PROFESSION DE FOI
Aux Électeurs de l'Arrondissement de Digne
Mes chers Concitoyens,
J'oppose aux contrefaçons de la République la République des Droits de l'homme et du citoyen.
Depuis plus de huit ans que j'ai l'honneur d'être votre député, j'ai toujours dit toute ma pensée, tout ce que je croyais être la vérité.
Je n'ai jamais flatté la démocratie; j'aurais cru lui faire injure.
Celui qui cède aux entraînements de l'opinion, celui qui dissimule par peur ou dans un vil intérêt personnel, ses convictions, celui-là est indigne du titre de Représentant du Peuple.
Une question judiciaire passionne depuis six mois le pays. On m'a fait un grief de l'attitude que j'ai prise. Elle m'était dictée par ma conscience.
110 VERS LA JUSTICE PAR LA VÉRI'pî
Un homme, un officier, a été condamné contre ton tes les règles du droit et de l'équité, sur des pièce; communiquées en secret à ses juges, sans que lui n son défenseur n'en aient eu connaissance. Ces pièces pouvaient être fausses, elles pouvaient se rapporter t des tiers. Un pareil procédé est la parodie de la justice, le triomphe de l'arbitraire, la violation des ga ranties les plus élémentaires que les sociétés les moins civilisées accordent elles-mêmes aux accusés.
« Si Dreyfus a été condamné sur la production de M pièces secrètes que la défense n'aurait pas connues, » si cela était vrai, il n'est pas douteux que la décision » serait frappée d'une nullité radicale. » Qui parle ainsi? C'est lapins haute autorité judiciaire de France, c'est le procureur général près la Cour de cassation. Savoir qu'une illégalité, qu'une erreur judiciaire a été commise — et se taire, c'est s'en rendre complice. Imaginez qu'un des vôtres ait été victime d'une erreur de ce genre. Qu'auriez-vous dit, si, en ayant acquis la preuve, je vous avais refusé mon concours pour sauver le malheureux?
Il y a deux ans environ, un conscrit de l'une de nos communes a été condamné à tort par un tribunal militaire. L'erreur m'a été signalée. J'ai fait des démarches, j'ai eu le bonheur d'obtenir du Ministre de la guerre la grâce entière du condamné ; il a été rendu à sa famille ; qui de vous ne m'a pas approuvé ?
Seulement, dans cette affaire du petit conscrit des Mées, ni les passions politiques, ni les haines religieuses n'étaient en jeu.
Ce sont ces passions déchaînées contre lesquelles je m'élève; elles seules obscurcissent aujourd'hui une question qui, en elle-même, était très simple. On a osé accuser les hommes qui réclament la revi-
sion du procès Dreyfus de manquer de patriotisme, d'outrager l'armée et la justice cette abominable imputation.
Est-ce manquer de patriotisme que de vouloir que la France bonne et généreuse, fidèle à sa glorieuse mission, à sa raison d'être historique, reste à l'avantgarde de i'humanité en marche?
Est-ce outrager la justice que de croire qu'un tribunal peut, de la meilleure foi du monde, se tromper et sur le fait et sur le droit, de dénoncer une erreur, de chercher à la réparer ?
Au début de la dernière législature, la Chambre a voté à l'unanimité une loi nouvelle sur la réparation des erreurs judiciaires; j'en avais été l'un des promoteurs. Mais il ne suffit pas de faire de bonnes lois, il les faut appliquer.
Est-ce outrager l'armée, cette armée où j'ai servi, cette armée que j'aime de toute mon âme, est-ce l'outrager que de la vouloir pure de toute souillure, que de s'affliger si l'on voit maintenir dans ses rangs le vrai auteur du crime pour lequel un innocent a été frappé?
Un homme s'est rencontré pour écrire qu'il serait heureux d'être tué comme capitaine de uhlans en sabrant des Français, qui a été pendant des années l'espion à gages d'une puissance étrangère, qui, accablé par les preuves les plus irrécusables, n'a trouvé d'autre réponse que le silence. Et cet homme porte encore l'uniforme français! Et l'on invoquerait encore, pour le protéger, l'honneur de l'armée !
L'honneur de l'armée, c'est nous qui le défendons.
\'ous me connaissez, vous savez qui je suis : auraisje pris la cause d'un traître? Non, c'est l'innocent que je défends; c'est le criminel que j'accuse.
Qaand la vérité éclatera-t-elle avec la même force aux yeux de tous? Ce soir, demain peut-être. Mais je vous réponds que son jour est proche.
Si vous doutez de ma parole que, cependant, vous avez toujours trouvée loyale et sincère, je n'aurai pas un regret personnel, car j'aurai fait tout mon devoir.
Si vous me croyez, j'en serai heureux, surtout pour vous. Je vous dois d'avoir siégé dans deux assemblées. Je voudrais vous payer ma dette de gratitude en vous épargnant, à vous patriotes, à vous républicains des Alpes, le remords prochain d'aYoir été, dans cette bataille, avec le mensonge contre la vérité, avec l'arbitraire contre la justice.
Ma politique reste la même que par le passé.
Je continuerai, si vous m'accordez de nouveau vos suffrages, à soutenir, dans la prochaine Chambre, les principes de la Révolution française contre tous ses adversaires, cléricaux, césariens et collectivistes.
Ai-je besoin de vous rappeler ces principes?
La déclaration des droits de l'Homme et du Citoyen porte que ces droits naturels et imprescriptibles sont la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à, l'oppression.
La liberté, et d'abord la liberté de conscience : j'ai défendu souvent celle de mes adversaires; vous protesterez par votre vote contre les menées d'odieux sectaires qui menacent la tolérance religieuse.
La propriété, cette propriété individuelle, qui n'est qu'une des formes de la liberté et que les doctrines collectivistes voudraient supprimer pour nous ramener à la barbarie.
La sûreté, et d'abord l'égalité devant la justice; car la loi doit être la même pour tous, et, quand elle est violée dans la personne d'un seul, tous sont atteints.
La résistance à l'oppression, c'est-à-dire la revendication de ces droits.
Le progrès, c'est le développement de la liberté par l'ordre, c'est la loi de toute société.
Je réclamerai demain, comme je l'ai fait hier, une répartition de plus en plus équitable des charges publiques.
L'impôt global sur le revenu, frapperait, en même temps que le revenu du capital, ce qui est légitime, le revenu du trava'l, ce qui serait injuste; ie le repousse; l'arbitraire vexatoire et inquisitorial de la dime a été détruit par la Révolution; je ne me joindrai pas à ceux qui veulent le restaurer, qui, sous prétexte d'aller de l'avant, reculent.
3Iais il faut remanier la contribution personnelle et mobilière de manière à en faire l'image plus exacte des facultés des contribuables; — il faut supprimer l'absurde impôt des portes et fenêtres; — il faut supprimer entièrement le principal de rimpôt foncier sur la terre qui ne doit être qu'un impôt communal et départemental.
J'ai contribué, sous les législatures précédentes, au dégrèvement de cet impôt ; vous avez profité de ces dégrèvements; l'heure est venue de réaliser la réforme .
Pour faciliter les réformes fiscales, il est indispensable de revenir à une politique sévère d'économie, de diminuer le nombre des fonctionnaires de luxe, d'aborder enfin le problème de la décentralisation administrative.
Il faut aussi, comme je l'ai demandé dans mon discours du 25 novembre 1895, à la Chambre des députés, supprimer la ruineuse initiative parlementaire en matière d'ouverture de crédits. C'était une idée chère
àGambetta; je tiens à honneur d'avoir été le premier à la reprendre.
Le dégrèvement total des droits sur les boissons hygiéniques, vin, bière et cidre, doit être réalisé dans un intérêt qui est vraiment national ; le fléau de l'alcoolisme menace d'atteindre les sources vitales de la nation; il faut le combattre résolument par des surtaxes sur l'alcool et, comme je l'ai proposé, par la limitation du nombre des débits à ceux qui existent déjà.
L'agriculture a droit à toute la sollicitude des pouvoirs publics. Vous avez mis à l'épreuve mon dévouement à cette grande cause. Vous pouvez compter que mon zèle pour elle ne faiblira pas.
La loi sur les primes à la sériciculture, dont j'ai été le promoteur, a été renouvelée pour dix ans; les primes aux éducateurs ont été augmentées.
Vous savez si je me suis appliqué à activer le développement de vos routes, de vos voies de communication, la construction des digues; vous savez aussi que j'ai pu rendre quelques services à la cause de l'Assistance publique, que j'ai obtenu pour vos hôpitaux de légitimes subventions.
Le ministère que présidait M. Casimir-Périer a fait triompher devant les Chambres ma proposition sur l'établissement d'un ministère des Colonies. Il appartiendra à la prochaine législature de créer enfin une armée coloniale; la constitution de troupes coloniales empêchera de renouveler la désastreuse expérience qui a été faite à Madagascar et contre laquelle je m'étais élevé.
J'ai toujours considéré comme intangibles le principe de la loi militaire, celui des lois scolaires sur l'instruction gratuite, obligatoire et laïque.
Notre politique extérieure a été et doit rester une
politique de Paix. Nous devons conserver, avec le même soin jaloux, nos traditions et nos espérances nationales. Ce siècle touche à sa fin ; la France inaugurera le prochain par une grande fête de la Paix, c'est-à-dire de la Liberté et du Travail.
Vive la France !
Vive la République !
Joseph Reinacu.
M. Joseph Reinach, qui avait été élu dt'puté en 1889, par 5.84?) voix et réélu, en 1893, par 7.1 GO voix, ne réunit, au scrutin du 8 mai 1898, que 1.21,3 suffrages. U se désista aussitôt en faveur de 1\[. Paul Roux qui futi'lu, au scruliu de ballottage, contre M. Andrieux.
LETTRE A W. OCTAVE IKIIRBEAU
9 août 1898.
Monsieur,
Dans un article très éloquent, d'une très belle inspiration, que publie VAurot^e, vous prêtez à l'un de vos interlocuteurs le langage suivant :
« Mais considère tous ces gens qui défendent Drey- » fus.. Il y a Trarieux, sous le ministère de qui furent w votées ces fameuses lois scélérates qui vous relé- » guaient un homme aux marais putrides de la Guyane » en un rien de temps... 11 y a Reinach qui, jadis, ne » parlait, lui aussi, que de proscrire, fusiller, guillo- » tiner... »
J'entends bien que vous faites répondre à ce sectaire par votre second personnage, l'ouvrier :
« Les hommes sont des hommes, après tout... Et » c'est toujours la même histoire!... Au pouvoir, leur » œuvre est mauvaise; contre le pouvoir, elle est sou- )* vent admirable... Profitons-en. Que m'importe d'où
» vient la parole de justice, si elle vient, et si elle re- » tentit en moi, et dans les autres, pour le bien de » l'humanité? »
Et ceci doit compenser cela, je le sais. Je trouve même que « œuvre admirable » est de trop. Il est tout simple de faire son devoir, de livrer bataille pour la vérité, pour la justice. Ne laissons pas croire qu'en France, sous la République, plus de cent ans après la Révolution, l'homme qui fait son devoir, qui le fera jusqu'au bout, soit une exception.
Cependant, votre premier personnage a dit des choses qui ne sont pas justes, qui sont inexactes. Vous ne les prenez point à votre compte, et je vous en remercie. Mais d'autres les ont dites, d'autres vont les répéter. Permettez que je m'adresse à vous pour les rectifier, pour protester.
« 11 y a Trarieux, dit votre sectaire, sous le minis- » tère de qui furent votées les lois scélérates. » Ouvrez le Journal officiel. Les lois sur les menées anarchistes furent votées au mois de juillet 1894, au lendemain de l'assassinat du président Carnot. Trarieux n'était pas ministre. Le président du Conseil était Charles Dupuy; Guérin était garde des Sceaux, le général Mercier ministre de la Guerre, Il faut toujours consulter le Journal officiel.
« Il y a Reinach, dit votre sectaire, qui, jadis, ne » parlait, lui aussi, que de proscrire, fusiller, guillo- » tiner... »
Quand ai-je parlé de fusiller, de guillotiner?
Je tiens à votre disposition. Monsieur, la collection de mes ouvrages. Cela fait près de trente volumes. Et, aussi, la collection de mes articles dans dix journaux et revues. Vous n'y trouverez pas une ligne, un mot, qui justifie cet atroce propos. Vous y découvrirez même
que j'ai toujours été partisan de l'abolition de la peine de mort.
Je crois me souvenir que vous avez raconté un jour que j'avais applaudi à l'exécution sommaire des ministres hovas par ordre de M. le général Gallieni, que j'avais préconisé l'introduction de ce système de gouvernement dans la métropole. J'avais pris votre article pour la brillante fantaisie d'un esprit paradoxal. Je m'aperçois aujourd'hui que j'aurais dû démentir un langage que je n'ai jamais tenu. Observez toutefois que si, depuis vingt et quelques années que je suis entré dans la politique, j'avais dû démentir toutes les absurdités et toutes les indignités qui m'ont été prêtées, la collection de mes ouvrages en aurait été accrue d'au moins vingt in-folio.
Et quand ai-je parlé de proscrire?
J'ai écrit, dans la République française, pas mal d'articles en faveur de l'amnistie des condamnés de la Commune. M. Henri Rochefort et M. Alphonse Ilumbert auront beau faire : je n'en retrancherai pas une ligne. Je pense toujours, avec Gambetta, qu'il fallait faire disparaître « ce haillon de guerre civile ».
J'ai voté, en 1895, l'amnistie des condamnés de la Haute-Cour. Ce n'était pas encore le fait d'un proscripteur. Vous n'ignorez pas, sans doute, que cette loi d'amnistie fut présentée aux Chambres par M. Trarieux.
Si le duc d'Aumale était encore de ce monde, il vous dirait que le premier républicain qui a demandé, dans la presse, l'abrogation du décret qui l'avait expulsé, c'est moi. J'écrivais le 24 juin 1888 : « La République » est assez forte, elle a le cœur assez haut placé pour » pouvoir accorder sans crainte à ce vieux soldat la » joie de revoir la terre, la douce terre de France,
» avant de fermer les yeux. » [Pages rt'puhlicaines, p. 163.)
Je n'ai pas réclamé, avec moins d'énergie, contre une autre proscription : celle qui bannissait de nos hôpitaux les sœurs de charité. Ceux qui me traitent aujourd'hui de « sale juif » me traitaient alors de clérical. Demandez à M. Rochefort, à M. Ilumbert.
Et comme je ne vous cache aucun de mes crimes, oui, certes, j'ai réclamé l'application des « justes lois » aux conspirateurs boulangistes. Fallait-il livrer la République, la Liberté, au plus imbécile des sabres ? Oui, encore, j'ai voté la loi sur les menées anarchistes. La propagande par le fait n'avait-elle pas, avec Ravachol, Henry, Gaserio, accumulé assez de ruines et de désastres? Cependant, même alors, je regrettais, dans un article du 13 juillet 1894, que le gouvernement n'en revînt pas simplement au système du droit commun en ce qui concerne la presse, et qu'il créât, en ce qui concerne la publicité des audiences, une disposition spéciale. {Démagogues et socialistes, p. 72.) Enfin, j'ai été, en 1881, le promoteur de la loi sur la relégation des récidivistes. Demandez, je vous prie, aux orthodoxes de la science criminaliste ce qu'ils pensent de cette loi. Ils vous diront que les malfaiteurs cherchent à se faire envoyer à la Nouvelle-Calédonie. Qu'est-ce à dire, sinon que cette loi est plus humaine, plus douce que celles qu'elle a remplacées? Je conviens d'ailleurs que la loi n'a pas toujours été appliquée comme j'aurais désiré qu'elle le fût.
Ajouterai-je que j'ai bien apostille, appuyé une centaine de recours en grâce? Je n'ai refusé d'appuyer que celui de Chambiges.
Voilà, Monsieur, comment j'ai toujours parlé « de proscrire, de fusiller et de guillotiner ».
J'ai certainement, au cours d'une vie politique déjà longue, commis plus d'une erreur. Je n'ai aucune prétention à l'infaillibilité. Mais j'ai le droit de dire que, dans la mesure de mes faibles forces, j'ai toujours combattu pour la justice et pour la vérité, pour la liberté et pour la République. Dans l'affaire Dreyfus, je suis simplement resté fidèle à moi-même. Je n'ai qu'un regret, bien faible encore, — à cause des imbéciles : c'est que le capitaine Dreyfus soit juif.
Croyez, Monsieur, à mes sentiments les plus distingués.