qu'une chose, c'est que Tarmée ne saurait plus être par son institut même Fantagoniste du peuple.

Au contraire, chez elle commencent à vibrer les mêmes passions et à se montrer les mômes espérances, les mêmes amours et les mêmes haines.

On a déjà pu remarquer avec quelle peine les officiers retiennent leurs hommes dans les grèves et quelle crainte ils ont de les laisser commcniquer avec la population.

Combien suivraient les ordres sanguinaires aux grandes journées, combien quand tout- . puissant passera le souffle de la Révolution ?

L'armée mercenaire s'est laissé gagner par lui à diverses reprises et elle a fait cause commune avec le peuple : on sont qu'aujourd'hui elle est tout acquise.

On a beau proscrire la lecture des journaux à la caserne, on s^évertue en vain à développer le mépris du civil. Rien n*y fait.

La semence des idées fécondes germe au régiment; seule la crainte du châtiment sans appel retient le soldat et l'empêche de venir à nos réunions. Mais il n'a pas oublié les misères des parents et des camarades; il sait combien pénibles sont les conditions du travail quMl va | reprendre à bref délai.

La séparation n'existe plus, la coupure entre

Tarméeetle peuple tend chaque jour à disparaître.

Mis en face, peuple et soldat se reconnaîtront et la bourgeoisie autoritaire n'a plus à compter sur cet autre soutien de son organisme.

Une seule alliance reste au capitalisme, c'est le prêtre.

Nous avons indiqué plus haut quelles causes profondes séparaient le dogme catholique du principe révolutionnaire : mais reste le prêtre.

Celte personnalité qui n'appartient à aucun sexe, ne veut rien voir ni comprendre en dehors de son autocratie et des joies de la toute puissance.

Les prêtres, par le seul fait qu'ils existent, sont les dévoués de tonte autorité.

C'est à tort que l'on a cru pouvoir leur attribuer des préférences pour tel ou tel régime. Les chefs, les dignitairesestiment que le meilleurgouvernement est celui qui leur laisse la plus grande somme possible de pouvoir. Pour les autres — comme pour Sosie — c'est celui où l'on mange : (1)

(1) Comment se fait-il que vous haïssiez si fort la Révolution, demandait-on à Tabbé Maury : — Pour de ux raisons : la première, et c'est la meilleure, c'est qu'elle m'enlève mes bénéfices

(Mémoires de Lombart de Langres).

ce que la verve railleuse de Pothey traduisait par ce distique

Ea oe teRips*là, Jésus disait à ses apôtres :

a Notre verre est petit» buvons dans ceux 4es autres, i

Aussi le bourgeois voltairien qui, jadis avec les philosophes du xviir siècle, déclarait qu'il fallait « échenillerDieu »(l)soutient-il de toutes ses forces le cléricalisme tout en se riant dos principes religieux.

Le mot de Chamfort à Rivarol : « Vous êtes de ceux qui pardonnent tout le qial qu'ont fait les prêtres en songeant que, sans les prêtres, nous n'aurions pas la comédie de Tartuffe »

ne serait aujourd'hui qu'au mot d'esprit.

Ce ne sont pas les préoccupations littéraires qui retiennent les bourgeois si tant est que leur esprit tout tourné aux abêtissantes joie^ malsaines de cette fin de siècle ait encore conservé le sens de la littérature (2),

(1) a Voup n'arriverez à rien, %ï vpus ne déphristianisez \^ Révolutipn », répéta plus tard Mirabeau»

(2) On peut se rendre compte des conceptions littéraires de la bourgeoisie réactionnaire par l'extrait suivant d'un de ses meil' leurs écrivains :

c Ouf, maintenant, je peux laisser dire que Molière n'a d'autres ennemis que les fourbes qu'il a démasqués ; je pciii passer au pied de sa statue érigée sur nos plaoes publiques ; je peux entendre l'Acadéirie française regretter qu'il manfiuc à

Les applaudisseurs du pétomane ne peuvent apprécier ni connaître Molière.

Mais le prêtre est pour eux un agent merveiU leux, 11 façonne à l'obéissance, enseigne le respect du pouvoir constitué et « fait rendre à César ce qui appartient à César ». (1)

En prêchant la passivité devant une volonté toute-puissante, en dehors et au-dessus de Tappréciatîon et de la discussion du vulgaire, la soumission entière • aux décrets de la Providence b, le prêtre établit un frein puissant contre les expansions dangereuses.

Le prêtre, auxiliaire dévoué de toutes les

sa gloire ; je peux souffrir que de vains et de ridicules rhéteurs, esclaves de la popularité du mal, entament leurs phrases par un adjectif pour faire un piédestal de courage à ce flatteur, une couronne de franchise à ce menteur, une renommée de vertu à ce corrupteur. J*ai dit oe que j'avais à dire : Liberavi animam meam. Ceux qui sauront que j'ai vécu, «auront (jue je n'ai pa» fait parti du parterre qui canonise Scapin. » (^, V^UILLOT. Molière et Bourdaloue, 1877.)

(1) Dans une cérémonie funèbre, l'abbé Fauchet, alors prédicateur du roi, disait du haut de sa chaire : c Les faui interprètes des divers oracles ont voulu, au nom du ciel, faire ramper les peuples sous les volontés arbitraires des chefs ; ils ont consacré le despotisme ; ils ont rendu Dieu complice des tyrans. Ces faux docteurs triomphaient parce qu'il est écrit : liendez à César ce qui est à César. — Mais ce qui n'est pas à César, faudra-t-il aussi le lui rendre? Or, la liberté n'est pas à César, elle est à la naturo humaine, »> (Histoire parlementaire,)

tyrannies, règne en maître au village industriel et, par son éducation des enfants — qui, sous peine de renvoi du père, doivent « fréquenter » Jusqu'à leur entrée à l'atelier — par l'influence qu'il exerce sur l'esprit plus faible de la mère, concourt activement au maintien dans l'esclavage.

. < L'enfant troublerait tout, ne serait point « exact s'il n'était quitte deTéglise. Donc il faut « qu'il ait fait sa première communion » avant « même d'être admis au travail. Même obstacle « pour des millions d'enfants dans le monde « chrétien. Les plus pressants besoins de la « famille n'exemptent pas de passer par cette « filière. Elle est la môme pour toute classe, « toute race, pour l'enfant de campagne le moins a formé, pour l'enfant affiné des villes.

« Si cela se faisait sérieusement, la plupart en « resteraient fous. Mais il y a une certaine con- « nivence. Le père ne tient guère à la chose. Et « celui même qui gravement enseigne ces enti- .« tés creuses, qui les fait répéter, songe bien « moins à les faire comprendre qu'à plier la « jeune âme, à mettre sous le joug toutes les « générations nouvelles. Si l'enfant n'entend « rien et mot pour mot repète servilement, au « fond, c'est tout ce que l'on veut.

« Il oubliera ces mots ; deux choses en reste- « ront. Premièrement, la servilité ; il serabon

« sujet pour toute autorité, dressé pour ie tyran. « Deuxièmement son crâne ayant été forcé par « cette opération barbare, il ne sera pas fou, « mais infirme d'esprit^ disposé à traîner dans « les voies de routines, sans initiative, sans « vigueur, sans invention. (1) »

Mais hélas! le peuple a souvenance qu'en 1848 le clergé bénissait les arbres de la Liberté, et, de cette bénédiction» les arbres sont morts!

L'expérience est faite. Quelle que soit la bonne volonté du pape envers le Gouvernement capitaliste, les adhésions plus ou moins franches du clergé à la République bourgeoise, cette expérience a démontré combien funestes étaient les conséquences d'une pareille confiance.

Et le prolétariat répète le proverbe espagnol: II faut se méfier de Pane par derrière, dn boeuf par devant^ duprêtrede tous les côtés. »('2} C'est bien là cette fois la sagesse des nations.

(1) MicHELET. Nos Fils.

(2) Que comptez-YOus demander à l'Assemblée ? disait M. de Coigny en 1789 à un paysan de son baillage, élu député. — La suppression des pigeçns, des lapins et des moines. — Voilà un rapprochement assez singulier ? — Il est fort simple, Monseigneur : les premiers nou3 mangent en grains, les seconds en herbe, et les troisièmes en gerbe. {Correspondance de Grimm, 1738-1789).

t Les chaînes et les verges de l'esclavage —a dit Lamennais — c'est la faim. ».

Profonde parole; vraie aujourd'hui comme à répoque où le socialisme était à peine naissant, et où le peuple n'avait aucune connaissance des conditions économiques de la production*

Et de fait c'est sur cela que compte la classe dirigeante, décidée à user de tous les moyens pour retenir dans le salariat la population ouvrière. j

Le régime capitaliste permet à ceux qui disposent de la fortune d'avilir les salaires et de les réduire autant qu'ils le veulent.

Le marchandage les rend maîtres des taux.

Le machinisme, se substituant à la force de Phomme, a diminué la commande des bras et est venu apporter un nouvel appoint à l'exploitation patronale.

Autrefois, avec le petit patron, on n'avait pas à craindre ces coalitions qui ferment, à un jour donné, tous les ateliers d'une région et arrêtent toute une industrie (1).

(1) On se rappeUe que l'an dernier les fabricants de papier de paiUe du centre de la France, — et c'est la très grosse majorité des fabricants français — en conformité d'un enga-

,' D ailleurs^ dans le système du patronat» le ! prolétaire avait affaire à un homme et, quelque ; maiiyaise que puisse être la conscience d'un ■ homme, on trouve encore chez lui la possibilité d'un éclair de raison, de justice ou d'humanité,

Avec le système nouveau, l'ouvrier n'a plus devant lui qu'un chiffon de papier anonyme.

Où donc chercher la place du cœur, où trouver la conscience dans un chiffre ?

Ces actionnaires assemblés — qui croient au droit do vivre de leur argent, sans participation aucune au labeur — sont loin des conditions mêmes du travail. Ils ignorent, ou ne veulent pas savoir comment il s'exécute, quels sacrifices on demande, quelle dure oppression on impose aux travailleurs*

Le rendement de leur argent les intéresse seulenienti Le tant pour cent* est la chose unique qui les préoccupe.

Mais à côté d'eux sont les gros financiers, les administrateurs. Je ne veux môme pas parler de leurs employés qui, à force de zèle, — lisez : tracasseries et oppression — cherchent Tavan-

gement pris et signé à la chambre de commerce de Limoges, ont commencé à suspendre la marche de leurs usines pendant S6 heures par semaine, du samedi soir au lundi matin, c pour amener une augmentation du prix du papier. »

cernent et raugraentation de leur traitement!

Ces financiers, ces administrateurs, eux, se rendent bien un compte exact de la manière dont est mené le bétail humain, auquel si parcimonieusement ils mesurent la vie.

Sous les prétextes les plus divers, présentés avec l'hypocrite étiquette d'œuvres de bienfaisance et de philanthropie, ils rivent plus sûrement les ouvriers au servage. (I)

Que sont les corons dans les mines? Sinon le groupement profitable à l'employeur des ouvriers nécessaires à son exploitation, la surveillance plus facile de leur manière de vivre, la main-mise d'une façon plus complète sur leur indépendance.

Et encore, est-ce au moins un adoucissement aux charges du prolétariat ?

Il faut bien peu connaître la rapacité des exploiteurs capitalistes I Ce logement qu'ils donnent à loyer pour 60 francs par an leur rapporte plus de cinq pour cent de leur argent.

Je connais tel rentier de F État, tel déposant

(1) C'est bien le cas ici de rappeler la pensée du philosophe de Port-Royal :

« Es-tu moins esclave pour être aimé et flatté de ton maître ?

< Tu as bien du bien, esclave : ton maître te flatte, il te battra tantôt. >

Pascal.

I de la Caisse d'Epargne qui envieraient ce placement.

C'est dans ces conditions d'existence que se débab le salaire. « Tu penseras comme nous, sinon Pexpulsion du logis » — comme à Rivcde-Gier ; — « sinon plus de travail ; et alors la misère pour toi, la faim, la cruelle faim pour ta femme et tes enfants. »

Et sous cette menace terrible, — qui frappe rhomme non seulement dans sa chair et sa personne, mais encore et surtout dans ce qu'il a de plus cher, ses enfants — on exige l:s labeurs écrasants et les capitulations honteuses. Plus de liberté d'agir ni de penser autrement que le patron.

Cela s'est produit jusqu'à ces temps derniers. Mais une ère nquvelle est ouverte. Peu à peu, la loi économique du travail et de la production a pénétré les masses profondes du prolétariat et déjà, à diverses reprises, le capital et le travail se sont trouvés face à face.

: La légitimité de la propriété capitalisle a été contestée; et il est aujourd'hui avéré que la prépotence du capital est un crime monstrueux, un empiétement effronté sur les droits du travail. S'il a pu rester le maître, c'est grâce à la complicité des pouvoirs publics et à l'appui de la force que la Société bourgeoise a mise à sa disposilion.

J'entends bien ce que hurlent à chaque séance les députés bourgeois, quand nous défendons le peuple : « Le peuple, mais vous ne le représentez pas plus que nous. Nous lui sommes autant et plus sincèrement dévoués que vous. » Et tous avec ensemble d'accuser les socialistes de rechercher une popularité malsaine dans la propagande d'utopies irréalisables I

Peu nous chault des attaques et des calomnies; mais ces affirmations d'amour du peuple ne rappellent-elles pas invinciblement cette Assemblée de 1848 qui fit les journées de juin et qui perdit la République ? C'étaient là aussi les cris journaliers, les prétentions quotidiennes.

On sait quelles en furent les manifestations : la plus sanglante et la plus criminelle des répressions.

N'est-ce pas cet amour qu'exprimait Sénart lorsque, parlant des révoltés de juin, il s'écriait: « Fusillons-les, mais ne cessons pas de les chérir ? »

Eh bien 1 de pareilles tendresses épouvantent le peuple. Et maintenant qu'il sait que, seul son travail est la source intarissable du luxe des parasites, il veut avoir grande, libre^ égale sa place au banquet de la vie.

Il connaît l'histoire de la propriété minière* Il sait que — dans telle mine, les actions au début étaient de 300 francs, et qu'elles valent aujourd'hui près de 30,000 francs, sans que son salaire ait sensiblement changé, sans qu'aucune de ses misères ait été adoucie, aucune de ses souffrances soulagées (l).

Et pourtant, seul U a travaillé, seul il a assuré la production, seul il a augmenté le rendement d'argent, cependant que les capitaux oisifs, inactifs profitaient seuls de toute lactivito et de toute Tintelligence du prolétariat.

Il sait aussi que, dans le plus grand nombre de cas, cette soi-disant propriété est Tobjet de concessions presque gratuites, faites selon le bon vouloir.

Croit-on que ces constatations ne suffisent pas à Péclairer sur la justice de sa cause?

Oui, la crainte de la faim a retenu le peuple pendant longtemps, mais alors il était ignorant, isolé. Aujourd'hui, d'un bouta l'autre de l'uni-

(1) Le denier d'Anzin, a dit M. Millerand, était en 1757, quelque temps après la concession, d'une valeur de 300 à 400 francs. En 1872, il valait 1,200,000 francs.

..» Pour la compagnie do Lens, il a été, en 1835 émis 3,000 actions de 1,000 francs sur lesquels il n'a été versé que 300 francs. Ces titres acquis moyennant un débours de 300 francs, se vendaient, le 31 décembre 1892, au prix de 28,000 francs» (Clemenceau : La Mêlée Sociale.)

vers, les prolétaires, les serfs de la haute finance se sont connus, ont discuté leurs intérêts; ils se sont associés et ont pris conscience de leurs forces.

Ils ont vu que leur abaissement et leur renoncement ne les garantissaient pas même contre les dures atteintes de la famine, puisque Tinternationalisme capitaliste — celui que ne conspue pas la réaction bourgeoise — savait arrêter sans pitié le travail sur un point pour favoriser Técoulement des produits d'un autre chantier, ou pour empêcher la surproduction et l'accumulation de la matière fabriquée.

Demandez aux mineurs de Garmaux^, chez lesquels on restreignit, presque jusqu'à la supprimer, l'extraction du charbon pour favoriser l'écoulement des produits de Graissessac.

Dans cette période, si lumineuse par le génie et la grandeur des conceptions, qui précéda Ja Révolution française, quelques esprits d'élite avaient la prévision de ce que devrait être la Société établie sur les règles du juste.

Vaucanson venait de faire une révolution dans les arts mécaniques, non seulement par ses automates, mais par ses moulins et métiers. Il es-

pérait aflfranchir le travail d'une partie de sa lourde peine. Les Lyonnais pourtant s'insurgeaient contre ses inventions: « Qu'allons-nous « faire de nos bras? — Eh bien ! braves gens— « répondait Vaucanson — vous aurez le temps « d'embrasser vos femmes (1). »

Touchante parole et combien humaine. Un Tévolutionnaire de nos jours ne dirait pas mieux. Mais, hélas! loin de le faire plus libre, la machine a rendu plus dur le servage do l'ouvrier.

Au lieu — ce qui sera un jour — d'être pour lui un auxiliaire, un aide, diminuant le temps passé au travail, épargnant à ses bras, à son corps, les écœurantes et écrasantes besognes, elle est devenue un instrument d'oppression.

Détenue exclusivement par le capital elle s'est faite l'alliée de celui-ci. Produisant plus vite, elle a servi de prétexte à l'emploi d'un moins grand nombre d'ouvriers; de ce fait la demande du travail est devenue plus grande et, par suite, les salaires se sont avilis. Ceux-là qui n'avaient seulement pas de quoi se nourrir à leur faim ont encore été obligés de se contenter d'une paie plus faible, et Ton peut dire d'eux qu'ils travaillent non pour vivre mais pour ne pas mourir.

Et quelle répercussion I En produisant plus

(1) ArsIbnb H0USSAYE4 — Galerie historique du X Vllh siècle

vite et plus, on est arrivé à une surproductior telleque^ chaquejour, le besoin de main-d'œuvn diminue et que Tarmée des miséreux sans tra*' vail augmente sans cesse.

Le capital peut attendre ; en est-il de même des estomacs prolétariens? Femmes et enfants veulent vivre, et c'est surtout contre les riches que la faim est mauvaise conseillère : Male.fuada famés.

Parmi ceux qui attaquent les socialistes, les moins violents regardent leurs théories comme les rêveries de cerveaux creux; ne serait-ce pas plutôt l'affirmation des consciences pitoyables aux ventres creux ?

Peut-on croire que la bêtise humaine soit encore assez grande pour accepter les tortures de la faim sans rien tenter pour sortir de cette situation affreuse? Il se fait chaque jour, au foyer désolé et froid du pauvre, le scandaleux parallèle entre le bien-être, l'excès de luxe, la ' pléthoredejouissancesde ceux qui ne produisent | rien, ni ne travaillent aucunement et Pexcessive misère des autres qui — le voulant de toute leur âme, de toutes leurs forces — ne peuvent même avoir une parcelle de travail.

Il est, hélas I bien loin des pensées de la soci été actuelle, le rêve généreux d'un loisir s'aug mentant sans cesse et permettant à l'ouvrier les joies de la famille, l'instruction possible et sur-

tout réducation paternelle aux enfants. « Vous aurez le temps d'embrasser vos femmes! » C'est à-dire la dignité, la joie rendue au ménage.

Vauoanson serait de nos jours considéré comme un meneur dangereux et coupable, pour oser seulement songer d'une pareille liberté laissée au prolétaire, que la bourgeoisie féroce veut abrutir par un labeur sans trêve ou dégrader par la misère sans issue.

Mais ridée fait son chemin. Déjà, partout, on réclame moins d'heures de travail et — sublime aspiration du peuple I — non pas seulement pour le repos plus grand, mais surtout pour la possibilité de s'instruire davantage et d'abolir les concurrences au rabais, les marchandages spoliateurs, en un mot, de trouver pour tous le nécessaire.

Non, ce n'est pas un instinct de paresse, mais une haute conception de solidarité que le mouvement prolétarien pour la diminution des heures de travail. Et cela est si vrai que, comme corollaire indispensable, le prolétariat réclame le minimum des salaires.

Mais à cela, l'impitoyable capital s'oppose.

Opposition imbécile, car de telles réformes eussent pu retarder encore réclosion de la Révolution libératrice; opposition bénie, car elle montre définitivement, sans ambages, sans illusions possibles,qu^iln'y arien a attendre d'u

monde organisé économiquement et politiquement comme le nôtre.

. Proudhon disait : « Il y aura des révolutions f Jusqu'à ce que la Révolution soit faite ». Eh bien, non, il n'y aura plus de révolutions; grâce à Tégoïsme implacable de la bourgeoisie dirigeante, il n'y aura que la Révolution : tout le monde le sent, tout le monde le comprend, même ceux qui résistent (1).

Les dirigeants le savent^, mais ils espèrent un délai pour achever leur vie de jouissances et ils ne veulent pas voir au-delà (2). Louis XV, lui aussi prévoyait les temps nouveaux de 1789 ; Use

(1) cOn touchera sans doute à des stations pénibles :1e monde ne saurait changer de face sans qu'il y ait douleur ; mais encore un coup ce ne seront pas des révolutions à part , ce sera la grande révolution allant à son terme. > (Chateaubriand : Mémoires d Outre-Tombe).

(2) c Et cependant les illusions surabondent, et plus on esi près de sa fin plus on croit vivre. On aperçoit des monarques qui se figurent être des monarques, des ministres qui pensent être des ministres, des députés qui prennent au sérieux leurs discours, des propriétaires qui, possédant ce matin, sont persuadés qu'ils posséderont ce soir... Auprès des mesquines loteries con-

' tingentes, le genre humain joue la grande partie. Les rois tiennent encore les cartes, et il les tiennent pour les nations. Celles-ci vaudront-elles mieux que les monarques ? Question à part, qui n'altère pas le fait principal... De quelle importance sont des amusettes d^enfanls, des ombres glissant sur la blancheur d'un linceul. » (Chatkaubrund).

laissait aller qaand même aux plaisirs, ne voulant voir que lui et disant à ceux qui lui montraient l'abîme où courait la royauté : « Après moi le déluge. »

L'heure a sonné! Le mouvement merveilleux de la Révolution française a pu être confisqué par la bourgeoisie qui, depuis quatre siècles, se préparait et que l'instruction acquise appelait à prendre la direction des affaires. Mais ces mandataires infidèles voient leurs agissements découverts. Le peuple demande des comptes ; on les lui refuse. Il demande sa part égale dans la vie sociale ; on le bafoue. On croit le berner, le tromper. Erreur; on l'a rendu plus fort pour comprendre, et pour prendre ce qu'on ne veut pas lui donner.

J'entends le reproche: « Vous ne parlez que « des ouvriers. Tel peutôtre leur état d'âme, mais « croyez-vous que le pays les suive, et ne voyez- « vous pas les masses paysannes se levant ef- « frayées contre le mouvement révolution- « naire ? »

Ce fut longtemps une tactique du parti bourgeois de présenter comme antagoniques les intérêts des travailleurs des champs et de la ville.

On a de môme, pendant de longues années, exploité cette grossière invention contre la République.

Les gens, qui se font un monopole du patriotisme, ne craignaient point de jeter ainsi la zizanie et la discorde entre les diverses fractions de la population et de tâcher à les diviser d'une manière irrémissible. Au lieu de concourir à la pacification des esprits, de faire disparaître tout ce qui pouvait être une cause d'erreur dans les relations sociales, ils grossissaient au contraire et attisaient les haines séculaires, se souciant peu d'avoir une France unie pourvu qu'ils eussent une France asservie.

Mais, malgré eux, le rapprochement s*est fait, et ces frères que leur égoïme avait un moment rendus ennemis se sont reconnus.

L'expérience et l'instruction leur ont démontré que des répercussions, utiles ou mauvaises, s'exerçaient de l'un à Tautre, et que leur prospérité ou leur malheur avaient des causes communes.

La campagne est devenue aussi attachée à la République que la ville ; les élections le démontrent chaque jour. Et l'esprit pratique du paysan devait facilement en mesurer les conséquences et ne plus s'en effrayer.

Plus encore qu'a certains artisans, la rude poigne du maître se fait sentir au prolétaire des

champs dans le contact journalier avec Tégoïsme propriétaire. Dès qu'il a commencé à réfléchir, à penser, il a vu que ceux-là répugnaient le plus à la République qui voulaient conserver intacts les privilèges exorbitants.

Aussi c'est surtout contre eux qu'il a commencé à lutter, et c'est de leur tyrannique influence qu'il a voulu secouer le joug en venant au gouvernement républicain.

Il faut bien reconnaître, d'ailleurs, qu'il ne pouvait avoir aucune confiance au régime parlementaire dont l'unique réforme est le changement de personnes.

Son mépris était absolu pour les politiciens, et il ne se donnait môme pas la peine de choisir ses élus, laissant en place celui qui y était déjà sous le prétexte suffisamment dédaigneux « qu'il valait mieux engraisser un gras qu'un maigre. »

C'est dire quel respect il professait pour les parlementaires qui, du reste, faisaient tout pour augmenter cette prévention. Qu'était-ce après tont pour eux que le paysan? Une espèce de brute à laquelle on ne demandait qu'un labeur écrasant et, à certaines périodes, des votes qu'on 9.vait bien soin de lui dicter, sous la menace de suppression de travail.

Il faut en rabattre à l'heure présente où Pinstruction a, petit à petit, pénétré jusqu'au fond

dos hameaux. D'un autre côté, grâce à la puissance de travail des campagnards, ceux-ci ont fini par conquérir une indépendance plus grande ; les relations plus faciles et plus répétées avec la ville ont élargi le cercle de leurs idées ; les fils revenus du service militaire ont rap.porté des pensées nouvelles; la superstition a diminué et avec ces germes féconds d'indépendance, l'esprit d'examen a conquis leur conscience.

Ce jour là, il a fallu changer la tactique.

Les bourgeois, alliés du capitalisme, ont alors transformé leurs moyens de propagande. Ils se sont faits les flatteurs de l'agriculture, ils l'ont louée dans des dithyrambes superbes.

Mais, de même que les pa3''sans avaient rapporté de l'école la forte impression des sentences du fabuliste, et qu'ils avaient répété : « Notre ennemi c'est notre maître », ils se sont aussi rappelé que : « Tout flatteur vit aux dépens de « celui qui l'écoute. »

Ils ne se sont pas trompés longtemps aux sonores déclamations des soi-disant protecteurs de l'agriculture ; et leur bon sens leur a montré le leurre fallacieux des mesures que l'on édictait, disait-on, uniquement pour les favoriser.

Ah ! on a pu faire croire un instant à l'efficacité de la protection à outrance et des tarifs douaniers; mais la leçon du temps a promptement dissipé cette erreur.

Les droits sur les blés, sur les vins étrangers, etc.,n'onten rien profité, auxproducteurs directs, mais seulement aux intermédiaires et aux gros capitaux qui monopolisent les achats et font la loi sur le marché. Par contre, ils ont fait croître dans une très forte proportion le prix des objets manufacturés.

De même que la folie protectionniste, dont souffre tant aujourd'hui le petit commerce, n'a en rien profité à la démocratie ouvrière, elle n'a non plus soulagé en rien la démocratie rurale.

On peut môme affirmer qu'elle n'a été, pour toutes les deux, qu'une nouvelle cause de souffrances.

D'ailleurs, mis au pied du mur, ces défenseurs si dévoués dans leurs superbes discours, aux ouvriers de la terre n'ont pas tardé à laisser passer le bout de Toreille.

Quand les socialistes demandent la suppression de l'impôt foncier, on ne trouve pas une majorité pour faire aboutir cette réforme ; quand les socialistes réclament la suppression des privilèges et des charges somptuaires, nos bons bourgeois s'empressent, à Tenvi, de les vouloir maintenir; quand les socialistes demandent le retour des chemins de fer à TEtat — ce qui amènerait l'abaissement très considérable des prix de transport, et faciliterait les transactions — les dirigeants gardent pour les grandes compa-

gaies toutes les tendresses vraies; et, bien peu alors, pèsent dans la raison de leurs votes les fausses déclamations pour le producteur des champs.

Le paysan lit à Theure actuelle; il a compris, ce qu'il y a de vrai dans les calomnies dont on accable le socialisme. On ne Teffrayoplus avec les gros mots. Allez lui parler des partageux, et vous verrez quels rires vous accueilleront.

Gomme les ouvriers des villes, les paysans sont assoiffés de justice (1), et ils comprennent

(1) Jules Si«iQU écrivait récemment :

< Les conservateurs se disent pour se rassurer qu^ lea paysans n'achètent point de journaux et qu'ils ne vont pas 4ux conférences, qu'ils sont routiniers et casaniers, qu'on formera difficilement de grands courants dans cette multitude d'isolés, que la propriété territoriale est divisée en parcelles de plus en plus minimes, qu'il y a deux millions de propriétaires parmi nos paysans, et que ces propriétaires le sont jusqu'au:ç dents.

a Ces beaux raisonnements ne ma tranquillisent qu'^ demi. Je crains bien que ce paysan, sur lequel on compte, ne soit plus l'ancien paysan. Il y a eu bien du changement depuis un quart da siècle.

n IjQ paysan d'autrefois ne. savait pas ^ire. 1\ n'en est p^s ^e, fliêi^Q aujourd'hui. On a répandu dans les écoles et clans les bibliothèques populaires de petits livres dont on n'a pas touj[o^r^ mesuré la portée. On a créé une matière abonnable pour les journaux à un sou, introduit dans la vie plus de bien-être et même un certain luxe. En môme temps, on a d*nué lieu à des ccmYoitises... Les ponserva-teurs on^ eux-mêi^es prépa^'é le» pçgf sans à devenir pour les socialistes un auditoire docilç. . . |

quelle grandeur il y a dans la laite sociale pour la vérité et le droit. L'hymne révolutionnaire, tout d'amour pour les petits, de pitié pour les faibles, de revendication pour les parias et les exploités, est devenu leur chant sacré.

Et, comme leurs ancêtres, remplis d'une sainte émotion, ils se sont levés, prêts à marcher, au vieux cri : « Guerre au château, paix aux chaumières! »

Nul ne le peut nier; le socialisme a commencé la conquête des champs. Tous les journaux réacteurs le reconnaissent et jettent le cri d'alarme.

Cela était facile à prévoir. Le malentendu devait cesser à la première entrevue. La logodiarrhée des conservateurs ralliés et des satisfaits opportunistes ne pouvait plus longtemps influencer la haute et saine raison de nos campagnards.

Les repus de la République bourgeoise •— ardents réformateurs jusqu'à leur avènement au pouvoir — n'ont rien changé aux exactions et aux contraintes qu'ils subissaient; et les campagnards ont alors tourné leurs espérances vers le socialisme qui se réclame du programme

de justice et d'égalité démocratiques^ qu^aux diverses périodes historiques d'émancipation, acclamaient leurs pères, les Jacques.

Un jour^dans un club, Ghamfort monta à la tribune pour parler du despotisme et de la démocratie. Tout son discours tint dans une phrase. « Moi tout ; le reste rien : voilà le despo- * tisme. Moi, c'est un autre , un autre c'est niûi : voilà la démocratie. »

On se croirait encore à l'aurore de la Révololion, tant ce discours est toujours d'actualité!

Le despotisme du capital cent fois plus inique, plus injustifié, plus bas — puisqu'une s'inspire que des appétits d'un abject égoïsme — s'est substitué au despotisme royal.

Ce dernier essayait de se motiver par la nécessité d'une tutelle pour un peuple incapable de faire lui-même ses alBFaires ; et c'est sous les apparences du bien public qu'il cachait l'inanité de son droit. Il pouvait invoquer la longue possession d'état ; dire> qu'aux âges premiers de Thistoire, la souveraineté lui avait été donnée par le consentement populaire aux Champs de Mars et de Mai.

Derrière lui se développait une longue suite de règnes, dont quelques-uns ne furent pas sans gloire; et, parmi les ancêtres, d'aucuns avaient été réellement des défenseurs pour le peuple écrasé par la noblesse.

Cette noblesse pouvait» elle aussi, se réclamer des pactes primitifs et des services rendus au temps des guerres.

En un mot, l'injustice de leur situation, la vanité de leurs prétentions se couvraient de prétextes ayant, en apparence, des fondements généreux.

Mais le capitalisme, de quoi peut-il se recommander ? Aucune raison élevée n'a jamais guidé sa pensée; seuls les désirs effrénés de jouissances purement matérielles l'inspirent.

Quoi de plus honteux et de plus méprisable que cette tyrannie du vice s'imposant à tous? Quelles origines? le vol, la rapine, Tabus de confiance.

Cherchez le point de départ des grosses fortunes^ vous le trouverez dans l'exploitation des hommes, et vous en verrez les bases établies sur les cadavres de milliers et de milliers d'êtres tués à la peine ou morts de faim.

Cette aristocratie de l'argent n'a jamais eu ni cœur ni honneur. Le cœur? à quoi bon pour qui tout est matière de trafic ou de négoce.

L'honneur? allons donc, puisque c'est une chose qui se paie et dont on peut faire bénéfice.

De cette classe, les cerveaux eux-mêmes sont rebelles aux grandes et nobles idées ; rien ne reste plus en eux que la science de l'usure et du

dol : rintelligence a fait place aux appétits brutaux.

A quelques centaines de mille, ils détiennent la îortune de la France, et toujours et encore ils ne pensent qu'à augmenter leur richesse. Leur Souverain modèle, celui qui fut le roi de leur cœur, Louis-Philippe, — pourtant le plus riche particulier de France, — écrivait à son fils Joinville, le 22 juin 1843^ pour le féliciter d'un mariage qui assurait son « bien-être >.

Comme les anciens despotes, les nouveaux veulent être tout et que les autres ne soient rien. Chair à travail ou chair à plaisir, c'est le seul rôle qu'ils admettent pour ce qui n'est pas eux.

Il ne faut donc pas trop s'étonner de la haine aggravée de mépris que le peuple ressent pour la bourgeoisie. Tant que Teffort resta isolée le peuple a été vaincu par l'habile organisation sociale établie par ses spoliateurs.

C'est dans des flots de sang qu'ont été noyées les revendications ouvrières ; sous les répressions les plus odieusement brutales qu'elles ont été étouffées. Juin 48 et Mai 71 resteront comme la marque infamante de la bourgeoisie, car ce sont là des signes pareils à la tâche de sang de Lady Macbeth : ^ L'Océan tout entier ne les laverait pas. >

Aux luttes communes, aux défaites supportées

- Ho -

ensemble, les homtoes reçoivent des leçotis qui assurent l'avenir. Ils apprennent à se connaître, à s'estiméi' ; ils voient les causes funestes de leur faiblesse dans le manque d'entente et d^unlon.

Aussi, paysans et ouvriers se sont-ils associés dans une communauté d'aspirations, d'espèratices,d^énergie. Le passé leur a montré la force de la cohésion, la puissance qu'elle apportait à leurs ennemis, et combien la coalition des intérêts était un puissant levier.

La solidarité est devenue dès ce moment une vertu populaire. Les merveilleux exemples donnés chaque jour font bien voir que : « Un pour tous, tous pour un » n'est plus seulement une vaine formule. Et cela est bon ; car il est de haute et saine moralité que les justes causes finissent par triompher. La lutte s'annonce dans des conditions meilleures qu'aux temps passés.

L*êgoïsme étroit a complètement disparu.

L'entente pleine et entière s'est faite entre leâ corporations, entre les diverses branches de la famille prolétarienne. Travailleurs de la ville ou des champs marchent résolus, sous Une môme bannière et avec un ensemble plein de menaces contre l'ancien monde.

Le « un pour tous, tous pour un » qui paraissait restreint aux besoins de tel ou tel groupe.

s'est élargi et se comprend maintenant de luniversalité humaine.

A Tôtroit égoïsme de la classe bourgeoise qui veut être tout et avoir tout, la démocratie — rayonnante des désintéressements sublimes, sans s'arrêter aux idées d'oppression ou de cruelles représailles — oppose la grandeur de son rêve d'égalité : t Un autre c'est moi; moi c'est un autre. >

Qui peut hésiter encore et quel blasphème que de douter de la victoire I

Ah lies droits douaniers! quelle campagne honteuse de duplicité et de mensonge on a mené avec cela 1 Gomme on a répété sur tous les tons aux agriculteurs que là était le salut, le spécifique puissant contre la mévente et la ruine qui en découlaient 1 Gomme on a conspué ceux qui disaient au peuple l'immense duperie qui se cachait sous ces théories 1

On les déclarait traîtres à la patrie et aux intérêts agricoles,quand ils dénonçaient les manœuvres capitalistes et les spéculations financières, dissimulées derrière ces prétendues réformes.

Les résultats leur ont, hélas 1 donné raison (1).. Il était facile de le prédire et seul l'examen des faits eut dû démontrer les véritables intentions des outranciers de la protection. Qu'est-ce que voter des droits, si l'on n'empêche pas la spéculation de les tourner, si Ton se refuse aux précautions nécessaires ? Qu'est-ce, sinon, sous un prétexte trompeur, favoriser et encourager cette spéculation?

C'était bien là l'idée de derrière la tète, puisque l'on voit les mêmes hommes repousser toutes les mesures de précautions et, entre autres, celles préconisées au comice de Ghâlonssur-Marne, contre les fraudes en douane.

(1) a La Société des Agricult6ur5 de France vous a dit : Nous demandons des droits compensateurs, des droits qui mettent les producteurs français dans une situation équitable Tis-à-vis des producteurs étrangers; nous avons des charges que d'autres n'ont pas, il faut compenser ces charges par des droits de douane qui viendront d'une part alléger les charges, et d'autres part établir Téquibre.

c Voilà ce que nous avons dit tous ensemble, et nous avons eu raison de le dire.

€ Hais, Messieurs, voilà que cette théorie se trouve absolument faussée, et que les désillusions sont arrivées. Nous sommes partis de droits compensateurs modérés, nous les avons élevés au fur et à mesure que nous avons cru que les circonstances devaient nous porter à les élever, et malgré tout nous avons vu nos produits baisser d'une façon presque continue. »

(Société des Agriculteurs de France. — Conférence de M. Lesueur, séance du 21 février 1895.)

. Et quel tapage pour le vinage ou les raisins sec& ! Mais en même temps oïl retarde toujours la réforme de l'impôt des boissons qui, — supprimant les droits de régie, l'exercise, Timpôt d'octroi — eût diminué de près de cinquante pour cent les prix et, par suite, augtneîité la clientèle d'acheteurs.

Nous avons vu plus haut que l'intéMt t)orté aux grandes Compagnies par la bourgeoisie capitaliste la faisait s'opposer au retoilr complet à l'Etat, et à leur transformation en services publics, des canaux et des chemins de fer.

Quels utopistes que les socialistes qui tetllent diminuer tellement les frais de transpol-t, qu'ils ne puissent plus être considérés comme un élément important du prix des marchandises 1

Quelle criminelle folie de vouloir délivrer la terre des charges qui Técrasent par la suppression de l'impôt foncier — tout au moins pour la petite propriété — et, par la progressivité de l'impôt, non plus sur les pauvres, telle qu'elle existe aujourd'hui, mais sur la richesse, le luxe, le superflu 1

Aussi avec quelle touchante unanimité, nos représentants bourgeois accueillent-ils ces propositions et quel déchaînement de sarcasmes et d'insultes I

Si l'on veut que l'outillage agricole soit fourni au prolétaire des champs par la coîn-

mune et cela gratuitement; si Pon veut favoriser l'usage des engrais en les rendant accessibles à tous ; si l'on veut supprimer l'usure si terrible aux serfs de la terre; si l'on veut, en un mot, faite une réforme quelconque, dont la compensation soit établie sur l'oisiveté et Tinutilité sociales des gros détenteurs de la for* tune, les fatceurs qui, hier, se disaient tout dévoués à l'agriculture, font volte-face et c'est à coup de doubles bulletins qu'ils enterrent les améliorations demandées.

Paysans, nos frères, vous avez vu ces hommes à l'œuvre et vous les avez jugés. Leurs promesses ne vous touchent plils et vous leilr répondez dans un haussement d'épaules par le vieil adage gascon « pla paouré que pot pas prouinetré; — bien pauvre qui ne peut pro»

mettre. ^

Et déjà, d'un bout du pays paysan à l'autre, j'entends les ricanements moqueurs qui répondent aux bavàssages sempiternels des réacteurs. Quatid ceux-ci se prétendent les seuls soutiens des intérêts populaires, une crainte vient à l'esprit matois du campagnard, il se souvient que < là corde, elle aussi, soutient le pendu, d

Et le résultat ne saurait lui plaire.

Mais pourtant, disent qaelqnes-uns, si Ton voulait faire de bonnes lois, bien étudiées et bien inspirées ?

Et, bonnes gens, savez-vôus ce que c'est que la loi?

Croyez-vous que ce soit le procès-verbal, toujours modifié, des remèdes apportés aux besoins publics? Pensez-vous que ce soit le registre, toujours ouvert, des mesures propres à rendre toute sécurité à la conscience humaine, à rétablir la stricte égalité^ au fur et à mesure que les événements, les découvertes nouvelles, les transformations de la vie, les avatars de la production ou de la consommation détruisent l'équivalence des fonctions et des êtres?

La loi est comme la borne que le voyageur place sur son chemin : elle mesure la distance parcourue, mais le lendemain la route est encore ouverte. Plus encore : la borne du chemin n'est qu'une mesure ; la loi a la prétention d'être une solution; une solution presqu'immuable d'un état de choses changeant à l'infini et variant sans cesse , quelle folie I

C'est pour n'avoir pas vu cela que, depuis la Révolution française, tous les gouvernements

ont péri, et que, malgré la proclamation des Droits de l'homme, les efforts des philosophes, les découvertes de la science, on peut dire d'eux tous, quels qu'ils soient, ce que Grégoire disait des rois : € leur histoire est le martyrologe des peuples. 1^

Il faut revenir à ce que nous avons dit de la loi et qui pourrait paraître obscur. Gomment se font les lois et à quoi correspondent-elles ? Répondre à ces deux questions illuminera d'un jour tout nouveau l'impuissance où elles sont de remédier en quoi que ce soit au mal social.

Les lois ne sont pas un simple enregistrement des méthodes nouvelles à mesure que celles-ci sont employées ; elles ont, au contraire^, une prétention de se perpétuer et de survivre à l'état de choses pour lequel elles ont été faites. Au lieu d'être une constatation des progrès réalisés, elles sont une digue contre la marche du progrès. En effet, quand l'injustice devient par trop criante, qu'elle fait un tel scandale quel'égoïsme lui-même s'en émeut, quand, d'un consentement unanime, d'un bout à l'autre du pays retentit une clameur de haro, il faut agir et on légifégre. Je suppose — hélas! supposition bien gratuite et que les faits démentent, — je suppose que, de bonne foi, la loi nouvelle soit la conséquence de ce changement de mœurs,

que nulle hypocrisie ne se caché sous ses nombreuses formules, que nul piège tie se dissimule dans ses articles, et que Tégoïsme et l^ntérôt des classes dirigeantes capitulent^ que sera-ôe autre chose que le constat d'un progtês atràché? Progrès soit ! mais non toujours perfectible — ce qui est Tessence du progrès — grâce aU caractère de perpétuité et d'immutabilité que les législateurs veulent donner à la loi (1);

Or, le progrès qui s'artête, ne fût-ce qU'llti instant, qui est retardé dans sa marche, qui né progresse pas sans cesse en un mot, est uù progrès mort et inefficace. C'est de lui qu'dti petit dire avec le poète : « Je tie fis que passer, il n'était déjà plus. »

On raconte que le dilc de Lailzuti, sépàfé d^àvec sa femme depuis plus de dix ans, déjeunait uti jour en joyeuse compagnie. Par manièfé de plaisanterie, uil de ses camarades lui dit : € Lauzun, que dirais-tu, si l'on t'annonçait que

(1) € tlien n'est si fautif que ces lois qui redressent les fautes; qui leur obéit parce qu'elles sont justes, obéit à la justice qu'il iiliaglne, mais non pas à l'essence de la loi : elle est toute ratnasséd eh soi; elle est loi et rien davantage. Qui voudra en examiner le motif, le trouvera si faible et si léger que, s'il n'est accoutumé à contempler les prodiges de l'imagination humaine^ il admirera que quelques siècles lui aient tant acquis de pompe et de révérence. > Cette pensées de Pascal expliqué Tétatd'esprit des législateurs.

ta femme vient d'accoucher d'un garçon ? • Lauzun réfléchit un instant et répondit :« Je lui écrirais: je remercie le ciel, Madame, qui enfin a béni notre union (1) ^.

N'est-ce pas là l'histoire de notre législation bourgeoise ? Quand après avoir — pendant hé-^ las ! plus de dix ans — nié le progrès, rompu l'alliance avec lui, nos dirigeants sont acculés à une concession, à un changement, ils s'écrient, comme Lauzun,avecun enthousiasme résigné :

a Remercié soit le ciel qui bénit Puniorl de la raison et du progrès ».

Queille leçon pour le peuple 1 Puisqu'ils sont si heureux de ce qu'on leur arrache, il faut redoubler d'efforts et de volonté pour réaliser l'état nouveau : leur bonheur alors ne connaîtra plus de bornes.

On le voit : les lois sont impuissantes à amener Tère si désirée de justice et de vérité, verâ laquelle tendent tous les esprits droits et généreux. G*est à peine si quelquefois elles peuvent être un palliatif.

C'en est donc fait de la théorie si longtemps

(1) ClIABÎFORT.

ressassée « marcher lentement pour arriver sûrement ».

Ce progrès incessant dont parlent si abondamment les politiciens et qui devrait être la règle, n'est qu'une hypocrisie honteuse tant que les intérêts ne sont pas communs et que les droits ne sont pas égaux.

Le caractère permanent des lois est certainement une des causes principales de la crise que nous traversons. Les principes si vantés du code civil, dont on veut toujours les faire découler^ ne sont pas un des facteurs les moins importants dans l'état d'inquiétude dont nous supportonsle poids (l).

(1) ii A force de travail, dit M. MalleviUe, nous panî âmes a fairo u[i code civil en quatre mois. » — u Un code n'est pas une œuvro d*art, et peu importerait à sa valeur l'absence de ce mérite, .si d'ailleurs il réfléchissait complètement Vétai social pour lequel il serait fait ». — Histoires des principes desinstilutions H des lois delà RcvolvAion française. — M. F. Lafbr' iLiivKEj 1850. — « Ce n'est pas dans un tel moment, que l'on peut se promettre de régler les choses et les hommes avec cette aagcs^soquipmide aux établissements durables. — Discours préliminaire du projet de code.

a Le i;ûde civil ne saurait nous inspirer nulle superstition. Il n'a évidemment nulle valeur doctrinale. C'est une transaction fatte à propos entre les partis fatigués de lutter, et incapables de s'ctiieiîdre* Rien de plus. Quelle pouvait être la portée d'esprit do st's rédacteurs lorsqu'ils ont dit que la propriété était le droit d'user et d'abuser et lorsque, à propos du droit de tester, ils ont qualifié les dispositions du testateur de libéralités ? Qu'on leur

Etablis pour une époque tout autre ils ont pu

[rendre des services. Nul ne songe à le nier. Mais

[ avant eux, certaines ordonnances, certains édits

royaux avaient aussi consacré et amené des

changements qui furent profitables aux classes

moyennes.

Si les constituants de 1789 avaient tout voulu tirer de ces ordonnances et de ces édits, on se demande ce qu'aurait été la Révolution.

Le monde matériel dans soa incessante variété, dans le développement éternel de ses formes ne se laisse pas arrêter par les doctrines do tel jour, de telle heure.

La science, la philosophie se transmuent et changent en môme temps que lui. Les secrets

laisse la réputation de praticiens distingués, soit I Mais qu'on se garde d'avoir pour eux des prétentions plus diverses ». — Courcelle-Seneuil. — Journal des Économistes. — Juin 1865,

« n ne peut échapper à l'observateur attentif, que la société nouvelle commence à éprouver quelque gène, à no plus se sentir complètement à l'aise dans les limites posées par nos codes.

c II est des points où, grâce à son développement, la société se trouve, je ne veux pas dire arrêtée, mais comprimée ; ailleurs, par une brusque transition, la loi civile ne lui offre aucun point d'appui, aucun soutien. Ici le lien est trop raide, là trop lâche. Le corps social et la loi civile ne paraissent plus exactement faits l'un pour l'autre, et rien n'annonce que ce désaccord soit chose accidentelle ou passagère. » — Rossi., 1837. — Observations sur le droit civil français considéré dans ses rapports avec l'état économique de la société. — Mélanges T. II,

de la nature se découvrent et, avec eux> arrivent les applications, les méthodes qui renversent les civilisations anciennes et créent les civilisa* tions nouvelles.

Qui ne connaît Texode de Thumanitô à travers l'état sauvage, la constitution familiale de la tribu, le despotisme, le colonat, le Bervage, jusqu'au salariat (1)?

Mais le salariat n'existait pas en 17891 La grande industrie n'était pas encore, la culture financière du capital par la société anonyme n'était pas môme entrevue 1 Que peuvent donc tenir dans la direction du monde nouveau, sorti de cet état de choses, les conceptions d'hommes qui pensaient pour leur temps et leur époque ?

Mais l'Amérique naissait à peine; les moyens de communication étaient rares ; les chemins de fer n'étaient pas créés, ni l'électricité avec seg applications si diverses, toujours plus admirables et plus puissantes, ni les télégraphes, ni

(1) M. Ârcêfl Sacré définit ainsi 16 salaraiftt: b On ne peut nier que le salarial ne soit la continuatiou dô Ttsclafage. C*est resclaragë transformé, mais ses rigueurs sdnt les mémos « D'autre part, le capitalisme, qui est Tâme des tiellles aociétcft, ne subsiste que par le salariat : c'est donc le cdpitalism* qu'il faut reiiterser pour airranchir les travailleurs. Los salariés des deux mondes se Icyent pour cette immense révolution Sociale. » {Fin du patronal.)

le téléphone I La machiné à vapetlr appliquée aux bateaux était une utopie, au dite de Napoléon ; — Thiers devait bien dire plus tard que la locomotive ne serait qu*un joujou de laboratoire I — la colonisation était purement commerciale et pas encore agricole. Qu'étaient alors c^s immenses cités de l'Australie : Melbourne (500,000 habitants) ne commença que vers 1835*

Et malgré tous ces éléments inconnus au commencement du siècle, on veut persister à régler et à ordonner tout d'après les décrets d'hommes qui n'en purent pas même avoir la prévision.

Hier encore, à ceux qui demandaient Timpôt sur le revenu et sa progressivité on répondait par un argument que Ton considérait comme décisif t la Constituante a condamné Timpôt stir le revenu, vous allez contre les principes de la Révolution. »

Enfantillages de rhéteurs creux et superficiels, basés d'ailleurs sur une affirmation erronnée.

Eh quoi ! on ne voit donc pas que la Constituante venait de changer les conditions de la propriété, qu'elle l'avait morcelée à Tlnfinl, qu'elle en avait assuré la division constante par l'abolition du droit d'aînesse ? Dans sa conception, le revenu était seulement le produit du travail.

Elle frappait le capital et en admettant en

principe la progressivité de Timpôt, (1) croyait

(1) Ce n'est pas seulement en principe, mais bien enfait, que la Constituante établit la progressivité. Le texte de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen ne laisse aucun doute : la contribution devait être répartie, entre tous les citoyens, en raison de leurs facultés.

Les adversaires l'ont bien compris et c'est pour cela qu'ils n'ont pas reculé devant l'altération du texte, et qu'ils ont dit : en proportion de leurs facultés. M. M. F. Laferrière, professeur de droit honoraire et inspecteur de l'ordre du droit, ancien conseiller d'Etat l'avoue ingénement dans son Histoire des principes, des institutiois et des lois de la Révolution française: c La déclaration article 13, écrit-il, dit en raison de leurs facultés, mais le sens de ces mots était celui que Ton attache ordinairement aux mots en proportion ', nous employons cette dernière expression pour éviter l'équivoque qu'on a cru trouver dans les mots en raison lors de la constitution de 1848. Les mots en raison ont paru à M. Goudchaux, alors ministre, et à la majorité entraîner l'idée de l'impôt progressif... »

Combien admirable la naïveté de ce bon professeur de droit q<ii sait pourtant quelle valeur précieuse ont, dans l'interprétation, tous les termes d'une loi ! Il faut lui tenir compte pourtant de ce qu'en altérant le texte pour le faire cadrer avec ses désirs, sa conscience de juriste lui en a imposé la restitution exacte dans une note.

Le décret du l*"" janvier 1791 ne peu du reste laisser place à aucune équivoque, c C'est la valeur du loyer d'habitation — Laferrière, ouvrage cité- — que l'Asssemblée a prise pour signe de la fortune mobilière et la base de la contribution. La loi a supposé que l'importance ou la médiocrité de l'habitation révélait l'abondance ou la médiocrité des revenus ou des ressources professionnelles^ mais comme elle était dans un ordre d'idées un peu conjecturales, au lieu de fixer le même taux que pour la contribution foncière, elle a pris pour base

I assurer ainsi une juste répartition. Mais le capital alors c'était seulement la terre et les habitations-

On ne pouvait prévoir la forme qu'il a prise aujourd'hui. Gomment aurait-on pu en juger les effets ?

Est-ce que le jeu de l'argent vivant de lui-même, sans aucun effort de la part de celui qui le dé-

de contribution mobilière le vingtième ou le dix-huitième des revenus présumés d'après la valeur localive des logements. L'impôt ordinaire était le sou pour livre (cinq pour cent) du vidgtième des revenus ainsi présumés. Le décret du !•*" janvier 1791 contient des tables de proportions entre le loyer et le revenu. C'était donc biennn impôt sur les revenus que l'Assemblée Constituante a voulu créer en établissant la contribution mobilière.

« Les tables de proportion figurant au décret du l" janvier 1791, partent de cette observation do fait, que le pauvre met dans la dépense de son loyer une part de son revenu plus forte que le riche. Ainsi quand le loyer est au dessous de 100 francs, il est censé représenter la moitié du revenu ; de 100 francs à 500 francs le 1/3; de 500 francs à 1,000 le 1/4; de 1,000 francs à 1,500 francs le 1/5, etc., le dernier degré de l'échelle est pour le loyer de 12,000 francs et au-dessus; alors il est censé représenter le 1/12 du revenu {ibid). »

A moins de mauvaise foi ab solue on ne peut nier que ce ne soit là un impôt progressif en raison des facultés supposées 1

D'ailleurs le décret du 13 janvier 1791 confirme péremptoirement cette interprétation en édictant textuellement ; «Thomme riche sera atteint plus fortement par la progression graduelle de ses revenus» >

tient, mais seulement par le travail des autres, était à cette époque (Je pratique oouraute ?

Ah, certes, s'ils avaient pu prévoir la forma^ tion d'une société capitaliste, s'ils avaient pu soupçonner la constitution d'une aristocratie de l'argent se substituant à l'autre, ces grands démolisseurs qui,enquelques mois, changèrent la face de la France, n'eussent pas hésité à prendre les mesures efficaces. ^

Pourquoi donc s'obstiner à faire contenir dans un cadre ancien tout un système dont les dî- , mensions sont agrandies, les formes transformées, si ce n'est pour conserver intacts les privilèges d'une classe, et pour empêcher l'arrivée au grand jour de l'égalité de la très grande majorité du peuple à laquelle les conquêtes de la Révolution ont si peu profité ? '

Quelques braves gens^ très convaincus que les critiques faites contre la société actuelle sont parfaitement motivées, s'effrayent pourtant de voir que le peuple marche trop vite et craignent que ce ne soit compromettre le succès final.

Les mêmes reproches ont été adressés à d'autjes époques à tous les progressistes, et, c'est à eux que répondait Bacon, quand il disait qu'il

fallait* rapommcncorrenlendement humain ».

6ien des faits nouveaux ont surgi dans Tordre scientifique et économique, comme dans les méthodes philosophiques, depuis que le chancelier anglais émettait cet aphorisme. Par la difiusion de l'instruction, qui a pénétré un peu partout, on peut dire qu -en fait l'entendement humain s'est complètement transformé, qu'il s'est recommencé. A ce nouvel état d'esprit doit fatalement correspondre un ordre matériel nouveau, de là le [commentaire de Ghamfort: « Il faut recommencer la société humaine. »

Ne voit-on pas, en considérant Phlstoire des révolutions antérieures, que leur demi-avortement tient surtout à ce qu'elles se sont bornées à proclamer quelques principes généraux et à essayer de les combiner avec les formes et les préjugés antérieurs à elles ?

Déjà, en 1791, le grand penseur que nous venons de citer, disait de cette manière de procéder qu'elle entraine la perpétuité des vieux errements (1) :

(1) Et r Assemblé^ Oonstituante, dans sop ^clressô dQ fé^i'ioi* 4790- On nous reproche trop de précipitation.,. ? C'est en attaquant, en renversant tous les abus à la fois qu'on peut espérer de s'en voir délivrer sans retour. Alors seulement chacun se trftuyo i^^tiîressé ^ Vétablisscment do l'ordro. Les réformes lentes et parii0li0i ç^i fi^i par ne rien réfarmer. L'abua que VQ^

« Il semble que la plupart des députés à TAs- « semblée nationale niaient détruit les préjugés t que pour les prendre ; comme ces gens qui « n'abattent un édifice que pour s'en approprier « les décombres ».

C'est le juste reproche que le prolétariat adresse de nos jours à la bourgeoisie.

Et, en effet, qu'avons-nous vu dans la période d'éclosion des révolutions, auxquelles le peuple a pourtant plus que tous autres prêté un concours utile ? On a semblé accorder quelques satisfactions aux légitimes aspirations de la démocratie ; mais, petit à petit, sous des prétextes divers, les libertés si difficilement acquises onl été supprimées et, pour ne parler que de nos jours, ne voit-on pas quel retour en arrière accomplit journellement le Parlement ?

Les idées de réaction sont redevenues en faveur. Le principe le plus cher à la démocratie — la séparation absolue de Tingérence religieuse dans les affaires de l'Etat — est résolument abandonné; les attentats contre la liberté sont à l'ordre du jour d'un gouvernement dont l'unique pensée est la restauration d'une autorité sans contrôle et indiscutée.

La liberté de la presse est menacée. Contre

conserve devient l'appui, et bientôt la restauration de tous ceui qu*on croyait avoir détruits. » — Histoire parlenu 4-332.

[elle s'élèvent toutes les colères des assouvis que [trouble dans leur quiétude le rappel auxpro- ' messes et aux doctrines professées jadis.

Déjà il a été question de fermer la tribune.

Ce n'est pas en empruntant quelque chose à cette société qui se décompose que l'on peut espérer fonder Tordre nouveau. Tout rapiéçage est malsain ; plus encore, il est nuisible.

J'entends bien les clameurs qui de tous côtés s'élèvent contre cette théorie, t Mais vous prêchez le désordre. » Le désordre ! là où règne l'anarchie économique, administrative, gouvernementale ?cela dépasse les limites du bon sens.

« Quand Dieu créa le monde, — répondait « Ghamfort — le mouvement du chaos dut faire « trouver le chaos plus désordonné que lors- « qu'il reposait dans son désordre paisible. »

Et comme on ne se laissait pas convaincre, qu'on continuait à vouloir pétrir le monde nouveau avec Targile du monde ancien, que les craintes allaient croissant d'un changement complet, qu'on niait la nécessité d'un ordre social différent pour des mœurs différentes et qu'on lui criait, comme de nos jours : « Réformez; ne détruisez pas. i 11 disait cette parole sanglante: t Vous voudriez bien qu'on nettoyât retable d'Augias avec un plumeau, i

Quelque persuadés que nous soyons de la vérité de cette thèse, et quoique l'expérience des faits Tait absolument démontrée, nous n'en avons pourtant pas fait la règle immuable de notre conduite.

Au contraire nous nous sommes prêtés, nous nous prêtons encore aux expériences que Ton veut faire, et la conduite du parti socialiste à la Chambre a toujours été d'accepter les réformes même incomplètes qu'on lui proposait.

Sanscroire aux résultats annoncés, en faisant nos réserves, nous avons appuyé, dans ce que nos adversaires présentaient, tout ce qui se rapprochait le plus de nos doctrines.

C'est ainsi que nous avons voté les lois relatives au travail, celles sur la responsabilité des accidents, sur la retraite des mineurs, les sociétés coopératives, le crédit agricole. Il faut en effet que ces expériences soient faites, pour que tous soient persuadés de leur inanité ; et que personne ne puisse plus désormais se laisser entraîner aux logomachies endormeusesde ceux, honnêtes ou perfides, qui, consciemment ou inconsciemment, nient la vérité de Tidée socialiste.

Il est du reste de nos politiciens qui croient à

la vertu spécifique des replâtrages, comme ces fabricants d'antiquités qui confectionnent une Vénus avec le torse d'une Diane, les bras d'une Hébé, les jambes de Ganymède.

Pour eux, avancer sagement et prudemment dans la voie des réformes doit se faire un peu comme Jeannot raccommodait son couteau, changeant la lame aujourd'hui, le manche demain et ainsi de suite à perpétuité.

C'est la révolution en permanence au lieu du changement d'un jour mettant tout au point.

Mais encore est-il de ceux-là, et quelques-uns sincères, manquant de cette foi ardente qui soulève les montagnes, veulent marcher par étapes<

C'est en sociologie, la tactique des petits paquets !

Parmi les partisans de cette méthode, dé cette manière de procéder, il faut distinguer, comme nous Pindiquions, entre ceux qui se trompent et sont de bonne foi, et ceux qui trompent, essayant de limiter de plus en plus ce qu'on arrache à leur égoïsme.

■ Nous ne devons donc pas raisonnablement nous refuser aux essais ; ni, partisans trop absolus du tout ou rien, rejeter ce qui marque un pas, un effort en avant, si petit soit-il.

Devant les résultats, les gens de bonne foi mieux éclairés reviendront à une plus saine

appréciation des moyeiis, et la lumière sera faite sur les véritables intentions de ceux qui ne sont que des habiles.

Dans un excellent discours qu'il prononçait à Pinauguration de la rue Jean-Leclaire^ M. Paul Doumer déclarait que : « Torganisation « actuelle du travail était une organisation moc narchique et qu'elle était considérée par tous c comme une organisation mauvaise. »

Nous retenons quelques-unes des paroles de cet apôtre de la coopération et de la participation aux bénéfices.

t Le commencement de ce siècle avait vu la € transformation de l'industrie moderne en « une grande organisation doublement collec- « tive par la collectivité des capitaux et la col- « lectivité des bras. Cette organisation-là, tout « empirique, était née de la force des choses, € du chaos apporté dans l'industrie, au point « de vue social, par les nouvelles inventions « qui avaient subitement surgi et modifié les a conditions de la production. Il s'était produit « alors une organisation du travail qui ne pou- « vait être durable, celle que vous connaissez « et qui est encore aujourd'hui la règle de la « rémunération de la production moderne. Ce « qui la caractérise, c'est que le capital , le patron, « celui qui souvent personnifie à la fois la Direc- « tion et le capital, s'attribuaient tous les pro-

fits de l'entreprise et, au contraire, tous ceux, qui sont pourtant des collaborateurs dans les produits do la production, au même titre sinon au même degré, que la direction et les capitaux, ceux-là n'avaient qu'un salaire fixe aussi réduit que possible. On les entretenait comme des machines, au même point de vue, sans autre préoccupation : ils n'avaient rien b voir dans les résultats de l'entreprise. Que celle-ci donne des résultats fâcheux, qu'elle vienne à péricliter, oh ! alors le travailleur eu supportait aussi les douloureuses conséquences. Le désastre venait le frapper encore plus durement que le capital et le patron^ car c'était son pain même qui lui était arraché du jour au lendemain. Mais que l'entreprise au contraire eût des bénéfices même considérables et exceptionnels, l'ouvrier ne 1 s'en apercevait pas.

« Eh bien ! les penseurs, les hommes qui ré- : fléchissaient, se demandaient si une pareille ! organisation du travail était juste, s^il était [ possible de négliger ainsi les producteurs les [ plus directs, ceux qui contribuaient à la fai brication du produit de la manière la plus i intime, de les désintéresser d'une manière ï complète des résultats de la production. Non, i c'était une injustice, parce qu'ils ne recevaient « pas la rétribution à laquelle ils avaient droit.

« Mais je tiens à rappeler qu'on s'est aperçu « alors, grâce à l'expérience faite par vous et « aussi par les associations ouvrières qu'il y « avait moyen d'organiser l'industrie d'une fait çon meilleure, qu'il fallait substituer en « quelque sorte un régime d'association des fac- « teurs de la production au régime unique du t patronat.

€ Dans notre civilisations, quelle est donc la « charge de la collectivité^ sinon de soutenir les « faibles contre l'oppression possible des forts, « sinon de faire régner l'harmonie là où la lutte « régnerait, si des lois j ustes n'intervenaient pas ; € en un mot, je puis le dire, d'empêcher ce qu'il c y a d'excessif dans l'àpre lutte pour l'existence « à laquelle on se livre tous les jours et, encore « une fois, de protéger, d'armer ceux qui se « trouvent réduits à leurs seules forces?

. . » . Et nous ajouterons aujoutd'htii qu'il « n'eât peut-être pas permis de rester où nous en « sommes, de nous arrêter même après la proa mulgation de cette loi que nous pouvons con- € sidêret comme votée et qu'il importe aussi « d'introduire dans toutes les entreprises d'Etat « dans toutes les entreprises de travaux publics

« concédées ou adjugées par l'Etat et les admi- « nistrations publiques, robligation de la partia cipation aux bénéfices. Il faut donner un mo- « dèle à l'industrie privée, il faut, comme on le «dit en Angleterre, que TEtat soit le patron « modèle sur lequel de suite l'industrie privée « doit calquer tous ses efforts et son organisa- « tien. »

Ce sont là de bonnes paroles où se montre rélan dMnspirations généreuses. Mais M. Doumer croit que l'exemple de TEtat suffirait pour entraîner les industries privées. Là est Tillusion,

M. Thuillié a bieh pu faire introduire par le Conseil municipal de Paris le principe de la participation dans un cahier des charges; le Conseil d'Etat a pu consacrer cette innovation par tin avis favorable ; quelques patrons ont pu suivre cette A^oie, comme Godin ou Jean Leclaire, mais cela impose-t-il de piano le changement absolu de l'organisation du travail ?

Il faut bien peu connaître la grande industrie capitaliste, la gtande exploitation anonyme pour le croire. Et mênle dans les cas que nous rappelions, où des patrons sont devenus les collaborateurs de leurs ouvriers, quelle garantie de durée ?

Je ne vois là que le bon plaisir, la fantaisie. Rien n'assiife les conditiohs ni les règles de la

juste rémunération du travail, ni la perpétuité de l'institution.

Cette vérité est tellement évidente qu'elle échappe à un fougueux partisan du système et non moins farouche anti-révolutionnaire. M. E. 0. Lami, délégué du gouvernement à l'exposition de Chicago, rendant compte d'une visite qu'il a faite au village industriel de Leclaire — fondé en Amérique par M. 0. Nelson sur le principe de la participation — s'écrie : « Je n'ai « jamais mieux compris et mieux apprécié la « valeur de notre vieux dicton français : « Tant € vaut l'homme, tant vaut la chose. »

Il ne s'apercevait pas qu'il condamnait ainsi son propre système en en démontrant l'instabilité.

Le droit de milliers d'hommes dépendant de la valeur d'un seul ! C'est la théorie du bon tyran. C'est la négation même de la république ; c'est la justice livrée à tous les hasards de la naissance^ du caractère, de la maladie, des infirmités.

C'est le retour au bon vouloir, le servage antique rétabli. Non ce n'est pas la vérité.

Tant que l'ouvrier ne sera pas le maître de son travail et n'aura pas droit à son produit intégral, la paix du travail ne sera pas faite. Associez la direction et le travail, soit; mais il ne faut pas que les bienfaits de cette association dépen-

dent d'autre chose que de la volonté même des associés, égaux en droit et en fait.

Tant qu'une chose vaut seulement par la valeur d'un homme au lieu de dépendre de l'organisation, en dehors de toute défaillance ou de toute faiblesse, son action est pleine d'inconnu et n'apporte aucune sécurité.

Ces réserves faites, nous parcourrons l'étape. Elle sera courte, car, hélas ! l'égoïsme bourgeois et la tyrannie du capital anonyme montreront vite combien erronées^ dans leur enthousiasme généreux, sont les convictions de nos progressistes à pas lents.

Et le même raisonnement s'applique à toutes ces réformes par lambeaux que l'on nous propose.

Dans un organisme aussi complexe que celui des sociétés modernes, toutes les parties sont solidaires : leur destin est étroitement lié. Ce n'est que par une coordination scientifique des besoins de chacune et la connaissance de leur répercussion qu'on peut opérer un bien quelconque. Toute autre chose est vaine.

Changez la lame ou le manche du couteau de Jeannot^ vous n'en avez pas moins toujours un vieux couteau, quivous fera défaut à un moment donné.

Ainsi donc, malgré quelques essais de réformes bâtardes, pas toujours loyalement demandées, mais à coup sûr très parcimonieusement mesurées, examinées avec une étroitesse d'esprit et un luxe de restrictions dangereux, on peut dire que l'on est encore à attendre les premières réalisation des rêves si hauts et si généreux de l'idéal républicain, et à espérer encore les réformes qui devaient être la conséquence logique de la vraie république : celle qui assure le gouvernement du peuple par le peuple luimême*

Le Parlementarisme' une fois de plus a donné sa mesure.

Voltaire a dit un mot profond, c Quand tout t n'est pas fini, rien n'est commencé. * C'est aussi ce que pense le peuple, et il est plus que las de l'éternel prologue qui ne se termine iamais.

Les bousingots qui nous gouvernent ne son*gent à autre chose qu'à maintenir ce qui existe, et c'est ainsi qu'ils vont directement à l'enôontre de la philosophie et des principes républicains.

Être arrivé au pouvoir leur semble la meilleure des réformes, et, dans cet avènement qui satisfait leur orgueil ou leur égoïsme, ils feignent

de trouver accomplie la volonté populaire. Elle voulait déplacer la souveraineté à son profit, ils la confisquent au leur et disent: « Toutestbien. »

Malheur à ceux qui ne se déclarent pas convaincus. Contre eux tout est bon comme moyen de persuasion. Une Chambre domestiquée par la peur ou l'intérêt sanctionne tous les actes gouvernementaux et accorde toutes les lois d'exception.

Être ami ou ennemi du gouvernement établit la culpabilité ou l'innocence devant une magistrature de fonctionnaires, qui a perdu le droit de rendre des arrêts par Thabitude prise de rendre des services.

Le jury devient suspect parce qu'il juge avec ^indépendance de sa conviction — crime monstrueux. Le centre, les ministres, quelques journaux soldés crient haro sur lui.

Si des naïfs le défendent, se réclamant du droit supérieur do la conscience, on les bafoue, on les raille ; et Ton répond avec Léon X: t La 4L conscience ? allons donc I ce n'est qu'âne bote <K méchante que l'homme dresse contre soi« c même. »

C'est bien là, en effet, la pensée môme de la

classe dirigeante. La conscience n'est plus qu'un objet de trafic, une matière marchande. Elle appartient au plus offrant et dernier enchérisseur, et de cela, dans la classe moyenne, on ne

s'indigne plus. On applaudit au contraire celui qui a lait le marché le plus lucratif et le plus avantageux.

Ceux-là seuls qui ne réussissent pas peuvent craindre le blâme. — La seule règle de Phonneur c'est le succès.

Les gens tarés, officiellement convaincus de crimes contre la probité et l'honneur, trouvent leur réhabilation et leur acquittement devant l'avachissement de leurs électeurs et la complioité, peut-être envieuse, de certains de leurs collègues.

Ce sont là des signes auxquels le penseur ne peut se tromper. Les temps sont proches, et, comme au 7 février 1848, avec le député conservateur Malleville, il se rappelle la parole de Bolingbroke: « C'est par des calamités nationales c( qu'une corruption nationale doit se guérir. »

Oui, les temps sont proches 1 le peuple, que n'a pu gangrener la sanie du régime bourgeois, sauvegardé qu'il était par la saine fierté de sa misère et la haute moralisation du travail, a conservé intacte la tradition de la justice et de Tégalité. C'est bien le sens intime de sa pensée que traduit cette parole de Shakspeare : « Au- « cune chose n'est plus révoltante que Tin j us- « tice.. »

Aussi, combien grandissent son indignation et sa colère, au spectacle de la répression impi-

toyable contre des journalistes et des littérateurs qui, en somme, usent du droit le plus imprescreptible de tous : celui de penser — et à côté, les grands voleurs du Panama, des chemins de fer du Sud, les auteurs de tant d'autres escroqueries financières qui, protégés, choyés, défendus, restent indemnes de tout châtiment! Les gouvernants et les laquais qui les soutiennent auront beau faire, cette indignation et cette colère vont grandissant et rien n'en pourra réfréner les manifestations.

Déjà dans les réunions et la presse retentissent les échos de ces consciences écœurées et alarmées ; on songe à se défendre ; demain peut-être s'élèvera la voix d'un autre d'Alson-Shée prononçant les paroles décisives, c Ce n'est pas en « tendant le cou comme des victimes, c'est les « armes à la main, en faisant feu surlesoppres- « seurs que doivent mourir désormais les « martyrs de la liberté. »

Et, comme à la Chambre des pairs, ces paroles seront accueillies par le silence terrifié des fauteurs d'injustice, des flétris de honteux marchés, des concussionnaires et des exploiteurs qui forment l'état-major du pouvoir capitaliste.

Cependant que dans chaque conscience droite tressaillira, en un élan de joie, le sentiment du devoir à remplir, la confiance en un avenir plus pur.

Dans son introduction au Tableau de Paris ^ Mercier conseillait à la France endormie de se retremper dans la guerre civile. « La nation ne t reprendra sa grandeur qu'en repassant par ces € épreuves terribles mais régénératrices. La < guerre civile dérive delà nécessité et du jaste « rigide. »

Ainsi à ces temps où manquent Thonnéteté et la conscience il paraît n*y avoir qu'un seul remôde : la guerre civile (1).

Après la corruption de Charles I"', lord Bolingbrokelaproclame nécessaire ; après la pourriture de Louis XV, Mercier l'appelle; après les hontes de Louis-Philippe, Malleville à la Chambre des députés, d'Alton-Shée à la Chambre des pairs la prédisent.

Et nous avons eu après tant d'affaires scandaleuses tant de colossales escroqueries, et chaque jour découvre de nouvelles malversations de fonctionnaires, d'hommes publics, malgré le silence imposé par le capitalisme en faveur de ses alliés !

La partie saine de la population comprend

(1) c n est vrai de dire que ce qui grandit les nations dans leur intérieur, oe ne sont pas les coups d*Etat de cabinet, les enthousiasmes de club^ les ovations de café, les grandes victoires politiques remportées à coup de discours ; ce sont les guerres civiles, w Cii. Nodier. Souvenirs de la Révolution ei de V Empire.

quelle honte s'attache au pays par la constatation et la continuation d'un^. tel état de choses. Au régime d'injustice et d'inégalité, devenu pour tous un objet de rancœur et de dégoût, elle déclare une guerre sans trêve,

Les temps sont proches. De pareilles mœurs ne se peuvent continuer. Ceux-là seuls seront tesponsables des malheurs possibles qui les auront encouragées et soutenues. Que les horreurs de la bataille et la responsabilité du sang versé retombent sur eux, car ce sont eux qui, renouvelant les temps anciens maudits, fomentent la guerre civile qui est dans la fatalité des faits et la fatalité de l'histoire.

Mais la bourgeoisie capitaliste, en môme temps que Thonnôteté et la vertu — dont elle faisait montre aux heures de ses luttes contre la noblesse — a perdu tout courage et toute force de résistance. Avachie par ses besoins de luxe et de jouissances, elle ne pourra s'opposer à Veffort régénérateur du peuple. Un souffle doit la renverser. Alors la terrible éventualité serait évitée. Mais quoi qu'il en soit les temps sont venus.

Quelque soit le remède,en avant pour le droitl Comme au temps des luttes des communes, où le cri des cloches sonnait le furieux tocsin du Rœland,que partout la parole sainte se fasse entendre,que partoutlapresseporte lemot d'ordre.

Plus compactes et plus organisées seront nos phalanges, moins longue et moins pénible sera la bataille.

Puissions-nous éviter la cruelle nécessité d^expier c les corruptions nationales par ces

< calamités nationales qui dérivent du juste

< rigide. >

Mais hélas I Qu'impuissant est notre vœu !

L'humanité est en marche ; rien ne peut plus s'opposera sa victoire. Peut-être les sourdes rumeurs que j'entends et qui semblent les appels du clairon, ne sont-elles déjà qu'un retentissement joyeux et les longues acclamations des peuples affranchis.

Il apparaît très nettement pour le penseur que l'heure est venue des changements profonds dans l'organisme social, et il semble que, sans exception, tous doivent de même apercevoir cette incontestable nécessité. Mais voilà ! Quelques uns — des braves, des dévoués pourtant — semblent perdre courage et désespèrent d'un résultat prochain. — « Voyez, disent-ils, com- « bien peu les idées passionnent aujourd'hui; t comme le public, au lieu de se plaire aux « saines et réconfortantes études, se rue aux

< plaisirs grossiers. »

« L'étîsîe bourgeoise a gagné tout le monde, « les mœurs s'avachissent et, dans le milieu • dégradant et dégradé que nous devons à 60 an- « nées de parlementarisme et d'exploitation c capitaliste, les consciences s'assoupissent : « les forces viriles de la nation se sont atro- « phiées.

« Devant les attentats chaque jour plus mar- « qués, plus monstrueux contre la liberté, que « commettent les Gouvernements, on ne re- « trouve plus les saintes colères et les nobles « indignations qui enfantent les héroïsmes.

« La lassitude s'est emparée de tous. La foi « est morte.

«t Les ténèbres couvrent la terre d'une telle « navrance que l'on n'espère plus revoir la tt lumière vivificatrice.

« La misère elle-même souffre et se tait ; la t faim n'a plus un cri. Partout le silence et la « mort,

€ A côté des clameurs idiotes des névrosés « rués aux ruts des jouissancss botes et avilisa santés, pas une malédiction ne se produit, pas « môme, hélas ! une plainte.

<c On meurt sans se défendre, sans essayer de

€ lutter. Il n'est plus de nos jours le cri d'éner-

« gie sauvage des insurgés de 1834 : vivre en

« travaillant ou mourir en combattant.

€ Vivre ? à quoi bon, puisque l'espérance des

€ jours meilleurs disparaît? et le suicida 4^'- « vient épidémique. »

Voilà ce que disent certains, découragés par ce triste et écœurant tableau. N'osant plus croire, ils se couvrent la tôte de leur manteau et, comme le pilosophe romain, ils attendent la mort, fin des souffrances, libératrice ardemment appelée,

<c Mais si rien ne répond dans Timmense étendue c Que le stérile écho de l'éternel désir, € Adieu, déserts où Tâme ouvre une aile éperdue, c Adieu, songe sublime impossible à saisir 1

a Et toi divine mort où tout rentre et s'efface M Accueille tes enfants dans ton sein étoile c Affranchis-nous du temps, du nombre et de l'espace M Et rends-nous le repos que la vie a troublé ! (l)

Aveugles que les apparences seules suffisent à tromper.

Aux époques do parturition, la femme a ses périodes de folie, ses attaques de névrose, ses écœurements, ses troubles qui la rendraient un objet de répulsion, si l'on ne savait quel travail de revie ils annoncent.

Tout chez elle se détruit, et la forme, et souvent le sens intime de la conscience.

C'est pourtant le sacré mystère qui assure la survivance de l'espèce. Ce sont pourtant les saintes défaillances qui précèdent la naissance

(1) Lecontïj de Lisi,b. Dies irœ.

do Tôtre plus jeune, plus fort, entrant dans la vi^pour continuer et développer l'œuvre dos ancêtres.

Comme elle, la société a ^es genèses ; c'est parce qu'en ses flancs s^agite un monde, que les couches sont laborieuses et veulent les dé* s ordres répugnants.

Viennent les relevailles,et tout refleurit et renaît plus puissant et plus vivace.

L'enfantement des peuples n'obéit pas à d'autres lois que celles que la nature a imposées h tous*

L'histoire le montre. Quelle plus triste époque et plus remplie de désespérance que celle qui précède la Renaissance? La Grande Révolution Française si marquée de vertus fortes, ne succède-t-elle pas aux orgies crapuleuses de la Régence, à la démoralisation avilie du règne de Louis XV ? N'est-ce pas après l'égoïste et infâme corruption du bourgeoisisme couronné que vient la République de 1848, et que, pour la première fois, le socialisme s'affirme par l'action populaire ? Les saturnales de l'Empire appellent la Commune.

Et à chaque époque, le progrès a fait une conquête. A chacune de ces périodes répond un enfantement puissant.

La Renaissance ouvre les esprits à la sensation du beau et, de cela, nait le sentiment de la

liberté ; la Révolution française donne la notion philosophique et fait pénétrer dans tous les esprits ridée de justice et d'égalité; 1848 fournit le moyen de Gouvernement qui seul peut assurer le développement sans arrêt d a progrès; la commune synthétise l'esprit révolutionnaire en proclamant la solidarité.

Ainsi donc tout est prêt : doctrine, philosophie, organisme. Que sera donc l'enfantement prochain, sinon la mise en pratique des découvertes passées ?

Ah ! viennent enfin les relevailles ! Que la sainte besogne s'accomplisse, et voici déjà revenir les vertus saines et puissantes, voici les intelligences s'ouvrant aux joies morales; les appétits brutaux disparaissent ; le cœur va rebattre dans les généreux élans d'un sang renouvelé, e! tout par l'amour va à Pamour : superbe et radieuse perspective où, dans le droit égal de tous, on voit poindre le bonheur pour tous.

Il ne faut donc pas se laisser démoraliser par les tristes spectacles de Pheure présente, puisqu'ils ne sont que les pronostics de l'œuvre bienfaisante et bénie. ' Que les courages se redressent, que les attentions soient éveillées pour faire cortège au nouveau-né et Pentourer d'affections et de soins.

Fin de siècle, dit-on ; non, mais bien fin d'un ordre social.

Qu'à toutes volées sonnent donc les cloches annonçant la délivrance, qu'elles montent jus. qu'aux nues les acclamations d'un peuple désormais arraché à la souffrance, à la misère, aux iniques oppressions. La Révolution va naître, apportant dans ses langes la paix et la justice.

Mais voici bien une autre antienne. On fait appel aux leçons de l'histoire. On dit : « Les critiquesformulées — contre Tégoïsme qui règne en maître sur la société et l'exploitation humaine qui en est la loi — sont éternelles. Avec une énergie sauvage et plus d'éloquence enflammée, elles ont été formulées à toutes les époques. Platon, les Gnostiques, les Pythagoriciens, les Pélasgiens, les Albigeois, les Vaudois, les Cathares, les LoUards, les Anabaptistes, les Pères de FEglise, Bodin, Campanella, Vauban, Boisguillebert, Morelli, Mably, Diderot, Rousseau, etc., et de nos jours tous les sociologues : Saint- Simon, Pierre Leroux, Fourier, Gabet, Proudhon, Lassalle, Blanqui^ Marx, Louis Blanc, etc., etc., ont éloquemment fait ressortir l'injustice affreuse des conditions sociales.

Déjà le peuple, à maintes reprises, a essayé de s'affranchir.

Car il faut bien roconnaître que toutes les révoltes qui» à différentes époques, opcupèrent l'histoire^ ont éto mues par un intérêt de revendication sociale.

Pour nous borner à la France, les insurrections des Bagaudes, des Vabres, des Pastoureaux, des Jacques, des Maillotins, des Gabochiens, ne furent que la levée des miséreux contre les exploitation» d'ordre fiscal ou économique dont ils étaient accablés; en même temps que, dans les intelligences à peine éveillées, se faisait jour, petit à petit, Fidée de justice qui est le critère de la Révolution.

N'en peut-on dire autant des sectes religieuses qui furent si cruellement anéanties dans le sang et les tortures ? Si la partie du concept révolutionnaire qui affirme l'homme libre, soumis seulement aux règles de sa conscience, qui lui fait trouver en lui-même la notion de la raison droite, n'a pas été nettement comprise par elles, il n'en est pas moins vrai que leur intelligence d'un idéal de vertu et d'égalitéj la distribution des richesses et l'organisation du travail telles qu'elles l'établissaient, tiennent par beaucoup dû points à ridée socialiste (1),

(1) L'hérésie a été, au moyen-âge, la première forme du socialisme. Soit qu'eUe s'annonçât comme un retour aux principes d'égalité sur lesquels l'église primitive avait mis ses institutions et ses lois ; soit qu'elle revendiquât le droit du^ libra

Elias ne durent de périr qu'à la Bimultanéitâ de ce» deux principes antagoniques : la Révolu*" tlon et la Religion.

Comment donc, reprennent nos trembleurs, après une prédication si longue contre les abus de la richesse et du luxe, après la défense, pendant tantd^annôes, et avec une éloquence si pas* sionnée, de la cause des malheureux et des pauvres^ alors que rien n^a réussi, que les mêmes critiques se peuvent appliquer aux temps présents avec plus de rigueur peut-être ; comment donc se fait-il qu'on puisse croire à ravènement prochain et même possible de la Révolution ?

Certains combats ont amené, il est vrai, des transformations heureuses, — réforme financière des Caboohiens, liberté de la cité par h guerre des communes, etc., — mais les échecs sans cesse renouvelés, les déchéances plus grandes, les perpétuels recommencements et

examen, l'hérésiQ protestait contre les immenses richesses du clergé orthodoxe, contre la hiérarchie des pouvoirs ecclésiasti* ques, contre les abus d'un culte vénal, contre Talliance du spi* rituel et du temporel, contre le gouvernement des prêtres. A travers les discussions stériles et enveloppées de théologie, ello appelait une meilleure distribution des richesses Tafifranchisse^' ment des classes opprimées, la souveraineté de la raison individuelle, enfin la liberté religieuse qui n'était qu'un premier pas vers la liberté politique et sociale.

A. EsQumos, Fastes populaires. T. II, p. 88.

l'éternelle inégalité s'imposant au monde, tout cela n'est-il pas fait pour décourager et ne démontre-t-il pas surabondamment combien folles et peu solides sont les espérances aux lendemains ?

Faut-il donc accepter la cruelle incertitude du pessimiste ou se plonger dans la mortelle indifférence du sceptique? « L'Égalité ne se- « rait-elle donc, en France, que la fière hôtesse « du cerveau des penseurs ? »

Ce rêve radieux doit-il toujours rester un rêve?

Ce mirage éblouissant ne peut-il jamais devenir la réalité ?

Déjà Ton sent s'appesantir, jusqu'à l'écrasement des esprits, la parole de TEvangile : « Il y aura toujours des pauvres parmi vous. » Et l'humanité désespérée recommence, douloureux SisyDhe, à rouler son rocher, qui demain l'écrasera dans sa chute.

Répondre est facile, et la réponse estcontenue tout entière dans les leçons des temps. L'histoire se charge de détruire tous ces sophismes, cette accumulation d'erreurs et d'interprétations faussées. Mais il ne faut pas s'en tenir à un examen superficiel, il faut arriver à l'étude des causes, chercher la raison des choses, comme dit le philosophe.

Deux faits frappent tout d'abord, si l'on exa-

linela Société française aux premières périodes le notre histoire. C'est la profonde ignorance .où se trouvait la masse et la subordination intellectuelle où la maintenait l'idée théologique. De là, rinconscience absolue ; de là^ Timpossibilé de conceptions qui réclament un développement raisonné et scientifique des facultés de l'entendement.

Certes les conséquences de l'inégalité, de Tesclavage, du servage, de la pauvreté, de la tyrannie se faisaient sentir aussi cruellement, mais on peut dire que cette sensation était seulement physique. Toute relative ou de comparaison, elle ne s'élevait pas au sentiment du droit de chacun et n'était nullement adéquate à Tidée de justice.

Que pouvait-il donc sortir de ces révoltes auxquelles manquaient l'intelligence des principes sociaux et jusqu'au soupçon des règles qui doivent fonder la Société rationnelle?

Ainsi, sous Pimpression d'une violente douleur, le corps a un mouvement de révolte. Mais, si les opérations de l'esprit ne donnent pas la notion des causes, la connaissance objective et subjective des faits déteroainant le phénomène douloureux, le retour n'en sera pas empêché.

L'instinct seul est en jeu; l'instinct peut-il suffire à l'établissement d'une Société aussi

complexe que celle où se heurtent a tout instan les passions et les intérêts humains ?

Petit à petit» Tinstinct se transforme; et, grossière d'abord, mai» s'a m éliorant aux expériences renouvelées, Tanalyse des ooaditions des phé nomènsB s'ôtahlit, leur loi physique s'inipose à Tesprlt: dès lors, une ère nouvelle commence

Inspirées seulement par les subjectivités que les sens constatent, les révoltes grondent aux cerveaux : et, poussé seulement parle ressentiment des malheurs éprouvés, en dehors de tout raisonnement,enplei»eignorance des causalités, Tôtre se lance aux brutales représailles, Tel renfaut qui, de son poing, frappe la pierre ou le mur qui a heurté son front.

Puis, quand par un nouveau progrès, le sentiment d'une puissance en dehors du moi, commence à poindre; quantrhomme se sent le jouet et la chose d'un autre homme, qui le gouverne et lui impose les exactions ou les fantaisies de ses tyranniques cruautés, les soulèvements changent de forme. Ils ne s'adressent plus aux choses, mais au maître, au chef, au tyran.

Vengeance d'abord, puis égoïste oompréheo' sion qui fait désirer la conquête du pouvolrpour jouir de l'oppression des autres.

Jusque-là rien de psychique, rien d'idéal; aucun sentiment élevé, ni droit, ni justice; la conscience n'est pas encore éveillée.

Mais l'évolution suit son cours^ l'intelligence s'émeut, les curiosités apparaissent.

C'est l'époque des théogonies ; les puissants s'allient aux sorciers, devins ou prêtres qui placent dans un monde extérieur, supra-terrestre, les causes de l'ordre social et la responsabilité de ses misères.

Dès lors plus de représailles, plus de vengeance à exercer. Le maître Test de par la volonté souveraine d'un être supérieur à toute intelligence et qui échappe à tout raisonnement. Il n'y a qu'à s'incliner; et — pour asseoir plus forte la foi en ce créateur de qui tout émane, cjui ordonne tout : bien ou mal, ~ la tbéodicée enseigne sa justice, qui par delà la vie sera clémente et pitoyable aux petits et aux taibles, dure et révère aux heureux du monde, inexorable à ceux qui auront méconnu ses lois.

Et cela dans des siècles et des siècles.

Trop de gens sont intéressés à ce que cette qonception reste sans contrôle dans l'esprit des masses pour ne pas mettre à son service tous les moyens de compression et d'étouffement.

Peureusement qu'une fois en marche, l'esprit humain ne s'arrête pas ; le progrès, lent d'abord mais régi par une loi aussi précise que celle de la chute des corps, accélère sa marche chaque jour davantage.

De confondues qu'elles sont au (Jébut, la théo-

logie et la philosophie se séparent nettement; la science se crée; et déjà l'observation, ea dévoilant les lois du monde physique, fait entrevoir la vérité sur la constitution du monde moral.

Mais hélas I combien peu d'esprits s'ouvrent à ces enseignements tout empiriques encore; pour combien peu brille cette lumière I

Tout est d'accord pour Pempôcher de rayon* ner et d'éclairer : le spirituel et le temporel. Le prêtre et le roi se donnent la main pour comprimer les cerveaux : aussi, que de tentatives avortées 1

A la voix de quelques hommes supérieurs, des fanatiques, des souffrants, des malheureux pourront bien accourir, mais la raison leur fait défaut, ils n'ont que la toi : hélas ! la foi diminue, et se perd même complètement, après les échecs.

Suivant le mot d'un histoirien : « Ils rêvaient « des choses pour lesquelles leurs mœurs € étaient bien inférieures » (1).

Est-ce à dire que tous ces efforts étaient perdus et que la pensée des novateurs, leur idéal mourait en entier avec eux ?

Certes non; fécond est le sang des martyrs et des croyants: il laisse une empreinte profonde,

(1) H. Çastillk.

inné lumineuse trace qui bientôt sera suivie et dépassée par d'autres.

Aux jours sanglants des assauts, les combattants, se précipitant à Tescalade, tombent frappés à mort dans^les fossés qui empêchent d'aborder les murailles démantelées ; mais vient un moment où les corps entassés l'un sur Tautre comblent le vide et servent à l'armée pour franchir l'obstacle qui arrêtait sa marche.

Quel plus superbe livre pourrait-on écrire à la gloire du peuple et de Thumanité que l'histoire des luttes sociales depuis les guerres servilesjusqu'à nos jours?

Oh bénis soient-ils ceux-là qui ainsi préparèrent et aplanirent les voies ; qu'à jamais leur mémoire soit louée, car c'est de leur dévouement et de leur sacrifice que sera fait l'ordre nouveau. Héros obscurs, le triomphe sera l'œuvre de leurs défaites.

On comprend à ce rapide coup d'œilen arrière quelles sont les causes qui ont empêché la réussite.

La masse n'élevait pas son âme jusqu'au sentiment philosophique du droit égal des voisins.

Et seuls allaient à la lutte les désespérés d< misère, les affolés de vengeance, les ambitieux de goaverner à leur tour.

Peu nombreux ceux dont TintelUgence élargie, éclairée par la science «pouvait concevoii des idées générales pour la réformation de Tétai social, basée sur l'égalité et la justice.

D^ailleurs, la science n'était guère accessible qu'à un petit nombre, et c^est précisément à Is rareté de sa diffusion que doit se rapporter la lenteur de sa marche.

Car c'est un phénomène bon à retenir que plus la science entre dans le domaine public etj plus s. s conquêtes sont rapides.

N'est-ce pas un exemple, trop peu remarqué, de cette force collective que s'obstinent à nier les économistes bourgeois ?

Les Gouvernants de tout ordre avaient un intérêt puissant à retenir lesgouvernés dans l'ignorance: la dépression des cerveaux permet toutes les oppressions.

Ceux qui, par une intôUectualité plus complète, arrivaient à acquérir des connaissances plus étendues, prenaient en pitié le reste de l!humanité.

Ils n'étaient pas loin de regarder les autres hommes comme étant de race inférieure, et, l'expérience des événements qui se passaient

sous leurs yeux, les leur montraient cruels et sauvages : homo homini lupus.

Aussi la conception des premiers philosophes qui rêvèrent un mieux social, ne se séparait pas d'une idée d'autorité inflexible et d'une règle absolue soumettant tous les hommes.

C'est ainsi que Lycurgue et Platon avaient compris leur république, les anabaptistes leur société.

Comment, avec de pareilles imaginations, iarriver à la Révolution? L'autorité la nie; supprimer la liberté, c'est supprimer la justice.

Ajoutez à cela l'avilissement des caractères par la conception théologique. Toute religion repose sur l'abandon de soi-même et la soumis-' sion aux volontôsdu Tout-Puissant La résignation en est la vertu ; la fierté, la dignité en sont les crimes.

Religion, ignorance, tout cela conspirait pour abaisser et étouffer la pensée. Raisonner fut un péché ; croire aveuglément, môme et surtout parce que c^était absurde, credo quia absurdum* fut Tunique loi. Sortir de là c'était aller à la géhenne éternelle, aux châtiments après la mort.

On voit pourquoi les premiers mouvements ne pouvaient aboutir ; l'âme humaine était inconsciente, l'homme ne se reconnaissait pas dans Vhomme,

Mais objecte-t-on, cet état de choses cessa à la Révolution française, et cependantdepuis cette époque quels progrès ont été faits ? Ne sommes nous pas aussi éloignés du but que Fêtaient nos pères en 1789 ?

Et cependant aujourd'hui la science couvre le monde de ses rayonnantes lueurs, l'instruction s'est répandue partout, la notion de la divinité s'est terriblement affaiblie, si môme on ne veut pas avouer qu'elle n'existe plus qu'a l'état d'habitude, et, à l'heure où nous parlons, au lieu d'avancer, la Société a l'air de reculer et de renoncer chaque jour à quelqu'une des réformes si chèrement acquises.

Ce sont bien là en effet les phénomènes apparents du temps présent ; mais cela ne saurait affaiblir en aucune façon la certitude de l'avènement de la société future,

La marche des temps montre ces élans et ces défaillances. Les étapes parcourues par l'entendement humain, pour arriver à la conception moderne sont pleines de ces contradictions.

La religion s'est éteinte petit à petit pour différentes causes : le non-avènement de la cité de Dieu à laquelle croyaient les premiers Chrétiens, les effroyables malheurs du Moyen-Age, qui

détruisirent la foi et, avec les désespoirs^ amenèrent le blasphème ; puis la réformation créant le libre examen. De là sont sortis ces merveilleux seizième et dix-huitième siècles, initiateurs géants, créateurs puissants de la philosophie scientifique.

Encore à cette époque, bien que des germes profonds eussent été jetés dans la conscience publique l'instruction était-elle le domaine du petit nombre. La science restait abstraite et ne se vulgarisait pas par les découvertes, qui ont marqué si fortement la deuxième moitié de notre dix-neuvième siècle.

La philosophie rationnelle^ expérimentale, scientifique se créait, mais rares étaient les pri- Yiligiés qui pouvaient toucher à ces merveilles. Le peuple en était éloigné.

Et pourtant si puissamment féconde est Pœuvre de la raison et du savoir que ces temps enfantèrent la Révolution Française.

Colossal enfantement qui devait changer le monde et faire concevoir la synthèse justice : principe absolu d'un ordre social où le droit et l'égalité seront les seules règles. . Les éléments étaient préparés, les matériaux attendaient dès ce jour la mise en œuvre ; mais la Révolution succomba sous l'écrasant labeur des transformations profondes.

Et l'histoire parait recommencer avec les gou-

vernements monarchiques. L'instruction reste encore le lot de quelques-uns, et d'ailleurs l'esprit qui y préside va à rencontre môme du but révolutionnaire.

La monarclile appuyée sur PEglise craint comme elle la lumière; toutes deux doivent mourir du môme mal : le savoir.

Vienne donc la Révolution de février qui donnera la notion du gouvernement républicain et Paccession de tous aux discussions de la politique, la participation à la constitution du pouvoir. L'instrument est alors créé qui doit assembler les matériaux, combiner les éléments pour en tirer un résultat utile.

Le peuple est cependant trop jeune et trop peu préparé, trop récemment arrivé à la personnalité, trop inhabile au maniement de Poutil : les cruelles expériences, les sanglantes leçons sont encore nécessaires.

C'est dans le recueillement qu'imposent les oppressions, que les consciences s'affirment; c'est aux choses terribles, aux calamités profondes que se trempent les caractères.

Dans le silence de l'Empire, les réflexions se font plus poignantes et plus logiques; les retours en arrière montrent les erreurs du passé ; les souvenirs servent d'éducateurs féconds et quand apparaît la troisième République, tout le monde en convient, la monarchie est bien morte j

tien ne peut plus nous ramener aux temps anciens.

Quelque réactionnaires que soient les gouvernants; quelque nombreux que restent encore les préjugés, il n'en faut pas moins suivre sur quelques points les doctrines de la République, et rinstruction est donnée à tous, la science est du domaine public.

Et voyez le miracle, plus les hommes devientient savants, plus les limites de la science se reculent et chaque jour plus merveilleuses et plus grandioses sont les conquêtes de l'esprit.

Plus aussi devientpr(3ssantela nécessité d'institutions en rapport avec ce développement intellectuel et les besoins nouveaux qui en sont la conséquence.

Dans le très rapide exposé que nous venons de faire, on n'a pas assez montré les modifications profondes introduites dans la méthode lûême de renseignement. Et pourtant, au point de vue qui nous occupe, pour la préparation de l^avenir, ces modifications ont été plus importantes peut-être encore — si, en vérité, elles T^'étaient pas la conséquence les unes des autres •^ que les modifications politiques.

Nous l'avons déjà dit, à maintes reprises, mai; on ne saurait jamais assez y insister, le facteu] essentiel de l'oppression monarchique et cléri cale est rignorance(l).

Les deux complices ne manquaient pas à la tâche de la rendre plus complète. Mais après la Renaissance, la découverte de Timprimerie, le mouvement philosophique du XVIII* siècle, n'était plus possible de fermer les écoles. Il fal lait les ouvrir, au contraire, et avoir l'air de les encourager.

C'est ici que le rôle effrayant de l'Eglise se montre avec ses duplicités habiles et ses trom penses libéralités.

Sait-on bien ce que fut l'éducation chrétienne, môme après le moyen-âge, « Page des pleurs

Saint- Gyran le dit : « L'éducation chrétienne est une tempête de l'esprit. » Et alors pour abattre l'esprit tout est bon, et les cilices de crin, et la flagellation des cordelettes aux mille nœuds, et les chaînes de fer aux pointes acérées, et le jeûne, et jusqu'aux purgatifsviolents, que Pascal prenait de deux jours en deux jours.

Là où s'étiole l'esprit meurt la raison.

Je ne veux point chercher à quelle horreur, à quelles terreurs, àquelles inhumanités, àquelles

(1) Pourvu qu'à l'esclavage il trouve quelques charmes. Un peuple en sait assez quand on a des gendarmes.

Nép. Lem^rcisr.

^abominations la théorie, qui veut anéantir la [chair par la douleur, amena les éducateurs.

Je ne retiens ici à la charge de l'Eglise, — parce qae c'était pour elle un régime profitable d'anéantissement intellectuel et d'abaissement de la conscience — que les moyens employés pour détruire le raisonnement, le libre examen et la faculté d'initiative de l'esprit.

Jusqa'à la Renaissance l'étouffement est complet. Puis tout d'un coup une grande lumière se fait et Rabelais, dans ce merveilleux ouvrage qui est resté à travers les siècles comme l'expression forte et virile de la vérité, crie pour la première fois : humanité et joie.

C'est « le livre », dit Jean du Bellay,et le peuple dans son superlîe instinct le sent, et « en deux mois il s'en est plus vendu que de bibles en dix ans ».

C'est que là l'homme se montre tout entier avec ses vices, ses défauts ; mais, aussi et davantage, avec ses qualités de développement sans cesse possible.

Le premier, il professe que l'homme est bon par lui-même, et, sous la raillerie, cruelle souvent aux mœurs de son temps, il le montre pouvant devenir chaque jour meilleur ; s'élevant corps, âme, intelligence aux lueurs bienfaisantes de la science et de la raison.

Le premier, au lendemain des atroces et dé-

sespérés abandons de soi-même qu'encourage et entretient TEglise, il dit: la conscience parla liberté. Superbe synthèse, rayonnante de bonté et d'humanité, qui donne le concept des intérêts communs dans lequel se fondront les deux opposés : bien et mal.

Et de lui s'inspirent tant d'auteurs : et Montaigne, et Locke, et Fénélon, et Rousseau, et Voltaire, et Diderot I

Puis entre temps apparaissent les éducateurs sublimes qui, à la théorie des philosophes, viennent ajouter les fructueuses leçons de la pratique : Goméni, Pestalozzi, Frœbel.

Si bien que, lorsque éclate la Révolution Française, Pesprit du peuple ast éveillé, et que lemot sauveur de Voltaire «l'action» est compris de tous.

Jusque là l'instruction, l'éducation (c'est à tort qu'on veut établir une stérile distinction entre les deux choses) n'a qu'un but : asservir les esprits, étouffer les instincts de rébellion, empêcher les éclairs de la raison.

Tout est bon pour cela : les verges et le bûcher. L'homme doit s'astreindre à la passivité entière.

Savoir n'est pas comprendre, mais seulement répéter.

La mémoire est substituée à l'intelligence.

Mais, pour donner nn aliment à celle-ci, qui,

malgré toutes les compressions et tous les efforts, tend à briser le cercle éiroitdaus lequel on l'enserre; la scolastique, la théologie lui apportent leurs énervantes formules, leurs creuses divagations.

C'est l'époque où, en Sorbonne, on discute pendant des années pour savoir, lorsqu'un homme mène un porc au marché, si c'est l'homme ou la corde dont il est lié, qui conduit le porc (1).

C'est l'âge des querelles violentes sur la prononciation plus ou moins décente de certains mots. Les cancans de Sorbonne sont restés en proverbe^ mais Ramus en est mort à la Saint- Barthélémy.

(1) Le développement intelleotuel de l'époque amenait la bizarre querelle dei moines cordeliera et des franclBcaint du xiv* siècle. Les cordeliors renonçaient, par leurs vœux, à toute espèsn de propriété. Le cordelier qui recevait son pain de chaque jour, en était-il propriétaire? Oui, disaient les franciscains. Donc, le cordelier qui mange, viole la constitution de son ordre , il est infidèle à ses vœux ; donc il est en état de péché mortel par cela seul qu'il existe. Les cordeliors répondaient de leur mieux et de part et d^autre on entassait des montagnes de syllogismes. -^ « L'empereur et les Gibelins se déclarèrent pour les cordeliers, le pape et les Guelfes contre les ^cordeliers. De là, une guerre do cent ans : et le comte du Mans, qui fut depuis Philippe de Valois, passa les Alpes pour défendre l'Eglise et les Viscont| contre les cordeliers ». Chateaubriand, analysa raisonné e de ^histoire de France.

Ohl vraiment prodigieuse moralité d'un pareil enseignement !

Combien Ton reste écœuré et rempli d'émotion pénible, quand on revit cette histoire I

Pas n*est besoin alors de philosopher pour comprendre que les mouvements de révolte — si justes fussent-ils — ne pouvaient aboutir. On y sent le manque absolu d'idées générales.

L'idée, mais elle était honnie, conspuée: l'école n^admettait que les mots. Et si les mots peuvent un instant entraîner la masse, leur action cesse vite quand leur vide apparaît nettement pt que derrière eux on ne trouve aucune

Sévère leçon des temps, bonne encore à méditer de nos jours où, chez quelques-uns, la technologie est préoccupation trop grande. Si le peuple se peut griser de certaines consonnances et de certaines formules, à quels désespoirs et à quels découragements on Texpose quand il en verra la signification exacte.

C'est rhistoire des temps antérieurs à la Révolution ; c'est aussi un peu l'histoire des temps modernes. Avec une énergique âpreté, l'Église et l'autorité s'essayaient à l'envi à figer Phumanité dans un certain nombre d'idées toutes faites et qu'il était sacrilège ou criminel de vouloir examiner ou dépasser.

Cependant, par ses découvertes pratiques,

par ce sentiment divin qui fait qu'elle tend à se mettre de plus en plus à la portée de tous^ la science a brisé les entraves et aujourd'hui le libre examen a commencé.

Combien peu de soi-disant vérités enseignées antérieurement restent debout devant lui.

Les idoles sont ébranlées, les chimères s'évanouissent; prêtres et tyrans sont condamnés.

L'œuvre révolutionnaire de régénération est donc enfin possible. Chaque jour apportant une connaissance nouvelle, éveille des idées nouvelles, et, au lieu de restreindre la pensée, vient contribuer à étendre son domaine.

C'est bien là la marque du présent. C'est aussi cette bienfaisante fatalité du Progrès qui donne la réponse à ceux que décourageaient les expériences du passé.

Hélas! Je sais bien que nos gouvernants, qui semblent hypnotisés par cette belle mais rétrograde conception : restaurer Pautorité, ne font rien à l'heure actuelle pour encourager ce mouvement libérateur.

Gomme les tyrans et les autocrates de toute époque, ils se rapprochent du clergé, ils pactisent avec lui, ils nouent des alliances.

Et ils s'enorgueillissent de la sublimité de cette tactique ; ils en chantent les louanges et ils se figurent que la démocratie accueillera béatement* l'esprit nouveau » suivant Textra-

ordinaire inspiration d'un ancien anti-clérical.

Ils ne se rappellent donc point la parole du philosophe en présence des réactions religieuses semblables à celle-ci : c Oe ne sont pas les âmes qui vont à Dieu, c'est la politique ». Elle n'eût jamais plus de vérité qu'aujourd'hui.

Vaines tentatives, d'ailleurs. Il faudrait refaire l'histoire.

Pour en arriver à ce but il faudrait donc rayer tous ces noms glorieux qui ont donné la formule de l'éducation moderne.

Pour les masses, la théorie disparait devant la leçon des faits. Et les faits démontrent chaque jour que cette formule a donné la vie à l'intelligence jusqu'alors Inerte, que c'est à elle que sont dues toutes les magiques expansions de la science. Toute théorie de finesse diplomatique échouerait devant cela.

Qu'on enlève des bibliothèques les grands penseurs qui ont cru à la méthode nouvelle, pour cela elle ne disparaîtra pas. Elle fait corps avec la pensée du peuple ; elle est en lui ; elle est devenue un des organes nécessaires à sa vie ; il ne veut pas plus s'en séparer que de la République.

Aucune sophistique ne prévaudra contre cette volonté.

Comme nous Vavons y\x» dans Tétude de la genèse du concept politique et économique, chaque âge apporte une notion nouvelle d'où va sortir la méthode rationnelle de Tinstruction, (1)

Après mille ans d'anti-^nature^p pendant lasquels sous la barbarie cléricale, l'humanité est conspuée, honnie, maudite, Rabelais glonfH l'homme; contre les pleurs du Moyen-Age, il enseigne la joie « pour ce que rire est le propre de l'homme ». Il professe l'amour de la nature, la bonté de l'individu, la fraternité entre les êtres et édicté la formule fatidique : « Fais ce que veulx. »

Il voit plus loin encore; par cet esprit de prescience, qui est une des marques du génie, il entrevoit l'éducation intégrale, et son élève est instruit à la pratique des métiers en môme temps qu'à l'étude des sciences.

Ce qui reste, pour tous ses successeurs, de l'œuvre de Rabelais, ce qui devient vérité acquise et indiscutable : « la substantifique moelle » c'est la réhabilitionderhumanité; sois liomme '. et tous procéderont de là.

Après lui Montaigue apprendra l'art de mé*

(I) Pour tout ce qui touche h rinstmction, yoir Michblft.

priser la douleur et de bienmouriren pratiquant t la bonne et honnête vie >.

Peut-être son enseignement manque-t-il de force ; aussimalgré la grandeur du raisonnement il laissera exister ce sentiment douloureux et funeste: le doute, qui s'oppose aux grandes actions comme aux vigoureux affranchissements.

Le grand génie de Pascal devait succomber de cette maladie.

Acette époque les jésuites tententde monopoliser en quelque sorte Péducation ; Mme de Maintenon crée StCyr, essayant ainsi de s'opposer au triomphe de la philosophie moderne.

Mais rien ne peut étouffer la vérité ni la faire disparaître une fois qu'elle a été lancée au courant des esprits. Et presque malgré lui, au milieu de la médiocrité raisonnable toute puissante alors, Locke laisse échapper cette parole: t II faut enseigner la justice à l'homme. »

Et comme les doctrines de Goméni commençaient à agiter le monde, il s'en inspire et veut introduire dans l'enseignement des données scientifiques et presque professionnelles : l'enfant doit faire ses jouets.

merveilleux et tendre génie de Goméni, que sainte fut son œuvre et combien elle devait servir à l'affranchissement des esprits ! « Apprendre la chose avant le mot » n'était-ce pas la condamnation définitive des temps mauvais où,

pendant mille ans, on n'avait appris que la verbalité .

Ce n'est p.as ici le lieu d'étudier par le menu toutes les transformations qu'eurent à subir les principes sauveurs d'une philosophie vraiment humaine, et ce n'est qu'à grands traits qu'on peut marquer le stade parcouru.

Leibnitz établit que Thomme est une force active dont la cause extérieure est lui ; Vico : que l'humanité s'est faite elle-même et que l'homme forge sa propre fortune ; Voltaire enfin proclame raxiome : « le but de l'homme est l'action » ; Vauvenargues et Rousseau le répètent avec lui, en ajoutant qu'il y a plus de bien que de mal, et tous ne veulent plus qu'une règle : « La conscience » ! C'est le salut.

Et, pendant que ces théoriciens sublimes tracent la norme nouvelle, voici les éducateurs pratiques : Goméni, Pestalozzi, Frœbel dont l'œuvre admirable parait si grande au grand cœur de Michelet qu'il l'appelle « l'évangile de Pestalozzi, l'évangile de Frebel. »

La doctrine de l'instruction révolutionnaire, celle qui doit préparer la vie intellectuelle des démocraties est ainsi proclamée, et,de nostemps, malgré toutes les réactions, on l'a vue petit à petit s'étendre et prendre son développement logique.

C'est ce développement qui inquiète au

plus haut degré l'élément clérical et réactionnaire. Nos gouvernants bourgeois, eux aussi, tremblent de le voir grandir. Aussi veulent-ils y opposer une digue, et, là comme ailleurs, ils veulent l'asservissement des instructeurs ; ils exigent leur passive obéissance.

Pas plus que les réactions passées ils ne pouront empêcher là marche ni les conséquences des idées. Les monarchies les plus fortes, les plus tyranniques s'y sont essayées et y ont échoué. Sous l'Empire, Villemain s'élève contre l'esprit du militarisme qu'on voulait imposer à la nation ; sous la Restauration — le gouvernement des curés — Jouffroy professe « que les dogmes finissent. »

Quelle que soit la main de fer du gouvernement,malgrétous les abus d'autorité, il ne pourra refaire l'histoire ni la fermer. Les œuvres des penseurs font partie des cours d'enseignement et si, par impossible, on les en détachait, elles resteraient aux bibliothèques, La semence est jetée ; féconie, elle germera quand môme ; et à ces philosophes, dont nous parlions, ne manquera jamais le superbe hommage de ceux qui pensent et travaillent.

L'exemple des trois grands éducateurs dont l'empreinte futsi fortementmarquée, leur direction, le sens profond de leur méthode ne sauraient être perdus.

Goméni, le doux Morave qui s'adresse à rhomme; qui, chassé de Moravie, « y perdit la patrie, mais y gagna le monde », comme a dit Michelet;qui enseigne « l'universalité fraternelle» et voulait. « un système d'éducation effa- € çant les oppositions plus apparentes que € réelles, préparant enfin la grande harmonie; »

Pestalozzi, auquel ses biographes trouvent < rélolfed'un révolutionnaire», si violemment persécuté parce qu'il néglige le catéchisme officiel, qui répond au père Girard ne trouvant pas, dans son enseignement, la forme précise d'une instruction religieuse : « La forme Je la cherche encore... »

Frœbel, qui, à l'orée des clairières, « adore le soleil » et dont la religion n'est que « la sainte € coopération de l'homme avec la nature, le c travail modeste, fécond, du monde zoroas- « trique. >

Tout cela est bien opposé à l'enseignement réactionnaire et clérical qui dressait les esprits à subir les attentats du monde capitaliste.

Non, il ne faut pas croire que la méthode des pères jésuites puisse être reprise de nouveau; le clergé éducateur ne saurait plus exister.

Racontant l'histoire de Saint-Cyr, notre grand historien s'exprime ainsi sur le système d'éducation de Mme de Maintenon : « Elle leur « apprend à écrire et leur défend d'écrire. L'amie

c même est suspecte; on ne peut causer deux « à deux(l).

« Le prêtre est-il sûr? Non. Allez au confes- € seur, faites ce qu'il dira si vous n'y voyez de « péché.

« Le père même, le frère ne peuvent voir € l'élève que quatre fois par an, et devant une « dame qui écoute et surveille ! On sent bien « qu'une élève si peu nourrie d'esprit, si sus- « pecte de mœurs va être tout à l'heure (brillant « fruit de Saint-Cyr) une dame de la Régence, i

Et l'on croit nous ramènera cela, à ces monstruosités morales où Pamie est dangereuse à l'amie, le père à la fille, le frère à la sœur! l'indignation soulèverait toutes les consciences; les dirigeants les plus rétrogrades eux-mêmes n'y oseraient songer.

Les flatteries au clergé dont sont remplis les discours de réceptions officielles, les acclamations en faveur de 1' « esprit nouveau » sont un gage que les gouvernants ont voulu donner à l'alliance avec le clergé. Mais dans cette voie où pourront-ils s'arrêter? Une concession en appelle une autre. Pour satisfaire leurs nouveaux alliés il faudrait reculer, reculer toujours. Aht c'est qu'il y a beau temps que les « ralliés » ne

(1) C'est la règle jnêmc d'Ignace de Loyola : c nunquam ambOf raro uniis, semper très. »

sont plus « les résignés » et pour conserver leur appui il faudrait, suivant la forte expression de Michelet : « livrer au prêtre, qui est la Monar- « chie, le maître qui est la République. »

Ne voit on pas que cela est impossible?

De même que la démocratie conservera malgré tout la forme républicaine, indispensable à son développement social^ elle conservera son éducation active, humaine, libératrice, qui en assurera la raison et la justice.

Mais aussitôt les douteurs de s'écrier : « Vous « le voyez bien, tout s'est fait par étapes; c'est « par échelons que l'humanité est arrivée à sa « forme actuelle. Que devient donc l'affirmation € et la croyance en un changement prochain? »

Qui donc, parmi les socialistes, a prétendu que la prochaine Révolution donnerait au monde un statut ne varietur^ immuable, infranchissable, définitif?

Pour en arriver à éviter les à-coups, souvent 'terribles, qui marquent l'histoire, il fallait trouver un appareil de gouvernement qui permît — sans jamais l'interrompre — le progrès constant, et on a essayé de montrer par quelle suite d'idées, quelle logique des événements, on était

arrivé à la République; il fallait une méthode de développement des consciences qui leur permît de concevoir cette marche du progrès, et Ton a démontré par quelle inflexible harmonie rinstrument politique et l'instrument éducateur avaient établi leur évolution.

Logiquement aussi, il est impossible de ne pas s'apercevoir que l'état social actuel ne peut subsister avec leur fonctionnement. Ceci doit tuer cela.

Pour que la connaissance efficace des principes républicains et l'intelligence de leur conséquence s'imposât h tous les esprits, la découverte de ces deux moyens était nécessaire, et c'est pour cela que, jusqu'à nos jours la solution n'était pas devenue fatale.

Les antagonismes existaient aussi violents qu'aujourd'hui, mais personne n'entrevoyait — "ç part peut-être quelques esprits d'élite — la possibilité d'y porter remède. Il importait que cette possibilité devint apparente pour tous, afin que tous l'acceptassent et se dévouassent à en précipiter l'avènement.

Ce fut l'œuvre des siècles passés.

L'outil forgé, comment croire un instant que Ton hésitera à s'en servir, et que la plainte — que depuis si longtemps gémissent les pauvres et les faibles — ne sera pas écoutée?

C'est donc à une transformation complète de

notre état social que fatalement on doit aboutir. Tout, dans cet état, est contradictoire, tout est antinomique aux idées de justice et d'égalité qui commencent à passionner le monde.

A tous, la société capitaliste apparaît comme une monstruosité. Ceux-là même qui en profitent n'osent la défendre ouvertement. Les plus craintifs^ les plus timorés, ceux que leur situation, leur atavisme ont le plus familiarisés avec elle, ne peuvents 'empêcher de le reconnaître; et c'est un concert de malédictions unanimes contre ses extorsions, ses spoliations, ses crimes.

Mais plus encore que tout cela, l'impossibilité absoltie de faire concorder ensemble les formes capitalistes et bourgeoises avec la logique d'une démocratie puissante, prouve à tout esprit non prévenu et de simple bonne foi que la vieille société a fait son temps.

Et c'est l'étape que nous nous apprêtons à franchir sans croire qu'elle se puisse scinder en parcelles.

Est-ce à dire que ce sera là la borne du progrès humain.

Comment ? mais l'essence même de la République démocratique, dans sa forme socialistej, est révolution incessante pour se rapprocher de plus en plus de l'idéal !

Mais l'idéal lui-même n'est point immuable !

A mesure que les connaissances s'accroissent, que les esprits s'éclairent, que les découvertes augmentent, que l'intelligence se développe, que le concours de plus de peuples est acquis aux progrès réalisés, Tidéal grandit, il se fait plus magnifique et plus beau.

Et c'est même cela qui fait la grandeur divine de la conception républicaine qu^elle s'améliore chaquejour davantage, par le seul fait de son existence.

Quelle pensée plus sublime et plus sainte que celle qui montre les peuples marchant sans cesse, poussés seulement par le sentiment de leur conscience élargie, vers un idéal toujours plus radieux, de bonté toujours meilleure, de justice toujours plus juste.

On a pu se rendre un compte certain des causes qui s'opposaient aux réformes sociales dans les époques antérieures à la nôtre.

Mais ce qu'il faut bien voir, c'est que les conquêtes, les améliorations, les changements de chaquejour étaient purement objectifs quant au moyen. Si l'instrument, Toutil, la condition d'être se créaient, s'appropriaient, se perfectionnaient; tant qu'ils n'existèrent pas à l'état

complet ils devaient rester impuissants pour une modification, quelque faible fût-elle, de Tordre social.

J'entends bien que l'on peut, comparant la société de nos jours avec celle d'avant la Révolution, prétendre qu'elles diffèrent profondément et que, par suite, il y a eu déjà un commencement de changement d'état. D'aucuns prétendent même que ces changements ont été considérables.

Eh bien! cela est, il faut bien le reconnaître, tout à fait erronné, et ces prétendues métamorphoses sont purement de façade.

Si nous reprenons — comme nous nous proposons de le faire — les critiques qui à toutes les époques furent formulées contre les détestables inégalités et les outrageants privilèges do certaines classes, il nous sera facile de voir qu'il suffirait de changer une date pour les faire toutes d'actualité.

Seuls les titres et les formules se sont modifiés, les appellations ont varié, mais au fond, si Ton ne peut nierla substitution des personnes, on est obligé de constater que l'exploitation et l'injustice sociale sont les mêmes. (1)

(1) On n'a, pour s'en assurer, qu*à consulter le tableau suivant que G. de Feuillide a extrait de la Science sociale :

« Au quinzième siècle, la population était de 17 millions

Pour saisir ce qui rend encore plus proche Pavénement de la Révolution, il ne faut pas perdre de vue qu'au moment même où, par un

c d'âmes. Au dix-neuvième, elle est de 34 millions, au plus bas c minimum des statistiques.

c Au quinzième siècle, la classe noble et cléricale ou exploic tante était de 1 million, soit les 0,06 de la population, et elle « possédait les 0,12 de la richesse territoriale.

u Au dix-neuvième siècle, la classe bourgeoise ou dominante a est de 9 millions, soit les 0,87 de la population ; et elle postt sède les 0,72 de la richesse générale.

« Au quinzième siècle, la classe bourgeoise et ouvrière, ou € asservie, était de 16 millions, soit les 0,94 de la population, et c elle possédait les 0,88 de la richesse territoriale.

c Au dix-neuvième siècle, la classe ouvrière ou dominée est a de 25 millions, soit les 0,73 de la population, et elle ne pos- « sède de la richesse générale que les 0,27.

c D'où il suit que le nombre des maîtres, du quinzième au a dix-neuvième siècle, a augmenté dans le rapport de 6 à 27, et < que celui des asservis a diminué seulement dans le rapport de c 94 à 73; que la richesse des maîtres a augmenté dans le raptt port de 12 à 73, quand la richesse des esclaves a diminué dans u le rapport de 88 à 27 ; qu'ainsi le bien-être de la classe exploiu tante, au quinzième siècle, était au bien-être de la classe c exploitée, comme 2 est à 0,93, tandis que le bien-être de la € classe exploitante, au dix-neuvième siècle, est au bien-être de u la classe exploitée comme 2,70 est à 0,37.

a Ce qui signifie : 1** que le bien-être de chaque individu de c la classe exploitante, au quinzième siècle, était au bien-être de « chaque individu de la classe exploitée comme 2 est à 0,93; — « 2* que l'individu de la classe exploitée était plus malheureux

effort de conscience, l'humanité arrivait à construire le levier nécessaire à l'évolution, la pensée s'habituait — guidée par la critique phi-

u que l'individu de la classe exploitante dans le rapport de 2° tt 15 à 1 ; — 3° que le bien-être de chaque individu de la classe « exploitante, au dix-neuvième siècle, est au bien-être de chaque u individu de la classe exploitée comme 2,70 est à 0,37 ; — 4* € que l'individu de la classe exploitée est plus malheureux que u l'individu de la classe exploitante dans le rapport de 7,30 à 1 ^ u Par conséquent : les exploités actuels sont, en masse, plus u malheureux que les exploités du quinzième siècle dans le € rapport de 7,30 à 2,15, et l'individu est plus malheureux « dans le rapport de 3,40 à 1.

c Si l'on passe à la quotité de l'impôt, on trouve que la classe u exploitée, au quinzième siècle, payait 1, et qu'au dix-neuvième tf siècle elle paie 5. Donc la classe exploitée est plus malheu- < reuse qu'elle ne l'était au quinzième siècle, dans le rapport de € 3,40 multiplié par 5 à 1.

< Ce qui signifie que l'exploité du dix-neuvième siècle est u plus malheureux que l'exploité du quinzième siècle dans le € rapport de 17,20 à 1.

« Si l'on passe à la répartition de l'impôt, on voit que l'impôt c indirect du quinzième siècle ne frappait proportionnellement t que comme 1, tandis qu'au dix-neuvième siècle il frappe pro- « portionnellement comme 4. La situation de l'exploité, au dixc neuvième siècle, comparée à la situation de l'exploité au quinc zième siècle, sera donc exprimé par le rapport de 17,20 mul- « tiplié par 4 à 1, ou 68,80 à 1. >

Il est à considérer que ceci a été écrit, il y a près de cinquante ans, et que la situation est loin de s'être améliorée, bien au contraire.

losophique — à voir clair dans l'organisation sociale. Les cerveaux s'imprégnaient du sentiment des injustices qui président à cette organisation et la réflexion, petit à petit, faisait comprendre Tinanité des droits invoqués et rinsolidité des fondements sur lesquels on les étayait.

Le long martyrologe du peuple avant la Renaissance, son inactivité cérébrale, son existence purement physique, presque bestiale, avaient créé un état d'habitude, d'accoutumance aux privations qui tendait à Ib livrer chaque jour davantage au découragement et à l'abandon de soi-même.

Mille années de souffrances avaient perverti son esprit en lui donnant la conception d'une inéluctable douleur. Rien ne semblait plus luire pour lui et, si les heureux et les puissants tremblèrent à la prédication de la fin du monde, les pauvres, les serfs l'accueillirent au contraire avec joie.

D'ailleurs en ces temps de continuelles affres l'inégalité de condition n'apparaissait pas aussi choquante qu'elle le parut plus tard.

Ce n'était pas une vie inactive que celle des seigneurs féodaux, et leur luxe, leur bien-être étaient de bien peu au-dessus des conditions moyennes de l'existence du peuple.

A part Tautorité tyrannique et toute de bon

plaisir que le Seigneur exerçait sur ses liges, la vie au château s'écoulait triste et monotone, peu différente de celle d^s vassaux. Même le serf était protégé contre les exactions des routiers et des brigands pillards parle chef qui le défendait; et, la besogne accomplie, il était str de trouver Tasile et la nourriture.

Le seigneur était lui même un vassal et, pour ainsi dire, comme le seri d'un autre seigneur. Quelquefois même, certains d'entre eux étaient à la fois vassaux et suzerains les uns des autres.

Certes on n'entend pas dire par là quelasituation du peuple fut enviable, mais il est important de remarquer combien moins apparente que de nos jours était, pour les grandes masses, la dissemblance.

Et pourtant cette différence n'était pas complètement inaperçue. Les revendications se faisaient jour dans les hérésies du XIP et du XIIP siècle; les LoUards clôturaient leurs réunions par léchant:

a When Adam delved and Eva span, who € was then the gentleman? : Quand Adam « bêchait et qu'Eve filait, où était alors le gen- « tilhomme? »

Ce sont, en effet, les guerres de religion qui

en France furent le signal le plus marqué de la

reprise des esprits. En fouillant aux vieux

évangiles, les Albigeois et les Vaudois y trou-

vèrent la notion de l'égalité entre les hommes et sa glorification. Ils y virent la condamnation d'Ananie et Saphira, frappés de la foudre poui avoir, par un sentiment d'égoïsme individuel, dissimuléune partiede leur fortune personnelle.

Mais nous avons suffisamment indiqué cette évolution dans les pages précédentes pour n'y pas insister à nouveau. Ce qu'il faut retenir c'est que, de ce moment, les consciences conçurent la possibilité d'un mieux.

Et, au lendemain de ce jour, merveilleux renouveau de l'esprit — irradiant de sa bienfaisante lu mière l'entendement humain — quelques hommes osèrent reprendre les philosophes de l'antiquité, redire leurs sentences et les adapter aux temps et aux mœurs. L'œuvre de lente, mais certaine incubation commençait.

Non, elles ne furent ni inaperçues ni incomprises les satires littéraires de la Renaissance, bien que le plus souvent dissimulées sous le masque de la raillerie, même grossière. Peu à peu, phrase à phrase, elles s'incrustaient aux cerveaux, frustes d'abord, tout en sonorités, puis, — suivant la norme rationnelle du déve^ loppement, — après le mot qui éveillait l'esprit l'idée naissait, laissant, ou pour mieux dire donnant, libre carrière aux déductions et aux inductions dont aujourd'hui nous recueillons pieusement les résultats.

Il s'est établi, dans les consciences humaines, depuis la léthargie médiévale, un atavisme de réprobation contre l'organisme social.

C'est de lui que vient aujourd'hui le sentiment inconscient, il est vrai, chez quelques-uns, mais fortement accusé quand môme, qu'il y a autre chose à faire que ce qu'on avait coutume de regarder comme le mieux possible.

Et l'erreur, pour certains, est de s'imaginer que cela se peut sans changer de fond en comble l'organisme social. Il faudra pourtant bien le reconnaître et renoncer aux préjugés trompeurs. Le peuple veut que tout change.

Peut-on encore espérer que les phrases redondantes et les mots sonores le tromperont I

Malheureux ceux qui le croient, et misérables les espérances de ceux qui cherchent à le faire croire.

Au moment où la Révolution battait son plein» Louis XVI fit appeler Rivarol : « Songez-y bien, « Sire, lui dit celui-ci, lorsqu'on veut empêcher « les horreurs d'une révolution, il faut la vou- « loir et la faire soi-même. »

Et il est certain que la démocratie ne trouvant ;pas dans l'état actuel les satisfactions et la jus-

tîce qu'elle se croit, à bon droit, apte à exiger, | elle veut et fera elle-même cette Révolution.

Mably, dans son traité de législation, recherchait « une organisation sociale qui, sans dé- « truire complètement la propriété individuelle, « préparât les citoyens d'un état corrompu à se « rapprocher des lois de la nature. »

Que demande-t-on davantage au moment présent? Seulement — nous Tavons démontré — cette conquête est aujourd'hui possible et réalisable. Les moyens d'y arriver sont à la disposition du peuple; intelligence et connaissance, force et puissance, il détient tout ce qui lui manquait jusqu'ici.

Et qu'on n'aille pas croire que ce soit là un courant d'idées facile à dériver. Rien ne pourra plus le faire retourner en arrière. Malgré qu'en disent les politiciens tout le monde sent bien « qu'il n'y a pas de péril social mais seulement « des souffrances sociales. »

Hélas ! une longue et douloureuse expérience le prouve trop surabondamment.

Depuis le commencement du siècle il y a eu de nombreux retours vers le passé ; la leçon qui en fut la suite a été terrible, mais féconde.

« L'âge d'or qu'une aveugle tradition place « dans le passé, a dit Saint-Simon, est devant < nous. » C'est pour la démocratie, après les durs

essais si marncureusement répétés, une vérité démontrée.

C'est vers cet avenir que se tournent tous ses regards, que se portent toutes ses espérances. Elle ne veut plus recommencer Téternel labeur de duperie auquel son ignorance, son inconscience des choses et de leur raison l'avait condamnée.

Le grand démocrate que fut Edgar Quinet, écrivait, dans son histoire de Marnix de Sainte- Aldegonde^ cette phrase, qui est bien la constatation vraie de la fièreet salutaire conviction populaire: « l'histoire hait les dupes ; elle les ^ met presqu'au rang des coupables, et ce n'est « qu'une demi-injustice. Etre abusé, c'est pres- « que toujours le signe d'une situation fausse. « Un degré d'intrépidité de votre part et vous « n'eussiez pas été trompé. »

Oui, être dupe, ce serait être coupable; et la raison si haute du peuple ne veut d'aucune culpabilité.

Si parfois, pour éviter la responsabilité de son action directe, ou par manque d'énergie, il a laissé aux mains de soi-disant sauveurs le soin de faire l'œuvre utile ; s'il s'est laissé aller à ces erreurs démettre en d'autres mains sa confiance ; s'il a prêté son concours passager aux aventuriers de tout ordre qui devaient le suppléer dans son rôle bienfaisant ; s'il a conspiré par

l'abandon de son action, il peut dire ce que Lamartine clamait au 12 juillet 1848: t j'ai conspiré « comme le paratonnerre conspire avec la « foudre. »

Même quand il se trompe, les actes du peuple portent en eux une leçon, une sanction ; la leçon c'est l'injustice actuelle; la sanction sera l'acte viril de demain.

Cet acte de virilité quel sera-t-il? Ici se pose le redoutable problème.

La Révolution se fera -t- elle d'elle-même sans convulsions, par un effort de volonté, ou bien hélas! faudra-t-il revoir encore les journées néfastes et les luttes sanglantes?

Il est inutile d'affirmer notre espoir en la première solution; mais, dans cet examen rapide de la situation actuelle, ce ne sont pas nos désirs qui sont en jeu. Scrupuleux observateur des faits, nous essayons d'en tirer l'enseignement et de voir les conséquences qui en découlent.

Bien que la résistance désespérée des intéressés et des favorisés doive être aussi énergique que possible, il paraît certain qu'il n'y aura nul besoin d'en arriver aux moyens extrêmes.

Hier, en Angleterre, pour supprimer le vagabondage étranger, la classe dirigeante, constatant Finefficaciié de la loi, demandait d'exceptionnelles mesures et rappelait la parole d'Hippocrate c : Ce que la médecine ne pourra « guérir, le fer le guérira; ce que le fer ne pourra « guérir sera guéri par le feu. » (1)

Quelles atroces et imprudentes paroles qui semblent appeler les représailles et excuser d'avance tous les excès.

Mais heureusement que l'action prolétarienne, s'étendant partout;, ayant partout créé de puissantes associations, pouvant dans un concert commun exercer une influence salutaire et sérieuse, nul, contre elle, n'osera rappeler la terrible formule.

Cette influence bienfaisante commence à se faire sentir et, à l'heure actuelle, la nécessité de tenir compte de la volonté populaire s'impose à tous. Ilyaà peine quelques jours, un journal, de réaction bourgeoise pourtant, La Paico reconnaissait cette vérité : « Ce qui à un

(1). C'est là la règle même du saint office : c Quibus verba non medentur, medeantur minae; quibus minae non medentur virga medeatur ; quibus vero virga nec medetur eos ignis depascat : ceux que les paroles ne guérissent pas, qu'ils soient traités par la menace ; ceux que la menace ne guérit pas qu'ils soient traités par la verge ; ceux que la verge ne guérit pas, que le feu les dévore. »

« moraent paraît excessif à un peuple doit « disparaître de ses lois, dût cette disparition « déplaire à quelques-uns. »

Gela prouve, une fois de plus, ce que nous avons dit, que la fatalité d'une organisation autre s'est emparée de tous les esprits.

Les sociologues — à côté de la partie critique si brillante et si remarquable de leurs œuvres — ont établi la manière dont ils comprennent cette nouvelle organisation. De là les dififérentes écoles. Mais de tous ces systèmes qui sait ce qui restera quand la démocratie laborieuse aura prononcé?

Ce qui est dans le consentement unanime, c'est rinéluctabilité d'une évolution; cette unanimité ne s'est pas encore établie sur la doctrine.

De cela quelques-uns veulent inférer que le manque d'unité empêchera la catastrophe finale, suivant leur expression.

C'est une erreur ; quelque divisés que puissent paraître en apparence les socialistes, il y a toujours un fonds commun qui relie entre elles toutes les écoles. La lutte des idées n'empêche pas l'alliance pour marcher à l'assaut de la vieille conception des sociétés. Dans chacune de ces écoles, en dehors de la critique qui est inattaquable, il y a des aphorismes et des axiomes semblables, et elles ont entre elles tant de points de contact qu'on peut affirmer haute-

ment que, seul, l'esprit de tactique les différencie, (l)

A la veille de 89 était-on plus d'accord que nous le somnies aujourd'hui? Une concordance plus grande existait-elle entre les théories et les aperceptions des philosophes ? Il est de vérité courante que non.

Après le 14 juillet, il n'y avait dans le personnel politique que trois républicains: Camille Desmoulins, Tabbé Faucher et Bonneville. On sait que Danton, Robespierre et Marat luimême ne songeaient pas à réaliser cette forme de gouvernement avant la journée du 10 août.

C'est là que le génie supérieur du peuple, l'instinct admirable des collectivités se montre dans toute sa grandeur et ses hautes vertus. Au milieu de l'hésitation des hommes, il prononce et réalise. Si son action n'a pas une suffisante durée, si son contrôle, pourtant si nécessaire, n'est pas incessant, cela tient surtout aux différentes causes que nous avons indiquées. Tant

(1) Un abbé du dix-huitième siècle était engagé dans une discussion avec un de ses confrères à propos des cinq propoiiLtions ? on voulait les mettre d'accord en leur faisant remarquer qu'il y avait au moins un point commun entre eux : c'est que ni l'un ni l'autre ne croyait en Dieu. « C'est vrii, répartit le moine disputeur : mais lui c'est un athée molinistc, et moi je suis athée janséniste. » — E. Caro. La fui du dix-huitième siècle.

qu'il n'était pas affranchi de préjugés et qu'il n'avait pas atteint sa majorité, il était capable (lun grand effort de moment mais là s'arrêtait ^a puissance.

Proudhon indiquait d'une manière saisissante la raison de ces défaillances : « Gomme « tout bien-être doit s'obtenir par le travail, à « peine de vol, de même toute connaissance « doit-être le fruit de l'étude, à peina de faux. »

Et on a vu dans les pages précédentes que l'étude lui avait été impossible ; de là, l'empirisme fatal qui marqua les précédentes révolutions.

Et malgré tout, que fécondes , elles ont été; sinon par le changement réel du monde social et de ses rouages, du moins parles idées qu'elles ont jetées en pâture aux esprits, et parPexemple.

« Il en est de la puissance des Rois comme a des statues des Dieux : les premiers coups « portent sur le Dieu même, les derniers « ne tombent plus que sur un marbre défî- « guré. » (1).

Les coups des premières révolutions ont détruit le prestige des modalités anciennes. Une reste plus aujourd'hui que le marbre défiguré.

Plus n'est besoin d'effrayant labeur ou d'effort désespéré pour achever la besogne. En face

(1). Chami-ort.

(les attaques, triomphantes parfois^ toujours fécondes et renouvelées après les défaites, la crainte a disparu. Au jour du grand sacrilège^ la foudre n'a pas anéanti, à jamais, les impies qui attaquaient la sacro-sainte société, et alors le courage est venu aux plus timides ; on a raillé la divinité et on la chassera bientôt du dernier de ses temples.

Ainsi qu'au lendemain de la prise de la Bastille, qui pendant tant de siècles avait terrifié 'le peuple, on écrivit sur ses ruines — superbe moquerie — « Ici on danse » ; nos enfants n'auront pas assez de railleries pour le monument d'infamie et d'injustice qu'est la société capitaliste actuelle.

Il apparaît nettement là où le doute est si général sur la justice de l'état social actuel, où ses origines ne peuvent être attestées parle Droit, où sa légitimité devient suspecte ; il apparaît nettement, que ses défenseurs ne peuvent être ni bien résolus ni avoir la foi qui rend invincible.

Et ces défenseurs sont les moins nombreux :

privilégiés, ataviques, égoïstes ou malhonnêtes (j'oubliais une fraction importante : les imbéciles), qu'est-ce que cela peut bien opposer de résistance à la volonté populaire !

Dans la classe prolétarienne, au contraire, chacun sent que tout va mal et que rien ne peut

être plus (léte.stable et plus néfaste que ce qui est. Ceux qui ont réfléchi, appris, et ils sont légion, ont une conception lucide de ce qu'il faut supprimer et de ce qu'il faut établir: les autres iront à la Révolution dans un acte de foi en Pavenir que le désespoir des misères présentes leur aura inspiré.

Il est des moments dans la vie où la misère est si grande, les douleurs si exacerbées qu'on accepterait tout pour arriver à les soulager.

N'est-ce pas l'état psychologique du proléta-riat?

Ajoutez qu'il sait aujourd'hui, parla critique socialiste, que le manque de justice est la conséquence du manque d'égalité. Avec cette perception consciente des raisons de son malheur, il ne peut pas hésiter.

D'un côté donc, ceux qui veulent maintenir les conditions actuelles ; de l'autre, ceux qui veulent faire disparaître toutes les iniquités.

Les premiers ne sont plus assurés de la légitimité de leur cause, à laquelle seul les retient leur égoïsme ; les seconds sont entraînés par l'héroïque confiance que donnent le dévouement et la conscience éclairée.

L'égoïsme mesquin contre la foi radieuse!

Non, la Révolution se fera sans lutte ; une , pareille bataille serait trop inégale pour être tentée. L'ombre ne lutte pas contre la lumière. 1

Le sentiment sordide de Pintcrêt personnel dis- : paraîtra devant le rayonnement de la Fraternité et de la solidarité collectives.

C'est notre ferme croyance ; le peuple n'a qu'à bien vouloir. La vérité de sa doctrine^ la justice de son action suffiront pour faire s'évanouir toute velléité de résistance. Labourgeoisie est tellement gangrenée, tellement débilitée ; elle a perdu si complètement le sens moral et l'intelligence de rhônnête et du bon, qu'un souffle doit renverser sa puissance (1).

(1) Dans un de ses ouvrages, couronné par l'Académie des sciences morales et politiques, Pecqueur, trace ce portrait bien ressemblant de la bourgeoisie : « Les intérêts satisfaits et vainqueurs n*ont à opposer, pour s'absoudre devant l'histoire, que leur ignominie et leur aveuglement. Fanatiques de leur chose, et accoudés sur leurs droits acquis, ils sont durs et intraitables comme l'avare auprès de son trésor menacé.

« Assis par hasard au banquet de la vie, ils s'irritent qu'on les y trouble, et sont implacables contre qui veut y prendre place en nouveau convive. Us se croient des saints, lorsqu'ils se contentent de leur part et qu'ils n'ont ni dettes ni procès, que la patrie et les gendarmes les laissent libres, et que nul ne peut leur dire avec la loi : Fripon !

tt Pour eux, pauvreté, c'est vice; vertu, c'est niaiserie ou hypocrisie ; dévouement et sacrifice, c'est folie !

« La patrie c'est leur famille, leur champ, leur boutique; l'hunianité, c'est leurs enfants ; et leur famille, leurs enfants, ils les aiment à la manière des loups ; T)ut pour soi et pour ses petits. Ils ont perdu le sens des choses sociales, et n'ont retenu des prescriptions morales que celles qui s'adaptent à l'égoisme

Elle crie bien fort mais, comme le font les poltrons aux sentiers de la foret sombre, pour cacher sa peur.

Non, la Révolution n aura pas à traverser les dures épreuves qui accablèrent nos pères. Elle s^établira glorieuse et forte, sans convulsions et sans combat.

Seules les grandes vertus font les courages élevés. Mais où sont aujourd'hui les vertus de la bourgeoisie ? Vauvenargues dit que les grandes vertus viennent du cœur 1 Où bat le cœur dans la société capitaliste ?

L'addition luttant avec la passion ? Non, rien ne rendra douloureux les premiers jours du triomphe. Aucune larme ne se mêlera aux chants de victoire. La prochaine crise sera pacifique.

Elle le sera malgré les attaques sans cesse renouvelées de la classe bourgeoise contre le peuple. Car si l'on veut être de bonne foi, il faudra bien constater que la guerre civile n'a pas

Us ont des droits et pas de devoirs. Sans la menace du porteur de contraintes et de la force armée, ils ne payeraient pas leurs impôts. Sans la peur des émeutes et des assassinats, ils ne voudraient ni gouvernement, ni police, ni hospices, ni aumônes, m burea,u de bienfaisance, parce que tout cela coûte cher. »

toujours été amenée par Tentente et la volonté des oppositions; mais bien plutôtpar les provocations voulues ou les tactiques criminelles des gouvernements aux abois .

Les barricades ne se dressèrent dans Paris, en 1789, qu'au lendemain de ce diner des gardes du corps, ou vinrent la reine et les princes; dans lequel le peuple fut bafoué, injurié, insulté ; la cocarde tricolore, foulée aux pieds.

Est ce donc si loin de nous, qu'on ait oublié les journées qu'organisaient tour à tour MM. Thiers ou Guizot pour soutenir leurs ambitions^ assurer leur domination ou simplement amener la chute dé leur rival ? Ce fut une tactique courante sous le règne de Louis- Philippe.

On reproche quelques foisaux journaux socialistes Pàpreté de leur polémique. Nombrede nos amis sont impitoyablement frappés pour des mots de combat, ou simplement pour Tétude toute philosophique de doctrines, qui, faites sous la forme de livres, ne sortent point du domaine de la discussion des idées et ne sauraient en aucun cas être considérées comme des armes ou des tactiques de combattant.

Que dire alors des polémiques furibondes, des attaques voulues, des provocations enragées (1)

(1). On ae rappelle Gisqaet, préfet de police, adressant à ses

de certaine presse conservatrice quand, voyant l'opinion publique se former contre son parti, elle appelle en écumant de rage et bavant de colère, la répression du gouvernement contreles opposants ?

Après Patroce et déshonorante répression de juin 1848, les réactions de tout ordre espéraient avoirà tout jamais étouffé Te sprit démocratique. Mais les élections de 1851 montrèrent Terreur. Le succès de la démocratie s'annonçait certain pour le renouvellement de 1852.

Aussi de toutes parts, pour pousser la population à l'émeute, pour exciter les haines, allumer les passions, tout fut bon; c'était donner l'occasion de faire appel à la force^ on espérait bien ainsi noyer dans le sang les revendications et, pour cette fois, écraser à jamais les démocrates.

Romieu publie le Spécifie Rouge^ un pamphlet incendiaire. Garlier(l) fait couper les arbres de la liberté ; il fait brutalement enlever les

commissaires une circulaire par laquelle il prescrivait de surveiller les répu])licains qui annonçaient l'intention de répandre des matières empoisonnées sur les étaux de boucheries, afin de porter préjudice au gouvernement du roi. — Ma-xime du Ça.mp, Souvenirs littéraires j 1882.

(1). C'est ce même Carlier qui, à la veille du Coup d'Etat, proposait de déporter en un tour de main quelques centaines d'individus, qui voulait enlever à Paris ses grandes écoles et supprimer le ministère de l'Instruction publique.

pieuses offrandes que le peuple avait suspendues aux grilles de la Bastille en commémoration du 24 Février, et c.4a avec une telle brutalité, un tel cynisme, que Ferdinand Barrot, ministre de l'Intérieur, crut devoir flétrir un pareil acte, qu'il qualifia de profanation, à la tribune de l'Assemblée.

Mais voilà qu'à de nouvelles élections partielles la démocratie socialiste triomphe encore : le besoin d'une émeute se fait sentir déplus en plus pour pouvoir bâillonner, par l'état de siège, celte voix populaire qui trouble le repos de la réaction bourgeoise.

Les journaux stipendiés redoublent de violences : le Constitutionnel y la Patrie forgent d'atroces et terrifiantes calomnies. La presse socialiste prêche le calme au peuple en lui montrant le piège. Et alors, contre elle qui veut la patience et la paix, on déchaîne les persécutions, les rigueurs inouïes. Le parquet dépasse toute mesure.

Sur de sa puissance, le peuple ne répond quepar le dédain; le suffrage universel devant le venger sous peu.

CTest alors qu'on songe à lui enlever cette dernière espérance, cette arme dernière. Sous prétexte d'épurer le suffrage universel, la loi le transforme et le mutile. Elle sacrifie les pauvres et les salariés, qu'elle met à la merci du patron

ou du maître» seuls juges de la constatation de durée du domicile.

€ Mensonge et hypocrisie au frontispice — disait de cette loi Michel de Bourges — et la guerre civile au hout. >

C'est l'heure des plus odieuses provocations. « Montrez-vous donc, héros des caves et des • souterrains! écrit la PaMe. Gomment! on vous € insulte^ on vous abreuve d'humiliations^ on c viole Parche sainte que vous avez constituée I de vos mains si pures» et vous êtes insensibles! « Il n^y a pas de milieu : vous êtes des tartuffes « ou des lâches ! »

Et plus loin, s'adressant aux conservateurs:

c Nous devons combattre a outrance et tous les jours par tous les moyens légaux et illégaux. ï

Est-ce donc le peuple qui fomentait ainsi, en dépit de la vérité et de Thonneur, la guerre eivile ?

Nous nous sommes attardés à cette période de notre •histoire, parce qu'elle nous semble contenir un enseignement qui se passe de commentaires, alors surtout qu'aujourd'hui on sent comme des velléités de pareils attentats.

La presse gouvernementale et réactionnaire ne pousse-t-ellepas chaque jour le pouvoir aux dures répressions, et quelques-uns ne parlentils pas de bonifier le suffrage universel par une transformation savante 7

— âU7 —

Heureusement que nos gouvernants sont prisonniers des conservateurs ralliés, qu'ils ne peuvent se maintenir que par le bon plaisir de ceux-ci, et, suivant la parole de Jules Pavre, € si rien n'est plus dangereux qu'un pouvoir qq- € culte, rien n'est plus faible qu'un ministère « protégé. »

La proobaino crise sera pacifique, avons^ nous dit, et de cela il faut se féliciter, car c'est und preuve qu'elle sera profitable et de féconde durée.

Jamais la haine n'enfanta rien qui eût d'heureuses et continues conséquences. Pour réali^ ser l'harmonie sereine qui doit être la règle de la société future, le sentiment de l'amour doit être la dominante des actions humaines.

L'amour, dans sa forme éthique, s'sppliquant à tous les individus, sans qu'aucune trace d'égoïsme le vienne flétrir; l'amour, dans ses manifestations altruistes dégagées de tout senti* ment bas ou intéressé, que la philosophie révolutionnaire a appelé :. Fraternité et Solidarité!

Eh quoi 1 quand on s'insurge au nom du droit égal et du respect absolu du moi du voisin.

pourrait-ongarderun souvenir de colères contre quelques-uns ?

Non, il ne faut pas que la Révolution triomphante conserve aucune idée de représailles.

Bon pour la bourgeoisie d'avoir la vilenie des rancunes contre ses adversaires : ce qui Pinspire échappe aux hautaines et superbes inspirations delà Justice. L'abnégation de l'individu devant le bien de la collectivité est un sentiment trop élevé pour que son âme avilie par une longue possession d'état d'injustice, pour que son cœur desséché par ^accoutumance des jouissances nées de l'iniquité sociale, puissent s'élever jusqu'à elle.

Mais le peuple, lui, dans sa superbe conception du bon — cette forme virtuelle du beau, disait Platon — apporte toutes les charités, toutes les indulgences.

Si, pendant la bataille, terribles peuvent être ses colères contre l'obstacle qui s'oppose à la réalisation de son idéal, la lutte terminée, il devient pitoyable aux vaincus. C'est là ce qui assure et établit sa force.

Les faibles seuls sont sans pitié et n'ont aucune merci, parce que leur fureur est faite à la fois de la peur qu'ils ont ressentie et de celle qu'ils essayent d'inspirer.

Quelle piètre intelligence de la vérité I La terreur n'a qu'un temps. Malgré les bûchers, la

torture, les cachots, les idées marquent leur voie. La conscience a trop en elle-même sa récompense et son mobile pour que rien puisse empêcher ses manifestations.

D'ailleurs l'agrégat humain a cela do merveilleux que tous les atomes de ses parties se mêlent et s'associent dans la synthèse du maximum possible de bien ou de mal. Quoi que les théologiens essayent d'établir, il y a plus de bien que de mal dans l'humanité, et c'est l'éternelle gloire du XVP siècle de Pavoir proclamé.

Si le bien est perfectible àFinfini, si son concept ne saurait se limiter, il n'en est pas de même du mal. Les passions se corrigent par le développement intellectuel; peuvent-elles s'aggraver ? Le mal peut- il avoir un accroissement sans bornes ? •

11 est facile de voir l'ineptie d'une pareille thèse. Le mal social consiste dans les préjudices possibles envers l'individu ou la Société. Mais, à supposer qu'il puisse exister encore après l'évolution normale du cerveau régénéré par la science, il trouvera alors pour s'opposer à lui, réprimer ses tendances, arrêter son pouvoir, un individu ou une collectivité chaque jour plus armés, plus fortement organisés, plus justement associés. Par cette sorte de fusion de tous dans un^ comme d'un dans tous, se trouvera limitée son action.

Le bien, au contraire, participe de tout ce qne gagnent la cérébralité et Tintellectualité tant de Tindividu que delà collectivité. Use transforme, sans cesse, dans les progrès que chacun et tous réalisent.

Le mal, en un mot, n'est que le retard de la conscience hnmaine, et, à moins qu^elle ne meure — la mort étant la seule forme possible matériellement du repos, de Parrêt — l'huma nité marchera sans cesse.

Les retardataires seront bientôt hors de la route et nul ne pourra plus les apercevoir.

C'est, au milieu des erreurs des temps présents, ce qui réconforte le penseur. Il ne perd pas l'espoir — dans cette éclipse momentanée de raison et de vertu que subit la société — car déjà, sdus les nuages qui l'enveloppent encore, il sent percer les rayons et la chaleur vivifiante de l'éternelle clarté dn droit.

Mais où donc chercher la morale ft'ou doit sortir le salut dans les temps présents ?

Il semble que tout ait sombré de l'enseignement donné par la haute philosophie sihu^ maine des sages. Le monde ne vit plus qued'intérèt. « L'or est le souverain des souverains »,

a pn dire Rivarol au siècle dernier. Et de nos jours la puissance détestable de Tor se fait sen*tir encore plus funeste.

Plus la science financière s'est augmentée, plus les moyens se sont accrus, et plus aussi le capitalisme est devenu l'arbitre tout puissant. Par sa forme anonyme, il a encore développé Tôgoïsme primitif, en faisant disparaître l'acte personnel et en supprimant les responsabilités individuelles. Jaurès a donné la formule nouvelle : « chacun pour soi, tout pour l'argent. > Qu'espérer au fond de l'abîme où la hideuse ploutocratie nous a plongés?

Cette soif des richesses, ce règne incontestable, dang sa vilité, de la fortune, a fait disparaître jusqu'au souvenir de ce qui subsistait d'honneur et de générosité.

Comment remonter la pente fatale que nous avons descendue?

Et puiS:, n'est-ce pas une inéluctable fatalité, dans la forme actuelle de la production, que la nécessité du capital? N'est-il pas le moteur et l'intermédiare nécessaire à l'activité et môme à la vie du travail?

Le capital moteur du travail! mais il en est, au contraire, Tempêchement, car il en a fait une peine, un martyre en le subordonnant, non aux besoins communs, mais aux fantaisies et aux exigences de son intérêt particulier.

Le travail est une loi de nature, et la possibilité d'inaclion que donne la possession du capital, a seule rendu possible Toisiveté et anobli la paresse. L'inégalité qu'elle a créée, en donnant aux oisifs toutes les joies et aux laborieux toutes les misères, a seule aussi causé cette aberration: le dégoût et le mépris du travail.

« La paresse n'est engendrée que par les ins- « titutions arbitraires, qui prétendent fixer, € pour quelques hommes seulement, un état « permanent de repos que Ton nomme prospé- « rite, fortune, et laisser aux autres le travail et « la peine. Ces distinctions- ont jeté les uns € dans l'oisiveté et la mollesse, et inspiré aux » autres du dégoût et de l'aversion pour les « devoirs forcés. » (1)

Le capital, un intermédiaire nécessaire! Gela rappelle le dialogue de Rivarol et de Ghamfort: « Mais la noblesse, disait le premier, était « selon vous un intermédiaire entre le roi et le « peuple! — € Oui, ripostait Ghamfort, mais j'ai « achevé la phrase ; oui, intermédiaire comme « le chien de chasse est un intermédiaire entre « le chasseur et les lièvres, b

Ploutocratie, capitalisme, voilà bien les coupables, voilà bien ce qu'il faut attaquer et détruire. L'abîme n'est pas si profond qu'on

(1). MoRELLY. Code de la nature.

n'en puisse sortir, la pente si roide qu'on ne la puisse remonter. C'est à ce labeur que s'est adonné le socialisme. Le triomphe des idées révolutionnaires sera le résultat de cet effort.

La besogne est accomplie dans les couches profondes de la société. La flétrissure de l'oisiveté est prononcée. La réhabilitation, que disje? la glorification du travail est accomplie. Les parasites- eux-mêmes sont entraînés à faire parade de ces convictions.

Quand le mensonge d'une chose est devenu si flagrant que personne n'ait l'audace de le nier, on ne saurait, sans folie, concevoir qu'il puisse se maintenir ni subsister.

L'idée de justice, développée par l'instruction, a dissipé tous les sophismes, et, bien qu'il en ait^ le régime capitaliste et bourgeois est blessé à mort. Ses prétentions à la puissance et à la direction sociales deviennent ridicules.

Je me souviens d'une fable d'un anonyme, que j'apprenais enfant:

« Elle est à moi, disait arrogamment un homme a Qui des griffes d'un singe arrachait une pomme: « Il l'ouvre, et tout à coup jugez de son émoi, € Quand il y trouve un ver qui dit : Elle est à moi.

Que nos dirigeants, réfractaires au progrès social, en tirent la morale. Peut-être seront-ils

moins enclins à affirmer la valeur de lenr prétendu dr ity la légitimité de leur autorité.

Quoi qu'ils fassent d'ailleurs, cette morale, le peuple la saura bien tirer. La terre est à moi» dirent les bourgeois en se substituant à la noblesse en 1789 ; c'est la voix du peuple qui à la prochaine Révolution, — avec le sentiment élevé de l'égalité étendue à tous— dira: Elle est à moi.

La justice que nous invoquons, dont nous faisons le critèrede la Révolution future, les principes de la grande Révolution dont nous nous réclamons sans cesse, tout cela n'est-il pas détruit par la conception d'un État socialiste?

Demander le retour des mines, des chemins de fer, de la banque de France à l'Etat, la des»truction de la grande propriété industrielle et capitaliste, cela paraît en efTet, au premier abord, contraire à la notion du juste et aller à Peneontre des idées premières de la Révolution française.

Le simple examen, fait avec bonne foi, de ces questions, détruira facilement ce préjugé.

Et tout d'abord, écartons les mines, les chemins de fer, les institutions de crédit qui, étant la suite de . concessions gracieuses, peuvent de même, par le fait du prince, être retirées. Ce que la loi a fait, la loi peut le défaire — C'est ce que récemment proclamait la jurisprudence du Conseil d'Etat à propos d'une concession en Algérie, Et il suffira du vieil adage juridique summum jus summa injufHa pour répondre à ceux qui voudraient nous apitoyer sur certains intérêts particuliers lésés.

Il est du reste de pratique commune de faire céder le bien particulier devant le bien général. ^Quel officier répugne à sacrifier un bataillon pour sauver Tarmée ?

D'un autre côté, la justice n'existant que par l'extension à tous de l'égalité, le maintien d'un privilège quelconque serait contraire à son essence ïnéme. Le droit ne se prescrit pas. Ce qui ne fut que faveur peut donc disparaître — doit donc disparaître, devrais-je dire — sans manquer aux règles du juste rigide.

Ge raisonnement s'applique aussi fortement à la grande propriété industrielle et capitaliste. Car si, ici, la fortune n'est pas établie par un acte du pouvoir, elle est la conséquence des privilèges que s'arrogea une classe.

Une chose n'est licite que par l'équité de sot! origine* Or, fotts les pbitièeurs le, s phîloso^

phes, Pascal lui-même (1) sont unanimes pour ne trouver que des justifications plus ou moins boiteuses à Torigine de la propriété.

Il est indéniable qu elle n'est constituée à son début que par un acte de violence, de confiscation (2). La légitimer par une longue possession

(1). Ce chien est à moi, disent ces pauvres enfants ; c*est là ma place au soleil : voilà le commencement de Tusurpation de toute la terre. Pascal.

(2) La spoliation, la délation, la confiscation étaient encore sous Louis XIV, un des moyens de faire ou d^augmenter sa fortune.

Pour un ayis (dénonciation) donné, contre les trésoriers à l'extraordinaire, par Monsieur^ celui-ci espère en avoir un mi * lion — Dangeau, 1C9G. — MM. de Grammont, de Guiche obtiennent en se faisant donneurs d'avis, des dons de 40,000 écus 60 et 80,000 livres. — {ibid») — La prime à la délation est inscrite dans la loi, le roi met les délateurs sous sa protection et défend à toute personne sous peine de vie de les détourner ou intimider, de leur méfaire ou d'en médire. — {Déclar; royale 1716).

Le 10 mai 1711 le roi donne à l'abbé de Polignac la confiscation des biens de M. de Ruvigny. — Dangeau.

c A une chasse du roi, en 1665, plusieurs seigneurs s'égarèrent et trouvèrent asile chez un gentilhomme nommé Fargues, lequel avait figuré dans la Fronde et vivait obscurément dans ses domaines. A leur retour ces seigneurs racontèrent leu^* aventure en vantant l'hospitalité qu'ils avaient reçue. Le roi leur demanda le nom de leur hôte ; et, dès qu'il l'eut appris : — Comment I Fargnes est-il si près d'i ci ? — Puis il manda le premier président Lamoignon et le chargea dè*plucher la vis de ce gentilhomme en lui montrant un extrême désir qn,* il pût trouver Ib moyen dé lé faire pendre, Fargues, fut impliqué dans un

'État ? On voit où cela peut entraîner. Rien np eut plus exister avec une pareille doctrine ;

leurtre commis au plus fort des troubles, et malgré Vamnistie ondamné à mort et exécuté. — Ses biens furent donnés au remier président Lamoignon, » — Dangeau cité par C. de 'E\jii.i.ij)By Avant 1789,

El le nom de Lamoignon est un des grands noms de la ïagistrature I

Les rois eux-mêmes trafiquaient et tâchaient d'augmenter leur trésor par tous les moyens. On sait le rôle de Louis XIV et de ^ouis XV lors des disettes : « Messieurs des finances s'empareent des blés par émissaires répandus dans tous les marchés du oyaume, pour les vendre ensuite, au prix qu'ils Youdront mètre au projet du roi, sans oublier le leur ». — Saint-Simon. — Du reste pour assurer l'opération ceux c qui vendraient leur )}éau dessous du maximum excessif fixé par la taxe du roin étaient )our8uivis.La duchesse d'Orléans, dans ses Mémoires accuse netement Mme de Maintenon — € la vieille » — de se livrer à !et accaparement.

Le parlement de Normaadie, forcé par Louis XV de cesser les )Oursuites contre les accapareurs, accuse le roi : c Cette dé- •nse change nos doutes en certitude. » 1768. — La royauté, 'Ile-même se dénonce en faisant paraître au rang des officiers le la couronne, dans l'almanach royal de 1774, le Trésorier des crains au compte de sa majesté.

Du reste les rois n'étaient pas scrupuleux sur les moyens l'augmenter leurs richesses. « Quand le prince dit lui-même: I Ne vous adressez qu'à moi ; je ferai votre afllaire ; mais I il me faut tant ; il ne reste plus qu'à trafiquer de tout — ce } que nous voyons au temps présent. » Pierre de l'Estoile ; tournai de Henri IV.

Et Henri IV, fut, dit-on, le meilleur des rois.

aucune sécurité ne subsiste plus : Pimpuuit^ devient la seule base du droit.

Mais les principes de la Révolution I Ils ont dit-on, proclamé le respect de la propriété.

Voyons ^comment à la Constituante on cornprenait son établissement et son origine. Dan^: son discours sur les successions en ligne directe, Mirabeaus'exprimaitainsi« Si nous considérons c l'bomme dans son état originaire et sans « société réglée avec ses semblables, il parait « qu'il ne peut avoir de droit exclusif sur aucun c objet do la nature ; car ce qui appartient égalet ment à tous, n'appartient' réellement à perc sonne. Il n'est aucune partie du sol, aucune t production spontanée de la terre qu'un homme « ait pu s'approprier à l'exclusion d'un autre' t homme. Ce n'est que sur son propre individu, « ce n'est que sur le travail de ses mains, sur 1 « colonne qu'il a construite, sur l'animal qu'i t a abattu^ sur le terrain qu'il cultive, ou plutôi < sur le produit même de sa culture, qui « l'homme de la nature peut avoir un vrai prit vilège ; dès le moment qu'il a recueilli le fruii % de son travail, le fonds sur lequel il a développi K son industrie retourne au domaine général e

i redevient commun à tous les hommes.

PI

« Voilà ce que nous enseignent les premiers I principes des choses. C'est le partage de% I terres fait et conseuti par lesi bomm^^ rappro-

# cbés entre eux, qui peut être regardé comme t Torigine de la vraie propriété et ce partage t suppose,comme on voit,une société naissante , » une coni^ention première, une loi réelle...

« Nous pouvons donc regarder le droit de « propriété tel que nous l'exerçons comme une « création sociale.

« Les lois ne protègent pas, ne maintiennent f[ pas seulement la propriété elles la font naître « en quelque sorte, elles la déterminent, elles « lui donnent le rang et l'étendue qu'elle occupe c dans les droits du citoyen, »

Quelle autre est donc la doctrine des socialistes? Il est probable d'ailleurs que, dans notre parlement, elle serait accueillie aussi favorablement que les discours de ceux-ci.

Gomme conséquence, Mirabeau disait que la société, qui avait créé le droit, pouvait à son gré en limiter l'exercice et en régler la transmission.

Tronchet, qui fut défenseur de Louis XVI et le premier président de la cour de cassation, développe les mêmes idées.

« Le législateur qui entreprend de réformer les lois risque de s'égarer, s'il ne distingue pas la loi positive de la loi naturelle, s'il ne sonde pas toutes les profondeurs des anciennes institutions.

t Pour apprécier \q droit de tester, il faut

remonter aux premiers principes de la pro^ priété.

« Si Ton considère l'homme dans Vètat de nature^ il est difficile de concevoir un véritable droit de propriété; lajpropriété, dans l'état de nature, est moins un droit qu'un fait ; elle est d'autant moins un droit, qu'elle résulte de la force.

« Cette propriété précaire, ou plutôt cette possession rC étant que V effet de V occupation ^ cesse du moment que l'homme cesse d'occuper. Il n'y a donc pas de transmission possible. — L'individu qui vient après la mort du premier occupant a le même droit qu'avait celui-ci de jouir ce qu'il trouve vacant. — C'est donc l'établissement seul de la société, ce sont les lois conventionnelles qui sont la véritable source du droit de propriété Qi àQ transmissibilité. »

Et plus loin, loin de reculer devant les conséquences, Tronchet ajoute : «La loi immuable de la nature qui a créé l'homme mortely home invinciblement son droit de propriété, sinon à simple usage, au moins dans les limites de son existence (1) ».

On le voit, pour les constituants la propriété n'était qu'une création sociale; (2) dé 15, logi-

(1) Histoire parlent. T, IX,

(2). L'abbé Maury dcans sa réplique à Mirabeau lors de la discussion sur la constitution civile du clergé déclare expressément M une propriété antérieure à la loi est une chimère »•

quement, elle n'est plus que le résultat d'une convention hypothétique susceptible d'être annulée par une convention nouvelle.

Elle n'a plus pour base que l'utilité sociale, dès lors elle ne dépend plus que des. convenances ; il appartient à la société, au pouvoir politique qui la représente, de la modifier, la restreindre ou même la détuire.

C'est du reste de ces principes que l'on s'inspira pour établir la forme que la propriété a revêtue de nos jours.

C'était la doctrine courante : et les journaux feuillants de l'époque la promulguent chaque jour. Brissot la défend, Robespierre lui-même en fait le fondement de son projet de déclaration des droits de l'homme : « La propriété est le droit qu'a chaque citoyen de jouir et de disa poser de la portion de biens qui lui est a garantie par la loi ». Ainsi donc pour les hommes de la Révolution Française, la propriété était une création de la loi qui en réglait la forme et les privilèges.

C'est là le véritable esprit qui inspira les trois assemblées. Nos dirigeants aiment mieux Tinterprétation judaïque et prétendent s'en tenir au mot aveugle et imprécis. C'est peut-être le cas de dire avec l'Évangile « que la lettre tue et l'esprit vivifie. »

Comment expliquer autrement les formes

nouvelles données à la propriété, la suppression des privilèges antérieurs, les confiâcations, les changements dans la manière de la transmettre, etc., etc.. ?

D'ailleurs la vérité et le bien fondé de cette thèse sont éternels. Combien de fois depuis les premiers âges du monde la forme propriétaire a-t-elle changé ?fl)

Il est enfantin de nier qu'elle soit encore appelée à subir de nouvelles métamorphoses.

Je sais bien que Gazalès déclarait qué la propriété était fondée sur le travail, d'où il concluait que les filles devaient être exclues de l'héritage paternel.

Il est difficile qu'on voie là Pespril de la Révo*

(1). Sous la monarchie, les rois faisaient fléchir le droit du propriétaire devant leur volonté î En 1566 Charles IX ordonne d'arracher les vignes dont lar trop grande abondanée causait la disette. Un édit royal décide qu'à l'avenir les vignes ne pourront occuper que le tiers des terrains dans chaque canton^ les deux autres tiers devront être convertis en labours et prés. — 1577. Henri III renouvelle cet édit/ — 1731. Louis XIV entreprît de reconstruire la façade du Louvre et les autres vieux corps de bâtiments. Pour n'éprouver nulle contrariété, il flt, le 1»' novembre 1660 publier à Paris une défense à toutes personnes d'élever aucun bâtiment sans permission expresse, sous peine de 10,000 livres d'amende. — FelibieN, Histoire de Paris. — Louis XV interdit toute nouvelle plantation de vignes. Ce dernier allait même plus loin et devançant certains socialistes, qui veulent la confiscation des biens non cultivés, il ordonnait

lutiûn française. Les économistes pourtant ont repris la formule « Le capital, c'est le travail « accumulé ». « Oui, a répondu quelqu'un le « travail des uns accumulé pat les autres », et ce lazzi a suffi pour faire justice du sophisme.

Il serait gratid temps d'en finir avec cette éternelleprétention, qu'affichent les pires adversaires de la République, de conserver, plus précieusement que nous, les traditions de la Révolution française. Monarchistes, ralliés ou résignés, traîtres à la République, tous s*en

que les vignobles que Ton aurait cessé de cultiver pendant deux ans ne pourraient pîtis Vètre dans la suite. Que devenait le € ju« abutendi » que revendiquent si furieusement les propriétaires modernes?

Rappelons à titre de souvenir curieux le jubilé des Hébreux (iohel, corne de bélier, instrument qui servait à annoncer l'année sainte). Tous les cinquante ans, chacun rentrait dans son héritage; les dettes étaient abolies, les esclaves rendus à la liberté. Les fonds de terre et les habitations rurales ne pouvaient être aliénés à perpétuité. La vente n'avait d'effet que pour une période qui n'excédait pas cinquante ans. A l'expiration de chaque demi-siècle, on célébrait une fête solennelle, fameuse sous le nom de Jubilé, qui était le signal de la restitution générale. Les immeubles aliénés retournaient à leur vendeur ou à leurs héritiers.

réclament à l'envi. Leur audace dans ce ridicule mensonge a fini par imposer à quelquesuns, et, l'ignorance aidant, ils sont parvenus à faire écouter leurs clameurs.

Et pourtant rien n'est plus éloigné des sublimes élans de dévouement à la chose publique qui caractérisent la glorieuse époque, que les mesquines préoccupations et Tâpre égoïsme bourgeois !

Mais même sans aller au fond des choses, il est facile de se rendre compte que la manière d'être de la bourgeoisie actuelle est en complète contradiction avec les principes posés par les législateurs de 1789 et de 1793.

Que mettaient-ils donc, en effet, à la base de leur idéal social? La liberté, puis la liberté et encore la liberté.

On sait comment ils en corrigeaient les abus possibles, non parla répression, mais par l'exaltation de l'honneur, Tamour du devoir (1), les leçons d'un enseignement moral, qui, rendant tous les citoyens solidaires, les faisaient frères en donnant pour borne à Tégoïsme individualiste le respect du droit du prochain.

La haute élévation de la conscience, l'abnér

(i) u Pour manquement au service ou à l'ordre, la peine sera d'être suspendu de Vhonneur de servir depuis un jour jusqu'à trois ». Décret 28 sept. 1789; sect. 11, art. 4 >.

gâtion et le dévouement au bien public étaient les seuls freins qu'ils prévoyaient pour assurer la marche de l'humanité vers le bonheur et la justice.

Il faut distinguer dans la Révolution deux choses: la doctrine philosophique sur laquelle devait être établi le nouvel ordre social et la pratique journalière qui s'inspirait des besoins du moment, allait au plus pressé ; non seulement pour briser les liens qui enchaînaient encore le pays, mais aussi pour constituer l'unité^ de la Patrie et la défendre contre l'Europe entière coalisée contre elle.

Il serait souverainement puéril de chercher l'esprit de la Révolution dans cette dernière.

Ce serait commettre Terreur de l'observateur, qui voyant, dans un incendie, un homme abattre à coups de hache les portes et les poutres de sa maison déclarerait que c'est là son mode d'existence ordinaire.

Encore que les nombreux décrets de la Convention souvent contradictoires (ce qui prouve bien leur caractère momentané), que les mesures d'exception puissent prêter à une controverse de mauvaise foi, on ne peut pas cependant méconnaître qu'il ne s'y trouve un grand esprit de suite, une méthode philosophique très soutenue, dans tous les actes qui n'étaient pas de pure défense.

Môme au milieu des plus grands périls d'une guerre terrible, la subordination du pouvoii* militaire au pouvoir civil est complète; môme à l'époque où la terreur régnait le plus, l'autonomie des départements et des communes est respectée (1); même lorsque la conspiration royaliste devient la plus menaçante, que la guerre civile à Lyon, à Toulon, en Vendée, etc. semble près de triompher, jamais dans le corps de la loi on ne songe à détruire les libertés conquises : ce n'est qu'avec la réaction thermidorienne que les clubs sont fermés, les sections dispersées, les assemblées de district dissoutes ; même quand les exigences de la défense, la falsification des assignats paraissent légitimer les mesures fiscales exceptionnelles, jamais la législation ne se départ du principe de justice : prendre au superflu, épargner la misère.

Les orateurs delà Constituante, de la Législative, de la Convention proclament que le droit de l'iadividu ne saurait jamais nuire aux droits de la collectivité. Tous leurs discours affirment la nécessité d'assurer à tous le travail et Texistence; dans toute leur doctrine apparaît cette vérité: la richesse tolérable, seulement alors que les besoins de tous sont satisfaits.

(1). La Révolution a consommé Taffranchissement des comma* nés (Royer-Çollard).

Qaand dans ce pays sans lien^ sans contact, presque sans production et sans commerce; où de province à province, les mœurs, la justice, le droit, la langue changeaient, la Révolution voulut créer une unité sociale, elle dut rompre violemment tout ce qui faisait la constitution par-^ ticulière de chacune des provinces. Croit-on qu'elle fut guidée par ce désir de centralisation à outrance qui nous étouffe et dont nous mourons? (1)

Il a fallu le monstrueux génie de Napoléon pour transformer en moyen définitif de gouvernement ce qui n'avait été que l'impérieuse nécessité d^une dislocation momentanée.

La pensée très nette qui se dégage de tous les écrits des précurseurs ou des acteurs de la Révolution est, au contraire, celle de la liberté entière de chacune des petites patries réunies entre elles par un sentiment élevé de solidarité qui assure l'unité de la nation. De même, les grandes patries se devaient aussi mouvoir dans leur liberté propre et entière, mais se solidariser entre elles, pour former la République Européenne d'abord. Universelle ensuite.

L'intervention révolutionnaire chez les peu-

(1). « Le centre du corps politique peut être de papier, mais il faut toujours que les extrémités soient d'or. Si les extrémités se ehâilgent en papier, la circulation s*arrête et le corps politique expire i. Rivarol.

pies qui faisaient appel au gouvernement français ne s'inspirait pas d'autre chose.

Je ne sait par quelle audacieuse falsiiication on a pu méconnaître cette vérité si vivace pourtant encore en 1835 et 1§48.

Le projet de déclaration des droits de rhomme reconnaît formellement lé droit au travail, le droit à l'assistance, l'impôt progressif.

« La Société est obligée de pourvoir à la subt sistance de tous ses membres, soit en leur « procurant du travail, soit en assurant les t moyens d'exister à ceux qui sont hors d'état « de travailler (art. il).

« Les secours nécessaires à l'indigence sont t une dette du riche envers le pauvre; il appar- « tient à la loi de déterminer la manière "dont « cette dette doit être acquittée.

« Les citoyens dont le revenu n'excède pas « ce qui est nécessaire à leur subsistance sont « dispensés de contribuer aux dépenses publi- « ques. Les autres doivent les supporter pro- « gressivement, selon l'étendue de leur fort tune. »

Et ce n'était pas seulement les Jacobins qui promulguaient ces principes : un girondin, Rabaut Saint-Etienne, écrivait qu'il fallait « charger les lois de faire le partage le plus égal « des fortunes, et en créer pour le maintenir et « prévenir les inégalités futures. »

« Le législateur devra marcher à son but par « des institutions morales et par des lois préci- « ses sur la quantité des richesses que les « citoyens peuvent posséder ou par des lois qui a en règlent l'usage de manière : 1" à rendre le « superflu inutile à celui qui le possède ; 2" à a le faire tourner à l'avantage de celui qui en « manque; 3° à le faire tourner au profit de la a Société.

« Le législateur peut encore établir des lois a précises sur le maximum de fortune qu'un a homme peut posséder et au-delà duquel la a société prend sa place et jouit de son « droit.

Et Vergnîaad lai-méme, dans un discours prononcé le 8 mai 1893 : «Si la constitution doit « maintenir le corps social dans tous les avan- « tages dont la nature l'a mis en possession, « elle doit aussi pour être durable, prévenir par <: des règlements sages la corruption qui résal- « terait infailliblement de la trop grande inéga- « lité de la fortune. »

Je sais bien que nos adversaires, qui se réclament si hautement de la Révolution, ne la veulent voir et comprendre que dans les lâchetés et les palinodies de ceux qui devinrent plus tard les sénateurs de l'Empire et les pairs de la Restauration.

Fils dégénérés et violateurs des idées de la

grande époque, ils ne veulent poar modèles que les apostats de Brumaire et de 1815.

Nous avons, du reste, protesté contre cette prétention outrecuidante (1) seulement pour bien montrer que la pensée socialiste se retrouvait à toutes les époques de notre histoire, que son éclosion était Tceuvre des siècles, qu'elle n'avait cessé d'exister à travers les générations, n'at* tendant que le jour des consciences affranchies pour s^affirmer dans une éclatante victoire.

Et c'est pour cela que malgré qu'on en eût, nous allions répandant la doctrine, faisant appel aux bonnes volontés. Nous jetions au vent la sainte semence, attendant, anxieux^ la saison des récoltes.

Que pouvaient faire — noire phalange de corbeaux dévastateurs dans les champs ensemencés — les repus et les dirigeants avec leurs vociférations et leurs clameurs de haine? Trop puissante et trop abondante était cette semence de justice pour n'espérer pas quand môme.

(1). Noui noui proposons de prouver dans un nouYôau liyre C La tradition réyolutionnaire > que, seule, recelé socialiste 8*e8t Téritablement inspirée de Tesprit de la RéTolution. La pr»* miètê partie : 178d-1701, paraîtra trèi proohainemeni.

On raconte qu'un jour un savant ouvrit un© des pyramides d'Egypte d'où il exhuma le cercueil d'un Pharaon des premières dynasties. A côté de la momie et, comme elle, ensevelis sous la lourde masse de pierres depuis des siècles et des siècles, il trouva des grains de blé. Guidé par la bienfaisante curiosité de la science, il livra ces grains au sol ; et quelque temps après, quelle ne fut pas sa stupéfaction quand il put voir qu'ils avaient poussé des stipes si hauts, que nul n'avait souvenance d'en avoir vu de pareils : les épis gonflés qui courbaient le chaume représentaient chacun une moisson. C'est que ces graines avaient conservé la vigueur des premiers âges, qu'elles portaient en elles la puissance germinatrice et fécondante des libres cultures, que la dégénérescence due aux surproductions imprudentes, aux exigences des intérêts avides, ne les avait pas stérilisées.

Quels encouragements pournotre prédication!

N ous qui, fils respectueux de la mère-commune ; la nature, nous retournions vers elle pour lui demander ses leçons, qui dédaignions le fatras de sottises imposé au monde par la force des égoïsmes et qui avions pour principe les règles de ses lois enfin reconnues, nous voyions ainsi grandir, saine et virile, la fertile moisson. Sous lamotte de terre,que soulevait puissant le germe des blés du Pharaon, on pouvait prévoir la

récolte; de môme nous sentions la latente maïs irrésistible» poussée de raison qui annonçait le triomphe de la vérité.

C'est là ce que tous nous disions à la ville et aux champs; c'est ce que nos amis disaient, en merveilleux langage, dans nos assemblées.

On se rappelle qu'au moment d'entamer sa campagne de propagande, Mahomet réunit quarante Hashémites et leur demanda qui voudrait être son compagnon, lui aider à supporter son lourd fardeau. Tous se turent; un seul, un jeune homme homme, Ali, se leva et s'écria :

€ Prophète, je suis cet homme; si quelqu'un a ose s'élever contre toi,je lui briserai les dents, « je lui arracherai les yeux, je lui casserai les « jambes, je lui ouvrirai le ventre. Prophète, je « serai ton vizir. » (1)

Et comme, au milieu de 600 Hashémites du parlement, où nous faisions appel au concours de tous pour enlever Thumanité à Pécrasante injustice et aux souffrances iniques, nul ne voulait se joindre à nous; qu'un grand cri de réprobation nous répondait ; voilà que, brisant toutes les entraves, rompant tous les préjugés, dénouant tous les liens, paysans et ouvriers, artisans et prolétaires de tous les points de la France, élevant leur âme dans un radieux acte

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